UN REPU DU COEUR
Mademoiselle Chouin s'était fait construire, dans leparc de Meudon, un pavillon de retraite entouré d'une enceinte réservée, garnie d'une grille dont elle seule avait la clef, où elle venait souvent passer ses journées et se livrer à ses occupations favorites lorsque la présence de Monseigneur ne la retenais pas au château. Elle en confia la clef à madame la princesse de Conti. . Celle-ci s'y rendit de bonne heure, le lendemain matin, accompagnée de madame Dupont, sur la discrétion de laquelle elle pouvait compter. Comme on le pense bien, le comte ne se fit pas attendre ; la gouvernante l'introduisit et se retira. A peine fut-il seul avec sa belle maîtresse, qu'il se jeta à ses genoux et donna les signes les plus violents du désespoir. La princesse le regardait, un sourire ironique sur les lèvres, et ne faisait aucun mouvement pour le relever.
— Vous ne m'aimez pas, madame; je lfc vois bien, v j'ai perdu à jamais votre confiance et votre estime.
— Vous jouez admirablement bien la comédie, monsieur; je ne vous connaissais pas ce talent-là. Il est
vrai que depuis quelque temps je découvre en vous tant de choses que j'ignorais!
— Vous raillez, madame, lorsque mon désespoir me tue. Mon Dieu! mon Dieu! quel malheur est le mien!
— Eh bien, monsieur, ainsi que vous le disiez hier, je ne vous condamnerai pas sans vous entendre. Qu'avez-vous à dire pour votre justification?
— Rien, rien absolument, madame : je suis un misérable qui vous ai trompée et que rien ne peut excuser, puisque j'avais l'inexprimable bonheur d'être aimé de vous.
Une chose singulière, c'est que le comte disait vrai. Quoi qu'en prétendent les romans, aucun homme n'est ni complètement bon, ni absolument mauvais; il ne se trouve pas dans le monde de caractères entièrement suivis. Rien n'est plus commun, en amour surtout, que ces revirements subits auxquels, même ceux qui les éprouvent, ne peuvent rien comprendre. M. de Clermont était parti de Paris, enivré des charmes de Renée et las jl'un, ancien lien qu'aucun obstacle n'assaisonnait plus. Il avait été entraîné par la sirène jusqu'à la lâcheté infâme de livrer les lettres de la princesse :,il en avait eu des remords, et cette action même avait jeté un peu de cendrçsur cette flamme si vive. A son retour, l'espèce de persécution dont il fut l'objet ranima cette flamme, que la tranquillité eût éteinte sans doute. Il avait revu mademoiselle de Re~ checourt avec délice, et presque aussitôt après, se trouvant en présence de la princesse, si belle, si digne, si majestueuse dans sa douleur, son ancien amour se réveilla et il s'étonna d'avoir pu l'oublier un instant. Ce fut avec un désir exclusif d'obtenir son pardon qu'il arriva au rendez- vous. Il se résolut à tout avouer, puisque tout était découvert. Il savait que plus il se ferait coupable, plus elle se trouverait sublime en lui pardonnant, et il espéra dans Pamôur-propre, si l'amour faisait défaut. C'était bien connaître le cœur des femmes. Malheureusement Louise de ' Bourbon avait
.vaincu tous ces ennemis de son repos ; elle s'était attendue à tout et son plan de conduite était tracé d'une manière irrévocable*
— Vous êtes un habile homme, monsieur : vous avouez ce que jfai vu et entendu moi-même, vous ne pouviez pas faire autrement.
— Je le sais, madame, votre sorcier n'est pas infaillible.
— Croyez- vous donc à cette histoire? Vous êtes bien peu clairvoyant alors. J'ai vu, réellement vu, ce que j'ai raconté. J'étais avant-hier au château près de Saint-Denis. J'ai vu mademoiselle de Rechecourt et M. de Clermont-Chatte; j'ai entendu leur conversation, je sais tout, vous dis-je.
Le comte tomba encore à genoux, la tête dans ses mains, profondément humilié ; il ne trouva pas une parole.
— D'ailleurs, continua-t-ejle, voici vos lettres à cette fille, voici mon portrait que vous lui avez sacrifié; puisje conserver un doute? Suis-je instruite, monsieur, qu'en pensez- vous ?
