‹ Madame Louise de FranceChapitre 1 sur 44 · M. LE COLONEL BU REGIMENT DE NORMANDIE · texte numérisé non relu

M. LE COLONEL BU REGIMENT DE NORMANDIE

Dans une des ailes du château de Versailles, du côté donnant sur le parc, les fenêtres d'un salon étaientouvertes. Ce salon, tapissé $e lampas de l'Inde blanc et bleu, offrait à la fois une grapde .simplicité et une grande magnificence. Ainsi les meubles les plus somptueux le décoraient, iriaiS; on n'y remarquait aucune de ces superfluités dont la mode du temps encombrait les appartements des princes. Une pendule de Boule, des candélabres dorés, ornaient la haute et large cheminée; les tables et les consoles ne supportaient aucune chinoiserie, aucune porcelaine. Il ne s'y trouvait pas d'autres tableaux qu'un portrait en pied de Louis XV et un Christ du

Titien. Les sièges, pareils à la tenture des murailles, étaient symétriquement rangés autour de l'appartement. Tout enfin dans cette vaste pièce exhalait un parfum de modestie et de grandeur bien éloigné des fantaisies de ce dix -huitième siècle, si célèbre par son luxe et sa prodigalité.

Deux personnes regardaient dans le parc ; la foule des promeneurs s'y pressait en attendant la messe du roi et l'heure des audiences. L'une était une femme de vingt-cinq ans environ ; son habit de dauphine mordorée, la profusion de rubans et de pompons dont il était garni, les diamants qui brillaient dans ses cheveux, ne pouvaient prêter une grâce de plus5 à* son ^armant, yisage. Ses longs yeux noirs briîfent'idomme^s e&âîfcoucles , son teint de lis et de rosés, âmsfe qu,#$n disait alors, sa bouche, si petite,d>si veî^nçiJle qu'on l'aurait prise pour une cerise, °*e1>sûi^cndr.éotf nez légèrement retroussé, donnaient à sa physionomie un piquant, une séduction à laquelle il était impossible de se soustraire.

A côté d'elle un jeune homme, ou plutôt un enfant de seize ans, l'examinait avec une sorte de malice tendre. H portait l'uniforme du régiment de Normandie, orné des épaulettes de colonel. Lassé d'attendre une réponse à la question qu'il recom-

mençait pour la troisième fois, il avança le bras vers la croisée, et, frappant légèrement sur le balcon de marbre, il répéta d'une voix très-pointue :

— Ma cousine, je vous prie de me dire ce que vous cherchez sur cette terrasse au lieu de faire attention à moi.

— Chut! s'écria la jeune femme; voulez -vous bien vous taire, étourdi. Madame est dans son oratoire ; vous allez la troubler, et on ne vous laissera plus venir ici le matin.

— Voilà justement ce que je vous demande depuis une heure, mais vous ne daignez pas vous occuper de moi. Vous dites donc que ma marraine est dans son oratoire?

— Oui, monsieur, et si vous êtes bien sage elle vous présentera au roi après la messe.

— Et le roi me laissera aller à mon régiment?

— Oui, sans doute.

Il était évident que la belle dame n'écoutait plus. • L'enfant suivit son regard et le vit s'arrêter sur un groupe de jeunes seigneurs au milieu desquels se distinguaient plusieurs uniformes écarlates.

— N'est-ce pas, comtesse, que M. le duc de Gumberland a un bien bel habit rouge? Il ressemble tout à fait aux cochers de M. le duc d'Orléans.

La comtesse donna un coup d'éventail sur doigts de son cousin.

— Monsieur le marquis de Sancerre vous n5 point à votre régiment si vous continuez ainsi. G ment voulez-vous que Normandie accepte pour c< mandant un page aussi espiègle que ceux de grande écurie? Je dirai tout cela à Madame.

— Ah bah ! Madame est meilleure que vous; < rit de mes folies et ne me gronde jamais. Il est \ qu'elle n'a point de prince anglais qui soit p< elle l'arche sainte, et dont je ne puisse dire un e sans recevoir une correction.

