‹ Madame, mère du régentChapitre 35 sur 220 · LISELOTTE ET LE MARIAGE · texte numérisé non relu

LISELOTTE ET LE MARIAGE

célibataire. » Elle aimait à répéter qu'on l'avait mariée contre son gré : « Si j'avais été mon maître, j'aurais fait comme vous, chère Louise, et ne me serais pas mariée. » Mais elle n'était pas son maître : « Papa me portait sur les épaules, tremblait que je ne devinsse vieille fille, et s'est débarrassé de moi le plus vite qu'il a pu. » Elle avait aussi contre elle sa tante Sophie, qui la souhaitait loin de Heidelberg et de ses complications; pour comble de malheur, elle n'avait aucun moyen de savoir si la Providence était pour ou contre elle dans cette grande affaire : « Il en est du mariage, écrivait-elle, comme de la mort ; le temps et l'heure en sont marqués : on n'y échappe pas. Tel notre Seigneur-Dieu l'a voulu, tel il faut qu'il se fasse ^. » Plusieurs projets avaient déjà avorté; c'était peutêtre parce que Dieu avait d'autres vues, etLiselotte sentait l'impossibilité d'être tranquille.

Elle estimait que rien ne dédommage de la perte de la liberté, tandis que la liberté dédommage de tout, même d'une Mlle de Degeufeld. Sa liberté à elle lui servait surtout à faire de grandes courses à pied, car les « plaisirs » étaient rares à Heidelberg. On allait aux foires et aux représentations des troupes ambulantes. Une partie de traîneaux, en masques, fut une fois l'événement de l'hiver. Une autre année, il est question dans les lettres de Liselotte ^ d'une mascarade où elle représentait l'Aurore et son

1. Lettres aux raugraves des 28 décembre 1719, 20 juin 1720, 15 octobre 1701, 10 avril 1699.

2. Cf. les lettres à Mme de Ilarliog, née d'Uffeln, son ancienne gouvernante, p. 5 et suite.

frère Mercure. Il ne lui en fallait pas davantage pour déclarer Heidelberg un Paradis terrestre. Charles-Louis l'accusait de manquer de sérieux; il l'aurait voulue plus « princesse » ; mais elle n'était pas sa fille pour rien, et elle ne se laissait pas faire comme son frère. Elle était donc libre quand même, et heureuse quand même, sous le joug paternel et dans son milieu irrégulier, lorsqu'il arriva précisément ce qu'elle avait redouté. Il plut à « notre Seigneur-Dieu » de la marier avec un prince à qui elle n'avait pensé de sa vie et qui avait déjà femme, de sorte qu'il fallut commencer par faire mourir une jeune princesse, délices de la cour de France, pour exécuter l'arrêt d'en haut. Quand les hommes se mêlent de deviner à quoi s'occupe la Divinité, ils arrivent tout de suite à des monstruosités. Madame a pour excuse de ne s'être jamais piquée de logique; la conséquence de son fatalisme lui avait certainement échappé.

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