‹ Madame Louise de FranceChapitre 20 sur 44 · UN ANGE DE PLUS AU CIEI · texte numérisé non relu

UN ANGE DE PLUS AU CIEI

De graves événements s'étaient écoulés depuis dix-sept ans. Madame Louise n'avait pas quitté sa retraite, mais elle avait vu mourir Louis XV et un nouveau règne succéder à celui de son père. Ce fut pour elle une douleur profonde que de ne pouvoir assister Mesdames dans les soins qu'elles donnèrent aux derniers instants du monarque. Cette douleur se renouvela dans toute sa force lorsque les cloches de la basilique lui apprirent que les restes de son père arrivaient à leur dernière demeure. Il fut impossible de lui en épargner l'impression, si affreuse pour son cœur filial. Le danger de Mesdames, après la mort du roi, dont elles avaient gagné la maladie, lui causa d'étranges angoisses ; elle se reprochait presque de n'avoir pas partagé ce danger, de n'avoir

pas violé la règle pour secourir Fauteur de ses jours. Dieu la délivra de cette nouvelle inquiétude en sauvant ses sœurs chéries et en les rendant à la santé.

Une autre perte vint briser son âme; ce fut celle de Marie. La pauvre enfant ne put supporter le froid rigoureux des hivers duXarmel; elle ne se plaignit pas; le grand exemple d'abaégation qu'elle avait sous les yeux lui donna du courage, mais ses forces là trahirent, et elle mourut glacée comme un jeune oiseau arraché de son nid. Madame Louise la pleura amèrement. Son isolement devint entier, car une autre affec- - tion , bien chère aussi, lui fut arrachée, et avec de cruelles circonstances.

Le marquis de Sancerre, après avoir passé quelques mois à son régiment, reparut à la cour, mais ce n'était plus le même homme. L'espièglerie de sa jeunesse avait fait place à la gravité; il se faisait méchant, il s'étudiait à tourner au mal les nobles inclinations que la nature lui avait accordées ; on eût dit qu'il avait une vengeance à exercer contre le ciel. Il n'allait jamais à Saint-Denis, malgré les instances de sa famille, et ne s'informait même pas de la

princesse à laquelle il avait semblé si dévoué autrefois.

Lorsque le marquis de La Fayette partit pour l'expédition d'Amérique, en 4775, il demanda au roi^ la permission de raccompagner. Cette démarche jeta la cour dans un étonnement complet. M. de Sancerre s'était constamment montré l'ennemi ardent des idées démocratiques ; personne rie comprit comment il se décidait à aller combattre ses principes. Il répondit à un ami qui lui en faisait l'observation.

— Je ne vais point me battre pour des idées, mais pour des balles.

"La duchesse de Langeville, au désespoir, supplia Madame Louise d'écrire quelques mots à son tilleul afin de le détourner de ce dessein; il n'attendit pas cette lettre et partit avant de l'avoir reçue. Un an après, son valet de chambre revint seul; il apportait à la pauvre mère les dernières volontés de son fils. Cette lettre d'adieu en renfermait une à l'adresse de la sœur Thérèse de Saint - Augustin , jadis Madame Louise de France, avec la prière instante de ne pas repousser les supplications d'un mourant et de lire jusqu'à la fin cette confession tardive. La car-

mélite, plus soumise à la règle qu'aucune de ses compagnes, demanda l'autorisation à ses supérieures, et ouvrit l'enveloppe devant le duc de Langeville, qui lui avait apporté lui-même ce testament de son fils unique, mort avant trente ans. Voici ce qu'il contenait :

« Vous croyez que je suis un ingrat, Madame, vous croyez que j'ai oublié vos bontés pour l'enfant élevé sous vos yeux, pour le jeune homme inconsidéré auquel vous avez prodigué tant d'indulgence. Oh ! vous ne savez pas ce qu'il m'en a coûté de laisser accuser mon cœur ! C'est afin de me débarrasser de ce supplice que je suis allé chercher la mort, je ne pouvais acheter trop cher le droit de vous ouvrir mon âme et de me justifier. Écoutez-moi donc, Madame, et pardonnez. A quoi bon vous rappeler mon caractère passé, ma gai té, mon insouciance, vous les connaissez comme moi? J'acceptais si joyeusement la vie que je n'en sentais pas le poids. Tout à coup, un malheur affreux tomba sur ma tête; au moment où je m'y attendais le moins, je vous perdis. La première phrase que vous prononçâtes dans le parloir de Saint-Denis m'apporta une

