A IA MÈRE DE NAPOLÉON
Ses concitoyens en pleurs.
Le cœur de Madame Mère ne pouvait être ni oublié ni refusé par les habitants d’Ajaccio. Ils regrettaient de ne pouvoir lui ériger un monument digne d’elle. L’urne resta vide, comme le cénotaphe, jusqu’à ce qu’un temps meilleur permît d’accomplir le vœu de l’auguste défunte, dévouée à la Corse pendant toute sa vie. Si Madame Mère était morte sous l’empire et sur le sol natal, l’ile entière aurait célébré ses obsèques et retenti, ce jour-là, des cris et des lamentations de la douleur publique. Les Voceri (1) se seraient fait entendre, au delà des monts et des maquis, à travers les vallées, de AÛlle en ville, de village en village, et jusque dans les moindres hameaux.
Mais non, la nouvelle effacée de cette mort parvenait à peine à Ajaccio, à Home et à Paris, sans crieurs publics, sans annonce officielle et sans aucun bruit. Elle s’est mêlée aux nouvelles courantes
(1) Voceri, chants populaires de Corse, par A. L. Fée. 1850.
de la presse, on en parlait à peine le jour môme, et on n’en parlait plus le lendemain. C’est qu’il était vingt-cinq ans trop tard, c’est qu’en France il n’y avait plus de regrets pour la mère oubliée ou méconnue de Napoléon, comme il n’y en avait plus pour le fils de l’empereur, pour cet enfant né en France et mort prince d’Autriche. C’est qu’avec la mère finissait la génération du passé, comme avec son petit-fils semblait finie la génération de l’avenir. Et cependant Madame, sans en parler jamais, entrevoyait de loin un second empire, dont elle semblait garder en silence le mystérieux pressentiment. Dans d’autres temps aussi, les journaux français et étrangers eussent rendu un hommage d’admiration publique à sa mémoire.
L’une des feuilles allemandes les plus répandues à cette époque, la Gazette universelle d' Angsbourg , après avoir annoncé, le 11 février suivant, par une dépêche du 2, la nouvelle du décès de la jeune reine de Naples Marie-Christine, ajoutait simplement : « Un autre décès qui a eu lieu, aujourd’hui, à une heure de la nuit, c’est celui de la mère de Napoléon, Madame Maria Letizia Bonaparte. Elle est morte d’un épuisement général. » Un court aperçu de son origine, de sa vie et de ses infirmités se termine à peu près ainsi : « Elle prenait peu de part aux affaires du monde et voyait peu d’intimes, etc. Depuis la chute de Napoléon, cette femme, dont les enfants avaient porté des couronnes, ne recevait que
des messages de malheurs pour sa famille et méritait la compassion du monde entier... »
Un supplément au Journal d'Augsbourg^ du 20 février, dit, d’après une dépêche de Rome, du H de ce mois : « On n’a pas trouvé les grandes richesses que l’on supposait à la mère de Napoléon; d’après une estimation approximative, toute sa fortune mobilière et immobilière consiste, y compris les diamants et l’argenterie, en un million de scudi (c’est-à-dire cinq millions et demi de francs). »
... Le Messager d' Aiigsbourg du 22 février public encore une lettre venant de Rome, sorte de résumé des derniers temps et des dernières épreuves de sa longue existence. Cette lettre n’est pas signée, mais pouvait 1 être par le cardinal Fesch, connaissant bien l’état de fortune de sa sœur.
On avait cru que Son Altesse laisserait, après sa mort, une fortune considérable, évaluée à plusieurs millions. Mais cette fortune entière n’a représenté, en définitive, que dix-sept cent mille francs, dont douze cent mille en argent, cinq cent mille en diamants et deux cent mille représentant la valeur du palais de Rome.
Une appréciation moyenne plus vraisemblable portait la fortune jusqu à trois millions, y compris 1 ensemble des sommes confiées d’avance ou réservées par Madame à son frère le cardinal, pour en faire la répartition égale entre ses enfants survivants, à part une somme destinée, par la volonté de la tes-
tatrice, aux institutions de charité les plus pauvres. La somme totale de la fortune a enfin été évaluée à quatre-vingt mille livres de rentes et à cinq cent mille francs de bijoux, divisibles entre six héritiers directs : Joseph, Lucien, Louis, Jérôme, Caroline et Fesch, Les évaluations de toute la fortune laissée par Madame Mère ont donc varié inévitablement, d’après les recherches puisées h des sources différentes.
C’est encore la Gazette d' Augsbow'g qui publie, le 25 février, un dernier article sur le Testament de Madame Letizia Bonaparte, en disant tout d’abord : « Outre un grand nombre de legs à des personnes au service de la défunte, le testament contient l’ordre de payer au cardinal Fesch une somme de 7000 scudi pour les funérailles. » Le môme article commence et finit à peu près de môme sur la richesse supposée de Madame Mère, en ajoutant ces mots : « Le prince Jérome de Montfort est arrivé ici (à Rome), de Florence et attend d’autres membres de la famille ; les affaires de la succession étant fort compliquées (1). »
Il était digne de Madame Mère d’avoir exprimé le vœu d’ôtre ensevelie dans sa terre natale de la Corse, comme son fils Napoléon avait espéré « que ses cendres reposeraient, un jour, sur les bords de la Seine, au milieu du peuple français, qu’il avait tant aimé! »
(1) Extrait de la Gazelle d'Augsbourg du 25 février 1836.
Quelques articles de journaux français reproduits ou complétés par d’autres, furent inspirés par les vertus de Madame Mère et par les traditions de toute sa vie. Il suffira d’extraire des passages de ces journaux, pour ne pas répéter des faits déjà connus.
«... Aucune femme, dans l’histoire, ne semble avoir été comblée de plus de félicités par les caprices du sort et aucune, certes, n’a dù subir des épreuves plus rudes et boire, comme elle, le calice de la douleur jusqu’à la lie. On savait à peine, dans le public, quelle était plus malade qu’à l’ordinaire et aujourd’hui on ne A'oulait pas croire à sa mort, parce que le bruit en avait déjà couru plus d’une fois. Quant à ses derniers moments, on entendait dire qu’elle n’avait pas perdu connaissance et qu’elle s'était endormie paisiblement. »
Autre extrait : « Madame Letizia Bonaparte vient de mourir à Rome. Cette nouvelle, donnée avec les cent nouvelles du jour, n’a excité que peu d’attention et puis on l’a oubliée, comme toute autre. Cependant la destinée de celle qui fut la mère de Napoléon mérite bien quelques regards de la part du poète et du prosateur.
