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LA MESSE DU ROI

La chapelle de Versailles offrait ce jour-là un coup d'œil miraculeux; l'or et les diamants étincelaient de toutes parts. C'était le 25 août 1769, fête de la Saint-Louis, et tout le monde s'empressait de rendre ses hommages au roi Louis XV. Des femmes en grande parure remplissaient les galeries supérieures, les courtisans se tenaient en bas, et la famille royale occupait, avec le roi et les princes du sang, la tribune du milieu. Le regard de Louis XV se dirigeait avec amour vers une des travées de la gauche, où Ton remarquait une petite personne d'une beauté merveilleuse, couverte de pierreries et de dentelles. Ses yeux rencontraient souvent ceux du foi, auquel elle répondait par un sourire presque de protection. C'était madame Dubarry.

A la droite du roi, Mesdames, ses filles, se tenaient agenouillées sur leurs carreaux de velours. Toutes semblaient plongées dans le recueillement ; une

surtout, la dernière .de toutes, adressait au ci< ferventes prières.

— Regardez donc Madame Louise, disait la c tesse Dubarry à la maréchale de Mirepoix, sa sine ; on dirait une sainte Thérèse.

— Oui, mon cœur, elle prie pour tous ceux pèchent ici ; voilà pourquoi elle a si peu de disb tions.

— Comprenez -vous la comtesse de Maulieu côté de Madame Louise? Y eut-il jamais deux pe sonnes moins faites pour vivre ensemble?

— Jamais, certainement. Je ne sais, mais , trouve quelque chose d'étrange dans tout ceci Madame Louise, si bonne, si indulgente pour touj a malgré elle un ton d'orgueil lorsqu'elle parle à s dame pour accompagner ; elle met une nuance d hauteur inaccoutumée quand elle lui donne ui ordre. Si Madame Louise était une créature comme les autres, je croirais qu'il y a sous tout cela une rivalité d'amour ; mais le moyen de penser d'elle une chose semblable !

— Vous avez raison, le roi me le faisait remarquer hier. A propos, vous savez que c'est ce soir que M. de Bougainville m'amène cette fameuse sauvage dont il veut me faire cadeau, en pendant

avec mon nègre Zamore; nous rappellerons Alzire. Elle viendra.chez le roi, parce que Mesdames ont désiré la voir et jouir de son étonnement en face de la cour de France.

— Ma chère comtesse, vous êtes bien heureuse de vous amuser avec ces joujoux-là. Madame de Pompadour songeait à autre chose. Hélas*! vous ne serez jamais qu'une enfant.

— Vous savez aussi que Sa Majesté m'amène 4 souper, ce soir, M. le duc de Cumberland. J'ai prié madame de Maulieu ; on ne les engage plus l'un sans l'autre. C'est une passion digne d'Amadis et d'Oriane.

— Ce qui n'empêche pas madame de Maulieu d'avoir une douzaine de galants déclarés, sans compter ceux dont on ne parle pas. Il est vrai qu'elle est charmante; après, vous, c'est la plus jolie femme de la cour.

— Ma chère maréchale, nous faisons scandale avec nos médisances. Taisons-nous; lee dévots nous regardent d'une manière qui me promet nombre de coups de griffe. Madame de Cossé roule des yeux...

— La pauvre duchesse ! laissez-la tranquille, je vous en prie ; elle a ses raisons de vous en vouloir. N'avez-vous pas ensorcelé son mari? Mais je crois

qu'il faut nous taire; Mesdames se mettraient de partie, et il n'est pas nécessaire de les aigrir con vous.

— Madame la comtesse, dit une petite voix l'oreille de madame Dubarry, Madame Louise d mê présenter au roi après la messe pour lui demi der de m'envoyer à mon régiment. Est-ce que vc ne m'aiderez pas un peu?

— Si, monsieur l'étourdi. Laissez-moi suivre messe et venez souper ce soir dans les pet appartements. Je recommencerai la présentât! après Madame Louise, et cela ne nuira pas, je su pose.

— Merci, merci, madame. Mon Dieu ! que vo êtes belle ! Il n'y a que votre portrait qui soit au* joli que vous.

— Taisez-vous, monsieur de Sancerre, décid ment on nous remarque, interrompit la mar chale.

