‹ Madame mèreChapitre 7 sur 14 · Acte de baptême de Napoléon D · texte numérisé non relu

Acte de baptême de Napoléon D

(Archives de la Mairie.)

Napoléon, empereur.

Portrait en pied d’après Gérard.

Napoléon I®''.

Statue équestre par le comte d’Orsay.

Napoléon I®®,

d’après le buste de Chaudet.

Masque de Napoléon I«® moulé à Sainte-Hélène le 6 mai 1821 par le docteur Antommarchi.

Napoléon II (enfant), d’après le buste de Chaudet.

Napoléon II.

Miniature d’Isabey.

Napoléon II

d’après le buste de Bartolini.

(1) Album photographié à Nice, 18GG.

Situation de Madame Mère à Rome, dans les dernières années de son existence. — Sa fortune réservée à ses enfants et aux pauvres. — Ses fils Lucien, Louis et Jérôme réunis auprès d’elle. — Le salon de famille et la grande armoire pour les enfants. — Autres personnes de l'entourage de Madame. — Réunion journalière des siens. — Correspondance avec les absents. — Lettre du cardinal au duc de Padoue. — Le prince Joseph à Madame sur la succession du fils de Napoléon. — Lettres de Madame à sa bellefille Julie; — de son secrétaire au duc de Padoue. — Portrait moral de Madame. — Madame à la sœur de Julie; — au duc de Padoue. — Les brigands prisonniers à Civita-Vecchia. — Visite de trois Français à Madame.

Les membres rie la famille Bonaparte autorisés à venir à Rome, s’y sont réunis auprès de Madame, vers les dernières années de sa vie, mais elle recevait fort peu de monde.

Son Altesse restait la plus riche parmi les siens , malgré toutes ses donations à chacun et malgré ses secours innombrables aux malheureux. La raison d’économie pour ses enfants d’abord et ensuite pour les pauvres, avait toujours dominé les actes de sa longue existence, dût-elle se prh’er pour elle personnellement, du nécessaire. On ne saurait trop le redire, pour épargner à sa mémoire un reproche banal

et injuste (Tavarico envers ceux quelle aimait le plus, en blâmant leur imprévoyance pour l’avenir.

Deux des fils de Madame, accompagnés de leurs «nfants, vinrent la voir, pendant l’Iiiver de 1832 à 1833; c’étaient Lucien et Jérôme. Lucien, d’une nature calme et d’un caractère ferme, était résolu dans ses idées personnelles et dans ses opinions politiques. 11 avait pour sa mère un culte filial, plein d’admiration, de reconnaissance et de respect; il glorifiait ses vertus maternelles et plus encore ses vertus civiques, en rappelant qu’elle avait élevé l’amour de la patrie et l’honneur de la France audessus des intérêts de sa famille et du prestige de la dynastie impériale.

Le prince de Musignano, fils de Lucien, s’occupait •d’histoire naturelle, en attendant que ses divers travaux d’ornithologie, lui valussent le titre de correspondant de l’Académie des sciences de l’Institut <le France. Il habitait Rome avec sa femme, la princesse de Musignano, née Zénaïde, fille aînée •de Joseph et partageait, a^ec sa sœur Charlotte Napoléon, la tendresse maternelle.

Le roi Jérôme, ainsi que ses enfants fort jeunes encore, la princesse Mathilde et le prince Napoléon, se trouvaient réunis, chez Madame, au prince de Canino et à son fils. Jérôme était resté le favori de i\Iadame, aimant en lui son dernier-né. Il déjeunait avec elle et lui lisait les nouvelles officielles des journaux. Ses traits accentués offraient assez de

ressemblance avec IXapoléon, dont Jérôme aA^ait aussi le timbre de voix, signe distinctif de toute individualité, pour l’oreille d’un aveugle.

Le fils de l’ancien roi de Westpbalie, le princo Napoléon, qui ressemblait aussi à l’empereur, nous racontait qu’étant encore bien jeune, comme sa sœur, il assistait, chaque jour, vers quatre heures, à la réunion de famille, chez; leur grand’mère. Madame recevait ses enfants et petits-enfants dans un vaste salon bien meublé, au fond duquel était placée une grande armoire garnie d’ornements de cuivre. Cette armoire vide inspirait aux petits une certaine crainte et ils n’en approchaient p,as, sans inquiétude. Si 1 un d’eux faisait du bruit, ou troublait la conversation des parents, il était exposé à la prison dans la grande armoire de bonne maman et se taisait aussitôt, sans murmurer. Quant aux absents, Madame leur demandait, le lendemain, pourquoi ils n’étaient pas Aœnus et l’aspect seul de l’armoire les rappelait à l’exactitude. Le prince Napoléon était adolescent,, lorsque, chez sa grand’mère, cousins et cousines, à 1 exemple de sa sœur, l’appelaient familièrement. Plon-Plon. Ainsi le désigne la princesse Charlotte dans le post-scriptum d’une lettre non datée, correspondant a 1833. Ce post-scriptum dit : « Mathilde et Plon-Plon logent chez bonne maman ».

Très peu de personnes étrangères à la famille et à 1 entourage habituel de Madame furent admises, cet hiver-là, auprès d elle, trop souffrante pour recevoir..

MADAME MÈItE.

Elle excepta la comtesse d’Orsay, qui a rendu compte de sa visite, dans un journal du temps, et l’article sommaire sur des faits d’ailleurs connus, en a été reproduit par Em. Marco Saint-Hilaire (I).

Parmi les personnes, séjournant à Rome, auprès de Madame, figuraient : son frère le cardinal Fesch ; le chevalier de Colonna, chambellan; M. Robaglia, secrétaire; mademoiselle Rose Mellini , dame de compagnie ; madame de Sartrouville, lectrice et Saveria, la fidèle gouvernante, ayant ses entrées libres au salon. Tout le monde en présence, on attendait que Madame donnât, pour ainsi dire, le signal de la conversation et fournît à chacun la facilité d’y prendre part. La gravité de cette présidence inspirait à tous le respect, en montrant la bonne entente des membres de la famille, dont le chef resserrait les liens par cette réunion de chaque jour.

Madame savait enfin entretenir, à distance, les mêmes sentiments, par une correspondance active, si simple qu’elle fût dans la forme, pourvu que Son Altesse reçut des nouvelles de ses chers absents. Elle avait bien souffert d’en être privée de la part des deux exilés, fils et petit-fils tant pleurés par elle.

Suivent deux lettres de Joseph à Madame (2).

Londres, le 31 janvier 1833.

Ma chère maman,

Je me détermine à vous envoyer M. Sari, que vous avez

(1) Souvenù's intimes du temps de l’empire, 1838, t. Il, p. 319.

(2j Correspondance du roi Joseph, t. X, p. 385.

envoyé auprès de moi, il y a. quinze ans. Il a toujours répondu à votre confiance et m’a montré une affection qui ne s’est jamais démentie, un instant. Aussi, ne pouvant pas venir moi-môme vous voir, j’ai cru ne pouvoir mieux faire que de vous envoyer un homme qui, vivant avec moi, depuis tant d’années, connaît mes moindres pensées. Ainsi il pourra répondre à tout ce que vous pourrez désirer savoir sur mon passé, mon présent, mon avenir.

Je désire prolonger mon séjour ici, afin de multiplier les chances de pouvoir venir vous voir. C’est le plus cher désir de mon cœur, comme le premier de mes devoirs; mais je sais aussi que vous voulez que je ne manque à aucun, et il en est qui ne me permettent pas de me livrer imprudemment aux caprices de nos ennemis. Les lois du pays où je suis et la volonté du peuple me donnent toute sécurité ici, jusqu’à ce que je puisse ti’ouver la môme sécurité ailleurs. Tout ce que vous dira Sari est l’exacte vérité. Je ne veux rien qui ne soit conforme à vos désirs, et rien de ce qui pourrait les contrarier, après les avoir connus. J’espère que vous pourrez tout concilier, en commençant d’abord par ce qui vous est personnel. Charlotte attendra ici le retour de Sari ; au beau temps, elle retournera auprès de sa mère et viendra vous voir, ainsi que sa sœur.

