MADEMOISELLE DE BLOIS
Un jour du mois de décembre 1679, un beau soleil étincelait sur les tentures et* sur les corniches dorées d'un magnifique salon au château de Saint-Germain; deux jeunes filles^ dansaient, avec toute la folie de leur âge, une grave chacone du siècle précédent. Elles chantaient en mesure un air monotone et bizarre, sur lequel elles réglaient leurs j>as et les figures assez peu gracieuses que leur indiquait une vieille femme assise dans le coin de la chambre.
— On relevait sa robe comme cela, n'est-ce pas, Mimi Dupont? demandait la plus jeune des danseuses.
— Oui, Mademoiselle, et vous avez autant de grâce que feu la reine-mère lorsqu'elle traversait ainsi la grande galerie. Hélas! il me semble que je la vois encore! '
— Mais, madame Dupont, interrompit l'autre jeune fille, est-ce que dans les bals de la cour il n'y avait ni menuet, ni passe- pied, ni courante, à cette époque ?x
— Non, mon enfant, c'est Sa Majesté le roi actuel qui a bouleversé tout cela dans sa jeunesse. Il mit à la mode les entrées de ballet dans ses fêtes de PIle-d'A-
mour. Madame la duchesse, votre mère, y a figuré bien des fois avant d'être une sainte, Mademoiselle, et Votre Altesse lui ressemble comme deux gouttes d'eau.
— Cette bonne Dupont a connu tous les personnages de la cour depuis cent ans, continua en riant celle des jeunes filles qu'on n'appelait pas Votre Altesse.
— Depuis cent ans! C'est de votre âge! il vous semble que j'ai cent ans! Vous croyez n'arriver jamais à être aussi vieille que moi. Vous y viendrez, mademoiselle de Rechecourt, et plus vite que vous ne pensez encore.
— Mon Dieu! que c'est laid la chacone, Mimi Dupont! s'écria la princesse, n'as-tu rien autre, chose à nous montrer?
— Oh! si, Mademoiselle, je sais les passes de la fameuse quadrille, exécutée après la Fronde, devant la feue reine-mère, par la grande Mademoiselle et mesdemoiselles de Mancini ; elles étaient menées par le comte de Fiesque, le chevalier de Rohan, et messeigneurs les princes de Condé et de Conti.
— Ma cousine de Montpensier danse si singulièrement !
— Aujourd'hui, Mademoiselle, elle n'est plus jeune ; mais alors, c'était une belle princesse, je vous assure : on disait qu'elle épouserait Sa Majesté, ou Monsieur pour le moins.
— C'était avant ses amours avec M. de Lauzun? reprit mademoiselle de Blois en éclatant de rire.
— Ne vous moquez pas,, Mademoiselle, répliqua la vieille femme en hochant la tête, et priez Dieu qu'il préserve Votre Altesse d'un pareil malheur.
— Cela n'arrive qu'aux vieilles princesses, Dupont,, les jeunes on les marie à de beaux princes, qui les adorent. Elles deviennent reines et elles sont parfaitement heureuses.
— Le ciel et la Vierge vous entendent, Mademoi- ' selle! je les prie tous les jours à cette intention I
— Merci, Mimi Dupont, merci; toi et maman Col-
bert, vous%me parlez toujours de même : vous me feriez peur, si Rechecourt ne me consolait pas. Que peut-il donc m'arriver?
— Votre Altesse et mademoiselle de Rechecourt ont la même ignorance de la cour et du monde. Madame Colbertet moi nous savons, car nous avons vécu.
— Et longtemps! continua mademoiselle de Rechecourt du même ton doctoral.
— Ne vous moquez pas de moi, encore une fois, petite folle. Laissez-le venir ce temps. '
— En attendant, Dupont, montre-nous ta quadrille de la grande Mademoiselle.
La' vieille femme se plaça alors au milieu du salon et commença une suite de passes et de révérences auxquelles il était impossible de rien comprendre. Elle chancelait à chaque instant, à la grande joie des jeunes filles qui riaient aux larmes et battaient des mains, jusqu'à ce que madame Dupont se laissât tomber presque suffoquée sur son tabouret.
— Je fais là un étrange exercice à soixante-dix ans, murmura-f-elle, et Votre Altesse se joue...
