‹ Madame le duchesseChapitre 5 sur 6 · DÉSILLUSION 113 LA DUCHESSE · texte numérisé non relu

DÉSILLUSION 113 LA DUCHESSE

la hère de madame, à part, examinant Madame la duchesse. — Qu'est-ce qu'elle peut bien être à monsieur F duc, cte femme-là?... sa femme?... non... elle doit avoir dans les trente ans... et paraît qu' la duchesse en a qu' vingt... c'est p'têtr' sa maîtresse du monde?... ou un' cousine, qu' la famille envoie pour le moucharder?... dans tous les cas, F est très hurph!... j' voudrais qu' Blanche voie comment qu'elle est coiffée... c'est chic en diable !...

la duchesse, suivant son idée. — Alors, le duc de Nevers ne vient plus ici?...

la mère de madame. — Non, madame!...

LA DUCHESSE. — Plus du tout?...

la mère de madame. — Pas plus que dans mon œil!...

la duchesse, qui voudrait à tout prix des indications sur les nouvelles occupations de Monsieur le duc. — Mais, c'est sans raison... ou pour un motif quelconque?...

LA MÈRE DE MADAME. — Pour aUCUn mO-

lifl... non... il est un peu maboul... un peu loufoque... tout comme était son pauv' père...

la duchesse, saisie. — Son père?... vous avez connu son père?...

LA MÈRE DE MADAME. — Ah I j'te Crois !...

(Mouvement de la duchesse.) Pardon!... c'est qu'y m'semble l'voir encore l'soir qu'y s'a esbigné comme ça à l'anglaise... y a tout juste dix-neuf ans... ainsi, c'est pas hier, s'pas?...

la duchesse, atterrée. — Comment?... le duc de Nevers... vous êtes sûre que le duc de Nevers venait ici?...

LA MÈRE DE MADAME. — Pas ici... nOUS

demeurions rue des Martyrs...

la duchesse. — Et il allait rue des Martyrs?...

la mère de madame. — Tous les mardis et les samedis on l'voyait arriver sur l'coup d'cinq heures... et core quelqu'fois l'jeudi... quand y pouvait coller un' craque chez lui...

la duchesse, douloureusement. — Oh III

la mère de madame. — Dame!... faut bien, s'pas, quand on est marié?,., mais c't'égal, y trouvait core moyen de s'tirer souvent les pattes., et c'qu'y s'précipitaitl... ah ! c'était un beau gas... du reste Blanche aussi!... et fraîche!... et neuve!... si c'est pas lui qui a essuyé les plâtres, s'en est guère fallu...

la duchesse, écœurée. — Oh!...

la mère de madame, souriant au souvenir du duc de Nevers. — Oui, c'était un beau gas!... et quel coffre!... qui est-ce qui aurait jamais cru... mais c'est qu'aussi y faisait si tellement la noce qu'y s'a miné intérieurement, quoi!... ah... c'est pas son fils, — qu'est gentil tout d'même, c'est pas que j'veux l'mécaniser... — mais c'est pas lui qui en ferait des folies, et des histoires comme ça!... je l'vois core, une soirée qu'il était complètement paf, sauter par-dessus les chaises avec un'femme sous chaque bras!...

c'était tout muscle... quand on l'tâtait on était abruti!... et y n'vous parlait pas d'hy-

giène, celui-là !... y s'en fichait un peu, dThy giène I ... la preuve. . .(Regardant la duchesse .) qu'est-ce que vous avez donc?... vous êtes malade qu'on dirait?...

la duchesse, prêle à se trouver mal. — Non... pas du tout...

LA MÈRE DE MADAME. — Mais si, VOUS

v'ià toute verte!...

la duchesse, se levant. — Ce n'est rien...

je vous remercie, madame, des renseignements que vous avez bien voulu me donner...

la mère de madame. — Ben, là, vrai, y sont pas épais les renseignements que vous m'avez d'mandés... vous auriez pu prendre Marchandon à vot'service, sans vous en douter, vous?...

la duchesse. — Vous avez raison...

c'est que nous avons parlé d'autre chose, et...

la mère de madame, (Tun air malin. — D'aut' chose qui vous intéressait plus, pas vrai?... oh! j'suis pas si bétel... parlons à cœur ouvert?... d'mandez-moi c'que vous voulez savoir, je vous dirai c'que j'sais !...

la duchesse, anéantie. — Mais... c'est que...

LA MÈRE DE MADAME. — N'vOUS gênez

pas!... j' vous demande pas qui vous êtes, moi!... entre femmes on s'comprend toujours !... (Mouvement de la duchesse.) voyons?... qu'est-ce que vous voulez savoir?... allez-y I...

la duchesse, se raidissant. — Je voudrais savoir ce que... où... où va le duc de Nevers... depuis qu'il ne vient plus ici?...

la mère de madame. — Ah! pour c'qui est d'ça, vous pensez bien qu'y m'ia point glissé dans l'tuyau en partant... j'sais où qu'il allait avant... il y aura p'tête r'tourné...

la duchesse. — Où ça?..„

la mère de madame. — Chez un' espèce d'grue... un' amie d'sa mère... (Mouvement de la duchesse.) un' nommée madame de Transport .

la duchesse. — Vous dites?...

la mère de madame. — Madame de Transpor... on dit bien qu'y a un mari... mais il est Portugais...

la duchesse, complètement effondrée, se dirigeant vers la porte, à part. — Est-il possible, mon Dieu, que vous ayez permis toutes ces choses?... (lla'ii.) je vous remercie mille fois, madame, de votre obligeance...

la mèhe de madame, reconduisant la ducliesse. — De rien... (En rentrant dans le salon, elle se cogne dans Monsieur le duc qui sort précipitamment de la pièce voisine) ahl... vous avez vu Blanche?...

monsieur le duc, l'air abattu. — Oui...

la mère de madame, un peu inquiète. — Eh bien?...

monsieur le duc — Ben, c'est pas de la prise de Puébla qu'elle date... c'est au moins de celle de Sébastopol! ...

la mère de madame. — Aïe... aïe! aïe!...

il a arrivé c'que j 'craignais I H...

Sur une route, habituellement très calme, de» environs de Paris. Un grand mouvement de voitures. Quelques mails. Beaucoup de voitures élégantes. Des fiacres aussi.

En coupé.

monsieur le duc, habit rouoe, tenue de chasse. — Quelle drôle d'idée ont les Recta de nous faire faire ce rallye - papier !... c'est vrai I... il faut toujours qu'ils soient en l'air, ces gens-là!... on a dû leur dire qu'ils étaient empaillés... alors ils ne savent quoi inventer pour se dégeler...

madame la dughesse, habit rouge, etc. — Mais, ça n'est pas une si mauvaise idée, ce rallye... ça m'amuse, moi!...

MONSIEUR LE DUC. — Oh ! VOUS... tout

vous amuse!...

(Du Helder et M. de Frask, en phaéton, rattrapent te coupé et marchent un instant à côté en causant. Bonjours, saluls, etc., etc.)

du helder. — Tiens ! . . . vous êtes en coupé... vous ne devez pas avoir froid?...

monsieur le duc. — C'est que... il y a une heure, le temps menaçait... et j'ai craint...

du helder, étonné. — Menaçait?... mais il fait depuis le jour un soleil resplendissant... (Madame la duchesse sourit.)

monsieur le duc, à Madame la duchesse. — Pourquoi riez-vous?...

madame la duchesse. — Mais... je ne ris pas... je...

m . de frask . — Savez-vous qui fait la bôle?.. .

monsieur le duc. — Bernard de Laubardemont, je crois...

du helder. — Alors nous aurons un parcours modéré... c'en est encore un de la petite génération qui ne se foule pas, le petit Laubardemont!... (Madame la duchesse sourit.)

MONSIEUR LE DUC

madame la duchesse, regardant un mail qui dépasse le coupé. — Àh!... voilà le mail de M. Sinaï!... (Étonnée.) tiens!... c'est pas maman qui est à côté de lui... c'est madame de Transpor!... (Naïvement.) comment ça se fait-il?... ( Personne ne réponl. Un froid.)

m. de frask, à Madame la duchesse, voulant rompre les chiens. — C'est sur votre cheval alezan que vous allez suivre?...

MADAME LA DUCHESSE. — Non... c'est SUI*

« Chiffon »... Fred n'a pas voulu me laisser envoyer l'alezan...

du helder. — Pourquoi ça?... c'est le vrai cheval de rallye... il a un amour de galop... du train...

monsieur le duc, à part. — Trop de train!...

il est impossible de le suivre au petit galop

sans avoir l'air emballé... et comme je veux suivre sans être ridicule...

madame la duchesse, regardant un autre mail. — Voilà maman avec les Zabulon!...

c'est égal, c'est la première fois qu'elle n'est pas du mail Sinaï, maman I... où est donc papa?... (Elle se penche et regarde les voitures qui viennent.) ah!... il est là-bas en landau avec les Noise...

m. de frask, à du Helder. — Si vous voulez, nous allons filer un peu?... il faut voir comment mon imbécile d'homme a arrangé nos chevaux?... (A Madame la duchesse.) au revoir, madame... (A Monsieur le duc.) au revoir, Nevers, à tout à l'heure?...

monsieur le duc, sans conviction. — A tout à l'heure... (A Madame la duchesse.) le fait est qu'il fera bien d'allumer un peu... car il a une rude rosse...

madame la duchesse, regardant le cheval.

— Pas si rosse que ça... (A part.) oh! oui... c'en est une rosse I... mais je ne veux pas en convenir... ça ferait plaisir à Fred...

MONSIEUR LE DUC. — Dites-moi?...

MADAME LA DUCHESSE. — Quoi?...

monsieur le duc. — Je serais curieux de savoir pourquoi vous avez ri tout à l'heure?...

MADAME LA DUCHESSE. — J'ai ri?...

monsieur le duc. — A deux reprises...

d'abord, quand j'ai dit que je n'avais pas pris le phaéton parce que le temps mena çait...

madame la duchesse. — J'ai ri parce que je savais bien que c'était pas pour ça que vous ne l'aviez pas pris...

monsieur le duc. — Et pourquoi était-ce?...

madame la duchesse. — Parce que vous n'aviez pas envie de conduire pendant deux heures les chevaux gris qui tirent à pleins bras, pour ensuite monter, pendant un temps plus ou moins long, votre poney qui tire également...

monsieur le duc, protestant. — Mais j'aime au contraire...

madame la duchesse, interrompant. — L'exercice?... oui... c'est convenu I... vous

adorez l'exercice. . . mais à dose homéopathique. . . (Elle rit.)

monsieur le duc, vexé. — Je ne vois pas pourquoi vous supposez...

MADAME LA DUCHESSE. — Je « Suppose »

est joli I... mais, mon cher Fred, je vous vois au tennis, au polo... je vous ai vu faire des armes, etc., etc.. vous aimez le sport pour la galerie... parce que les hommes qui donnent encore le ton et le mouvement, — quoi que vous fassiez, vous, les petits jeunes, pour les remplacer, — aiment malheureusement tous ces exercices fatigants...

monsieur le duc. — Malheureusement???...

madame la duchesse. — Oui, malheureusement pour vous autres!... ceux-là sont les débris d'une génération plus... musclée que la vôtre...

monsieur le duc — Débris est aimable...

madame la duchesse, gaiement. — Mais oui... car ces débris sont encore très présentables... et j'en connais qui...

monsieur le duc, ironique. — Agénor, par exemple!...

MADAME LA DUCHESSE, tOUJOUVS SOUriante. —

Agénor et d'autres... ainsi, M. du Helder...

M. de Nonant-le-Pin...

monsieur le duc. — Alors, moi... nous...

(Rageur.) enfin, les petits jeunes, — comme vous dites, — nous ne sommes pas capables de piger avec cette toute-puissante génération?...

madame la duchesse. — Non... peut-être serez-vous de force, s'il s'agit d'un effort à faire... d'un coup de collier à donner... mais vous astreindre à un exercice réel, régulier, éreintant... jamais de la viel...

monsieur le duc. — Pourtant...

MADAME LA DUCHESSE. — VOUS, Ce que

vous en faites, c'est, — comme je vous le disais tout à l'heure, — par pose... pour épater la galerie... eux, c'est pour affirmer leur vigueur, leur besoin de dépenser des forces considérables... mais aussi et surtout pour se maintenir en forme... pour rester jeunes et

minces... un instant de repos, ils sont perdus!... et alors, en ayant le polo, et le tennis, et l'escrime, et le canotage, et le cheval 1... et tout ça à haute dose, vous savez...

monsieur le duc. — Alors, quand cet animal de du Helder a dit que Bernard de Laubardemont « appartenait à la petite génération qui n'aime pas à se fouler... • c'est pour ça que vous avez ri?...

madame la duchesse, riant. — Parfaitement...

monsieur le duc. — C'est votre oncle de Bonnebylle qui vous raconte toutes ces absurdités?...

madame la duchesse. — Mais je n'ai pas besoin qu'on me raconte... il me suffit de voir... (On entre dans une superbe avenue de hêtres.) ah! nous voilà arrivés!... (Elle regarde par la portière.) nous sommes en retard... il y a déjà beaucoup de gens qui sont à cheval...

monsieur le duc, calme. — Bah!... nous avons bien le temps \... (Arrivée, saluts, etc., etc.

Les Recta reçoivent leurs invités dans la cour d'honneur.)

àgénor, Rapprochant de Ma lame la duchesse.

— Eh bien, petite cousine, ça va-t-il ?...

madame la duchesse. — Ça va très bien...

agénor, indiquant Monsieur le duc qui regarde si les chevaux sont bien bridés et sellés. — Et Fred?...

madame la duchesse. — Fred?... mais il va bien aussi, je pense...

agénor. — Euh ! euh !... on ne va jamais si bien que ça quand on est inquiet...

madame la duchesse. — Fred est inquiet?... de quoi?...

agénor. t — De vous...

madame la duchesse, étonnée. — De moi?...

agénor. — Oui... il a une peur bleue que vous ne le trompiez aussi...

madame la duchesse. — Qui est-ce qui vous a dit ça?...

agénor. — Personne... si je ne savais que ce qu'on me dit, je ne saurais pas grand'chose...

madame la duchesse, enchantée. — Et vous croyez que ça lui ferait de la peine?...

agénor. — De la peine n'est peut-être pas le mot... mais ça l'embêterait considérablement... à cause du ridicule, du tapage... surtout au moment où il veut se présenter au Jockey, vous comprenez?...

madame la duchesse, désenchantée. — Ah I c'est pour ça?...

agénor, bonhomme. — Oui... je crois que c'est surtout pour ça...

madame la duchesse, se mordillant les lèvres. —

agénor, montrant Monsieur le duc qui cause avec la baronne Sinai et la met à cheval. — Votre mari est occupé... voulez- vous que je vous mette à cheval?... ah ! non !... je cède la place à un plus digne... voici Frask qui s'avance pour remplir cet office... au revoir, petite cousine !... nous allons nous retrouver sous bois... (Paternel.) ohl soyez tranquille!... là non plus je ne serai ni importun ni indiscret...

madame la duchesse, froissée. — Mais,

vraiment, vous avez une façon d'insinuer..

agénor. — Moi?... vous vous méprenez, petite cousine... (Il serre la main à M. de Frask.) bonjour... tenez, mettez donc madame de Nevers à cheval... vous ferez ça bien mieux que moi... et veillez sur elle en route... la forêt est pleine de fondrières... je ne sais pas si vous le savez, mais ce qui est sûr c'est qu'elle ne s'en doute pas... (A part, en s'en allant.) ben, si Frask n'est pas tout à fait un imbécile, il a la partie belle!... la petite est furieuse contre Fred... (Il regarde Monsieur le duc qui continue à marivauder avec la baronne Sinai.) il est d'ailleurs drôle, ce gosse!... le baron Sinaï lui souffle madame de Transpor... aussitôt il entreprend d'allumer la baronne,... il a de la répartie... c'te pauv' baronne!... elle est ravie !... elle n'a pas souvent un morceau pareil à se mettre sous la dent... ça la change de du Helder qui commence à se défraîchir... elle a été bigrement jolie tout de même, la baronne!... vers 1876 ou 77... enfin, sous mon règne...

la baronne sinaï, à Monsieur le duc qui arrange les plis Je sa jupe. — Pardon... voulezvous voir si mon étrivière n'est pas tordue?... (Monsieur le duc farfouille sous la jupe.) plus haut... plus haut... là... vous y êtesl...

monsieur le duc, tripotant consciencieusement Fétrivière, le pied, la jambe, etc., etc. — Non, pas tordue du tout... (Serrant avec énergie le pied de la baronne, qui est plat, lourd et grand.) quel merveilleux pied vous avez!...

la baronne, dans une douce extase. — . .

monsieur le duc, — Est-ce que votre mari ne suit pas à cheval?...

la baronne. — Si... mais il suit de son côté, moi du mien...

monsieur le duc. — Alors, si vous le permettez... (Il se dirige vers son cheval.) je vais vous accompagner un instant?... (A part, louchant sur Madame la duchesse.) ça m'embête de laisser comme ça Ariette!... elle me paraît d'humeur belliqueuse aujourd'hui... et je n'ai aucune illusion à me faire, mon prestige baisse... il baisse à vue d'œil... autant dire

qn'il n'en reste rien... (Agacé.) c'est cet animal de Frask qui la met à cheval, naturellement... et qui part derrière elle... parfaitement!... c'est complet I... je sais bien que je n'avais qu'à rester là... mais d'autre part la baronne... (Un temps.) si encore j'étais sûr d'embêter le baron en faisant ça?... mais c'est qu'il y a des instants où je me demande si, au contraire, ça ne lui fera pas plus de plaisir qu'à moi?... c'est ça qui serait idiot !...