Joseph Bonaparte écrit de nouveau à Madame (I).

Londres, 24 avril 1833.

Ma chère maman.

J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait écrire par le cardinal; je vous ai déjà écrit sur ce sujet. La présente est pour vous rendre compte de l’état où se trouve une partie de la succession du jeune Napoléon, à laquelle vous avez droit et vous inviter à envoyer votre procuration à une personne de votre confiance, laquelle aurait le droit de déléguer les pouvoirs que vous lui auriez donnés à un avocat qui serait à Paris. Je vous proposerais, dans ce cas, de donner votre

(I) Copie de la lettre, communiquée parle comte Primoli.

procuration au général Arrif-hi, duc de Padoue, sc trouvant à 1 aris, ou à moi-môme qui, dans ce cas, nommerais un avocat de Paris, et pourrais môme le faire appeler à Londres, pour m entendre avec lui. Je vous enverrai, par la première occasion, les lettres et les états que j’ai reçus de M. Marchand, le Mémoire à consulter ciuQ j’ai fait faire par M. Patorni, avocat à la cour royale de Paris que j’ai eu occasion de voir ici, les consultations de dix avocats des plus célèbres du barreau de Paris, les lettres du docteur Antommarchi, qui est venu ici à Londres et qui assure qu’il reste quelques centaines de mille francs des quatre millions primitivement confiés à M. Laffitte, qui aurait dû les déposer, comme appartenant au jeune Napoléon, et aujourd hui,ci sa mère et à la grand’mère, ou à sa grand mère seulement, si l’impératrice Marie-Louise préfère ce qui reste de cette succession, hors de France et laisse à la ligne paternelle, dont vous ôtes seule héritière par nos lois, ce qui reste en France; elle aurait droit à la moitié, si elle consentait a venir à un partage de toute la succession.

Pour ne pas perdre de temps, je vous engage à faire donner votre procuration et à l’envoyer, soit au duc de Padoue, à Paris, soit à moi, à Londres; je pense que nous éviterons peut-être des chicanes, en envoyant la procuration au duc de Padoue, à Paris, plutôt qu’à moi, attendu l’état de proscription dans lequel je suis encore.

Les avocats consultés pensent que les armes de l’empereur doivent être cédées par nous à la nation, à laquelle elles appartiennent par le droit politique, sinon par le droit civil. Le reste de la succession vous appartient par moitié, avec la mère de Napoléon II , parce que vous êtes l’une et l’autre les représentants des deux lignes paternelle et maternelle du malheureux jeune Napoléon. Je n’ai pas besoin de vous dire quelles sont les formalités à remplir pour les régularités de cette procuration. Vous concevez que la première chose à faire, par votre fondé de pouvoirs, sera d’assurer la conservation des objets déposés entre les mains des dépositaires, en faisant les instructions nécessaires.

Lucien, arrivé ici depuis deux jours, me donne la nouvelle de la mort du jeune fils d’Élisa. Tous concevez la peine que

nous en avons ressentie et par nous-môme et par celle que vous en éprouveriez, ainsi que son malheureux père et Zénaïtle, chez qui je sais qu’il loge. Charlotte le pleure beaucoup; cette perte a renouvelé celle qu’elle a éprouvée; mais tel est notre sort; ma chère maman, jouir un peu et souffrir beaucoup, c’est l’histoire de cette vie ; ce qui rend si probable, si évidente, si constante, une meilleure, une gutre vie, où il faut arriver, s-ans remords de celle-ci : une conscience pure est le seul passeport qu’il nous faut. Vous nous avez élevés dans ces principes et, grdee à vos soins d’enfance, ils ont fructifié au cœur de tous vos enfants. C’est sous ce point de vue qu’il faut nous considérer, pour-ne point pleurer sur notre sort, sans remords. 11 n’est point de malheurs véritables; malgré l’injustice et les persécutions dont nous sommes depuis si longtemps les victimes, nous ne devons pas trop nous plaindre, s’il nous reste cette noble estime de nous-mômes. C était la morale des anciens stoïciens; c'est la conscience des véritables chrétiens. Mais je- m’aperçois que je prends le rôle de mon oncle le cardinal; il faut le lui laisser; il s’en acquittera mieux que moi; je lui cède donc la continuation de mon dire. Il me suffira de vous renouveler ma tendre et éternelle affection.

■ Votre affectionné fils,

Joseph.

Madame à la sœur de Julie (t).

Ma chère tille.

Rome, 3 août 1833.

J aime a croire que la santé de Julie est un peu meilleure et que la vôtre et celle de votre famille continuent à être bonnes. Je vous embrasse tous bien tendrement. Je compte sur vous pour avoir des nouvelles d’Angleterre aussitôt qu’il

Ma santé est toujours la même. Le cardinal est assez bien et vous fait ses amitiés. Veuillez faire les miennes aux personnes de la famille que vous verrez.

(1) Lettre communiquée par le comte Joseph Primoti.

Nous n’avons rien de nouveau ici. Nous avons vu dans les journaux que la statue de l’empereur a été replacée sur la colonne le 23 juillet.

Adieu, ma chère lille, je vous embrasse de nouveau, ainsi que Julie, Charles et les enfants, avec toute la tendresse d’une bonne et affectueuse mère.

Per Madama,

Rosa Mellim.

Joseph à Madame (1).

Ma chère maman.

Londres, le 5 août 1833.

J’envoie à mon oncle la lettre que j’ai cru devoir publier; je ne l’eusse peut-être pas écrite, si ce n’était le désir de vous revoir, après tant d’années; nous verrons ce qu’elle produira.

J’ai écrit à Arrighi de suivre le recouvrement de ce qui vous serait dû; dès que je saurai quelque chose de positif, je vous le ferai connaître.

Je me suis déterminé à passer encore cet hiver en Angleterre et je viens de louer une maison de campagne à vingt milles de Londres.

Lucien est ici; Charlotte se rappelle à votre souvenir, ainsi qu’à celui de mon oncle.

Adieu, ma chère maman, je vous embrasse de tout mon cœur.

Votre affectionné fils.

Joseph.

M. de Robaglia {imir Madame), à M. le duc de Padoue (2).

Rome, 17 août 1833.

Monsieur le duc.

Madame me charge d’avoir l’honneur de vous accuser réception de la lettre que vous avez bien voulu lui écrire, le 30 juillet dernier.

Son Altesse regrette beaucoup de ne pouvoir pas vous écrire de sa main, mais ses infirmités sont un obstacle

(1) Lettre communiquée par le comte Joseph Primoli.

(ï) Lettre communiquée in extenso par le duc de Padoue fils.

insurmonlable. Elle vous prie d’agréer scà remerciements pour ce que vous lui dites d’aimable. Les sentiments que vous voulez bien exprimer dans votre lettre lui sont d’autant plus agréables, qu’elle sait combien ils sont sincères.

... Elle désire vivement que vous puissiez bientôt exécuter votre projet de voyage en Italie. Elle éprouvera un grand plaisir à vous voir et vos enfants qu’elle aime déjà beaucoup, tant à cause de leur père, que parce que tout le monde s’accorde à dire qu’ils sont charmants.

Son Altesse présume que vous aurez reçu, à cette heure, les instructions du roi Joseph. Elle désire que vous continuiez à vous entendre avec lui, en tout et pour tout.

A ous tiouverez ci-jointe la réponse a Al. Patorni, que vous avez bien voulu m’envoyer. Son Altesse vous prie de la remettre, après en avoir pris connaissance. Puisque vous voulez bien vous charger de la direction de toutes ses affaires. Madame suivra le conseil que vous lui donnez de n’envoyer de procuration à personne autre qu’à vous. Elle vous envoie, en conséquence, sa procuration pour le crédit dont parle M. Patorni, dans sa lettre. M. Patorni jouissant de votre confiance et de celle du roi Joseph, mérite aussi celle de Madame, qui vous laisse, à cet égard, entièrement libre de faire ce que vous jugerez le plus convenable.