funeste lumière. Je sentis un déchirement tel, qu'il me sembla avoir brisé mon existence. Je compris alors que je vous aimais, que vous seriez mon seul amour, et je ne trouvai pas la force de vous dire un mot. Depuis cette époque je ne vous aperçus qu'une fois, ce fut pour assister à votre sacrifice, ce fut pour voir tomber vos cheveux, pour voir disparaître votre beauté sous un voile de bure, pour vous voir couchée sur la cendre et couverte du suaire des morts. Je ne pus supporter cette épreuve; je faillis mourir réellement, moi, vous le savez. Quand on m'eut rendu à la santé, je voulais oublier et vous et cette passion insensée qui devait me perdre, puisque l'objet de cette passion avait disparu du monde. Le cloître n'est-il pas un tombeau. Je demandai des distractions à tout ce qui m'entourait ; j'en cherchai à la cour, à mon régiment, dans l'étourdissement des fêtes, dans l'amour même. Je fus aimé, je m'efforçai d'aiiqer aussi sans pouvoir y réussir. Il n'y avait qu'une seule personne sur la terre que je pusse adorer, c'était vous. Votre angélique pureté, votre noblesse de cœur, plus grande encore que votre haute position, avaient gâté pour moi les autres femmes; elles me semblèrent petites, fausses, souillées en les comparant à mon idole. Alors le

découragement s'empara de moi, j'appelai la mort, je la voulus à tout prix, je suis allé la chercher dans le seul lieu où je pusse la rencontrer honorable, je l'ai trouvée. Mes forces s'épuisent. On vous portera avec cette lettre la croix de diamants que vous m'avez donnée; on vous la remettra couverte de mon sang, car elle ne m'a quittée ni dans la vie ni dans la mort. Maintenant, Madame, vous savez tout, je ne crains pas votre colère, le culte que je vous portais était si pur I Je me suis interdit votre présence pour que vous ne fussiez pas offensée même d'un de mes regards! 0 Madame! ô ma marraine ! envoyez votre bénédiction au pauvre mourant; ne lui refusez pas vos prières, ne lui refusez pas une larme : il a tant souffert! Adieu! Vous qui êtes forte, consolez ma mère, et ne lui dites jamais pourquoi je meurs! »

Cette longue lettre, écrite d'une main tremblante, avec des caractères à peine lisibles, était, en effet, accompagnée d'une croix de diamants souillée de taches sanglantes. La princesse se mit à genoux et pria pour cette âme égarée. Mais il arriva à son imagination une pensée affreuse d'égoïsme, une pensée qui prouve combien notre nature est impar-

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faite, quelque épurée qu'elle soit. En face de la mort de ce jeune homme, après le regret d'avoir été la cause de sa perte, elle sentit un autre regret qui la porta de plusieurs années en arrière et effaça en un moment toutes ses pénitences.

— On pouvait donc m'aimer !

La repentante princesse expia cette faute par bien des remords. Mais cependant elle ne se la pardonna pas. Le sort du malheureux Sancerre avait quelque chose de si touchant, que, malgré sa rigidité de principes, elle le pleura et le recommanda au Seigneur. Les âmes tendres ont toujours un pardon ! c'est si doux de pardonner!

Madame Louise, ainsi que je viens de le dire, vécut dix-sept ans dans sa retraite. Elle parvint enfin au terme du voyage au moment où l'horizon politique se rembrunissait et où des maux de toutes sortes allaient fondre sur sa famille et sur la France. Ces maux qu'elle avait prévus, ce châtiment qu'elle avait annoncé, ce furent le pieux Louis XVI, la noble Marie-Antoinette qui les subirent, eux qui ne les méritaient point; mais Dieu l'a dit dans sa colère :

« Les fautes des pères retombent sur les enfants! »

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Les derniers moments de Madame Louise furent comme sa vie; elle ferma les yeux au milieu de ses religieuses, dans cette cellule qu'elle avait préférée à un palais.

— Mon Dieu ! dit-elle, vous n'avez point accepté mon sacrifice; il n'était pas assez pur, sans doute; des motifs trop humains l'avaient dicté. Recevez donc mon âme et sauvez la France!

Le duc de Cumberland se maria, en 1775, à la comtesse d'Irnham; ce fut un mariage d'amour bien plus que de politique. Georges III le laissa parfaitement libre, et tout porte à croire qu'il ne se fût point opposé même à une mésalliance ; sa diplomatie le voulait ainsi. La comtesse de Maulieu le comprit alors, mais il était trop tard; elle ne se pardonna jamais d'avoir perdu par sa coquetterie une si brillante position. Madame Louise savait ce mariage, mais depuis longtemps déjà la grâce avait été la plus forte. Sa mort ne fut donc troublée par aucun fantôme, excepté les craintes de l'avenir pour ceux qu'elle laissait derrière elle.

Cet ange remonta au ciel le 22 décembre 1787.

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