— Ma bonne Dupont, interrompit la princesse en lui prenant les mains pour la faire lever, pardonne-y moi et repose-toi dans un fauteuil, je le veux.
— Mademoiselle est trop bonne, c'est trop de bonté, disait la pauvre femme tout attendrie , je suis bien heureuse de l'amuser un moment.
— Non, non, repose-toi et ne me parle plus, te voilà tout essoufflée. Rechecourt, qu'allons-nous devenir à présent? Si maman Colbert venait nous chercher, nous ferions un tour de parc : il fait si beau 1
— Madame Colbert est chez le roi depuis plus de deux heures, Mademoiselle.
— Si longtemps ! Qu'y a-t-il donc ? Est-ce que le roi m'en voudrait d'avoir dit tout haut hier dans la galerie que ce petit duc du Maine était affreusement boiteux?
— Mais aussi, Mademoiselle, pourquoi répéter cela?
4 x LA PRINCESSE DE CONTI
— Parce que cela est vrai.
— Mademoiselle oublie donc que M. le duc du Maine est Penfant chéri de Sa Majesté , le frère de Votre
— Mon frère ? s'écria la princesse avec une impétueuse hauteur, cela n'est pas vrai, Dupont, je n'ai qu'un frère et c'est le duc de Vermandois.
— Monsieur le duc du Maine est aussi votre frère, Mademoiselle, ainsi que vous fils du roi Louis XIY.
— Et de la marquise de Montespan, qui a un mari ; ces enfants-là ne peuvent être légitimés comme le duc de Vermandois et moi.
— Le roi peut tout, Mademoiselle.
— Comprends-tu, Rechecourt, cette obstination? Je sais ce que je dis apparemment
. En ce moment madame Colbert ouvrit la porte. Les deux jeunes filles se précipitèrent au-devant d'elle, et la princesse Fem brassa.
— Maman, dit-elle, menez-nous sur la terrasse, nous n'y trouverons pas grand monde à cette heure et cela nous dispensera des révérences.
j — Nous ne sortirons pas aujourd'hui, Mademoiselle. J'ai à vous parler par les ordres du roi.
i- Par les ordres du roi? Maman Colbert, c'est donc très-sérieux! Cela ne peut-il se remettre à demain?
— Non, je dois transmettre votre réponse à Sa Majesté ce soir.
— Allons! puisqu'il le faut. Et Rechecourt!
— Mademoiselle de Rechecourt rentrera chez elle, avec madame Dupont.
— Est-ce que nous n'irons pas au jeu ?
— Si, Mademoiselle ; mais* avant de s'y rendre, Votre Altesse deyra voir Sa Majesté dans son cabinet.
— - Pendant que je vais causer, Rechecourt, occupetoi de nos toilettes, je veux être fort belle.
— Soyez tranquille, Mademoiéelle, vous trouverez tout préparé.
Madame Colbert approcha un fauteuil à la princesse
et prit une chaise à ses côtés. La jeune fille s'établit dans son*siége, comme un oiseau au fond de son nid; elle tâcha de donner à ses traits charmants une granité inaccoutumée lorsqu'elle dit :
— Je vous écoute, Madame.
— Ma chère enfant, permettez-moi de vous donner ce nom, Mademoiselle, car je vous ai élevée et je vous aime comme si vous étiez ma fille. Nous voilà dans la plus grande circonstance de votre vie; mais avant que de m'expliquer, je veux jeter un regard en arrière et mettre sous vos yeux des circonstances très-connues de vous , et qu'il est essentiel de vous rappeler afin que vous en sentiez l'importance. Vous savez de quel sang vous êtes née, vous savez quel amour Louis XIV eut pour votre illustre mère, vous savez quels liens l'unissaient à la reine, et que, si vous êtes la fille du plus grand roi du monde, vous êtes aussi celle de mademoiselle de La Beaume Le Blanc, duchesse de La Vallière.
— C'est bien, c'est bien, je n'ai pas oublié cela, interrompit avec impatience mademoiselle de Blois; mais vous n'ajoutez pas que je suis fille légitimée de France.
— Vous et M. le duc de Vermandois, vous avez été déposés entre mes mains, j'ai remplacé près de vous celle qui ne pouvait vous avouer, et j'espère que vous n'sCvez pas eu à vous plaindre de mes soins et de ma tendresseu
— Non, non, ma chère maman, tous avez toujours été la meilleure des mères, et je vous en garderai une éternelle reconnaissance.