M. de frask, à Madame la duchesse, en posant soigneusement son petit pied dans Vitrier. — Quel amour de pied!... si j'osais... je l'embrasserais...

madame la duchesse, effarée, devenant toute rouge. — Ah! non!... ça ne serait pas à faire...

m. de frask. — Vous me permettez de vous accompagner?...

madame la duchesse. — Mais oui... (Tout le monde part au pas; on cherche les premiers papiers.)

m. de frask, à Madame la duchesse. — Ça ne vous est pas désagréable?...

madame la dughesse, distraite, suivant de Vceil Monsieur le duo et la baronne Sinaï. — Quoi?...

m. de frask. — Queje sois avec vous ?...

madame la duchesse , toujours distraite. — Non... ça m'est égal...

m. de frask, vexé. — Vous auriez pu craindre les potins?...

madame la duchesse. — Les potins?...

m. de frask. — Dame!... on sait que je suis fou de vous... et il n'y aurait rien de surprenant à ce que, nous voyant souvent ensemble... on... on ne dise... (Il tâtonne.)

madame la duchesse. — On ne dise?...

m. de frask, résolument. — Que vous êtes ma maîtresse...

madame la duchesse, haussant les épaules.

— Oh! qu'on le dise, ça m'est égal... pourvu que ça ne soit pas...

m. de frask, piqué. — Merci!... (Un $»lence.) alors, vous me détestez?...

madame la duchesse, sincère. — Oh! pas du tout!...

m. de frask. — Mais vous ne m'aimez pas non plus?...

madame la dughesse. — Ça dépend corn- * ment vous l'entendez... ahl voilà les papiers qui commencent 1... (Elle part au galop dans un sentier.)

m. de frask, la suivant. — Je l'entends comme on l'entend, parbleu!... alors, si vous ne voulez pas m'aimer un peu, pourquoi avezvous été comme ça avec moi?...

madame la duchesse, sans se retourner. — Comme ça?... comment, « comme ça?... »

m. de frask. — Eh ! oui, enfin !... aimable... gentille... l'autre jour encore chez votre bellesœur... quand j'espérais m'en aller en voiture avec vous... et que c'est avec votre belle-mère que je m'en suis allé...

madame la duchesse, riant. — Ah oui!

c'estvrai!... ça n'a pas réussi, cette manœuvrelà!... c'était pourtant savant!...

m. de frask. — Vous voyez bien... ça vous fait rire?...

madame la duchesse, se retournant. —

Tiens!... personne ne nous suit!... ils n'ont donc pas vu les papiers?...

m. de frask. — Si... mais ils suivent dans la tranchée... ce sentier est impossible... on ne peut môme pas marcher l'un à côté de l'autre...

MADAME LA DUCHESSE. — C'est Vrai...

prenons la tranchée...

m. de frask. — Mais non!... j'aime encore mieux être ici, seul, avec vous, qu'au milieu de tout ce monde... allons, bon!... en voici d'autres qui viennent!...

madame la duchesse. — Qu'est-ce que ça vous fait?...

m. de frask. — Ça me fait qu'il n'y a plus de tranquillité... ça me faisait plaisir de me sentir là... avec vous... tous les deux seuls.».

MADAME LA DUCHESSE. — Oh!... pour Ce

que nous faisons!...

m. de frask, interloqué. — Oui... je sais bien... (Revenant à son idée.) je vous aime tant!... vous seriez si bien aimée, voyez-vous,

que vous finiriez peut-être par aimer un peu aussi... vous ne croyez pas?...

madame la dughesse, toujours sans se retourner. — Je ne crois pas!... et pourtant ça doit être très bon d'être bien aimée...

m. de frask. — Essayez?...

m. de frask. — Je vous ennuie en vous parlant de ça?... c'est que je ne peux pas m'en empêcher... j'espère toujours que vous finirez par devenir raisonnable...

madame la duchesse. — Ah! parfaitement!... tromper mon mari... vous appelez ça devenir raisonnable, vous?...

m. de frask. — Oui... non... écoutezmoi... (Le senlùr est un peu moins étroit, il rejoint Madame la duchesse et marche à côté (Telle.)

Dans le même sentier, à cent mètres en arrière.

monsieur le duc, à la baronne Sinaï, continuant une conversation commencée. — ... oui...

je serais mieux... beaucoup mieux de partir... je voyagerais pendant quelques mois... (A part.) je ne vois plus Arletle!... et elle était là, devant nous, avec Frask, il n'y a qu'un instant...

la baronne sinaï, petite; boulotte; le dos très rond; la peau très blanche; le nez très aquilin; la bouche très rouge. — Voyager?... (Jouant CètonnemerU.) pourquoi voyager?...

monsieur le duc. — Pour ne plus vous voir... parce que vous êtes charmante, et qu'on ne peut pas vous voir sans vous aimer...

la baronne sinaï. — Comment I... vous aussi?...

monsieur le duc, àpart. — Elle est bôle!...

(Haut.) je n'ai certainement pas la prétention d'être le premier qui vous aime...

la baronne sinaï, vivement. — Vous m'avez mal comprise... je disais : * Vous aussi, vous allez troubler notre bonne amitié par des paroles d'amour »... que je ne dois pas écouter...

monsieur le duc, à part. — « Notre bonne amitié... » je ne l'ai jamais tant vue!... (Haut.)

Je ne vous demande pas de les écouter. . mais seulement de les entendre... voyons?... laissezmoi vous aimer?... soyez bonne?...

la baronne siNAï, Pair éperdu. — Mais mon mari!... vous oubliez mon mari?...

monsieur le duc, à part. — Eh! non, je ne l'oublie pas!... c'est même grâce à lui que... (Haut. ) mais ne parlons pas de votre mari... je vous aime, aimez-moi?... et ne sortons pas de là...

la baronne s in aï. — Mais si, pour vous, je consentais à oublier mes devoirs... je...

monsieur le duc. — Pour moi?... permettez... (A part.) eh bien, et Agénor?... et la Balue?... et mon cousin Frontignan?... et Jacques Laveine?... et du Helder?... j'en passe et des meilleurs... qu'est-ce qu'elle en fait, de ceux-là?...

la baronne sinaï, continuant. — Il faudrait que je fusse si sûre de votre amour... si sûre que vous seriez à moi comme je 3erais à vous... pour toujours...

monsieur le duc, à part. — Bigre!.. .

la baronne sinaï. — Je voudrais des garanties...

monsieur le duc, à pari. — Elle a des mois terribles!...

la baronne sinaï. — Il faudrait que je pusse être sûre que vous tiendriez l'engagement pris?...

monsieur le duc, à part. — Qu'est-ce qu'elle veut?... que je lui fasse un billet?...

la baronne sinaï. — Si dan s longtemps...

dans bien des jours, je vois que vous m'aimez vraiment... peut-être alors...

monsieur le duc, vivement. — Comment, dans bien des jours?... (A part.) ah! mais non!... ça ne serait plus drôle... il faut riposter du tac au tac ou pas... (Haut.) vous croyez que je pourrais vivre longtemps près de vous sans vous?... non... décidément, je vais partir...

la baronne sinaï. — Partir?... et votre femme?...

monsieur le duc. — Eh!... il s'agit bien

de ma femme!... (A part, regardant autour de lui.) Au fait, où est-elle, ma femme?... (Inquiet.) avecFrask... qui continue à lui débiter des fadeurs, probablement?... je ne suis pas méchant, mais ce que je donnerais pour qu'il se colle sur le museau... une bonne chute ridicule... il n'y a rien de tel pour remettre les gens à leur véritable point...

la baronne siNAï, d'une voix caressante. — A quoi pensez-vous?...

monsieur le duc, tendrement. — A vous...

Dans le même sentier, de plus en plus couvert Très loin.

madame la duchesse, à M. de Frask. — Nous avons tout à fait perdu les papiers... on n'en voit plus un seul...

m. de frask. — Ben, qu'est-ce que ça nous fait, les papiers?... ça nous est bien égal!... • madame la duchesse. — Non... il faut retourner...

140 MADAME LA DUCHES8B

m. de frask. — Si nous retournons, nous allons tomber dans Ne vers et madame Sinaï... ça les gênera... et nous aussi...

madame la duchesse. — Pourquoi me les avez-vous fait voir tout à l'heure?... c'est pas gentil à vous, ça... c'est pas de bonne guerre...

m. de frask, sincère. — Je vous jure que je ne Fai pas fait exprès... et puis quoi?... ils flirtaient tout bonnement...

madame la duchesse, rêveuse. — Elle est pourtant vilaine, madame Sinaï!...

m. de frask. — Un peu rondouil larde, peut-être... mais des yeux...

madame la duchesse, continuant. — ... de gazelle... oui... je sais!... quand j'avais dix ans, j'entendais déjà parler des yeux de gazelle de la baronne Sinaï... et son nez?... qu'estce que vous en dites, de son nez?...

m. de frask. — Son nez, je vous l'abandonne...

madame la duchesse. — On dirait un quartier d'orange... et sa bouche, donc?...

avec sa lèvre qui pend...

m. de frask. — Oh!... qui pend est excessif!...

madame la DUCHESSE. — Sans compter qu'en parlant, elle vous crache à la figure comme un lama...

m. de frask, riant. — Cette pauvre madame Sinaï!...

madame la duchesse, rageuse. — Non!...

plaignez-la... mais plaignez-la donc!,..

m. de frask, riant toujours. — Je n'ai aucune envie de la plaindre... mais c'est si drôle!... voilà une femme qui est jolie... (Mouvement de Madame la duchesse.) car elle est jolie, c'est incontestable... et vous en faites un portrait... (Un silence.) Voyons?... voulezvous, au lieu de penser à la baronne» penser un peu à moi?... qu'est-ce que je vous demande, en somme...

madame la duchesse, nerveuse. — Oh!...

presque rien!... d'aller vendredi à cinq heures, chez vous...

m. de frask. — Mais songez que je vous respecte autant que je vous adore...

madame la dughesse. — Je sais... je sais... vous me l'avez déjà dit...

m. de frask, continuant. — Si je vous demande de venir... c'est uniquement pour vous sentir chez moi... pour que j'aie ensuite des souvenirs délicieux... pour pouvoir toucher les choses que vous aurez touchées...

madame la duchesse. — Voilà la bête, vous savez?... (Bernard de Laubardemont traverse très vite le sentier, suivi (£un peloton de cavaliers.)

m. de frask, retenant Madame la duchesse qui prenait le galop. — Voyons! vous n'allez pas courir après ça!... (Reprenant.) vous ne comprenez donc pas à quel point je serais heureux de vous avoir chez moi, confiante et paisible... à quel point je serais fier de voir que vous croyez en moi?... que vous vous fiez à mon amour?... oh!... dites que vous viendrez me voir un tout petit instant... ditesle?...

madame la duchesse, regardant Monsieur le duc et la baronne Sinaï qui arrivent, cherchant à

rejoindre les autres cavaliers. — Ben, oui, là!... j'irai I...

m. de prask, ravi. — Vendredi?...

madame la duchesse, indifférente. — Vendredi si vous voulez... (Elle part an galop.)

A l'hôtel Nevers.

Chez la duchesse :

Grand salon Louis XIV. Portraits d'ancêtres.

Meubles anciens. Draperies lourdes aux plis

sévères. Il est cinq heures.

la duchesse, robe de soie très molle Mas de Perse; fichu de vieux point. L'air accablé. — S'il pouvait ne me venir personne!... je sens que je suis incapable de dire deux mots... et, d'autre part, j'ai peur de rester seule avec moi-même... (Un temps.) quelle découverte 1... moi qui croyais si absolument à la fidélité de mon mari !... ah I Dieu I quelle honte ! .. oour-

quoi ai-je vu cette horrible femme?... sans elle, j'aurais continué à ignorer... à être heureuse dans le passé... (Un temps. ^ si, au moins, depuis ça, j'avais pu causer avec Josette, lui tout raconter... il me semble que ça m'aurait soulagée... mais elle n'était pas chez elle quand je suis allée pour la voir... (Un temps.) et madame de Transpor?... je suis atterrée de tout ce que je viens d'apprendre... (On entend le timbre du concierge.) une visite! quel ennui!... (Un valet de pied introduit madame de Fryleuse.) non!... c'est Josette!... (Courant à elle.) ah! te voilà enfin!...

MADAME DE FRYLEUSE. — Mai S Oui... On

m'a dit que tu étais venue deux fois et que tu tenais à me voir... (La regardant.) tu as pleuré?... qu'est-ce que tu as?...

la duchesse. — Ce que j'ai?. . ah! je ne sais comment te le dire... si tu savais ce que je viens d'apprendre... ah! c'est affreux!... (Elle pleure.)

madame de frtleuse. — Qu'est-ce que Fred a encore fait?...

la duchesse. — Eh! ce n'est pas Fred!...

c'est-à-dire... Fred n'est pas la principale cause de ma tristesse...

madame de fryleuse, inquiète. — Est-ce que... Ariette...

la duchesse. — Ariette!... pauvre petite!...

c'est un ange!..-

MADAME DE FRYLEUSE. — Alors, quoi, Sa-

pristi!... dis-moi ce qu'il y a?...

la duchesse. — Il y a... il y a... (Elle sanglote.) que j'ai appris que mon mari me trompait...

madame de fryleuse, à part. — Patatras!...

la duchesse. — Oui!... lui!... lui en qui j'avais une si grande confiance... que j'adorais... que je vénérais comme un saint !...

madame de fryleuse. — . .......

la duchesse. — Qui m'apparaissait exempt de toute faiblesse...

madame de fryleuse. —

la duchesse. — Il me trompait avec des filles!... tu entends bien, avec des filles !...

(Regardant madame de Fryleuse qui a Vair embarrassé.) tu le savais?...

MADAME DE FRYLEUSE. — Mai S...

la duchesse agitée. — Ah! voyons!... tu peux répondre, puisque je te dis que j'ai tout appris... le savais-tu?...

madame de fryleuse. — Mais oui, je le savais... tout le monde le savait, excepté toi...

la duchesse, anéantie. — Mon Dieu!...

madame de fryleuse. — Eh bien, oui, il te trompait... et puis après?... tous les maris trompent leurs femmes... pourquoi le tien aurait-il été une exception?...

la duchesse. — Tous les maris trompent leurs femmes ! ... tu me répétais ça tout le temps et je ne te croyais pas... j'étais si sûre du mien !...

madame de fryleuse. — Eh bien, c'était tout ce qu'il fallait!... (Mouvement de la duchesse.) eh! certainement!... tu étais heureuse, n'est-ce pas?...

la duchesse. — Oh! oui!... (Elle resanglote.)

