LE JEU DU ROI
Le roi se leva vivement et alla au-devant delà reine, à laquelle il prit respectueusement la main. Pour mademoiselle de Blois, elle se tint debout, immobile, dans une attitude de crainte et d'humilité si gracieuse, qu'où ne pouvait s'empêcher d'en être attendri. Le roi s'avança vers elle, tenant toujours Marie-Thérèse par la main. La jeune princesse salua en baissant les yeux, et attendit ainsi le bon plaisir de la reine.
*- Madame, dit Louis XIV, permettez-moi de vous demander vos bontés pour une petite personne qui va épouser mon cousin de Conti. Elle aura l'honneur de vous appartenir, et je réponds en son nom qu'elle ne négligera rien pour avoir le bonheur de vous plaire. Elle est très-jeune, elle a besoin de conseils et d'exemples ; elle rie peut faire mieux qu'en suivant les vôtres, et elle les suivra.
— Je suis disposée à vous être agréable, Sire, et la princesse de Conti peut compter sur mon intérêt et mon affection; elle fait partie de votre famille, et vous savez que j'aime ce qui appartient à Votre Majesté.
La reine détacha alors de son bras un admirable bracelet de diamants, valant des sommes immenses, et le passa elle-même au bras de mademoiselle de Blois. La princesse se pencha pour baiser la robe de Marie- Thérèse ; mais la reine la releva avec une bonté touchante et Pembrassa. Elle aperçut en ce moment le médaillon que la fille de madame de La Vallière portait au cou; elle pâlit et s'appuya sur le bras du roi. Que de larmes il y avait eu pour elle dans ce bijou ! quels souvenirs il lui rappelait! Louis XIV comprit cela, et, baisant la main de la reine :
— Merci, Madame, merci, dit-il d'une voix émue.
Cette petite scène n'avait eu pour témoin que madame Colbert, laquelle se tenait respectueusement à l'autre bout du cabinet. Mais tout le monde à la cour connaissait l'angélique douceur de Marie-Thérèse et ce qu'elle avait eu à souffrir des infidélités de son. mari. A cette époque-là même, le roi n'avait pas moins de trois maîtresses, qui se disputaient le pouvoir, les unes ouvertement, telles que madame de Montespan; les autres d'une façon hypocrite, telles que madame de,Maintenon, cette femme à laquelle la France dut tant de malheurs et le grand monarque tant d'abaissement. Quant à mademoiselle de Fontanges, cette belle poupée sans esprit et sans conséquence , elle aimait avant tout le faste, et demandait de l'or afin de le ' répandre à pleines mains et de satisfaire ses fantaisies.
Le roi appela le gentilhomme de service, il donna ordre qu'on introduisît M. le Dauphin et la famille royale, rassemblés dans la pièce voisine, en attendant la cérémonie des accords.
Monseigneur, fils du roi, Dauphin de France, entra le premier, conduisant Madame, Charlotte de Bavière, seconde femme de Monsieur, frère de Louis XIV. Le Dauphin avait une admirable tête, sur un corps grossier; ainsi que le disait "son père, il avait la bonne grâce dy\m prince allemand. Son caractère, comme
son physique, manquait de grandeur. Quoiqu'il eût de la bonté, du courage, et mênie une certaine intelligence, il n'eût jamais continué le règne du grand roi. Son défaut principal, incompatible avec toute espèce de dignité, c'était le commérage. Il aimait à causer, à savoir les propos, il les répétait et en riait avec ses familiers. Son père ne lui accordait'ni considération nî confiance. Il lui donnait à peine entrée dans le conseil ; et, excepté le droit de sa naissance qu'il ne pouvait lui enlever, il n'écoutait pas plus ses avis qu'il ne croyait en ses lumières. Monseigneur venait en ce moment de quitter son gouverneur, le duc de Montaitsier, et allait épouser très-incessaminent une princesse de Bavière.