» Pendant vingt années d’exil, aucun acte, qui ne cadrât point avec la grandeur de son fils, n’échappa jamais à cette mère. C’est qu’arrivée tard au faîte des grandeurs, après avoir vécu dans la rudesse d’une existence pauvre, Letizia avait conservé toute sa fermeté et sa fierté native. De cet œil italien, lï- 32
habitué au beau et que rien n’éblouit, elle avait vu monter son fils à la première place, comme chose due; son génie même n’e.vcitait pas son étonnement; elle en sentait l’origine en elle-même; car, quelque etfacé qu’ait été en France le rôle de la mère de Napoléon, elle n’en fut pas moins une femme d’un esprit et d’un caractère supérieurs. Le grand homme l’a souvent dit et son jugement a été pleinement confirmé par le respect profond et général qui, à Rome, environna toujours Madame Bonaparte...
Les auteurs d’un livre sur/c5 Femmes militah'es [\.) ont rangé parmi elles Madame Mère, « parce que l’héroïsme qu’elle a manifesté, au commencement de sa carrière, s’est conservé en elle, sous une autre forme, jusqu’à son dernier jour. Et si les circonstances l’eussent commandé, il n’est pas douteux qu’elle eût déployé le même esprit de patriotisme et la môme intrépidité qu’elle avait montrés au moment de la lutte de l’indépendance de la Corse, alors qu’elle n’avait pas encore vingt ans et qu’elle allait donner à la France le héros qui fit trembler l’univers. »
Dans un autre ouvrage, on dit (2) : « Là (à Rome), cette auguste proscrite, la noble femme environnée de l’estime et des respects de l’Europe, âgée de près d’un siècle, renfermée dans son culte pour la mémoire de son fils, isolée dans son veuvage maternel, porta jusqu’à sa mort, dans un douloureux
(1) Les Femmes mililaires, par Trauchant et Ladimir, etc.
(2) Histoire de Napoléon, etc., par Chopin etLeynadier, 6 vol. 1851.
exil, la peine d’avoir donné à la France un grand homme de plus! Elle eut la douleur de- survivre à Napoléon. »
L’auteur d’une courte histoire (l), racontée par une grand’mère à ses petits-enfants, leur parle de la noble veuve de Charles Bonaparte et de sa famille, en ajoutant : « Madame Letizia est morte en Italie, dans le pays des beaux-arts ; demandons à Dieu, mes enfants, qu’il daigne envoyer, dans le coin de terre où elle repose, un grand artiste qui s’inspire, en se souvenant, sur la tombe de l’Impératrice mèrej alors, peut-être, il dédiera à la mémoire de cette héroïque et bienheureuse femme, un mausolée colossal, tout parsemé de sceptres et de couronnes, et abiité pai un aigle immense aux ailes déplovées. Ce sera là un trône splendide, un dernier trône où viendront figurer, en bronze, en marbre et en pierre, un empereur, des rois, des reines, des princesses; et au pied de ce trône, mes enfants, la France symbolique écrira sur le socle brisé de la statue impériale : « Ici gxt la mère des Bonaparte. »
«... Peu d’existences,, dit Stendhal (2), ont été aussi pures d’hypocrisie, et selon moi, aussi nobles que celle de Madame Letizia Buonaparte. Nous 1 avons vue, dans sa première jeunesse, braver de grands périls par dévouement pour son parti. Plus tard, elle eut à résister à des épreuves plus fortes
(1) Ilisloire de Napoléon, par Louis Lurine, Paris, 1834.
(2) Vie de Napoléon, par de Stendhal, I vol., 1876.
peut-être, en ce qu’elle n’éUiit pas soutenue par l’état d’excitation et d’enthousiasme général qui accompagna la guerre civile. Il existe en Corse une loi terrible, assez semblable au fameux hors la loi, de la Révolution française. Lorsque cette sorte de clameur de haro est proclamée contre une famille, on incendie ses biens, on coupe ses vignes et ses oliviers, on tue ses chèvres, on brûle ses maisons ; la ruine est complète et sans remède, dans un pays pauvre, où il n’existe aucun moyen de remonter à l’aisance. Trois fois, depuis son retour dans l’île, comme général français, et sa révolte en faveur des Anglais, Pascal Paoli menaça de cette redoutable loi Madame Ruonaparte, veuve, pauvre et sans soutien; trois fois elle lui fit répondre qu’il n’était au pouvoir d’aucun danger de lui faire abandonner le parti français. Sa fortune fut détruite, des dangers personnels la forcèrent à se sauver à Marseille, avec ses petits enfants. Elle croyait être accueillie en France comme une martyre du patriotisme : elle fut méprisée parce qu’elle était pauvre et que ses filles étaient obligées d’aller au marché. Rien ne put troubler cette àme élevée, pas plus les mépris des Marseillais, en 1793, que les honneurs si imprévus de la cour de son fils, sept ans plus tard.
» Parvenue au dernier terme de la vieillesse, réfugiée chez des ennemis de son nom et de sa patide, au milieu de la joie que leur inspire la mort de son fils et de son petit-fils, elle supporte ce malheur avec
MADAME MÈUE.
oOl
une dignité naturelle et facile, comme jadis les menaces de Paoli. Jamais de plaintes, jamais elle ne tombe dans aucune des misères de vanité, qui tarissent tout enthousiasme pour les princes et les princesses, que, de nos jours, nous avons vus tomber du trône. Cette àme ferme s’est interdit même de nommer ses ennemis et de parler de son llls.
» La mère de Napoléon fut une femme comparable aux héroïnes de Plutarque, auxPorcia, aux Cornélie, aux madame Roland. Ce caractère impassible, fei-me et ardent, rappelle encore davantage les héroïnes italiennes du moyen âge, que je ne cite point, parce qu’elles sont inconnues en France (I). »
Les réüexions d’un autre écrivain sur Madame complètent bien celles qui précèdent : « Quand on songe, dit M. de Lescure, dans sa courte notice sur Marie Letizia Bonaparte (2), quand on songe que résistant à tant de secousses, à tant d’émotions, à tant de joies et à tant de douleurs, survivant à tant de morts, elle a assisté aux funérailles de l’empire, après avoir assisté à son apogée, et toujours calme et recueillie dans un deuil héroïque, elle n’est morte (|ue le 2 février 1836, à plus de quatre-vingt-six ans, on est forcé de reconnaître, en s'inclinant, qu on est là en face d’une de ces destinées extraordinaires, d’un de ces caractères non moins étonnants, qui, tout compte fait, méritent l’hommage du
(1) Dictionnaire des femmes célèbres, par Levati (de Milan), 1820.
