SAINT-DENIS
Le mercredi 41 avril 1770, à huit heures du matin, Madame Louise quitta pour jamais le château de Versailles; elle était accompagnée de la princesse de Ghistel, du marquis de Sancerre et de Marie. En sortant du palais, avant de monter en carrosse, la princesse se retourna, jeta un long regard sur tout ce qui l'entourait; puis baissant son coqueluchon sur son visage, elle se plaça dans le coin de sa voiture et garda le silence jusqu'à Saint- Denis. Elle se fit descendre d'abord à lahasilique et ordonna qu'on la conduisit au tombeau de la reine, près duquel elle se prosterna. C'était déjà un adieu, car elle ne devait plus revoir les caveaux de sa famille ; elle renonçait à reposer près d'elle, puisque l'humble religieuse n'avait même pas droit aux honneurs dans la mort.
En quittant l'église, Madame Louise se tendit au couvent.
— Chère princesse, dit-elle à madame de Ghistel, je vais entrer seule pour ne pas troubler la solitude de ces saintes filles. Attendez-moi, avec M. de Sancerre; je vous rejoindrai après la messe. M. l'abbé Bertin me servira de guide, Marie me suivra. Vraiment, monsieur l'abbé, vos sœurs me préparent donc une réception magnifique? Elles ont tort d'y mettre tant de cérémonial, ajouta-t-elle en souriant; enfin, c'est la dernière fois!
— Elles sont peu accoutumées à tant d'honneur, Madame; pauvres et obscures, elles ont été oubliées jusqu'ici des grands de ce monde. Mais si Madame daigne me suivre- au parloir extérieur, je réclamerai d'elle la faveur d'un instant d'entretien.
Pendant que Madame Louise franchissait la grille , le marquis de Sancerre dit à madame de Ghistel i
— Ne trouvez-vous pas, madame, que Madame Louise est ce matin d'une beauté extraordinaire? Son front a comme une auréole.
— C'est une sainte, monsieur; elle a la beauté des anges !
A peine la princesse fut-elle assise dans le parloir que M. Bertin lui demanda d'avance pardon des questions qu'il allait lui adresser.
— Madame a-t-elle bien réfléchi à la démarche qu'elle va faire?
— Mes réflexions sontterminées, monsieur, l'abbé, et ma résolution est irrévocable.
— Madame a-t-elle songé au bruit que cela produira dans le monde ?
— J'y ai peu pensé ; le monde ne m'occupe pas. Monseigneur l'archevêque et mon confesseur connaissent les motifs de ma retraite, ils l'approuvent. Vous les approuverez aussi, j'espère, lorsque je vous les communiquerai au tribunal de la pénitence.
— Mais, Madame, les austérités, la pauvreté de cette maison, sa régularité, qui l'a fait surnommer la Trappe du Carmel !....
— Je sais tout cela, mon père, et je m'en félicite. Mon sacrifice doit être entier ; je ne voudrais pas d'un ordre moins sévère. Je viens ici comme une victime d'expiation ; je m'offre, en holocauste; pour être acceptée, je dois souffrir plus qu'une autre.
— Monseigneur l'archevêque avait prié Madame
d'apporter avec elle le consentement en règle du
roi ; Madame a-t-elle daigné y songer?
— Le voici, monsieur l'abbé, accompagné d'un billet que vous pouvez lire.
« Je vous embrasse de tout mon cœur, ma
chère fille ; je vous envoie l'ordre dont vous me
parlez pour votre départ, et j'exécuterai ce que
vous désirez pour votre filleul, vos domestiques
et vos autres arrangements.... Vous n'aurez qu'un
mot de moi ce soir, mon bon petit cœur; il est
tard.
» Loms l. »
L'abbé s'inclina après avoir lu cette lettre, et demanda à Madame si elle n'avait pas d'autres ordres à lui donner.
— Après, la messe je resterai devant le Saint- Sacrement ; vous assemblerez pendant ce temps les religieuses, pour leur annoncer le dessein qui m'amène chez elles. Quant à mon logement, je ne veux qu'une cellule conforme en tout aux autres ; mais comme je suis accoutumée à ne monter et
i . Lettre autographe de Louis XV, datée de Cholsy.
descendre que des escaliers faciles, ayant toujours un écuyer à mes côtés, s'il n'y a pas de rampes aux vôtres, je vous prie d'y faire mettre des cordes, de peur que je me casse le cou ; car mon étourderie et ma distraction ne vieillissent pas.
