GASTON
bertrade. — A propos?... vous ne trouvez pas que votre ami Frask vient bien souvent vous voir depuis quelque temps?...
gaston. — Frask?... mais il vient tous les jours... à peu près...
bertrade. — Est-ce qu'il venait autant l'année dernière?...
gaston. — L'année dernière?... (Cherchant.) non... peut-être pas tout à fait autant...
bertrade. — On était quelquefois huit jours sans le voir... et il n'y avait là rien d'étonnant... au contraire... c'est vrai!...
c'est si peu naturel, qu'il soit lié avec vous...
gaston. — Pourquoi?...
bertrade. — Mais... parce que, d'abord,
il est plus âgé que vous, et qu'ensuite il vous est, en tout, exactement opposé... il est trop bien habillé, trop fat, trop fleur de chic pour vous... il est poseur... c'est un professionnal séducteur... il loue tout ce que vous blâmez, et ne se plaît qu'aux choses pour lesquelles vous avez de l'éloignement... enfin, il est incompréhensible que ça vous amuse d'être ensemble?...
Gaston, fictivement. — Mais ça ne nous amuse pas!...
bertrade. — Alors, pourquoi est-ce que vous ne vous quittez pas d'une semelle?...
gaston. — Mais... je ne sais pas!... il vient me prendre... il m'emmène... ou bien je le conduis... nous allons ensemble au Bois... ou au Concours hippique... ou au Club... moi, du moment où je ne suis pas avec vous, ça m'est égal d'aller ici ou là...
bertrade. — Et l'an dernier, il ne venait pas souvent vous voir et jamais vous chercher...
gaston, se souvenant. — C'est vrai!. . il ne venait jamais me chercher... (Perplexe.) pour-
quoi ne venait-il jamais me chercher l'an dernier... je l'ignore?...
bertrade. — Moi, je le sais!...
gaston, étonné. — Ah! .. qu'est-ce qu'il y avait donc d'extraordinaire, l'an dernier?...
bertrade. — Rien !... c'est cette année qu'il y a quelque chose d'extraordinaire, au conraire...
gaston. — Quoi donc?...
bertrade. — Le mariage de Fred...
gaston. — Mais quel rapport...
bertrade. — Dame!., c'est pour Ariette, que M. de Frask vient ici tout le temps...
gaston. — Ohl... croyez-vous?...
bertrade. — Il sait qu'elle est là tous les jours vers quatre heures, n'est-ce pas?... alors il arrive cinq minutes avant ou cinq minutes après elle... ça ne rate jamais... (Mouvement de Gaston.) pardon... ça ne manque jamais...
(Un valet de pied introduit le vicomte de Frask.) là!... quand je le disais!...
m. de frask, baisant la main de Bertrade. — Je viens enlever votre mari...
b ert r ad e , riant. — Pour changer I . . . (A part.) il me baise la main, à présent, pour pouvoir la baiser aussi à Ariette...
m. defbask. — Je viens l'enlever .. (Regardant Gaston.) si toutefois ça ne l'ennuie pas? ..
gaston, poli. — M'ennuyer?... mais je suis enchanté de passer avec vous quelques bons instants... (Docile.) où allons-nous ?...
m. de frask. — Au Bois, si ça vous va?...
gaston. — Parfaitement!... je vous demanderai de m'arrêter un instant au Jardin d'acclimatation où j'ai un chien avoir...
m. de frask. — Tout ceque vous voudrez...
gaston. — Je prends mon chapeau et je reviens...
m. de frask. — Ne vous pressez pas, je vous en prie?... (Il regarde la pendule.) Est-ce que... est-ce que vous allez sortir comme ça?...
gaston. — Mais oui .. (Il s'examine avec inquiétude.) je ne suis pas assez bien?...
bertrade, à part. — Ariette est en retard...
et il veut gagner du temps... (Elle rit.)
m. de frask, à Gaston. — Vous êtes très
bien... mais il fait frisquet... et vous avez un pantalon qui a l'air léger... un vrai pantalon de printemps...
gaston. — Eh bien, mais...
m. de frask. — Oui... nous sommes au printemps si on regarde les feuilles... mais en hiver si on sent le vent... qui est froid en diable...
gaston. — Dans ce cas, je vous demande un instant pour changer... et je vous remercie de m'avoir averti... c'est un vrai service que vous me rendez... je suis horriblement frileux...
bertrade, à part. — Il le sait bien!...
gaston, en sortant. — Dans cinq minutes je suis à vous... le temps de passer un autre costume...
m. de frask . — Faites... faites donc... je ne suis pas pressé... (Il se retourne vers Bertrade et parait un peu décontenancé de la voir rire.)
bertrade. — Il faut que je vous remercie, monsieur de Frask, de toute votre gentillesse pour mon mari... vous le promenez... vous l'occupez...
h. de frask. — Croyez bien, madame, que c'est pour moi un vrai plaisir...
bertrade. — Je n'en doute pas... quoique pourtant...
m. de frask. — Pourtant?...
bertrade. — Il me semble bien difficile d'être toujours ainsi ensemble sans se fatiguer l'un de l'autre... qu'est-ce qu'on peut avoir à se dire... quand on n'est pas des amoureux?...
m. de frask. — Mais il y a mille choses desquelles on peut parler. . . les potins, d'abord . . ceux du club et les autres... et puis, nous sommes le plus souvent dehors... et dehors on regarde les chevaux, les femmes...
bertrade. — Ah 1 bon !...
m. de frask. — Et ça ne vous inquiète pas, n'est-ce pas, que d'Himbu regarde les femmes?. . .
bertrade. — Ni les chevaux... non...
m. de frask, continuant. — Ni qu'il en soit regardé... car il est très chic, votre mari... et les femmes le regardent beaucoup, vous savez?...
bertrade, gouailleuse. — Quand vous êtes
à côté de lui?... c'est invraisemblable !... (On remue dans la pièce à côté ; M. de Frask écoute, inquiet. ) Non!... ce n'est pas encore lui... il est très long à s'habiller... tranquillisez-vous...
m. de frask, embarrassé. — Mais... (On entend le timbre, sa figure s'illumine.)
bertrade. — Voilà une visite...
m. de frask, d y un air indifférent. — C'est à peu près l'heure de la duchesse de Nevers...
bertrade, regardant far la fenêtre une voiture qui tourne dans la cour. — Oui... c'est effectivement la duchesse de Nevers... (Un temps.
On entend marcher dans le salon précédent.) seulement, ce n'est pas ma belle-sœur... (La duchesse douairière entre.) c'est maman!... (Elle rit en regardant la tête de M. de Frask.)
M. de frask, saluant profondément la du chesse. — Madame...
bertrade. — Ah! maman!... j'étais impatiente de vous voir arriver... il faut dire au tapissier, ce soir, avant sept heures, si on se décide pour la panne rouge...
la duchesse. — Eh! c'est sans intérêt, la
panne rouge!... mais c'est le caissier... as-tu trouvé un caissier?...
bertrade. — Impossible ! . . . ils ne veulent pas... j'ai demandé à plus de dix...
là duchesse. — Moi aussi... j'avais espéré que le petit Laubardemont accepterait... sa mère me l'avait à peu près promis... et puis il vient de refuser... sous prétexte que c'était trop embêtant... oui... il a dit € embêtant », croirais-lu?...
bertrade, avec conviction. — Je crois!...
la duchesse. — Je ne sais plus, en vérité, à qui m'adresser... je ne vois pas... (Illuminée.) Ah!... vous, monsieur de Fraskl...
voyons?... vous allez être caissier à notre boutique?... une jolie boutique en panne rouge... ou autrement...
m. de frask. — Croyez bien, madame, que la boutique n'entrerait pour rien dans...
la duchesse. — Et vous n'aurez presque rien à faire... il n'y a qu'à inscrire tout ce qu'on vend... à prendre les adresses et à faire emballer les objets...
bertrade, riant. — Que çal...
m. de frask, charmant. — Ce serait, madame, un honneur et un plaisir pour moi...
mais, si j'ai bien compris ce que disait hier madame d'Himbu, cette vente a lieu le 26 et le 27... et je serai, malheureusement, absent de Paris à cette date...
bertrade, à part. — Ma parole, on croirait que c'est vrai!...
la duchesse. — C'est désolant!... vous auriez si bien fait notre affaire... voyons... vous no pourriez pas arranger ça?...
m. de frase, cT un air navré. — C'est impossible !... j'ai absolument promis d'aller chez des amis... des amis intimes... une battue... (On entend le timbre.)
la duchesse. — Ah!... c'est probablement Ariette... elle m'a dit ce matin qu'elle viendrait te voir à cinq heures...
m. de frask, à part. — Si j'avais su ça, je ne serais pas venu à quatre, moi!... pourvu maintenant que cet animal de Gaston n'ait pas fini de s'habiller... depuis une heure que je
FAUSSES MANCEUVItES 43
suis là à croquer le marmot avec les deux autres... et à refuser d'être caissier...
bertrade, voyant entrer Madame la duchesse suivie de Gilberte de la Hampe. — Oui !... c'est Ariette...
