GYP
Septembre 1893.
Après le déjeuner. Dans le petit salon de madame la duchesse.
madame la dughesse, en peignoir de crépon rose thé, regardant par la fenêtre, à Monsieur le duc qui lit son journal. — Décidément le temps se met au beau... nous aurons demain une journée superbe... tant mieux I...
monsieur le duc, levant le nez, — Pourquoi paraissez-vous si contente qu'il fasse beau demain?... qu'est-ce que vous faites donc demain?...
madame la duchesse. — Rien, personnelle-
menl... mais je disais ça à cause du gardenparly de madame de Recta... ce sera beaucoup plus amusant s'il fait beau... je n'aime pas les garden-party qui se passent dans les appartements...
monsieur le duc, reprenant sa lecture. — ...
madame la duchesse. — Est-ce que ça vous est égal qu'il pleuve?...
monsieur le duc. — Oh! moi!... qu'il pleuve ou qu'il fasse beau, je m'en fiche un peul...
madame la duchesse. — C'est pourtant si désagréable d'avoir un mauvais temps et d'être obligé de rentrer... vous ne trouvez pas?...
quand on va là, c'est pour respirer...
monsieur le duc — Quand on y va, je ne dis pas... mais quand on n'y va pas...
madame la duchesse. — Eh bien, mais nous y allons, je suppose?...
monsieur le duc. — Vous irez, si bon vous semble... quant à moi, je n'irai pas...
madame la duchesse, stupéfaite. — Vous n'irez pas?... (Un temps.) et pourquoi?,..
monsieur le duc — Parce que je déteste tous ces grands machins-là...
MADAME LA DUCHESSE. — Ahl... (Un
temps.) depuis quand?...
monsieur le duc, un peu embarrassé. — Mais... depuis toujours...
madame la duchesse. — Ne serait-ce pas plutôt depuis qu'on vous a refusé une invitation que vous vouliez avoir?...
monsieur le duc, (Tunair ndif. — Moi?...
j'ai voulu avoir une invitation?... mais il me semble que je n'ai pas eu besoin d'intriguer pour l'avoir, mon invitation?...
MADAME LA DUCHESSE. — VOUS Savez fort
bien ce que je veux dire?... vous avez fait demander aux Recta d'inviter madame de Transpor... et comme ce sont des gens infiniment corrects, ils s'y sont refusés...
monsieur le duc. — C'est Agénor qui vous a fait ce potin-là, je parie?...
monsieur le duc. — Vous ne répondez pas, donc c'est lui?...
madame la dughesse. — Enfin, est-ce vrai, oui ou non?...
monsieur le duc. — C'est vrai... sans l'être...
madame la duchesse. — Comment ça?...
monsieur le duc. — Eh! mon Dieu!...
Transpor m'a dit : t Vous qui êtes lié avec les Recta, ayez-nous donc une invitation pour leur garden-party... on dit que ce sera drôle... »
madame la duchesse. — Ça m'étonnerai t.. .
MONSIEUR LE DUC. — Quoi?.. .
madame la duchesse. — Si c'était drôle...
allez, allez, je vous écoute...
monsieur le duc. — J ai répondu : «Très volontiers... rien n'est plus facile... »
madame la duchesse, riant. — Et ça n'était pas si facile que ça?...
monsieur le duc. — Non!... d'ailleurs je n'ai pas insisté... il est évident que les Transpor détonnent dans les milieux aussi corrects...
madame la duchesse. — Et même dans les autres milieux...
monsieur le duc, agressif. — Ça, par exemple... c'est excessif...
madame la duchesse. — Dame!... peu à peu, tout le monde... recule madame de Transpor... maman elle-même... (Mouvement de Monsieur le duc.) oui... elle n'est certes pas bégueule, maman... eh bien, elle voit moins madame de Transpor... beaucoup moins,..
monsieur le duc, distrait. — Oui, mais elle, c'est pas pour ça...
madame la duchesse. — Ah!... pourquoi est-ce?..,
monsieur le duc, toujours distrait. — Parce que depuis que le baron Sinaï a voulu lâcher, pour madame de Transpor...
MADAME LA DUCHESSE. — A VOUlu lâcher
quoi?..,
monsieur le duc. — Eh bien, votre...