MADAME DE FRYLEUSE. — Alors, quoi?...

tout a été pour le mieux!...

la duchesse 9 se levant et faisant les cent pas dans le salon. — Tiens!... c'est abominable, ce que tu dis là!...

madame de fryleuse. — Eh! que veuxtu?... je dis ce que je pense, moi!... tu avoues toi-même que tu as été très heureuse... Paul t'aimait de tout son cœur...

la duchesse, les yeux au ciel. — Il m'aimait!...

madame de fryleuse. — Oui !... ça ne l'empêchait pas de faire une noce à tout casser...

la duchesse, effarée. — Comment, ça ne l'empêchait pas de faire...

madame de fryleuse. — Mai s non !... ça n'a aucun rapport... tu vivais dans une délicieuse tranquillité, entre ton mari que tu croyais un ange et tes enfants qui étaient réellement des amours... tu étais riche, admirée, fêtée, enviée, tout ça, grâce à ce brave garçon qui expiait de son mieux ses petites fredaines...

la duchesse. — Tu en parles bien à ton aise, toi!... si tu apprenais tout à coup...

madame de fryleuse. — Oh I moi, je n'ai rien à apprendre... ( M ouvement de la duchesse.) je sais tout ce que je peux savoir... mais au fait... comment as-tu appris tout ça, toi?...

la duchesse. — Ah! ça, c'est la faute de Fred!... oui... on m'avait dit qu'il allait beaucoup chez une cocotte... Natcha Ziblinoff...

c'est horrible!...

madame de fryleuse. — C'est Agénor, c on » ?... il n'y a que lui d'assez malfaisant pour avoir fait un coup pareil...

la duchesse. — Et, comme je voulais me rendre compte... j'y suis allée, chez cette madame Ziblinoff...

MADAME DE FRYLEUSE, dhwie. — Toi?...

la duchesse. — Moi !... j'ai été reçue par la mère de cette femme... qui s'appelait autre fois Blanche de Ghatou...

madame de fryleuse. — Blanche de Ghatou!... mais c'est la cocotte chez laquelle

Fred allait Tannée dernière I... (Elis rit.) celle qui a levé maître Robinet des Étangs ! . . .

la duchesse, vivement. — Qu'est-ce que lu dis?...

madame de fryleuse. — Je dis que quand tu as envoyé ton notaire pour courir après Fred... c'est Blanche de Chalou, — à qui on Ta présenté comme à une cousine, femme d'Agénor, — qui s'est chargée de lui pendant que Fred se défilait...

la duchesse consternée. — Comment?...

Robinet des Etangs ?... un notaire!... un homme marié!... c'est affreux, un homme marié!...

madame de fryleuse, coîisolante. — Mais je t'assure que lu te fais sur les hommes mariés des illusions énormes...

la duchesse. — C'est toi, au contraire, qui juge ces sortes de choses d'une façon tout à fait... fin de siècle...

madame de fryleuse. — Comment, fin de siècle?... mais tu n'as qu'à regarder dans l'histoire... et dans la Bible même si ta veux...

la duchesse. — Eh bien, dans la Bible, ça n'existe pas, les maris qui trompent leurs femmes !....

madame pe fryleuse. — Parce qu'ils en ont plusieurs... alors ça fait moins d'effet... la part de tromperie qui revient à chacune est si petite. . .

la duchesse. — Tu tournes tout en plaisanterie... c'est toi qui as cité la Bible... eh bien, je te réponds que, précisément, dans la Bible... excepté David, qui, malgré les reproches de sa femme Michol, la trompa pour.,.

madame de fryleuse, agacée. — Pour la chaste Suzanne... oui... je sais...

la duchesse. — Mais non... pas pour la chaste Suzanne... pour Bethsabée...

madame de fryleuse, indifférente. — C'est bien possible !...

la duchesse. — Eh bien, David est, je crois, le seul exemple que tu peux me citer dans la Bible...

madame de fryleuse, énervée. — C'està-dire qu'on cite celui-là parce que David et Bethsabée, c'est une affaire qui a eu du reten-

lissement... à cause d'Urie et de tout ça...

mais il y en a eu bien d'autres dont on ne parie pas!... (A part.) quelle fichue idée j'ai eue de mettre la Bible là dedans!,., et encore, non... ça la distrait... ça détourne le cours de ses idées...

la duchesse. — Mais laissons la Bible...

MADAME DE FRYLEUSE, à part. — C'est

dommage!... ça allait pourtant bien !...

la duchesse. — Je te disais que j'étais allée chez cette Blanche de Chatou... j'ai été reçue par sa mère... Ah! quelle mère!... tu n'as pas idée de ça!...

madame de fryleuse. — Dame!... j'ai idée que ça ne doit pas être un modèle de distinction...

la duchesse. — Eh bien, tout ce que tu peux te figurer est certainement au-dessous delà vérité... et un langage!... je ne comprends pas la moitié de ce qu'elle dit... et des mains!... et un cou!... avec des bourrelets rouges sur la nuque... on dirait le cou d'un vieux général...

MADAME DE FRYLEUSE. — Et qu'ôSt-Ce que

tu lui as dit?...

la duchesse. — Je lui ai demandé des renseignements sur un domestique... tu trouves ça maladroit?...

MADAME DE FRYLEUSE. — Je trouve, au

contraire, que lu deviens rouée comme potence... je ne te reconnais plus!...

la duchesse, continuant. — J'avais invenlé un nom...

madame de fryleuse. — Un nom de quoi?...

la duchesse. — Un nom de domestique...

je croyais qu'elle n'allait rien me dire du tout... et figure-toi qu'elle m'a donné des renseignements...

madame de fryleuse. — Parce qu'elle a vu que tu blaguais, et qu'elle s'est offert ta tête...

la duchesse. — Alors, je lui ai expliqué que c'était le duc de Nevers qui m'avait donné l'adresse de sa fille... et elle m'a dit que le duc ne venait plus chez elle...

madame de fryleuse. — Quand je te disais, qu'elle avait éventé la mèche!...

la duchesse, inquiète. — Tu crois qu'elle m'aurait devinée?...

madame de fryleuse. — Dame!...

la duchesse. — Dans la conversation, elle ma raconté que Fred était «tout son père»...

que mon mari était allé pendant un an chez elle, c'est-à-dire chez sa fille, les mardis et samedis... et quelquefois aussi le jeudi... (Elle pleure.)

madame de fryleuse, qui a une idée. — Ben, veux-tu que je te dise?... elle a inventé cette histoire -là pour te faire delà peine... oui... c'est uniquement pour ça qu'elle t'a raconté que ton mari te trompait...

la duchesse, réfléchissant. — Elle, ce serait possible à la rigueur... mais toi?...

madame de fryleuse. — Moi?...

la duchesse. — Oui, toi?... ilmesembleque tu ne m'as pas caché la vérité tout à l'heure...

madame de fryleuse, à part. — Ai-je été assez bête!...

la duchesse. — Tu m'as dit que Paul me trompait... qu'il ne faisait que ça... que tout le monde le savait, excepté moi...

MADAME DE FRYLEUSE

la duchesse. — Et d'ailleurs, je me les rappelle, les mardis et samedis... et jeudis!... c'étaient les jours de comité... et pas seulement pendant un an.,, mais pendant douze!...

quand il n'allait plus là, il allait ailleurs... les mêmes jours!...

MADAME DE FRYLEUSE. — Allons, Voyons...

ne t'amuse pas à ressasser tout ça...

la duchesse. — Et elle demeurait rue des Martyrs!... (Indignée.) vois-tu ce quartier?...

madame de fryleuse. — Vaguement...

mais qu'il ait été rue des Martyrs ou ailleurs, je me demande ce que ça peut te faire?...

la duchesse. — Où est-ce, au juste, la rue des Martyrs?...

madame de fryleuse. — Au juste, je ne sais pas trop... mais ça mon le... ça monte énormément... lu n'as pas l'intention d'y aller en pèlerinage, je suppose?,..

MADAME DE FRYLEUSE. — ÀlloilS, il faut te

secouer... veux-tu venir au Bois avec moi?...

la duchesse, suivant son idée. — Et j'ignorais tout!... et je respectais sa mémoire!... ah! pourquoi ai-je été chez cette femme?...

madame de fryleuse. — Ça, je me le demande?...

la duchesse. — Pourquoi Dieu fait-il la vie si laide qu'on ne puisse pas la connaître telle qu'elle est sans avoir envie de mourir?..,

madame de fryleuse. — Mourir... mourir... comme tu y vas!...

la duchesse. — Et Fred, que j'espérais voir rentrer dans le droit chemin !... c'est fini!... il est perdu!...

madame de fryleuse. — Pourquoi donc ça?...

la duchesse. — Puisque c'est un vice héréditaire!...

madame de fryleuse. — Voyons, il ne faut pas non plus exagérer!... Fred a pu faire une bêtise... aller se... divertir chez une co-

cotte, sans pour ça être « perdu » comme tu dis... il ne faut jamais compter sur la vertu des hommes...

la duchesse, avec éclat. — Eh bien, et sur celle des femmes, donc!... ah! c'est que, c'est vrai, tu ne sais pas, toi?...

madame de fryleuse , inquiète. — Quoi encore?...

la duchesse. — La cocotte, ce n'est pas tout !... Fred a été aussi très bien avec madame de Transpor ! . . .

MADAME DE FRYLEUSE. — Ah!... Oïl t'a

dit...

la duchesse. — Tu le savais aussi?... Ah çà ! mais tu sais donc tout, toi?...

madame de fryleuse. — Dame! je n'ai pas comme toi un bandeau sur les yeux...

et puis aussi, je vis beaucoup plus sur la terre...

la duchesse, suivant son idée. — Madame de Transport... elle qui était, je ne dirai pas une amie... mais enfin une femme en qui j'avais toute confiance...

MADAME DE FRYLEUSE. — Tu avais tort,

quant à ça!...

la duchesse. — La maîtresse de Fred!...

madame de Transpor !... une femme de mon âge ! . . . mais c'est épouvantable ! . . . tu ne trouves pas?...

madame de FRYLEtfSE. — Mon Dieu!... ça n'est pas joli, joli... non, certainement...

la duchesse, consternée. — Dans une môme journée, j'ai appris que mon fils et mon mari ont trompé leurs femmes... que madame de Transpor trompe son mari...

MADAME DE FRYLEUSE. — Oh!... si tu VaS

aussi t'occuper du mari !...

la duchesse. — Et Robinet des Étangs!...

madame de fryleuse. — Le notaire, à présent!... mais cesse donc de penser à tout ça, je t'en supplie?...

la duchesse. — Je ne peux pas... c'est plus fort que moi !... (Un temps.) Ainsi, j'ai passé ma jeunesse à adorer un homme qui ne m'aimait pas!...

madame de fryleuse, rassurante* — Mais

si, mais si... il t'aimait à sa façon, mais enfin il t'aimait...

la duchesse, continuant. — Je lui ai donné mon âme, mon cœur, ma beauté... car j'étais jolie, n'est-ce pas, Josette?...

MADAME DE FRYLEUSE. — Tu PeS même

encore...

la duchesse. — Je lui ai d on né tout ça pour lui tout seul... craignant de lui prendre une pensée ou un regard... et pendant ce temps- là... (Elle sanglote.) Il sautait des... des chaises... rue des Martyrs... avec une femme sous chaque bras...

madame de fryleuse, ahurie. — Qu'est-ce que tu dis?...

la duchesse, sanglotant plus foit. — Et on tâtait... c'était tout muscle...

MADAME DE FRYLEUSE

la duchesse. — Et je l'adorais comme une idole!... je ne vivais qu'en lui... je n'écoutais rien... car il ne faut pas croire que... enfin, j'ai repoussé tous les hommages et tous les cœurs qui s'offraient à moi...

MADAME DE FRYLEUSE. — Hlim ! les

cœurs!... l'offre du cœur en implique un tas d'autres...

la duchesse, rêvassant. — J'ai tout repoussé... ainsi, Agénor...

madame de fryleuse. — Oh! voyons!...

tu ne vas pas déplorer la perte du cœur d'Agénor?...

la duchesse. — Ce que je déplore, c'est d'avoir vécu confiante et dupée... c'est d'avoir cru aveuglément dans celui qui me trompait... c'est d'avoir respecté ce qu'il ne respectait pas, lui!... ce que je déplore surtout, c'est qu'il ait disparu sans connaître la souffrance que je connais aujourd'hui !...

madame de fryleuse, stupéfaite. — Mais, Dieu me pardonne... on dirait que tu regrettes de n'avoir pas trompé ton mari?..

la duchesse, éclatant. — Eh bien, oui, là!..

madame dk fryleuse, abasourdie. — Oh!!!..

Au Pôle Nord.

Dix heures du matin.

Très peu de monde, mais un monde élégant et pas trop mêlé. Professeurs soutenant des élèves encore chancelants. Débutantes qui risquent leurs premiers pas.

madame de noise, vingt-quatre ans. Grande y bnme ; élancée ; des yeux superbes ; une bouche rieuse. Patine à ravir. Robe de drap vert myrte garnie de plumes de coq ; toque en plumes de coq. A madame la duchesse, qui reste debout à un des passages, sans se décider à entrer sur la glace. —

Eh bien, voyons?... qu'est-ce que tu attends?...

madame la duchesse, robe de drap griscendre garnie de plumes grises ; toque en plumes grises à aile de mouette. — J'attends mon professeur...

madame de noise. — Mais c'est absurde!...

tu es bien assez solide à présent pour marcher toute seule... il ne te touche même plus, ton professeur... la dernière fois, tu ne t'es pas appuyée dessus une seule fois...

madame la duchesse. — Je m'appuie moralement... ça ne se voit pas... mais je sais qu'il est là... que c'est quelque chose à quoi me raccrocher si je chavire...

m. de frask, arrivant d'une longue glissade , les talons rapprochés. — Quelque chose à quoi vous raccrocher?... voilà!... (Il tend la main à Madame la duchesse.)

madame la duchesse. — Non... j'aime mieux l'attendre...

m. de frask, inquiet. — Qui?...

madame la duchesse. — Mon professeur...

madame de noise. — Mais non... vadoncl...

c'est ridicule... tu ne patineras jamais...

madame la duchesse, prenant la main que lui tend M. de Frask. — Je vais me jeter par terre... ça sera votre faute à tous les deux...

madame de noise. — Oui... ça sera notre faute... c'est convenu...

nonant-le-pin, quarante ans; beaucoup de chic; patine très bien. A madame de Noise. — Faisons un tour tous les deux?... (Ils partent en faisant des cercles, des changements, etc., etc.)

m. de frask, prenant le coude gauche de Madame la duchesse pour la soutenir. — Eh bien... ça va-t-il?...

madame la duchesse, qui patine déjà pas mal. — Ça ne va pas du tout... (Secouant son coude.) vous pouvez me lâcher...

m. de frask, lâchant avec regret. — Mais...

si ça ne va pas?...

madame la duchesse. — Ça va sans aller... (Elle patine en s' appliquant, sans dire un mot.)

m. de frask, se rapprochant d'elle le plus qu'il peut. — Que vous êtes jolie, ce matin!...

m. de frask. — Avec cette robe grise., cette plume grise aussi... vous avez l'air d'une petite mouette...

madame la duchesse. — Si vous patinez aussi près que ça... vous allez tout à l'heure me faucher, vous savez?...

m. de frask, s' écartant précipitamment. —

(Un silence.)

agénor, les croisant. — Bonjour!... (Il sourit et affecte de passer discrètement sans s'arrêter.)

madame la duchesse, l'arrêtant. — Bonjour !... (Poignées de main, etc., etc.)

agénor, toujours souriant. — Alors, c'est à Frask que vous confiez vos premiers pas?... toujours toutes les veines, ce Frask 1... à tout à l'heure... je n'aime pas à voir de trop près le bonheur des autres, moi ! . . . (Il file de son côté.)

madame la duchesse, agacée, à M. de Frask. — Vous voyez?...

m. de frask. — Qu'est-ce que je vois?...

madame la duchesse. — Eh bien, les insinuations d'Agénor...

m. de frask. — Qu'est-ce que ça vous

fait?...

. madame la duchesse. — Comment, ce que

ça me fait?... mais ça me fait beaucoup!...

un grand monsieur. — Trente-cinq ans; long; maigre; Fair distingué; des yeux bleus pailletés de roux; grosses moustaches blondes tombantes et ébouriffées qui voltigent; oreilles et pieds tout petits, les croise, regarde Madame la duchesse avec une évidente admiration , et s'arrête pour la regarder encore quand elle est passée. m. de frask. — Voilà un monsieur qui

vous reconnaîtra!...

madame LA duchesse, qui a remarqué l'attention avec laquelle le monsieur l'a regardée. —

Qui est-ce, ce monsieur?...

m. de frask. — Je n'en sais rienl. . (Il se

retourne pour apercevoir encore le monsieur.) un

grand escogriffe...

madame la duchesse. — Il a une bonne

figure...

m. de frask. — Il a même une bonne tête!...

madame la duchesse. — Mais nonl...

lf>8 MADAME LA DUCHESSE

c'est pas du tout ça que je veux dire... il est très bien, au contraire...

m. de frask, regardant le monsieur avec mépris. — Il a des patins à clef!...