M. de.Clermont n'osait pas la regarder. Elle était en ce moment la vivante image de son père irrité, et cette colère royale accablait le coupable.
— Oui, je vous aimais, je vous aimais d'une tendresse que vous ne comprendrez jamais. J'avais rêvé pour vous un sort magnifique, un bonheur sans pareil. Je vous aurais donné ma main, je vous aurais comblé de richesses. Sous le règne de Monseigneur le dauphin, les honneurs vous attendaient : je vous aurais fait lo premier seigneur de France après les princes du sang; et c'est ce projet si généreux, si plein d'amour, que vous tournez en ridicule avec votre nouvelle maîtresse; c*est moi, après que je vous ai comblé de tant de bontés et de faveurs, que vous déshonorez lâchement! Oh! monsieur, c'est horrible ! c'est une conduite infâme, indigne, je ne dis pas d'un gentilhomme, mais d'un homme du peuple, d'un manant I
Elle eut an moment d'attendrissement sur ellemême ; les larmes lui vinrent aux yeux : le comte s'y trompa, il crut qu'elle faiblissait.
— Je ne puis rien répondre, madame; accablesmoi $ j'ai tout mérité.
— Vous êtes donc insensé ? continua-t-elle sans l'entendre, vous avez donc cru m'offenseren vain, moi, la iiïle de Louis XIV ? Le roi sait tout, monsieur, entendez-vous bienT le roi sait tout.
— , Ce n'est pas le roi qui m'occupe, c'est vous seule, vous, que je n'ai pas cessé d'aimer, bien que je vous aie trahie, vous dont je payerais le pardon au prix de mon existence entière. Que le roi me punisse, que m'importe! pourvu que vous me fassiez grâce.
La princesse n'était pas assez expérimentée pour croire M. de Clermont; elle s'imagina qu'il mentait encore et son mépris en devint plus entier.
— En vérité, monsieur, je ne supposais pas que l'avilissement d'un gentilhomme pût aller si loin, repritelle avec dégoût.
— Vous, ne me croyez pas, c'est tout simple, vous m'avez vu, vous m'avez entendu avant-hier : je tenais un autre langage. Eh bien, madame, j'étais de bonne foi dans mes tromperies près d'une autre, comme je suis de bonne foi près de vous fen disant vrai. Votre âme pure et droite ne comprend pas cela, et cependant c'est ainsi, je vous le jure ! '
— Oui, vous disiez vrai près -de Renée; oui, c'est elle seule que vous avez aimée; oui, votre sentiment pour moi n'a été que de l'amour-propre, et elle disait vrai aussi, elle vous aime. Oh! je l'ai vu, je l'ai senti! Mon cœur vivait encore alors : depuis lors il est éteint, il esTmort à jamais, il ne se réveillera plus.
— Je ne vous ai pas aimée, Louise (et son attendrissement n'était pas feint), lorsque, emportant votre image au bout du monde, j'en ai fait l'objet de mon adoration pendant des années et sans espérance! Je ne vous ai pas aimée, quand je vous ai consacré ma vie
•entière, quand j'ai attendu deux ans, muet et respee- ' tueux, un mot de votre bouche comme on attend le ciel! Je ne tous ai pas aimée et vous occupez la première pensée de mon âme ! J'ai .oublié pour vous l'ambition et la guerre, j'ai bravé les dangers d'une liaison, qui, découverte, devait me conduire daus une prison d'État. À présent, je m'attends à subir cette condamnation, et cela m'est égal : j'irai joyeux à la Bastille, si j'y emporte un regard, un mot de clémence de votre part. Si ce n'est pas là de l'amour, qu'est-ce donc alors? J'avoue mon crime, je suis un malheureux, un lâche, un infâme, let plus je m'accuse, plus je mérite votre pitié, car plus mes remords sont grands. Je ne me serais pas <3ru capable moi-même de ce que j'ai fait. Cet égarement est sans excuse; pourtant je vous prie à genoux et du fond de l'âme : pardonnez-moi, Louise, pardonnez-moi !
La princesse parut réfléchir profondément.
— Vous vous attendez, reprit-elle enfin, à ce que vcius avez mérité, à l'exil, à la prison, à la mort peutêtre?
