‹ Madame Louise de FranceChapitre 16 sur 44 · LETTRES · texte numérisé non relu

LETTRES

Après une violente secousse morale, les forces sont tellement anéanties qu'il faut un grand effort de courage pour regarder sa position en face. Les âmes tendre3 trouvent une souffrance au milieu môme des plaisirs ; il est si rare que les choses de la vie soient ce qu'on les désire ! Madame Louise venait d'obtenir le consentement du roi, ses vœux étaient comblés, et cependant un déchirement horrible brisait son cœur : elle sentait la force des liens qu'elle allait rompre. Elle se représentait la douleur de sa famille, celle de sa maison, où elle était si aimée, celle surtout du marquis de Sancerre, qui la chérissait depuis son enfance. Puis une-autre pensée traversa son imagination.

— Luil dit-elle* il ne me regrettera pas !

Elle écrivit sur-le-champ à Monseigneur l'archevê-

que pour le prier d'aller voir le roi et d'obtenir de lui le consentement en forme sans lequel elle ne pouvait agir ; puis elle commença une lettre bien difficile, qu'elle adressait à Mesdames ses sœurs. Elle rejeta la plume.

— Non, non, point d'adieux ; je ne les supporterais pas! je ne les reverrai que derrière la grille; jusque-là qu'elles ignorent tout. N'ai-je pas assez de larmes à faire répandre ? Marie ! ma petite Marie ! que deviendra-t-elle? Et mes affaires? il faut les régler.

Madame fit appeler la princesse de Ghistel.

— Chère princesse, lui dit -elle, répondez à madame de Maulieu et au vicomte de Serlay que j'accepte leurs démissions. Ils vont se marier, ils font bien; madame de Maulieu est trop jeune et trop jolie pour rester sans protecteur. Je désire qu'elle soit . heureuse ; dites -le -lui, je vous en prie.

— Madame a-t-elle pensé à les remplacer? Plusieurs demandes lui ont été adressées.

— Pas encore; nous avons le temps.

— Mais Madame ne peut rester ainsi sans écuyer, et M. de Serlay voudrait partir tout de suite.

— Qu'il parte 1 c'est tout simple. En attendant,

le marquis de Sancerre me servira d'écuyer ; il doit venir ce matin, je l'attends. Faites descendre Marie et laissez-nous seules, chère princesse; je vous rappellerai.

Marie entra et trouva la princesse plongée dans une profonde rêverie; elle lui baisa doucement la main pour lui annoncer sa présence.

* — C'est toi, chère enfant! dit Madame Louise ; assieds-toi à mes pieds et causons. Tu m'aimes beaucoup, n'est-ce pas?

— Si je vous aime, Madame! Ne vous dois-je pas tout ? Oh ! oui, je vous aime I

— Que dirais-tu s'il fallait nous séparer?

— Je mourrai, Madame. Mais cela ne sera pas, car rien ne me séparera de vous.

— Pourtant, Marie, cela est nécessaire. Tu es bonne chrétienne à présent, tu sais qu'il faut obéir àDieu,vet Dieu veut que nous nous séparions. Écoute; je vais te confier un grand secret, un secret que tout le monde ignore, hors le roi, Monseigneur l'archevêque et moi. Me promets-Jude le garder?

L'enfant mit la main sur son cœur.

— Je te crois, ma fille. Apprends donc que je

quitte la cour, que j'entre au couvent des Carmé-

lites, à Saint-Denis. Tu vois bien que tu ne peux m'y suivre, et qu'il faut nous séparer.

Marie jeta un cri effroyable et se cramponna aux paniers de la princesse, tout habillée pour se rendre à la chapelle. Cet élan de douleur fut si vrai et si subit que Madame Louise s'en effraya.

— Au couvent! vous, au couvent! et vous pensez que vous y entrerez seule! Gela ne sera pas; il n'y a pas de puissance humaine qui vous arrache à moi. Je brave tout, je ne me soumets à aucun ordre. Vous voulez être religieuse, je la serai ; et si les grilles se ferment devant moi, je resterai à la porte, j'y mourrai comme les pauvres chiens sur le tombeau de leurs maîtres, mais j'y resterai.

— Ma chère Marie, calme -toi; ta douleur me. navre. Ce sacrifice ne peut être accepté ; ta vocation ne t'appelle point au cloître.

— Ma vocation, c'est vous! ma famille, c'est vous 1 mon bonheur, mon avenir, c'est vous !

— Je te laisserai à mes sœurs, je te recommanderai au roi.

— Je ne veux rien d'eux ! je vous suivrai. Vous renverrez Rosette ; on l'emportera, on la donnera et elle se laissera faire ; mais moi! je demanderai jus-

tice à Dieu, si les hommes ne me la font pas. Je vous dis que je vous suivrai ou que je mourrai, Madame. Je serai religieuse ; la couleur n'y fait rien, on me recevra malgré cela. Ne suis-je pas J>onne chrétienne? J'ai dix-huit ans, je n'ai d'autre mère que vous, d'autre père que Dieu, d'autre patrie que votre chambre., Où vous êtes je dois être.

On vint prévenir Madame que l'heure de la messe approchait; elle embrassa la jeune fille et lui dit, tout émue-:

— Va, Marie, nous reparlerons de cela. Surtout du silence.

