CHAPITRE II
Le mariage. — Les premières années en France.
A Tépoque où la princesse Liselotte devint duchesse d'Orléans et belle-sœur du roi de France, le règne de Louis XIV était dans tout son éclat. Les premiers en Europe par la puissance, nous l'étions aussi par une civilisation dont notre temps remarque surtout les défauts, tandis que les contemporains éblouis n'en voyaient que la splendeur et l'originalité. Les forces du pays s'étaient concentrées sous l'impulsion de la monarchie absolue, et la France donnait tout l'efl'ort dont elle était capable, en attendant que le même régime, tarissant chez elle les sources de la vie, la mît à deux doigts de sa perte.
Aucun signe de l'inévitable décadence n'était encore discernable en 1671, année du second mariage de Monsieur. La nouvelle Madame allait être accueillie dans sa patrie d'adoption par une société somptueuse et polie, en avance de plusieurs siècles sur le monde où elle avait grandi, dans ce
malheureux Palatinat que des maux sans nom avaient rejeté à la queue de la civilisation. Il se pouvait que le contraste lui plût, qu'elle fût charmée et conquise par les magnificences de la cour de France, et par les régals qu'une littérature restée sans rivale, jointe à un art de la conversation délicieux, tenaient en réserve pour un esprit neuf et alerte. Il se pouvait aussi qu'une petite personne aussi indépendante, accoutumée à une extrême simplicité et naturellement rebelle à tous les raffinements, se sentît aussi gênée et aussi froissée que le Huron de Voltaire par les contraintes et les conventions sans lesquelles il n'y a pas de société polie. On verra tout à l'heure que l'impression de Madame tint à la fois de l'un et de l'autre, sans compter beaucoup d'imprévu, et que, tout compensé, la princesse Liselotte se tira infiniment mieux de sa nouvelle existence que ses compatriotes ne se le sont figuré.
Monsieur, duc d'Orléans ' et frère puîné de Louis XIV, perdit sa première femme, Henriette d'Angleterre, le 30 juin 1670, à trois heures de la nuit. Le roi l'apprit à six heures et donna la matinée aux larmes et aux regrets, car il aimait tendrement sa jeune belle-sœur. L'après-midi du même jour, il offrit à sa cousine la Grande Mademoiselle de prendre la place de la morte, et personne ne s'étonna, car cette précipitation n'avait rien d'insolite pour
1. Philippe de France, duc d'Aujou, et plus tard duc d'Orléans, né le 21 septembre 1640, marié le 1" avril 1661 à Henriette-Anne d'Angleterre, fille de Charles I" et petite-fllle par sa mère de notre Henri IV.
MONSIEUR, DUC d'ORLÉANS. 61
un veuf de sang- royal. Mademoiselle répondit évasivement; elle avait Lauzun en tête. Le roi ne se tint pas pour battu et parla dès le lendemain à son frère, qui le reçut « fort agréablement* », mais témoigna quelque répugnance à avoir l'air si pressé. A dire le vrai, les favoris qui régentaient Monsieur hésitaient à lui permettre ce mariage, à cause du caractère résolu de la Grande Mademoiselle. Celleci n'était pas femme à se laisser mener, et il n'y avait aucun espoir de lui soutirer jamais le moindre petit morceau de ses millions. A quoi bon, alors? Entre toutes ces mauvaises volontés, l'aflaire traîna. Au nombre des personnes qui avaient l'oreille de Monsieur dans les cas embarrassants se trouvait l'une des nombreuses tantes de la princesse Liselotte, celle qu'on appelait « la Palatine ^ » et qui habitait Paris, oîi elle s'était rendue considérable par son rôle pendant la Fronde. C'était une femme qui passait en France, auprès des fins connaisseurs tels que Retz, pour une manière de génie politique. En Allemagne, dans la famille de son mari, elle était jugée diversement; son beau-frère Charles- Louis, le père de Liselotte, faisait le plus grand cas de ses conseils et l'employait dans les affaires qu'il avait à Paris; sa belle-sœur Sophie, duchesse de Hanovre, lui reprochait de manquer de franchise et d'être « fertile en chimères^ ». En dépit de ces