CHAPITRE V
Allemagne et religion. — Maternité.
Mort de Monsieur. — Apaisement.
LA pauvre Liselotte usait ses yeux à pleurer rincendie du Palatinat. Ce ne fut pas la fin de de ses épreuves. Il lui en vint d'autres où il n'y avait point de sa faute, et d'autres encore dont elle était l'unique auteur. Dans les deux cas, c'était chez elle môme violence, parce que la jalousie la dévorait et qu'elle haïssait Mme de Maintenon à la folie. Elle n'avait aucune idée, aucune pensée — sauf celle du roi — qui put lui rendre l'office de frein quand ses passions l'emportaient. La plupart des femmes de son temps se tournaient dans leurs épreuves vers Dieu, et s'en trouvaient bien. Madame n'avait pas cette ressource. La religion ne lui était d'aucun secours quelconque; son père et sa tante rÉlectrice y avaient mis bon ordre, avant et depuis son mariage. La pensée de ses enfants n'était pas non plus capable de l'arrêter et de lui épargner une imprudence. Elle les aimait beaucoup et luttait bravement pour soustraire son fils aux mauvaises
influences; mais il ne fallait pas lui demander l'impossible. Faire taire ses haines et se tenir tranquille, dans l'intérêt des enfants, c'était l'impossible.
En revanche, l'empire du roi sur Madame était immense. De quelque nom que l'on nomme le sentiment qu'elle éprouvait pour lui, on ne saurait nier qu'il ne fût très absorbant. Il remplissait sa vie de l'idée du roi, du besoin de voir le roi, d'être près de lui et d'entendre le son de sa voix. Dans les périodes de défaveur où Louis XIV la tient à distance. Madame semble une personne à qui l'air respirable fait défaut. 11 suffît d'une légère attention du prince, d'un mot gracieux, pour qu'elle renaisse et s'épanouisse.
Il y a là une Liselotte intime que nous voudrions faire bien connaître. Force nous sera de faire d'abord un retour en arrière, car c'est en Allemagne, et dès son enfance, qu'elle a reçu un premier pli définitif en devenant libertine. C'est ensuite par les lettres et les nouvelles d'Allemagne, par le rôle équivoque qu'elle a vu jouer aux siens dans les affaires religieuses de leur pays, en particulier dans la fameuse tentative de réunion des deux Églises, que Madame s'est confirmée et acoquinée dans son incroyance. Non pas qu'elle n'eût trouvé en France abondance de sceptiques; mais l'impiété française lui déplaisait : nos libertins faisaient trop d'esprit. L'impiété allemande, moins frivole et très utilitaire, était bien mieux son fait. C'est un des points où la différence de race se fait sentir le plus vivement, et de la façon la plus curieuse.