Après 1&, messe, la princesse trouva chez elle Monseigneur l'archevêque , qui lui remit la lettre suivante :

«Monseigneur l'archevêque, chère fille, m'ayant rendue compte de tout ce que vous lui avez dit et mandé, vous rapportera exactement ce que je lui ai répondu. Je ne puis m'opposer à la volonté de Dieu et à votre détermination. Vous avez fait vos réflexions, ainsi je n'ai plus à vous en demander ; il paraît même que vos arrangements sont faits. Vous pouvez en parler à vos sœurs quand vous lé jugerez à

propos. Compiègne n'est pas possible; partout ailleurs c'est à vous à décider, et je serai bien fâché de rien vous prescrire là-dessus. J'ai fait des sacrifices forcés, celui-là sera volontaire de votre part. Dieu vous donnera la force de soutenir votre nouvel état ;*car la démarche faite, il n'y a plus à en revenir. Je vous embrasse de tout mon cobut, chère fille, et vous donne ma bénédiction.

» Louis *. »

La princesse ne put lire cette lettre sans l'arroser de ses larmes. Elle courut à l'instant se prosterner aux pieds de son crucifix, et se répandit en actions de grâces envers cette miséricordieuse Providence qui change le cœur des rois.

— Achevez votre ouvrage , Seigneur ; qu'il revienne à vous tout à fait ; que la France soit heureuse, et prenez-moi pour tous! Monsieur Farchevêque, prévenez, s'il vous platt, l'abbé Bertin, supérieur de la maison de Saint-Denis, qu'aprèsdemain matin, entre neuf heures et neuf et demie, je me présenterai au couvent; si j'arrive plus tôt , j'irai prier au tombeau de la reine. Qu'il garde le

i. Copié sur une lettre autographe de Louis XV.

silence, même à l'égard des religieuses; mes sœurs le sauront assez vite.

Dès que Monseigneur l'archevêque l'eut laissée seule, Madame Louise écrivit la lettre suivante :

a Je vous ai vu naître, mon cher Sancerre ; votre respectable mère fut l'amie de la mienne, et, quoique vous soyez aujourd'hui presque un homme, je puis avouer qu'après mon père et ma famille vous êtes la personne du monde que j'aime le plus. C'est donc à vous que je veux adresser mes adieux intimes, à vous qui serez toujours l'objet de ma vive sollicitude. J'entre en religion, et quand vous lirez ces lignes vous m'aurez conduite vous-même au lieu de ma retraite. Je sais que cela sera un grand chagrin pour vous ; cependant vous vous consolerez en vous répétant que là seument je pouvais être heureuse. Je ne suis, faite ni pour le monde ni pour la cour ; mon cœur et mes sentiments sont étrangers dans ce pays-ci, et j'ai toujours eu dessein de le quitter. Rappelez-vous votre pauvre marraine forcée d'écouter cinq actes de tragédie quand elle tombe de sommeil, ou bien de recevoir des ambassadeurs auxquels elle ne sait

que dire ; je vous ai déjà répété cela souvent. Les

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austérités des carmélites sont moins pénibles que ce sacrifice continuel de la volonté. Vous savez d'ailleurs que je me suis essayée, le hasard vous a mis en possession de ce secret et vous l'avez fidèlement gardé ; cela prouve que vous êtes un homme d'honneur.

» Aimez et servez toujours le roi et votre pays; marchez sur les traces de votre noble père. 'Je prierai pour que vous deveniez plus religieux; c'est là seulement qu'est le bonheur, vous lé voyez par mon exemple- Vous êtes encore si jeune qu'on doit passer quelque chose à l'étourderie de votre âge.

» Je vous laisse ma petite Rosette ; vous savez que je l'appelais votre amie. Elle aura beaucoup de chagrin de mon départ; consolez-la et qu'elle me rappelle à vous. Je vous laisse aussi une belle croix et des girandoles de diamant qui me viennent de la reine, laquelle les tenait de la feue reine de Pologne ; vous les donnerez à votre femme de ma part. Les carmélites ne peuvent plus faire de présents; je vous envoie donc d'avance mon cadeau de noces. Je vous recommande fortement au roi ; il aura soin de vous en mémoire de votre marraine.

» Adieu, mon enfant; prenez courage et confiance en Dieu; la vie est si pleine de douleurs qu'il faut s'en remettre à lui seul. Je prierai tous les jours pour vous, vous aurez de mes nouvelles, et puis je suis bien sûre que vous vous souviendrez

de moi.

» Louise-Marie. »

Pendant le dîner, le roi fit dire aux princesses qu'on avait recherché l'auteur de la lettre anonyme adressée à Madame Louise ; c'était simplement un valet de pied nécessiteux qui avait imaginé cette histoire pour effrayer et se faire payer son avis ; il brisa même un carreau de la galerie afin de donner plus de croyance à la chose. Ce fait s'était déjà présenté plusieurs fois, et ce ne fut même pas la dernière. Madame Louise remercia le ciel d'avoir préservé des jours si chers. Mesdames ses sœurs n'apprirent point de toute cette journée la triste nouvelle qu'elle désirait leur cacher ; le peu de personnes devant lesquelles le roi l'avait annoncée la veille s'était donné de garde de la répandre. Ce secret, échappé au cœur d'un père, demandait à être confirmé, et les courtisans avaient trop de prudence pour se hasarder à en prendre

sur eux la responsabilité, au cas où elle serait démentie.

En sotfgeant qu'elle partageait pour la dernière fois ce repas de famille, Madame Louise se sentit émue; elle embrassa tendrement Mesdames avant de les quitter, et une larme roula dans ses yeux.

r— Mon Dieu ! Louise, lui dit Madame Sophie, vous avez l'air bien triste aujourd'hui. Serait-ce la perte de votre écuyer et celle de votre madame de Maulieu? On raconte qu'ils partent ce soir; bon voyage !

— Pauvre Sophie! pensa Madame Louise; elle ne se doute guère que moi aussi je pars ! • Le roi, pour s'éviter une scène pénible, se fit conduire à Choisy et annonça qu'il y resterait huit jours.

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