MADAME LA DUCHESSE. — Bonjour, toi!...
(Elle embrasse Bertrade.) j'amène Gilberte... son institutrice va venir la prendre ici...
gilberte, embrassant la dwhesse. — Bonjour, tante... (A Bertrade.) ça ne t'ennuie pas que je sois venue?... (Mouvement de Bertrade.) Ah! c'est que, tu sais... les jeunes filles, on trouve souvent que c'est gênant... on dit que ça empêche de causer... (Courant au-devant de madame de Fryleuse qui entre et lui sautant au cou.) n'est-ce pas, tante Josette?...
madame de fryleuse, la repoussant en riant .
— Mais tu m'élouffes!...
gilberte. — Je suis contente de vous voir tante Josette!...
madame de fryleuse. — C'est pas une raison pour être bousculante comme ça...
* Bonjours y poignées de mains etc., etc.)
4i MADAME LA DUCHE8SB
madame la duchesse, paraissant seulement apercevoir M. de Frask qui la salue profondément.
— Tiens!... monsieur de Frask!... vous étiez là?...
m. de frask. — Oui, madame... (A demivoix, en lui baisant la main.) depuis longtemps...
madame la duchesse. — Ah!... je ne vous avais pas vu...
madame de fryleuse, à part, la regardant.
— Comme elle ment, la petite mâtine...
comme elle ment!... qui est-ce qui aurait jamais cru ça, il y a un mois?...
bertrade, à Madame la duchesse. — J'ai un tas de choses à te montrer... tu ne pars pas tout de suile?...
madame la duchesse. — Oh! non !... je reste jusqu'à six heures et demie... (M. de Frask écoute attentivement.)
gaston, revenant habillé dun gros costume pelucheux qui a Y air épais et confortable. — Me voilà!... (A madame de Fryleuse.) Bonjour, ma tante... (Il va également dire bonjour à la
duchesse, à Madame la duchesse et à Gilberte. A Madame le ducliesse.) Fred va bien ?...
madame la duchesse. — Je le pense...
je ne l'ai pas vu depuis hier soir...
la duchesse, vivement. — Comment...
depuis hier soir?...
madame la duchesse, tranquillement. — Mais oui... hier à quatre heures il m'a dit qu'il ne dînait pas...
la duchesse. — Où dînait-il?...
madame la duchesse. — Je n'en sais rien... (La duchesse la regarde cTun air stupéfait.)
m. de frask, à part. — Elle est épatée, la duchesse!...
madame la duchesse, continuant. — Il est rentré très tard... probablement?... et ce matin il n'a pas déjeuné...
la duchesse. — Alors, vous n'êtes pas montée à cheval?...
madame la duchesse. — Si... mais avec papa... et mon oncle de Bonnebylle...
MADAME DE FRYLEUSE, à part. — Cette
pauvre Yseult est complètement tapée... ça va faire du gâchis, tout ça!...
gaston, à M. de Frask qui regarde Madame la duchesse d'un aw de tendre pitié. — Quand vous voudrez?...
madame de fryleuse, l'examinant. — Je ne sais pas où vous allez, mais vous n'aurez pas froid, toujours?... vous avez des vêtements d'un velu!... on se croirait en décembre en vous regardant...
gaston. — C'est Frask qui m'a dit qu'il faisait très frisquet et je...
m. de frask. — Oui... le vent est plutôt aigre...
madame de fryleuse, étonnée. — Aigre?...
mais il faut que vous soyez malade pour trouver ça?... il fait chaud... trop chaud même au soleil... (Bertrade rit, M. de Frask et Gaston disent adieu et sortent.)
bertrade, qui veut détourner P attention de sa mère et l'empêcher de demander des explications à Madame la duchesse au sujet des sorties de son mari. — Maman, vous savez... si nous ne dé-
cidons pas avant sept heures pour la panne rouge... le tapissier a dit que la boutique ne pourrait pas être prête?...
la duchesse, absorbée. — Eh bien, décidons...
bertrade, voyant que sa mère pense toujours à Monsieur le duc. — Il y a aussi la question du caissier... nous n'avons toujours pas de caissier, maman...
la duchesse, revenant à elle. — Pas de caissier. . . c'est vrai I . . . comment faire ?.. . (A madame de Fryleuse.) Tu ne connaîtrais pas un caissier, toi, Josette?...
madame de fryleuse, étonnée. — Pas le moindre caissier...
la duchesse. — J'entends un ami... qui veuille accepter ces fonctions à notre boutique... j'ai demandé à Henry de Noise... à M. de Recta... à M. d'Hoasys... à M. du Helder... à Bernard du Laubardemont et encore, là, il y a cinq minutes, à M. de Frask... ils ont tous refusé...
gilberte. — Quel dommage que M. de
Frask ait refusé... ça aurait fait un si joli caissier I...
MADAME DE FKYLEUSE. — Ah !... tu le
trouves joli, M. de Frask?...
gilberte, avec admiration. — Oh I oui, tante Josette!... et puis, c'est un homme si chic !... (Respectueusement.) quand le prince de Galles est à Paris, c'est avec lui qu'il fait la fête...
la duchesse, saisie. — Tu dis?...
gilberte. — Je dis... (Très rouge.) ça n'est pas moi... c'est papa...
la duchesse, suffoquée. — Gomment, ton père t'a dit que...
gilberte. — Oh! pas à moi!... mais je l'ai entendu un jour qui racontait que le prince de Galles faisait la fête... il n'a pas dit la fête... il a dit autrement...
la duchesse. — Comment a-t-il dit?...
gilberte, d'une voix cristalline. — La noce...
la duchesse, — C'est bon... c'est bon...
gilberte, continuant. — Avec M. de Frask et M. du Hauban...
madame la duchesse. — Tiensl... et Agénor, à propos !... lui avez- vous demandé d'être caissier?...
MADAME DE FRYLEUSE. — Hum !!!
la duchesse. — Non... je...
madame la duchesse. — Je suis sûre qu'il accepterait...
MADAME DE FRYLEUSE. — Moi aussi...
(A part.) Est-ce qu'Yseult commencerait à ouvrir les yeux sur Agénor?...
la duchesse. — Non... j'aurais voulu...
(Embarrassée, cherchant une explication.) un caissier plus.,, plus jeune... plu3 actif... enfin quelqu'un comme M. de Frask... (La porte s'ouvre, M. de Frask et Gaston reparaissent.)
bertrade. — Tiens !... le revoilà, M. de Frask!... est-ce qu'il vous est arrivé quelque chose?...
gaston. — Non... c'est-à-dire Frask veut absolument qu'il soit arrivé quelque chose, mais, en réalité, il n'est rien arrivé du tout...
m. de frask. — Mais enfin...
gaston. — En entrant au Bois, il a pré-
tendu qu'un de ses chevaux avait posé son pied à faux sur une pierre, et qu'il boitait... et le cheval ne boite pas plus que moi... il est droit comme un l... et il marche comme un sylphe!
m. defrask, embarrassé. — Mais, permettez...
gaston. — Il a voulu rentrer tout de suite... et, le plus drôle, c'est qu'il est descendu ici avec moi... et qu'il a renvoyé sa voiture au pas sans même vouloir rester dedans, pour ne pas charger le cheval... qui ne boite pas...
(A Bertrade qui rit.) n'est-ce pas, que c'est drôle?...
bertrade. — Très drôle... (Elle regarde M. de Frask et Madame la duchesse.)
la duchesse, à M. de Frask. — Je racontais à ces dames que je vous avais vainement supplié de nous venir en aide...
m. de frask. — Mais il me semble que, pour remplir la mission que vous vouliez me confier, d'Himbu est tout indiqué...
gaston. — Mon ami... je suis déjà casé, moi... oui... à la boutique de madame de Vyéladage... pourquoi ne voulez-vous pas être
caissier, puisque ma belle-mère vous le demande?...
m. de frask. — Parce que je ne serai pas à Paris ce jour-là...
madame la duchesse. — M. de Frask a une battue...
gaston, étonné. — Une battue?. . . le 26 mai I . . .
m. de frask, embarrassé. — Dans un parc...
clos de murs...
madame la duchesse, câline. — Si vous saviez combien cetle malheureuse vente nous donne de la peine, vous ne refuseriez pas à ma belle-mère de nous aider?...
m. de frask, vivement. — Vous vendez aussi, madame?...
madame la duchesse. — Hélas!...
m. de frask, à part. — Ah! mais!... ah!
mais ! ... ça change terriblement les choses, ça !.. .
la duchesse. — Je n'ai pas encore demandé à M. de Galb... je vais lui écrire un petit mot en rentrant...
madame la duchesse. — C'est une très bonne idée., je parie qu'il acceptera...
m. de frask. — Mon Dieu!... je réfléchis que... je pourrais peut-être me dégager...
c'est difficile... mais enfin... (A la duchesse.) Voulez- vous que j'essaie, madame?...
la duchesse. — Oh! oui !... faites ça pour les pauvres... ça sera vraiment gentil...
m. de frask. — Je le ferai...
madame de fryleusb, à M. de Frask, à demi-voix. — Mais pas pour les pauvres?...
gilberte, regardant Fheure. — On m'oublie, moi I . . . mademoiselle devait venir me chercher. . .
madame la duchesse. — Je te reconduirai... je suis toute seule dans le coupé... (M. de Frask dresse l'oreille.)
un valet de pied. — On demande mademoiselle de la Hampe... (Gilberte embrasse ses tantes et ses cousines et s'en va 9 après avoir jeté sur M. de Frask un dernier regard de respectueuse admiration.)
la duchesse. — Je m'en vais, aussi!... (A Berlrade.) veux-tu que je dise en passant pour la panne rouge?...
bertrade. — Je veux bien... j'allais y
envoyer Gaston... je voulais que la commission fût bien faite...