— L'heure est venue où la volonté du roi va vous enlever à ma sollicitude. Vous allez être mariée.
— Je vais être mariée, moi!
— Oui, Mademoiselle; quoique bien* jeune encore, votre auguste père veut qu'il en soit ainsi.
— Et moi je ne le veux pas, répliqua la princesse une larme dans les yeux; je ne veux pas me marier.
• -- Mademoiselle, c'est Tordre du roi. D'ailleurs le parti est si brillant, si inespéré !
— Vous me semblez bien modeste pour moi, Madame;* à quel parti mademoiselle de Blois, légitimée de France, ne peut-elle pas aspirer? d'ailleurs, quel que soit ce parti, je le refuse.
— Encore une fois, Mademoiselle, Vôtre Altesse ne pense pas à ce qu'elle Tient de répondre; Sa Majesté l'ordonne, le consentement de la famille royale est donné, celui de madame la duchesse de La Vallière aussi, on n'attend plus que le vôtre.
— Et pourquoi m'avoir consultée la dernière ?
— On n'a pas supposé que vous eussiez une objection à faire:
— Je n'en fais pas, je refusé.
— Que Votre Altesse se charge donc d'en instruire le roi et M. le prince de Conti.
— Quoi! que dites-vous, maman ColbeTt? le prince de Conti!
— Certainement; c'est lui que Votre Altesse doit épouser.
La jeune fille devint rouge. comme une cerise, baissa les yeux et se tut; puis elle prit une adorable mine d'embarras, elle allongea sa petite main jusqu'à celle de madame Colbert, et, souriant à demi, elle ajouta :
— Je n'oserai jamais dire non en face de mon père et à mon cousin de Conti.
Madame Colbert baisa la main de son élève.
— • Permettez-moi donc, Mademoiselle, d'être la première à saluer Votre Altesse Sérénissime.
Mademoiselle de Blois demeura rêveuse pendant quelques minutes; tout à coup elle releva fièrement sa belle tête, la secoua en arrière et, se regardant dans la glace.
— Je serai princesse de Conti, sa femme! dit-elle,* alors je n'aurai plus les yeux rouges comme aujourd'hui, car je ne pleurerai plus. C'est que je Faime depuis longtemps, chère maman Colbert.
— Nous le savions, Mademoiselle, et voilà pourquoi tout à l'heure je ne le nommais point ; c'était une épreuve de votre constance.
— Oli ! ma constance, elle est éternelle, interrompit la princesse avec une fermeté enfantine, rien ne me fera changer; hors lui, j'aurais refusé tout le monde. Ce matin si Recheoourt ne m'avait pas forcée à danser, je pleurerais encore. Et quand nous marions-nous?
— Ce soir, avant le jeu, les accords auront lieu dans le cabinet du roi, et on annoncera ensuite cette union à la cour.
— Ma bonne maman, il faut que je sois éblouissante.
— Vous le serez, Mademoiselle, je.vous parerai, pour la première fois, des pierreries de votre sainte mère. Je vous remettrai l'écrin qui m'a été confié par elle lors de sa retraite aux Carmélites. Sa Majesté m'en a également donné d'autres, et m'a commandé de vous faire faire un habit et un corps de jupe de la plus grande magnificence.
— Avez- vous vu M. le prinoe de Conti? maman. — - Oui, Mademoiselle, il est transporté de joie.
— Et Monseigneur?
— Monseigneur aime tant Votre Altesse ! il a fait mille offres de service à M. son cousin, et a répété plusieurs fois qu'il avait ce mariage pour très-agréable et que rien ne saurait lui plaire davantage.
— - Allons m'habiller, maman; je ne dois pas faire attendre. A propos, reprit-elle en riant aux éclats, Madame doit être furieuse; elle qui ne me parle jamais, de peur de déroger. .
— Madame se tait devant le roi.
— Qu'aurait-elle à dire? Je n'épouse pas mon cousin de Chartres. Vous allez faire venir Rechecourt à ma toilette; il me tarde de lui annoncer tout cela. Elle y sera, n'est-ce pas?
— Sans doute. N'esfc-elle pas toujours votre confidente?
