‹ Madame Louise de FranceChapitre 44 sur 44 · LA FIN DK TOUT · texte numérisé non relu

LA FIN DK TOUT

En rentrant au château, le comte demanda la permission de prendre congé de Monseigneur, ayant de repartir pour Paris, où des affaires pressantes l'appelaient. Le prince lui fit dire qu'il pouvait se mettre en route. M. de Clermont monta sur-le-champ en voiture et fit courir ses chevaux au galop. Arrivé à son hôtel, il s'enfernja dans sa chambre et se mit à réfléchir. Il chercha dans son cœur les sentiments qui le dominaient et il fut forcé de s'avouer à lui-même que son amour pour la princesse subsistait dans toute sa force. Cette vengeance même, tout affreuse qu'elle était, prouvait combien elle l'avait aimé, combien elle avait été blessée de son infidélité. Il ne pouvait s'empêcher d'espérer en elle et s'attendait à être rappelé à chaque minute. La prudence se fit entendre cependant ; il prépara sqs plans de défense ; il prit une résolution ferme de sauver son honneur de cet écueil, quoiqu'il pût en arriver, et se trouva un peu plus tranquille.

De son côté, madame la princesse de Conti, remise de son émotion, partit également pour Paris, où elle

apprit le départ de M. le prince, retourné à Chantilly depuis la veille. Elle attendait la décision du comte, et tremblait qu'il ne retirât sa parole, tout en craignant de la lui voir accomplir. 11 lui aurait semblé plus digne d'estime s'il avait suivi son projet, et/ainsi que toutes les femmes, elle désirait la réhabilitation de celui qu'elle avait aimé, qu'elle aimait encore. Elle songea aussi à son défenseur inconnu : elle se rappela le moyen de * communication qu'il lui avait été donné et se rendit le soir à la Comédie-Française, portant à sa coiffure le nœud de pierreries. De retour à Phôtel de Conti, elle y trouva un billet contenant ces mots.

« Demain, à six heures du matin, on viendra pren- '

dravos ordres chez votre suissç. »

Elle traça sur un morceau de papier :

— « Surveillez-le, sachez ce qu'il veut faire et rendez-m'en compte. »

Elle attendit toute la journée : aucune nouvelle nelui parvint. Elle avait promis d'être le lendemain à Versailles. Elle' devait voir le roi, lui annoncer le mariage qu'elle avait résolu, en obtenir la grâce du comte, ainsi qu'elle s'y était engagée. Il lui fallait se mettre en route sans avoir rien appris. A Sèvres, un courrier rejoignit son carrosse, remit un billet à son écuyer et retourna bride vers Paris avec 1* même promptitude. La lettre à peine cachetée n'avait que deux lignes.

— « Attendez jusqu'à demain à midi pour voir Sa » Majesté : à cette heure votre vengeance sera accom- » plie ou yous aurez perdu celui qui vous aime le » plus au monde. Ne cherchez à rien savoir, à rien » empêcher : les précautions sont prises, tout serait » inutile. »

Ce même jour à cinq heures, M. de Clermont-Chatte étant seul dans son cabinet de Sèvres, on lui annonça

la visite d'un étranger qui insistait avec force pour être admis près de lui.

— Je suis occupé, répondit le comte, je ne puis recevoir personne.

— C'est ce que nous avons dit à ce monsieur. Il prétend qu'il vient justement parler à M. le comte de l'affaire qui l'occupe, et pour preuve il nous a donné son nom : M. Dunois.

— M. Dunois! voilà qui est étrange! Faites entrer. Un homme d'une grande taille, avec une immense

perruque, noire comme de l'encre, fut introduit. Le comte le salua froidement et le pria de s'asseoir. • — A quoi dois-je l'honneur de votre visite, monsieur? lui demanda-t-il.

— Monsieur, je viens vous rendre un service.

— Un service à moi I Je n'ai besoin d'aucun service.

— Je vous demande pardon, monsieur, car vous êtes dans un grand embarras, et vous remercieriez beaucoup celui qui vous en retirerait.

— Monsieur, seriez-vous M. Voisin, par hasard? L'inconnu ne put s'empêcher de sourire.

— Non, monsieur, je ne suis pas M. Voisin : pourtant je suis aussi sorcier que lui et je vous en fournirai la preuve.

— Je serais curieux de la recevoir, monsieur; je l'attends.

— Eh bien, monsieur le comte, vous avez donné une parole qui vous pèse. Vous craignez et de la tenir et de la fausser. N'est-ce pas vrai?

— Après, monsieur.