Gaston, regardant par la fenêtre. — Voilà la pluie!...
m. de frask. — Ah!... alors, d'Himbu, auriez-vous la bonlé de m'envoyer chercher un fiacre... puisque je suis à pied... (Il lance à Madame la duchesse un regard suppliant.)
madame la duchesse. — Si vous rentrez., voulez-vous que je vous mette chez vous...
nous sommes voisins?...
madame de fryleuse, à part. — Voyez vous, la petite sainte Nitouche?...
m. de frask. — J'accepte avec joie... si toutefois ça ne vous dérange en rien?...
madame de fryleuse, riant. — C'est moi que ça dérange... parce que je dîne chez ma nièce... et j'espérais qu'elle allait m'emmener..
madame la duchesse. — Ah oui! c'est vrai, tante Josette!...
la duchesse. — Mais moi, je vais ramener M. de Frask... je lui dois bien ça... nous
nous arrêterons seulement pour la panne rouge en passant... au revoir, mes enfants... au revoir, Josette!...
M. de frase, qui suit la duchesse d'un air résigné, à Madame la duchesse. — Madame...
(Il lui baise la main.) au 26...
MADAME LA DUCHESSE. — Au 26???... OÙ
donc?...
m. de frask. — Eh! bien, mais... à cette vente...
madame la duchesse. — Oh!... nous ne nous verrons probablement pas ce jour-là!-.
m. de frask. — Comment?... mais puisque je suis caissier... (Inquiet.) vous m'avez bien dit que vous vendiez, n'est-ce pas?...
madame la duchesse. — Certainement, je vends... mais à une autre boutique...
m. de frask, atterré. — !!!!!!!!
A l'hôtel Nevers.
Il est neuf heures du matin. Dans la chambre de Madame la duchesse. Une petite pièce tendue, murs et plafond, en quinze-seize fleur de pêcher. Meubles Louis XVI en bois laqué blanc. Lit moyen. Sur la cheminée, une plate-bande de cyclamens rosés. Psyché ancienne. Bergères, coussins de vieilles soies brochées.
madame la duchesse. Peignoir de grosse soie blanche bourrue; cordelière d'argent souple incrusté de petites turquoises. EUe se coiffe, debout
devant la psyché. — Ils sont longs, mes cheveux ! . . . (Elle les ramasse dans sa main et les lâche peu à peu, les faisant s'éparpiller tout autour de sa tête.) et jolis aussi... on dirait des rayons d'or... et fins!... et doux!... je suis sûre que les crins bleus de madame de Transpor ne sont pas doux comme ça... et pourtant je changerais bien mes beaux rayons d'or pour ses crins bleus... mais oui... puisque Fred les aime... (Un temps.) Fred les aime... mais d'autres que lui aimeraient peut-être mieux les miens?... (Un temps.) j'ai besoin qu'on m'aime, moi !... je ne peux pas me passer d'être aimée... (Un temps.) et d'aimer... c'est vrai!... il y a des femmes qui aiment la toilette... ou le monde... ou le sport... ou le flirt?... moi, j'aime à aimer et à être aimée... c'est ma vocation!... c'est si bon, les caresses!... du moins, moi, je trouve ça bon... tout le monde n'est pas comme moi... ainsi, Catherine de Noise, ça l'assomme!... à son avis, tout est agréable dans le mariage, sauf ça... et pourtant elle aime beaucoup son mari... elle dit
que depuis trois ans qu'elle est mariée, elle n'a jamais rencontré personne qui lui plaise plus que lui... seulement elle le trouve trop tendre... beaucoup trop tendre... ah ! si nous pouvions changer !... (Un temps.) je voudrais bien savoir comment serait M. de Frask dans ce cas-là?... j'ai l'idée qu'il serait comme Fred... absolument comme Fred... (Un temps.) oui... ça ne doit pas encore être ça!... (Elle entend marcher et écoute.) Tiens!... je n'ai pas sonné et on vient... est-ce que ce serait Fred?... (Elle devient toute rose et s'arrête, le peigne en l'air.)
la femme de chambre, entrant. — Madame la duchesse douairière fait demander si madame la duchesse est chez elle ?. .
madame la duchesse, étonnée. — Ma bellemère... à cette heure-ci?...
la femme de cuambre. — Madame la duchesse demande si elle peut descendre un instant... elle voudrait...
madame la duchesse, vivement. — Oui...
oui... dites que oui... (La femme de chambre
sort.) qu'est-ce qu'elle peut me vouloir?...
(Inquiète.) mon Dieu !... pourvu qu'il ne soit rien arrivé à Fred?... (Elle va et vient, agitée, ne tenant plus en place.) elle n'arrive pasl... qu'est-ce qu'il y a, mon Dieu !... qu'est-ce qu'il y a?... ah! la voilai... (Elle court au-devant de la duchesse qui entre.) Il ne lui est rien arrivé?...
la duchesse, étonnée. — A qui?...
MADAME LA DUCHESSE. — A Fred?...
la duchesse. — Mais non... (Inquiète.) c'est-à-dire. . . je ne sais pas. . . je ne l'ai pas vu. . .
madame la duchesse. — Moi non plus!...
la duchesse, effarée. — Comment, vous non plus ?. . vous n'avez pas vu Fred ?...
vous?...
madame la duchesse. — Je n'ai pas vu Fred...
la duchesse. — Depuis quand?...
madame la duchesse. — Depuis... attendez... (Elle cherche.) depuis lundi soir...
la duchesse. — Et nous sommes à mercredi matin... c'est inouï I...
UNE ENQnÊTË 59
madame la duchesse. — Mais non...
la duchesse. — Gomment, non?... alors, pourquoi croyiez-vous qu'il lui était arrivé quelque chose?...
madame la duchesse. — Parce que vous descendiez pour me parler à une heure où, d'habitude, vous ne sortez jamais de chez vous...
la duchesse. — Ah!... c'est là ce qui...
eh bien, je venais justement pour vous parler à ce sujet...
MADAME LA DUCHESSE. — A quel Sujet?...
la duchesse. — Au sujet des sorties de Fred... (Un temps.) quand, hier chez Bertrade, vous avez dit que vous n'aviez pas vu Fred depuis la veille... j'ai été très douloureusement surprise...
madame la duchesse. — Oh! je suis désolée de vous avoir chagrinée... j'ai parlé étourdiment, comme toujours...
la duchesse. — Ce que j'ai appris hier, je l'aurais appris un peu plus tôt ou un peu plus tard, n'est-ce pas ?...
madame la duchesse — Peut-être bien...
(Regardant sa bdle-wière avec admiration et envie.) mais c'est pas sûr...
la duchesse. — Oh si !... c'était forcé...
ainsi, ma chère petite, Fred vous laisse souvent seule?...
MADAME LA DUCHESSE. — Tout le temps...
la duchesse. — Vous supposez qu'il dîne dehors sans vous?...
madame laduchesse. — Dame I... à moins qu'il ne dîne pas du tout, je ne vois pas trop...
la duchesse. — Et... est-ce que vous craignez... est-ce que vous avez lieu de croire que... qu'il... qu'il est occupé d'autres femmes?...
madame la duchesse. — J'ai lieu de croire qu'il n'est occupé que de ça!...
la duchesse, saisie. — Oh III... et ça vous est égal?...
madame la duchesse. — Ah mais nonl...
pas du tout... (Un temps.) quoique, cependant, je commence à m'y habituer...
la duchesse. — Est-ce qu'il y a longtemps que vous vous apercevez de quelque chose?...
madame la dughesse. — Il y adeux mois...
c'est-à-dire, je me suis toujours aperçue que Fred ne m'aimait pas...
la duchesse. — Oh !!!...
madame la duchesse, continuant. — Mais je ne sais que depuis deux mois qu'il en aime d'autres
la duchesse. — Et vous ne me l'ayez pas dit?...
madame la duchesse. — Je m'en serais bien gardée... à quoi bon?...
la duchesse. — A quoi bon?... mais à me permettre d'agir... de réprimander Fred... de lui faire promettre... (Mouvement de Madame la duchesse.) oui... je veux lui faire prendre l'engagement d'être un bon mari... vous ne croyez pas qu'il le prendra?...
madame la DUCHESSE. — Oh ! si !... qu'est-ce que ça lui fait de le prendre?...
la duchesse, inquiète. — Mais... vous ne croyez pas qu'il le tiendra?...