MADAME LA DUCHESSE. — A clef OU pas à

clef... je ne sais pas comment sont ses patins, mais ses pieds sont rudement jolis, toujours!... (Un silence.)

m. de frask, se rapprochant de Madame la duchesse. — Que je suis heureux de penser que vous me permettez de vous aimer!...

m. de frask. — Heureux de me dire que vous êtes à moi... (Mouvement de Madame la duchesse.) un peu — oh! bien peu — plus qu'aux autres...

madame la duchesse, agacée. — Vous auriez tort de trop vous dire ça...

m. de frask, interloqué. — Mais... pourtant... vous m'avez promis que...

madame la duchesse. — ...que j'irais vous voir vendredi à cinq heures?... oui... je vous l'ai promis... et j'irai...

m. de frask. — Eh bien, alors?...

madame la duchesse, très nerveuse. — Eh bien, alors, jusque-là, laissez-moi tranquille 1...

M. DE FRASK, ahuri. —

madame la dughesse. — Tenez, voilà Catherine de Noise qui a semé M. de Nonantle-Pin... je vais faire un tour avec elle...

(Elle quitte M. de Frask et rejoint madame de Noise.) veux-tu que nous fassions un tour ensemble?...

madame de noise. — Je crois bien que je veuxl... tu abandonnes ce pauvre M. de Frask?...

madame la duchesse. — Ah! oui!... j'en ai assez!...

madame de noise. — Vraiment?... Eh bien, ça me fait plaisir!...

madame la duchesse. — Parce que?...

madame de noise. — Parce que je croyais...

je... enfin, j'avais peur que tu ne finisses par... par... comment dire?...

madame la duchesse. — Comme tu voudras...

madame de noise. — Par partager le sentiment que tu inspires à Frask...

madame la duchesse, avec conviction. — Oh I quant à ça... (Se radoucissant.) ça rationnerait !...

madame de noise. — Tant mieux!... c'est que, vois-tu, je te trouve nerveuse, inquiète... enfin, pas dans ton assiette?... et j'ai toujours peur de te voir faire une sottise...

madame la duchesse. — Mais j'en ferai une aussi!... ou plusieurs... on ne sait pas...

madame de noise. — Ariette I...

madame la duchesse. — Ah ! tu ne penses pas, toi qui me connais, que je vais rester à vingt ans comme je suis?... que je vais continuer à mener la vie que je mène?... ah ! mais non !...

madame de noise. — Ne parle pas si haut!...

madame la duchesse. — Bah! personne n'écoute rien, ici!... chacun est trop occupé de son petit travail... oui, j'en ai assez, entend$-tu, Catherine, tout à fait assez...

madame de noise. — Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau?...

madame la duchesse. — Avec Fped, il y a toujours du nouveau...

madame de noise. — Cette cocotte russe?...

MADAME LA DUCHESSE. — Ah! Oui ! la

cocotte russe... qui est de Ménilmonlant !... fini, la cocotte russe de Ménilmontantl... c'est ma pauvre belle-mère qui a découvert ça... et bien d'autres choses avec...

madame de noise, stupéfaite. — Ta bellemère a découvert quelque chose?... quelque chose de ce genre?...

madame la duchesse. — Agénor l'a un peu aidée...

madame de noise. — Ah! tu m'en diras tant!... eh bien, qui est-ce, si ça n'est plus la cocotte?...

madame la duchesse. — C'est madame Sinaïl...

madame de noise, saisie. — Oh!!!...

madame la duchesse. — Oui !... que ça soit elle ou une autre, ça m'est égal, tu com-

prends... mais il y a à peine dix mois que je suis mariée, et je suis seule... seule... (Les larmes aux yeux.) et je ne peux pas... non, je ne peux pas vivre comme ça!...

madame de noise. — Voyons, calme-toi...

madame la duchesse. — Calme-toi!.. . ça t'est facile à dire... tu as un mari charmant... qui t'adore...

MADAME DE NOISE. — Tropl...

MADAME LA DUCHESSE. — Etl! Ça vaut

mieux que pas assez!... oh! j'ai peut-être une nature vulgaire, mais j'ai besoin qu'on m aime, moi!... comme je le disais encore à Fred l'autre jour : c Aimer et être aimée, c'est ma vocation... et je la suivrai... »

madame de noise, — Gomment, tu as dit ça à M. de Nevers?...

madame la duchesse. — A lui-mêmel...

madame de noise. — Et qu'est-ce qu'il a répondu?...

madame la duchesse. — Pas grand' chose.

madame de noise. — M ai s quelle tête a-t-il fait?...

DES GOUTS Et DES COULEURS, ETC., ETC. 173

madame la duchesse. — Une tète embêtée...

madame de noise. — Il y a de quoi!...

MADAME LA DUCHESSE. — Y a-t-il de

quoi?... il me semble que, dans ce cas, l'embêtement dépend de l'importance qu'on attache à l'objet qu'on perd...

madam e de nois e . — Mais ton mari t'aime?. ..

MADAME LA DUCHESSE. — Pourquoi dis-tu

ça... puisque tu sais bien que non?...

madame de noise. — Mais... (Elle regarde Madame la duchesse.) allons, bon!... voilà que tu pleures... essuie vite tes yeux...

madame la duchesse. — Attends!... j'ai peur de me jeter par terre... quand je remue mes bras, ça me déséquilibre... (Elle frotte son manchon sur ses yeux.) c'est bête, de pleurer!... mais je ne peux quelquefois pas m'en empêcher... c'est nerveux... est-ce que ça se voit?...

madame de noise. — Quoi?...

madame la duchesse. — Que j'ai pleuré?...

madame de noise. — Non!... il faut le savoir...

madame la dughesse. — Quand j'aurai pris un parti, je ne pleurerai plus... je serai bien plus tranquille...

madame de noise, inquiète. — Un parti?...

MADAME LA DUCHESSE. — Oui...

madame de noise. — Qu'est-ce que tu entends par là?...

madame la duchesse. — Ce que tu entends toi-même...

madame de noise, effarée. — Tu ne feras pas une sottise pareille sans réfléchir...

madame la duchesse. — Sans réfléchir?.. .

mais je ne fais que ça depuis des mois!... d'ailleurs, qu'y aura- t-il là de si extraordinaire?... je ne ferai que ce que tout le monde fait...

madame de noise. — Tout le monde...

permets...

madame la duchesse. — Pas toi!., oui...

je sais... Bertrade non plus... mais Jeanne d'Hoasys?... et Claudie?... et Germaine de Nymbe?... et...

madame de noise. — Eh bien, qu'est-ce que ça prouve?...

madame la duchesse. — Ça prouve que quand on a un mari qui trompe et qu'on n'est pas en bois... ben, on se console comme on peut...

madame de noise. — J'imagine que la consolation est pire que le mal...

madame la duchesse. — Tu imagines ça parce que tu as une nature à part, toi!... ton mari t'aime... mais il t'aimerait moins ou même pas du tout que ca t'arrangerait tout de même... oh! ne me dis pas non... je le sais bien... ainsi, tu détestes qu'on t'embrasse?... moi, j'adore ça!... je donnerais tous les bijoux, toutes les toilettes, tous les bals, tous les plaisirs, pour un baiser bien doux, bien tendre... bien long... (Mouvement de madame de Noise.) oui... ça chatouille et ça endort... ça donne envie de rire et de pleurer aussi... c'est délicieux, un baiser!...

(Le grand monsieur, qui avait tant regardé Madame la duchesse , dépasse et salue en dépassant )

madame la duchesse. — Tu connais ce monsieur?...

madame de noise. — Oui... c'est Jean de Tremble... un cousin de mon mari...

madame la duchesse. — Je ne l'ai jamais vu chez toi...

madame de noise. — Il vient d'arriver...

il ne passe à Paris que trois mois... il adore la campagne et la chasse, mais il est très intelligent tout de même... (Un silence.) il était derrière nous puisqu'il nous a dépassées... j'ai peur qu'il n'ait entendu ce que tu as dit...

madame la duchesse. — Qu'est-ce que j'ai dit?...

madame de noise. — Mai s, je ne sais pas...

des bêtises... qu'un baiser c'était...

madame la duchesse. — Délicieux...

ben, c'est pas des bêtises, ça!...

madame de noise. — Si!... tu t'étendais là-dessus... plus qu'une femme comme il faut ne doit le faire...

madame la duchesse. — Non ! mais tu es étonnante!... dis-moi donc un peu en quoi diffère, à ce point de vue, une femme comme il faut d'une autre ?. . . je serais curieuse de savoir ça ?.. .

madame de noise. — Mon Dieu!... c'est assez difficile à expliquer...

madame la duchesse. — Ah! je le crois, que c'est difficile I... tu ne peux d'ailleurs pas juger ces choses-là... tu es heureuse... et pas tendre...

madame de noise. — Pas tendre n'est pas le mot...

MADAME LA DUCHESSE. — Si, si... je Suis

bien sûre que si je demandais à M. de Noise il me dirait que c'est le mot...

madame de noise, riant. — Mais non!...

il est certain que je ne suis pas une sentimentale comme toi, mais enfin...

MADAME LA DUCHESSE. — Enfin, SI ton

mari, au lieu de t'adorer comme une idole, était un mari comme Fred... tu n'éprouverais pas le besoin de rencontrer quelqu'un qui...

qui soit ce que lui aurait dû être?...

madame de noise. — Peut-être... mais ça resterait à l'état de désir... de rêve...

madame la duchesse. — A l'état de désir et de rêve?... en étant accablée sans cesse des

hommages et des protestations de tendresse de ceux qui s'offrent comme consolateurs...

allons donc!... tu aurais cédé?...

madame de noise. — Non!... j'ai, moi, une peur atroce de la faute... non pas peutêtre tant par principe que par peur des détails matériels... et ridicules...

madame la duchesse. — Si on aime bien, ou si seulement on a bien envie de se laisser aimer, on ne pense pas à ça...

madame de noise. — Que si!...

madame la duchesse. — Mais c'est, en somme, ce que tu as... accepté le jour de ton mariage...

madame de noise. — Oh!... c'est tout différent!... ce jour-là, on ne sait pas ce qui va se passer... quand on le sait, on doit avoir l'air bien plus bête...

madame la duchesse. — Toi, vois-tu, tu manques d'élan...

madame de noise, riant. — Oh! tout à fait!...

madame la duchesse. — Moi pas!... certes,

je ne crois pas que j'aurai jamais ce qu'on appelle des aventures. . . oh 1 non 1 . . . mais si quelqu'un m'aimait bien... et si j'en étais sûre...

madame de noise. — Eh bien?...

madame la duchesse. — Eh bien, je ne lui marchanderais ni mon cœur ni ma personne... aimer, c'est toute la vie!... toute la mienne, du moins...

madame de noise. — Tu es renversante!...

quand je te vois, avec tes yeux candides, je ne peux pas croire que ce soit bien toi qui dise de pareilles énormités... tu es fatiguée?...

madame la duchesse. — Non... c'est mon patin qui vient de se desserrer... je vais aller le faire arranger. . .

madame de noise. — Donne ton pied, je vais essayer... ah!... c'est dur!... tiens!... voilà Jean qui va t'arranger ça à merveille!... (Elle fait signe au grand monsieur qui passe de s'ar* rêter.)

le grand monsieur, s' approchant timide* ment. — Vous m'avez appelé?...

180 MADAME LA DUCUESSE

MADAME DE NOISE. — Oui!... c'est pour

nous aider à remettre le patin de Madame de Nevers?... Ariette, le marquis de Tremble, mon cousin... un ours que nous aimons beaucoup...

m. de tremble, s* agenouillant et essayant maladroitement de resserrer la vis du patin. — Je ne sais pas si... si je tourne bien...

madame de noise. — Mais non!... mais non!... vous tournez à l'envers... comment... vous qui êtes si adroit habituellement?...

madame la duchesse, riant. — C'est pas ça du tout!... je vais le faire remettre là-bas... (Elle essaie de se reposer sur le patin qui tourne.)

m. de tremble. — Voulez-vous me permettre... si vous vouliez vous appuyer sur moi?...

madame la duchesse, à madame de Nom.

— Je vais te retrouver!... (Elle s'éloigne en donnant la main à M. de Tremble.)

m. de tremble, très ému, (Tune voix blanche.

— Est-ce que vous venez ici tous les matins?...

DBS GOUTS ET DES COULEURS, ETC., ETC. 181 MADAME LA DUCHESSE. — Oui... tOUS les

matins...

m. de tremble, de plus en plus ému, (Tune voix de plus en plus blanche, après avoir remis Madame la duchesse aux mains de son professeur qui fait arranger le patin. — Je vous attends, n'est-ce pas, madame?...

madame la duchesse. — Oh! ce n'est pas la peine... merci I... quand je serai prête, je rejoindrai Catherine... (Elle lui tend la main.) merci mille fois... (A part, regardant M. de Tremble qui s'en va d'un air navré.) il a de bons yeux de chien!...

Aux Champs-Elysées.

madame la duchesse, robe de foulard liseron à bouquets de résidas imprimés. Capote de paille d'Italie à bouquet de résédas. — (Elle sort de Fhôtel Nevers et se retourne plusieurs fois pour regarder derrière elle.) — Je ne sais pas si on m'a vue sortir... ma belle-mère est à son ouvroir, et Fred je ne sais où... mais c'est le concierge qui a dû me voir. . . et puis, en admettant qu'on ne m'ait pas vue sortir, on me verra rentrer... c'est inévitable!... je dirai que j'ai eu mal à la tète... que j'ai voulu prendre

l'air... oui, mais comme j'avais dit que je ne sortais pas en voiture, ça étonnera... (Un temps.) non... au contraire... c'est parce que j'avais mal à la tôle que j'aurai refusé la voiture... et quand j'ai changé d'avis, c'est pour ne pas attendre que je serai sortie tout de suite à pied, n'importe comment, pour respirer...

c'est très joli, tout ça!... ça passera pour aujourd'hui... et encore, quand je dis que ça passera, j'en suis pas du tout sûre... enfin, j'admets que ça passe... qu'est-ce que je dirai la prochaine fois?... il n'y a pas... il faut absolument que je m'organise... que je m'organise?... mais c'est affreux, ce que je me dis là tranquillement!... mon Dieu, oui, très tranquillement... c'est surtout parce que c'est tranquillement que c'est affreux... car si j'étais émue, mécontente de moi, ce serais plus excusable... bah!... après tout, je ne vois pas pourquoi j'aurais la conscience si fort bourrelée que ça... pourquoi, moi toute seule, j'aurais des scrupules?... Ah! mon Dieu!...

(Elle regarde une Victoria qui arrive à elle.) tante

Josetle!... si elle me voit, c'est fini !... elle ne croira pas au mal de tète, elle!.. -ni à rien!... et elle va vouloir m'emmener en voiture!...

et si elle se méfie, — et elle se méfiera en me voyant à pied à cette heure-ci, — elle ne va plus me lâcher... (Elle entre brusquement chez un carrossier.)

le contremaître, venant avec empressement à sa rencontre. — Madame la duchesse vient pour voir la petite charrette?... justement, Monsieur le duc sort à l'instant...

MADAME LA DUCHESSE. — Ah!... (A part.)

ça tombe bien!... ( lié fléchissant. ) ben, c'est drôle!... s'il me fallait absolument rencontrer quelqu'un, j'aimerais mieux lui qu'un autre... c'est vrai... c'est si bien lui qui m'a amenée là en me prenant par la main...

le contremaître, conduisant devant Madame la duchesse une petite charrette en bois ciré. — Madame la duchesse trouve-t-elle bien la petite charrette?...

madame la duchesse. — Très bien, je vous remercie... (Elle va pour sortir; le contre-

maître se précipite dehors et regarde s'il y a un valet de pied pour ouvrir la portière.)

le contremaître, étonné, cherchant la voiture. Comment... Madame la duchesse est à pied?...

MADAME LA DUCHESSE. — Oui! (à part 9

s'en allant.) ça l'étonné!... ça étonnera tous ceux qui me verront... il faut pourtant que je trouve un prétexte... si je disais que j'ai peur d'engraisser?... c'est pas fameux, comme prétexte?... je ne pèse que cent quinze livres... ce que c'est embêtant, tous ces préliminaires ! . . . ça donne une douche dont je n'ai pas besoin... quelle heure est-il, avec tout ça?... (Elle regarde Vhorloge de la station.) cinq heures moins cinq... je ne serai jamais avenue Hoche...

tout au bout contre le parc Monceau, à cinq heures... ce pauvre M. de Frask va être inquiet!... m'aime-t-il?... je crois que oui... il en a l'air, toujours!... et moi?... moi je ne l'aime pas beaucoup... pour le moment...