— Après? Je trancherai, moi, le nœud gordien, et je vous dirai : vous n'épouserez pas mademoiselle de Rechecourt, parce que je vous le défends.

— Que signifie cela, monsieur, et de quel droit?...

— Du droit d'un homme que vous avez mortellement offensé, qui vous demande raison et qui vous tuera si Dieu est juste.

LA PRINCESSE DE CONTI i 297

— 11 y a une erreur sans doute, monsieur, car je ne vous connais pas.

— Vous me connaîtrez tout à l'heure. En attendant, je vais vous prouver que je vous connais, moi. Vous vous êtes fait aimer d'une princesse belle et pure, jusque-là irréprochable. Foulant aux pieds les préjugés de son rang, elle est descendue jusqu'à vous, elle s'est abandonnée avec une confiance aveugle et un amour sans bornes; elle que mille hommages entouraient, elle adorée de tous, elle vous a choisi entre tous. Vous l'avez récompensée par une action infâme : vous l'avez trahie, vous avez livré à une créature sans foi et sans honneur son secret, qui peut, qui doit se répandre dans tout Paris. Nierez-vous cela, monsieur?

— J'admire les précautions de madame la princesse de Conti : elle a des spadassins à gages pour faire exécuter ses ordres, c'est très-prudent.

— Madame la princesse de Conti n'est pour rien dans tout ceci, monsieur : elle ignore ma démarche, je suis venu de mon plein gré.

— Dans tous les cas, elle vous a instruit d'une chose qu'elle et moi nous connaissions seuls.

— Elle ne m'a instruit de» rien, j'ai tout vu, tout entendu. Je vous ai suivi au château près de Saint- Denis; j'étais à Meudon, caché sous la charmille, derrière le pavillon.

— Par son ordre, sans doute ?

— Par le mien. Vous ignorez ee que c'est que la puissance d'un homme dont la volonté est dirigée sur un seul point, lorsqu'il n'a pas d'autre pensée, lorsque les ressources ne lui manquent pas, lorsqu'il est conduit par les plus grands moteurs de ce monde, la vengeance et l'amour; lorsque, surtout, il n'a rien à perdre ni rien à craindre.

— Je ne vous comprends pas. Eïi effet, monsieur, si c'est la vengeance que vous cherchez, Son Altesse Sérénissime en a inventé une auprès de laquelle toutes

les autres doivent pâlir. Attendez qu'elle soit accomplie au lieu de vous y opposer.

— C'est justement ce à quoi je ne consentirai jamais. Vous n'épouserez pas cette fille, personne ne l'épousera : elle ne peut avoir ni mari ni famille. Il faut qu'elle expie le mal qu'elle a fait, les morts qu'elle a causées.

— Je vous assure, monsieur, qu'en m'épousant, tous vos souhaits pour elle eussent été remplis, répliqua le comte avec un amer sourire.

— Son mari! son mari! répéta l'inconnu en se levant comme un furieux; elle, la femme d'un autre! oh! périssent mille fois plutôt et moi et tous les hommes du monde!

M. de Clermont le regarda étonné : il reprit sa place.

— ' Mais causons de sang-froid, monsieur, continuat-il. Vous avez compris ma résolution; je suis déterminé à empêcher, par tous les moyens possibles , votre mariage : le plus simple est, je crois, de nous couper la gorge. Quels sont vos armes, le lieu, l'heure, vos témoins? Les miens sont M. le chevalier de Lorraine et M. le comte Kinski, noble polonais.

— Voilà, sans doute, des témoins fort respectables, monsieur ; mais cela ne suffit pas à l'honneur que vous voulez bien me faire»: il me faudrait encore savoir...

— Savoir mon nom? Voilà une lettre du chevalier de Lorraine qui s'engage à vous le faire connaître au moment du combat. Il vous assure en outre que vous pouvezjaccepter ma proposition sans déroger à votre noblesse. Vous reconnaissez son cachet et son écriture?

M. de Clermont lut la lettre.

— J|Monsieur,Jla maison de Clermont est de celles qui savent garder le rang qu'elles tiennent de leurs ancêtres ; si demain, sur le champ clos, M. le chevalier de Lorraine me révèle un nom auquel le mien puisse être accolé sans rougir, je suis à vos ordres; autrement, non.

— Cela est entendu, monsieur, je n'en demande pas davantage. À demain donc, à six heures du matin, au bois de Vincennes.

— J'y serai, monsieur.