La messe continuait toujours; on chanta Domine salvum, et tous les assistants se lèvera pendant les trois versets. Madame Louise regan son père, jeta un coup d'oeil de découragemei vers la travée de madame Dubarry, et, joignant L mains, elle se remit à prier. Ce regard et cette prié]

n'échappèrent à personne, excepté au roi, qui ne s'occupait guère de ces choses-là.

Après Vite missa est, on sortit de la chapelle en se dirigeant vers la grande galerie. Les courtisans, les dames de la suite des princesses marchaient derrière elles. Ces habits brodés, étincelants d'or, ces manteaux à queues, ces vastes paniers, ces riches étoffes formaient le spectacle le plus magnifique qu'on puisse voir. Le roi saluait tout le monde avec son affabilité ordinaire. Mesdames marchaient auprès de lui ; il leur parlait tour à tour et s'arrêtait de temps en temps pour dire un mot à quelques serviteurs privilégiés. Parvenu au milieu à peu près de la galerie, Madame Louise lui demanda la permission de lui recommander quelqu'un.

— Un^recommandation ! Madame ; il est réellement miraculeux que* vous preniez cette peine.

— Sire, il s'agit seulement de mon filleul, le marquis de Sancerre, qui voudrait bien avoir l'honneur de commander son régiment et qui s'ennuie de l'oisiveté de la cour.

— Déjà ! c'est de bonne heure ! Cependant nous aimons cette impatience dans notre jeune noblesse ; un roi est toujours sur de l'avenir avec de pareils

soutiens. Voici donc ce belliqueux héros 1 m sieur le marquis, vous êtes à peine sorti des pa et il est très-probable que vous n'avez pas qu l'académie. Quel âge avez-vous ?

— Seize ans et demi, sire.

— Je ne me trompais pas. Et où est votre t( ment?

— Sur les frontières de Flandre, sire. On dit q si Ton se bat, ce sera par là.

— Qui vous a si bien instruit, monsieur, des im tions de mon gouvernement? Est-ce^votre marrai

— Ma noble marraine, répondit le jeune bon en s'inclinant, ne m'a jamais enseigné que Toi sance aux ordres dé Sa Majesté et le dévoûmen plus respectueux pour sa royale personne.

— Bien répondu, monsieur le colonel; nous] serons à vous. 11 faut d'abord consulter le duc v père et savoir de lui si cette levée de bouclie lui déplaît pas. Je serais désolé de désobliger de mes plus fidèles serviteurs.

Et le roi passa outre. Madame Louise porta regard de bienveillance sur son protégé; mad de Maulieu lui dit à l'oreille :

— Maudit enfant ! voulez-vous bien cachei ruban que vous m'avez volé.

— Non , vraiment ma cousine, je le montrerai partout, au contraire. Je serai fat comme les autres, d'autant plus que cela ne me coûte pas grand'chose.

La comtesse, obligée de suivre la cour, lui fit un signe de menace et s'éloigna.

— Sancerre, que fa dit le roi? lui demanda le jeune comte de Choiseul.

— Monsieur de Sancerre, n'êtes- vous pas cousingermain de madame de Maulieu? [ajouta M. le duc de Cumberland d'un air troublé.

— Monseigneur, je suis très-cousin de madame de Maulieu; elle m'honore de ses bontés particulières, et veut absolument que je sois plus, vieux d'une année, répondit- il au prince avec la mine la plus insolemment bouffonne. En attendant, je porte ses couleurs ; cela me donne une certaine façon chevalière qui ne lui déplaît pas. Mon cher Choiseul, le roi m'a dit de ne jamais répéter à personne ce qu'il avait daigné m'apprendre; j'en suis très-fàché pour ton omnipotente curiosité. Messieurs, je suis le vôtre.

Saluant très-bas le prince et les assistants, il se dirigea vers l'appartement de Madame Louise.

— Le petit masque! s'écria M. le duc de Cumberland; il est malin comme un diable !

— Monseigneur, il y en a plus dans sa folle t que sous la perruque du chancelier. Il se moq de nous à la journée, répliqua le comte de Ch seul.

Madame Louise venait de rentrer dans son oi toire et congédiait ses dames lorsque le marquis présenta.

— Je vous garde une demi-heure, mon enfar nous causerons raisonnablement s'il vous plaît, vous transmettrez les ordres du roi à votre pèi Mesdames, je n'ai plus besoin de vous qu'à l'heu du dîner. Ce soir, le roi vient chez Madame Ad laïde ; nous y resterons toutes.