... L hommage rendu à la mémoire de l’empereur a été une grande consolation pour Son Altesse et pour toute la famille.

Daignez agréer avec bonté, monsieur le duc, l’hommage dé mon profond respect.

Pour copie conforme, Rob.vglu.

A. duc DE Padoue.

Madame à son pelit-fils {Joseph) (1).

„ , Rome, 19 août 1833.

Mon cher enfant,

Je te remercie de la lettre que tu m’as écrite pour ma fête.

(I) Lettre communiquée par le comte J. Primoli.

Tu sais que je t’aime beaucoup et j’espère que tu le mériteras toujours, en étudiant bien et en faisant la consolation de tes parents.

Embrasse pour moi Loulou, Julie et Charlotte. Le cardinal te fait mille amitiés, et Robaglia, en te remerciant de ton souvenir, t’embrasse sur les deux joues, et te prie de présenter ses respects à ta grand’maman, à Charles et à Zénaïde. Il prétend que si tu parviens h manier l’épée aussi bien que tu manies déjà la plume, tu ne peux manquer de devenir un César. Et moi qui avais l’espoir de te voir, un jour, avec le chapeau et les bas rouges !

Adieu, mon cher enfant, je t’embrasse avec toute la tendresse d’une bonne et affectueuse mère.

Per Madama,

Rosa Mellini.

Le cardinal au duc de Padoue (1).

Rome, 3 septembre 1833.

Monsieur le duc.

Ci-contre, vous trouverez l’opinion d’un avocat de Vienne; je vous l’adresse au nom de Madame, afin de pouvoir la communiquer à l’avocat chargé à Paris, de ses intérêts, pour la succession de son petit-lils. A mon avis on devrait traiter l’affaire à Paris, sans préjuger les droits de Madame en Allemagne.

... Dans une lettre du 5 décembre 1833, adressée de Londres, par Joseph à M. Sari, l’un de ses amis fidèles, il dit, vers la fin de cette lettre (2) :

Je sais que notre mère, son frère le cardinal Fesch, mes frères et leurs nombreux enfants, gémissent de vivre à l’étranger ; je juge par moi-même de l’impression peu favo-

(1) Le général Arriglii, duc de Padoue, par Du Casse, t. Il, p. 322.

(2) Mémoires et correspondance du roi Joseph, t. X.

rable pour le nom français produite sur les étrangers par la loi de proscription qui pèse sur la famille de l’empereur Napoléon, môme après la réintégration de sa statue sur la colonne d’Austerlitz. Avons-nous d’autre crime que de porter son nom? etc...

Madame d’Abrantès rappelait, en 1833, ce qu’a^-ait été Madame Mère, à toutes les époques de sa vie (I). « Jamais, dit-elle, depuis le moment de son arrivée à Marseille, son courage ne s’est démenti et ne lui a failli dans l’adversité, quoique ses épreuves aient été terribles. Madame Bonaparte est, à mes yeux, la femme la plus remarquable que j’aie connue, par sa courageuse fermeté dans le malheur, par son calme digne et convenable dans l’affliction où elle est depuis dix-huit ans ; car, moi qui sais ce qu’elle souffre, je ne puis comparer cette époque à celle où elle n’était que malheureuse. C’est une autre Infor tunOi quand le cri du désespoir se serait échappé du cœur hrisé de la mère, qui de nous en aurait été surpris? »

Durant les derniers mois de cette année, la société romaine s’entretenait du transport des derniers brigands arrêtés dans les États-Pontificaux, incarcérés au fort Saint-Ange et transférés, depuis 1826, à la forteresse de Civita-Vecchia. Cette bande, composée d’une dizaine d’hommes des plus dangereux, avait pour chef le redoutable Gasbaroni, de la province de Frosinone, dans les anciens États de

(1) Les femmes célèbres, par la duchesse d’Abrantès, 1834-

l’Église. Il devait subir une détention perpétuelle, pour tous les crimes qu’il avait commis. Il échappa longtemps à toutes les poursuites de la gendarmerie pontificale et, en définitive, ne fut pris qu’à la suite d’un traité conclu avec le cardinal' Consalvi, lequel avait consenti à se trouver à Terracine, sur la frontière de Naples, pour obtenir la soumission du chef et de sa bande.

Cet événement faisait grand bruit, et on en parlait un jour dans l’entourage de Madame qui ne comprenait pas que le premier ministre de la cour de Rome, cette antique reine du monde, se fût abaissé jusqu’à venir, en personne, traiter avec des voleurs de grand chemin, des conditions de leur emprisonnement et de leur vie sauve. Ces fameux brigands étaient encore, en 1834, dans la prison do Civita- Vecebia, où nous avons pu les examiner do près, lorsque mon père me fit faire le voyage de Rome.

Les brigands d'Italie, comme les bandits de la Corse, étaient moins redoutés par Madame Mère que les ennemis implacables ou les détracteurs de Napoléon. La règle de conduite de Son Altesse, jusque dans l’àge le plus avancé ou dans l’état le plus débile, était, pour consigne de sa maison, de ne jamais recevoir de représentants des nations coalisées contre l’empereur. Aucun d’eux n’était admis en sa présence, s’il ne faisait, en quelque sorte, amende honorable auprès d’elle, en lui donnant le témoignage de bons sentiments personnels pour la

mémoire de son fils et pour celle de son petit-fils. La mort prématurée, si récente encore du jeune Napoléon, dit duc de Reicfistadt, aA'ait exalté, en elle, ce sentiment-là. Madame aA'ait fondé tant d’espérances sur la Aie de cet enfant; elle le croyait appelé si dignement à l’héritage de 'son père, qu’elle reconnut, dans sa haute raison, aA’oir fait un rê\’’e; elle reprit possession d’elle-môme et la fermeté de son caractère ne l’abandonna pas. Si enfin la \dsite des étrangers lui était pénible ou suspecte, ne fût-ce que suspecte de curiosité, la A’isite des A'éritables Français lui était toujours sympathique, fussent-ils inconnus d’elle.

Tel est, par exemple, un récit dont la source ou l’origine semble ignorée, mais dont la simplicité doit être A'éridique (1). Il s’agit de la AÛsite spontanée de trois Français, sans autre désignation nominati\^e.

Dans le courant de 1833, Madame Letizia A'oulut bien nous receA'oir; nous étions trois Français. En entrant dans ce palais silencieux, instincth'ement nous cessâmes notre conversation et nous arrivâmes, réfléchis, dans l’antichambre. Deux domestiques, à la livrée impériale, y sommeillaient. L’un d’eux nous annonça et bientôt une femme à la physionomie sérieuse et italienne nous fit entrer dans la chambre à coucher de Madame Letizia. La vieille dame était sur sa chaise longue, en face de la porte par laquelle nous entrions. A sa vue nous nous arrêtâmes, saisis de respect.

“ Venez près de moi, nous dit-elle, car je n’y vois plus ; je veux vous dire que je suis heureuse de recevoir des Français; il en vient si peu, pour visiter la mère de l’infortuné

(1) Extrait du Magasin des familles, t. III.

MADAME MÈUE.

empereur! On ne pense plus ii moi. Il n’y a que les Anglais ou les Américains qui demandent à me voir, mais les premiers, je ne les connais pas (elle appuya sur ces mots). »

Elle eût pu parler longtemps; aucun de nous n’avait envie de rompre le silence. Nous étions plongés dans une espèce de stupeur religieuse; et tout était Lien fait pour excuser un pareil sentiment. La vieille mère de l’empereur, celle qui lavait porté dans son sein, qui l’avait mis au monde, l’avait ^u petit et faible, était là, âgée de quatre-vingt-cinq ans.

Sa figure, type de celle de Napoléon, était entièrement blanche; aucune rougeur ne colorait sa joue ; on eût dit que son sang était tari. Ses yeux noirs et brillants étaient privés de la vue et un sourire de bienveillance qui errait sur sa bouche fine, donnaient seuls de la vie à son visage. Ses mains qu elle nous donnait à baiser, étaient froides comme du marbre. Sa tête était coiffée d’une espèce de turban blanc qui laissait à découvert un front entièrement de la forme de celui de Napoléon. Elle avait une robe de velours violet; un manteau d’hermine enveloppait ses pieds. A côté d’elle une petite table bien simple, bien fragile, sur laquelle elle laissait aller de temps en temps sa main. — Contre la muraille, une magnifique console supportait le buste du roi de Rome.