Madame la princesse de Conti, après avoir lu la lettre, donna ordre de retourner à Paris. Un mouvement dont elle n'était pas maîtresse l'y conduisait. Elle se croyait de la sorte plus près des événements; elle craignait, sans savoir pourquoi, et elle passa le jour dans des angoisses à la suite desquelles elle éprouva un besoin irrésistible de voir sa mère, de se confier à elle, de s'abandonner à ses conseils. Son âme était détendue, pour ainsi dire, à force de souffrance. Madame de La Vallière fut frappée de son changement et s'en effraya.

— Qu'avez-vous, mon enfant? lui dit-elle. Mon Dieu! mon pressentiment était- il vrai? Est-elle malheureuse?

— Je viens à vous, ma mère. Elle se jeta dans les bras de la duchesse en fondant çn larmes, les premières qu'elle eût versées depuis bien longtemps.

— Parlez-moi, ma fille, et ne craignez rien. Mettez votre cœur à découvert devant moi. Il est blessé, je le . vois, j'en sonderai les plaies, je les guérirai avec l'aide de Dieu; vous pouvez tout dire.

La princesse pleurait toujours.

— Vous n'osez pas, Louise, il faut vous aider. Vous avez Téternelle douleur des femmes : vous aimez, vous avez été faible, on vous a trompée. Je sais tout cela. J'ai été avertie que vous viendriez vers moi pour me l'avouer. Le même ami qui m'avait déjà prévenue Ta fait de nouveau. Mais il connaissait bien mal le cœur d'une mère, car il vous a recommandée à mon indulgence et à ma tendresse.'

— Cet ami m'est inconnu comme à vous, madame. Depuis plusieurs années il a été mon ange gardien, et il se cache toujours à ma reconnaissance.

~ Je prierai pour lui, mon enfant, Dieu le connaît.

Mais parlez-moi de votre état, dites-moi vos pensées, dites-moi vos chagrins.

— Oui, ma mère, je vous avouerai mes fautes et mes peines. Dans la position où je suis, vous seule pouvez m'entendre et me consoler. Ecoutez-moi donc et consolez-moi.

Louise de Bourbon raconta alors la longue histoire de son amour, comme elle l'avait fait au roi. Seulement, elle s'étendit davantage sur ses larmes que sur ses joies. Arrivée au dénoûment, elle hésita. La vengeance qu'elle exerçait, maintenant qu'elle la voyait avec plus de sang-froid , qu'elle la voyait de ce saint lieu où depuis vingt ans sa mère, trahie aussi par l'amour, expiait sa faute sans avoir songé à la vengeance : cette vengeance donc lui parut barbare, indigne d'elle; jelle en eut peur, elle en rougit.

— Je n'ose vous avouer jusqu'à quel point j'ai été coupable, ma mère, poursuivit-elle, vous allez me repousser loin de vous; car, au lieu de me repentir comme vous, j'ai offensé Dieu par des pensées de colère; j'ai cherché à punir celui qui m'avait pffensée, et cette punition doit rejeter sur moi l'infamie dont il s'est couvert.

— S'il en est temps encore, ma fille, réparez votre faute. Cherchons-en ensemble les moyens. Voyons, qu'y a- t-il, mon' enfant? ■ •

— ' La princesse confia à sœur Louise de la Miséricorde la parole qu'elle avait, arrachée par surprise au 'comte ; elle lui dit ce que mademoiselle de Rechecqurt était devenue ; elle ne lui déguisa rien enfin.

— Le démon de la jalousie vous a singulièrement conseillée, ma fille; il vous a conduite jusqu'au niveau de ceux que vous méprisez tant. Vous n'avez donc pas songé à ce que vous exigez du comte ? Vous avez donc assumé sur votre tête les malédictions de son avenir et celles da monde? Oh ! mon enfant I mon enfant! combien vous êjtes égarée!

Madame la princesse de Conti résista longtemps aux

douces paroles, aux discours maternels et chrétiens de la duchesse. Tout en reconnaissant ses torts, il lui en coûtait d'y renoncer. Elle ne pouvait se résoudre à pardonner cette poignante injure. L-idée de laisser sa rivale et son amant libres de tout lien , hpureux, croyait- elle; l'idée de les savoir réunis, se jouant d'elle et de sa douleur, révoltait son amour-propre. Elle eût voulu les anéantir, les mettre en poudre. Si elle eût eu, alors la puissance souveraine d'une Sémiramis, d'une Elisabeth, elle n'aurait pas résisté au besoin de punir d'une manière éclatante. Un regard de la sainte victime qu'elle avait devant les yeux amollit presque miraculeusement son cœur. Ce regard, plus éloquent que toutes les paroles, répondit à ses fureurs. Il disait:

