Mémoires de l'ÉIectrice Sophie, p
2. Le texte porte « une Schurmann ». Anne-Marie de Schurmann était une femme savante allemande. Pour cette parUe, cf. les lettres à Charles-Louis des 24 août 1659, 18 avril 1660, 31 octobre 1661.
il est juste de ne pas taire le bien. Elle avait infiniment d'esprit, et cela sert toujours; beaucoup de lecture pour son temps, et de goût pour les belles choses : « J'ai souvent ouï dire à défunt papa, lui écrivait Madame (21 juillet 1G97), que personne ne possédait mieux Michel de Montaigne que Votre Dilection. » Elle forma sa nièce à aimer la bonne littérature. Madame lui dut de comprendre de prime abord nos grands écrivains, lorsqu'elle débarqua à Saint-Germain l'air un peu paysan, et de savoir bientôt tous leurs chefs-d'œuvre par cœur. Une éducation qui donne de pareils résultats n'est pas manquée.
Deux années se passèrent dans une grande douceur. Vers la fin de 1661, Ernest-Auguste échangea sa situation précaire de cadet sans apanage contre le bon fromage de Hollande que lui avait ménagé le traité de Westphalie : « M. le Duc reçut la nouvelle que l'éveque d'Osnabrûck était... allé en l'autre monde,... et fit préparer toute chose pour faire son entrée solennelle dans son évêché. On trouva que je serais (un) hors-d'œuvre à cette cérémonie ecclésiastique *. » Le nouvel évêque et « son esvesquine » s'informèrent avec empressement de ce que rapportait Osnabriick : « Je crois, écrivait la duchesse à son frère, que nous ne serons pas trop mal accommodés, encore que le revenu ordinaire de l'éveque ne soit que 18 ou 20 000 écus par an, car le défunt a eu plus de 40 000 écus par-dessus cela, et je crois
1. Mémoires, p. 70. Lettres des 12 décembre 1661, 13 et 26 février 1662.
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qu'on en viendra à un arrangement, pour n'être pas obligé de tondre sur tout, comme le défunt a fait. »
Les ouailles d'Ernest-Auguste firent de bonne grâce la part du feu, et ce fut dans les dispositions les plus riantes que la duchesse Sophie vint prendre possession de la maison de plaisance des évêques d'Osnabriick : « A Iburg, ce 29 de sept. 1662. Il y a trois jours que je me suis rendue ici de Celle et que je me trouve dans une très jolie maison qui m'a fort charmée à mon arrivée; tout ce qui peut donner dans la vue y paraît magnifique : vaisselle, meubles, livrées, gardes, hallebardiers.... MM. les bourgmestres d'Osnabriick m'ont complimentée, et m'ont fait présent d'une aiguière et bassin d'argent, avec un grand pot et deux tasses d'argent pour mes enfants. Cela ne vaut pas la peine d'en parler auprès des 70 mille rixdalers que tout l'évêché a donnés à Monsieur leur évêque à son entrée.... Tout va ici d'un autre air qu'à Hanovre, Dieu merci.... »
La joie naïve qui déborde dans cette lettre aide à comprendre un travail souterrain entrepris vers la môme époque par Charles-Louis. Il avait entamé une campagne dont l'objet n'était rien moins que de défaire l'œuvre de la Réforme et d'amener l'Eglise protestante à se réunir à l'Église catholique. Il n'est pas aisé d'expliquer pourquoi il avait formé ce dessein, qui risquait de lui aliéner les trois quarts de ses sujets. Ce n'était certes point par des raisons de conscience, puisqu'il ne croyait à aucun dogme ; ni par tendresse pour le clergé catholique, qu'il mettait dans le même sac que tous les autres; l'un de ses propos favoris était que « le monde n'irait jamais bien tant qu'on ne l'aurait pas purgé
de trois vermines : la prêtraille, les médecins et les avocats* ». Il est très improbable que ce fût pour des motifs d'ordre politique ; les princes protestants trouvaient trop bien leur compte au régime des Églises d'Etat. Restaient les raisons d'argent, les ressources inépuisables de l'Église romaine pour caser les bâtards de grandes maisons ailleurs que dans les camps. Sans prétendre rien affirmer, c'est la seule explication plausible de l'intérêt témoigné par Charles-Louis à la réunion des deux Églises : il espérait travailler en même temps pour les enfants de Louise de Degenfeld.