Monsieur, frère du roi, qui suivait Madame et M. le Dauphin, tient fort peu de place dans cette histoire. Son caractère et sa vie sont appréciés de tout le monde. ' Madame, plus connue sous le nom de la Palatine, a laissé de nombreux volumes de lettres qui prouvent ce qu'il y avait en e^le de morgue allemande, d'esprit, de bonté et de brusquerie en même temps. Elle n'était ni belle, ni agréable, et sa physionomie de mauvaise humeur ne s'animait jamais qu'en racontant les hauts faits et les grandes alliances des princes ses aïeux.
Mademoiselle de Montpensier marchait ensuite avec le grand Condé, ce héros sans égal, oncle de M. le prince de Conti, fiancé de mademoiselle de Blois, accompagné de son fils, M. le duc de Bourbon, et de sa belle-fille, madame la duchesse. Puis venaient M. le prince de Conti lui-même, son frère, M. le prince de La Roche-sur- Yon, les enfants de Monsieur, M. le duc de Chartres et mademoiselle de Valois, ceux de M. le duc de Bourbon, tous bien jeunes encore, et enfin le àue de Vermandois, frère de mademoiselle de Blois et, ainsi qu'elle, enfant de Louis XIV et de la duchesse de La Vallière.
Parmi ces augustes personnages, trois seulement doivent nous occuper ici, c'est-à-dire M. le prince de
Conti, M. le prince de la Roche-sur-Yon et le duc de Vermandois; les autres ne passeront dans ce récit que comme une galerie de portraits. De cette cour où tout était grand, à commencer par le monarque, rien n'est indifférent ^ans doute; mais il faudrait une autre plume que/ la mienne pour raconter ces merveilles. Madame de Sévigné, avec son charmant esprit, son style /de grande dame, sa légèreté de bon goût, nous en donne une parfaite idée. Pour connaître ce siècle, il faut la lire et la relire souvent; elle nous initie dans les secrets, dans les iûtrigues; on la voit au milieu des fêtes de Versailles, on entend ces causeries dont les acteurs s'appelaient La Rochefoucault, Bossuet, Féneion, Racine, Corneille, Lafayette et Montespan; on sait les habitudes et les pensées de chacun, et quand on jette ensuite un coup d'oeil sur la société actuelle, le regret vous prend au cœur, on sent amèrement combien nous avons dégénéré.
M. le prince de Conti n'avait pas plus de vingtun ans. Il était petit et mince; son visage, un peu trop coloré peut-être, avait beaucoup de charmes, sans régularité; ses yeux brillaient d'intelligence, quoique pour un observateur le feu en semblât plutôt léger que solide. Une sorte de nonchalance dans sa tournure lui donnait Pair indolent, et une grande timidité lui imposait une gaucherie qu'il perdait en se s,entant parfaitement à son aise. La suite des événements fera connaître son caractère, inutile à développer ici.
M. le prince de La Roche-sur-Yon devint plus tard ce héros plein de bravoure, ce prince accompli, auquel le trône de Pologne fut offert sans intrigue et sans la moindre démarche de sa part. Il n'était alors qu'un enfant passablement espiègle, dont l'ardeur se révélait par folies, et dont les mille sarcasmes annonçaient l'esprit vif et pénétrant. Le grand Condé, devinant l'avenir, préférait ce neveu aux autres, et le chérissait presque à l'égal de M. le duc de Bourbon, son fils.
