‹ Madame Louise de FranceChapitre 19 sur 44 · MA CHERE SŒUR · texte numérisé non relu

MA CHERE SŒUR

» C'est à vous, à votre pieux exemple que je dois le bonheur et la tranquillité dont je jouis. Il y a eu dans ma vie beaucoup de points de res~ ressemblance avec la vôtre. Demain je fais ce que vous avez fait ; je prends l'habit des filles de Sainte- Thérèse. Je vous conjure de vous unir à moi d'intention, vous dont le souvenir m'a tant de fois guidée dans la carrière de douleur que j'ai eu à parcourir avant d'arriver au port. Nous ne nous reverrons plus sur la terre ; nous nous retrouverons dans le ciel, pures de toutes souillures et dégagées de tous regrets. »

La seconde lettre était pour le marquis de Sancerre.

a Madame votre mère m'a dit que vous refusiez d'assister à ma vèture, mon cher Sancerre, et je ne saurais vous pardonner cet enfantillage, qui devient presque de l'indifférence. À votre âge, il ne faut point avoir de caprices ; vous serez demain à la place que le roi vous a assignée dans ma maison. J'ai promis à madame votre mère de

vous y décider; c'est peut-être le dernier service que je vous rendrai à tous les deux; ne me faites pas manquer à ma parole ; le roi le remarquerait et cela vous nuirait peut-être dans l'avenir. A demain donc ; accompagnez cette charmante Dauphine , que la Providence a envoyée en France comme un ange consolateur. Que je vous trouve auprès d'elle en allant la recevoir ; autrement vous me feriez un véritable chagrin. »

— Vous enverrez ces lettres, Marie, et vous "prierez la révérende mère d'en prendre connaissance.

— 0 Madame, quelle parure ! Vous n'aurez jamais été si belle de votre vie.

— Tant mieux, mon. enfant; l'épouse future du Christ ne saurait trop avoir d'éclat, le sacrifice ne saurait être trop grand. Emportez tout < cela et laissez-moi prier. Je passerai la nuit, en oraison, madame la prieure y consent. Vous aussi , ma fille , vous allez renoncer au monde. Songez -y bien, il en est temps encore : vous pouvez quitter ce monastère, retourner à Versailles ; mes sœurs vous accueilleront, j'en ai la certitude, elles me l'ont promis. Réfléchissez.

— N'ai-je pas tout vu, tout réfléchi, madame, et puis -je faire autre chose que ce que vous faites?

— Toujours des motifs humains, Marie; ici on ne doit penser qu'au ciel.

— Au ciel et à vous, Madame. Je vais exécuter vos ordres.

Tout le couvent était bouleversé ce jour-là. Des bruits inconnus à cette retraite paisible s'y faisaient entendre. Les tapissiers de la couronne, sous la direction de M. de la Ferté, intendant des menus, et du marquis de Dreux-Brézé, grand -maître des cérémonies de France, étaient occupés à tendre l'église , à l'orner des plus riches étoffes. Plusieurs répétitions avaient été faites pour une messe en musique, exécutée par les meilleurs artistes ; le nonce du pape, d'après un ordre de Sa Sainteté, devait officier à cette cérémonie et représenter le souverain - pontife , qui, dans un bref adressé à la princesse, avait exprimé ses regrets de ne pouvoir assister luimême à un triomphe si glorieux pour l'Église.

Louis XV, de son côté, voulant que les choses se fissent avec toute la pompe que comportait cette fête, fit savoir aux prélats du royaume,

alors assemblés à Paris, que son intention était qu'ils s'y rendissent en corps. Les agents généraux du clergé vinrent rendre compte à Madame Louise de la volonté du roi à cet égard et de l'empressement de l'assemblée à s'y conformer. On travailla la nuit dans la chapelle, et rien n'était plus frappant que le contraste offert par cette enceinte si richement parée avec l'enceinte particulière des Carmélites, cachée derrière un rideau noir et une grille. Elles chantèrent l'office du soir et les matines au milieu des coups de marteau, des scies des menuisiers, enfin du tumulte inséparable d'un semblable dérangement. Madame Louise, ainsi qu'elle l'avait annoncé à Marie, passa la nuit en prières. Le secret de cette nuit resta entre Dieu et elle. Ce fantôme adoré, tant, chassé de son imagination, revint se placer devant elle ; elle le revit encore avec tous ses charmes, mais cette fois il revêtit la forme d'un ange de lumière : le démon avait fui loin d'elle. Ce ne lut plus la cause de ses douleurs qui lui apparut, mais l'instrument dont Dieu s'était servi pour son salut. Elle releva sa tète en prononçant ce nom devant l'autel; le Seigneur lui fit la grâce d'y penser sans trouble. Il lui sembla

qu'elle ne l'aimerait désormais qu'avec la charité si recommandée aux âmes chrétiennes ; elle crut que tout était fini entre l'enfer et sa conscience, et, lorsque le jour parut, elle le salua comme la première aurore de son affranchissement. Pauvre femme ! qui ne savait pas qu'6n a toujours à souffrir quand une fois on a laissé entrer dans son cœur une passion profonde ! L'amour vit de larmes ; il se nourrit de nos tourments, jusqu'à ce qu'il se change en regrets, si ce n'est en remords peut-être 1

Les femmes de Madame Louise vinrent l'habiller pour la dernière fois. Pendant ce temps l'église se remplissait de seigneurs et de dames de la cour. On savait être agréable au roi en donnant à Madame sa fille cette marque de déférence ; personne n'y manqua, hors ceux qui ne pouvaient pas faire autrement. La route de Saint- Denis semblait une allée de Longchamps. Des gardes - françaises et suisses furent postés en dehors du monastère pour le maintien du bon ordre ; les gardes-du- corps furent chargés de la police intérieure. Le nonce du pape, archevêque de Damas, dit la messe pour les religieuses seulement, la cérémonie ne devant se faire qu'à trois heures.