— Vous ne voulez pas pardonner, ma fille ; et moi, n'ai-je pas souffert les mêmes tortures que vous ? Ne les ai-je pas endurées comme vous, non pas quelques mois, mais des années ? N'ai-je pas eu la force de faire grâce pourtant, de me repentir, de me jetef dans le sein de Dieu. Ainsi j'ai été consolée; ainsi le repos et. la quiétude sont descendus sur moi, ainsi j'ai retrouvé la tranquillité de ma jeunesse et l'estime de tous. Imitez-moi, ma fille, dans ce que votre rang vous permet de faire. Oubliez les injures, le Créateur oubliera vos fautes. Vous savez la«ublime prière : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nom ont offensés.

La jeune femme était à moitié vaincue, sa mère s'en aperçut et redoubla ses instances : elle se mit presque à genoux devant sa fille; elle la conjura avec des sanglots; enfin, la princesse se jeta dans les bras de sœur Louise en s' écriant :

— Je me livre à vous, ma mère, je ferai ce que vous m'ordonnerez.

— Le ciel en soit béni, mon enfant : il faut réparer le mal sans plus attendre. Ecrivez au comte que vous le relevez de son sentent; écrivez-lui que vous lui pardonnez, que vous obtiendrez sa grâce du roi, à la

seule conditionqu'il s'éloignera quelque temps delà cour et qu'il fuira votre présence. Quant à la malheureuse jeune fille, envoyez-lui un ministre de Dieu, tâchez de la rappeler au bien, employez toute votre activité, toute votre puissance à cette œuvre, vous y réussirez, je n'en doute pas. Ensuite, revenez à la vertu, à la prière : vous serez consolée, ma fille, vous serez secourue. Le ciel ne refuse jamais son appui à ceux qui le cherchent. Maintenant, écrivez, écrivez sur-le-champ.

— Je vous obéis, madame, je sens que vous avez raison. Pourtant me voilà livrée, sans défense, à cet homme, il en abusera.

La princesse envoya sur l'heure un de ses gens à l'hôtel du comte, qui se trouvait dans le voisinage. Il revint au bout de ppu d'instants, annonça que M. de Clermont-Chatte était sorti depuis six heures du matin, *et qu'il n'avait pas dit quand il rentrerait. Louise de Bourbon se rappela alors la lettre qu'elle avait reçue et l'inquiétude la saisit.

— Mon Dieu ! ma mère, qu'arrivera-t^il? Voyez ce billet de mon protecteur, que veut-il faire ? A midi je dois tout savoir, j'attendrai près de vous. Oh ! je le sens maintenant que je tremble pour lui: je sens que je l'aime encore !

Elle envoya dire à l'hôtel de Condé de porter aux Carmélites tout ce qui arriverait à son adresse, et attendit dans la prière et l'anxiété ce que Dieu déciderait de son sort.

Cependant, à l'heijre convenue, les six champions étaient réunis; ils se saluèrent en silence. Le chevalier de Lorraine prit la parole le premier, comme le plus élevé en rang et le plus instruit de l'affaire qui les réunissait.

— Messieurs, dit-il, je me suis engagé sur l'honneur à répondre de monsieur au comte de Clermont-Chatte, je suis prêt à le faire, mais cette communication doit être secrète, et M. de Clermont me donnera d'abord sa parole de gentilhomme de ne jamais la révéler.

Ces formalités remplies, le chevalier de Lorraine et le comte s'éloignèrent de quelques pas. A peine le prince lorrain eut-il prononcé un mot, qçe le gentilhomme poussa une exclamation de surprise. Le chevalier lui posa la main sur lé bras ; il se tut, se rapprocha de son adversaire, et lui dit en s'inclinant :

— Je reconnais, monsieur, que vous me faites honneur, et je suis prêt à vous donner satisfaction.

Les épées mesurées, on se mit en place et le combat commença. Les premières passes montrèrent une habileté presque égale entre les champions. Cependant, le comte se tenait sur la défensive, il n'attaquait pas. L'inconnu lui en fit l'observation.

— Ceci n'est point un jeu, monsieur, ajouta-t-il : un de nous deux doit mourir aujourd'hui. Je vous préviens que je profiterai de mes avantages, je vous préviens d'en faire autant.

Le comte porta plus d'attention à sa parade. Tous ses efforts tendaient évidemment à désarmer son ennemi : ir ne put y parvenir, mais il lui fit une blessure au bras. Celui-ci l'enveloppa de son mouchoir et demanda à continuer. Il semblait reprendre une nouvelle fureur; enfin, se précipitant sur M. de Clermont; au moment où celui-ci croyait, par une nouvelle feinte, arriver à le blesser encore, il lui passa son épée à travers le corps : le comte tomba sur le coup.

