‹ Madame le duchesseChapitre 6 sur 6 · PRO PATRIA · texte numérisé non relu

PRO PATRIA

Dans la chambre de Madame la duchesse.

madame la duchesse. — Peignoir de linon « jeune pousse » orné de matines et attaché par des rubans fleur dépêcher. — Allant et venant dans sa chambre. — Quelle heure est-il?... seulement six heures... et je ne le reverrai que ce soir à onze heures, chez les Noise!... que c'est long!... quelle bonne promenade ce matin à cheval avec papa, l'oncle Bonnebylle et lui!... je voyais, à la tête des gens qui me regardaient, que j'étais jolie... et ça me faisait un plaisir à cause de lui... il m'aime bien, lui!...

ah I que c'est bon d'être aimée comme ça... et que je me doutais peu de ce que c'était ! . . . pourvu que Fred ne sache pas, surtout!... (Réfléchissant.) Oh ! si on ne lui dit rien, il ne devinera rien... mais si on lui dit quelque chose?... ça lui serait bien égal au point de vue de l'affection, vu qu'il se soucie de moi comme d'une guigne... mais ça l'embêterait énormément tout de môme... il est vaniteux comme un dindon... et c'est toujours humiliant d'être ce qu'il est... (Un temps.) il y a au moins deux jours que je ne l'ai vu, Fred!... et j'en suis bien aise... sa vue m'irrite... on dit que les femmes qui trompent leurs maris sont beaucoup plus aimables pour eux que les femmes vertueuses... ben,je ne suis pas comme ça, moi, toujours!... quand il est là, j'ai tout le temps envie de lui dire des choses désagréables... et pourtant je ne lui veux pas de mal!... au fait, est-ce que ce n'est pas aujourd'hui, les admissions au Jockey?... je crois que oui !... il a eu tort d'avoir cette histoire à l'Opéra ces jours derniers... c'était peut-être

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un peu près du vote?... bah! il faut espérer qu'il passera tout de même!... (Elle regarde par la fenêtre qui donne sur la cour Centrée.) tiens! un gendarme qui entre!... il parlemente avec Pierre... allons, bon! qu'est-ce qu'il y a encore de nouveau?... (Elle sonne, une femme de chambre entre.) dites à Pierre de venir me parler... (La femme de chambre sort.) qu'est-ce qu'il peut vouloir, ce gendarme?... (Au valet de chambre.) Pierre, il y avait un gendarme dans la cour?...

le valet de chambre. — Oui, madame la duchesse...

madame la duchesse. — Qu'est-ce qu'il voulait?...

le valet de chambre. — Il voulait voir Monsieur le duc... il a laissé un papier pour lui...

madame la duchesse. — Ah!... où est-il, ce papier?...

le valet de chambre. — Je l'ai mis sur le bureau de Monsieur le duc...

madame la duchesse. — Ah! bon!... (Le

valet de chambre fait un mouvement pour sortir.) dites-moi?... avait-il l'air aimable, ce gendarme?...

le valet de chambre. — Aimable?... ohl Madame la duchesse sait bien comment qu'est un gendarme...

madame la duchesse. — Oui, mais je veux dire... il n'avait pas l'air fâché?...

le valet de chambre. — Ohl pas fâché du tout !... il a dit qu'il aurait voulu voir Monsieur le duc pour une affaire de service...

madame la duchesse. — C'est bien\...(Le valet de chambre sort.) c'est égal ! c'est tout de même drôle qu'un gendarme vienne comme ça pour parler à Fred... c'est peut-être la «personnalité parlementaire» qui se sera plainte?.,, oui, mais plainte de quoi?... il me semble que la gendarmerie n'a rien à voir là dedans... six heures et demie!... plus que quatre heures et demie avant onze heures... (On entend le timbre qui annonce les visites. Madame la duchesse regarde par la fenêtre.) ah ! c'est mon oncle de Bonnebylle!... jamais il ne vient à cette heure-

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ci... il y a quelque chose, bien sûr?... (Elle va au-devant du général qui entre.)

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Bonsoir,

petite!... tuas vu Fred?...

madame la duchesse. — Non, mon oncle...

et, justement, j'étais inquiète... parce qu'il vient de venir un... (S* arrêtant brusquement, à part.) il vaut peut-être mieux ne pas parler du gendarme...

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Tu avais

raison d'être inquiète... c'est raté!...

MADAME LA DUCHESSE. — Quoi?...