(2) Les mères illustres, par .M. de Lescure, 1 vol. in-8®, 1882.
respect, de l’admiration et de la piété de riiistoire. »
Un livre d’une conception fort étrange intitulé : Napoléon et la conquête du monde (1), parut, sans nom d’auteur, en 1836, l’année môme de la mort de Madame, comme si la mère trop oubliée du grand empereur, lorsqu’elle vivait encore, ne pouvait plus, en mourant, survivre à la mémoire de son fils et devait disparaître après lui. La pensée originale de cet ouvrage ofTrant l’intérêt du roman le plus accidenté, transforme la destinée de Napoléon et de sa famille, jusqu’aux plus invraisemblables conséquences.
Ce livre si bizarre s’appela ensuite Napoléon apocryphe^ dans une nouvelle édition publiée, en 1841, dès le lendemain du retour des cendres du captif de Sainte-Hélène à Paris et de ses pompeuses funérailles aux Invalides.
Un chapitre entier a pour titre : Mort de la mère de Napoléon. C’est un hommage à sa mémoire :
(( Madame Mère devenue, malgré elle, impératrice et sacrée par le pape Pie Vil, habitait le palais de l’Élysée, dont elle avait fait un asile de repos et de vertu, au milieu du retentissement des victoires et l’éclat des grandeurs de la France. Elle accomplissait là toutes les vertus cbrétiennes, par une charité immense, infinie. Elle s’y était réservé une sorte de sanctuaire de famille où elle n’était plus que mère, pour
(1) Napoléon cl la conquête du monde, 1836.
y recevoir des rois et des reines f|ui, la, comme autrefois, dans l’humble maison d’Ajaccio, n’étaient plus que ses enfants.
» L’empereur donnait à tous l’exemple de la soumission filiale, en venant aussi voir sa mère et abaisser toute sa puissance devant elle. Il prenait conseil de ses judicieuses inspirations et acceptait tendrement ses familiarités maternelles.
» Madame se sentait trop heureuse pour prolonger longtemps son bonheur. Elle fit un' jour une chute qui lui brisa la jambe et fut ensuite atteinte d’une maladie grave qui abrégea la durée de sa noble et sainte existence. Tous scs enfants, un empereur, des rois et des reines rassemblés autour d’elle, avec ses petits-enfants, princes et princesses, reçurent la bénédiction de celle dont la dernière pensée fut de remercier Dieu de tant de gloire pour la France, de tant de bonheur pour ses enfants, de tant de bonté pour elle.
» Puis elle cessa de vivre, sans symptômes d’agonie et sans signe de douleur, le 15 novembre 1819. Ainsi s’envolait au ciel l’àme de cette héroïne de toutes les vertus.
» Ses funérailles furent dignes de Sa Majesté l’Impératrice mère. Un cortège immense se déployait depuis l’Elysée jusqu’à Notre-Dame, entre les rangs de la garde impériale, formant la baie d’honneur. Le char funèbre, d’une grande magnificence, était entouré de quatre souverains à cheval, tenant les cordons du deuil. Les Amitures des évêques et des
cardinaux précédaient celle du pape et le char funèbre, suivi de l’empereur et des sept rois ses frères et beauxfrères, tous comme lui, revêtus de manteaux de deuil, à pied et la tête découverte.
)) Venaient ensuite, dans un ordre imposant, des souverains alliés à la France, les grands officiers de la couronne, les maréchaux de l’empire, les repré- •sentants des grands corps de l’État, les dignitaires de la Légion d’honneur et tes fonctionnaires civils ou militaires, puis les voitures de cour et enfin une armée de cinquante mille hommes. » Pendant ce long défilé du cortège funèbre, dont le canon des Invalides avait annoncé le départ de l’Elysée, comme le tocsin de Notre-Dame annonçait son arrivée à la cathédrale, la population en pleurs se découvrit silencieu.scment.
» L’inhumation du corps fui faite au milieu du chœur de la grande église, et la place en a été marquée par une statue colossale et assise de Madame Mère. Un autre monument digne de sa mémoire, de ses vertus et de ses bienfaits a été érigé sur les bords de la Seine, entre le Champ de Mars et les Invalides, presqu’en face l’immense palais du roi de Rome. »
Ainsi a été béatifiée Madame Mère, après sa mort, et glorifiée sa mémoire , par l’ingénieux auteur de Napoléon apocryphe. 11 a fallu substituer les fictions de la fable aux vérités de l’histoire, afin d’attribuer une vie surnaturelle au fils de Charles
Bonaparte et à son humble mère des funérailles d’une magnificence invraisemblable.
Le plus grand des éloges à faire d’elle, c est d avoir ainsi vu tous ses enfants, sous l’égide du plus illustre d’entre eux, parvenir aux plus hautes destinées, sans qu’elle en eût jamais été éblouie et sans s’ôtre prévalue d’avoir donné naissance à l’empereur des Français et à trois rois de l’Europe. Elle se plaisait simplement à parler d’eux, comme mère de famille, en se rappelant les événements de leur enfance, mais non comme impératrice mère, en se prévalant de leur pouvoir ou de leur fortune. Et ce beau caractère de simplicité, au milieu de tout l’éclat de 1 empire, resta impassible et résigné à sa chute. Elle sut résister 5, toutes les douleurs, comme elle avait résisté à toutes les joies, en subissant toutes les souITrances de la vie, jusqu’à ce que sa mort, dans l’âge le plus avancé, appelât sa résurrection dans l’histoire.
Il ne s’agit plus maintenant que de compléter les documents accessoii'es à la mort de Madame Mère.
Parmi toutes les lettres de condoléance adressées au cardinal, figure le souvenir fidèle de la princesse Stéphanie (1). La lettre, datée de Manheim (grandduché de Bade) le 3 mars, commence ainsi :
Monseigneur,
J’aurais écrit à Votre Éminence dès le premier moment où il a été fait mention, dans les journaux, du malheureux
(q Registre de correspondance du cardinal.