MADAME LA DUCHESSE. — Oh! nonl...
la duchesse. — Mon Dieu!... mais vous
n'avez donc plus aucune confiance en lui?...
madame là duchesse. — Pas la moindre...
la duchesse, navrée. — Ohl que tout ça est triste, mon Dieu!... et moi qui ai tenu, surveillé, tracassé même, si je puis dire, mon Fred, depuis qu'il a l'âge de raison... qui ai cherché à le garantir de tous les contacts mauvais... à écarter de lui toute liaison, toute promiscuité malsaine... pour en arriver à cette douleur de le voir être un mauvais mari...
madame la duchi:sse. — Il n'est pas un mauvais mari. . . il est un mari comme les autres.
la duchesse, effarée. — Comment?... vous croyez que tous les autres sont comme lui ?...
madame la duchesse. — Je ne crois pas que tous les autres sont comme lui, mais je crois qu'il y en a beaucoup qui lui ressemblent...
la duchesse. — Mais lui, devrait ressembler à son pauvre père... quia été le meilleur, le plus tendre, le plus fidèle des maris...
la duchesse. — Mon pauvre Paul ne vi-
vait que pour son roi, sa femme et ses enfants... je ne l'ai vu préoccupé et nerveux que deux fois pendant nos douze années de bonheur... oui!... au moment de l'histoire du drapeau blanc... et aussi quand Fred a eu la coqueluche...
la duchesse, rêvassant — Mon pauvre Paul 1... je me souviens que quand il dut aller à Frohsdorf pour la fusion... il se désolait de me faire manquer les courses de Deauville...
c'était son unique préoccupation... il ne pensait ni à lui, ni aux fatigues de ce long voyage... et quand il revint, il regrettait moins l'inutilité de son déplacement... — M. le comte de Ghambord avait été glacial, paraît-il, — que le plaisir dont il m'avait privée pour remplir un devoir...
la duchesse. — Et pendant la coqueluche de Fred, donc!... nous passions ensemble presque toutes nos soirées... Fred avait été pris en plein carnaval et, comme tout le
monde craignait la contagion, nous ne pouvions aller nulle part... au club, les gens qui avaient des enfants se sauvaient quand Paul entrait .. et môme on ne voulait plus de lui aux réunions du Comité... on l'avait prié de ne plus venir... (Mouvement de Madame la duchesse.) oui... on n'a pas idée de la terreur qu'inspire la coqueluche... le fait est que c'est une horrible maladie I... et le médecin avait dit que ça pouvait durer trois mois... mon pauvre Paul était navré d'entendre tousser son petit Fred... et il s'agitait... il s'impatientait — plus encore que moi — des lenteurs... tous les soirs, il effaçait sur le calendrier le jour écoulé, en disant : « Encore un de moins !... »
la ddchesse, revenant à sa préoccupation. — Hier, vous m'avez dit que Fred avait dîné en ville la veille?...
MADAME LA DUCHESSE. — Oui...
la duchesse. — Est-ce que ça lui arrive souvent?...
MADAME LA DUCHESSE. — Très SOUVeiît...
la duchesse. — Sans vous dire où il va?...
madame la duchesse. — Sans me dire où il va...
la duchesse. — Il ne vous le dit pas quelquefois?...
madame la duchesse. — Jamais...
la duchesse. — Et... vous ne vous en doutez pas?...
madame la duchesse. — Oh! si!...
la duchesse. — Ah ! ! !... (Un temps.) moi aussi... vous comprenez... j'ai voulu savoir... me renseigner... (Avec embarras,) alors...
madame la duchesse. — Alors?...
la duchesse. — Hier en rentrant, j'ai écrit à Agénor de venir me parler. . . oui. . . j'étais sûre qu'il me renseignerait...
madame la duchesse. — Eh bien?...
la duchesse. — Eh bien, c'est malheureusement vrai... Fred s'est laissé entraîner... il a oublié ses devoirs... oh! pas tout à fait, sans doute... mais enfin...
MADAME LA DUCHESSE, à part. — « Pas
tout à fait » est admirable !... non, mais vraiment, je me demande si ce n'est pas moi qui ai quarante ans et ma belle-mère vingt?...
(Haut.) Et... M. du Hauban vous a-t-il dit avec qui Fred a... oublié... pas tout à fait ses devoirs?...
la duchesse. — Pour la première... la première erreur de Fred, — car il en a deux,
— il n'a pas voulu me le dire, parce qu'il parait que c'est une femme du monde... une femme que, d'ailleurs, il avait... courtisée déjà avant son mariage... et j'ai beau chercher,
— je ne pense qu'à ça depuis hier, — il m'est impossible de deviner qui ce peut être?...
madame la duchesse. — Et la seconde « erreur » de Fred?...
la duchesse. — Oh! pour celle-là, Agénor ne m'en a pas fait mystère!... c'est une femme qui est vieille... c'est inimaginable!... oui... Agénor s'est rappelé, à propos de je ne sais quel souvenir de jeunesse, qu'en 1863, cette femme existait déjà... elle s'est d'abord ap-
uJne enquête 67
pelée Blanche de Chatou... et aujourd'hui elle se fait appeler madame NatchaZiblinoff... elle demeure rue Villejust...
MADAME LA DUCHESSE. — Ah!...
la duchesse. — Et Agénor m'a dit que, celle-là, Fred l'a aussi... rencontrée avant son mariage... c'est singulier, cette façon de revenir à ce qu'il a connu déjà?...
madame la duchesse, arrière. — Oui! ça me donne de l'espoir!...
la dlchesse. — Je vais aller tout à l'heure voir les Pères...
madame la duchesse, étonnée. — Pourquoi faire?...
la duchesse. — Mais pour leur raconter le... les égarements de Fred...
MADAME LA DUCHESSE. — A VOUS dire
vrai, je ne vois pas la nécessité de faire ça!... la duchesse. — Mais si... ils manderont Fred... ils lui feront des reproches sur sa conduite... ils lui parleront beaucoup plus adroir tement que vous ou moi nous ne pourrions le faire...
madame là duchesse. — Mais, ma chère maman, je ne compte pas du tout parler à Fred... ni adroitement ni autrement...
la duchesse, stupéfaite. — Comment, vous supporterez...
madame la duchesse. — Le plus fort est supporté, à présent... Fred m'a signifié qu'il entendait faire ce que bon lui semble... et lui semblera...
la duchesse, atterrée. — Oh!... il a eu l'audace...
madame la duchesse. — Moi, de mon côté, je lui ai dit... ce que j'avais à lui dire...
la duchesse. — Quoi?...
madame la duchesse, embarrassée. — Oh!
rien... ça n'a d'intérêt que pour lui...
la duchesse. — Fit vous n'allez pas essayer de le ramener... de le...
madame la duchesse. — J'ai essayé sans succès... je ne suis pas faite pour la lutte, moi!...
la duchesse. — Mais si Fred reconnaissant son erreur vous revenait docile et repentant... vous pardonneriez?...
madame la DUCHESSE, avec conviction. — Oui, certes!...
la duchesse, l'embrassant. — Chère petite!...
madame la duchesse. — Mais il ne me reviendra pas...
la duchesse. — Ma petite Ariette, il ne faut pas vous faire du chagrin... voiries choses encore plus noires qu'elles ne le sont... sans doute, c'est un déchirement, ce doit être un déchirement atroce d'être trompée?... moi, je crois que si cela m'était arrivé, j'en serais morte!...
madame la duchesse, à part. — Pauv' femme!...
la duchesse, continuant. — Mais enfin, il y a, comme vous le disiez fort bien tout à l'heure, d'autres maris que Fred qui se laissent entraîner... il ne faut pas vous décou rager... (Elle se lève.) il faut lutter... je ferai voir cette femme par quelqu'un de sûr...
madame la duchesse. — Quelle femme?...
la duchesse. — Eh bien, cette madame Ziblinoff...
MADAME LA DUCHESSE. — Ah 1 1)011 !...
la duchesse. — Oui, je prierai Agénor de lavoir... de lui offrir...
madame la duchesse, vivement. — Ohl...
je crois qu'il vaut mieux ne pas mêler M. du Hauban à tout ça...
la duchesse. — C'est que je ne peux pourtant pas la voir moi-même?... (Un temps.) au fait, pourquoi pas?... je prendrai un prétexte... je chercherai... (Très agitée.) je trouverai bien un moyen quelconque ..
madame la duchesse, affectueusement. — Pauv' maman!... vous êtes trop bonne I...
mais je crains bien que toute cette peine que vous vous donnerez ne soit inutile...
la duchesse. — Mais non... d'abord je veux voir mon fils rentrer dans le droit chemin... et puis, surtout, je veux que vous soyez heureuse... vous ne pouvez pas vivre ainsi... adieu, ma petite Ariette, bon courage... (Elle l 'embrasse encore.)
madame la duchesse. — Merci de toute votre bonté...
la duchesse, se retournant au moment de sortir. — Dites à Fred que je l'attends avant trois heures... et vous verrez qu'il vous reviendra...
madame la dughesse. — Je ne le pense pas...
la duchesse, la regardant avec une admiration affectueuse. — Ma pauvre petite!... ce serait trop dommage si vous étiez forcée de vivre triste et seule... (Elle sort.)
madame la duchesse, s'inslallant dans une bergère et semblant réfléchir profondément. — Seule... seule... ça, c'est une autre affaire?...