Le duc de Yermandois Suivait les princes, ses cou-
LA princTesse de conti 21
sins, et les suivait en homme qui ne se croit pas à sa place. U avait alors dix-neuf ans, et rien n'était plus parfaitement beau que sa taille et son visage. Il ressemblait beaucoup à sa sœur; seulement l'expression de leurs traits restait complètement différente. Chez la princesse, tout était grâce, folie, jeunesse et gaieté ; chez le prince, la réflexipn* la mélancolie, poussées jusqu'à la souffrance, l'abattement même, tempéraient cette jioble physionomie; et si parfois un éclair sortait de ses yeux noirs, la colère allumait cette flamme. Impétueux, ardent, brave, généreux et fier, il nç pouvait supporter aucun joug, aucune contrainte. Seul entre les princes, il osait résister au roi, qui, pour cette raison, se sentait éloigné de lui. Use jeta dans des débauches aussi nuisibles à sa santé qu'à sa réputation, et cela pour oublier, disait-il, les dégoûts dont on l'abreuvait sans cesse. Sa pieuse mère avait bien deviné cette nature indomptable, et souvent sa tendresse s'effraya de l'espèce de fatalité empreinte sur ce front superbe. Ce jour-là il venait à la cour, après un exil de quelques semaines. Le roi lui avait pardonné ses dernières folies, en faveur du mariage de mademoiselle de Blois. Loin d'en être reconnaissant, il maudissait la nécessité de paraître à cette cérémonie derrière les cadets de la branche de Condé, lui fils de Louis XIV, lui frère du Dauphin de France. Aussitôt que le roi l'aperçut il l'appela :
— Tespère, Monsieur, lui dit-il, que vous ne me ferez pas repentir de mon indulgence, et que vous sentirez comme vous le devez l'honneur que vous recevez aujourd'hui.
Le jeune homme s'inclina profondément et ne répondit pas. Lorsqu'il retourija à sa place, il était "pâle comme un linge, et le sang coulait de sa lèvre qu'il avait mordue avec rage.
— Madempiselle de Blois est très-reconnaissante de ce que vous faites pour elle, mon cousin, continua le roi en s'adressant à M, le prince; elle accepte vos pro-
positions, et nous signerons les articles très-incessamment Je vous leoommande cette jeune personne, Madame, ajouta-t-il en se retournant vers madame la duchesse ; permettez qu'elle soit souvent avec vous et qu'elle profite de vos bons exemples : à son âge on en a besoin.
— Je suis trop flattée de ce que vous voulez bien me demander, Sire. Ma cousine est sûre de mon amitié.
— Et vous, mon cousin, vous aurez pour elle la bienveillance qu'elle mérite, n'est-il pas vrai?
— Sire, répondit le grand Condé, vous savez combien j'ai de joie de cette alliance.
Madame fit une grimace : le roi s'en aperçut et rougit.
— Mademoiselle, dit-il en prenant la main de sa fille et en la conduisant lui-même vers la princesse, demandez à Madame son intérêt pour vous.
Madame fut forcée de rendre par une inclination de tête la révérence profonde qu'elle recevait. Les yeux de mademoiselle de Blois pétillaient de malice; elle aimait cette petite vengeance sans en comprendre la portée. La Palatine murmura quelques paroles inintelligibles, et, se retournant vers Monsieur, qui souriait d'un air agréable :
— N'avez-vous pas de honte, poursuivit-elle tout bas, de souffrir ces indignités!
Le roi l'entendit, mais comme de coutume il n'osa rien dire. Madame avait son franc parler à la cour, elle ne connaissait pas de frein; et, sur le chapitre des bâtards, elle se montrait impitoyable. Tout ce qu'on pouvait obtenir d'elle, c'était une apparence de politesse, presque toujours démentie.
— Nous allons maintenant nous rendre au jeu, reprit Louis XIV, et annoncer aux courtisans cet heureux mariage. *
L'auguste réunion se leva, et, le roi en tête, marcha vers la galerie où les tables étaient disposées. Le visage du roi était rayonnant, il racontait à chaque per-
LA PRINCESSE DE GONTI ÎS
sonne la joie qu'il avait de marier sa fille, tel qu'un bon bourgeois, suivant l'expression de madame de Sévigne. A l'exempte du maître, chacun se montrait heureux', et on l'était réellement. Mademoiselle de Blois et M. le prince de Oonti étaient fort aimés; d'ailleurs, à cette époque, où la famille royale était la famille de tout le monde, les événements qui s'y passaient avaient de l'écho dans les cœurs. L'égoïsme ne "régnait point comme maintenant. On se félicitait mutuellement du bonheur arrivé au monarque ; il semblait que tous ses sujets en avaient leur part. Hélas! nous sommes bien loin de là aujourd'hui !