événement qui vous a frappé; mais je me refusais à la certitude de ce malheur et plus tard, j’ai été si malade, qu’il m’a été impossible d’écrire. Je crois n’avoir pas besoin de vous dire toute la part que je prends à la perte que vous avez faite.
Accoutumée, dés ma première jeunesse, à aimer et à respecter Madame, les bontés qu’elle avait eues encore pour moi à Rome, n’avaient pu qu’ajouter à ce sentiment. C’était d’ailleurs une douce pensée que l’espoir de la revoir, quand je retournerais en Italie, et j’étais heureuse de pouvoir exprimer à Madame la reconnaissance que je porte à sa famille et en particulier à celui auquel je dois tout.
Stéphanie.
La princesse désignait ainsi l’empereur lui-même. Vient après, à la date du 9 avril, une série de lettres de Son Eminence sur la mort de Madame (1).
C’est d’abord une lettre de sentiment religieux au cardinal Isoard. à Auch. Un passage suffira :
... Oui, Madame a rendu son dme à Dieu, dans la plus grande tranquillité et vraiment dans la paix du Seigneur. Elle n’a pas perdu, un seul instant, sa présence d’esprit et je lui ai fermé les yeux, dans la ferme confiance que Dieu lui avait accordé scs miséricordes, au point qu’au môme instant, j’ai pu m’occuper de ses affaires temporelles et de l’exécution de son testament...
Le cardinal, répond, le 16 avril, à la grandeducliesse une lettre de ses regrets plus personnels.
... Accoutumé aux grands et malheureux événements et familiarisé aux souffrances de ma sœur, je lui ai fermé les yeux avec cette force de caractère que je puisais dans l’inaltérable tranquillité avec laquelle elle a vu arriver son heure suprême...
(1) Registre de correspondance du cardinal.
Il écrit ensuite au duc de Padoue.
Rome, 18 avril 1836.
Monsieur le duc et cher parent,
Je vous ai écrit avant-hier par la poste, et je profite du départ pour Paris de madame Bisson, pour vous donner encore aujourd’hui de mes nouvelles... Je crois devoir donner à cette dame une lettre de recommandation pour vous. Elle est, d’ailleurs, une femme d’esprit et elle connaît parfaitement tout ce qui se passe à Borne, sur les affaires de la succession de Madame, etc...
Joseph, dans une lettre de Londres du l'’''aoùt 1836, à son frère Louis (1), s’attriste de leurs douleurs de famille et de la dernière perte qu’ils AÛcnnent de faire :
Je lutte contre la mauvaise fortune et je n’en suis pas abattu... '
Notre oncle me fût resté ami; sa sœur lui a laissé les portraits do famille, sous toutes les formes, sous toutes les reliures : le collier a été vendu par l’ordre de Madame ; elle a disposé du prix, elle l’a voulu et personne n’a rien à y A'oir. Le cardinal n’y est pour rien ; il n’a pas voulu risquer des funérailles dignes de la mère de Napoléon et de nous tous, par la raison que moi-môme, en Amérique, je n’ai pas osé affronter les préventions toutes-puissantes de la Sainte-Alliance...
... Notre oncle m’a souvent entretenu du monument somptueux qu’il a l’intention de consacrer à sa sœur, mais où? quand? Ne lui faut-il pas l’assentiment de nous tous? Je lui ai écrit qu’en sus de ce qu’il ferait, j’y contribuerais aussi pour ma part. Je ne doute pas que tu ne fasses comme moi, mais où?... Le cardinal a pensé à Ajaccio, etc...
... Je suis fatigué, la tète me tourne, je t’embrasse de tout mon cœur, mon cher Louis.
Joseph.
(1) Archives de la Bibliothèque.
Celte lettre douloureuse ne se trouve pas dans les Mémoires et correspondance du roi Joseph.
Le comte de Survilliers au duc de Padoue (1).
Londres, 5 septembre 1836,
Mon cher cousin,
... (Inutile de reproduire ce qui reste en dehors de Madame.)
Nous avons à causer de quelques petits intérêts de famille, dont Madame vous avait chargé et qui ne vous occuperont pas beaucoup, je pense. Le plaisir de vous revoir, ainsi que votre famille, entre, au reste, dans les motifs de cette lettre, plus que les affaires d’intérêt...
Suit, à distance, l’acte signé des quatre frères de 1 empereur, de la reine Caroline et de la princesse Haccioclii, fille de la grande-duchesse Élisa :
13 décembre 1836.
Nous soussignés, fondés de pouvoir des héritiers de feue Son Altesse Impériale Madame, mère de l’empereur, déclarons et reconnaissons, en leur nom, avoir reçu de M. le lieutenant général Arrlghi, duc de Padoue, tous les objets et effets portés en la présente note, contenant huit pages paraphées, lesquels, selon les intentions des susdits héritiers, ont été partagés en six lots qui ont été formés, en notre présence, avec la plus stricte équité et ont été tirés au sort, toujours selon la volonté expresse desdits héritiers. Chacun de nous ayant rassemblé les objets et effets qui lui sont échus en partage, après les avoir resserrés et emportés, avec une note signée de tous les copartageants, pour les lots de chacun; et nous nous sommes réunis, pour en donner décharge à M. le duc de Padoue, dernier dépositaire, déclarant ici être
(I) Le général Arrighi, etc., par A. Du Casse, 1869, t. Il, p. 326.
satisfaits du partage et des lots qui en sont résultés, et le tenant quitte et libéré dudit dépôt envers nos mandants respectifs.
Le roi Louis au duc de Padoue (1).
Florence, 22 décembre 1830.
Mon cher cousin.
Je reçois votre lettre du 14 et j’y réponds à l’instant. Vous trouverez ci-jointe l’autorisation ou la confirmation pour ce qui me regarde du don qui vous a été fait par Madame, de ses médailles relatives à l’empire. Je suis charmé de trouver l’occasion de vous témoigner, quoique faiblement, les sentiments que je vous porte, etc.
... J’approuve le partage des effets de l’empereur et je vous prie de ni’envoyer mon lot, de la manière que vous jugerez la plus convenable; je vous remercie de la promesse que vous me faites de solliciter la remise des autres objets, etc.