— Encore I

— Oui, ma cousine, encore , toujours ! Je si furieux de voiries plus jolies femmes se jeter à tète de ces étrangers, comme si la cour de Fran n'était pas la première école du monde pour galanterie et les belles manières !

— Mon Dieu ! qui songe à se jeter à la tête c personne ? Vous êtes un vrai perroquet, marqui et vous répétez ce que la mauvaise humeur dicte quelques fous aussi infatués d'eux-mêmes que sï avaient fait de brillantes conquêtes, parce quï ont conduit une fois dans leur carrosse mademoi selle Duthé ou mademoiselle Ârnould. Ne prene

pas ce genre-là , mon cousin ; laissez <œs demoiselles pour ce qu'elles sont. Je vous avertis que Madame n'entendrait pas raillerie sur ce chapitre, et que...

— Madame est un ange ! et vous vous êtes un joli démon, comtesse. Madame ne sait seulement pas qu'il y ait au monde une mademoiselle Duthé ou une mademoiselle Arnould ; elle ne songe qu'à prier Dieu pour toutes les iniquités de France ; et, d'ailleurs, ce n'est pas d'elle qu'il s'agit, encore une ibis, c'est de vous. Voyons, soyez franche. Vous aimez le prince Henri et il vous aime ; vous l'aimez comme une charmante et extravagante femme que vous êtes, d'un amour très... très-joyeux, et lui il vous aime, en véritable Anglais, d'une passion tendre, romanesque, vaporeuse à faire peur. Vous, cela vous amuse pour la rareté du fait dans ce bon pays, et puis votre amour-propre est flatté de plaire à un des plus beaux hommes de l'Europe. Vous le tourmentez à lui faire tourner la tête, s'il y avait moyen qu'elle tournât davantage, et puis vous lui pardonnez de l'avoir fait enrager pendant trois jours. Tenez, dans ce moment, vous vous montrez à cette fenêtre pour lui donner le plaisir de vous regarder, parce qu'hier, en soupant chez la mare-

chale de Luxembourg, vous n'avez pas da vous apercevoir qu'il était à côté de vous.

— Il avait donc l'air bien malheureux ? dit la c tesse en souriant avec complaisance.

—S'il avait l'air malheureux ! je vous en répoi et il y avait bien de quoi. A toutes ses œillade ses soupirs, vous n'avez répondu que par u « Comment se porte Monseigneur? » et une ré rence très-convenable pour l'Altesse Royale, m très-insuffisante pour l'amant.

— Petit serpent! ila tout vu!

— Oh I certainement, je vois tout et je profite tout. Croyez- vous que je me laisserai prendre à < choses-là, moi? Nonrnon, ma cousine, je suis trop bonne école avec vous, je m'instruis en vo examinant; jamais une femme ne Ufé trompe maintenant.

— Voyez un peu la belle expérience acquise e écoutant aux portes! Décidément, monsieur le col< nel de Normandie, vous devenez trop savant pou nous, et je prierai Madame de vous faire nomme premier écuyer de madaig* Dubarry.

— Ne plaisantez pas ! madame Dubarry est joli comme un ange, et Sa Majesté le roi de France es fort heureux.

— Taisez-vous, taisez-vous ! Parle-ton ainsi dans ce salon ! si près de l'oratoire de la plus pure et de la plus chaste princesse de l'univers?

— Oh! oui, elle est pure et chaste, elle est bonne, elle a un si beau visage, tant d'esprit, tant de charmes dans le regard et dans la conversation! Une seule chose m'étonne, c'est qu'on vous ait nommée dame pour accompagner toute cette vertu-là, vous, si folle, si gaie, si coquette, vous qui n'aimez au monde que la toilette et votre petit chien!

— Et qui pis est, monsieur, je fais maintenant les fonctions de dame d'honneur. Cette excellente princesse de Ghistel est allée soigner monsieur son père qui se meurt d'une maladie de langueur; en son absence je prends sa place, et je ne sais pas si Madame en est très-contente.

