LES PROJETS D ANNE DE GONZAGUE SUR LISELOTTE
Nous n'avons pas la réponse; mais on devine par la lettre suivante que Charles-Louis n'avait pas été décourageant : « (A Salmunster, ce 14 juillet 1670.) ... Je vous rends très humble grâce, Monsieur, des bontés que vous avez de prendre part à mon déplaisir. J'ai reçu deux lettres de Monsieur, qui est tout à fait touché de sa perte. Il faut qu'il y ait des gens bien abominables pour ose-r dire qu'il y ait contribué; ils connaissent bien mal le cœur de ce prince, incapable d'une si horrible action.... L'on commence à penser que Monsieur est un bon parti, et Ton m'en écrit déjà quelque chose, c'est un peu bien tôt. Je ne laisse pas de me souhaiter à Paris.... Je ferai tout ce que je pourrai pour avoir l'honneur de vous voir en passant; deux jours ne me retarderont guère, et nous trouverons peut-être assez de choses à dire sur les conjonctures présentes, pour les bien employer. »
Ici, une lacune de plus de deux mois dans la correspondance; les lettres ont sans doute été perdues. Quand elles reprennent, vers le commencement d'octobre, la Palatine est de retour à Paris. Elle a vu Monsieur, lui a soufflé de bonnes idées, et elle résume la situation en ces termes : « Je vous dirai seulement que le roi désire le mariage avec Mlle d'Orléans, mais que Monsieur ne le veut pas ». Charles-Louis crut l'affaire manquée et répliqua : « (21 octobre.) Pour le mariage de Monsieur avec la princesse Electorale, il n'y faudra plus songer, puisque le roi le désire autrement. » La Palatine s'entêta. Son amour-propre de femme politique était engagé, car il ne s'agissait pas seulement dans la
situation où se trouvait l'Allemagne vis-à-vis de la France, de procurer un bel établissement à une nièce pauvre. Liselotte belle-sœur de Louis XIV, c'était le Palatinat assuré d'un protecteur toutpuissant, c'était le pot de terre germanique sauvé des heurts de son voisin, le pot de fer français. La Palatine n'était pas seule à le croire, et les circonstances pressaient.
Si jamais l'Allemagne a été à deux doigts de subir la domination française, ce n'est pas au lendemain d'Iéna, c'est au beau temps du règne de Louis XIV, alors qu'une habile diplomatie nous avait donné pour pensionnaires force princes allemands restés gueux depuis la guerre de Trente ans, et abandonnés dans leurs difficultés, ou à peu près, par leur recours naturel, l'empereur Léopold : « L'empereur (est) une faible assistance, écrivait la duchesse Sophie, dont le mari et les beaux-frères étaient acquis à la France. Il me semble que ses commandements... ne sont nullement considérés dans l'Empire K » Léopold était en effet un pauvre homme qui ne comptait point : « Je crains, disait encore la duchesse, que l'argent (du roi très chrétien) lui rende un jour toute l'Allemagne soumise ; pour moi, je suis fort pour la liberté germanique. » Elle voyait juste; l'indépendance même de l'Allemagne était en jeu. En même temps que les princes, la France achetait leurs ministres et leurs conseillers, les influences féminines de leur cour, le maître
1. La duchesse Soph Charles-Louis, lettres des 17 juin 1G65 Gt 30 mai 1667.
LOUIS XIV ET L'ALLEMAGNE. gS
d'armes de leurs fils et le maître à danser de leurs filles, d'où un concert de complaisances qui faisait rendre le maximum aux traités officiels * : « Louis, déclare Ranke -, possédait dans l'Empire allemand une influence qui, tout au moins dans les cercles occidentaux, était égale sinon supérieure à l'autorité de l'Empereur. » A la page suivante, Ranke reconnaît que, môme au cœur de l'Allemagne, c'était à Louis qu'on obéissait. En 1664, la ville d'Erfurt ayant refusé d'accepter une décision impériale, le roi de France l'y contraignit, sans doute pour le principe. Un petit corps français passa la frontière, traversa paisiblement la moitié de l'Allemagne, et exécuta sa mission avec l'aide de l'Électeur de Saxe, auquel il incombait de défendre Erfurt, mais qui avait été subjugué par ce témoignage de notre prestige.
Tandis que chacun, en Allemagne, visait à tirer son épingle du jeu, Charles-Louis s'arrangeait de façon à être mal avec tout le monde. En paroles, il était contre les envahissements de la France. « Je suis prince allemand et électeur, disait-il fièrement, et j'entends ne dépendre que de Dieu et de l'Empereur. » En fait, il avait accepté nos subsides ^ en 1658, lors de la ligue du Rhin, parce qu'il était audessus de ses forces de refuser de l'argent; de sorte
1. La France avait conclu en 1658 une alliance défensive avec les Électeurs ecclésiasli(|ues, rÉlectour Palatin, la Bavirre, les maisons de Brunswick et de liesse, etc. Ce fut la Lipiie du Uliin.
2. Franzusische GeschiclUe, vol. IV, p. 322 et 323 de la traduction française de J.-J. Porchat.
3. 3 000 thalers par mois. Cf. Haiisser, Geschichtc c/r Reinischcn PJalz, t. II, p. GIO.
qu'il empochait et enrageait tout à la fois. Hausser affirme qu'il ne toucha pas longtemps « le salaire de Judas ». Il était néanmoins à prévoir que cela finirait mal; qu'entre l'acheteur de consciences qui voudrait en avoir pour son argent, et le vendu qui essaierait de tricher, les relations se tendraient à la première menace d'une guerre européenne ; et que Charles-Louis, mal avec l'Empereur, qui savait à quoi s'en tenir, mal avec ses voisins, qu'il harcelait pour des questions de gros sous, se trouverait dans une situation critique. Lui-même s'en rendait compte et désirait que le projet de sa belle-sœur réussît; ce mariage pouvait servir de paratonnerre au cas d'une brouille avec la France,
Il fallut près d'un an pour y amener l'un après l'autre Monsieur, ses favoris, qui ne voulaient pas d'une princesse « sans le sol », et le roi Louis XIV. Le 7 août 1671, la Palatine écrivit enfin : « C'est à ce coup, Monsieur, que le mariage de Liselotte avec le Duc d'Orléans est absolument fait, si vous le voulez. Monsieur le veut, et le roi de France y a donné un plein assentiment.... Le seul obstacle est la religion... ». Une Duchesse d'Orléans ne pouvait être que catholique, et Charles-Louis n'osait pas donner son approbation à la conversion de sa fille ; il redoutait la colère de son peuple, pour qui la haine de Rome était le commencement de la piété. La Palatine lui suggéra un expédient. Il fut convenu entre eux que Liselotte abjurerait secrètement, et que son père jouerait la surprise et le mécontentement lorsque la chose se découvrirait. La jeune princesse se prêta à la comédie.