Ainsi paraissait terminée la grande affaire de succession qui avait préoccupé Madame Mère jusqu’à la dernière heure de sa longue existence.
(I) Le général Arriglii, duc de Padoue, par A. Du Casse, 18G9.
Après 1836.
Les années succédant à celle de 183G, ou à la mort de Madame Mère, sont fatales à plusieurs des siens. — 1830 entraîne la perte du cardinal Fesch, de la reine Caroline et de la princesse Charlotte Napoléon. — C’est, en 18ii, l’cx-roi Joseph suivi de près, dans la tombe, par sa diyne femme, la reine Julie. — 1818 amène une nouvelle révolution, le suffrage universel et l’avènement de Napoléon III au pouvoir. — 1851 marque une décision du chef de l’État relative à l’e.xhuraation eu Italie des cendres de S. A. 1. Madame Letizia Bonaparte et de S. Ém. le cardinal Fesch, suivie de leur translation en Corse. — 1852 enfla décide les ordres donnés par l’empereur pour la conservation et l’entretien de la maison Bonaparte d’.\jaccio.
Les années qui suivent la mort de Madame Mère entraînent celle de plusieurs des siens. Les plus fidèles à sa mémoire y attachent leurs regrets et leurs souvenirs, mais combien d’autres l’ayant à peine connue, n’en montrent que de l’indilTérence ou de l’oubli? Ceux de ses enfants qui lui survivaient, ses plus proches parents, témoins au contraire de ses vertus, en retrouvent les preuves dans sa correspondance. Combien de ses lettres retracèrent la dignité de sa vie, le sentiment de son devoir, la bonté de son cœur, la rectitude de son jugement et la fermeté de son caractère!
MADAME LE LENDEMAIN DE SA MORT A ROME D après un Camée sur Coquille
Toutes ses facultés semblaient s’être assimilé les intentions suprêmes de Napoléon sur la sauvegarde, en France, des insignes de sa gloire. De là, poui Madame, l’idée fixe, rappelée par elle, jusqu’à son dernier soupir, la conservation inaliénable des aimes de l’empereur , confiées à son proche parent le fénéral duc de Padoue. Quant aux soins de son hcrittigG niuteruGl, Mculanie les confiait à sou iiciG, le cardinal Fesch, et à son (ils aîné, 1 ex-roi Joseph.
Le portrait moral de Madame Mère se complète par cet exposé des dernières phases de sa longue existence.
Il serait permis d’en dire autant de son portrait physique, en rappelant l’impression produite sur de vrais artistes français, survenus à l'improviste devant son catafalque et admirant à découvert la pureté de cette noble figure immobile, mais paraissant ressuscitée sur son lit funéraire.
Cette image d’une vraie beauté sénile, survivant à la mort, a servi de modèle à un superbe camée, dont un spécimen m’a été adressé de Home, en mémoire de Madame Mère, avec une mèche précieuse de ses cheveux châtains foncés unis à de rares cheveux blancs. Ce camée en coquille, sur fond brun, montre la figure de trois quarts, les yeux fermés; la tête recouverte d’une coiffe légère et d’un voile de dentelle, repose à découvert, sur un oreiller ; une croix attachée au devant du cou descend sur la poitrine entourée d’une double mousseline.
Aussitôt après le décès de Son Altesse, la corres-
poiidance entre son frère le cardinal et son fils aîné, devint de plus en plus active. Les affaires de succession et le partage des biens de la famille entraînaient pour 1 un et pour 1 autre d'assez graves préoccupations et certains dissentiments. Je ne me hasarde point à en dire quelque chose, fuss6-jc bien renseigné, parce qu’il ne m’appartient pas d’intervenir dans les questions délicates de cette nature.
Il m’est possible, seulement, de mentionner divers objets, tels qu’un service de table en vermeil, un autre en argent et un riche collici de diamants, dont le partage devenait diflicile par le décès des filles aînées de Madame.
Sa belle-fille, la reine llortense, aimée d’elle, comme l’un de ses propres enfants, depuis leur entrevue des derniers adieux, à la Malmaison, la reine llortense, accablée de ses chagrins, expirait le 5 octobre 1837, à Arenenberg, entre les bras de son fils Napoléon-Louis, survivant seul à son frère.
Dès la mort de l’empereur et plus encore, après celle de’lMadame Mère, l’ex-roi Joseph était considéré, par tous les siens, comme le chef de la famille. J’avais eu l’honneur, d’après une demande de sa part, à mon père, de rencontrer un jeune médecin en position de s’attacher au comte de Survilliers, pendant la prolongation de son séjour en Angleterre et pour l’accompagner dans son voyage de retour
aux Etats-Unis.
C’était pour moi l’occasion de soumettre à l’aîné (les fils de Son Altesse la notice que j’avais essayé d’écrire sur elle, après le voyage de Rome. J’hésitai d’abord et je cédai ensuite à l’encouragement paternel, pour adresser au comte de Survilliers la lettre suivante (1) :
Paris (fui de) mai 1838.
Monsieur le comte.
Je prends la liberté de vous écrire, en vous priant de vouloir bien agréer un faible hommage de ma vénération pour la mémoire de Madame Mère.
Le bienveillant souvenir dont vous m’honorez, m’encourage à vous communiquer une noticè, fort incomplète encore, mais que je pourrais développer plus tard, si elle obtenait, à présent, votre bienveillante approbation. Je regrette, et vous en demande pardon, de n’avoir pu recopier au net ce manuscrit, avant le départ de M. le docteur Clarke, qui aura l’honneur de vous le remettre en mains propres.
Veuillez, je vous prie, monsieur le comte, agréer, pour mon père et pour moi, l’expression de notre profond respect.
Docteur Hippolyte Labrey.
Le comte de Survilliers voulut bien me répondre :
Londres, 20 juin 1838.
Monsieur Hippolyte Larrey,
Le docteur Clarke m’a remis, avec votre lettre, l’essai qui l’accompagnait. Je l’ai lu, avec le plus juste et le plus tendre intérêt.
Je vous prie d’agréer ma reconnaissance et veuillez présenter à monsieur votre père le souvenir du bonheur avec
(1) Registre manuscrit de correspondance générale, t. I»r. IL 33
lequel je me mets en rapport avec le passé, en pensant à un liomme tel que lui. J’espère qu’il me conserve quelque estime et qu’il ne doute pas, plus que vous. Monsieur, des affectueux sentiments, avec lesquels je serai, toute ma vie, votre sincère ami, ainsi que le sien.