« Vous voyez, nous dit-elle, tout ce qui me reste de mon fils. Cette petite table était près de son lit, à Sainte-Hélène et c’est sur ce buste qu’il a fixé son dernier regard. Il m’a légué cela, mon pauvre enfant!... Une petite table et un buste.... Oh! ce n’est pas gai, reprit-elle de venir voir la mère de l’empereur, une vieille femme qui a un pied dans la tombe. — J’ai bien souffert, dans ma vie; à trente ans je suis restée veuve, avec huit enfants, tous jeunes. Napoléon avait quatorze ans. Son père et moi avions été le voir à Brienne; mon pauvre mari mourut, en retournant en Corse. Je veux vous faire voir son portrait. «

Elle appela un vieux valet de chambre qui roula sa chaise longue dans un salon où nous la suivîmes. Il était décoré des portraits des rois, des reines, des princes et princesses Bonaparte, en grand costume. Au milieu d’un panneau était le père de tous ces souverains, en habit de gentilhomme.

Madame Lctizia prit sa place accoutumée, sous le portrait de son mari. Nous lui dîmes que l’empereur lui ressemblait à elle, plus qu’à son père; en effet, il n’avait de Charles Bonaparte que la couleur des yeux qui étaient gris et la coupe de la figure.

« — Oh! reprit-elle, mon fils avait une belle figure, quand il était de bonne humeur; quand il réfléchissait à sa grande affaire, il prenait une physionomie bien sérieuse; alors je lui disais : « Mon enfant, je me fâcherai, quand on me dira » que tu me ressembles. » Cela le faisait rire et il m’embrassait, pauvret! il était si bon ! »

Nous demandâmes à Madame Letizia s’il était vrai que Napoléon vint au monde, par terre, sur un tapis représentant César ou Alexandre! « Non, non, » répondit-elle; « c’est une fable ». Et Madame renouvelle sa réfutation complète à cet égard (I) en ajoutant : « Napoléon a eu seulement une enfance extraordinaire, en ce qu’il aimait 1e travail au-dessus de tout et que son esprit était solide et sérieux. C’est ce qui a développé ce grand génie et qui a fait qu’il est devenu l’empereur à tout. » (Mots soulignés dans le récit.)

Nous prîmes congé de Madame Letizia, en la priant de daigner nous donner sa bénédiction, ce qu’elle fit. Elle éleva peu ses deux mains et nous dit : « Puissiez-vous être heureux, mais, avant tout, résignés à la volonté de Dieu ! Adieu, pensez quelquefois à la vielle mère de Napoléon : elle mourra bientôt! »

Elle ne se trompait pas ; quelques mois plus tard, elle devait mourir, après avoir perdu l’une de ses belles-filles, la femme de Jérôme, la fille du roi de Wurtemberg, celle qui, abandonnant son rang, sa famille, son état, suivit son mari dans la proscription et sauva l’honneur des princesses allemandes, si gravement compromis par Marie-Louise d’Autriche.

Pour nous, nous conserverons le souvenir de cette dernière visite à la femme qui, en dépit des considérations mondaines, du temps, de l’âge, n’a pas dévié d’un pas de la ligne de conduite qu’elle s’était tracée, à cette femme que la

(1) Voir l'Appendice : Souvenirs dictés par Madame.

Providence semblait conserver, pour la rassasier de toutes les douleurs, comme elle l’avait rassasiée de toutes les gloires, à la mère enfin de Napoléon, l’homme qui vivra dans l’avenir le plus reculé; car, si un jour, un autre cataclysme vient encore bouleverser ce monde et effacer culte, mœurs, lois comme de nos temps, quelque débris surnagera et renouera la chaîne historique. Ce débris sera la grande image de Napoléon qui s’est imprimée dans le monde physique et moral. Alors cet homme, que nous avons vu, deviendra pour une autre humanité, le héros, le culte de nos générations éteintes.

Tel est le fidèle récit de la visite de trois Français inconnus à Madame Mère, témoignant quel accueil elle savait faire avec bonté à ceux qu’elle appelait les enfants de sa grande famille, comme si une première ou une seule entrevue dût suffire, pour leur assurer la sympathie de ses sentiments et la confiance de ses souvenirs.

Madame en donna encore un touchant témoignage à la comtesse d’Orsay, dont la visite, vers la fin de 1833, fut aussi un témoignage de fidélité à la mère de V Empereur . La relation sommaire en a été publiée dans un journal de l’époque et reproduit, après la morl de Madame, par un écrivain populaire (1).

(1) Souvenirs inlimes du temps de l'empire, par Eni. Marco Saint- Ililaire 1838, t. II, chap. xiv.

Madame, acclimatée à Rome depuis 1815, ne peut s'exiler ailleurs. — Son fils aîué, pour se rapprocher d'elle, quitte l'Amérique et s’arrête eu Angleterre. — 11 écrit au secrétaire de .Madame, pour l’héritage du ûls do l’empereur. — Lettre de madame Ramolino. — L’ex-reine Catherine se fixe à Florence. — Nouvellelettre de l’ex-roi Joseph à sa mère sur le testament de l’empereur. — Yisilc du poète .Méry à Madame et son attachant récit. — Le jeune Fritx Bacciochi est tué dans une chute de cheval. — Lettre mémorable dictée par Madame à mademoiselle .Melliui pour M. Sapey, ami de la famille. — Deux lettres du comte de Survilliers. — Madame refusaut toute visite des étrangers, reçoit avec une extrême boulé celle du baron Larrey, accompagné de son fils. — Dispositions de Madame pour la maison d’Ajaccio.

Le séjour prolongé de Madame Mère à Rome, depuis les derniers mois de 1813, s’était transformé, par toutes ses soiifîrances, en un exil rigoureux. Elle eilt voulu s’y soustraire, en changeant de résidence, dût-elle, malgré son grand âge et ses infirmités, entreprendi’e le voyage d’Amérique, pour se rapprocher de son fils aîné. Une lettre de Madame lui en avait exprimé le désir, mais le comte de Survdlliers l'avait dissuadée d’un projet aussi peu réalisable. Son Altesse n’oubliait pas l’accueil touchant reçu par elle, à Rome, de la part de S. S. le pape Pie VII et

de ses deux successeurs au trône pontifical. Elle savait combien la population montrait d’égards à la mère du martyr de Sainte-Hélène. De telles raisons retinrent Madame à sa résidence. Elle y était respectée par la foule, veillant, les jours de fête, au repos de celle qui, après avoir été la mère des rois, restait la mère des pauvres.

Dans cette situation, le fils aîné de Madame avait quitté les Etats-Unis pour se rendre en Angleterre, avec l’espoir de parvenir en Italie et de séjourner à Rome. Mais la permission lui en étant refusée, le comte de Survilliers dut s’arrêter à Londres. Il écrit de là, dès le 20 janvier (1), à sa mère et à son oncle, que si Madame persistait à s’éloigner, elle ferait bien de s’établir à Lyon, de préférence à tout autre lieu. Ce conseil pouvait être donné par le cardinal, ancien archevêque de cette ville, mais il ne devait pas prévaloir contre la résolution de Madame de ne plus quitter Rome.

Une autre lettre du comte de Survilliers àM. Robaglia, secrétaire de Madame, est datée de Londres, 27 janvier 1834 (2).

Monsieur,

Je m’en rapporte à vous, pour bien expliquer ma position à maman et à mon oncle le cardinal. Si je n’ai pas fait parler davantage de moi, par des publications, dans ce pays libre, c’est par ménagement pour les intérêts actuels des miens,

(1) Archives de la Bibliothèque nationale.

(2) Extrait des mémoires du roi Joseph, 1854, t. X, p. 391.

et aussi par le culte que je conserve pour la mémoire de l’empereur etc...