A l'hôtel Nevers.
Dans le petit salon. Après le déjeuner.
monsieur le duc, 1res aimable, à Madame la duchesse qui déplie « le Gaulois ». — Est-ce que vous irez au Bois tantôt?...
madame la duchesse, étonnée, fnais ne le laissant pas voir. — Oui...
monsieur le duc. — A quelle heure?...
madame la duchesse. — A cinq heures...
monsieur le duc. — Voulez-vous essayer les chevaux gris... je crois qu'ils sont à présent suffisamment mis?...
MADAME LA DUCHESSE. — Très VOlon-
tiers...
monsieur le duc. — Si... (Embarrassé.) si vous n'êtes pas assez sûre d'eux... et si, pour la première fois, vous préférez que je vous accompagne...
madame la duchesse. — Je vous remercie... je n'ai pas du tout peur... il n'y aurait d'ailleurs pas de place pour vous...
monsieur le duc. — Ah!...
madame la duchesse. — Gomme depuis très longtemps vous allez au Bois de votre côté... alors j'emmène souvent quelqu'un... et aujourd'hui, j'ai invité... (Elle s'arrête.)
monsieur le duc, inquiet. — Qui?.,.
madame la duchesse. — Catherine de Noise...
monsieur le duc. — Ah!...
madame la duchesse. — Vous ne l'aimez pas beaucoup, je crois?...
monsieur le duc, sèchement. — Non...
madame la duchesse, rimt. — Elle ne vous gobe pas assez?...
A CCBUR OUVERT 75
monsieur le duc, vexé. — Oh!... je n'ai nulle envie d'être gobé par madame de Noise...
madame la duchesse. — Non... mai s vous avez l'habitude d'être assez généralement gobé par les femmes... et quand quelqu'une rétive... ça vous étonne...
monsieur lb duc. —
madame la duchesse. — Vous voyez...
vous avouez que c'est vrai?...
monsieur le duc. — Moi!... j'ai avoué quelque chose?...
madame la duchesse. — Enfin, vous ne niez pas... ça revient au même...
monsieur le duc. — Vous vous trompez...
ce qui me déplatt en madame de Noise n'est pas du tout ce que vous croyez... ce n'est pas par rapport à moi que je la juge, mais seulement par rapport à vous...
MADAME LA DUCHESSE. — A moi?...
monsieur le duc. — Oui... Madame de Noise est mariée depuis deux ans déjà...
MADAME LA DUCHESSE. — Trois...
monsieur le duc. — Trois... elle a, des choses... — ou plutôt elle en croit avoir, — une expérience qu'en réalité elle n'a pas...
madame la duchesse, narquoise. — Vous croyez?...
monsieur le duc. — Je crois qu'elle interprèle, juge, parle et tranche beaucoup trop... son mari, qui est un serin, l'écoute bouche oee* . •
madame la duchesse. — Est-il si serin que ça?...
monsieur le duc. — Elle le mène par le bout du nez...
madame la duchesse. — Eh! allons donc!... nous y voilà!... ça vous gêne que je voie de près un mari qui aime sa femme et se laisse mener... mon Dieu, oui, mener, j'en conviens, par elle... (Mouvement de Monsieur le duc.) et puis, vous craignez que l'expérience de Catherine ne m'ouvre les yeux sur certaines choses desquelles vous pensez que je suis trop niaise pour m'apercevoir toute seule?...
monsieur le duc. — Mais...
madame la duchesse. — Eh bien, là encore, vous vous trompez... je n'ai pas eu besoin du tout, mais du tout, de Catherine pour ça...
monsieur le duc. — Je ne sais pas ce que vous voulez dire?...
madame la duchesse. — Je vais vous l'expliquer... je veux dire que, quand vous me trompez... (Mouvement de Monsieur le duc.) oh ! vous n'allez pas vous en défendre, j'imagine?... si vous ne me trompiez pas, nous ne serions pas un ménage chic, donc, chaque fois que vous me trompez, je le sais aussitôt... oui... comment est-ce que je le sais?... je le devine, je le flaire... à quoi?... à des riens... au commencement j'étais stupide... je sentais bien que vous me trompiez... mais je ne savais pas voir avec qui... je tâtonnais... je cherchais à côté... aujourd'hui, non seulement je découvre la tromperie, mais je découvre aussi le... comment dire?... l'objet de la tromperie...
monsieur le duc — Alors, pour l'instant... vous croyez que je vous trompe?...
madame la dughesse. — Parfaitement...
monsieur le duc, interloqué. — Et vous savez avec qui?...
MADAME LA DUCHESSE. — Et je SdJS avec
qui...
monsieur le duc. — Ah!... eh bien, moi, je serai curieux de le savoir?...
madame la duchesse. — Je vais vous le dire... madame Natcha Ziblinoff, née Blanche de Chatou... rue Villejust... (Elle rit.) tout à la Russie !... il faut être dans le train !...
monsieur le duc, ahuri. — Ah !... on vous a raconté... c'est encore Agénor qui vous a raconté ça?...
madame la duchesse. — Rien du tout...
monsieur le duc. — Alors, comment avezvous su...
madame la duchesse. — Comment?...
ben, si on vous le demande, vous direz que vous n'en savez rien...
monsieur le duc, vexé. — Enfin, je voudrais au moins pouvoir me défendre...
madame la duchesse. — Vous défendre?...
et de quoi?... vous m'avez prévenue que vous entendiez être très libre... à cela je vous ai répondu que, bien que l'idéal que je m'étais fait du mariage ne fût pas tel, je vous rendais votre liberté... liberté complète, formelle... à une condition toutefois...
monsieur le duc, vivement. — Une condition qui est inacceptable...
madame la duchesse. — Pourquoi « inacceptable?... # la réciprocité?... mais elle me semble au contraire tout indiquée... vous semblez oublier, dans certains cas, que nous sommes un ménage chic...
monsieur le duc — Cessons, je vous prie, cette plaisanterie... quand vous m'avez expliqué que les droits de la femme devaient être les mêmes que ceux du mari, je...
madame la duchesse. — Permettez?... je n'ai pas dit les droits... j'ai dit « les écarts »... oui... les écarts, — puisque tel est le nom que vous donnez à ces sortes de libertés, — doivent, à mon avis, être les mêmes...
monsieur le duc — Je vous ai répondu
que je n'admettais pas cette manière de juger des choses...
MADAME LA DUCHESSE. — Et, moi, je VOUS
ai dit: « Alors, il n'y a rien de fait! »...
monsieur le duc. — Ce qui signifie?...
madame la duchesse. — Que nous gardons chacun notre façon de voir... et de faire...
monsieur le duc, inquiet. — De faire?...
madame la duchesse. — Inutile ^insister... jamais, jamais, jamais, nous ne nous entendrons là-dessus... alors, à quoi bon?...
monsieur le duc. — A quoi bon?... à quoi bon?... vous en parlez bien à votre aise !.. si vous croyez que c'est agréable de s'entendre menacer de la sorte?... d'autant plus que vous savez ce qu'on dit?...
madame la duchesse. — Mon Dieu, non!...
on dit tant de choses...
monsieur le duc. — J'entends ce qu'on dit de vous?...
madame la duchesse. — Je ne m'en doute en vérité pas!...
monsieur le duc. — Je vous l'ai dit déjà,
pourtant !... le bruit court que vous êtes au mieux avec Frask...
madame la duchessb, gouailleuse. — C'est un bruit qui est au moins prématuré...
monsieur le dcc, rageur. — Comment, prématuré?...
madame la duchesse. — Je vous affirme qu'il n'y a pas, jusqu'ici, la moindre chose qui...
monsieur le duc, à part. — « Jusqu'ici »
promet!...
madame la duchesse. — Certes, M. de Frask est très... séduisant...
MONSIEUR LE DUC. —
madame la duchesse. — Et il s'occupe de moi un peu...
monsieur le duc. — Vous appelez ça un peu?...
MADAME LA DUCHESSE. — BeaUCOUp SI VOUS
voulez?... je le rencontre quand je sors... je le trouve partout où je vais... il me regarde, il m'admire, il flirte... oui... tout ça est parfaitement vrai...
monsieur le duc. — Et après?..,
MADAME LA DUCHESSE. — Ull point, c'est
tout... pour le moment...
monsieur le duc, à part. — Elle tient aux restrictions!... (Haut.) ce qui est certain, c'est que Frask vous affiche...
madame la duchesse. — « Affiche * est excessif... et impossible...
monsieur le duc. — Impossible?...
madame la duchesse. — Oui... on ne peut afficher que ce qui est... imprimé, n'est-ce pas?...