Joseph,
Comte de Sun:illiers.
Une nouvelle lettre du prince, datée du 10 février 1840, m’honore de la même bienveillance et ajoute, en prévision d’un voyage à Londres ;
... Je serai charmé de faire votre connaissance, et de répondre aux questions que vous jugerez devoir me faire sur un sujet aussi intéressant pour moi.
Le frère de Madame, Son Eminence le cardinal Eesch, ayant vécu, auprès d’elle, pendant de si longues années, semblait n’avoir pu prolonger seul son existence sur la terre. Il était mort à Home, le 13 mai 1839, âgé de soixante-dix-buit ans et laissait un testament, dont voici une disposition (1):
Je lègue 200 000 francs, pour la construction d’une église, dans l’aile sud du grand établissement que j’ai fait bâtir à Ajaccio. Je veux que mes cendres et celles de ma sœur reposent dans cette église, au milieu de mes chers concitoyens.
Le testament du cardinal fut annulé, pour longtemps, d’après une clause textuelle, inscrite par le chef de la famille (Joseph Bonaparte, comte de Survilliers), dans les termes suivants :
(1) Copie aux archives de la Bibliothèque nationale.
Tant que la loi d’exil sera en vigueur, je ne me crois pas obligé de faire construire une chapelle sépulcrale que les circonstances politiques pourraient rendre à jamais inutile.
Le fils aîné de Madame, en inscrivant cette clause, s’inspirait des nobles sentiments exprimés par sa mère, sur son propre rappel en France (1).
Le 19 mai 1839, six jours après le cardinal, la reine Caroline, la dernière fille de Madame, cessait de vivre. La plus grande douleur de son existence avait été le refus d’autorisation de revoir sa mère, en danger de mort.
Après la reine Caroline, succombait, à trentequatre ans, la princesse Charlotte Napoléon, veuve du prince Louis, tué dans l’insurrection de la Romagne. Elle avait gagné le cœur de sa grand’mère qui l’aimait comme la plus jeune de ses filles.
Ici serait la place d’une lettre du comte de Survilliers au duc de Padoue, lui offrant, pour sa fille, un bracelet avec le camée de Madame Mère.
L ancien roi de Hollande écrit de Florence, le 16 mars 1840, à son cousin le duc de Padoue, pour le piiei de diriger, en son nom, l’affaire du monument <juil désire élever dans l’église paroissiale de Saint- Leu, sur le cercueil de son père, transporté là, par ses soins, depuis quarante ans. Il rendait hommage à l’époux de la signora Letizia et au père du fondateur de sa dynastie (2).
\\) Lettre de Madame Mère à .M. Sapev.
(2) Le général Arrigki duc de t'adoue, 186G.
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Le comte de Survilliers, ayant obtenu, en 1841, du roi de Sardaigne, la permission d’habiter Cônes, fut autorisé ensuite par le grand-duc de Toscane, à résider à Florence. Il avait été privé par un refus officiel, de revoir sa mère, lorsqu’elle vivait encore et il tenait, du moins, à se rapprocher de son tombeau. Le roi .losepb est mort à Florence, le 28 juillet 1844, entre les bras de sa digne épouse la reine Julie, qui lui survécut seulement quelques mois (1).
Ainsi disparaissaient plusieurs des enfants de Madame qui, sans s’ôtre fait illusion sur le présent, n’avait point désespéré de l’avenir. Moins de quatre ans après la mort de l’aîné de ses fils, les temps étaient bien changés, suivant sa prévision maternelle.
La révolution de 1848 ramenait sa famille en France, par la volonté nationale. Son petit-fils, le prince Louis-Napoléon, élu député dans plusieurs départements, arrivait à Paris. 11 ne tarda pas h êtie appelé à la Présidence de la République et bientôt après, il fut proclamé empereur.
Cette année marque enfin un événement digne d’intérêt pour la mémoire de Madame Mère. Une décision du chef de l’État ordonnait l’exhumation des dépouilles de S. A. I. Madame Letizia Bonaparte et de Son Éminence le cardinal Fesch, la mère et l’oncle de Napoléon P^
(1) Notice préliminaire des Mémoires du roi Joseph, 1855.
L’accomplissement de cette mesure fut confié aux soins et à la direction de M. Gusman Serph, ancien secrétaire délégué du préfet d’Ajaccio et député de la Corse, qu’il représente encore à la Chambre. Le procès-verbal d’exhumation faite le 1" juillet 18S1, par-devant le consul de France, à la résidence de Civita-Veccbia, indique Corneto, ville de sa correspondance consulaire, devant la commission municipale désignée, pour la translation à Ajaccio do ces dépouilles mortelles. Inutile de reproduire les détails de l’exhumation découvrant sur le cercueil en jilomb, les armes impériales, surmontées d’une croix, avec les initiales L. H. b. (Letizia Ramolino Bonaparte) et au-dessous la simple inscription :
LETIZIA MATER NAPOEEOXIS.
2 febbrajo 183Si
Un compte rendu de la double cérémonie a été fait par M. Gusman Serph, mon ancien et honoré collègue à la Chambre, et il m’a communiqué cette relation avec une parfaite obligeance.
La nouvelle sépulture, presque improvisée, en 18S1, comme prise de possession, ne fut qu’une sépulture provisoire, pour réaliser les vœux de Madame et de son frère, d’être ensevelis à Ajaccio.
L’auteur allemand d’une histoire de la Corse, Gregorovius (1), sachant bien que la construction
(1) Voyage en Corse, traduit par Luciana (Je Bastia), 1878.
de cette double tombe était provisoire, a néanmoins raison de dire : « Jamais, depuis que le monde existe, un cœur de mère n’avait pu battre avec plus d’orgueil que le cœur de la femme reposant ici. Elle a vu ses enfants arriver, l’un après l’autre, à l’apogée de la gloire humaine et elle les en vit précipités l’un après l’autre. Elle a payé sa dette au sort. En vérité, nul ne saurait cojumander ;'ison émotion devant cette tombe... »
Enfin, au commencement do 18b7, d’après l’ordre de l’empereur, le ministre d’Etat prescrivit à l’architecte de la couronne de construire à Ajaccio la chapelle funéraire projetée par le cardinal Fesch, pour sa sœur et pour lui (1).