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Blackboulé, monsieur le duc!... et avec un accord touchant!... nous avons eu beau faire, Laubardemont, ton père et moi... c'est comme si nous avions chanté Femme sensible...

MADAME LA DUCHESSE. — Ah!...

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Ça t'embête?...

madame la duchesse. — Oh! pas autrement!... ça m'embête pour Fred, car pour moi ça m'est bien égal...

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Oui, tu

ne donnes pas dans ces godans-là, toi... tu es au-dessus de ça?...

MADAME LA DUCHESSE. — ÀU-deSSUS OU au-

dessous, je ne sais pas... mais le Jockey, ça ne me produit aucun effet... je trouve même ça bête, si vous voulez que je vous dise ?. . . pas plus, d'ailleurs, le Jockey que les autres cercles soi-disant fermés, et où je vois admettre des gens dont on ne voudrait peut-être pas comme domestiques... Et l'importance que se donnent les membres quand ils parlent des réceptions ou des refus I... le sacerdoce qu'ils ont l'air d'accomplir !... je trouve ça d'un cocasse !...

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Tu es UI1

peu dans le vrai... mais enfin, à tort ou à raison, ton mari avait envie d'être du club..,

madame la duchesse. — Et, au fait, pourquoi n'en a-t-on pas voulu, de ce pauvre Fred!...

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Est-Ce que

je sais, moi?... pour des raisons qui n'en sont pas... parce que trop jeune... parce que trop

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gommeux... parce que trop gringalet!... ah!

pour ça, c'est vrai qu'il est joliment gringalet ! . . .

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Est-Cequ'il

se porte bien ?...

madame la duchesse. — Mais je crois que oui...

le général de bonnebylle. — Comment, tu crois?... mais, sacrebleu, dans ce cas-là, il faut être sûre!... ton Fred, vois-tu, ben, moi, je le soupçonne d'être un mari de carton?...

madame la duchesse. — Mais...

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Quand je

dis un mari de carton, je ne parle pas du moral... je sais qu'il est, au contraire, vaniteux et despote... non, je veux dire... enfin, je me comprends!... et toi, tu es trop innocente pour comprendre... d'ailleurs, innocente ou pas, on ne peut pas... sans comparer...

madame la duchesse, très rouge. — Mon Dieu, mon oncle... vous jugez Fred... enfin il ne vous plaît pas... vous n'aimez que les her^ cules...

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Ça ne

serait déjà pas un si sale goût!... mais il n'est pas nécessaire d'avoir l'air d'un garçon boucher pour me plaire... il y a des gens qui... ainsi, tiens, ce grand diable qui monte à cheval avec nous souvent depuis quelque temps... (Mouvement de Madame la duchesse.) et qui est long, long à n'en pas finir... c'est pas un colosse, celui-là, ben, je suis sûr que.., qu'il... enfin suffit...

madame la duchesse, timidement. — Ah!

il vous plaît, M. de Tremble?...

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Il me

botte comme un gant... (Madame la duchesse rit.) tu le trouves laid, toi, peut-être?... Ah! c'est pas le modèle de ton Fred... c'est solide, ça!... c'est nerveux!... ça vous a un jarret à sauter la Seine, et une souplesse à passer entre des barreaux de chaise... et ça doit être bon, et franc, et honnête!... (A Madame la duchesse.) mais c'est pas intéressant, un brave homme I... parlez-moi d'un petit faisandé... à la bonne heure!... il n'y a rien de tel pour

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vous faire la vie heureuse et des beaux enfants...

madame la duchesse, embarrassée. — Une drôle d'idée tout de même que vous avez de me débiner comme ça FredI...

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Eh I je

te le débine, parce que je sais que tu es folle de lui... que tu lui passes tout... sans ça, je ne te le débinerais pas, nom d'un sabre!

puisque tu l'as voulu prendre et qu'il te faut t'en contenter... à toi, il te plaît comme il est, c'est tant mieux I... moi, je dis que je l'aurais préféré plus d'attaque, et voilà!...

madame la duchesse, à part. — I! est bon comme tout, l'oncle, mais il manque de flair!... parait que c'est souvent comme ça dans l'armée... c'est le métier qui veut ça!...

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE, tirant SG

montre. — Sept heures!... (Il se lève.) adieu, petit Chiffon!... je n'attends pas ton mari... madame la duchesse, àpart. — C'est prudent... attendu qu'il ne rentrera vraisemblablement pas...