(S 1 arrêtant.) la maison de votre mère... pour madame.., (Se reprenant.) pour celle de madame de Transpor...
madame la duchesse, étonnée. — Comment, il a lâché la maison, le baron?... je
ne savais pas... (Un temps.) et c'est pas moi qui m'en plaindrai... je ne le trouve pas amusant...
monsieur le duc — Moi non plus!...
madame la DUCHESSE, riant. — Oui, mai s vous, vous le retrouverez .. il vous poursuit...
monsieur le duc, vexé. — Ça continue, cette scie?...
madame la duchesse, d'un air étonné. — Quelle scie?...
monsieur le duc. — La scie que vous avez jugé à propos de me monter au sujet de madame de Transpor?...
madame la duchesse, d'un air indifférent.
— Non... pas plus que ça... vous savez ce que je vous ai dit?...
monsieur le duc, grincheux. — Vousm'avez dit tant de choses...
madame la duchesse. — Je parle de la chose intéressante pour vous...
monsieur le duc— ? ??????
MADAME LA DUCHESSE. — Je Vais VOUS
rappeler cette chose... par acquit de con-
science... il y a huit jours, je vous ai dit que si j'apprenais que vous me trompiez encore, même une seule fois...
monsieur le duc. — Vous me tromperiez aussi... je sais...
MADAME LA DUCHESSE. — Ah! bon!...
très bien!...
monsieur le duc. — Pourquoi « très bien »?...
madame la duchesse. — Parce que j'ai appris que vous aviez continué...
monsieur le duc, inquiet. — Et alors?...
madame la duchesse. — Et alors... (Un temps.) ça ne regarde plus que moi...
monsieur le duc. — Ah! mais, permettez?...
monsieur le duc. — Si je savais au moins par qui vous êtes si bien renseignée... à côté?...
madame la duchesse. —
monsieur le duc, faisant les cent pas avec agitation. — Et je le saurai!... (Il s'arrête en voyant entrer Agénor.) Ah!... te voilà, toi!...
agénor, baisant la main de Madame la duchesse. — Ma jolie petite cousine...
madame la duchesse. — ( Regardant la pendule.) Comment?... il est déjà deux heures?... je vais vite m'habiller... et je reviens... (Elle entre chez die.)
agénor, à Monsieur le duc. — Qu'est-ce que tu as?... quand je suis entré, tu tournais comme un ours en cage... et maintenant encore tu as l'air tout chose?..,
monsieur le duc. — Je ne suis pas chose du tout... (Niaisement.) Alors, tu viens voir Ariette?...
agénor. — A son jour... comme c'est convenu...
monsieur le duc, aigre. — Tu viens de bonne heure?...
agénor. — Oui... parce que je sais que, sur le coup de trois heures, Frask fera son entrée... alors, tu comprends, j'aime mieux voir Ariette seule...
monsieur le duc. — Je comprends...
mais elle n'est pas seule... il y a moi...
agénor, narquois. — Ah!... tu es là au jour de ta femme, à présent?...
monsieur le duc, — J'y suis si bon me semble...
agénor. — Mes compliments... c'est très chic!...
monsieur le duc, préoccupé. — Frask t'a dit qu'il allait venir?..
agénor. — Non...
monsieur le duc. — Alors, comment le sais-tu?...
agénor . — Je ne le sais pas... je le suppose...
monsieur le duc — Hais tu as dit qu'il viendrait à trois heures?...
agénor. — Parce que, à cette heure-là, il est sûr de trouver Ariette seule...
monsieur le duc — Il compte sans toi?...
agénor, gouailleur. — Sans nous...
monsieur le duc, répétant. — Sans nous...
agénor. — Alors, décidément, tu restes?...
monsieur le duc — Je reste!...
agénor, se levant. — Tu diras à ta femme qu'un incident imprévu m'a forcé à.,.
monsieur le duc. — Tu pars?...
agénor. — Oui, puisque tu restes... tu ne penses pas que je vais te faire une visite, n'est-ce pas?... (Riant.) c'est égal!... tu ne vas pas t'amuser à être là de planton, au jour de ta femme... pendant trois mois...
monsieur le duc. — Trois mois?... pourquoi trois mois?...
agénor. — Parce que je pense que tu tiens à reculer... l'accident jusqu'à ce que tu sois du Jockey?...
monsieur le duc, vexé. — Mais...
agénor, continuant tranquillement. — Car tu n'as pas, je pense, la prétention de l'éviter?..,
monsieur le duc — Qui?...
agénor. — L'accident... ces choses-là, vois-tu, mon petit Fred, sont inévitables...
monsieur le duc — Ah! mais!... tu m'embêtes, à la fin!...
agénor, d'un air étonné. — Comment?... est-ce que tu aurais vraiment pensé que...
monsieur leduc — Tu ne supposes pas que je vais te raconter mes pensées, n'est-ce pas?...
