‹ Madame, mère du régentChapitre 123 sur 220 · DOULEUR DE MADAME · texte numérisé non relu

DOULEUR DE MADAME

filles de Madame la raugrave. » Quand et par qui Madame avait-elle été mise au courant, elle a négligé de le dire; on sait seulement que les occasions ne lui auraient pas manqué, entre ses nombreux correspondants et le flot des Allemands en voyage qui accouraient la saluer et lui donner les nouvelles du Paradis perdu de sa jeunesse : « J'ai eu hier vingt-neuf princes, comtes ou gentilshommes allemands », dit une lettre.

Quoi qu'il en soit, Liselotte ne retrouvait point le calme. Elle avait repris son existence accoutumée. Pour qui ne voyait que la surface, sa gaieté était revenue; elle s'en est accusée, le 25 avril 1681, auprès de sa sœur Louise : « Dieu m'est témoin que la mort de Sa Grâce l'Électeur m'avait été tellement au cœur, que je m'étais imaginé que je ne pourrais plus jamais rirel J'ai été plus de deux mois mortellement triste, mais ensuite, je suis forcée d'avouer que je n'ai pu m'empêcher de rire.... » Elle riait, mais elle restait désemparée, très surexcitée, très troublée dans le fond de son âme. La fin soudaine de son père, la maladresse du « gros Allemand », n'avaient été que l'occasion d'une crise qui couvait depuis longtemps. A l'origine du mal était Louis XIV ; non pas le Louis XIV des Chambres de réunion et des contributions de guerre; celui-là, encore une fois, avait peu préoccupé sa jeunesse insouciante; mais le Louis XIV familier que si peu de gens ont connu, le fidèle camarade de ces longues chevauchées dans les grands bois qui inquiétaient Charles- Louis, homme porté au soupçon.

Mme de Sévigné s'est trouvée par hasard très

bien placée pour commettre des indiscrétions sur les sentiments secrets de Madame. C'est à elle que nous nous adresserons d'abord.

Madame avait trouvé en France une sœur de sa mère, la princesse Amélie de Hesse-Gassel, mariée en 1648 à Henry-Charles de la Trémoille, « dit le prince de Tarente * », grand seigneur huguenot, et au service de la Hollande. Il finit par revenir en France, et la princesse sa femme y resta après son veuvage, survenu en 1672. Elle habitait Vitré, d'où elle voisinait avec Mme de Sévigné, quand celle-ci était aux Rochers, C'est « la bonne Tarente » des Lettres, l'Allemande sentimentale aux amours innombrables, dont le cœur s'obstinait à ne pas vieillir, en dépit des années et des avertissements de son miroir : « Elle a le cœur comme de cire », rapportait Mme de Sévigné, qui lui faisait doucement de la morale. Mais « la bonne Tarente » répondait qu'elle avait « le cœur ridicule», façon de dire qu'elle n'y pouvait rien, et il n'en était ni plus ni moins ^

Elle avait plu à Madame, qui lui passait ses faiblesses, sans doute parce qu'elle était Allemande et que tout est pur aux purs. Madame regrettait même de ne pouvoir se l'attacher. Faute de mieux, elle lui écrivait « avec beaucoup de familiarité et de tendresse ^ » de grandes lettres que Mme de Sévigné se faisait traduire, et elle la mandait de temps à

Page 1