Du 13 mai 16S7, à la duchesse Sophie
En revanche, Madame croyait savoir des choses qui n'existaient que dans son imagination, aiguillonnée par la jalousie. Elle se flattait d'être un objet d'inquiétude constante pour Mme de Maintenon, depuis que la mort de la reine avait permis à cette dernière les plus vastes ambitions. Elle se figurait, dans sa candeur, que « la vieille guenipe », comme elle l'appelait, ou encore « la vieille ordure », la haïssait et la craignait parce qu'il aurait dépendu d'elle, Liselotte, d'ouvrir les yeux au roi sur « l'ignominie » de sa compagne. De là, les menées de « la vieille gueuse » pour ruiner son crédit auprès du monarque; au lieu de reconnaître la discrétion qui lui fermait la bouche, « la vieille ripopée » avait travaillé à la séparer du roi et à supprimer leurs tête-à-tôte, de peur que Madame ne s'échappât en confidences sur les galanteries de Mme Scarron. Si Liselotte avait su combien peu Mme de Maintenon se souciait d'elle et pensait à elle, sa vie en aurait été bien simplifiée; mais on a presque toujours de la répugnance à comprendre que l'on ne compte pas. Il était plus agréable à son amour-propre de voir la main de « la vieille ratatinée » dans tous ses malheurs. L'idée tourna à l'obsession et au délire de la persécution.
Mme de Maintenon ne se faisait, pour sa part, aucune illusion sur ce que Madame pensait d'elle. Mme de Maintenon avait de la psychologie; elle l'a bien prouvé. D'ailleurs, ce que Madame pensait, Madame l'écrivait, et, ce que Madame écrivait, il ne tenait qu'à Mme de Maintenon de le lire, sauf les quelques lettres, importantes à la vérité, envoyées
de loin en loin par des occasions sûres. Le cabinet noir faisait des extraits en français de ce qui passait par la poste, et son choix se portait naturellement sur ce qui lui semblait écrit dans un mauvais esprit. Madame prétendait môme que les employés en ajoutaient, par ordre de Louvois et de Torcy, afin de lui nuire auprès du roi. Au fond, elle n'était peut-être pas fâchée de posséder une voie pour dire leur fait aux gens qui usaient du cabinet noir. On le croirait, à la lire. Elle déclarait folie de ne pas retenir sa plume, et elle lui lâchait constamment la bride : « Toutes les lettres sont ouvertes, écrivaitelle à sa sœur... je le sais très bie«, mais je m'en moque, et n'en écris pas moins tout ce qui me passe par la tête*. » Et elle va, va, cassant les vitres et mettant les pieds dans le plat, quitte à geindre quand il lui en arrive quelque désagrément.
Dans sa correspondance et ses conversations, également sincères et imprudentes, Mme de Maintenon ne pouvait pas ignorer que Madame l'honorait des aimables noms cités tout à l'heure, et de quelques autres qu'il est impossible de répéter; ni qu'elle décriait avec acharnement son passé de jeune femme veuve, belle et nécessiteuse ; ni qu'elle la dépeignait comme une « méchante bête»,rapace et malfaisante ; ni qu'elle ne lui pardonnerait jamais, jamais, d'avoir inspiré au roi une affection respectueuse qui était autant de volé à elle-même, la princesse Liselotte et l'amie désintéressée. Mme de Maintenon sut tout cela, et eut assez