Je voudrais parvenir à revoir maman, Julie et le cardinal, avant de retourner en Amérique où j’ai, aujourd’hui, plus d’amis qu’en Europe, etc...

Le secrétaire de Madame Mère au duc de Padoue (I).

Rome, 10 février 18-34.

Monsieur le duc.

J’ai rendu compte à Madame de tout ce dont vous m’avez chargé pour elle; je l’ai mise au courant des affaires qu’elle vous a confiées et des difficultés que vous avez rencontrées ou que vous rencontrez encore, pour réunir tout ce que l’empereur destinait au roi de Rome et dont il avait fait dépositaires les généraux Bertrand et Montholon et MM. Marchand, Saint-Denis etNoverraz.

Son Altesse, qui connaît tout votre attachement pour elle et pour sa famille, était convaincue d’avance qu’elle ne pouvait pas mieux placer sa confiance qu’en vous, dont le caractère ne s’est jamais démenti et qui êtes toujours resté fidèle à la mémoire de l’empereur. Elle me charge de vous en exprimer toute sa reconnaissance et de vous dire que sa confiance en vous est sans bornes et qu’elle est persuadée que tout ce que vous ne ferez pas dans ses intérêts, ne sera pas faisable.

Madame voulant vous donner un témoignage de l’attachement qu’elle vous porte, reconnaître votre noble caractère et tous les soins que vous voulez bien donner à ses intérêts, me charge de vous dire qu’elle vous donne le médaillier de l’empereur, déposé par lui chez M. Jacques Laffitte. Elle vous prie de l’agréer comme un souvenir de l’empereur et de sa mère; elle est sûre que son fils aurait lui-même ratifié ce don et qu’ainsi que sa mère, il aurait désiré vous donner quelque chose que vous puissiez laisser dans votre famille comme gage de l’affection de tous deux pour vous...

[\) Le général Arrighi, duc de Padoue, par Du Casse, 18G6, t. II.

MADAME MÈIIE.

... Eu vous domianl le médaillior qu’il destinait à son fils, et qui rappelle les époques les plus glorieuses de sa vie, Madame pense qu’elle fait une chose que l’empereur approuverait lui mômeet qui, de tout ce qu’elle peut faire pour vous, doit vous être la plus agréable.

Madame vous prie de continuer à faire toutes les démarches necessaires, pour retirer tous les objets provenant de la succession du duc de Reichstadt, même ce (jui est entre les mains des généraux Bertrand et .Montholon, pour en disposer, dôs que vous les aurez réunis...

J’ai l’honneur d’étre, etc.

Le secrétaire de Madame Mère,

Robaglia.

Le duc de Padoue était candidat à la députation en Corse et Madame s’intéressait à son succès. Un extrait de la lettre suivante y fait allusion. Madame Maria Madalena Ramolino écrit à S. A. I., en son hôtel, place de Venise, à Rome (I).

Ajaccio, 10 mars 18-3i.

Les amis de votre illustre maison s’occupent avec persévérance, de la nomination aux Chambres, de M. le duc de Padoue, mais on craint fort un échec, surtout à Ajaccio, où les partis sont plus divisés que jamais et les concurrents déjà fortement nantis....

Dans l’attente d’un plus heureux avenir, je suis respectueusement, de Votre Altesse, la parente très dévouée.

Marie-Madeleine Ramolino.

Ici reparaît la digne princesse de Wurtemberg, mariée à l’ex-roi Jérôme. Son dévouement conjugal, en 1815, lui avait mérité toutes tes sympathies de

(1) Extrait des archives de la Bibliothèque nationale.

l’empereur et de Madame Mère. Elle avait conçu, à, son tour, une grande admiration pour Madame, dont elle aurait voulu se rapprocher. Mais cette faveur lui fut refusée, en 1834, parce que le séjour de Rome lui était interdit.

Sa belle-sœur la reine Caroline avait subi le même sort, en se retirant à Florence, où la reine Catherine vint la rejoindre pour partager avec elle le soin de recevoir les Français de passage et de leur faire les honneurs de la ville hospitalière de l’Italie.

Joseph Bonaparte adresse à Madame Mère la lettre suivante du plus haut intérêt sur l’exécution entière du testament de l’empereur (1).

Londres, 23 mars 1834.

Ma chère maman,

.Aujourd’hui seulement, je reçois les lettres de votre fondé de pouvoirs et de son avocat, ainsi que le rapport de ce dernier, en date du 13 mars, relatif aux cinq cent mille francs de déficit qui s’est trouvé dans la caisse du dépositaire des quatre millions de l’empereur. Aujourd’hui seulement j’ai les données nécessaires pour connaître véritablement l’état de la question, moyennant le rapport dont le double vous a été adressé, qui précise les faits, ce qui me dispense de les répéter ici. Mon jugement s’est formé, dans l’intérêt du respect que vous avez, ainsi que moi, pour la mémoire de l’empereur et dans celui de la justice. C’est pour obéir à ces mobiles de toutes vos actions, que je pense qu’il faut repousser le leurre qui vous a été offert, pour ne prêter votre nom à rien d’équivoque.

1“ Lorsque l’empereur a accordé des legs à ses amis et serviteurs, son intention sans doute a été qu’ils les reçussent

(1) Copie communiquée, d’après les archives de la Bibliothèque,

dans toute leur intégrité. Il a désigné les sources supplémentaires qui devaient compléter les fonds déposés cheü M. Laffitte, à cet effet. Cependant les légataires n’ont reçu que le 56 p. tOO, la distribution au marc le franc, ayant été faite sur les fonds qui se sont trouvés à la disposition de ses exécuteurs testamentaires. Il est évident qu’ils se sont soumis à une nécessité, mais qu’ils eussent reçu leur quote-part entière, si les intentions de l’empereur eussent été remplies, d’où il résulte que ni son fils, ni sa femme, ni sa mère, ne doivent point recevoir des deniers privilégiés, qui eussent dû compléter les legs ordonnés par Napoléon. Cela posé, vous ne devez rien recevoir, au détriment des légataires. L'honneur avant l'argent est aussi une des devises de notre famille; je ne fais que répéter ce que vous avez inculqué dans nos cœurs, depuis notre enfance.

2° Si le dépositaire a été obligé de couvrir, avec ses propres deniers, un déficit de 500 000 francs, opéré dans sa caisse et s’il peut être comblé par celui qui en est l’auteur, ces deniers appartiennent en totalité à celui auquel ont été enlevés les 500 000 francs et non aux héritiers de Napoléon.

Vous vous rappelez lui avoir entendu dire, cent fois : « Ce n’est pas moi, c'est la justice qui est le maître. Tant pis pour qui sent autrement, ses succès ne durent pas longtemps. » Je crois donc qu’il ne faut pas penser au recouvrement de cette somme, dont vous étiez déjà disposée à faire un si bon usage.

Je me rappelle qu’un grand homme vous avait saluée, il y a soixante ans, du nom de Cornélie. Votre vie a prouvé qu’il ne s’était pas trompé. La sympathie des masses populaires qui constituent la nation, et une bonne conscience, ce sont des armes enchantées, avec lesquelles on peut braver les monstrueuses persécutions du présent et se confier à l’impai’tiale justice de l'avenir.

Je vous embrasse, ma chère maman, de toute mon àme.

Votre affectionné fils.

Joseph.

Peu do jours après avoir reçu cette superbe

lettre de son fils aîné, Madame, écoutant la lecture des journaux, apprit une proposition faite à la Chambre des députés, qui la vota sans discussion : c’était de conférer au roi Louis-Philippe le pouvoir de faire rentrer en France tel ou tel membre do la famille Bonaparte, dont il accepterait la désignation. Madame se fit relire cette nouvelle du jour et en ressentit une émotion si profonde, qu’elle suffoqua tout à coup et parut menacée de mort subite. Mais, peu à peu, elle reprit ses sens, et se redressant avec fierté sur son lit, elle rappela les paroles qu’elle avait déjà dites, dans une autre occasion : « Mes fils n’ont de faveur à recevoir de personne, et s’ils rentraient en France, comme simples citoyens, ce ne serait que rappelés de l’exil par la volonté nationale! » La nouvelle parvint vite par la presse en Angleterre et en la recevant à Londres, Joseph s'empressa d écrire à sa mère, le 4 avril, une seconde lettre, non reproduite dans la correspondance de ses Ménxoïves.