— Je m'attends à tout, je suis prêt à tout : je ne crains rien que votre colère.
— Et si je vpus sauvais ce châtiment? '
— Je n'y consentirais pas, si votre grâce n'accompagnait celle du roi.
— Eh bien,' je pourrais vous l'accorder aussi : que feriez-vous, dans ce cas ? '
— Je mourrais de bonheur à vos pieds.
— J'y mettrais cependant une condition, sans laquelle vous n'avez rien à espérer.
— Quelle qu'elle soit je la remplirai.
— Vous m'en donnez votre parole de gentilhomme ?
— Je vous la donne, madame.
— Rappelëz-vous que je l'accepte et que je ne vous la rendrai pas. Il dépend de vous d'obtenir à la fois du roi et de moi l'oubli de votre offense; je ne vous demande pour cela qu'une seule chose, une chose que
vous désirez, que vous vous êtes engagé vis-à-vis d'une autre à accomplir : je ne vous demande que d'épouser mademoiselle de Rechecourt.
— Madame, cela est impossible : ce serait me séparer de vous à jamais, et je vous aime trop pour y consentir.
— Vous avez ptomis, monsieur, promis sur votre honneur de gentilhomme; à elle d'abord, et à moi ensuite :~ nous y comptons toutes les deux. Madame la duchesse de Vermandois veut bien descendre jusqu'à vous, cet honneur ne peut être refusé ; d'ailleurs, vous voulez donc que je vous juge entièrement déloyal si vous manquez encore à yotre serment ? Ceci n'est pas un égarement passager, songez-y, c'est rejeter un engagement sacré que vous venez de prendre envers une femme, envers une princesse que vous avez mortellement offensée, envers celle que vous aimiez hier et celle que vous aimez aujourd'hui. Si vous êtes revenu à moi, prouvez-moi que ce retour est sincère en m'obéissant ; prouvez-moi que voua êtes digne de ma clémence et de mes regrets en tenant la promesse que vous avez donnée. Je vous retournerai vos paroles: plus le sacrifice sera grand, plus vous serez grand dans son accomplissement : nous aurons chacun notre vertu.
— Vous êtes impitoyable, madame; me forcer à renoncer à vous, à mettre entre nous deux une barrière infranchissable, ce sera me tuer, ce sera ma mort, vousdis-je!
— Mon estime, mon pardon sont à ce prix. Ce n'est pas moi, c'est vous qui avez posé la barrière infranchissable; elle existe du jour où ces lettres m'ont été remises. A présent, voulez- vous que je bannisse même votre souvenir? voulez-vous terminer vos jours dans une prison d'État?
Le comte était dans un état digne de pitié/H cacha son visage dans ses mains et réfléchit quelques secondes; la princesse le regardait, et s'il eût vu son regard, il eût soupçonné un piège, car il était empreint d'un triomphe si haineux, si satanique, pour parler le lan-
gage du jour, qu'il n'eût pu conserver un doute. Il ôta enfin ses doigts, les plaça sur son front plusieurs fois en rappelant son courage, puis il se retourna vers Louise de Bourbon fet lui ,dit :
— Je vous obéirai, madame.
— Vous m'en donnez encore, et tout de bon cette fois, votre parole ?
— Je vous la donne, madame.
La princesse resta un instant recueillie dans sa joie : elle tenait sa vengeance, elle la tenait plus entière et plus complète encore qu'elle ne l'avait rêvée. Le comte la regardait enfin, surpris et ne comprenant rien à l'expression inaccoutumée de son visage. Elle d'ordinaire si douce, dont les yeux bleus respiraient la bonté et l'indulgence, ces mêmes yeux lançaient des éclairs : c'était la fille de Jupiter tonnant, c'était, la Junon antique se vengeant de ses rivales et conservant néanmoins sa beauté divine au milieu des fureurs de la jalousie. »
- — Vous avez promis d'épouser mademoiselle de Rechecourt, monsieur, reprit-elle en parlant lentement' avec un sourire presque cruel sur les lèvres, il est juste que vous connaissiez la femme que je vous donne.
— Vous m'effrayez, madame; qu'avez-vous à m' apprendre? Vos traits sont empreints d'une expression si particulière...