La sépulture provisoire se transformait en un double monument, placé dans une crypte circulaire, au-dessus du chœur, avec une entrée facilement accessible. L’autel est orné d’un Christ, de grande valeur, au point de vue artistique. 11 avait été rapporté d’Italie, comme un trophée de victoire, par le général Bonaparte et offert par lui à sa mère qui en fit don à sa ville natale. L’église où cette chapelle est construite a la forme d’une croix latine. On remarque des plaques de marbre noir, sur lesquelles sont inscrits les noms des divers membres de la famille. Leurs corps sont ensevelis dans le caveau et forment l’entourage du tombeau de Madame Mère.
(I) Le Constilulionnel du 17 septembre 18G0.
MAÜAMli MÈmî.
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Un magnifique bloc de marbre noir surmonte le faîte de l’entrée de celte crypte et porte pour nouvelle inscription, en lettres d’or :
SIAUIA LKTIZIA HAMOLINO BONAl’AUTE MATEU REGLAI.
Une autre décision que celle relative à la tombe de Madame Mère, avait été prise et annoncée, dès la fin de 1854, par un journal de la Corse, dans les ternies suivants (1) : « Nous sommes heureux de pouvoir apprendre à nos lecteurs que des ordres ont été donnés par l’empereur, pour la restauration de la maison Bonaparte, à Ajaccio, et la construction de la chapelle funéraire qui doit recevoir les restes mortels de Madame Mère et de Son Éminence le cardinal Fesch.
Suit l’extrait d’une lettre du député Charles Abbatucci, annonçant au préfet que Sa Majesté avait fait inscrire, à cet effet, un crédit de deux cent mille francs sur sa liste civile.
Rien cependant n’était fait, lorsque deux ans après, c’est-à-dire en 1856, M. Jean de la Rocca écrivait (2), à propos du triste état dans lequel se trouvait la maison Bonaparte d’Ajaccio : « Nous le disons avec regret, à la vue de ce bâtiment si riche en souvenirs touchants, l’àme s’attriste et comprime en elle-même un sentiment naturel d’indignation I
[1) Journal de la Corse, 16 décembre 1854.
(2) La Corse et son avenir, 1856.
Quoi! on construil, tous les jours, des palais éblouissants et féeriques, des châteaux dorés, des monuments gigantesques et on n’a pas encore songé à restaurer des masures pourtant précieuses à décorer, au moins modestement, ce lieu sacré, où le plus grand des héros embellissait par l’étude son jeune esprit dans le silence de son cabinet, qui n’a pour tout meuble, aujourd’hui que les quatre murs lézardés et un plancher vermoulu !... »
Une occasion inattendue allait m’être oiïerte de visiter la maison Bonaparte. J’avais l’honneur, chaque année, depuis 1837, comme chirurgien de l’empereur, de raccompagner au camp de Châlons, lorsqu’un jour, en 1862, j’eus l’honneur de lui parler de mes recherches historiques sur Madame Mère. Sa Majesté voulut bien m’en exprimer sa satisfaction et en m’engageant à continuer ce travail, me permit d’espérer la communication de plusieurs lettres de sa grand’mère.
Je n’osai point, pendant longtemps rappeler, à Sa Majesté l’offre qu’elle avait daigné me faire. Mais, au commencement de 1869, j’appris avec une agréable surprise que l’empereur venait de me désigner pour accompagner S. M. l’impératrice et S. A. le prince impérial dans leur voyage prochain en Corse, pour le centenaire de la naissance de Napoléon. C’était m’assurer l’occasion la meilleure de voir sa maison natale et de recueillir de précieux documents sur Madame Mère.
Ce voyage a été le sujet d’une touchante relation de Paul d’IIormoy, ancien prélel. En voici un passage (1) ;
«... La partie la plus émouvante de la journée, dit l’auteur de cet article, a été la visite de la maison où naquit Napoléon et de la chapelle où reposent les restes de l’impératrice mère, du cardinal hesch et de Charles-Lucien Bonaparte.
» La maison est simple et modeste : Elle ouvre sur une petite ruelle que nos édiles modernes ne toléreraient pas. On entre et l’on parcourt, dans un silencieux recueillement, ces pièces et cette chamhrc où naquit le héros légendaire, fondateur de la dynastie impériale.
» S. M. l’impératrice avait voulu entrer isolément dans cette pièce où figuraient, de chaque côté de la ■cheminée, les portraits de Charles et de Letizia Bonaparte. Elle plaça, entre eux, de ses propres mains, un petit buste du prince qui vint, à son tour, se recueillir auprès d’elle...
» Ceux qui ont connu cette grande et austère figure de Madame Letizia, pleurent et les autres se rappellent cet émouvant tableau que Muller avait peint, d’après les indications du baron Larrey et qui produisit une si vive sensation, lorsqu’il parut à l’exposition, il y a quelques années. »
La maison Bonaparte d’Ajaccio fut restaurée pour
(1) Extrait du Constitutionnel du -3 février 1869.
le centenaire du 15 août 18G9, par les ordres de iNapoléon 111, qui fit rechercher, et remettre en place, autant que possible, les vieux meubles d’antan. On essaya de rétablir la maison entière dans les conditions où elle était à cette date bi.slorique. Il s ensuit que chacun des objets représente ou rappelle un souvenir, sans qu'il soit à propos de renouveler une description d’ensemble déjà faite, maintes fois.
On voit, par exemple, le lit aiiprès duquel naquit Napoléon, dans une pièce du rez-de-chaussée, et au-dessus la chambre qu’il occupait, en venant à la maison paternelle passer les vacances. On a aussi retrouvé, parmi les meubles, une chaise à porteurs, qui servait à la signora Letizia, dans de longues promenades. Mais elle ne dut pas l’employer, pour rentrer chez elle, le jour mémorable du 15 août. La proximité de l’église lui avait permis d'en sortir assez vile, en retournant à sa demeure.
La maison Bonaparte a subi des épreuves de propriété, dont le comte de Casabianca, ancien sénateur de l’empire, a bien voulu me faire connaître l’exacte vérité par la note suivante (I) :
Note du comte de Casabianca sur la maison Bonaparte d'Ajaccio .