Au printemps de 1834, pendant la semaine sainte, le célèbre poète Méry, bien connu par ses œuvres ; Napoléon en Égypte^ le Fils de l'Homme, etc., A'oyageait en Italie. Il avait rencontré à Florence le prince de Montfort (l’ex-roi Jérome), en lui exprimant 1 intention d aller à Rome et le vif désir d’être présenté à Madame Mère. Le prince s’empressa de lui donner une lettre pour le chevalier Bolbe, qui le conduisit chez Son Altesse. Quoique souffrante et fatiguée, Madame voulut recevoir le poète français,

dont on lui avait lu les beaux vers sur son fils et son petit-fils.

Méry conserva une profonde impression de cette visite et, l’année suivante, il en publia le touchant récit (1). Il développa ensuite cet article de journal comme une longue épître, dans une relation pittoresque de son voyage en Italie et y consacra un chapitre intitulé : Une visite à la mère de l'empereur (2).

Les sensations de l’esprit et du souvenir, comme celles du cœur et de la pensée sont difficiles à analyser. Mieux vaut reproduire des extraits textuels de ce récit épistolaire plein d’intérét. L’auteur l’ayant commencé par un tableau de la semaine sainte à Rome, le continue d’après le style de la poésie appliqué à la prose, dans les termes suivants :

... Il était fort tard et je me promenais dans Home, comme si je l’eusse habitée toute ma vie, tant cette ville m’était connue... J’étais arrivé sur la place de Venise, au pied du Capitole. Là, je m’arrêtai :

Voilà, me dis-je, la via San Homualdo, qui conduit à l’ambassade française: voilà le palais de Venise, édifice immense, bâti avec une rognure du Colisée et voilà... non, je ne me trompe point... à l’angle du Corso et de la place, voilà le palais de la mère de Napoléon !

Et je me mis à regarder l’imposante prison où dormait la plus illustre des mères, cette femme que la mort semble avoir oubliée, cette reine vivante, si majestueuse dans la ville des ruines! La place était déserte; la lune la remplissait de sa clarté douce. Le palais de Venise, moitié dans l’ombre, moitié

(1) VEslafetle du 18 février 1835.

(2) Scènes de la vie italienne. Bruxelles, 2 vol. in-18, 1837.

blanchi par la lune, avec son archilecturc sévère, ses sombres murailles à talus, sa corniche de château fort, contrastait singulièrement avec l’élégance italienne des autres édifices... Un bruit de cloche descendit du haut d’une tour jusqu’à moi, c était la cloclie du Capitole; le murmure de l’airain roula quelque temps le long des murs du palais de Venise, un silence sublime revint ensuite. Ni la majesté de ce silence, ni la cloche qui me parlait du Capitole, ni le fracas lointain des grandes eaux où Home s’abreuve, ni la pleine lune aimée de Home, astre qui ne semble avoir été créé que pour elle, rien, dans cette première nuit tant désirée ne. me jeta dans ces rêveries d antiquités, dans ces chaudes extases auxquelles je m étais préparé toute ma vie: je ne pensais qu’à la femme qui fit Napoléon, je sentais quelque orgueil à me dire que, cette nuit, j étais le seul homme qui prononçait le nom de cette femme, devant la maison où elle dormait, à l’heure où quelque rêve lui montrait son fils vivant et son jeune petitlils, malheureux prince, que la cloche de ce Capitole avait salué roi, comme le canon des Invalides...

En allant à la place de Venise, M. Bohle me dit une chose bien touchante pour moi et dont je serai toujours fier, comme t rançais : Rome, me dit-il, est en ce moment visitée par toute 1 aristocratie voyageuse de la Prusse, de l’Angleterre, de l’Allemagne; chaque jour, des hommes de haute naissance, sollicitent la faveur d’ôtre admis un instant auprès de Madame Mère; mais, dans l’état de faiblesse où elle se trouve, vous concevez que tant de visites, la plupart de curiosité, lui seraient accablantes. Aussi Madame Mère a pris le sage parti e ne recevoir personne, mais lorsque j’ai prononcé votre nom, e nom un Irançais, elle s’est empressée de me dire qu elle vous recevrait avec le plus grand plaisir.

Nous arrivâmes à la place de Venise. Ce qui me frappa tout d abord, en entrant dans le palais, ce fut le silence qui régnait dans une aussi somptueuse demeure. L’escalier était désert; je traversai des appartements et des galeries solitaires. M. Bohle ouvrit une porte et m’introduisit, en prononçant mon nom, dans un salon magnifique, tout resplendisant de soleil. A l’angle de la cheminée, une femme était

couchée à demi, sur une chaise longue; c’était la mère de l’empereur! Un sourire éclaira sa majestueuse figure; elle répéta mon nom et me désigna un fauteuil, à son côté gauche. Je m’assis.

« — Vous venez de Florence, n’est-ce pas? me dit-elle; vous avez vu mes enfants, je le sais : Louis était malade, comment se porte-t-il maintenant? — Le comte de Saint-Leu m’a paru assez bien se porter; je n’ai eu l’honneur de le voir qu’une seule fois. — Et Julie? — Madame la comtesse de Survilliers est toujours souffrante, sa maison est encore frappée d’un deuil récent! — Ah ! oui, pauvre Charlotte, veuve si jeune!... Et Jérôme, et Caroline? — Le prince de Montfort, sa famille et madame la comtesse de Lipona jouissent d’une santé parfaite ; il n’est pas, à Florence, de maisons plus agréables et plus hospitalières aux Français que les leurs. — Je le sais, je le sais... Comptez-vous séjourner longtemps à Rome? — Hélas! non. Madame, deux ou trois semaines seulement; je suis pressé d’arriver à Naples, c’est un voyage que j’ai entrepris dans l’intérêt d’un livre auquel je travaille. — Le séjour de Rome vous plairait beaucoup... on y vit longtemps comme vous voyez; il y a vingt ans que je l’habite. — Je ne pus me défendre d’une exclamation, comme si j’eusse ignoré la grande date historique de la chute de notre empire. — Vingt ans! répétai-je d’un air étonné. — Oui, monsieur, vingt ans ! » Et elle secoua la tête, avec une expression de souvenir mélancolique.

Dans un assez long intervalle de silence que je n’osai interrompre, je descendis à quelques observations de détail.

De la place que j’occupais, je voyais, à la fois, et la tête immobile de la mère de Napoléon et la haute tour du Capitole. Quel assemblage de noms! La grandeur de la chose romaine luttait avec la grandeur d’une femme! Le Capitole et la femme avaient eu la plus étonnante part de puissance dans les créations qui ne sont pas venues de Dieu : et le hasard des révolutions humaines avait fait asseoir la femme à 1 ombre du monument romain, pour me les présenter ainsi associés, à moi, obscur pèlerin, qui n’avais reçu du ciel et de la fortune que des yeux faciles aux larmes, devant ce grand spectacle et un cœur énergique pour le sentir.

Lorsque ses lèvres se rouvrirent avec effort pour parler, elle prononça le mot de France et le nom de son fils. Jusqu’à ce moment, elle avait été une femme ordinaire, une mère chargée d’ans, qui demande avec simplicité au voyageur des nouvelles de sa famille absente. Mais après, à ses paroles, à la miraculeuse énergie qui galvanisa tout à coup ce squelette de femme, je reconnus la mère de Napoléon. Un moment surtout, elle me parut sublime ! Non, il ne sera jamais donné à un autre homme d’entendre ce qui fut dit par une femme brisée par l’âge, la douleur, l’exil, et dit avec une fermeté d’accent, un bonheur d’expressions, une vigueur de gestes qu’on admirerait dans une héroïne de vingt ans. Je n’affaiblirai, point ses paroles en les écrivant, parce que la froideur de la lettre ferait tort au sublime de l’image et que d’ailleurs je ne crois pas avoir droit ni mission de les publier. Si ces paroles ont été prononcées pour demeurer secrètes, je me souviendrai que je les ai entendues, à quelques pas du temple où Rome avait placé la statue qui tenait un doigt sur ses lèvres.