— Je vous remercie, messieurs, dit le vainqueur en essuyant son arme : chacun a rempli son devoir '.justice est faite.

Il les salua et retourna à son carrosse, suivi du seigneur polonais. Le chevalier de Lorraine lui demanda la permission de rester auprès du blessé.

On transporta le comte de Clermont chez lui dans un état désespéré; il gardait néanmoins toute sa connaissance. Il essaya de parler, mais des flots de sang s'échappaient de sa blessure : c'était un affreux spectacle. Son valet de chambre avait reçu la lettre de madame la princesse de Conti. Confident de leurs

amours, il demanda à son maître s'il désirait en savoir le contenu. Le comté lui fit signe de la lire; on s'éloigna, il rompit le cachet. Le pardon de la princesse, son retour à des dispositions meilleures, jeta une grande douceur sur ce moment suprême. Il reçut les sacrements de l'Église et mourut dans la soirée.

Son confesseur, chargé de ses derniers adieux pour la fille de Louis le Grand, trouva la princesse aux Carmélites, près de sa mère, qu'elle n'avait pas quittée. Le coup l'avait frappée là, dans le sein des deux asiles qui ne nous manquent jamais ici-bas, le cœur d'une mère et la bonté divine : il fut sensiblement amorti. Cependant la princesse s'attribuait, à tort peut-être, la mort de celui qu'elle avait aimé; elle crut a¥oir armé le bras de son meurtrier, et cette pensée 'déchirait son âme. Depuis lors sa vie changea complètement Livrée à^la dévotion la plus austère, elle renonça aux plaisirs et aux fêtes, sauf les obligations de la cour. Elle faisait de longues retraites aux Carmélites, où la douce voix de sa mère endormait ses remords. Elle n'entendit plus parler de son protecteur mystérieux, mais aussi depuis lors elle n'eut plus besoin d'être protégée. Le souvenir du comte resta le seul de sa vie : elle pria pour lui, elle espéra qu'il lui avait pardonné et qu'ils se rejoindraient dans le ciel.

Mademoiselle de Rechecourt passa en Angleterre, où elle vécut longtemps de la même manière jusqu'à ce que la petite vérole lui enlevât sa beauté et la forçât à la retraite. Elle disparut de la scène du monde, et le monde ne s'occupa plus d'elle. Longtemps après, madame la princesse de Conti reçut une lettre de cette jeune personne où elle lui demandait un généreux pardon : la princesse l'accorda sans hésiter : le ciel fit sans doute comme elle.

Le reste est de l'histoire : la mort de Monseigneur, celle de tous les petits-enfants de Louis XIV excepté Louis XV, arrivées presque coup sur coup, l'accusation de poison dont M. le duc d'Orléans fut victime,

la manière presque miraculeuse dont Louis XV fut sauvé par un contre-poison inconnu, tout le monde sait cela, je n'ai pas besoin de le raconter.

On commença à parler 'du masque de fer, à peu près à l'époque où se termine cette histoire. Les uns disaient que c'était M. Fouquet, ancien sous-intendant des finances, qui passait pour mort àPignerol. D'autres prétendaient que c'était un frère jumeau de Louis XIV, condamné à la prison pour éviter les guerres civiles. D'autres enfin assuraient que M. le. duc de Vermandois, sauvé miraculeusement à la guerre de Hongrie par un seigneur polonais, immensément riche, était resté caché plusieurs années sous un déguisement, mais qu'une indiscrétion ayant fait connaître au roi son existence , il n'avait pas voulu permettre que le jeune prince reparût à la cour, ayant donné autrefois un soufflet à M. le dauphin. Il lefitenfermer alors aux îles Sainte-Marguerite, avec ordre à son gardien de le tuer s'il cherchait à se faire connaître ou à s'échapper. Il mourut assez âgé à la Bastille.

Voilà les trois principales versions répandues. Il y en a eu bien d'autres. Laquelle était vraie? Y en avaitil une de véritable? C'est ce que, je ne me charge pas d'éclaircir. x

Tout ce qui regarde l'histoire du masque de fer est voué pour toujours au champ des conjectures : ce n'est peut-être qu'une fable convenue et mise en circulation par l'habile coloriste Voltaire. Qu'importe, au surplus ! histoire ou fable, peu de sujets excitent un intérêt* lussi puissant.

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