— J'espère qu'on ne nous séparera pas, je vais de-
mander au roi de la marier et de la nommer ma dame d'honneur.
— Elle est un peu jeune pour cela, Mademoiselle, contentez-vous de la prendre parmi vos filles.
— Mais, maman, elle est de mon âge; je vais avoir seize ans, et Ton me marie.
— Mademoiselle de Rechecourt n'est pas la fille d'un grand roi, Mademoiselle.
La princesse s'était déjà levée et passait dans son cabinet de toilette, gaie et heureuse comme on Test à son âge; elle ne voyait de l'existence que le beau côté, et le chemin s'ouvrait à elle semé de couronnes fraîchement cueillies. Avec l'insouciance de la jeunesse, elle les foulait aux pieds sans les ramasser : c'est ainsi que nous faisons toutes, jusqu'à ce que nous couvrions de nos larmes les fleurs que nous avons dédaignées; mais elles ne renaissent pas sous ces ktrmes, il ne nous reste que des débris.
Mademoiselle de Blois était, ainsi que je viens de le dire, fille de Louis XIV et de mademoiselle de La Vallière. Les amours de cette sensible et malheureuse femme sont trop connues pour que j'en rappelle ici les circonstances. Tout le monde sait avec quelle passion elle aima le roi, avec quelle modestie elle porta sa faveur, avec quel repentir et quelle abnégation elle entra aux Carmélites, où elle vécut de longues années dans la pénitence et les austérités. Sa fille était certainement la personne la plus complètement belle qu'il y eût à cette cour de France, où toutes les femmes.étaient belles.
Sa grâce enchanteresse, la régularité de ses traits, la souplesse et la perfection de sa 'taille, jointes à une physionomie ravissante, ne le cédaient qu'à l'élégance de ses manières et à la majesté de son port. Elle avait pris de ses parents ce qu'ils avaient de mieux. On retrouvait chez elle le regard tendre et mélancolique de la douce Louise de la Miséricorde, et toute la vivacité, toute la grandeur de ce monarque qui domina l'Europe
pendant quarante ans. Ses cheveux blonds tombaient en boucles ondoyantes sur son col de cygne, et le feu de ses yeux noirs ne connaissait point de rival. Son esprit brillant et animé, son caractère bouillant et orgueilleux, la profondeur de ses impressions, la rendaient propre à inspirer et surtout à ressentir des sentiments exaltés. Fière, exclusive, quoique bonne et généreuse, elle avait en elle les germes de nos malheurs les plus certains, un cœur passionné et une imagination ardente.
Confiée depuis sa naissance à madame Colbert, elle n'avait reçu d'elle que de bons enseignements et d'excellents principes; elle la chérissait presque àPégal de sa véritable mère, éloignée d'elle d'abord par sa position à la cour, ensuite par sa retraite. Le roi avait pour mademoiselle de Blois une préférence bien justifiée, et qu'il conserva toute sa vie. Un de ses plus grands désirs était de la marier près de lui et d'une manière brillante. Madame Colbert s'aperçut de l'inclination réciproque de son élève et de M. le prince de Conti. Elle en prévint Louis XIV, qui se hâta de profiter de cet avis. Malgré l'opposition de la famille royale et des princes du sang, il parvint à arranger ce mariage, en promettant une grosse dot et de nouveaux honneurs.
Il fit à sa fille naturelle les mêmes avantages qu'à une fille légitime de France épousant un souverain, avec la différence que les sommes accordées furent réellement payées aux jeunes époux, ce qui n'arrivait presque jamais dans les alliances étrangères. Il donna cinq cent mille livres de pierreries et cinq cent mille écus d'argent comptant. Il était question à la même époque du mariage de M. le Dauphin avec une prin* cesse de Bavière. C'était M. Colbert dé Croissy, frère du ministre, qui négociait à Munich cette union tant attendue. La cour tout entière s'agitait; on allait former une maison à la nouvelle Dauphine et à madame la princesse de Conti : il y avait des chances pour beaucoup d'ambitions.
En entrant dans son cabinet, la première chose qui frappa les yeux de la belle fiancée, ce fut un habit et un corps de jupe en or brodé en perles et en rubis. L'éclat de cette étoffe ne peut se rendre. Mademoiselle de Rechecourt l'admirait en silence et comme éblouie d'une magnificence pareille.