La princesse resta plus longtemps à sa toilette ce jour -là qu'elle ne le fut dans toute sa vie. Elle était d'une humeur charmante, et riait de sa maladresse à porter des ajustements qu'elle avait laissés de côté depuis six mois. Quand elle fut habillée, chacune se récria sur sa beauté, et réellement elle était fort belle. Le défaut de sa taille, dissimulé par le grand manteau dont elle était couverte , n'avait plus rien de choquant ; son noble visage, si ressemblant à celui de sou père, brillait d'une flamme surnaturelle. Lorsque les carrosses de Madame la Dauphine et des princes s'approchèrent, elle descendit au devant d'eux et trouva dans le parloir extérieur sa maison qui l'attendait. Elle parla à tous, ayant un sourire pour chaque plainte. À la place de l'écuyer, le marquis de Sancerre se tenait debout, pèle comme un linge et les yeux fixés vers la terre.

— Vous voilà donc, monsieur l'égoïste, qui refusez d'assister au bonheur dé vos amis!

Le jeune homme tressaillit , salua et ne répondit rien.

— Allons, donnez -moi votre bras; remplissez une fois encore votre office par intérim. Vous serez la dernière de mes grandeurs.

Madame la Dauphine et Madame Louise se rencontrèrent au milieu de la cour. M. le Dauphin, M. le comte de Provence et M. le comte d'Artois accompagnaient Marie-Antoinette. Mariée depuis quelques mois seulement, la jeune Dauphine était alors l'idole de la France ; elle apportait avec elle tant d'espoir, tant d'avenir I elle était si belle, si bonne, si noble et si généreuse ! Qui eût ditNque les prophéties de Madame Louise à son père s'accompliraient si tôt et retomberaient sur cette tête chérie! Hélas! nul ne peut connaître la destinée. Combien en avonsnous vu de détruites qui semblaient inattaquables I Les desseins de la Providence sont grands !

Auprès des princes ses neveux, Madame Louise aperçut un homme dont la vue faillit lui enlever sa présence d'esprit. Madame la Dauphine, qui devina son trouble, l'attribua à la surprise de voir un hérétique à cette religieuse cérémonie.

— Mylord de Cumberland a demandé au roi la permission d'assister à votre vèture, ma chère tante, dit madame la Dauphine ; il va retourner auprès du roi son frère , et il veut pouvoir lui dire qu'il a vu ce qu'il y a de plus touchantjians

le monde : une princesse comme vous qui renonce à tout pour son salut.

— Que mylordsoit le bienvenu, répliqua la princesse qui avait eu le temps de se remettre. Trop heureuse si ce spectacle pouvait le ramener à la foi véritable!

Le cortège marcha alors vers l'église. Le nonce du pape, en habit pontificaux, précédé du grandmaltre des cérémonies et des évêques de l'assemblée du clergé, reçut les princes à la porte en leur présentant l'eau bénite, et les conduisit jusqu'aux prie-Dieu qu'on leur avait préparés.

L'église était garnie d'une double haie de gardes-du-corps. . Les évoques et le clergé séculier et régulier occupaient le chœur; les gens de la cour remplissaient la nef. Un profond silence régnait dans l'assemblée, et la gravité du spectacle tenait tous les esprits dans une attente religieuse, lorsque Tévèque de Troyes monta en chaire. Le son de sa voix manifesta bientôt les sentiments qui pénétraient son cœur. En un instant l'impression se communiqua, son auditoire s'attendrit avec lui , et bientôt chacun essuya ses larmes, excepté la courageuse princesse qui les faisait couler.

Le discours fini , Madame Louise répondit avec fermeté aux diverses demandes qui sont d'usage en pareille circonstance, elle s'absenta un instant et reparut aussitôt dépouillée de ses pompes ; puis elle s'avança vers madame la Dauphine pour recevoir de ses mains le voile et le manteau religieux. La jeune princesse en les lui présentant se sentit tellement attendrie qu'elle ne put prononcer une parole.

Mais le moment qui frappa le plus l'assemblée, ce fut celui où Madame Louise, étendue sur la cendre , fut couverte du drap mortuaire. Ce spectacle, plus éloquent encore que le discours qui venait d'être prononcé, remua tous les cœurs. Un stoglot ou plutôt un effroyable cri partit au milieu du silence, et un jeune homme fut emporté évanoui hors de l'église. La douleur était si générale que cet incident fit peu de sensation; les regards étaient fixés sur la chapelle des carmélites, qui venait de s'ouvrir pour recevoir leur nouvelle sœur. Lorsque le rideau retomba, lorsque la grille se referma, lorsque cette noble femme se fut ensevelie vivante dans ce tombeau, chacun éprouva un sentiment de tristesse affreux. La foule s'écoula sans bruit,

comme après une cérémonie funéraire : on eût dit que les assistants emportaient un regret personnel.

Pour Madame Louise, retirée dans sa cellule, elle essaya de rendre grâce au ciel ; mais après bien des efforts, elle Testa courbée sous le poids d'une pensée déchirante.

— Mon Dieu! s'écria-t-elle , pardonnez-moi et secourez-moi ! je Faime encore.

Le marquis de Sancerre fut ramené à l'hôtel du duc de Langeville dans un état alarmant. Il eut plusieurs mois de souffrances attribuées par les médecins à la fatigue qu'il avait prise en fréquentant trop assidûment le jeu de paume et l'académie. Il ne démentit pas cetffe opinion, et, après sa guérison complète, il obtint enfin du roi et de M. son père la permission de commander le régiment de Normandie.

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