‹ Madame, mère du régentChapitre 79 sur 220 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le budget d'une princesse.

La famille d'Allemagne. — Années heureuses.

La cour de France en 1679.

MADAME répétait souvent à ses parents d'Allemagne, enclins à demander des services, qu'elle ne se mêlait de rien et n'avait ni argent, ni influence. Elle disait vrai pour l'influence; elle n'avait même pas essayé de recueillir l'héritage politique de sa devancière, Henriette d'Angleterre. La première Madame s'était haussée à l'emploi d'agent diplomatique du roi de France ; la seconde bornait ses ambitions à le faire rire par ses drôleries. L'une s'était mise à l'école des grandes affaires, l'autre luttait d'esprit avec Bricmini, le petit fou de la reine Marie-Thérèse. Il ne faut pas compter sur la princesse Liselotte pour nous renseigner sur les dessous de la politique.

Les services que l'histoire générale lui devra sont indirects. En dehors des douze in-octavo de sa correspondance personnelle, on possède dès à présent plus d'un millier de lettres écrites par les

siens, et renfermant de précieuses indications sur la tentative de pénétration pacifique de TAllemagne par la France, aux approches de la guerre de Hollande. On voit alors la correspondance de TÉlecteur Charles-Louis, père de Madame, avec sa sœur Sophie, duchesse de Hanovre, changer de ton sous l'empire de l'inquiétude et des soucis. Plutôt futile dans les premières années, ou restreinte aux événements de famille, elle prend du sérieux, et parfois de l'ampleur, quand éclate la nouvelle crise qui met en question l'intégrité de l'Allemagne. Les lettres de Charles-Louis, en particulier, disent éloquerament la misère morale de la patrie germanique, son abaissement et ses dangers, alors qu'un Louis XIV ne s'y heurtait pas à un sentiment national fort et discipliné.

Madame, dans son palais de Saint-Cloud, ou dans sa chambre de Saint-Germain, chez le roi, recevait les contre-coups des agitations paternelles. On lui reprochait à Heidelberg, et aussi à Osnabrûck, de ne pas prendre assez à cœur les difficultés de son pays d'origine, de ne jamais lui venir en aide, et d'oublier dans les plaisirs les soufïrances du Palatinat. On lui en voulait peut-être plus encore de ne pas faire profiter ceux des siens qui étaient pauvres des richesses qu'on lui supposait. Pour ces diverses raisons, l'Électeur palatin, mécontent de sa fille Liselotte, et ne lui en faisant point mystère, représentait dans sa vie l'élément maussade et grondeur, tandis que la joie l'attendait dans nos forêts des environs de Paris, à galoper, vive et légère, aux côtés d'un grand roi qui ne pouvait

plus se passer d'elle. L'Allemagne, c'était les demandes importunes et les reproches, la France, la faveur et les éclats de rire. De sorte que, tout en adorant sa patrie avec orgueil. Madame ne pouvait pas s'empêcher d'être heureuse chez ce peuple inférieur qu'une bonne Allemande a en mépris et en haine. La preuve s'en trouve dans de nombreux documents qui ne sauraient être récusés par ses compatriotes, car la plupart nous viennent d'outre- Rhin, ou sont des pièces officielles conservées dans nos Archives nationales.

Voyons d'abord s'il était vrai que Madame fût dans « la misère », ainsi qu'elle se plaisait à le répéter.

Nous nous bornerons ici à étudier le budget de la princesse Liselotte avant son veuvage en 1701. Après, tout sera changé, les besoins et les arrangements d'argent. — Au commencement de leur mariage. Monsieur et Madame disposaient chaque année, entre les pensions du roi et ce que rapportait l'apanage de Monsieur, d'une somme de plus de 1200000 livres, soit quatre ou cinq millions de notre monnaie. Leur situation financière ne tarda pas à s'agrandir encore par la naissance d'un fils, Alexandre-Louis, duc de Valois. L'enfant était venu au monde le 2 juin 1673. Le 28 octobre suivant, Louis XIV signait un acte ainsi conçu : « Nous avons à notre neveu le duc de Valois accordé et fait don, accordons et faisons don par ces présentes signées de notre main, de 150 000 livres de pension

par chacun an *,.. ». Le duc de Valois mourut le 16 mars 1676, tué par les médecins, criait Madame dans sa douleur, et avec de grandes apparences de raison; mais il avait un frère, Philippe, duc de Chartres, né le 2 août 1674, qui hérita des 150000 livres ^, et celui-là vécut : ce fut le Régent. A ces revenus officiels venait s'ajouter une juste part de la pluie d'or que le roi éparpillait sur sa Cour et qui faisait dire à Mme de Sévigné, dans un passage fameux où elle résume en quatre lignes tout un système de gouvernement : « Le roi fait des libéralités immenses...; quoiqu'on ne soit pas son valet de chambre, il peut arriver qu'en faisant sa cour, on se trouvera sous ce qu'il jette. Ce qui est certain, c'est que loin de lui tous les services sont perdus, c'était autrefois le contraire' ». On aimerait à pouvoir calculer le chiffre des « libéralités » de Louis XW. Quiconque a feuilleté le Journal de Dangeau, ou les Mémoires du marquis de Sourches, a été frappé de l'abondance monotone, tout du long de l'année, des mentions de ce genre : « Le roi a donné au comte de Roye 9000 francs de gratification, et 4000 au comte de Rebenac... Le roi donna 500 écus de pension à Vertillac... M. de Frontenac eut 3 500 francs du roi par gratification.... Le roi (a) donné à Mme la princesse d'Harcourt une pension de 2000 écus.... Le roi a donné (à M. de la Chaise) 100 000 francs pour lui aider à payer sa (charge).... Le roi a donné à

Page 1