ça viendra peut-être?... il est bien... tout le monde l'admire... il est gentil aussi... bien élevé... (EUe réfléchit.) est-il bien élevé?...

HÉMÏNISCENCES 187

oui... pour un homme de vingt-huit ans, il est bien élevé... c'est certainement un des mieux élevés... ça m'ennuie de penser que je suis en retard et qu'il m'attend... et qu'il se tracasse peut-être de ce qui a pu m'arriver en route... enfin, jusqu'à présent j'ai assez dé chance... je n'ai rencontré personne... si... tante Josette... mais elle ne m'a pas vue...

(Elle s'arrête court.) patatras!... mon oncle de Bonnebylle!...

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE, s'arrêtont,

étonné. — Comment... c'est toi, petit Chiffon?... qu'est-ce que tu fais à cette heure-ci, à pied?...

madame la duchesse, embarrassée. — Et vous, mon oncle?...

le général de bonnebylle. — Moi je marche pour maigrir... toi, tu n'as certes pas besoin d'en faire autant!...

madame la duchesse, embarrassée. — Euh!

euh!... qui sait?...

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — D'ailleurs,

je vais prendre ma voiture qui m'attend

aux Pannes... viens-tu au Bois avec moi?...

MADAME LA DUCHESSE. — Merci, DÛOD

oncle... je ne peux pas... j'ai quelque chose à faire...

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Quoi?...

madame la duchesse, de plus en plus embarrassée. — Un... une visite... des cinq heures...

le général de bonnebylle. — Parfaitement!... on lâche le vieil oncle pour quelque chose de plus amusant... c'est bien ça!...

madame la duchesse, toute rouge. — Oh!

mon oncle!...

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Eh! mon

pauvre petit, tu n'as pas besoin de t'excuser, val... je comprends ça!... à ce soir... tu iras chez les d'Houbly?...

madame la duchesse. — Oui, mon oncle...

LE GÉNÉRAL DE BONNEBYLLE. — Allons, au

revoir... va... amuse-toi bien... (Il serre la main de Madame la duchesse et se remet en marche.)

madame la duchesse, trottinant prédpitamr-

ment. — Je n'ai vraiment pas de veine, d'avoir rencontré l'oncle!... (Elle trottine de plus en plus précipitamment.)

une voix, derrière elle. — Où courez-vous si vite, petite cousine?... (Elle se retourne et se trouve nez à nés avec Agénor.)

madame la duchesse, interloquée. — OhllL.

agénor. — Pas besoin de rougir!... si ma demande est indiscrète, n'y répondez pas...

c'est bien simple...

madame la duchesse, bafouillant. — Mais...

agénor. — Je n'ai, hélas, aucunement le droit de connaître vos secrets...

madame la duchesse. — Je... je n'ai pas de secrets...

agénor, gouailleur. — Pas encore, peutêtre, mais demain?... au revoir... je ne veux pas être un gêneur...

MADAME LA DUCHESSE, qui W Sait plus du

tout ce qu'elle dit. — Vous ne me gênez pas le moins du monde... au contraire...

agénor, riant. — Vous êtes véritablement exquise!... mais en admettant que je ne vous

gêne pas... — ce qui me semble excessif... — il en est un autre que je gêne considérablement... (Il salue et passe.)

madame la duchesse, terrifiée. — Oh! il devine où je vais!... c'est affreux!... il va le dire à tout le monde... à ma belle-mère...

à Fred... à tante Josette!... si je pouvais le rattraper... je me promènerais avec lui... ça fait qu'au moins il verrait qu'il n'y a rien... (Elle retourne sur ses pas.) comment?... où est-il passé?... je ne le vois plus... c'est stupide... ah! ma foi, tant pis!... (Elle reprend sa marche. Agénor, qui était entré sous une porte cochère, sort aussitôt et se met à la suivre à distance.)

madame la duchesse, retrottinant. — Quand je le disais, que je n'avais pas de veine!... je rencontre tous les gens qu'il ne faudrait pas rencontrer... il doit être horriblement tard!... si je n'allais pas là-bas, ça vaudrait mieux... bah !... c'est reculer pour mieux sauter...

aujourd'hui ou demain... qu'est-ce que ça fait?... je suis bien décidée à ne plus vivre

bêtement, en pleurant dans les coins pendant que Fred se moque de moi... absolument décidée... je ne sais pas si j'aime beaucoup M. de Frask, mais je l'aimerai... tout le monde l'aime... pourquoi, alors, est-ce que je ne l'aimerais pas aussi?... c'est égal, si on m'avait dit il y a six mois que j'en serais là aujourd'hui... c'est embêtant de faire quelque chose qu'on est obligé de cacher!...

Chez le vicomte de Frask.

Un rez-de-chaussée avenue Hoche. Antichambre sombre. Salon et chambre à coucher réunis par une grande baie drapée de soies japonaises. Dans le salon, divan bas couvert de peaux et de coussins japonais. Plantes vertes dans de grands vases cloisonnés; bibelots, sièges profonds. Intérieur très élégant et un peu banal.

m. de frask. Costume d'intérieur en drap Suède. Veston. Pantalon très large. Ceinture de grosse soie molle. — (Étendu sur le divan.) —

Cinq heures et demie I... est-ce qu'elle ne viendrait pas?... vrai, ça ne serait pas gentil... car, enfin, elle me Ta promis... promis formellement... et maintenant que j'ai compté là-dessus, que j'ai dérangé toute ma journée... que je suis dans un énervement indescriptible. . . si elle allait me laisser en plan?... non... elle ne fera pas ça... elle tient trop à rendre à Nevers la monnaie de sa pièce... car je ne me fais pas d'illusions... si je l'ai, ce n'est pas à moi, mais uniquement à lui que je la devrai... pauvre petite !... faut-il qu'il lui en ait fait, tout de même, pour qu'avec ses principes, ses préjugés, et tout le tremblement, elle se soit décidée si facilement à sauter le pas... j'ai très bien compris ce qui se passait dans sa petite tête... c'est l'autre jour, à l'hallali, quand elle a vu que ça bichait entre Nevers et madame Sinaï qu'elle m'a dit oui... tout le temps du rallye elle m'avait dit non... positivement, j'ai pour elle un petit quelque chose de plus qu'à l'ordinaire... si elle ne vient pas, ça va être une grosse, grosse dé-

194 MADAME LA DUCHBSSE

ception... je n'ai jamais désiré une femme autant que celle-là... si ce n'est Lucy Carlisie?... et encore!,.. (On entend le timbre. M. de Frask bondit vers la porte d'entrée et ouvre.)

. madame la duchesse. — Je suis en retard?...

m. de frask. — Oui !... j'étais si malheureux!... personne ne vous a vue?...

madame la duchesse. — Si!... mon oncle de Bonnebylle et Agénor... tante Josette aurait pu me voir... mais heureusement il y avait le carrossier... alors, vous comprenez...

m. de frask, ahuri. — Pas un mot!... comment, vous dites que le général... et du Hauban... et madame de Fryleuse...

madame la duchesse, interrompant. — Non!... pas madame de Fryleuse... seulement les autres...

m. de frask, inquiet. — Et les autres vous ont vue entrer...

madame la duchesse. — Mais non... pas entrer... je les ai seulement rencontrés...

m. de frask, rassuré. — Ah! bon!...

MADAME LA DUCHESSE, agacée. — VûUS

trouvez ça bon, vous?... moi pas!...

m. de frask. — Naturellement non, je ne trouve pas ça bon... mais je vous demandais si personne ne vous avait vue entrer ici?...

mon concierge, par exemple ?...

madame la duchesse. — Ah!... je ne me suis pas occupée du vôtre!... j'avais assez de m'occuper du mien!...

m. de frask, étonné. — Il était là???...

madame la duchesse. — Qui?...

m. de frask. — Votre concierge?...

madame la duchesse, s énervant peu à peu. — Mais non!... mais enfin, il a bien fallu que je passe sous la voûte, pour sortir... je ne me suis pas envolée par la fenêtre, n'est-ce pas?...

m. de frask. — Asseyez-vous. . . (Il la fait asseoir sur le divan.) et laissez-moi vous regarder?... (Il s'assoit à côté d'elle et lui prend les mains.) vous êtes si adorablement jolie !... cette toilette vous va si bien!... (La regardant alten-

tivement.) par exemple, elle n'est pas faite pour venir à... à...

madame la duchesse. — A un rendezvous?...

m. de frask, bêtement. — C'est ce que je voulais dire...

madame la duchesse, gouailleuse. — Ah!

c'est que moi, que voulez-vous, j'ai jusqu'ici négligé de piocher la toilette de rendez-vous... je manque de robes couleur muraille...

m. de frask, qui voit quHl a été maladroit.

— Ne nous occupons pas de vos toujours très jolies robes... (Un temps.) vous savez que je vous adore?...

madame la duchesse. — Vous le dites, dans tous les cas... et c'est déjà beaucoup I... (A part, examinant M. de Frask.) une drôle d'idée de me recevoir habillé comme ça!... c'est d'un débraillé... d'un sans-gêne... il manque de tact...

M. de frask, inquiet de la voir préoccupée. — A quoi pensez-vous?...

madame la duchesse. — A un tas de

RÉMINI8CENCES 197

choses... (A part.) où peut bien être Fred, dans ce moment-ci?...

m. de frask, insistant. — Mais à quelles choses?...

madame la duchesse. — Des choses pas gaies...

m. de frask. — Lesquelles?...

madame la duchesse, agacée. — Puisque vous voulez le savoir, je pense à mon mari...

m. de frask, piqué. — Ce n'est guère l'instant...

madame la duchesse. — Si vous croyez que je le choisis, l'instant ?...

m. de frask, à part. — Quel drôle de rendez-vous!... (Haut.) je vous adore... (Il lui baise les mains.)

madame la duchesse, à part. — Il l'a déjà dit...

M. de frask, attirant contre lui Madame la duchesse qui se laisse faire. — Et vous?... m'aimez-vous un peu?...

m. de frask. — Non, vous ne m'aimez

pas... me permettez- vous de vous aimer, au moins?... (Madame la duchesse fait signe que oui.) que vous êtes gentille I... (Il l'embrasse longuement sur les yeux.)

madame la duchesse, à parti — C'est, bon d'être embrassée ! . . . c'est doux ! . . . c'est chaud ! . . . Fred m'embrassait comme ça... au commencement... (Elle appuie ses yeux contre les lèvres de M. de Frask.)

M. de frask, pensant qu'elle s'anime, la ser~ rant plus fort dans ses bras. — Je vous adore I...

madame la duchesse, à part. — Encore!...

(Elle s'éloigne un peu.)

M. de frask, la lâchant, et dénouant les brides de son chapeau. — Otez votre petit chapeau, voulez-vous?...

madame la duchesse, ôlant son chapeau. — Je veux bien!... (Elle se lève et va à la glace arranger ses cheveux.)

m. de frask, agité, la suivant. — Vous êtes jolie, jolie, jolie!...

madame la duchesse, se regardant dans la glace. A part. — Je crois tout de même que

c'est vrai, que je suis jolie... on me le dit beaucoup... et je le vois un peu...

h. de frask, tendrement. — Le croyez-vous, dites, que vous êtes jolie?.,.

madame la duchesse, riant. — Ma foi, je commence...

m. de frask, à part. — Quelle drôle de petite femme!... elle m'intimide, je ne sais que lui dire?... (S 'asseyant près de Madame la duchesse qui est retournée sur le divan.) je suis heureux de vous avoir chez moi... (Il la prend dans ses bras.) c'est bon de s'aimer... vous verrez?...

madame la duchesse, àpart. — Je verrai?...

j'ai même déjà vu !...

m. de frask, f embrassant doucement. — De s'aimer bien fort et toujours...

madame la duchesse, à part, répétant. — « C'est bon de s'aimer bien fort et toujours!... » c'est cocasse! Fred m'a dit la même chose à Kalm-sur-Mer. . . trois jours après notre mariage... dans le petit tortillon qui descendait derrière les cabines... un soir à neuf heures...

m. de frask, posant sa main au haut du cor-

sage de Madame la duchesse qui est un peu ouvert en pointe. — Vous n'avez pas trop chaud?...

vous ne voulez pas vous défaire un peu?...

madame la duchesse, reculant vivement.

— Mais non, mais non...

m. de frask, à part. — C'est le grand jour qui l'effarouche... (Haut.) ce soleil est insupportable I... (Il se lève, va à la fenêtre et baisse les grands rideaux qui sont très épais. Obscurité presque complète.)

madame la duchesse. — Ah I vous aimez ça?... nous avons l'air d'être à la cave...

M. de frask, revenant s'asseoir près de Madame la duchesse. — Oui... c'est plus intime... plus doux... il me semble que cette obscurité nous rapproche l'un de l'autre... (Il la prend dans ses bras.)

madame la duchesse, à part. — Fred aussi avait la rage de fermer les rideaux...

après, j'ai compris que c'était madame de Transpor et les autres vieilles qui l'avaient habitué à ça au moment de... des expansions...

M. de frask, très tendre, cherchant à en-

traîner Madame la duchesse dans la pièce à côté. — Venez... je veux vous montrer ma chambre...

la chambre où je rêve de vous?...

MADAME LA DUCHESSE. — Mdis non... n0US

sommes très bien ici...

m. de frask, * animant peu à peu. — Comment, vous allez me faire une cérémonieuse visite... comme à un indifférent?...

madame la duchesse, se refroidissant de plus en plus. — Non... comme à un ami...

m. de frask. — Est-ce là ce que vous m'aviez promis?...

madame la duchesse. — Ah! permettez...

qu'est-ce que vous m'avez demandé?... (Mouvement de M. de Frask.) vous m'avez demandé « de venir chez vous pour me voir un instant au milieu de vos bibelots... pour avoir de moi un souvenir... » j'ai promis ça... pas autre chose...

m. de frask. — Vous aviez très bien compris ce que j'espérais?...

madame la duchesse, sincère. — C'est vrai, je l'avais compris...

m. de frask. — Eh bien, alors ?... ( Réchauffant.) el vous croyez que vous allez vous en aller comme ça?... me laissant malheureux, affolé...

madame la duchesse, froidement. — Je crois que je m'en irai comme je voudrai...

(A part.) D est exigeant, volontaire, enfant gâté comme Fred... et il a vingt-huit ans, lui, pourtant!... eh bien, c'est tout pareil!... je suis sûre que l'autre génération... celle du cousin de Catherine de Noise, par exemple, n'est pas du tout comme ça...

m. de frask. — A quoi pensez-vous?...

madame la duchesse. — A rien .. (A part.) à un grand dégingandé qui a des bons yeux de chien...

m. de frask, suppliant. — Ne soyez pas mauvaise?... avouez qu'en venant ici vous saviez que j'espérais autre chose que... que ce que j'avais demandé?...

madame la duchesse. — Oui, je le savais... (A part.) C'est vrai que c'est pas très chic, ce que j'ai fait là... mais je suis si troublée... si anxieuse...

m. de frask. — Avouez aussi que vous étiez... je ne dirai pas résolue, mais disposée à... à m'accorder...

madame la duchesse, sincère. — C'est vrai...

m. de frask, agité. — Au commencement...

quand je vous embrassais, là... tout à l'heure... j'ai bien senti que ça ne vous déplaisait pas... et puis, tout à coup... vous avez changé...

vous vous êtes reprise...

madame la duchesse. — C'estencorevrai...

m. de frask, presque ému. — Dites-moi que vous allez redevenir bonne?... que vous vous laisserez aimer ?. . . que vous consentirez à. . .

madame la duchesse, vivement. — Arien!...

oh !... quant à ça... ne comptez pas là-dessus...

m. de frask, désolé et exaspéré. — Mais pourquoi ne voulez-vous plus, sapristi?...

pourquoi?...

madame la duchesse, simplement. — Ben, parce que vous êtes trop pareil à Fred!...

m. de frask. —!;!!!!!!!

Une fête de charité à l'hôtel Vyéladage.

Le jardin est jonché de boutiques, de jeux.