— Mais, Madame, que portera donc mademoiselle de Blois le jour de ses noces, si on la pare ainsi pour les accordé? s'écria-t-elle en s'approchant de madame Colbert.
— Madame la princesse de Conti aura ce jour-Jà des vêtements blancs, Mademoiselle. D'où vient donc votre étonnement? il ressemble presque à de l'envie.
La jeune fille poussa un gros soupir et leva les yeux au ciel, sans oser répondre ; elle aurait donné sa vie pour porter un jour, à la face de tout Saint-Germain, une semblable toilette. Chez certaines femmes, la vanité et la coquetterie sont plus puissantes que les passions.
— Voici la clé d'un coffre envoyé par Sa Majesté, Mademoiselle; ce n'est qu'une faible partie des diamants qui vous sont destinés, continua madame Colbert. Voici également l'étui qui renferme les bijoux laissés par madame la duchesse de La Vallière.
— Ma mère ! interrompit la princesse, oh ! donnez, Madame, je veux me parer aujourd'hui de ce qui vient de ma mère. Le roi le trouvera bon, j'en suis sûre.
Elle ouvrit la boîte avec empressement. Sur le devant elle aperçut une lettre.
— Qu'est-ce que cela? demanda-t-elle.
— Cet écrin est tel que me Ta remis madame la duchesse; je ne me suis pas permis de l'ouvrir. Si Votre Altesse veut me confier ce papier, je lui dirai ce qu'il renferme.
1 — L'écriture de ma mère! c'est une lettre de ma mère! vous n'avez pas besoin de la lire, Madame, vos fonctions de gouvernante s'arrêtent devant l'autorité maternelle, je pense.
LA PRINCESSE DE CONTI il
Dana ce moment mademoiselle de Bk>is avait toute la fierté, toute la hauteur de Louis XIV, madame Colbert en fut interdite et s'inclina sans répondre,
— Je veux rester seule pour lire cette lettre ; passez dans ma chambre, Mesdames, je vous rappellerai..
La jeune fille devenait femme, l'enfant devenait princesse, le sang royal bouillait dans ses veines.
Mademoiselle de Blois s'approcha de la fenêtre, car le jour commençait à baisser, elle s'assit sur un pliant et ouvrit ce papier 7 mouillé peut-être des larmes d'une sainte. Elle lut :
« Ma fille, ma bien-aimée fille, vous dont j'ai tant » pleuré la naissance, vous dont je vais expier la ten- » dresse par une pénitence de toute ma vie, j'ai reçu » votre dernier adieu, je ne vous reverrai plus que » sous l'habit de carmélite : à dater de ce jour, je ne
* suis plus votre mère. Vous lirez ces lignes dans le » moment le plus solennel de votre vie, lorsque votre » père vous aura choisi un époux digne de oe qu'il » vous a faite, vous serez donc en âge de me eom-
* prendre. Mon enfant chéri, soyez toujours sage, gar- » dez-vous des passions, gardez- vous d'aimer ainsi que » j'ai aimé, moi! Oh! pardonnez la tache dont vous » êtes souillée, pardonnez-moi d'avoir été faible, d'a-
* voir été tendre, d'avoir été votre mère. Si vous sa- » viez de combien de larmes, de combien de remords » j'ai payé ce bonheur, cette honte! Dieu vous garde » de l'apprendre jamais!
> Respectez et honorez le roi, il vous a comblée de » bienfaits, il vous a reconnue pour sa fille; vous n'y » aviez aucuns droits, par la faute que j'avais commise. » Soyez pour la reine une servante dévouée; tâchez de » lui faire oublier qui vous êtes et ce qu'elle a souffert » de ma coupable liaison. Vous devez également le » respect à. tous les princes, à toutes les princesses du » sang, à Monsieur, à Madame en particulier; ils veu- > lent bien vous admettre à leurs côtés, soyez-en re- » connaissante.
12 LA F$INCES8E DE GONTI
» Monseigneur le Dauphin m'a promis, pour vous et » pour votre frère, ses bontés et sa protection. Votre » frère, ma fille, c'est à vous que je le recommande. » Malgré son jeune âge, mon cœur a deviné les dan- » gers qui fermentent dans son sein : il ne se soumettra » à aucun joug, il se croit fils du roi aussi bien que le » Dauphin de France'; je vous en supplie, veillez sur » lui, enseignez-lui l'obéissance et l'humilité.