J’avais besoin de retomber aux familiarités de la conversation, car tout ce que j’entendais d’historique me faisait mal, sortant des lèvres de la femme dans le sein de laquelle l’histoire s’incarna. 11 me serait impossible de traduire mes impressions, lorsqu’elle me parlait de son enfant, lorsqu’elle entrait dans ces minutieux détails de vie privée, d’anecdotes domestiques dont les histoires graves ne parlent pas et qui, par cela môme, ont tant de charme. Oh ! il faut que le climat de cette île de Corse bronze l’épiderme de ses enfants et perpétue leur force intelligente, jusqu’à l’heure précise de la mort ; car dans ce corps de femme où le mécanisme matériel du mouvement semble s’ôtre arrêté, bouillonne encore tant de sang chaleureux, tant de puissance de facultés morales!...

C’est merveilleux de voir, chez cette femme, combien l’esprit est radieux de vigueur sur les ruines de la matière, combien la décrépitude se rajeunit sous la virilité des idées, de la parole, des sensations, des souvenirs. Et en a-t-elle vu, dans sa vie, de ces choses qui brûlent la vie! A-t-elle souvent tremblé pour ses fils, quand tous les boulets de l’Europe

étaient lancés contre eux, à l’éternelle bataille impériale de quinze ans! A-t-elle parcouru l'échelle complète des émotions dévorantes, inouïes jusqu’à elle, dans les fastes de la maternité, depuis le coup de canon du sacre impérial, depuis le Te /leum de Notre-Dame, jusqu’au Dics irx de ^^'aterloo et de Sainte-Hélène ?

L’autre jour encore, il n’y a pas bien longtemps, elle avait mis la plus grande part de ce qui lui restait d’affections sublimes sur le plus beau des enfants des hommes, sur le fils de son fils; elle, prisonnière sur le Tibre, lui sur le Danube; elle, envoyant chaque matin ses baisers maternels au roi de Rome, par le vent qui souftle du Capitole. Il ne lui avait jamais été accordé ce qui réjouit la vieillesse morose des aïeules, d’embrasser une seule fois son petit-fils^ On ne lui parlait de lui que quelquefois à l’oreille; on lui en parlait souvent, et elle tressaillait de joie, la pauvre femme ! Un jour, on ne lui en parla plus... C’est elle qui a pu dire alors : « O vous qui passez par ce triste chemin, voyez s'il est une douleur pareille à la mienne! » Niobé, Rachel, Marie, toutes les mères inconsolables, voilà ses patronnes : et elle n’a pas fléchi sous la douleur.

Plus virile que son fils sur le roc de Sainte-Hélène, elle s’est cramponnée au roc Tarpéien; le désespoir no l’en a pas précipitée; ello a voulu vivre longtemps, le front chargé de la couronne de malheur; elle a voulu longtemps lutter avec les fortes ruines qui sont de l’autre côté du mont. La chair s’est éteinte; mais la vie s’est réfugiée dans l’esprit. Chaque jour, le génie rongeur qui va donner son coup de faux à la colonne de Phocas, passe devant la vitre impériale et s’incline. Pour cette femme, l’automne n’a plus de fièvres, les .Marais Pontins sont à sec. On dirait que Rome entoure de toute sa puissance de conservation la mère qui créa le dernier des demi-dieux!

Je l’écoutais parler, sous l’obsession de ces idées; elles ne m’arrivaient pas une à une méthodiquement formulées, mais toutes ensemble, toutes d’un bloc, comme une flamme à mille rayons. Et je me demandais par quelle fatalité heureuse je me trouvais là, le dépositaire des réflexions suprêmes de

cette femme; à quel titre j’étais assis à sa gauche, comme un confident, lorsque le pavé de la place grondait sous le tonnerre continuel de tant de brillants équipages qui avaient droit de s’arrêter partout dans Rome, hormis devant le seuil de ce palais. Aussi, après plusieurs heures d’entretien, je regardai ma visite comme excédant les bornes des convenances, et me levai pour sortir.

«\ous partez déjà? me dit-elle avec un accent plein de bonté; vous allez sans doute aux fonctions de la semaine sainte ? — Oui, Madame, je vais à la chapelle Sixtine. — Avez-vous vu Kesch? — Je n’ai pas encore eu cet honneur... Je me ferai un devoir d’aller chez le cardinal Fesch, après les fêtes de Pâques. — Oui, oui, il aura plus de loisir. »

Elle me salua de la main; je m’inclinai, en balbutiant quelques mots décousus de remerciements. Son secrétaire, officier français de beaucoup d’esprit et de belles manières, M. Robaglia, qui était entré, dans le milieu de notre conversation, m’accompagna jusqu’à la porte et me dit ; — « Eh bien ! comment l’avez-vous trouvée? » Je ne répondis que par des signes expressifs de l’étonnement et de l’admiration.

Délivré d’un bonheur qui m’était devenu cuisant, tant je suis faible pour supporter des crises de ce genre, je remontai lentement et avec fatigue la rue du Coi'so...

Le jour était propice aux douleurs d’un grand deuil; Rome portait un crêpe ; ses mille cloches étaient muettes, son peuple courait aux églises, c’était le vendredi saint. Le hasard ne pouvait mieux choisir mon jour : il me fallait toutes les lamentations des prophètes, tous les gémissements de la mélopée hébraïque, pour accompagner mes plaintes intérieures.

Lorsque j entrai à Saint-Pierre, un son lugubre de l’orgue répondait à ma pensée, une voix chantait dans la chapelle du chœur, et, dans le cri de latinité qui roula sous les voûtes, je distinguai ce verset mélancolique : « Elle pleure et personne ne vient pour la consoler! »

Le dimanche de Pâques était, autrefois, à Rome,

lune des plus belles fêtes du monde chrétien et. dans sa fervente piété, Madame Mère semblait, ce jour-là, comme au 15 août, recevoir, pour sa fête, ceux de ses enfants ou petits-enfants rapprochés d’elle. 1 armi eux figurait le prince Bacciochi, son petitneveu. Il était accompagné de son fils, le jeune Fritz, dont la bonne grâce et les charmantes qualités gagnaient les cœurs. A peine âgé de dix-neuf ans, celui-ci pouvait prétendre, plus tard, à un brillant mariage, lorsque, le jour de Pâques, il eut l’imprudence d’essayer un cheval rétif, qui avait déjà causé la mort de deux cavaliers. Dès que l’animal indocile se sentit monté, il fut saisi de vertige et se cabra, en renversant le malheureux jeune homme, dont la tête se brisait contre une colonne. Le crâne était fracturé, avec une lésion profonde du cerveau et la mort instantanée ne permettait aucun secours.

« A cette nouvelle, dit madame de Sartrouville (t), Madame, comme chaque fois qu’elle était affligée profondément, demeura quelques heures, sans parler, et ensuite elle s’écria : « Il y a une fatalité qui pèse sur la troisième génération des Bonaparte ; ils meurent tous de mort violente ! » Ce nouveau malheur de la famille attira sur elle l’attention des pouvoirs publics, ainsi que le souvenir de ses amis éloignés.

Madame reçut, entre autres témoignages de vive

{!) Extrait de son journal.

et touchante sympathie, une lettre de M. Sapey, l’un de ces amis rares, qui s’éloignent avec délicatesse, dans les temps prospères, et reparaissent avec dévouement, dans les jours malheureux.

Peu de temps après ce cruel accident. Madame se préoccupait de répondre à la lettre qu’elle avait reçue de M. Sapey, par l’entremise du duc de Padouo. Elle dicta sa réponse à mademoiselle Rosa Mellini et chargea le cardinal de la transmettre à l’adresse de son fils aîné (1).

Voici d’abord le billet d’envoi ;

Mon cher neveu.