MONSIEUR LE DUC
madame la duchesse. — Or je vous affirme que, jusqu'ici, il n'y arien d'imprimé... (Mouvement de Monsieur le duc.) rien... pas même un baiser...
monsieur le duc. — Comment, pas même un baiser?... « pas même » est exquis!...
madame la duchesse. — Dame!... c'est innocent, en somme, un baiser!... c'est ce que les fiancés les plus corrects se permettent couramment... je parle par ouï-dire... car vous
ne m'avez jamais fait la grâce de m'embrasser avant le jour où vous y avez été formellement invité par la loi et par l'église...
monsieur le duc. — Mon Dieu, je...
MADAME LA DUCHESSE. — Oh! ne VOUS
défendez pas!... je n'accuse pas... je constate... j'ai, voyez-vous, mon cher Fred, l'horreur des récriminations... certes, vos... réserves de ce temps-là, m'ont été très pénibles... et celles qui les ont suivies plus pénibles encore...
monsieur le duc, embarrassé. — Mais, je ne comprends pas... de quelles réserves voulezvous parler?...
madame la duchesse. — Vous comprenez au contraire fort bien... oui, je suis ignorante... et naïve, et bête!... je l'ai été surtout!... mais je me doute bien, malgré tout, que vous n'êtes pas avec madame de Transpor ou avec madame Natcha Ziblinoff aussi... aussi extraordinairement calme que vous l'êtes avec moi... ça ne les flatterait guère... et ça ne vous amuserait pas beaucoup...
monsieur le duc — Mais, ma chère Ar-
lette, vous vous trompez, je vous assure...
vous êtes tout à fait charmante et...
MADAME LA DUCHESSE. — Je Suis tout à
fait charmante peut-être... mais pour les autres... pour vous, il est clair que je ne vous botte pas?... oh! ne me dites pas nonl... je l'ai bien vu... ça m'a fait assez de chagrin, allez, au commencement... (Mouvement de Monsieur le duc.) oui, j'ai eu une peine horrible à m'habituer à ça... je ne pouvais pas croire que vous ne m'aimiez pas... je ne croyais surtout pas... (Elle s arrête.)
monsieur le duc. — Vous ne croyiez surtout pas?...
madame la duchesse. — Que je pourrais jamais en aimer un autre que vous...
monsieur le duc, interloqué. — Et maintenant?...
madame la duchesse, simplement. — Maintenant, j'ai pris mon parti... à peu près... je me suis dit, qu'en somme, je n'étais pas la seule femme à qui pareille chose arrive...
quand on a besoin de marier un monsieur de
votre genre, c'est généralement une jeune fille de mon espèce qu'on prend... c'est ce qui fait tous les ménages « très chics » que je vois autour de moi... pourquoi donc m'entèter à n'être pas dans la noie?...
MONSIEUR LE DUC
madame la duchesse. — Vous faites une drôle de tête!... je ne comprends pas ça...
vous qui êtes si dernier cri...
monsieur le duc, stupéfait. — En vérité, je ne vous reconnais plus!...
madame la duchesse, riant. — J'ai appris vite le français, hein?...
monsieur le duc, pointu. — Très vite, en effet I... mais je vous aimais mieux quand vous parliez une autre langue...
madame la duchesse. — Je ne m'en suis pas aperçue...
monsieur le duc. — Vous ne croyez pas que je vous aime?...
madame la ducuesse, avec conviction. — Oh! non!...
monsieur le duc. — Ni quejevousai aimée?
86 madame la duchesse
madame la duchesse. — Pas davantage...
monsieur le duc. — Mais vous m'avez aimé, vous?...
madame la duchesse. — Oh! q uant à ça, oui!... de toute mon âme... passionnément, ridiculement, affreusement fort!... et je vous admirais!... songez donc?... je n'avais encore vu personne!...
monsieur le duc, vexé. — Merci!...
madame la duchesse. — C'est vrai!...
on m'avait menée, en tout et pour tout, à trois mauvais petits bals blancs de rien du tout...
monsieur le duc, à part. — Tiens!... c'est juste ce que me disait tante Josette!...
madame la duchesse. — Des bals où il y avait des petits jeunes affreux!...
monsieur le duc, à fart. — On croirait l'entendre!...
madame la duchesse. — Ah, là!... sans compliment, il n y en avait pas, dans tout le lot, un seul aussi bien que vous...
monsieur le duc. — Vous me comblez!...
madame la dughesse. — Non, vrai!... il est bien certain, par exemple, que depuis...
MONSIEUR LE DUC. — Depuis?...
madame la duchesse. — Depuis, j'en vois qui sont tout aussi bien... (Résolument.) et même beaucoup mieux... mais...
MONSIEUR LE DUC. — Mais?...
madame la duchesse. — Mai s du même genre...
monsieur le duc. — Et ce genre ne vous plaît pas?...
madame la duchesse. — Non...
monsieur le duc. — Et quel est le genre qui vous plaît?...
madame la duchesse. — C'est très difficile à vous expliquer... et vous ne me comprendriez pas...
monsieur le duc. — Il est donc bien compliqué, le type de vos rêves?...
MADAME LA DUCHESSE. — Oh ! pas du
toutl...
monsieur le duc, narquois. — Je serai* pourtant curieux de le connaître?...
madame la duciiesse, très simplement. — Eh bien, mais... il est probable que vous le connaîtrez...
monsieur le Duc,sa/s*. — Vousavez vraiment une façon de parler des choses les plus graves...
madame la duchesse. — Oh I je n'ai pas encore, — quand je parle de ces choses, — la désinvolture que vous avez, vous, quand vous les faîtes... (Un tjmps.) mais ça viendra!...
MONSIEUR LE DUC
madame la duchesse.— A quoi pensez-vous?
monsieur le duc. — Je pense à la stupéfaction où seraient ceux qui vous connaissent... ou qui croient vous connaître... s'ils vous entendaient ainsi parler...
madame la duchesse. — Ils trouveraient que je me suis vite formée... damel... votre dressage a été parfait...
monsieur le duc. — Vous m'attribuez ironiquement un mérite que je n'ai pas...
qu'ai-je fait, après tout, que ne fassent tous les hommes du monde?...
madame la duchesse. — Mai s rien I... je
suis convaincu que tous les hommes du monde laissent leurs femmes dès le lendemain de leur mariage... pour choisir ou reprendre de vieilles maîtresses...
monsieur le duc. — Eh! mon Dieu, ma chère Ariette... vous ne pouvez pas, à votre âge, et avec votre inexpérience, savoir la force que peut, à un moment donné, avoir une ancienne maltresse...
madame la duchesse, interrompant. — J'ai pas dit « ancienne... » j'ai dit « vieille... » c'est pas la môme chose...
monsieur le duc. — Vieille... oui... si on veut... par rapport à vous...
madame la duchesse. — Ben, et par rapport à vous, doncl... et même par rapport à tout le monde...
monsieur le duc — Oh! permettez!...
madame de Transpor, que vous m'avez attribuée, est juste de l'âge de tante Josette...
ainsi elle est encore jeune...
madame la duchesse. — Jeune pour une tante... mais pour une mat...
monsieur le duc, vexé. — Mais madame de Transpor, je vous l'ai déjà dit, n'est pas, n'a jamais été ma maîtresse...
madame la dughesse, blagueuse. — J'te crois!...
monsieur le duc. — Quant à madame Ziblinoff...
madame la duchesse, continuant. — Elle a — dit-on — débuté vers 1863...
monsieur le duc, bondissant. — Vous connaissez donc le père Tramplyn, vous?...
madame la duchesse, surprise. — Vous dites?...
monsieur le duc. — Je dis que ça ne peut être que le père Tramplyn qui vous a raconté ça?...
madame la duchesse. — Mais, je ne le connais pas, ce père!... je ne connais pas un seul jésuite, ainsi...
monsieur le duc. — C'est pas un jésuite!... c'est un répétiteur de mathématiques!...
madame la duchesse, ahurie. — Un répé-
titeur de... et comment voulez-vous que je le connaisse?...
monsieur le duc. — 11 avait la rage, ce bonhomme-là, d'associer dans sa pensée les débuts de Blanche et la prise de Puébla...
madame la duchesse. — Et la prise de quoi?...
monsieur le duc. — De Puébla... un événement sans importance de ce temps-là...
madame la duchesse. — 1863, ce tempslà!., mettons qu'à cette époque, elle eût dixhuit ans?... ça fait vingt-huit en 1873, trentehuit en 1883... ça fait, en 1893, quarante-huit ans, si je ne me trompe?... il n'y avait donc pas de quoi vous tant récrier sur le mot vieille que je lui appliquais?...
monsieur le duc. —
madame la duchesse. — Car, en6n, une femme de quarante-huit ans n'a plus du lait au bout du nez... comme dit — en parlant de vous — mon oncle de Bonnebylle...