VAGUE INQUIÉTUDE l!
agénor. — Non... je n'ai pas cet espoir!...
(Riant.) Eh bien! j'aurais tout cru... tout... excepté ça!...
monsieur le duc, énervé. — Qu'est-ce que tu aurais cru?...
agénor. — C'est vrai !... je te croyais capable de devenir, — à un moment donné, — sérieux, rangé, économe, homme politique, homme d'intérieur même... mais jaloux?... jamais!... (Mouvement de Monsieur le duc.) et surtout jaloux de ta femme...
monsieur le duc, protestant. — Mais je ne suis pas...
agénor. — Pas encore tout à fait, peutêtre?... mais tu y marches à grands pas...
j'avais d'abord pensé que tu t'inquiétais parce que je t'avais dit qu'un garçon qui est marié et trompé — tout ça avant sa majorité — pourrait bien être blackboulé au club pour cause de ridicule... mais je vois que tu es tout bourgeoisement désireux de...
monsieur le duc, bourru. — De voir respecter mon nom?... oui... et puis après?...
agénor, riant. — Ton nom?... oh ! la la!.., ta tête, tu veux dire?...
monsieur le duc. — Enfin, ceci ou cela,, ça ne te regarde pas, que je sache?...
agénor. — Non... évidemment... ça ne me regarde pas... mais moi, je peux regarder... juger les coups?... et c'est ce que je compte faire... ça m'intéressera...
monsieur le vue, aigre. — Tuesbienbon!...
agénor. — Si bon, que je vais te donner un conseil...
monsieur le duc. — Vraiment?...
agénor. — Ne la surveille pas trop, ta femme... ou du moins ne la surveille pas ostensiblement... avec elle, ça ne réussirait pas, tu sais?...
monsieur le duc, gouailleur. — Elle t'a fait ses confidences?...
agénor. — Je n'ai pas besoin qu'elle me les fasse... je la connais comme si je l'avais fabriquée... c'est une nature très aimante... très chaude... qui a besoin d'une affection... et qui, ne l'ayant pas trouvée, la cherchera...
monsieur le duc. — Ariette a été élevée surtout par son père... qui lui a donné d'excellents principes...
agénor. — Excellents principes tant que tu voudras... mais il n'y a pas de principes, si excellents qu'ils soient, qui tiennent contre les yeux et les lèvres d'Ariette...
monsieur le duc. — Tu me permettras d'en douter?...
agénor. — Quand tu auras un peu plus d'expérience, mon petit Fred, tu ne douteras plus... Allons, au revoir!...
monsieur le duc — Alors, décidément, tu t'en vas?...
agénor. — Alors, décidément, je m'en vais... (Il sort.)
monsieur le vuCyénemé. — Quel animal!...
agénor, rouvrant la porte et passant sa tête. — Et, tu sais... ne la rase pas trop, la petite cousine... si tu ne tiens pas à précipiter l'accident... (Il retire sa tête et referme la porte.)
monsieur le duc. — Sacrrr!... (Il se tait
et prend un air souriant à la vue de Madame la duchesse qui entre.)
madame la duchesse, robe de pékin rose et vert, grande collerette de maiines. — Tiens !... où est Agénor?...
monsieur le duc. — Parti... il avait affaire...
madame la duchesse. — Il me néglige, Agénor, depuis quelque temps... oui... lui qui venait me tenir compagnie chaque fois que vous ne dtniez pas... il ne vient plus ... (Regardant de côté Monsieur le duc.) votre traité est donc rompu?...
monsieur le duc. — Mais...
madame la duchesse, riant. — Vous aurez trouvé que ça devenait cher?... vous sortez très souvent à présent, et dame...
MONSIEUR LE DUC
madame la duchesse, sinstallant à un petit bureau et commençant à écrire une lettre. — Maintenant, il vient me voir à mon jour, le cousin Agénor, et c'est tout!... (Voyant que Monsieur le duc s'installe pour lire.) Comment?... vous ne sortez pas?...
monsieur le duc — Je ne sors pas...