— Contente! Non, certes; elle vous supporte par esprit de pénitence. Sa douceur angélique se résigne à vous voir comme une nécessité imposée. Vous vous comprenez si peu !

La belle comtesse n'écoutait plus du tout. Ses yeux suivaient la foule; elle se pencha tellement en dehors que sa coiffure s'accrocha à la fenêtre et qu'un de ses nœuds y resta suspendu. Le marquis s'en empara sur-le-champ, le cacha dans la poche

de sa veste et se tut. Après un instant de sile madame de Maulieu reprit :

— N'est-ce pas, mon cousin, qu'il est bien foi charmant, ce pauvre duc de Cumberland? Q\ dit-on à la cour, vous qui savez tout?

-— On dit qu'il veut épouser Madame Louise.

— Épouser Madame Louise !

— Certainement, et cela peut être. Je le ci même ; mais je crois cependant qu'il pense enc à vous plus qu'à elle.

— Épouser Madame Louise ! un prince prpt tant!

Un léger bruit les fit retourner tous les deux tressaillir en même temps. Xa porte placée derri< eux s'ouvrit, et Madame Louise entra, son lh d'Heures à la main.

La dernière des filles de Louis XV était, comr on vient de le dire, une sainte oubliée au milieu cette cour corrompue. Son visage ressemblait celui de son père, mais sa taille avait complèteme tourné, par suite d'une chute faite à l'âge de hi ans, à l'abbaye de Fontevrault, où elle fut élevé Son caractère de dévotion bien connu l'aurait rei due une sorte d'épouvantail pour le roi et ses cou tisans, si sa douceur et son indulgence ne les avaiei

rassurés. Jamais on ne ressembla plus à un ange, jamais on ne fut plus près de la perfection. On ne lui connaissait qu'une faiblesse , si c'en est une : celle de tenir excessivement à son rang de fille de France et d'exiger de tous, comme d elle-même, le plus grand respect pour cette position. On voyait qu'elle eût été orgueilleuse si elle n'eût pas été chrétienne. Du reste, toujours affable, toujours gracieuse pour tous, elle expiait les fautes des autres par ses pénitences, ainsi que l'avait dit le marquis de Sancerre. Le roi l'avait presque forcée à recevoir la comtesse Dubarry. Quelque répugnance qu'elle eût à obéir, elle le fit, et jamais un mot aigre ne s'échappa de sa bouche, soit en parlant à cette femme, soit en parlant d'elle. Mesdames ses sœurs montraient moins de soumission et surtout moins de bonne grâce; elle les en reprenait doucement et disait avec sa tranquillité habituelle :

« Pourquoi accuser ainsi cette pauvre créature ? Savons-nous ce que nous eussions fait à sa place ? Et puis le roi le veut ! »

Ce jour-là elle portait un habit de taffetas à

ramages, avec un manteau pareil. Rien dans sa

toilette n'annonçait la prétention; elle suivait la

mode sans la devancer, et ne se permettait point la

moindre observation à cet égard- Elle rendit dj inclination de tête le salut et la révérence du n guis et de la comtesse, et s'adressant à cette ( nière, elle lui demanda si elle avait reçu des n velles de la princesse de Ghistel.

— Aucune, Madame, depuis son départ.

— Eh bien ! moi, j'en ai ; elle ne reviendra c dans six mois; elle a besoin de tout ce temps pour terminer ses affaires et celles de son pè] Sancerre, vous m'attendrez dans la galerie après messe, je vous présenterai au roi. Voyez, madac de Maulieu, si ces dames sont prêtes ; nous parto: pour la chapelle.

La comtesse ouvrit la porte d'un autre salon trois femmes qui attendaient s'avancèrent vei Madame Louise et lyi firent la révérence ; elle leu répondit par le plus aimable sourire.

— Allons, dit-elle, il n'y a plus personne dans l parterre ; le roi va sortir de ses appartements.

— Ma cousine, dit tout bas le jeune colonel è madame de Maulieu, j'ai un des rubans de votre coiffure ; je vous promets de vous aider ce soir à faire enrager Son Altesse Royale monseigneur le duc de Cumberland.

Page 1