— Ecoutez, monsieur, écoutez donc. Mademoiselle de Rechecourt est fille d'un très-bon gentilhomme de Touraine; sous le rapport de la naissance, vous trouverez difficilement mieux. Sa mère était amie de la mirnne. Elle resta orpheline à quatre ans, presque sans fortune. Madame de Rechecourt, au moment de mourir, la recommanda à la duchesse de La Vallièrequi, avec l'agrément du roi, la fit élever près de nous chez madame Colbert. Je l'aimais comme ma sœur : elle ne m'a pas quittée d'un instant jusqu'au moment où mon malheureux frère nous força de nous séparer. Il lui fit quitter la cour, vécut avec elle en qualité de maîtresse,
de maîtresse, entendez-vous? et peut-être aurait-il été assez fou pour l'épouser, lorsqu'un jour il acquit la certitude qu'elle s'était vendue à Monseigneur, lequel l'avait payée en pierreries qu'elle aime foçt, et en argent qu'elle ne hait pas. Monsieur a ajouté à son écrin un collier de perles dont le chevalier de Lorraine a donné les boucles d'oreilles. Faites- vous montrer cette collection, elle est curieuse. Peu de princesses en possèdent d'aussi riche. Vous y trouverez des souvenirs de M. le prince, de M. de Langeac, du prince de la Roche-sur- Yon, très-bonne compagnie, comme vous voyez. Elle a des inclinations nobles : elle n'entend pas qu'on s'attache à elle à moins d'avoir des titres irrécusables à tous les chapitres. Ce n'est pas tout : mon frère, en mourant, toujours sous l'empire de cette passion invincible, lui] a légué toute sa fortune : je la lui ai fidèlement remise, et cette fortune en fait un magnifique parti : vous devez donc me remercier.. Elle vous apporte en dot tout ce qu'on peut désirer dans une femme : argent, bijoux, beauté; esprit, expérience, connaissances brillantes; avec elle vous irez loin, et votre chemin sera bientôt fait à la cour. Qui voulez-vous qui Jui refuse quelque chose, elle qui ne refuse rien à personne? Ah! j'oubliais : la première partie de ce qui a été la matière de mon récit d'hier s'est passée devant mes yeux comme la seconde. En votre absence, Monseigneur a ajouté quelques émeraudes et quelques rubis à la magnifique parure qu'elle portait avant-hier à la fête. Maintenant, monsieur, vous n'avez plus rien à apprendre : voici les lettres de votre fiancée qui prouvent qu'elle n'a jamais épousé mon frère. Quant aux preuves de ce que j'ai avancé, du reste elles sont faciles à obtenir, les témoins ne manquent pas. Mariez-vous, votre maison en sera pleine. Présentez votife femme à la cour, elle y trouvera plus d'amis que vous-même.
Le comte resta stupéfié en entendant cette longue histoire : il ne pouvait en croire ses oreilles et il en
appelait au témoignage de sa raison pour s'assurer qu'il ne dormait pas. Quoi ! cette Renée vqu'il avait adorée était upe misérable. Quoi! la fille de Louis XIV était assez barbare pour lui avoir fait jurer son déshonneur I , .
— Non, non, s'écria-t-il, c'est impossible !
— Vous ne croyez pas à tant d'infamies, n'est-il pas vrai ? cependant, qui y croira si ce n'est vous, qui êtes plus infâme encore. Cette fille a fait un métier de l'amour, elle a cherché des dupes, vous vous êtes trouvé du nombre ; vous avez été plus dupe encore que les autres, c'est que vous Tabuliez plus, voilà tout. Mais moi, que vous avais-je fait pour que vous traîniez mon nom dans cette boue? Pourquoi me mêler à une existence aussi vile, aussi éloignée de la mienne? Vous avez été deux ingrats, vous êtes dignes de vous réunir. Elle doit tout à moi, à ma famille; vous devez tout à l'amour que j'avais pour vous; vos deux trahisons ont porté leurs fruits. Vous me trouvez sans doute inhumaine, injuste, coupable même de vous imposer ce déshonneur. C'est, au contraire, une justice, c'est la peine du talion. Vous avez voulu me déshonorer, je vous rends offense pour offense, je ne veux pas d'autre vengeance que celle-là. Je vous sauve de la colère du roi, je vous pardonne, je vous promets de ne pas m'opposer à votre avancement, de recevoir poliment votre femme lorsqu'elle viendra me faire la révérence, de ne révéler à personne ce que tout le monde sait. Je tiens ma promesse, moi ; qu'en dites-vous , monsieur le comte?