MADAME LA DUCHESSE, Stupéfaite. — Et VOUS
restez là?...
monsieur le duc. — Mais, si vous voulez bien le permettre?...
madame la duchesse, de plus en plus stupéfaite. — A mon jour?... eh bien, et madame de Transpor, dont c'est aussi le jour!... (Gaiement.) vous n'allez pas la voir?...
monsieur le duc. — Pas à présent... plus tard... (Le visage de Madame la duchesse redevient sérieux.) tantôt... (A part.) quand Frask sera arrivé... et parti...
MADAME LA DUCHESSE. — Dites-moi?...
dernièrement, comme je me plaignais de certaines choses auxquelles j'ai eu beaucoup de peine à me faire... vous avez bien voulu m' expliquer qu'un mari et une femme « chics » doivent rarement se montrer ensemble, sauf au bal, au théâtre ou aux courses... et encore, aux courses, seulement pour franchir l'entrée du pesage... après, il faut éviter de se trouver réunis...
monsieur le duc. — Permettez... je...
madame la duchesse, continuant. — Autrement, disiez-vous, on aurait l'air de concierges en balade... et il faut tâcher de se mettre au diapason... d'être ce qu'on appelle un ménage parisien... il faut marcher avec son temps...
monsieur le duc, embarrassé. — Eh bien, mais je ne vois pas...
madame la duchesse. — Attendez, vous allez voir tout de suite?... après beaucoup de résistance, je me suis laissé persuader que vous aviez raison... j'ai cédé... je ne vous ai plus demandé de causer, de valser, de vous promener avec moi... pourtant, j'ai vu des ménages très parisiens qui causent et sortent quelquefois ensemble... mais je n'en ai pas vu où le mari s'incruste au jour de sa femme...
ça, jamais!...
monsieur le duc, pointu. — Il était très simple de me dire tout de suite que je vous gênais?...
madame la duchesse. — Me gêner?...
ohl pas du tout!... nous sommes, à présent,
l'un vis-à-vis de l'autre, dans des termes où rien ne peut plus nous gêner...
monsieur le Duc, inquiet. — Comment ça?...
madame la duchesse. — Dame!... vous continuez à mener, sans vous gêner, la vie que vous avez choisie... moi, je vais, sans me gêner non plus, organiser la mienne du mieux que je pourrai...
monsieur le duc. — Qu'entendez-vous par là?...
madame la duchesse. — Rien de bien défini... peut-être beaucoup de choses... peutêtre rien du tout...
monsieur le duc — C'est vague I... (On entend le timbre du concierge.) ah ! voilà une visite I.... (A part.) c'est cet animal de Frask!...
madame la duchesse, répondant à la phrase de Monsieur le duc. — Probablement...
monsieur le duc, oubliant ce qu'il a dit et suivant sa pensée. — Vous savez qu'il doit venir?...
madame la duchesse. — Qui ça?...
monsieur le duc. — Frask?...
MADAME LA DUCHESSE. — Mai S non...
monsieur le duc. — Quand j'ai dit que c'était lui, vous avez répondu : « Probablement!... »
madame la duchesse. — Mai s vous n'avez pas parlé de M. de Frask !...
monsieur le duc. — Gomment, je... (On entend marcher dans le salon précédent. Monsieur le duc prépare une figure désagréable. Un valet de pied introduit le général de Bonnebylle.)
madame la duchesse, ravie, lui sautant au cou et s'y suspendant en enlevant ses pieds dt terre.
— Ah!... l'oncle Pierre!... quel bonheur!...
le général de bonnebylle, l'embrassant.
— Bonjour, mon raton!... (A Monsieur le duc, qui salue correctement. — Bonjour, petit!... (Il lui tend la main.)
monsieur le duc, donnant sa main et faisant une horrible grimace, à part. — Il a une façon de vous pétrir les mains, ce vieux pompon!... (Haut, resaluant.) Monsieur...
le général de bonnebylle. — Mon-
sieur!.., encore?... mais sacristi, mon garçon... (Mouvement de Monsieur le due.) je vous ai déjà invité plusieurs fois à m'appeler mon oncle... ou, dans tous les cas, à ne pas m'appeler c monsieur ».
monsieur le duc. — Je vous demande pardon, je...