lies parties s'arrangèrent : mademoiselle de Blois , trop jeune pour y être admise, resta près de madame la duchesse et reçut les compliments qu'on s'empressa de lui offrir. Mademoiselle de Rechecourt l'avait rejointe et écoutait avidement les récits de ce qui venait de se passer dans le cabinet du roi.
— Oui, Rechecourt, oui, j'ai parlé de toi, tu seras la première de mes filles jusqu'à ce qu'on te marie, et alors tu deviendras ma dame d'atours; tu n'es passasses . respectable pour être une dame d'honneur : c'est la' comtesse de Buri qu'on m'a donnée, la connais- tu?
— «Oh! Mademoiselle, quelle bavarde! elle est venue un jour chez madame Colbert, et a parlé trois heures durant.
— Tant mieux, elle nous racontera des histoires.
— Mademoiselle, prenez pitié de M. le grince de Conti, qui vous regarde là-bas et qui n'ose pas approcher.
— Oh I qu'il ose donc, Rechecourt, est-ce que je n'en serai pas plus heureuse que lui !
En disant ces mots, elle regarda aussi son fiancé, et dans ce coup d'œil, le prince trouva du courage. Il vint auprès d'elle; bientôt ils oublièrent tout ce qui les entourait, même mademoiselle de Rechecourt, qui ne les oubliait pas et qui ne perdit pas un mot de leur conversation.
Depuis un instant, des éclats de voix inaccoutumés en ce séjour de l'étiquette, se faisaient entendre autour d'une table de lansquenet occupée par quelques jeunes seigneurs, entre autres par M. le prince de La Roche-sur-Yon et le duc de Vermandois. Le roi fronçait le sourcil ; mais, comme il était dans un jour de clémence, il ne donnait pas d'autre marque de mécontentement. Enfin un : J'ai encore perdu! jeté par le duc de Vermandois d'une façon par trop bruyante, attira l'attention même des amoureux.
— C'est mon frère, dit mademoiselle de Blois, il va se compromettre de nouveau. Je vous en supplie, Monsieur, allez le chercher de ma part, qu'il vienne sur-le-champ : voyez combien le visage du roi se rembrunit, il le renverra en exil !
M. le prince de Conti se leva sur-le-champ, s'approcha du duc de Vermandois, et lui glissa dans l'oreille ce dont il était chargé.
— Je vous remercie, Monsieur, répondit le duc; veuillez répondre à mademoiselle de Blois que je ne puis quitter le jeu en ce moment.
— Venez, je vous en conjure, mon cousin, je ne retournerai pas vers elle sans vous.
— Encore une fois cela est impossible.
— Eh bien! je tiendrai votre jeu.
— C'est différent alors) et je vous le laisse. Soyez tranquille, vous ne le garderez pas longtemps.
M. le duc de Vermandois remit les cartes entre les mains du prince, et se rendit auprès de sa sœur.
— Mon frère, lui dit-elle, je vous demande en grâce de ne point faire de bruit. Il faut si peu de chose pour irriter le roi, et vous savez combien il est sévère dans ce qui touche à l'étiquette. Du silence donc, ou vous vous perdez encore.
Les beaux traits du jeune homme s'animèrent» il regarda sa sœur d'un air hautain.
— Mon Dieul ma belle petite sœur, que vous importe? n'allez- vous pas être mariée, princesse du sang?
n'aurez-vous pas la palme de la beauté et de l'élégance? Jouez, amusez- vous, soyez heureuse, et laissez-moi me gouverner à ma guise.
— Mon frère, mon frère, interrompit la princesse, croyez- vous que je ne vous ailne pas ?