Petits chevaux, toupies hollandaises, tirs, massacres, chevaux de bois, roulettes, somnambules, etc., etc.

madame la duchesse. Robe de pékin soufre, un peu relevée de côté, très en arrière, par une grosse botte de roses naturelles d'un rose très pâle. Aumonière de cuir du Levant blanc, à chiffre d'argent ciselé, attachée par un cordon des mêmes roses qui coupe le corsage en écharpe. Très grande cals

peline de paille d'Italie couverte de roses.

Elle tient par la bride un petit âne blanc chargé de paniers de jonc remplis de cerises, et s'approche du bazar où sont :

LA DUCHESSE DOUAIRIÈRE, MADAME DE FRY- LEUSE, MADAME DE NOISE, BERTRADE

d'himbu, etc., etc.

agénor est assis à la caisse.

madame de frtleuse, montrant à la duchesse douairière Madame la duchesse. — Yseultl... regarde ta petite belle-fille... est-elle assez gentille, dis?...

la duchesse. — Oui, elle est gentille... où est Fred?...

madame de fryleuse. — Sais pas... dans des petits coins... avec quelque dame de notre âge, probablement?...

la duchesse. — Josette!...

madame de frtleuse. — Dame! je te dis ce que je crois...

madame la duchesse, Rapprochant. — C'est un amour, mon âne, tante Josette!... j'ai senti

TOUT POUR LES PAUVRESl 207

qu'après l'avoir autant connu, je ne pourrais plus le quitter, alors je l'ai acheté...

MADAME DE FRYLEUSE. — A qui?...

madame la duchesse — A un homme horrible qui Ta amené... il est là-bas...

la duchesse, venant regarder Vâne. — Le fait est qu'il est ravissant!... d'où ça vient-il, ces petits ânes blancs?...

madame de fryleuse. — Du Caire, bien sûr...

ag en or, de la caisse. — Non, celui-là vient d'Alexandrie...

madame la duchesse, étonnée. — Tiensl..

comment savez-vous ça... vous avez donc causé avec l'homme?...

agénor. — Oui... j'ai causé avec l'homme...

madame la duchesse. — Il paraît qu'il en est venu trois cents comme ça... c'était à un pauvre diable qui a été obligé de les vendre pour rien...

madame de noise, débarrassée de ses acheteurs, venant aussi regarder Vâne. — Combien l'as-tu payé, ton âne?,..

madame la dughesse. — Cinq cents francs..

agénor, bondissant hors de sa caisse. — Vous dites?...

madame la dughesse. — Je dis cinq cents francs...

agénor, suffoqué. — Cinq cents francs!!!...

oh!... (A part.) et le drôle nous le comptera six louis!...

madame la duchesse. — Vous trouvez ça trop cher?...

agénor. — Moi... oui... c'est-à-dire...

madame de fryleuse, riant. — Ça dépend...

(Agénor la regarde.)

le marquis de tremble, s'approchant de Madame la duchesse. — Voulez-vous, madame, me vendre des cerises?...

madame la duchesse. — Comment?... encore!... je veux, bien moi!... mais, vous savez, vous allez être malade... (Elle s'éloigne avec M. de Tremble; ces dames retournent attendre ou servir des acheteurs.)

agénor, restant près de madame de Fryleuse qui fait très péniblement une addition. — Josette ! . . .

MADAME DE FRYLEUSE. — Quoi?...

agénor. — J'ai à te dire... à te demander quelque chose qui me coûte énormément...

MADAME DE FRYLEUSE

agénor. — Qui me coûte d'autant plus que je sais bien que tu ne m'aimes pas...

MADAME DE FRYLEUSE

agénor. — Mais néanmoins j'ai conliance en loi... tues ma cousine germaine et... (Un temps.) enfin, j'ai besoin de cinq cents louis...

madame de fryleuse. — Le commerce des ânes ne va donc pas?... cristi! quel métier ne fais-tu pas, toi?...

agénor. — J'ai joué, je dois cinq cents louis et je n'en ai pas le premier sou... veuxtu me prêter ça?...

MADAME DE FRYLEUSE. — « VeUX-tU » est

joli I mais, mon pauvre Agénor, tu es fou !...

crois-tu que j'aie comme ça dix mille francs?... mais je n'ai jamais un radis, moi!... je dépense toujours ma pension d'avance...

agénor. — Ne pourrais-tu pas demander...

madame de fryleuse. — A Henry?... en

disant pourquoi, naturellement... car je ne peux pas demander cinq cents louis sans dire pourquoi... ce qu'il m'enverrait promener, Henry!... je suis très sincèrement contrariée de ne pouvoir pas faire ce. que tu me demandes...

agénor. — Oh! ça!...

MADAME DE FRYLEUSE. — Oui... tu disais

tout à l'heure que je ne t'aimais pas, et jamais de ta vie tu n'as dit aussi vrai... mais si on t'affiche, ça m'ennuiera considérablement...

agénor. — Je me suis laissé aller... j'ai perdu la tête...

MADAME DE FRYLEUSE. — Oh! Ça, tu Sais,

je ne te plains pas!... jamais tu n'as d'argent pour payer quand tu joues, donc tu sais que si tu perds tu seras un escroc... c'est ignoble!... mais ce qui me désole, c'est qu'en t'affichant, c'est mon nom qu'on affiche... j'ai la déveine de m'appeler comme toi, moi!... je signe :

« Haubau-Fryleuse... » c'est très embêtant!.., (Illuminée.) demande à Yseult, parbleu!... ça

lui est facile, à elle, de te prêter cinq cents louis !

àgénor, embarrassé. — Yseult, depuis quelques jours, a complètement changé de façon d'être avec moi... elle me bat très froid... elle refuserait...

madame de fryleuse. — Tiens, qu'est-ce qu'elle a?... (Se souvenant tout à coup.) ah!... (A part.) c'est depuis qu'elle a appris qu'il aidait ce pauvre Paul à faire ses farces!... (A Agénor.) il faut chercher quelqu'un... mais qui?... voyons?...

agénor. — Et je suis là, rivé à cette sacrée caisse, sans pouvoir bouger!... j'aurais besoin de sortir... d'aller voir des... des amis...

madame de fryleuse, à part. — Des amies, plutôt?... (Haut.) ça, tu peux sortir... nous allons mettre Gaston d'Himbu à ta place pour aujourd'hui... (A Bertrade.) appelle ton mari... il faut qu'il remplace Agénor qui est absolument obligé d'aller faire une course très pressée...

agénor, à madame de Fryleuse. — Je te re-

mercie... (Un temps.) dis donc?... si, toi, tu demandais à Yseult, peut-être qu'elle voudrait?...

MADAME DE FRYLEUSE. — Non, tu avais

raison... c'est inutile... elle refuserait...

agénor, perplexe. — Je ne sais pas du tout ce qu'elle peut avoir contre moi?...

madame de frtleuse. — Je le sais, moil...

agénor. — Qu'est-ce que c'est?...

madame de fryleuse. — C'est qu'elle a appris que Paul la trompait... et que tu l'y aidais tant et plus...

agénor, stupéfait. — Elle a su ça?... au bout de quinze ans!... elle a donc été chez une somnambule?...

madame de fryleuse. — Mon Dieu, presque... enfin, elle sait... c'est ce qu'il y a de certain...

agénor. — Alors, je suis brûlé, moi?...

madame de fryleuse, riant. — Ça m'en a tout l'air I...

madame la duchesse, revenant avec son petit âne. A Agénor. — Monsieur du Hauban, je

suis chargée par M. de Transpor de vous dire qu'on vous attend chez la magicienne...

madame de fryleuse. — Laisse-le tranquille!... il n'a pas le temps de s'occuper de la magicienne... (Agénor s'en va.) qui est-ce, la magicienne?...

madame la duchesse. — Je ne sais pas...

madame de noise. — C'est madame de Transpor...

madame la duchesse. — Ah!... (Vexée.) il me fait faire de jolies commissions, le père Transpor!...

madame de noise. — Pauvre homme!... il ne sait peut-être pas...

madame la duchesse. — Il ne sait pas?...

que si!... voyez-vous, le père Transpor, ben, c'est un encore plus vilain bonhomme que sa femme... (On rit.)

madame de fryleuse. — Tu es drôle, va, mon pauvre petit rat!... (Examinant Madame la duchesse, qui est encore plus jolie et plus fraîche qu'il y a une heure.) qu'est-ce que tu as?... tu es toute rose... d'où viens-tu?...

madame la dughesse. — Je n'ai rien...

je viens de me promener...

MADAME DE FRYLEUSE. — Toute Seule?...

madame la dughesse, rougissant un peu. — Non... avec M. de Tremble... (Vivement.) et aussi avec M. de Frask... et encore d'autres...

MADAME DE FRYLEUSE. — Et Fred?... OÙ

est-il?... je ne l'ai pas vu?...

madame la duchesse, paisiblement. — Moi non plus!...

madame de fryleuse, surprise. — On dirait que ça t'est égal, aujourd'hui, de n'avoir pas vu ton Fred?...

madame la duchesse. — Oh! « mon »

Fred!... il me semble, tante Josette, que vous avez le mot moins juste qu'à l'ordinaire...

madame de fryleuse. — Parce que?...

madame la duchesse. — Parce que Fred est le Fred de tout le monde, excepté le mien...

madame de fryleuse, conciliante. — Tu exagères...

madame la dughesse, riant. — Guère, hein?..,

madame de fryleuse. — Enfin, je suis ravie de voir que tu deviens plus raisonnable... (A part.) c'est mauvais signe, cette philosophie subite I... (Haut.) va te promener avec ton petit âne, il faut que je fasse mes comptes...

madame la duchesse. — Vos comptes?...

vous avez une bonne tête, faisant vos comptes, tante Josette!. . ça m'étonne tellement de vous voir dans une boutique... je croyais que vous aviez l'horreur de tous ces machins-là?...

madame de fryleuse. — Je l'ai!... mais je ne vends pas et je ne parle à personne... je trouve qu'une femme qui reçoit ne peut pas, sans indélicatesse, taper ses amis et invités... aussi je ne me mêle jamais de toutes ces sortes d'histoires de charité... mais ta belle-mère m'a demandé de venir à la place de madame de Glycine qui est malade... je fais les paquets... les petits comptes faciles... qui ne sont d'ailleurs jamais faciles pour moi...

m. de tremble, s approchant, à Madame la

duchesse. — On demande si vous voulez venir vous faire dire la bonne aventure?...

madame la duchesse. — Je veux bien!...

(A Madame de Fryleuse.) tante Josette, le marquis de Tremble... un cousin de Catherine de Noise... (Saluts, etc.)

madame de fryleuse, à part. — Pourquoi me le présente-t-elle, celui-là?... elle ne me les présente jamais!... (Regardant M. de Tremble gui s'éloigne avec Madame la duchesse.) il est d'ailleurs sympathique, ce grand garçon!...

Chez la magicienne.

Une tente d'étoffes orientales en forme de dais, surmontée de panaches de plumes d'autruche rouges. Quand quelqu'un entre pour se faire prédire l'avenir, les draperies de l'entrée retombent ; quand il n'y a personne, on aperçoit par l'ouverture de la tente, assise sur une espèce de trône égyptien dont le dossier et les accoudoirs sont figurés par des sphinx :

madame de transpor, en large tunique flot-

tante de brocart lamé d'or et brodé de fleurs de lotus. Sur la tête, un bandeau de diamants duquel sort une fleur de lotus; à la main, une fleur de lotus. Pose hiératique un peu ridicule. Superbe tout de même.

A la porte de la tente, assis sur un pliant, h. de transpor recueille les entrées dans une urne de jade.

madame là duchesse, arrivant avec M. de Tremble. — Je ne sais pas pourquoi vous voulez absolument que je me fasse dire la bonne aventure?...

m. de tremble. — Vous allez voir comme c'est amusant... la magicienne m'a dit des choses extraordinaires...

madame la duchesse. — Elle vous connaissait?...

m. de tremble. — Pas du tout!...

MADAME LA DUCHESSE. — Mais VOUS, VOUS

la connaissez ?. . . (M. de Tremble fait signe que non.) enfin, vous savez au moins qui c'est?...

m. de tremble. — Je ne m'en doute pas!...

madame la dughesse. — Ah!. . eh bien, c'est madame de Transpor...

M. de tremble, curieusement. — La belle madame de Transpor?... celle qui est célèbre par sa beauté... et son... et ses...

MADAME LA DUCHESSE. — Ses aventu-

res?... parfaitement... vous ne la trouvez pas jolie?...

m. de tremble. — Si... évidemment...

mais je n'aime pas beaucoup ce genre-là...

madame la duchesse. — Ne parlez pas trop haut... c'est .son mari qui est là...

m. de tremble. — Ce monsieur assis par terre...

madame la duchesse. — 11 n'est pas par terre, voyons?... il est sur un petit pliant... (A M. de Transpor.) combien l'entrée?...

m. de transpor. — Vingt francs...

MADAME LA DUCHESSE. — Voilà... (Elle

paye. — A M. de Tremble.) gardez-moi mon âne... et surtout prenez bien garde qu'on ne lui fasse pas de mal... (Elle entre sous la tente, les draperies retombent.)

POUR lrs pauvres! 219

agénor, arrivant, à M. de Transpor. — Votre femme est dans sa boîte?...

H. de transpor, tin peu choqué. — Oui..

agénor. — Alors, j'entre...

m. de transpor, l'arrêtant brusquement. — Eh! doucement!... d'abord, il y a du monde... et puis, c'est vingt francs...

agénor. — Vingt francs?... mais ça n'est pas pour me faire raconter des bêtises, que je viens, moi !... c'est parce que j'ai besoin de lui parler, ..

m. de transpor, inflexible. — Pour lui parler ou pour autre chose... aujourd'hui, pour voir ma femme, c'est vingt francs...

agénor, à part. — Il est immense!... (S n asseyant.) alors, puisqu'il n'y a pas moyen d'entrer à présent, j'attendrai...

m. de transpor, tenace. — Vous savez que ça ne suffit pas...

agénor. — Et je payerai vingt francs...

madame la duchesse, sortant de la tente.

— Eh bien, à la bonne heure!... on vous étonne, là dedans!...

m. de tremble. — Quand je vous le disais!... (Ils s'éloignent tous les deux en causant.)

agénor, entrant sous la tente. — A mon tour!...

madame de transpor, enchantée. — C'est gentil de venir vous faire dire l'avenir!...

agénor, bourru, refermant hermétiquement Us rideaux. — Il s'agit bien de l'avenir!... c'est du présent que j'ai à vous parler...

madame de transpor, surprise. — Du présent?...

agénor. — Oui!... vous m'avez aimé... ou du moins vous me l'avez dit...

madame de transpor, négligemment. — C'est bien possible!...

agénor. — Vous m'avez dit... et même prouvé il y a peu de temps... je ne dirai pas que vous m'aimez encore, mais enfin que je ne vous suis pas encore indifférent?...

MADAME DE TRANSPOR. — C'est Vrai!...

après?...

agénor. — Après... eh bien, je viens implorer de vous un service... un service tel

POUR LES pauvres! 221

que vous m'en avez déjà souvent rendu?...

madame de transpor, inquiète. — D'argent?...

agénor. — Précisément !... j'ai perdu cinq cents louis... il faut que je paye ce soir ou, au plus tard, demain matin...

madame de transpor. — Je vous donnerais cette somme si je l'avais... mais je n'ai rien...

agénor. — Demandez au baron Sinaï?...

madame de transpor. — Impossible! il m'a donné beaucoup il y a deux jours... en me faisant entendre qu'il est un peu arrêté dans ses affaires... qu'il désire pour l'instant se tenir à l'écart...

agénor. — L'enquête du Panama?...

madame de transpor. — Je vous conseille de blaguer, vousl...

agénor. — Ah ! je n'en ai guère envie... je vais être affiché, sûrl...

madame de transpor. — Comment, c'est au club que vous avez joué?...

agénor. — Mais dame!...

madame de transpor. — Moi, je pensais que c'était dans un tripot quelconque...

agénor, sombre. — Adieu!...

MADAME DE TRANSPOR. — VOUS m'en VOU-

lez?... (Se levant de son siège égyptien et passant ses bras autour du cou d? Agénor.) dis-moi que tu ne m'en veux pas?...

agénor, glacial. — Eh!... de quoi vous en voudrais-je?... (Il recule.)

MADAME DE TRANSPOR. — Où allez-

vous?...

agénor. — Je vais tâcher encore de trouver cet argent...