LE GÉNÉRAL DE BONNEBTLLE. — Si VOUS
avez une répugnance quelconque à me considérer comme votre oncle... dites au moins c général »..., j'ai si peu l'habitude d'être appelé « monsieur »... que quand j'entends ça, je cherche toujours l'autre type auquel je crois qu'on parle...
madame la duchesse. — C'est que, mon oncle, Fred n'a pas encore beaucoup l'habitude... et...
le général de bonnebtlle, examinant Madame la duchesse. — Avance à l'ordre, toi, que je passe l'inspection... voyons ta mine?... là!... en face du jour... Heu!... Heu!... pas trop brillante, la mine!... (Il regarde Monsieur le duc de travers.) tu n'as pas l'air d'être pré-
cisément souffrante... mais tu es tirée... ça n'est plus la bonne petite pomme rose dans laquelle on aurait mordu...
madame la dughesse, se dégageant. — Mais je n'ai aucune maladie... je...
LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Je Vois
parbleu bien que tu n'as pas la petite vérole, ni le choléra... mais tu es tirée... tu as l'air fatigué... (Il regarde Monsieur le duc de travers, avec insistance.)
monsieur le duc, crispé, à part. — Ah!
çà, qu'est-ce qu'il a à me regarder comme ça?... (Haut.) Vous avez l'air (Appuyant.), mon oncle, de vous en prendre à moi de cette fatigue?...
le général de bonnebylle, toisant Monsieur le duc. — A vous!... ah! Seigneur!...
je n'y pense guère!... ce serait plutôt le contraire!...
monsieur le duc — Le contraire?...
LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE, à Madame
la duchesse. — Allons, petite, quoi au rapport?...
madame la duchksse, riant. — Mais rien, mon général!...
LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Rien?...
est-ce sûr, ça?... (Détaillant Monsieur le duc de la tête aux pieds d'un air méfiant.) Hum!... (Un temps.) l'ordinaire est suffisant?...
madame la duchesse, qui ne comprend pas.
— L'ordinaire?...
monsieur le duc, qui comprend, à part. — Ah! mais!... il est à fiche à la porte, ce bonhomme-là!...
LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Oui...
tu ne t'en plains pas, de l'ordinaire?...
madame la duchesse, interrogativement. — Mais?...
LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE, Suivant SOU
idée. — C'est que tu ne le dirais pas...
monsieur le duc, à part. — Ariette n'y comprend rien... à ce point de vue, elle est d'une naïveté... pour elle, les sentiments, c'est tout... j'aime autant ça, d'ailleurs!...
le général de bonnebylle, regardant toujours Monsieur le duc. — Vous devriez faire de
la gymnastique, vous!... jouer à la paume...
au polo... vous devez manquer de bras... (Un temps.) de jambes aussi...
monsieur leduc, exaspéré, mais très poli. — Maisnon,jevous remercie, jene manquederien...
le général de bonnebylle, à Madame la duchesse. — J'oubliais, petite... je suis chargé, par un superbe gas, — il a six pieds... — et solide...
monsieur le duc, à part, rageant toujours. — C'est ce qu'on appelle l'association d'idées... c'est tout à fait ça!...
LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE, Continuant. —
De le dire que tu es la meilleure valseuse qu'il connaisse...
MADAME LA DUCHESSE. — Ah!... tant
mieux!... ça me flatte, parce qu'il valse très bien, lui aussi...
monsieur le duc, étonné. — Vous savez qui c'est?... le général ne l'a pas dit...
MADAME LA DUCHESSE. — Il a dit Un SU-
perbe garçon qui a six pieds... c'est M. de Frask!...
monsieur le duc, vexé. — Ah !... (Il regarde inlerrogativement le général qui fait signe que oui.)
madame la duchesse. — Dame!... il n'y en a pas beaucoup comme ça !...
le général, avec admiration. — Le fait est qu'il a l'air d'une cariatide, ce garçon-là!., et c'est tout muscle!... moi, quand je rencontre des modèles comme ça, je me rince l'œil... il est vrai que ça ne m'arrive pas souvent!...
madame la duchesse. — H y a très peu d'hommes aussi grands que M. de Frask!...
ainsi vous, oncle Pierre, vous êtes grand...
mais pas comme lui !...
LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Je n'ai
qu'un mètre soixante- dix- neuf... lui, il a quatre - vingt-six , c'est une différence ! . . . moi, je suis grand, si on me compare à la misérable petite race étriquée et malsaine que nous élevons en France, à présent... (Il retoise Monsieur le due avec dédain.) je suis même un géant comparativement. . . mais à côté de Frask. . .
madame la dughesse 9 qui a suivi le regard du général. — C'est très joli, d'être grand !...
monsieur le duc, à part. — Jamais elle n'avait remarqué ça avant... ce vieil animal avait bien besoin de venir lui faire un cours d'anatomie comparée...
LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Au revoir,
fillette!... (lise lève.)
madame la duchesse. — Comment?... vous partez déjà?... vous ne faites qu'entrer et sortir?...
monsieur le duc, à part. — C'est bien assez... il reste toujours assez longtemps pour dire des bêtises...
LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Il faut
que je promène mes chevaux...
MADAME LA DUCHESSE. — VOUS allez au
Bois?. .
LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Olli !...
veux-tu que je t'emmène?...
madame la duchesse, joyeuse. — Je crois bien que je veuxl... (Elle se lève.)
monsieur le duc. — Mais... voire jour?...
madame la dughesse. — Mon jour?... Ah!
bien, c'est ça qui m'est égal, par exemple!... (Au général.) je mets mon chapeau... (Elle sort.)
LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Mets ton
chapeau... (Criant.) un joli chapeau... (Quand die a disparu.) elle est jolie, hein?... et belle fille?... et saine?... et robuste 1...(Avec regret.) elle a tout pour elle, tout!... (A Fred.) vous?... vous devriez manger de la viande saignante, mon garçon !... (Tête de Monsieur le duc.) Oh!... je sais bien que ça ne vous fera pas grandir, mais enfin... (Un temps. ) Quel âge avez-vous?... monsieur le duc, énervé. — J'aurai vingt et un ans dans trois mois.*.
LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Alors, fini
de grandir!... faut en faire votre deuil I... monsieur le duc, aigre. — C'est fait!...
LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Mais VOUS
pourriez forcir?... ça serait toujours ça!... (Un temps.) diles donc?... savez-vous que vous ne vous pressez pas d'avoir des enfants?...
monsieur le duc. — Mon Dieu !... il n'y a que six mois que nous sommes mariés...
2b MADAME LA DUCHESSE
LE GÉNÉRAL DE BONNBBTLLE. — Ben, c'est
les deux tiers d'un enfant, six mois!...
monsieur le duc — Mais nous ne sommes pas si pressés...
le général de bonnebtlle. — On s'en aperçoit ! I ! (A Madame la duchesse qui revient.) te voilà, toi !... (Il la regarde tendrement.) tu es un amour !.. allons, filons !...
madame la duchesse, gaiement. — Filons!. .
(Elle fait passer le général.)
monsieur le Duc, à part. — Le fait est, qu'elle est en beauté... (A demi-voix, retenant doucement par le bras Madame la duchesse.) autrefois, vous m'embrassiez toujours avant de partir?... (H avance les lèvres.)
MADAME LA DUCHESSE, lui posant SOUS les
lèvres sa main gantée, à demi -voix aussi. — Oui!... mais vous m'avez expliqué que ça ne se faisait pas dans les ménages « très pari siens... * (EUe rejoint le général.)
monsieur le duc, rentrant dans le salon et regardant par la fenêtre le général et Madame la duchesse qui montent en voilure dans la cour. —
Autrefois... elle aurait eu les yeux braqués ici pour me voir à la fenêtre... elle n'y manquait jamais... est-ce que cette canaille d'Agénor aurait raison?... est-ce que mon prestige diminuerait déjà?...
Chez les d'Himbu.
Un grand salon Louis-Philippe, acajou et damas de soie groseille.
Une copie du portrait du duc d'Orléans de M. Ingres. Une copie du portrait du chancelier Pasquier. Quelques portraits des ancêtres d'Himbu. Une cheminée dans laquelle brûle un feu qui n'a pas l'air chaud. Plantes vertes grisonnantes et souffreteuses. Pas un seul bibelot.
bertrade d'himbu, dix-neuf ans ; petite; brune ; rose ; des yeux superbes ; Pair bon et ouvert ,
et, néanmoins, ressemble vaguement à Monsieur le duc. — Maman est en retard !...