MADAME LA bUCHESSE
monsieur le duc. — Encore un qui m'aime, votre oncle de Bonnebylle... c'en est attendrissant!...
madame la duchesse. — Dame ! il m'adore !... alors, il ne peut vraiment pas vous aimer beaucoup...
monsieur le duc. — En ce cas, il ferait bien de se préoccuper moins de ma santé...
de mon régime... c'est comme une mère pour moi !...
madame la duchesse. — Ah! à propos, votre mère, la vraie, désire vous voir., elle demande que vous passiez chez elle avant trois heures...
monsieur le duc. — Maman?... comment savez- vous...
madame la duchesse. — Parce qu'elle me l'a dit...
monsieur le duc. — Quand ça?...
madame la duchesse. — Ce matin...
monsieur le duc, inquiet. — Ce matin?...
vous êtes descendue voir maman ce matin?...
madame la dughesse. — Non... c'est elle qui est montée...
monsieur le duc, de plus en plus inquiet. — Montée?... pourquoi faire?...
madame la duchesse. — Pour me parler de vous... (Mouvement de Monsieur le duc.) oui... vos sorties Pinquiètent... hier, chez Bertrade, elle m'a demandé où vous aviez diné jeudi... je lui ai dit que je l'ignorais... alors elle s'est agitée, mise la tête à l'envers... et aujourd'hui, elle est venue me demander à quoi vous employez votre temps?...
monsieur le duc. — Et... qu'est-ce que vous lui avez dit?...
madame la duchesse. — Rien déplus que ce qu'elle savait...
monsieur le duc, anxieux, se dirigeant vers la porte. — Ahl boni... (Hevenant.) mais qu est-ce qu'elle savait?...
madame la duchesse. — Pas grand'chose...
monsieur le duc, sortant. — Allons I tant mieux 1... j'ai horreur des scènes... j'aimerais
encore mieux avoir une maladie qu'une scène, moil...
madame la duchesse, s'installant à un petit bureau pour écrire des lettres. — Ben, moi
Dans un grand coupé bleu à train rouge, très bas, doublé de satin bleu.
la duchesse, robe de drap prune très simple; petite capote de velours; voile de dentelle blanche, très couvert de dessins, empêchant de bien distinguer les traits. Malgré tout, très chic. Elle paraît agitée et inquiète. — Mon Dieul... je n'ai jamais de ma vie eu aussi peur!... l'idée d'entrer chez cette femme me fait un effet épouvantable... qu'est-ce que ça va être quand j'y entrerai pour tout de bon?... il faut bien que ce soit pour mon Fred... et surtout pour
cette pauvre petite Ariette, si gentille et si résignée... ah! certes, elle est meilleure que moil... moi, si mon mari m'avait trompée, je ne sais pas ce que j'aurais fait?... je me serais jetée à l'eau... ou enfermée au couvent... (Un temps,) Nous voilà déjà au rond-point... nous approchons... plus nous approchons, pi u> j'ai peur... voyons?... que je n'oublie pas... je viens demander des renseignements sur un valet de chambre... Pierre... Pierre quoi?... je ne me rappelle plus le nom que je lui ai donné... (EUe tire un petit carnet et lit.) « Pierre Leroy, trente ans... a servi chez la duchesse de Bouillon, chez madame Menuisier... chez madame Natcha Ziblinoff, rue Marbeuf... » il ne faut pas que je m'embrouille... j'avais d'abord pensé à venir comme quêteuse, mais si elle m'avait donné... et puis si elle s'était informée... on arrête les fausses quêteuses... pas souvent, mais quelquefois!... enfin, j'ai pensé que mieux valait demander tout bonnement des renseignements sur un domestique...
au moins ça ne compromet personne... (Le
coupé s'arrête devant une maison toute neuve. Maison omptueuse et américaine: escaliers qui ont Vair d'être en marbre ; ascenseurs qui ont Vair d'être en or ; tapis qui ont Vair d'être en peaux de bêtes. Électricité, téléphone, théâtrophone, etc., etc.)
la duchesse, descendant de voiture. — Oh!
mon Dieu! nous y sommes!... si elle pouvait être sortie?... et pourtant j'ai justement choisi cette heure-ci pour la trouver... à deux heures, on est presque toujours chez soi...
(Au cocher.) Vous irez attendre dans les Champs- Elysées... (Le cocher file.) oui... je ne veux pas que, si Fred passait... (Un temps.) ah!I! une chose à laquelle je n'avais pas pensé!... s'il allait être là... ou arriver pendant que j'y serai... qu'est-ce que je deviendrais, moi?... (Elle va à la loge du concierge*) Madame Ziblinoff?...
le concierge, en livrée, Vair d'un employé de grande administration. — Au deuxième audessus de l'entresol... la porte à gauche... je ne l'ai pas vue sortir...
la duchesse, montant l'escalier, déjàéclairé }
— il est deux heures — à l'électricité. — Quelle drôle de maison I... je n'étais jamais entrée dans une maison comme celle-ci... allons, bon!... voilà que j'ai des battements de cœur, à présent!... Voyons? « Pierre Leroy... trente ans... a servi chez... (Elle continue à monter en récitant son petit boniment.)
Chez madame Nalcha Ziblinoff. Salon encombré de fleurs, de bibelots, de tableaux posés sur des chevalets, de paravents, de piles de coussins, de peaux de bêtes, etc., etc
la hère de madahe, robe de peau de soie cannelle ; un boa de plumes. Profusion de bracelets et de bagues, qui serrent la peau et la forcent à ressortir en bourrelets rouges et luisants. Aurait^ si elle ne parlait pas, et sans ses poignets et ses mains , Vair d f une vieille dame à peu près « bien ». — Cette fois-ci, monsieur l'duc, c'est pas la faute de Blanc... (Se reprenant.) de Natcha, si elle est pas prête. . . vous aviez dit trois heures. . .
monsieur le duc. — Je sais... je sais!...
seulement elle n'est pas leste à s'habiller... c'est une justice à lui rendre...
la mère de madame. — Dame ! questc'qu'vous voulez?... quand on n'a plus dix-huit ans, faut un peu plus d'iemps pour faire sa façade... (Mouvement de Monsieur le duc.) oh! si j'dis ça... c'est que j'sais qu'vous savez l'âge d'Nalcha... puisque c'est sur l'histoire d'ça qu'vous nous avez lâchées Tannée dernière...
monsieur le duc. — Comment?... il n'y a qu'un an que...
la mère de madame. — Qu'vous vous êtes défilé?... un an juste!... même que j'vous vois core affûter vos pincettes en nous criant : « J'me carapate!... » Ben, c'était Tbon temps, s' pas, monsieur l'duc?... vous étiez pas core marié... ni tout ça...
MONSIEUR LE DUC
LA MÈRE DE MADAME. — Ah! CCSt pas pour
dire, mais nous en avons eu une, de dècho, à c'momcnl-là!...
monsieur le duc. — Je croyais que mon cousin du Hauban avait, au contraire, très bien fait les choses?...
LA MÈRE DE MADAME. — Oh! là là!... y
donnait vingt-cinq louis par mois... pendant deux mois... et y m'en r'gagnait la moitié au bésigue!... (Monsieur le duc rit.) vous trouvez p't'êtr' qu'c'est des magnières bien pour un homme du monde?... et puis, un beau soir, il a parti en bombe, sans rien payer... qu'y d'vaiL partout... même ses chemises qu'on nous a apporté la note, ainsi...
monsieur le Duc, agacé* tirant sa montre. — Croyez-vous que Natcha va s'habiller encore longtemps?...
la mère de madame. — Je n' sais pas!...
elle a un' femme de chambre, à présent, c'est plus moi... ah!... vous êtes généreux, vous, monsieur Tduc!... y a pas, vous l'êtes... l'comte aussi, l'était...
monsieur le duc. — Le comte?...
la mère de madame. — Not' Russe d'avant vous !... ah ! c'a été rcommencement d'ia
veine!... mais fallait çal... car, voyez-vous, monsieur l'duc, entre vous et lui, j 'crois qu'nous avons connu tous e'qu'y a d'rastas, cT gai vau deux, d'piqueurs d'carte et d'gobichonneurs dans Paris... qu'y avait vraiment des jours que c était à douter d'ia Providence!...
MONSIEUR LE DUC
la mère de madame. — San s compter qu'Blanche — oui c'était core Blanche dans c' temps-là — a manqué d'avoir des embêtements pour un p'tit jeune homme dans vos prix, que l'papa s'avait fâché... s'en est fallu de rien qu'elle aille faire un tour à la Résurrection...
MONSIEUR LE DUC — Où Ça?...
la mère de madame. — A Saint-Lazare, quoi!... et Dieu sait pourtant si c'est qu'ç'aurait été injuste...
monsieur le duc. — Je croyais que Natcha était rentrée au théâtre?...