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Ton pore

a dû le lui dire déjà, mais tu le lui répéteras... nous avons fait pour le mieux...

madame la dughesse. — Je le lui répéterai... au revoir, mon oncle... (Elle accompagne jusqu'à la porte le général de BonnebyUe et revient s'asseoir dans une grande bergère.) Encore quatre heures à atlendre!... pourvu qu'on ne me dérange plusl... que je puisse penser à lui... le voir en fermant les yeux... (Elle ferme les yeux.) ah ! que je suis bien... !... (Une demiheure se passe, on e.itend marcher dans la pièce à côté.) on vient annoncer le dîner... (On frappe.) entrez!...

monsieur le duc, entrant, (Tan ton très calme. — Je suis blackboulé!...

madame la duchesse, d'un ton de circonstance. — Je l'ai su par mon oncle de BonnebyUe qui sort d'ici... il m'a chargée de vous répéter ce que papa a dû vous dire... qu'on a fait pour le mieux... mais... enfin, ce sera pour une autre fois...

monsieur le duc. — Espérons-le... il ne

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vous a pas dit pourquoi on m'a blackboulé?... madame la duchesse. — Non. ..(Un temps.) vous dînez à la maison?...

MONSIEUR LE DUC. — Oui...

madame la duchesse, à part. — Quel ennui!... (Haut.) ôtes-vous passé chez vous?...

monsieur le duc. — Quand ça?...

madame la duchesse. — Maintenant... je vous demande ça parce qu'il y a sur votre bureau un papier qu'un gendarme a apporté...

et il voulait vous voir, le gendarme...

monsieur le duc. — Me voir?... (Étonné.) pourquoi faire?...

madame la duchesse. — Dame! je ne sais pas...

monsieur le duc. — Je vais chercher ce papier... (Il se lève et sort.)

madame la duchesse. — Il a l'air tranquille... il n'a peut-être rien fait?... je ne pouvais pas lui dire pourquoi on l'a blackboulé, puisque papa ne le lui a pas dit... d'ailleurs, « gringalet » l'aurait fâché... et pourtant c'est rudement vrai , qu'il l'est ! . . . c'est drôle ! ... je suis

tellement déshabituée de le voir, que quand je le revois, il me faut le temps de rhabituer mon œil à lui... (On entend courir dam la pièce précédente.) tiens! qu'est-ce qu'il y a donc?...

monsieur le duc, rentrant en coup de vent, il est verdâtre, et brandit une feuille de papier. — C'est épouvantable!... épouvantable!...

madame la duchesse, se levant brusquement.

— Quoi?... (A part.) mon Dieu! une lettre anonyme, je parie?....

monsieur le duc. — Je suis convoqué au conseil de revision pour le 18!... (Tombant sur un fauteuil.) c'est le service militaire à bref délai!...

madame la duchesse, rassurée (à part.)

— Ah! j'aime mieux ça!...

monsieur le duc. — C'est épouvantable, ce qui m'arrive!... épouvantable!...

madame la duchesse. — Mais vous saviez que vous deviez le faire, votre service?...

monsieur le duc. — Ma foi , non!... je n'y pensais plus!...

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madame la duchesse. — Mais vous avez tiré au sort?...

monsieur le duc. — Nonl... c'est le maire de Nevers qui a tiré pour moi, cet hiver... quand nous étions en Italie... au retour, tout ça m'est sorti de la tète... et comme je n'ai pas devancé l'appel, je ne pourrai même pas choisir mon régiment!...

madame la duchesse, consolante. — Un an est vite passé!...

monsieur le duc. — Un an!... mais c'est trois ans que je ferai!,., pour ne faire qu'un an, il faut être licencié en quelquechose... et je ne suis même pas bachelier!...

madame la duchesse, surprise. — Pas bachelier ?. . . je croyais que vous l'étiez, moi ! . . . (A part.) pas bachelier... c'est tout de même court!..,

monsieur le duc, illuminé. — Heureusement je suis fils de veuve... quelle veine!...

madame la duchesse, narquoise. — Quelle veine!... (A part.) il est révoltant!...

monsieur le duc. — Et puis, je vais voir...

je vais m'informer. . .

madame la duchesse. — Comment?...

est-ce qu'on peut éviter tout service?... (A part, avec regret.) je m'étais déjà habituée à cette idée-là!...

monsieur le duc. — Je ne sais pas.*, mais peut-être y a-t-il un moyen... (Il va et vient avec agitation.)

MADAME LA DUCHESSE, le toisant. — Ah!

oui, il est gringalet!... (Inquiète.) pourvu qu'on n'aille pas le réformer, mon Dieu???...

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