Gaston d'himbu, vingt-cinq ans ; joli garçon ; élégant ; Voir un feu confit, très distingué et très bête. — Elle doit venir?...
bertrade. — Mais naturellement!... c'est elle qui décide pour les tentures de la boutique. . .
gaston. — Qui est-ce qui vend à votre boutique, décidément?...
bertrade. — Il y a maman .. moi... Catherine de Noise... Gilberte de la Hampe...
gaston. — Tiens, Gilberte vend !... jecroyais que votre mère ne voulait pas de jeune filles?...
bertrade. — Oui, d'abord... parce qu'elle ne veut pas être obligée de surveiller... mais elle s'est décidée tout de même à prendre Gilberte...
gaston. — Elle a tort!... c'est une responsabilité qui...
bertrade, haussant les épaules. — Allons donc!... est-ce qu'une fille comme Gilberte a besoin d'être surveillée?... les jeunes filles se gardent très bien elles-mêmes, je vous assure...
gaston. — Cependant... il y a souvent...
nous voyons des jeunes filles qui ont fort mauvaise tenue avec les jeunes gens... certains jeunes gens... je ne vous dis pas que cela arrive jamais avec moi...
bertrade, riant. — Ah! non!... ne me le dites pasl...
gaston, interloqué. — Mais...
bertrade, se tordant. — Je ne vous croirais pas!...
gaston. — Pourquoi?...
bertrade. — Mais... parce que vous n'avez pas du tout une tète à ça!...
gaston. — Une tête à quoi?...
bertrade. — A... à encourager la « mauvaise tenue », comme vous dites...
gaston. — Vous m'en blâmez?...
bertrade, riant. — Dieu m'en garde!...
(Le regardant.) Certainement... j'aimerais mieux que vous soyez un peu plus... moderne...
gaston, inquiet. — Ah!...
bertrade. — Mais je préfère vous voir
trop... c bien sage », que comme d'autres que je connais... que comme Fred, par exemple!...
GASTON, surpris. — Comme Fred?... pourquoi comme Fred?...
bertrade, tranquillement. — Ben, parce qu'il fait une noce à tout casser...
Gaston, suffoqué. — Oh! M
bertrade. — On dirait que je vous l'apprends?...
gaston. — Mais dame!...
bertrade. — Mon pauvre ami, vous avez l'air de sortir d'une bouteille!... voyons, tout le monde, excepté maman, — et vous, paraît-il — sait que Fred rigole tant qu'il peut...
gaston, choqué. — Vous avez des mots...
bertrade. — C'est vrai... pardon!... enfin Fred fait tant qu'il peut... ce que je viens de dire... et si j'étais à la place d'Ariette...
gaston. — Eh bien?...
bertrade. — Eh bien, je lui démontrerais... mais là, carrément, qu'il est un serin...
gaston. — Comment lui démontreriezvous ça?...
bertrade, résolument. — En le trompant aussi, donc!...
gaston. — Comment « aussi?... » (Atterré.) il la trompe?...
bertrade. — Il ne fait que ça!... je me tue à vous le dire!... (Curieusement.) qu'est-ce que vous entendez donc par : € faire la noce », vous?...
gaston. — Mon Dieu!... je pensais qu'il pariait cher aux courses. . . qu'il jouait gros jeu. . .
bertrade. — Ça, je n'en sais rien!... mais pour le reste, j'en suis sûre!...
gaston. — Et... (Embarrassé) et qu'est-ce que c'est que... le reste?...
bertrade. — C'est madame de Transpor...
ou plutôt c'était... car on dit qu'elle a remplacé Fred par le baron Sinaï...
gaston. — Oh!... mais elle n'est plus très jeune, madame de Transpor!...
bertrade, riant. — Plus très... non!...
mais ça est égal au baron Sinaï!... il aime ça, qu'on ne soit plus jeune!...
gaston. — Comment le savez- vous?...
34 MADAME LA DCCHBSSE
bertrade. — Mai s... il me semble que madame de Granton...
gaston, naïvement. — Qu'est-ce qu'elle a à faire là dedans, madame de Granton?...
bertrade. — Ce qu'... ah!... tenezl...
allez-vous-en causer avec maman I... vous vous comprendrez, tous les deux!...