MADAME DE TRANSPOR. — A qui allez-

vous le demander?...

agénor. — Que vous importe!... (Il fait un mouvement pour sortir.)

madame de transpor. — Non!... je ne veux pas que vous demandiez ce service à une autre que moi...

agénor. — Il le faut, pourtant!... (7femouvement.)

madame de transpor. — Attendez?...

laissez-moi voir... chercher... (Agitée.) vous disiez vrai, tout à l'heure... quoi qu'il arrive... quoi que vous fassiez, quoi que je fasse moi-même, je serai toujours et quand môme dominée par vous... (Nouvelle fausse sortie.) je t'en prie!... donne-moi une heure avant de rien faire... une heure, ce n'est pas trop demander?...

A la porte de la tente :

monsieur le duc, à part. — J'ai aperçu en passant ici tantôt madame de Transpor plus étonnamment belle que je ne l'avais jamais vue... décidément elle est plus jeune que les plus jeunes!... je n'ai pu entrer à cause de madame Sinaï qui était avec moi... ah! Dieu!... quel rasoir que cette pauvre baronne!... en voilà une plaisanterie qui me coûte cher!... enfin, je l'ai assise là-bas... aux petits chevaux... et elle me croit peut-être encore debout derrière sa chaise... (Il tend un louis à M. de Transpor et va pour entrer.)

m. de transpor. — Eh! doucement ! . . . il y a du monde !...

monsieur le duc. — Du monde!... Dieu de Dieu! que c'est embêtant!...

m. de transpor. — Oh! ça va finir!...

c'est votre cousin du Hauban... et il y a déjà un bon moment qu'il est entré!...

monsieur le duc — Agénor!... (A part.) ça rebiche donc?... (Il fait les cent pas.) et Ariette qui révolutionne toute la fête avec sa toilette, et son âne, et tout !... on la trouve idéale, miraculeuse, etc., etc... elle marche suivie d'une colonne d'admirateurs... on dirait un monôme!... certainement elle est jolie... très jolie... mais, on dira ce qu'on voudra, c'est trop jeune, ces petites femmes-là!... c'est pas assez fait!... ça manque d'un tas de choses qu'ont les autres... Ah! si madame de Transpor voulait tout oublier... moi, je lui pardonnerais le baron... ah çà ! il n'en finira donc pas, cet Agénor de malheur!...

âgénor, sortant enfin de la tente. — Tiens !..

c'est toi qui faisais le pied de grue!... (Biant.) chacun son tour!...

monsieur le duc, $' engouffrant sous la tente. — Enfin!...

madame de transpor, étonnée. — Comment... c'est vous?... ah! que c'est aimable... et inattendu...

monsieur le duc. — Eh bien, oui, me revoilà!... c'est très drôle, n'est-ce pas?... je suis passé devant vous tantôt, je vous ai vue dans ce costume... et je vous ai aimée plus que jamais... c'est absurde... c'est malpropre... mais j'y peux rien!...

madame de transpor, à part. — Ah!

mais!... j'espère qu'il ne va pas rester là à me raser longtemps?...

monsieur le duc — Je vous en prie, permettez-moi de vous aimer encore?... de vous revoir souvent?... (Mouvement de madame de Transpor.) quelquefois, de...

MADAME DE TRANSPOR. — Impossible, IBOn

ami !... (Moqueuse.) je craindrais de chagriner la baronne Sinaï...

monsieur le duc, rageur. — N'est-ce pas plutôt le baron que vous craignez de chagriner?...

MADAME DE TRANSPOR. — Ne VOUS OCCUpez

pas de ce que je crains ou de ce que je ne crains pas... (Illuminée, à part.) si j'essayais de... bah!... pourquoi pas?... (Haut, plus doucement.) je vous demande pardon, mon pauvre Fred, de ma maussaderie... il ne faut pas m'en vouloir... je suis aujourd'hui très agacée... très énervée...

monsieur le duc. — Qu'est-ce que vous avez ?...

madame de transpor. — Rien... une bêtise... un ennui de ménage...

monsieur le duc, stupéfait. — De ménage... M. de Transpor...

madame de transpor. — Eh! qui est-ce qui pense à M. de Transpor?... non!... quand je dis de ménage, ça veut dire d'intérêt...

d'argent... une couturière qui refuse de me donner mes robes si je ne paye pas la moitié de ma note...

monsieur le duc, à part. — Tiens, tiens, tiens!... (Haut.) de combien, cette moitié de note?...

madame de transpor. — Cinq cents louis. . .

monsieur le duc, à part. — Fichtre!...

(Haut.) si vous me permettiez... si j'osais... (A part.) je n'en ai pas le premier sou... je suis à sec!...

madame de transpor. — Mon cher petit Fred, vous êtes trop gentil... je ne peux pas accepter ça...

monsieur le duc. — Pourquoi?...

madame de transpor. — Mais parce que... parce que...

monsieur le'duc. — Vous voyez bien, vous ne savez pas pourquoi?...

madame de transpor. — Mais si j'accepte... si... (Elle saisit brusquement la têle de Honsieur le duc rt V embrasse.) ah!... que tu es gentil, va!...

monsieur le duc, considérablement impressionné par les bras, le demi-décolletage, les lotus, etc., etc. — !!!!!!!!!!!!

madame de transpor, assez impressionnée aussi, mais revenant à elle la première. — Mais mon pauvre petit Fred, c'est d'ici une heure qu'il me faut ce misérable argent I...

monsieur le duc. — Je te le rapporte!...

(R sort en lui envoyant un baiser.)

madame de transpor. — Ça y est tout de même... et plus facilement que je ne l'aurais cru!...

monsieur le dttc, errant dans le jardin, perplexe. — Voyons?... où vais-je aller chercher ça?... j ai brûlé tous les juifs... ils ne veulent plus rien entendre!... si je pouvais mettre la main sur Agénor, il m'en indiquerait peut-être un qui ne soit pas encore édifié... où est-il, cet animal d'Agénor?...

(Apercevant le baron SinaX.) le baron I... ah !... comment n'y ai-je pas pensé tout de suite?... et il ne me prendra pas d'intérêts, lui !... ça ne serait pas grand seigneur... mais est-ce que étant — ayant été surtout, — bien avec sa femme, je peux tout de même?... bah!... ça

n'est peut-être pas tout à fait correct, mais c'est bien plus drôle!... (Il marche vers le bch ron.) ce pauvre homme!... il est sans méfiance... il ne voit pas la tuile qui va lui tomber...

le baron sinaï, au milieu d'un essaim de jolies femmes qui le harcèlent, lui offrant des bouquets, des cigares, des éventails, des poupées, etc. — Bonjour, Fred!... voulez- vous m'altendre un instant... j'ai quelque chose à vous demander?...

monsieur le duc, à part. — Ca se trouve bien!... (Haut.) je suis à votre disposition... (Il s'arrête.)

le baron sinaï, se faufilant hors du groupe, en distribuant des louis à droite et à gauche. — Me voilà!... (A Monsieur le duc.) Mon cher Fred... je veux vous demander un service?...

monsieur le duc, à part. — Moi aussi ..

mais je n'oserai jamais...

le baron sinaï, continuant. — Depuis quelques jours, je reçois des lettres anonymes...

monsieur le duc. — Ce n'est pas moi qui vous les écris...

le baron sinaï, riant. — Je le pense!...

mais j'ai idée que vous allez me dire qui me les écrit?... (Il sort une lettre de sa poche.) tenez... en voici une... (Il la déplie.)

monsieur le duc, à part. — Qu'est-ce qu'on lui dit?... (Haut, lisant.) on vous conseille de vous tirer des pattes tout de suite à cause de l'enquête du Panama...

le baron sinaï. — Oui... mais ce n'est pas ça qui est l'intéressant...

monsieur le duc. — Il me semble cependant que...

le baron sinaï. — Continuez?...

monsieur le duc. — On vous dit que madame de Transpor vous trompe... et la baronne aussi... (Il s'arrête, un peu interdit.)

le baron sinaï. — Ne nous occupons que de madame de Transpor...

monsieur le duc — Ah!!! je veux bien, moi!...

le baron sinaï. — Elle ne trompe?...

POUR LES PAUVKES! 231

monsieur le duc. — La baronne Sinaï?...

le baron sinaï. — Eh non!... madame de Transpor...

monsieur le duc. — Avec délices!...

le baron sinaï, saisi. — Vous dites?...

monsieur le duc. — Je ne dis rien... je lis dans la lettre « que madame de Transpor vous trompe avec délices... »

le baron sinaï. — Eh bien?... le croyezvous?...

monsieur le duc, interloqué. — Damel je ne peux pas savoir ça, moi!...

le baron sinaï. — Vous ne devinez pas non plus qui peut m'écrire ces ordures?...

monsieur le duc — Je l'ignore absolument... (A part.) mais ce serait ma bellemère que ça ne m'étonnerait pas autrement...

le baron sinaï. — C'est embêtant!...

j'aurais pourtant voulu savoir... (Il prend le bras de Monsieur le duc.)

monsieur le duc. — Je vous demande pardon, mais je suis forcé de vous quitter...

le baron sinaï. — Un rendez-vous?...

monsieur le duc. — Ah! fichtre non ! . . .

une maudite somme que je dois trouver d'ici à une heure...

le baron sinaï. — Moi qui voulais justement vous demander de me présenter à la marquise de Nymbe?...

monsieur le duc. — Elle est jolie aujourd'hui, n'est-ce pas?...

le baron sinaï. — Aujourd'hui et toujours. . .

monsieur le duc. — Eh bien, mais, je vous présenterai très volontiers... (Mouvement du baron.) mais pas maintenant... une autre fois...

le baron sinaï, très embêté. — C'est contrariant... j'aurais voulu... (Prenant son parti.) est-ce une somme importante qu'il vous faut?...

monsieur le duc, négligemment. — Non!...

pourquoi?...

le baron sinaï. — Parce que, si je l'avais sur moi... j'ai pris pas mal d'argent pour cette vente et...

monsieur le duc, de plus en plus négligem-

ment. — Cinq cents louis... (Nez du baron.) mais je ne voudrais pas vous...

le baron sinaï, sortant de sa poche un portefeuille et comptant dix billets de mille francs. — Voici...

monsieur le duc. — Je vous remercie mille fois...

le baron sinaï. — De rien!... et maintenant, voulez-vous me conduire à madame de Nymbe?... (Il prend le bras de Monsieur le duc).

monsieur le duc — Volontiers I . . . (A part.) c'est trop juste!...

madame la duchesse, assise sur un banc au fond du jardin. A M. de Tremble. — Alors, ça ne vous amuse pas, cette fête?...

m. de tremble, la mangeant des yeux. — Ça m'amuse de vous voir... (Un temps.) je ne vous ennuie pas trop?...

madame la duchesse. — Non!...

m. de tremble. — Bien vrai?...

madame la duchesse. — Bien vrai...

m. de tremble. — Est-ce que vous voyez...

vous devinez que... (Il bafouille.) que je...

madame la duchesse, gentille. — Oui!...

m. de tremble, ému. — Et... vous ne m'en voulez pas?...

madame la duchesse , toute rose. — Non!...

monsieur le duc, Rapprochant du bazar.

— Tante Josette, avez-vous dans votre boutique un petit portefeuille très joli?...

madame de fryleuse. — Mon ami, je n'en sais rien... ça ne me regarde pas... demande à ta mère, ou à ta sœur, ou à madame de Noise... c'est leur affaire... moi je suis là pour faire faire les paquets et prendre les adresses...

monsieur le duc. — Tiens!... Àgénor a lâché la caisse?... je l'ai vu qui sortait de la magicienne...

madame de fryleuse. — Oui... il va revenir... il a été obligé d'aller faire une course pressée... il a encore joué et il cherche de quoi payer....

monsieur le duc. — ... Core heureux qu'il n'ait pas tapé maman!... (H s'approche de

la duchesse et choisit un joli petit portefeuille en cuir blanc parfumé, qu'il revient ensuite montrer à madame de Fryleuse.) — Le trouvez-vous joli, tante Josette?...

MADAME DE FRYLEUSE. — Très joli...

combien t'a-t-on vendu ça?...

monsieur le duc. — Je ne sais pas!...

c'est maman qui m'en a fait cadeau... (Il s'éloigne, met les billets dans le portefeuille et va pour entrer sous la tente de la magicienne.)

m. de transpor, V arrêtant. — Eh!... doucement!...

monsieur le duc, agacé. — H y a donc toujours du monde?...

m. de transpor. — Non... mais il faut payer...

monsieur le duc. — Encore?...

m. de transpor, riant. — Toujours...

monsieur le duc. — C'est raide !.. . (Il donne un louis et entre.)

madame de transpor, lui sautant au cou.

— Que tu es bon, mon petit Fred!... si tu savais quel service tu me rends?... j'en étais

Zâb MADAME LA DUCHESSE

bien sûre, que tu reviendrais!... (Regardant le petit portefeuille.) et comme tu fais tout gentiment !... (Elle V embrasse et lai caresse les cheveux avec sa fleur de lotus. ) alors, tu m'aimes toujours bien?...

monsieur le duc. — Oui... mais c'est votre mari qui est embêtant!... il est là, à la porte, accroupi avec sa sébile entre les dents... (Mouvement de madame de Transpor.) entre les genoux... et il vous attrape par la manche...

madame de transpor, câline et préoccupée.

— Quand te verrai-je?...

monsikur le duc — Quand vous voudrez...

(Il lui embrasse les bras.)

MADAME DE TRANSPOR. — Pchtt... allons !...

il faut te sauver... veux-tu demain?...

monsieur le duc. — Demain, à trois heures?...

madame de transpor. — Demain à trois heures... c'est convenu... (Elle se rassoit sur son siège égyptien.) — Allons !.. . adieu!...

monsieur le duc, à Agènor qui attend à Ventrée. — Gomment, c'est encore toi?...

agénor. — C'est encore moi !... (H va pour entrer sous la tente.)

M. DE TRANSPOR. — Eli!... UÏ1 ÎOUÎS, s'il

vous plaît?...

agénor, s* engouffrant sous la tente. — Ah!

zut!...

monsieur le duc, à part ', se promenant dans le jardin. — Eh bien, je crois que j'ai pas trop mal rabiboché mes petites affaires?... il est vrai que c'est pas pour rien... c'est pas que je l'aime, . madame de Transpor, mais je ne peux pas me passer d'elle !... et puis, ces lotus, ces parfums, ce costume!... je n'ai pas vu Ariette depuis longtemps!... où diable est-elle passée?... et la baronne?... c'est elle qui doit la trouver mauvaise!... je me suis esbigné à l'anglaise, — comme dirait cette bonne madame de Chatou... — (Il arrive au bazar.) Eh bien, tante Josette, ça va-t-il, les affaires?...

madame de fryleuse. — Je crois que oui...

ta mère est enchantée., et toi, tu as l'air rayonnant?... qu'est-ce donc qu'il t'arrive?...

monsieur le duc. — Rien! j'ai passé une

assez agréable journée... je vois rose, voilà tout!...

madame de fryleuse, à Agénor qui revient.

— Ah, te voilà!... as-tu trouvé ce que tu cherchais?...

agénor. — Oui, je te remercie... (Il parlemente avec M. d'ffimbu et reprend sa place à la caisse.)

monsieur le duc, qui ne voit plus Agénor, à madame de Fryleuse. — Il est parti, Agénor?...

madame de fryleuse. — Non, il est là...

il fait sa caisse...

monsieur le duc. — Bigre!... je ne voudrais pas être à la place de la caisse!... (A demivoix, à madame de Fryleuse.) il a du chic comme ça si on veut, Agénor, mais quand on y regarde de près... il a tout de même une sale tête!...

madame de fryleuse, regardant Agénor. — Oui... tiens!... tu lui as fait cadeau du petit portefeuille que la mère t'avait donné?...

monsieur le duc — Comment, je lui...

( Saisi 9 apercevant le portefeuille qui sort un peu de

la poche d* Agénor.) Oh!!! (Il va à Agénor.)

MADAME DE FRYLEUSE (A part). — Moi, je

viens de gaffer!...

monsieur le duc, à Agénor. — Serait-il indiscret de te demander avoir de près le petit portefeuille que tu as là?...

agénor, sèchement. — Oui... ce serait indiscret...

monsieur le duc. — Je m'en doute...

(A part.) si je le giflais?...

agénor, imperturbable. — Alors, si tu t'en doutes, pourquoi le demandes-tu?...

monsieur le duc, qui est bleu de colère. — Parce que. . . (Rageur.) toi ! . . . j'te repécherai ! .

Chez madame la duchesse.