Les premières lettres, semble-t-il, où il soit fait mention de ce projet sont de la duchesse Sophie^ : « 19 juin 1661.... J'ai fait accroire à notre évêque que vous avez lu son livre de sermons qu'il m'a donné, et que vous avez fort admiré sa modération ; il me demande toujours si vous ne poursuivez point le dessein d'unir les deux religions.... » Un autre prince avait eu la même inspiration, ou fait le même calcul, et presque au même moment que l'Électeur Palatin : « (Hanovre, 31 octobre 1661.) ... Il faut que vous sachiez... que le landgrave de Cassel a écrit une grande lettre de chancellerie au duc George- Guillaume, très pieuse, sur ce qu'il veut unir les deux religions, et demande son avis de chrétien. Il l'envoya d'abord à ses conseillers; je ne sais ce qu'ils auront terminé là-dessus. » Des années de silence suivirent cette communication.
lu Lettre de Madame, du 14 décembre 1719, à M. de Harling. â. Les lettres de Charles-Louis antérieures à 1674 n'existeirt plus. Il avait ordonné à sa sœur de les brûler.
l'union des églises. 45
En 1667, on devine que l'affaire n'avance pas en voyant Charles-Louis placer sous une étiquette protestante une fondation imitée de l'Église catholique, et qu'il aurait été plus simple de ne pas déguiser. Par parenthèse, il s'agissait cette fois très positivement, et ouvertement, d'avantager les filles de Louise de Degenfeld. Près de Heidelberg se trouvaient les ruines d'un couvent de demoiselles nobles, fondé au moyen âge par un Hohenstaufen. Charles-Louis s'en fit le restaurateur, dans le dessein d'assurer des retraites honorables à ses filles naturelles, mais sa façon de procéder se ressentit du gâchis général des idées. Il peupla le nouveau couvent de calvinistes, et lui donna une règle empruntée à un ordre catholique, règle qui comprenait, entre autres, « un vœu de célibat* ». C'était un assortiment absurde. Il y avait disconvenance entre la règle et le personnel. Le vœu de célibat parut inadmissible à des protestantes; il fallut le supprimer. Il en fut de môme de la défense de laisser entrer des hommes. Puis ce fut autre chose, et, finalement, le couvent disparut à une époque de troubles et de catastrophes.
Nous retrouverons sur notre chemin le projet de réunion des deux Églises. Pour l'instant, des événements d'un autre genre nous appellent au château de Heidelberg. La situation y avait changé de face alors qu'on n'y comptait presque plus. Au printemps de 16G3, l'Électrico Charlotte, à bout de courage, s'était décidée à retourner dans son pays, et Charles-
1 . Cf. Hausser, Geschichte der Bheinischen Pfalz, t. Il , p. 646 cl sui v.
Louis en avait profilé pour faire revenir Liselotte. Il y avait déjà deux ans qu'il souhaitait de la reprendre. La cour de Hanovre ne lui disait décidément rien qui vaille pour « la gravité » et le décorum, et sa sœur, lorsqu'il lui en parlait, reconnaissait humblement son impuissance à rivaliser avec la cour de Heidelberg-, modèle d'ordre et de régularité en comparaison de ce qu'elle avait sous les yeux. Un jour qu'elle lui disait les regrets que lui laisserait sa nièce, la duchesse Sophie ajouta : « Je ne pourrai m'empêcher d'y être bien sensible, quoique je confesse que je crois qu'elle pourra être bien mieux nourrie dans une cour bien réglée comme la vôtre, qu'en celle-ci, où l'on vit en bourgeois et où on ne voit quasi personne.... Elle paraît de très bon naturel et apprend tout ce qu'on veut. Je crois que vous ne trouverez rien à redire à elle que ses grimaces, dont je ne crois pas qu'elle se pourra corriger avant qu'elle ait le jugement de voir dans son miroir que cela est mal ^ » Ce n'est pas la première fois qu'il est question des « grimaces )) de Liselotte.