Les carmélites arrivèrent en ce moment à la porte de clôture; la princesse la franchit sans regarder derrière elle. On la conduisit en cérémonie au chœur, où elle assista au saint sacrifice en fondant en larmes. Malgré elle un horrible regret traversa son âme ; cet amour qu'elle avait si héroïquement combattu, cette image dont elle avait été obsédée tant de fois pendant ses prières, „ elle les retrouva encore à ses côtés : l'idée qu'elle ne les reverrait plus, qu'il ne saurait jamais combien elle l'avait chéri, l'idée surtout d'être indifférente au seul homme qu'elle eût aimé sur la terre, brisait son cœur. Elle eut besoin de toute sa force, de toute sa confiance en Dieu, pour ne pas retourner en arrière, pour ne pas aller offrir au prince ce qu'elle allait donner au ciel, sa vie et son avenir. Son caractère passionné se réveilla dans toute son énergie ; le combat fut horrible, et la victoire , il faut bien le dire , ne resta au Carmel que par des motifs humains. Cet orgueil
de position, auquel Madame Louise avait toujours été assujettie, se révolta avant sa piété à Fidée d'une démarche humiliante; puis la femme reparut : le sentiment de sa difformité l'accabla. Ce fut une douleur poignante, et si son bon ange ne lui eût p#s apporté une consolation dans le dévoùmént auquel elle s'était soumise, le désespoir l'eût atteinte jusqu'au pied de l'autel. Elle retrouva du courage en face de son sacrifice, parce qu'elle l'accomplissait pour lui, parce qu'elle rachetait son àme et que les palmes immortelles la récompenseraient. L'amour est ainsi quand il est véritable , il entre dans toutes les actions , dans toutes les pensées. Voilàr pourquoi il est en même temps la source des plus nobles vertus ou des plus grands crimes. Le bonheur engendre le bien, le malheur amène les fautes, il n'y a que les âmes bien pures qui sachent rester innocentes devant certaines douleurs. L'ingratitude, l'abandon sont des tortures au-dessus de celle que l'imagination peut inventer; elles conduisent à la désespérance. Et qu'est-ce que l'enfer, sinon le lieu où l'on n'espère plus?
Pendant que Madame Louise priait auprès du sanctuaire, l'abbé Bertin annonçait aux Carmé-
lites la faveur qui leur arrivait; elles ne pouvaient y ajouter foi. Toutes se précipitèrent vers la chapelle et entonnèrent le Te Deum, après lequel elles s'approchèrent de l'illustre postulante et la conduisirent dans leur parloir. Elle se jeta à leurs pieds en leur disant :
— Je vous supplie toutes, mesdames, de me faire la grâce de me recevoir parmi vous, de me regarder comme votre sœur, d'oublier ce que j'ai été dans le monde et de prier Diçu pour le roi et pour moi. Je désire de tout mon cœur d'être carmélite, et je tâcherai de remplir les devoirs de votre saint état
A ce ipoment les sanglofs éclatèrent. La princesse aussitôt s'approcha des religieuses, les releva Tune après l'autre, les embrassa tendrement et leuç dit:
— Eh bien ! mesdames, c'est donc moi, c'est ma présence qui rend vos pleurs intarissables ?
Marie, qui n'avait pas quitté sa protectrice d'un pas, se leva alors.
— Mesdames, s'écria -t-elle, je ne suis qu'une pauvre étrangère, sans parents, sans patrie, amenée en France pour faire un joujou; Madame m'a recueillie, m'a protégée ; je lui dois tout, je n'aime
2è0 MADAME LOUISE DÉ FRANCE
qu'elle au monde; ne m'en séparez pas? Ma couleur n'est pas la vôtre, mais qu'importe? Dieu ne fait point exception des noirs dans son paradis ; vous me garderez dans ce saint asile. Je vous en conjure, je vous en supplie ! si vous avez un cœur, accueillez ma prière I
— Qu'il soit fait selon votre désir, ma fille, si Madame y consent, dit l'abbé Bertin.