LA MÈRE DE MADAME. — Ah! Oui, par-
lons-en!... un four noir!... et c'était à Mar-
seillel... alors, vous comprenez?... les p'tits bancs, les oranges, les ronds d'saucisson...
eh! va donc!... ça pleuvait!... aussi, fautêtr' juste, elle avait été à faire suer l'iustre!... c'était un drame et toute la salle se tordait... moi aussi... je n'pouvais pas m'en empêcher, et pourtant j'savais c'qui m'pendait au nez... et c'était pas drôle!... y n'restait plus un patar!... allait falloir tortorer des cailloux et wallacer pour se r'faire... ah! tout n'est pas rose dans Pmétier, allez, monsieur Pduc !... pour un homme comme vous qu'on savoure, combien d'autres qu'y faut avaler... pourquoi riez-vous?...
monsieur le duc. — Je ne ris pas!... je souris, ma chère madame de Chatou... d'abord, parce que vous me dites des choses aimables, et ensuite parce que vous me les dites dans une langue pittoresque et expressive que j'apprécie fort...
LA HÈRE DE MADAME. — VOUS VOUS fichez
d'ma fiole?... j'sais bien que j'parle mal... Blanche m'attrape assez pour ça quand c'est
dVant l'monde... mais j'peux pas faire autrement... j'ai essayé...
monsieur le duc. — Eh bien, là, très sérieusement, sans me ficher de votre fiole, — comme vous dites, — je vous jure que si vous réussissiez à réformer votre langage, ce serait très grand dommage...
LA MÈRE DE MADAME. — VOUS Hl'diteS Ça
pac' que vous êtes un prince... et quVous avez des belles magnières, môme avec un' vieille comme moi... et qu'vous êtes aussi gentil, à présent qu'vous v'ià pour de bon monsieur Fduc, qu'dans l' temps qu'vous étiez core qu'monsieur Fred!... dites donc?... il y a un'chose que j'voudrais savoir?...
monsieur le duc. — Quelle chose, ma chère madame de Chatou?...
la mère de madame. — Ben, voV femme...
elle est donc pas jalouse?...
monsieur le duc. — Si ous le voulez bien, nous ne parlerons pas de ma femme...
la mère de madame. — N'parlons pas d'elle... mais parlons d' la chose qui m'chi-
pote?... quand vous avez passé tout vot'temps à rigoler avec Blanche, un' supposition... et qu'vous rentrez chez vous... ben, vous n'recommencez pas à rigoler que j'pense?... et alors... enfin, je m'eomprends...
monsieur le Duc, froidement. — Tant mieux!...
LA HÈRE DE MADAME^ — Et VOUS aussi,
vous m'comprenez d'reste?...
le vai.et de chambre, entrant. — H y a là une dame qui demande madame!... c'est pour avoir des renseignements sur un valet de chambre... j'ai dit que madame n'était pas visible... mais que la mère de madame était là... et cette dame attend...
la mère de madame. — Comment est-elle, cette dame?...
le valet de chambre. — Oh!... c'est une dame tout à fait...
la mère de madame. — Alors faites entrer... ou plutôt non... je vais la recevoir dans le petit salon... (EUe entrouvre la porte.)
monsieur le duc, regardant par rentre-bail^
lement et apercevant la duchesse — Ohl... (Apart.y maman!... (H se rejette violemment en arrière.)
LA MÈRE DE MADAME. — Qu'est-ce que
vous avez?...
monsieur le duc, très agité, et flaque contre la muraille derrière le battant ouvert de la porte.
— Écoutez-moi bien?... si vous tenez à me conserver, arrangez-vous pour que, — si elle vous parle de moi, — cette dame ne sache pas que je viens encore ici... ne dites pas que je n'y suis jamais venu, elle sait probablement à quoi s'en tenir... mais dites que je n'y viens plus, vous m'entendez, plus jamais I... j'ai lâché I... pour le motif que vous voudrez... ça m'est égal!...
la mère de madame, très intéressée. — Compris!...
monsieur le duc — Et vous pouvez la recevoir ici... moi je vais chez Blanche... il faut que je lui parle... (Il prend son chapeau.)
la mère de madame, cherchant à le retenir.
— Non!... n'entrez pas pendant qu'elle s'habille!... c'est défendu!... vous savez bien
quVesl défendu... (Monsieur le duc lui échappe et ^engouffre dans la pièce voisine.) ah! ça va faire du désastre... pour sûr!... (EUe revient à la porte du salon.) Avant d'faire entrer la dame... si j demandais son nom?... comme ça, j' saurais vaguement sur quel pied danser?... (Au valet de chambre qui attend toujours.) Priez cette dame de vous dire son nom, et annoncezla...
IlJ
Dans i'antiehambre.
la duchesse, marchant en long et en large.
— Elle n'est pas visible, mais sa mère est là, a dit le domestique... la mère... ce n'est pas la même chose... si je m'en allais?...
le valet de chambre, revenant. — Si madame veut bien avoir la bonté de me dire son nom?...
la duchesse, effarée. A part. — Mon nom?
ah! mon Dieu I... je n'avais pas prévu ça!... je ne peux pas... je... qu'est-ce que je vais dire?...
le valet de chambre, reprenant. — Si madame veut bien .. .
la duchesse, affolée. — Madame de la...
(Se reprenant vivement.) madame Hampe...
(A part.) je ne peux pas dire de la Hampe...
on saurait... (Répétant, en faisant sentir VH du commencement et le P de la fin.) madame #amp ! . . .
le valet de chambre, ouvrant la porte du salon et annonçant : — Madame HHampp !...
la mère de madame, à part. — C'est une Américaine... ou une Anglaise... (Elle examine la duchesse.) plutôt une Anglaise.... une Anglaise brune... (Haut, approchant un fauteuil.) Si Madame veut bien s'asseoir?...
la duchesse, dune voix étranglée, examinant avec étonnemenl la mkre de Madame. — Je vous demande pardon de vous déranger, madame... je voudrais savoir... Madame votre fille a eu, n'est-ce pas, à son service un valet de chambre appelé... (Elle cherche son petit carnet.)
la mère de madame, à part. — Elle n'a guère d'accent... et elle est bien jolie!...
la duchesse, reprenant. — ...un valet de chambre appelé Pierre Leroy?...
, LA HÈRE DE MADAME. — Oui... nOUS aVOûS
eu ça...
la duchesse, saisie, à part. — Ohl par exemple!... c'est fort!... comment, j'invente un nom... et il se trouve que précisément...
(Haut.) Alors, madame, vous connaissez cet homme?...
la mère de madame. — Parfaitement...
la duchesse. — J'avoue que je ne le croyais pas... il m'avait bien dit avoir servi chez madame Ziblinoff, mais il n'avait pas de certificat, et il prétendait ignorer la nouvelle adresse de madame votre fille...
la mère de madame. — Voyez-vous, la rosse!...
la duchesse, saisie. —
la mère de madame. — Pardon!... c'est que... l'indignation... (A part.) et l'habitude...
LA duchesse, continuant , d'une voix tremblante, son petit boniment. — Et cette adresse, je me la suis procurée en la demandant à... à un de mes amis qui connaît madame votre
fille... (D'un ton détaché.) c'est le duc de Nevers...
la hère de madame, à part. — Vlan !...
ça y estl...
la duchesse. — Je l'avais aperçu il y a peu de temps au théâtre avec une très jolie personne... j'avais demandé qui elle était, et on m'avait répondu que c'était madame Ziblinofif...
la mère de madame, à part. — Hé I gare dessous I... (Haut.) il y a peu de temps?... au théâtre?... vous m'étonnezl... car M. l'duc de N'vers ne va plus nulle part avec ma fille depuis déjà un bon p'tit moment...
la duchesse, surprise. — Ahl... depuis quand?...
LA MÈRE DE MADAME. — Mai S... y a tOU-
jours ben au moins un' paire de s'maines...
la duchesse. — Ah... vraiment!...
la mère de madame. — Même que j' le r'grette... que j' le r'grette normément... vu qu'y m' respectait tout comme si qu' j'aurais été d' son monde...
la duchesse, à part. — Alors... s'il ne vient plus ici... où va-t-il?... (Elle regarde machinalement autour d'elle et aperçoit une photographie d'Agénor.)
la mère de madame, suivant son regard. — Est-ce que vous l'connaissez aussi, celui-là?..
la duchesse, embarrassée. — M. du Hauban... mais... mais oui...
la mère de madame, heureuse de régler son compte avec Agénoi\ — Ah ! bien, c'est tant pis, par exemple!... un' dame comme vous?...
qu'a l'air si bien... et si comme-if, et tout, n'devrait pas connaître du vilain monde comme ça... car c'est pas pour dire, mais c'est du sale gibier!... (Mouvement de la duchesse.) oui, j' sais bien qu'il est né dans V grand monde... qu' c'est censément un classe-dirigeant...
la duchesse, ahurie. — Mais...
LA MÈRE DE MADAME. — Oui, j' Sais Ça!...
n'empêche qu'au jour d'aujourd'hui ça soit un fier extrait d'garni, toujours !... d'ailleurs, je n' vous apprends rien, s' pas, ma p'tite dame?... y a longtemps qu'il est fumé!...