» N'ayez jamais ni jalousie ni haine contre les en- » fants de madame de Montespan, ce sont vos frères, » ce sont les enfants du roi comme vous. Restez toujours bonne et affectueuse envers eux, vous serez » ainsi plus agréable à votre auguste père.
» Je ne puis prévoir l'alliance à laquelle vous êtes » destinée. Quefle qu'elle soit, du moment où Sa Ma- » jesté l'aura choisie pour vous, montrez-vous recon- » naissante et obéissez'. Remplissez vos devoirs; suivez » l'exemple de la reine, que vous devez imiter, vénérer » avant tout. Si vous sentiez s'éveiller en vous des mou- » vements coupables, oh ! ma fille, hâtez- vous de fuir, » hâtez-vous de mettre entre vous et le démon la tar- » rière de la religion. Vous voyez par mon exemple où » conduisent ces funestes sentiments. •
» Adieu, ma bien-aimée Louise, adieu vous que je
> ne devrais plus aimer et que j'aimerai toute ma vie.
> Recevez la bénédiction de votre mère, soyez heu- » reuse, soyez innocente et gardez-moi dans votre ten- » dresse la place que j'y ai toujours occupée. Quand je » pense à vous, à votre frère, je ne me trouve pas assez » détachée des choses de ce monde, mais j'espère que » Dieu me le pardonnera, puisque je me sépare de ce » qui m'est cher. »
La princesse, en lisant cette lettre, répandit d'abondantes larmes. Le sacrifice de sa mère lui apparût t alors pour la première fois dans sa force. Elle se demanda si elle aurait ainsi le courage d'abandonner le monde, d'abandonner surtout le prince auquel elle devait être unie,et son être se révoltait contre cette pensée.
— Demain, se disait-elle, j'irai voir ma mère, j'irai la rassurer en lui avouant mon amour, elle ne craindra rien pour moi, puisque je vais appartenir à celui que j'ai choisi moi-même.
Ses regards encore humides se portèrent sur récrin ouvert et resplendissant de mille feux. Au milieu Se trouvait un portrait du roi, entouré de magnifiques diamants. L'attention de la princesse se concentra sur ce portrait où la beauté de Louis XIV était admirablement représentée .
— Il était donc ainsi lorsque ma mère l'aima. Je conçois bien son amour. Il ressemble au prince : ce sont les mêmes traits. Oh ! cette image ne me quittera plus !
Mademoiselle de Blois rappela madame Colbert et ses femmes, et commença sa toilette. Le désir de plaire effaça bientôt de son esprit tous les nuages, elle ne songea plus qu'à se parer, et, pendant un instant, elle oublia même son amour.
Heureux âge où les passions, s'oublient pour8 des caprices!
La fille de Louis XIV sortit des mains de ses filles de chambre d'une beauté à éblouir les yeux. Elle se mira avec orgueil dans une grande glace de Venise et ne put s'empêcher de sourire à son charmant visage. Madame Colbert l'embrassa avec transport en la trouvant si charmante, et mademoiselle de Rechecourt répétait, en la regardant marcher : Quelle taille I quelle taille!
— Nous allons donc chez le roi, maman!
— Oui, Mademoiselle, Sa Majesté attend Votre Altesse à six^heures.
— Adieu, Rechecourt, je te retrouverai dans la galerie.
— Oui, Mademoiselle, répondit en soupirant la jeune fille.
La princesse traversa les appartements qui séparaient le sien de celui du roi, au milieu d'une foule empressée. Chacun se récria sur sa beauté; le bruit de son mariage s'était répandu, elle entendait de tQutes parts des bénédictions et des concerts de louanges, et
son émotion était si vive lorsqu'elle entra dans le cabinet royal, qu'elle avait peine à se soutenir. Louis XIV était seul, il s'avança au-devant de sa fille et l'embrassa, puis il resta quelques minutes à la contempler en silence. Le médaillon qu'elle portait au cou, les pierreries dont elle était couverte et qu'il reconnut parfaitement, lui rappelèrent sans doute la seule femme qu'il eût réellement aimée. Il embrassa de nouveau mademoiselle de Blois en disant d'une voix émue :
— Ma fille I ma chère enfant !