— Vous m'aimez, Louise, .répliqua le duc ; cela estil vrai? y a-t-il au monde quelqu'un qui m'aime?
Les yeux du jeune homme tombèrent par hasard sur mademoiselle de Rechecourt et rencontrèrent les siens. Il trouva dans ce visage quelque chose de si ému, une telle surprise, qu'il en resta étonné lui-même et l'examina longuement.
— Vous demandez si je vous aine, Monsieur? continua mademoiselle de Blois avec une mine boudeuse adorable. Rechecourt, dis-lui donc si je l'aime et si je parle de lui.
— Son Altesse est injuste pour Mademoiselle, répondit Rechecourt en baissant les yeux ; nous parlons de M. le duc de Vermandois presque autant que de M. le prince de Conti.
Y avait-il une intention dans le nous qu'avait employé la jeune fille? M. le duc de Vermandois en douta apparemment, car il reprit :
— Si je pouvais le croire, je serais moins malheureux : cela est-il, bien sûr, Mademoiselle, parlez-vous de moi avec ma sœur?
— Monseigneur doit croire Son Altesse.
. — Eh bien ! s'il en est réellement ainsi, Louise, j'irai chez vous demain matin. Madame Colbert vous permettra de me recevoir.
— Oh ! venez, venez, monfrère. Nous avons tant de choses à nous dire! et si vous le voulez, nous irons aux Carmélites ensemble, la duchesse sera heureuse de nous voir.
— Cela est convenu. Je vais délivrer mon cousin de Conti, il trouve notre entretien trop long, et vous aussi peut-être.
— - Monseigneur va jouer encore I s'écria étourdiment mademoiselle de Rechécourt. ;
— Tu as raison, mignonne; s'il était tout à fait aimable, il chercherait M. le prinoe de Conti et ils reyiendraient tous les deux près de nous.
— Le voulez-vousî poursuivit le jeune prince en regardant mademoiselle de Rechécourt.
La princesse répondit pour elle, sans s'apercevoir de ce petit manège.
— Oh! oui, oui, je le veux.
M. de Vermandois retourna au lansquenet, appela son futur beau-frère, et refusa de prendre place de nouveau. M. le prince de Conti se retrouva avec bonheur à côté de sa fiancée; mademoiselle de Rechécourt restait -seule derrière la princesse, le duc de Vermandois s'approcha d'elle et recommença la conversation :
— Quel est donc ce jeune seigneur de si bonne mine, qui se tient debout près de la chaise de Monseigneur? demanda mademoiselle de Blois à son cousin de Conti.
— C'est le comte de Clermont-Chatte : il part demain pour l'Inde, chargé d'une mission auprès du gouvernement de ce pays.
-£- La cour y perdra. Peu de courtisans sont aussi bienfaits.
— Et aussi spirituels. C'est un émule de Chaulieu, -de La Fare; il fait des vers et cause comme madame
de Thianges. Aussi son absence de deux ans laissera bien des veuves inconsolables.
— Qui se consoleront dans huit jours, mon frère, ajouta M. le prince de La Roche-sur- Yon, qui survenait.
— Se console-t-on donc ainsi quand on a perdu celui qu'on aime?
-r- Ma cousine, vous apprendrez plus tard ces choses-là et d'autres, continua M. de La Roche-sur- Yon. La princesse regarda quelques instants encore le
comte de Clermont-Chatte, et n'en parla plus. Une demi-heure après, le roi se leva et donna ainsi le signal du départ.
— Vous viendrez demain, n'est-ce pas, mon frère?
— Demain, je vous le promets.