Toutes les femmes offensées aiment la vengeance. Celles dont le caractère a de la faiblesse, un dévouement absolu ; celles qui sont exclusivement bonnes y renoncent lorsque cette vengeance fait trop souffrir leurs ennemis : elles ont toujours plus de pitié que de colère. Mais celles dont l'âme est forte et altière, celles qui ont une grande opinion de leur valeur, lorsque, surtout, elles sont filles de rois, filles de Louis XIV,
celles-là veulent à tout prix être vengées. Elles venlent que l'amant assez vil pour porter atteinte à leur honneur apprenne à qui il s'est joué. Elles deviennent impitoyables elles-mêmes pour leurs propres douleurs, en imposant silence aux mouvements généreux qui s'élèvent dans leur sein. L'amour de ces femmes n'est pas un enfant, c'est un géant terrible qui écrase et punit sans merci ni grâce. Telle était madame la princesse de Conti, telle elle se montra dans cette circonstance.
M. de Clermont se leva pendant qu'elle parlait et se promena dans la chambre. Mille combats se livraient dans son âme : il sentait toute la gravité de sa position et il se trouvait placé entre tous les écueils. S'il refusait de tenir sa parole, la Bastille était là. S'il acceptait ce mariage, le mépris des honnêtes gens l'attendait. Sa conscience luir reprochait de s'être attiré lui-même ce châtiment : il ne savait à quel parti s'arrêter, et les regards triomphants de la princesse le perçaient comme des épées.
— Vous ne me répondez pas, monsieur. Vous êtes forcé de vous rendre à vous-même cette justice que je vous rends. Il se peut que ma vengeance soit regardée comme trop violente par ceux qui ne souffrent pas ce que j'ai souffert.. Il serait certainement plus noble de vous fouler aux pieds, de vous jeter loin de moi, avec mon mépris pour punition. Je l'aurais fait peut-être si vous n'aviez pas été si lâche, si vous n'aviez pas cherché* à mentir, même en ce moment. Je me suis dit alors que vous ririez de ma clémence, que vous iriez traîner mon nom dans vos orgies , que vous vous joueriez de moi avec votre maîtresse impunie comme vous. J'ai voulu vous prouver que si j'avais su trouver dans mon amour des dévouements inconnus, je savais aussi punir mieux qu'une autre.
— Et moi, madame, je vous prouverai que je sais, aussi choisir une vengeance. Je tiendrai la parole que vous m'avez arrachée. Vous ne pourrez plus m* accuser
LA PRINCESSE DE CONrt 293
d'ôtre un homme sans foi. Mais plus tard le monde ne rira pas de ce mariage, je vous le jure -. il ne répétera pas que j'ai été trompé. Il apprendra coqame vous à me connaître : je me perdrai, mais je ne me perdrai pas seul/ La puissance, la grandeur ne garantissent pas de tout.
— Je ne vous crains pas, monsieur ; et la preuve que je ne vous crains pas, c'est que j'ai agi franchement J'aurais pu exiger de vous la conclusion immédiate de votre mariage et ne vous révéler qu'après ce que vous veniez de faire. J'ai préféré vous tout dire avant : j'ai voulu que vous fussiez éclairé, et que cette union s'accomplît avec connaissance de cause. Cela est plus loyal, plus digne de moi : je ne suis pas un assassin qui poignarde par derrière, je suis un ennemi qui attaque en face. Allez maintenant, monsieur, nous n'avons plus rien à nous dire, nous sommes quittes. Quoi que vous fassiez, je vous le répète, je ne vous crains pas.
M. de Clermont prit son chapeau, salua la princesse avec autant de respect et de bonne grâce que si elle eût été dans la galerie de Versailles, et il sortit de l'appartement.
Lorsque madame Dupont vint pour prendre les ordres de sa maîtresse, elle la trouva évanouie.