‹ Madame, mère du régentChapitre 49 sur 220 · MONSIEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR

dangereux, et fille il était devenu, à ne plus pouvoir reprendre son sexe. La toilette fut son occupation sérieuse. Le frère du roi éprouva les grandes émotions de sa jeunesse devant un miroir, à essayer une coiffure nouvelle, à se pomponner, se farder, se parer de bijoux de femme, trop heureux quand il avait un prétexte d'y joindre des jupes et de montrer son cou blanc. Ne pas être mis à son avantage était pour lui un vrai chagrin, être surpris en bonnet de nuit un vrai malheur. Il évitait de monter à cheval de peur de se gâter le teint. Son bonheur était de causer chiffons en croquant des bonbons, ou de jouer aux petits jeux avec d'autres jeunes filles. Louis XIV et Napoléon ont aussi joué à colin-maillard ou à cache-cache avec les dames; seulement, ils ne faisaient pas que cela. Monsieur ne fit pas autre chose jusqu'à son mariage avec Henriette d'Angleterre, en 1661, ni dans les années qui suivirent. Par surcroît, il avait roulé dans le vice, ce qui lui valait d'être exploité et tyrannisé par une bande d'individus immondes, et il finissait sous la coupe de ces drôles, par devenir malfaisant à force de faiblesse. Les ravages d'une éducation honteuse paraissaient sans remède quand son aumônier, Daniel de Cosnac, évêque de Valence, entreprit de le tirer de cette fange et faillit y réussir.

Cosnac eut l'idée hardie, et dangereuse pour luimême, de le tenter avec le fruit défendu *. Il fit miroiter à ses yeux de grands rôles, de hautes situa-

1. Cf. les Mémoires de Daniel de Cosnac (Paris, 1852, 2 vol. in-S").

lions, et n'aboutit cFabord qu'à le remplir d'effroi à ridée de peiner et de travailler. Il réussit pourtaul à chatouiller son ambition en lui offrant la couronne de Naples, — Gosnac s'avançait peut-être beaucoup, — mais Monsieur découvrit que le Vésuve est près de Naples et recula sans vergogne, saisi d'une peur d'enfant. Gosnac commençait à perdre courage; ce fut Louis XIV qui vint à la rescousse, sans le savoir ni le vouloir.

Au printemps de 1667, le roi s'avisa soudain, pour la première fois, d'emmener son frère à la guerre*. On n'aurait jamais deviné que c'était la vocation de Monsieur. Les troupes qui assiégeaient Tournay se rendirent à l'évidence avec une surprise joyeuse, en apercevant le prince dans tous les endroits dangereux, son aumônier trottant sur ses talons. Les officiers lui faisaient cortège. On ne parlait au camp que de ce jeune héros, qui se révélait soudain digne petit-fils du grand Henri IV. On en parla tant, qu'on oublia de parler du roi, qui le remarqua et se répandit en mots amers. La campagne finie, Gosnac ne tarda guère à apprendre que Monsieur lui ordonnait de vendre sa charge d'aumônier et de se retirer dans son diocèse. Il s'y était un peu attendu.

Après cette bouffée d'héroïsme. Monsieur retomba dans les puérilités qui formaient le tissu ordinaire d'une vie inutile entre toutes. Il était l'arbitre des

1. La guerre dite de Dévolution. Le beau-père de Louis XIV, Philippe IV d'Espagne, venait de mourir, et le roi en profitait pour réclamer au nom de sa femme certaines parties des Pays-Bas.

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