Ces mots, échangés rapidement entre mademoiselle de Blois et le jeune duc, ne furent entendus que de mademoiselle de Rechecourt. Tous les yeux étaient fixés sur Sa Majesté, qui, avant de se retirer, se retourna vers sa fille et lui fit de la main un signe amical. C'était le comble de la faveur; aussi chacun s'empressa-t-il de nouveau autour de la future princesse de Contû Monseigneur, qui l'aimait fort, vint aussi jusqu'à elle lorsqu'il eut fini son jeu. Il adressa quelques phrases affectueuses à M. le prince de Conti, sans rien dire au duc de Vermandois, dont l'embarras devint visible.
— Monseigneur, murmura mademoiselle de Rechecourt, contenez- vous, je vous en conjure; quel chagrin vous feriez à Mademoiselle, si votre mécontentement éclatait f
Cet avertissement calma sur l'heure le jeune glorieux; il releva la tête, etse sentit appuyé sur une force invincible.
— Merci, Mademoiselle, merci pour ma sœur et pour moi.
Madame la duchesse quitta la galerie lorsque le roi et la reine furent rentrés dans leurs appartements; mademoiselle de Blois dut en faire autant, non sans avoir promis à son fiancé de le voir le lendemain de bonne heure.
Quand les jeunes filles furent retirées efrque madame Colbert les eut laissées seules, la princesse dit*£ son amie : . . v
— As-tu compris quelque chose à cette histoire du comte de Clermont-Chatte, et que signifie cette plaisanterie de M. le comte de LaRoche-sur-Yon?
— Mademoiselle sait combien le prince est étourdi
et léger. Je n'ai pas plus compris que Son Altesse ce qu'il a voulu dire.
— Tu as causé longtemps avec mon frère, n'est-il pas vrai qu'il est charmant?
— Oui, Mademoiselle.
— Et bien malheureux! Quel caractère! oh! ma mère avait raison. Et Monseigneur qui ne l'aime pas !
— Et Monseigneur sera lç maître un jour, Mademoiselle.
— Voilà pourquoi cela m'effraie tant. Enfin nous raisonnerons Vermandois demain. Rechecourt, tu viendras avec nous aux Carmélites. /
— Si mademoiselle le permet...
— Sans doute, je ne veux pas que tu me quittes. Maintenant couchons-nous et dormons si c'est possible. Quapt à moi, j'aurai bien de la peine, j'ai tant de choses dans la tête !
— Et tant de bonheur, Mademoiselle, répondit madame Dupont, qui présidait au coucher de la princesse. Le bonheur est un mauvais oreiller; il réveille plus encore que le chagrin.
— Bonsoir, bonsoir, Mimi Dupont, répliqua la jeune fille. Va te reposer, et demain matin éveille-moi de bonne heure. M. le prince de Conti viendra, et il faut que je m'habille.
On ferma les rideaux et la porte, et mademoiselle de Rechecourt rentra chez elle, après avoir dit adieu à madame Dupont. Aussitôt qu'elle fut seule, elle se jeta sur une chaise et fondit en larmes.
— Oh ! mon Dieu ! s'écria-t-elle, qu'elle est heureuse, Mademoiselle ! elle est princesse, elle se marie, elle a des diamants, des perles, des habits magnifiques. Tout le monde la respecte et la chérit. Et moi, pauvre fille, sans amis, sans parents, sans fortune, personne ne songe à moi, personne ne m'aime. Personne ne m'aime, répéta-t-elle avec une expression étrange, un autre a dit cela ce soir, un autre qui est aussi riche et prince. Il n'est donc pas plus heureux que moi !
Elle tomba dans une profonde rêverie, et resta de la sorte une demi-heure, sans s'apercevoir que sa lumière s'éteignait et que l'obscurité régnait autour d'ejle. Tout à coup elle se leva en secouant sa belle chevelure, ralluma à la flamme du foyer plusieurs bougies autour de sa toilette, et se regarda longtemps dans une glace. Peu à peu sa physionomie redevint sereine, un sourire erra sur ses lèvres, elle essaya sur son front un bandeau de perles fausses, son plus beau bijou cependant.
— J'en aurai de fines un jour! continua- t-elle avec un indicible orgueil.