L’empereur Napoléon P’’ avait acquis de ses frères et sœurs leurs droits de copropriété sur la maison d’Ajaccio, où il était
(1) Note manuscrite sur la 7naison Bonaparte d’Ajaccio.
né. L’idée lui vint d’en faire cadeau à sa nourrice Camille Ilari. Mais Madame Mère, consultée sur ce projet, le désapprouva, en ajoutant que la maison Bonaparte, à défaut de ses enfants et descendants, ne pouvait être convenablement occupée que par M. André Ramolino, son cousin germain.
L’empereur répondit qu’il avait déjà donné à M. Ramolino le domaine le plus considérable de l’arrondissement d Ajaccio, mais que, néanmoins, il consentait à lui céder aussi sa maison et le mobilier qui la garnissait, à la condition que sa nourrice aurait en échange la maison Ramolino et une soulte, à dire d’experts, en numéraire ou en immeubles. Il fut passé, entre toutes les parties et devant M“ Raguideau, notaire à Paris, acte de ces conventions qui reçurent une exécution complète.
M. Ramolino décéda, en léguant toute sa fortune à M. Levié-Ramolino, son neveu. Celui-ci étant allé trouver le roi Joseph à Florence, lui abandonna, gratuitement, à sa prière, la maison Bonaparte et ne garda que le mobilier. La princesse Zénaïde, fille et unique héritière du roi Joseph, en fit hommage à l’empereur Napoléon 111.
Quelque temps avant le voyage à Ajaccio de l’empereur et de l’impératrice, M. Fould, alors ministre d’État, offrit à M. Levié-Ramolino de lui acheter, pour le compte de la liste civile, l’ancien mobilier des Bonaparte. M. Ramolino fit observer (au ministre) que s’il n’avait exigé aucun prix pour la maison, à l’époque où la famille impériale était dans l’exil. Use croyait en droit, la dynastie de Napoléon R'’ étant remontée sur le trône, de réclamer une indemnité proportionnée à ce que celte maison avait coûté à son oncle. 11 demandait 50 000 francs pour la maison et 15 000 francs pour le mobilier. 11 avait refusé de les céder pour 200 000 francs au comte Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie et ennemi personnel de Napoléon 1". M. Fould ne donna aucune suite à cette proposition.
L’empereur, lorsqu’il visita la maison de ses pères, fut surpris de la trouver sans aucun meuble. On lui rapporta ce qui s’était passé entre M. Ach. Fould et M. Levié-Ramolino. Après s’ôlre assuré de la réalité des faits exposés par
celui-ci, l’empereur lui donna pleine et entière satisfaction et lui fit payer les 60OOO francs.
La maison Bonaparte, acquise par Napoléon [Il et transmise par succession au prince impérial, est heureusement devenue la propriété légale de l’impératrice Eugénie. Sa Majesté saura bien assurer la garde de cette demeure, digne de figurer, un jour, parmi les monuments historiques de la France, en mémoire de Napoléon et de sa mère.
La fatale guerre de 1870-71, suivie de la mort <le l’empereur et du martyre du prince impérial, le double deuil enfin de l’infortunée impératrice, ne m’ont pas permis, pendant longtemps, de solliciter de Sa Majesté les documents précieux que l’empereur m’avait fait espérer, autrefois. Je me décidai enfin à soumettre ma demande à l’impératrice qui eut l’extrême bonté de rechercher ces lettres, parmi les papiers de l’empereur, et de m’en faire parvenir la copie par M. Franceschini Piétri, son fidèle secrétaire, m’informant de cet eiiA'oi, en date du 25 juillet 1884 (1). Ces lettres de Madame Mère sont au nombre de neuf, dictées par elle-même : les cinq premières à sa fille aînée, la princesse Elisa, les quatre autres à son troisième fils, Lucien, prince de Canino. Elles se rapportent, avec les dates précises, aux années 1808, 1813, 1814, 1815 et 1821.
(I) Envoi des copies de lettres de .Madame .Mère, au nom de S. M. l’Impératrice Eugénie.
MADAME MÈRE. S2â
Cette collection spéciale jointe a toutes les lettres ou copies (le lettres que j’ai pu recueillir de Madame Mère, auprès de divers membres de sa famille, dans des documents sur Napoléon, dans sa correspondance, garanties par leur origine, dans divers ouvrages, dans les archives de la llibliothôque nationale, sur le reg'istre du cardinal bescli, et enfin dans (juelques collections privées. Chacune de ces lettres a sa date précise et, en noie, 1 indication exacte de sa provenance, -le ne pouvais faire mieux, pour assurer à de longues et laborieuses recheiches historiciues, le caractère de notoriété nécessaire à toute œuvre de cette nature.
La tâche de publier cet ouvrage m’a été imposée par l’ensemble môme de tous les documents recueillis à cet effet, par ma carrière dans l’armée, par les loisirs de ma retraite et mon éloignement de la clientèle civile, par les encouragements de mes amis, par les derniers conseils de mon père et enfin, pour lui comme pour moi, par la communauté de nos sentiments fidèles au passé.
APPENDICE
Le but de cet appendice est de citer, avec gratitude, les personnes qui ont bien voulu m’encourager dans mes recherches et me fournir des documents utiles à la publication de mon Essai historique sur Madame Mère.
C’est à elle, tout d’abord, c’est à Son Altesse en personne, ou à sa mémoire vénérée, qu’appartient le premier tribut de ma reconnaissance la plus respectueuse.
Madame, dans les derniers jours de sa longévité presque nonagénaire, avait dicté, en italien, son autobiographie abrégée ù, mademoiselle Rosa Mellini, sa dame d’honneur, qui m’en fit parvenir une copie, vers la fin de 1833, peu de temps avant la mort de Son Altesse Impériale. Celte dictée encore inédite, de quelques pages, mérite d’être conservée dans son ensemble, quoique incomplète, et malgré la relation de faits e.Kposés déjà dans cet ouvrage. C’est presque une répétition utile à la place <|u’elle occupe, à titre de document maternel. La dictée de ces souvenirs n’est, d’ailleurs, que le récit sommaire <le certains événements de la vie de Madame, rappelés par elle avec une naïve et touchante simplicité.
Mademoiselle Rosa Mellini s’est conformée au titre de : Souvenirs de Madame Mère., dictés par elle-même, dans les derniers temps de sa vie.
APPENDICE
La traduction en français de la dictée en italien, forme quelques feuillets, dont les termes doivent être reproduits en tête de cet appendice :