— Dieu se sert de moi pour appeler à lui cette jeune fille, monsieur l'abbé; nous ne devons pas l'éloigner de nous. Qu'elle reste I j'espère que mon salut n'en souffrira pas. Je n'ai plus maintenant qu'à congédier ma maison; c'est une cruelle tâche, le ciel me soutiendra dans cette épreuve. Priez pour moi, mes sœurs !
La princesse fit venir au parloir extérieur madame de Ghistel et le marquis de Sancerre.
— Mes bons, mes chers amis, dit-elle en prenant les mains de la dame d'honneur, je vais vous affliger, je vais exiger de vous une grande preuve d'affection; mais mon heure est venue et nous devons tous nous y soumettre.
— Bon Dieu ! Madame, s'écria la princesse de Ghistel, vous m'effrayez 1 De quoi s'agit-il?
— Vous allez retourner sans moi à Versailles ; je
suis entrée dans cette maison pour n'en plus sortir, et c'est vous que je charge de mes derniers adieux pour ceux qui me sont chers.
— Cela n'est pas possible, Madame, je ne dois pas vous quitter. Ma charge m'impose l'obligation de rester près de vous; j'en ai fait le serr ment entre vos mains et devant Dieu, je le remplirai jusqu'à ce que le roi m'ait relevé de cette promesse.
— Voici son ordre, ma chère princesse ; tout est prévu, tout est arrêté. Le roi sait que je ne retournerai plus à la cour; je n'aurais point risqué une démarche aussi grave sans son autorisation. Obéissez donc, et pensez à une chose que je ne saurais trop répéter à mes amis : c'est que je serai plus heureuse ici que dans le monde.
— Non, Madame, non ; cela est mal, vous nous avez trompés. Gomment me présenter devant le roi ? que lui dirai-je? Que dirai-je à Mesdames, que cette nouvelle fera mourir de douleur? Est-ce donc ainsi, Madame, qu'on quitte une famille dont on est chérie? Votre départ de la cour ressemble à une évasion, et vous voulez que j'en sois regardée comme la confidente et la complice I Ah ! Madame, je vous ai toujours aimée, et vous ne m'aimez pas.
Non, je ne retournerai pas à Versailles sans vous; je ne puis y retourner 1 jamais on ne m'y reverra!
— Et vous, Sancerre, demanda la princesse au jeune homme, ne m'obéirez-vouspas?
Depuis que Madame Louise avait annoncé sa résolution, le marquis était resté sans mouvement, la tête appuyée dans ses mains, contre la grille du parloir. Lorsque sa marraine s'adressa directement à lui, il ne répondit que par un sanglot si affreux, si déchirant, que Madame et la princesse de Ghistel se retournèrent en même temps vers lui.
— Qu'est-ce, mon cher enfant? mon départ devait-il produire un pareil effet? N'avez-vous plus de courage ?%
Il se jeta à genoux, prit la main de la princesse et fondit en larmes; son cœur semblait prêt à se briser.
— Mais cette douleur est horrible, elle est déraisonnable? Sancerre, vous êtes un homme; il ne vous est pas permis de vous laisser dominer par un chagrin que les distractions de votre âge effaceront bientôt. .
Le marquis ne répondait que par des cris.
— Emmenez cet enfant, chère princesse ; il me déchire l'àme ; remettez-lui cette lettre et ce paquet.
Voici pour mes sœurs, voici pour le roi, voici pour la comtesse de Rupelmonde, aux ^Carmélites de la rue de Grenelle, et voici pour vous. Merci de vos soins, de votre amitié, de .votre dévoûment. Venez me voir quelquefois, je ne vous oublierai pas. Mais emmenez, emmenez ce pauvre enfant.
La princesse de Ghistel, tout en pleurs, se pen- " cha vers M. de Sancerre pour l'arracher des genoux de sa marraine ; il résista : une force surhumaine semblait le clouer à sa place. Madame Louise, presque aussi émue que lui, prit sa tête dans ses deux mains, déposa un baiser sur son front, se leva vivement, et, rentrant dans le monastère, la grille se referma à jamais derrière elle.