Trois mois après : « (26 février 1662.) ... Je confesse que les raisons que vous alléguez pour retirer la princesse Électorale d'ici sont tout à fait selon la raiso-x, sar l'infante du Palatinat pourra toujours apprendre mieuxsi, tenir sa gravité chez elle qu'avec moi en Westphalie, où l'on est très simple. »
Il se passa encore plus d'une année. Le retour de Liselotte était sans cesse remis, à cause de la
i. Du 1" décembre IGOl.
RETOUR DE LISELOTTE. 47
présence de sa mère au château. On le brusqua, sitôt le départ de l'Électrice assuré. Le 5 juin 1663, Charles-Louis écrit à Mlle de Degenfcld qu'il va falloir loger sa fille. Le 14, il lui fait part de ses premières impressions : « Elle a plutôt gagné que perdu. » Mlle d'Ufleln, la gouvernante qui n'approuvait pas la bigamie, a été chassée, et sa remplaçante, Mme de Terlon, tremble devant Charles- Louis. Tout ira bien si « son ange » sait s'y prendre », Et il lui fait la leçon : « (Du même jour.) Je ne sais pas encore au juste quand l'Électrice partira.... A présent que, par son départ, le danger sera moindre et la liberté plus grande, mon trésor devra veiller avec d'autant plus de soin, à mon avis, sur sa physionomie et ses gestes, et les tempérer de telle sorte, qu'il n'y paraisse ni trop de grandeur, ni trop de familiarité. Avec mon humeur, et d'après mon expérience, le premier défaut me serait moins désagréable que le dernier. »
L'Électrice Charlotte s'en alla pour ne plus revenir, et Charles-Louis crut plus que jamais que tout irait bien; mais c'était toujours une illusion. Fut-ce la faute de Louise? Fut-ce celle de Liselotte? ou, tout simplement, la faute de la situation? Une seule chose est certaine : la duchesse Sophie s'attendait à des compliments sur son élève : elle ne reçut que des plaintes.
La princesse Liselotte était une petite personne qui avait ses idées et ses volontés, et c'était de quoi son père ne pouvait prendre son parti. Quand il la
comparait à son frère le prince Électoral, qu'il avait fait élever sous ses yeux, à sa mode, la différence était criante. 11 était impossible au plus défiant de prendre ombrag-e du prince Charles, pauvre garçon timide et contraint, image du parfait nigaud pour tout autre que son père, qui s'admirait en lui à cause de certaines ressemblances. La duchesse Sophie écrivait à Charles-Louis, avec une pointe d'ironie, quand son neveu n'avait encore que neuf ans : « (Hanovre, ce 6 mai 1660.) ... Je suis ravie d'apprendre que Charles est si fort dans vos bonnes grâces et que son humeur se conforme tout à fait à la vôtre, et puisqu'il n'aime guère sa mère, j'espère que sa bonne volonté ne courra point de risque d'être corrompue. »
A dix-sept ans, Charles semblait promettre d'avoir hérité de l'avarice paternelle. De la duchesse Sophie, le 23 février 1667 : — « Je suis bien aise que vous sachiez présentement que ce ne sera pas à un fol, mais à un sage, que vous ferez jouir de vos travaux, et que le prince Électoral commence à vous ressembler d'humeur... mais je suis fâchée que Liselotte n'ait pas le bonheur de vous plaire autant que lui; elle m'a toujours paru de fort bon naturel; j'espère qu'elle ne changera pas. » Le frère et la sœur avaient été dressés avec un soin égal à l'économie. Quand l'Électeur Palatin mit son fils au collège, il obtint un rabais sur le prix de pension, en alléguant que l'enfant était petit mangeur. En envoyant sa fille à Hanovre, il ne lui assigna que 900 florins par an d'argent de poche, malgré les oblierations de son rauff, afin de l'habituer à rogner