Demeurée seule avec son filleul, la princesse laissa presque tomber sur un siège, comme ui personne fatiguée d'une longue contrainte, et l signe au marquis de s'asseoir à ses pieds, sur x coussin.

— Eh bien ! Sancerre, êtes-vous content de mo

— Je ne sais, Madame, comment vous témoigna ma reconnaissance. Toute ma vie vous appartien Mais, d'après les dernières paroles du roi et 1< vôtres, je crains que nous n'ayons perdu noti temps. .

— Comment cela, s'il vous plaît?

— Oui; s'il faut consulter mon père, il refusera.

— Vous m'aviez assurée de son consentement.

— C'était pour obtenir celui de Madame, répondit-il en baissant lès yeux.

— De sorte que vous m'avez trompée; vous m'avez fait faire une fausse démarche qui indisposera le roi contre vous et contre moi. Non-seulement c'est mal, mais c'est maladroit. Vous en serez le premier puni par la colère de votre père et par le refus assuré du mien?

— Il y aurait peut-être un moyen d'éviter cela, si Madame daignait parler à mon père de la volonté exprimée par Sa Majesté.

— Mais il n'en a exprimé qu'une ; celle de ne pas désobliger le duc de Langeville.

— Mon Dieu! je suis très-embarrassé... Je ne sais comment me faire comprendre de Madame... Si elle voulait... si...

La princesse, depuis un instant, avait les yeux fixés sur le nœud de rubans nacarat que le marquis portait à sa boutonnière.

— Laissons cela, enfant; je causerai avec votre père; je t 'implorerai pour vous; soyez tranquille. Et, dites-moi, quel est ce beau pompon que vous

étalez aux yeux de tous? Si c'est une bonne fortune, elle est bien publique !

— Ce pompon l- Oh! Madame, il vient d'une fort belle comtesse, et il est destiné à faire mourir de chagrin une Altesse Royale. Heureusement, c'est une Altesse anglaise.

— Quoi! M. le duc de Cumberland?

— Oui, Madame, et cette fontange ornait ce matin encore la coiffure de la comtesse de Maulieu.

— Oui, je crois me le rappeler. Mais qu'est-ce que cela fait à M. le duc de Cumberland, monsieur 1

— Toute la cour, hors Madame, peut-être, sait que le prince est amoureux fou de ma cousine et qu'il en est d'une jalousie effrénée.

-— Et vous voulez lui faire croire, vous, qu'à votre âge vous êtes son rival?

— Pourquoi non, Madame ? A mon âge on peut se marier, on peut faire une future duchesse de Langeville, une marquise de Sancerre, et cela vaut mieux que d'être compromise par un prince étranger qui partira dans huit jours, peut-être.

Madame Louise garda un instant le silence.

— Vous êtes bien jeune pour avoir de ces idéeslà, monsieur. Après tout, que vous importe? ètesvous amoureux de votre cousine ?

— Non, Madame, quoiqu'elle en ait bien envie.

— Vous n'êtes pas mal avantageux. Au milieu de tout cela, je ne vois pas votre but.

— Tout simplement, Madame, de m'amuser aux dépens d'un étranger que je n'aime pas.

— Par où a-t-il donc mérité votre haine?

— Oh ! je le sais bien !

— Mais enfin, qu'est-ce que c'est?

— 11 m'a appelé petit garçon, et je lui prouvera? qu'il se trompe.

— Voyez un peu la belle injure! Le pauvre prince, il est trop à plaindre 1

— Plus que Madame ne croit. Je le blesse dans son amour, et, comme cet amour est tout pour lui, je suis très-certain de rendre la blessure douloureuse.

Madame Louise se leva vivement, et répliqua d'un ton impérieux :

— Sortez, monsieur; je ne saurais entendre de semblables choses.

Le pauvre jeune homme s'inclina tout honteux et marcha vers la porte. Madame, à l'aspect de sa tristesse, revint de son mouvement de vivacité et le rappela.

— Je vous pardonne, Sancerre, mais soyez donc

plus sage. Tenez, voici votre amie Rosette, qui a d'aussi beaux atours que vous. Allez ensemble manger des gimblettes dans mon cabinet ; c'est ce qui convient le mieux à la gravité de votre âge.

Le marquis baisa la main de la princesse, et sortit avec Rosette, charmante petite chienne épagneule blanche, au collier de rubans bleu céleste.

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