La jeune fille oublia aussi la majesté du roi, l'étiquette, la grandeur dont il était environné, et se jeta a son cou en murmurant tout bas :
— Mon père! mon père 1
Ce fut peut-être une des seules fois t de sa vie où ce monarque altier laissa voir les sentiments qui l'animaient; aussi ne fut-il pas longtemps à se remettre.
— Calmez-vous, mon enfant, dit-il, asseyez-vous là et écoutez-moi.
La princesse, guidée par son instinct d'obéissance et de respect, essuya ses yeux et se plaça sur un tabouret, mais le mouvement précipité de son sein montrait son agitation, elle contenait ses sanglots et baissait les yeux afin de ne pas rencontrer ceux de son père.
— - Madame Colbert vous a instruite de ma volonté, ma fille?
— Oui, Sire.
— Vous savez que j'ai promis votre main au prince de Conti.
— Oui Sire. '
— Vous savez ce que je fais pour ce mariage, à cause de vous d'abord, et puis à cause de M. le prince, qui m'a demandé ces avantages pour son neveu, et je n'ai pas voulu lui rien refuser.
— Je le sais, Sire.
— Cette alliance vous convient-elle, n'avez- vous aucune objection à mç faire? Donnez- vous votre consentement ? i
Mademoiselle de Blois suffoquait. Comme le dit madame de Sévigné : Son petit cmur ne pouvait contenir tant de joie; elle ne répondit que par des larmes.
— Allons, allons, reprit le roi en souriant» je vois bieo que ce mari ne vous convient pas et qu'il faudra vous en donner un autre.
— Oh I Sire, s'écria la princesse en pleurs» ne le croyez pas; je suis prête à vous obéir sur-le-champ.
— Vous aviez raison, madame Colbert, il est temps de finir ce joli roman : il tourne à l'excès, à ce qu'il me semble. N'ayez aucune crainte, ma fille, ma tendresse vous est connue, et je ne vous contrarierai jamais. Je tfaurçis pu me résoudre à vous donner pour époux un prince étranger et à vous éloigner de moi. J'ai besoin de vous voir, de vous savoir près de ma cour, et je ne m'accoututnerais pas à votre absence. J'espère que vous serez heureuse. Votre inclination, le mérite de notre cousin de Conti, l'amour qu'il a pour vous, me sont un garant de ce bonheur. Je n'ai pas besoin de vous rappeler vos devoirs, vous les connaissez, et je suis assuré que vous les remplirez tous.
La princesse baisa la main du roi.
— Vous irez voir votre mère demain, il est bon qu'elle sache ce que je fais pour vous, et c'est vous qui devez le lui apprendre de ma part. J'ai permis au duc de Vermahdois de paraître ce soir au jeu, j'ai levé la pénitence que je lui avais infligée, et j'espère qu'il ne me mettra plus dans le cas de le condamner encore.
— Merci, merci, mon père. Je vous promets pour lui qu'il ne s'y exposera plus.
— La reine et les princes vont se rendre ici, je n'ai P$s besoin de vous dire ce que yous devez à la reine et aux princes, Mademoiselle.
La princesse baissa la tête, un éclair de fierté brilla d*ns ses yeux, Louis XIV s'en aperçut et il sourit de uouveau. Cette ressemblance de sa 'fille chérie avec son propre caractère flattait à la fois son cœur et son amour-propre.
16 v LA PRINCESSE DE CONTI
— Je vous ai donné pour dame d'honneur la comtesse de Buri, c'est une personne pieuse et parfaitement honnête, très-capable de vous diriger. Elle a vécu en dehors des intrigues et des déportements. Vous aurez aussi des dames du palais et plusieurs filles : je veux que votre maison soit s^r un grand pied.
— Sire, interrompit mademoiselle de Blois, me serat-il peïmis de vous demander une grâce?
— Qu'est-ce que c'est, mon enfant?
— J'ai une amie, une compagne, mademoiselle de Rechecourt, élevée avec moi chez madame Colbert, je désirerais la placer parmi mes filles d'honneur?
— Je ne veux pas vous séparer d'une personne qui vous est agréable. Nous nous occuperons plus tard de la marier.
En ce moment on entendit du. bruit dans les anti* chambres, les deux battants s'ouvrirent, et on annonça :
— La reine! '