Dans un petit salon. ^

Allongée sur un divan et lisant un journal.

madame la duchesse. Robe de crépon thé, brodée d' œillets saumon, fleur de soufre, et mauve. La robe flottante et collante à la fois. Manches fendues y en dentelle plissée, tombant jusqu'au bas de la jupe et s agitant au moindre mouvemetit comme de grandes ailes. — « Petit scandale, hier, » à l'Opéra. Une des personnalités les plus en » vue du monde parlementaire a fait une triste » découverte. Rentrant inopinément — à l'heure

» même où on le supposait occupé à former un » ministère — dans la loge d'une très jolie paire » de jambes qu'il croyait être seul à apprécier, » le pauvre homme a constaté que le plus » chic de nos petits ducs * appréciait » aussi * avec succès et entrain. » (Un temps.) Le plus chic de nos petits ducs I... ça doit être Fred?... si ma belle-mère voit ça, elle va être aux cent coups, la pauvre femme I... si j'avais lu une chose pareille au commencement de mon mariage, je crois que j'en serais morte.., bah !... comme dit tante Josette, on croit toujours ça et on ne meurt jamais... heureusement !...

pourquoi heureusement?... est-ce si heureux que ça?... est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux mourir tout à coup, pan, au premier soupçon... au lieu de douter, d'espérer, de douter encore, de vouloir s'acharner à espérer quand même, pour, à la fin, se briser contre des amoncellements de certitudes ?... qu'est-ce qu'on peut faire de bon dans la vie quand, à vingt ans, on est seule, sans amour... alors qu'on ne vit que de ça?... ah! si j'étais comme ma belle-

mère... ou même seulement comme tante Josette!... ça irait tout seul !•. mais non ! je suis autrement... et ça ne va pas tout seul du tout... tant s'en faut!... je me sens moins seule pourtant, depuis que M. de Tremble m'aime...

il m'aime, celui-là, il m'aime vraiment...

il m'aime comme j'aime Fred!... comme je l'aimais, c'est-à-dire, car, en me tâtant, il me semble que je ne l'aime plus?... non je ne l'aime plus!... ça est parti tout d'un coup... comme ça était venu... ainsi, ce que je viens de lire dans ce journal... eh bien, ça m'est assez égal !... ça ne m'ennuie guère que pour ma belle-mère. . . c'est dommage !.. .je l'aimais bien. . . et, s'il avait voulu, je l'aurais aimé toujours... enfin! c'est à recommencer, voilà tout!... mon Dieu! si papa devinait ce que je pense?... et M. le curé des Bouleaux, donc?... il serait tué, M. le curé !... c'est vrai ! ce n'est plus l'Ariette d'il y a un an... la petite Ariette ignorante et bébête qui croyait que les hommes ne faisaient des bêtises qu'avant leur mariage... et qui n'osait pas se décolleter, ni dire un mot d'ar-

got... se peut-il que tant de choses changent en moins d'une année?... (Un valet de pied introduit la duchesse.) ma. belle-mère I... ah ! elle sait ! car elle a, — comme dirait Fred, — une « binette à la désastre... »

la duchesse. Robe de chambre de foulard héliotrope tout ruche de vieux point. Air bouleversé. — Ma chère petite!... (Elle embrasse Madame la duchesse.) bonjour... (Embarrassée.) j'ai voulu monter vous dire un petit bonjour avant de sortir...

MADAME LA DUCHESSE. — Que VOUS êtes

bonne!... (A part.) pauv' femme!... elle veut voir à ma tête si je sais quelque chose?...

la duchesse. — Vous savez, ma chère enfant, combien vous... (Elle cherche ses mots.) combien on vous jalouse... vous et Fred... alors on dit... on insinue bien des choses... que...

madame la duchesse, à part. — Elle me fait de la peine !... j'aime mieux l'aider. . (Haut.) je sais, maman, je sais ce que vous voulez me dire...

la duchesse, stupéfaite. — Gomment?...

vous avez lu (Elle tire un journal de sa poche.) ce journal?...

madame la duchesse, regardant le journal.

— Pas celui-là... un autre... mais ça revient au même...

la duchesse, saisie. — Ohl c'est dans plusieurs!... et comment avez-vous su... moi, j'ai reçu ce matin ce journal sous bande, et une lettre anonyme qui me disait de le lire... alors, à cause de la lettre, j'ai compris...

MADAME LA DUCHESSE. — Moi, j'ai lu ça

par hasard... en lisant le reste...

la duchesse. — Et vous avez deviné que ça visait Fred?...

MADAME LA DUCHESSE. — Dame!...

la duchesse. — Je ne me serais jamais imaginé une chose pareille I... (Un silence.) ce malheureux enfant est foui...

la duchesse, affectueuse. — Ma pauvre petite Ariette!... si vous saviez combien, à cause de vous surtout, je souffre de la conduite de Fred!...

madame la DUCHESSE, philosophe. — Bah!

que voulez-vous!... c'est comme ça, c'est comme ça... ni vous ni moi n'y pouvons rien!...

la duchesse, surprise. — En vérité, mon enfant, je vous trouve étonnante de patience... à votre place, moi, je n'eusse pas aussi bien pris les choses... (A part.) si je les eusse connues, hélas !... (Haut.) ah !... je l'ai dit déjà... vous valez mieux que moi...

madame la duchesse, vivement. — Non!

non!... ne croyez pas ça!... (A part.) elle aurait tort de croire ça... si elle savait... ah! pauv' femme!...

la duchesse. — Est-ce que vous... vous connaissiez cette... cette nouvelle aventure?...

MADAME LA DUCHESSE. — Pas du tout!...

(On introduit madame de Fryleuse.)

la duchesse, courant au-devant d'elle. — Tu sais ce que Fred a encore fait?...

MADAME DE FRYLEUSE. — Non... qu'est-C6

qu'il a fait?... (La duchesse lui tend le journal, elle le lit.)

la duchesse. — Eh bien, qu'est-ce que tu dis de ça?...

MADAME DE FRYLEUSE. — Je dis... (Avec

conviction.) eh! je dis que ça devait arriver, parbleu!... ta surveillance exagérée, tes tracasseries involontaires avaient déjà hâté l'émancipation sournoise de Fred... tout le monde connaissait ses farces alors que tu étais seule à les ignorer...

la duchesse. — Et tu ne m'as pas prévenue?...

madame de fryleuse. — Jamais!... outre qu'il eût été très laid de moucharder ce pauvre gosse, tu" m'aurais envoyée promener, me répétant, avec ta belle sérénité confiante, ce que tu m'as tant de fois répété : « J ai donné mon Fred aux Pères pour qu'ils en fassent un homme loyal et bien élevé, je suis tranquille!... »

la duchesse. — Eh bien, mais...

madame de fryleuse. — Eh bien, ils en ont fait un homme bien élevé... à peu près... mais loyal, ça, c'est une autre affaire...

la duchesse, anéantie. — Qu'est-ce que nous allons devenir?... (Madame la duchesse sort doucement par la porte qui conduit à sa chambre.)

MADAME DE FRYLEUSE. — NOUS avons tOl't

de parler de tout ça devant cette pauvre petite Ariette...

la duchesse. — Puisqu'elle sait...

madame de fryleuse. — Il y a bien des choses qu'on sait et dont on préfère ne pas entendre parler...

la duchesse. — Cette petite est une sainte !. .. certes, je croyais, jusqu'ici, avoir été une épouse chrétienne...

madame de fryleuse, avec conviction. — Sapristi, oui!...

la duchesse. — Eh bien, je ne suis rien en comparaison d'Ariette... ce n'est pas moi qui aurais accepté la certitude d'être trahie avec cette admirable résignation...

madame de fryleuse, étonnée. — Une admirable résignation?... Ariette?...

la duchesse. — Une tranquillité, un calme... tu n'as pas idée de ça!...

MADAME DE FRYLEUSE. — En effet!...

la duchesse. — Peut-être est-ce pour me rassurer qu'elle affecte cette résignation?...

madame de fryleuse. — Espérons-le?...

la duchesse. — Pourquoi « espérons-le?... »

madame de fryleuse. — Parce que, si celte résignation était réelle, elle serait... (A part.) inquiétante...

la duchesse. — Elle serait quoi?...

madame de fryleuse. — Je veux dire qu'elle ne peut guère être réelle...

la duchesse. — Pourquoi?... si Dieu lui donne la force d'accepter cette épreuve?...

MADAME DE FRYLEUSE. — Oh ! si nOUS mê-

lons Dieu à ces choses-là, à présent I... (A part, examinant avec attention Madame la duchesse qui revient.) c'est vrai, elle n'a pas l'air triste du tout... c'est mauvais signe...

la duchesse, se levant. — Pourvu, mon Dieu ! que d'autres journaux plus sérieux n'aillent pas répéter cette horrible histoire!... si j'allais les trouver?...

madame de fryleuse. — Toi!... ah! bien,

voilà une chose qui n'est pas à faire, par exemple!...

la duchesse. — Mai s...

madame de fryleuse. — Tu te feras rouler que ça sera une vraie bénédiction...

la duchesse. — Tu as peut-être raison...

(Un silence.) si j'envoyais Agénor?...

MADAME DE FRYLEUSE, SOUtCffit en Voir.

Agénor?... encore!... ah çà! tu es donc incurable?...

la duchesse. — Oh ! je pensais que pour une simple commission... il ne s'agit pas ici de confiance. . je l'aurais seulement prié d'aller demander aux journaux de ne pas...

madame de fryleuse. — Et qu'est-ce qui te prouve que ce n'est pas lui qui l'a fait mettre?...

la duchesse. — Mettre quoi?...

madame de fryleuse. — L'histoire de la danseuse...

la duchesse, saisie. — Oh!!!...

madame la duchesse, doucement. — Moi, je crois qu'il vaudrait mieux ne pas s'occuper du tout de cette affaire-là...

la duchesse. — Alors, laissons aller les choses... et prions Dieul... (Elle embrasse Madame la duchesse.) au revoir, ma chère petite, et bon courage... (Madame la duchesse la reconduit, madame de Fryleuse relit pendant ce temps Ventre-filet du journal.).

madame la DUCHESSE, rentrant dans le petit salon. — Tante Josette I . . . est-ce que vous savez qui c'est... (Elle indique le journal.) « la personnalité la plus en vue du monde parlementaire » ?. . .

madame de fryleuse. — Non, mon petit rat... mais qu'est-ce que ça te fait?...

madame la duchesse. — Oh Irien du tout !...

c'était seulement par curiosité... pourm'amuser.

madame de fryleuse, saisie. — Pour t'amu... eh bien, mais, dis donc, tu me fais l'effet de prendre ça avec une certaine désinvolture?...

madame la duchesse. — Ah I que voulezvous, tante Josette I... j'ai tant pleuré au commencement... j'ai été si bête que je suis tout heureuse de me ressaisir...

madame de fryleuse, inquiète. — Te ressaisir?...

madame la duchesse. — Oui !... respirer, rire... vivre comme avant... sauf les illusions, bien entendu...

madame de fryleuse. — Je comprends bien... c'est la facilité avec laquelle tu exécutes ce mouvement tournant qui me surprend... car

y a un mois...

madame la duchesse. — Il y a un mois, tante Josette, quand je vous racontais mes chagrins, vous m'exhortiez à la patience...

madame de fryleuse. — Oui...

MADAME LA DUCHESSE. — À la philoSO-

phie?...

MADAME DE FRYLEUSE. — Oui... mai S pas

tant...

madame la duchesse. — Eh! que voulezvous... avec moi c'est tout l'un ou tout l'autre... j'aime ou je n'aime pas... j'ai adoré Fred au point d'en être stupide... et je ne demandais pas mieux que de l'adorer toujours... d'abord voyez-vous, il faut que quelqu'un m'aime et

que j'aime quelqu'un... je ne peux pas vivre sans ça... j'aurais bien voulu que ce quelqu'un fût mon mari...

madame defrylëuse. — Alors tu nel'aimes plus, Ion mari ?...

madame la duchesse, sincère. — Non...

MADAME DE FRYLEUSE. — Plus du tout?...

MADAME LA DUCHESSE. — Plus du tout!...

tenez, tout à l'heure, quand ma belle-mère est arrivée, j'étais justement en train de me tâter.,.

MADAME DE FRYLEUSE. — Et tu trouvais ?...

madame la duchesse. — Un détachement absolu... une indifférence complète...

madame de fryleuse. — De sorte que si, comme tu viens de le dire à l'instant, tu ne peux pas vivre sans aimer quelqu'un... tu vas aimer quelqu'un?... (Madame la duchesse fait un signe affirmatif.) ah!... tu l'aimes peut-être déjà?...

madame la duchesse, câline. — Vous devez bien penser, tante Josette, que quand ça sera, je n'irai pas vous le dire?...

MADAME DE PRYLEUSE. — C'est juste!...

(Elle se lève.)

madame la dughesse, vivement. — Vous êtes fâchée?...

madame de fryleuse. — Je ne suis pas fâchée, mais tout ça me fait une peine énorme... le meilleur des hommes ne vaut pas grand'chose, en comparaison de toi surtout... et si tu demandes à la vie ce qu'elle ne peut pas te donner, tu le prépares bien des chagrins... au revoir, mon petit rat...

réfléchis?... et dis-toi bien que, quoi que tu fasses, tu fera une bêtise I...

madame la duchesse, revenant s'étendre sur le divan, après avoir reconduit madame de Fryleuse, et ramassant le journal qui est tombé. — La concurrence avec « une personnalité du monde parlementaire » I . . . c'est pas très chic ! . . . ça serait M. Carnot lui-même que ça serait pas encore le dernier cri. . .

monsieur le duc. H entre d'un air embarrassé et voit tout de suite le journal que tient Madame la duchesse. — Ah!... vous avez lu?...

MADAME LA DUCHESSE. — J'ai lui...

MONSIEUR LE DUC. — Ah!... (A fQ.fi.)

comme elle est calme!... j'aimerais mieux qu'elle fût moins calme... (Haut.) ce que raconte ce journal est faux, je n'ai pas besoin de vous le dire...

madame la duchesse. — Vous n'avez pas besoin de me le dire... car je ne vous croirais pas...

monsieur le duc. — C'est charmant!...

alors vous croyez cette stupidité?...

madame la duchesse. — Celle-là ou ii ne autre. . .

monsieur le duc, rageur. — On dirait vraiment que ça vous est égal?...

madame la duchesse. — Oh!... quant à ça, absolument!...

monsieur le duc, saisi. — Ah!... et moi qui, en apprenant que ce canard avait pris son vol, ai quitté... ce que je faisais, pour venir vous rassurer...

madame la duchesse. — Je regrette vraiment que vous ayez pris cette peine, mon

ami... si c'est pour moi» je vous prie de retourner à vos occupations, sans avoir souci de me rassurer... je suis très bien...

monsieur le Duc, vexé. — Ah bah!...

(A part.) elle tient à me donner le change... mais je sais que Frask est définitivement remisé... (Haut, sèchement.) alors, au revoir... à tantôt...

MADAME LA DUCHESSE. — A tantôt... SÎ

vous rentrez?...

monsieur le duc, à part, en sortant. — Tiens!... elle sait que quelquefois je ne rentre pas?...

madame la duchesse, rêvassant. — Ainsi, ce monsieur qui vient de sortir, c'est, ou plutôt, c'a été mon mari?... « mon Fred », comme je disais ?... « Mon Fred ! »... que c'est bête!... (Pendant une heure, elle reste dans un demisommeil à ressasser les mêmes souvenirs et les mêmes griefs. Un valet de pied introduit M. de Tremble.)

madame la duchesse, joyeuse, lui tendant la main. — Ah ! que vous êtes bon de venir me voir!...

m. de tremble. — Bon?... mais je suis si heureux!... je viendrais bien plus souvent, si je n'avais pas peur de vous ennuyer?...

madame la duchesse. — Vous ne m'ennuyez pas... (Un temps.) jamais... (Elle le regarde affectueusement.)

m. de tremble. — Je vous aime... et je voudrais vous le dire mieux... (Horriblement ému.) mais je ne sais pas... je ne peux pas... j'ai si peur... et je vous aime tant!... tantl... tant!...

madame la duchesse, nouant ses bras autour du cou de M. de Tremble et se cachant la figure dans le revers de sa redingote. — Moi aussi, je vous aime\..

m. de tremble, bouleversé. — Vous m'aim...

(Si ému qu'il en pleure, et serrant Madame la duchesse dans ses grands bras.) ma petite Ariette!!... ma petite Ariette!!!...

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