Rome, 26 avril 1834.

La lettre ci-jointe de Madame répond à votre lettre du 4 de ce mois.

Le duc de Padoue a dîi'vous écrire que M. Sapey lui avait remis une lettre pour Madame.

Jérôme doit être avec vous, à cette heure.

Je viens de voir Zénaïde, tous se portent bien, chez elle.

A ce billet du cardinal est jointe la lettre suivante de Madame, lettre mémorable d’éloquence maternelle, répondant à la proposition indirecte de son retour personnel en France. Cette lettre a été réservée, à titre de minute authentique, par le comte de Survilliers, qui en a transmis la copie à chaque membre de la famille ; et la minute a été insérée

(1} Mémoires du roi Joseph, 1854, t. X, p. 392.

dans les papiers ayant servi à la publication des Mémoh'cs du roi Joseph (1).

Ce fut alors que Madame Mère adressa spontanément à M. le député Sapey, ami sincère de la famille, la déclaration mémorable qu’elle fit signer, en son nom, par mademoiselle Mellini, sa dame de compagnie, ou mieux, sa dame d’honneur :

Rome (vers le 2G avril) 1834.

Monsieur,

Les personnes qui connaissent l’absurdité du maintien de la loi d’exil de ma famille et qui voudraient néanmoins proposer une exception pour moi, n’ont jamais connu ni mes principes, ni mon caractère.

Je restai veuve à trente-trois ans, et mes huit enfants furent ma seule consolation. La Corse fut menacée d’être séparée de la France: La perte de mes biens et l’abandon de mes foyers ne m’épouvantaient point. J’ai suivi mes enfants sur le continent : En 1814, je suivis Napoléon à l’île d’Elbe, et en 181C, malgré mon âge, je l’aurais suivi à Sainte-Hélène, s’il ne l’eût pas défendu, et je me résignai à vivre à Rome, prisonnière d’État. Je ne sais si ce fût par ampliation à la loi qui m’exilait avec ma famille de la France, ou par un protocole des puissances alliées. Je vis alors que la persécution arriverait à forcer les membres de ma famille qui se dévoueraient à vivre à Rome, pour me tenir compagnie, à l’abandonner; et je me décidai à me passer du monde et à n’espérer d’autre bonheur que celui de la vie future, puisque je me voyais séparée de ceux pour lesquels je tiens à la vie, et dans lesquels reposent tous mes souvenirs et tout mon bonheur, s’il pouvait y en avoir encore pour moi sur cette terre.

(1) Lettre insérée dans les Mémoires du roi Joseph, 1854, t. X, transmise par le prince Louis-Lucien et par le prince Napoléon. V. \' Appendice.

Que pourrai-je trouver en France d’équivalent qui ne fût encore empoisonné par l’injustice des hommes puissants, qui ne peuvent pas pardonner à ma famille la f»loirc qu’elle s’est acquise ?

Qu’on me laisse donc, dans mes honorables soufTrances, porter au tombeau l’intégrité de mon caractère ; Je ne séparerai jamais mon sort de celui de mes enfants; c’est la seule consolation qui me reste.

Agréez, néanmoins, monsieur, mes remerciements de la part d’intérêt que vous prenez à moi.

Je suis, avec la considération la plus distinguée, etc.

Pour Madame,

R. Mellini.

Quelle élévation de sentiment et de langage révèle cette lettre de la mère illustre de Napoléon, réduite, par l’agc et les infirmités, à une faiblesse telle, que l’émotion soudaine de son cœur avait failli la frapper de mort subite ! Comprenant l’exception proposée en sa faveur, contre la loi d’exil de sa famille, elle s’était élevée, tout à coup, au-dessus d’elle-môme et de ses propres forces. Sa protestation écrite est un manifeste digne de sa vie entière.

Madame avait inspiré, à Rome, l’estime et la vénération publiques, par le renom de ses vertus, par l’étendue de ses malheurs et par sa résignation à les supporter. Elle recevait, de toutes parts, tant de témoignages de respect, qu’à l’époque des fêtes bruyantes du carnaval et des courses de cheA’aux, elle retomba malade. La nouvelle répandue dans le voisinage, défense fut faite de tirer des boites

(l’arlifice sur la place de Venise, selon la coutume romaine, en pareille circonstance.

Pourquoi fallait-il que cette femme martyrisée eût à subir, avec les plus vives souffrances morales, les souffrances physiques les plus persistantes? La cécité n’était par seulement pour elle une infirmité de tous les instants, puisqu’elle l’empêchait de rien lire, de rien voir de ses propres yeux. Elle se plaignait plus encore de l’impossibilité absolue de marcher ou de faire quelques pas, fût-ce en boitant et de se tenir à peine debout, par défaut de consolidation de sa fracture désormais iiTéductible.

Un maître célèbre en chirurgie, le professeur baron Dupuytren (1), voyageant pour sa santé, en Italie, au printemps de 1834, fut appelé à Rome auprès de Madame et l’examina soigneusement. Puis il lui fit parvenir un appareil bien imaginé, en principe, mais intolérable dans l’application par son mécanisme et par sa pesanteur. La pauvre princesse infirme ne put môme en supporter l’essai momentané. Tous les enfants de Madame s’intéressaient au résultat de l’emploi de cet appareil et en faisaient demander des nouvelles, s’ils étaient empêchés de venir en savoir eux-mêmes. Il fallut y renoncer tout à fait et M. Dupuytren ne put en faire mention dans son enseignement clinique, car il devint plus malade et ne tarda pas à mourir.

(1) Voir V Appendice au nom de Dupuytren.

Quant aux étrangers de passage à Rome, ils ne pouvaient rechercher l’honneur d’être reçus par la mère du grand homme. Sa fierté corse se souvenait trop des ennemis politiques de son fils, pour se soumettre à leur visite de passage ou de curiosité. Les ambassadeurs seuls de diverses nations avaient la courtoisie ou le privilège de savoir des nouvelles de Son Altesse. Madame paraissait sensible à ce témoignage de déférence et disait avec modestie : « Ce n’est pas à moi que s’adressent ces hommages, c’est à la mémoire de Napoléon ».

Parmi les étrangers, ceux qui avaient témoigné le plus de sympathie à ce nom universel étaient les Américains. Un officier supérieur en retraite de l’armée des États-Unis, 1e major II. Lee, prouva, en 1834,- quel était le sentiment de ses compatriotes, par la publication du premier volume d’un ouvrage fort intéressant (1). Il prenait à tâche de réfuter, de point en point, les erreurs du célèbre romancier Walter Scott, sur sa prétendue Histoire de Napoléon. Madame avait reçu, en novembre 1830, la visite du major Lee et apprécié la droiture de son caractère, avant de la confirmer, en 1834, par l’analyse qui lui fut faite de ce premier volume.

Si les Anglais n’avaient pu obtenir auprès d’elle 1 accès sympathique aux Américains, ils comptaient du moins, parmi leurs plus illustres compatriotes,

(1) The life of the Emperov Napoléon with an appendice. London- Paris, 1834.

des admirateurs bien sincères de Napoléon et de sa vénérée mère. Tels étaient lord et lady Holland, le marquis de Douglas, lord Dudley-Stuart, l’amiral -Halcolm, le général Slieridan, et d’autres personnages dont les noms ne sont point rares en Angleterre et ne sauraient être oubliés en France.

Faire le voyage d’Italie pour aller à Rome, non dans le but d’un touriste, voulant admirer la Ville Eternelle^ mais dans l’espérance d’entrevoir la mère recluse de Napoléon, tel était le vœu que, dès 1831, j’avais soumis à l’approbation paternelle. Réaliser ce projet devint une idée fixe, vers la fin de mes études médicales, terminées par la tbèse du doctorat. Mais le devoir militaire prévalut et le voyage d’Italie fut remplacé par la campagne de Belgique, de 1832 à 1833, au siège de laciladelle d’Anvers. Le service de l’ambulance de tranchée m’y fut confié, avec mission d’en recueillir les documents relatifs à la chirurgie du siège, et d’en publier la relation (1).

Enfin à l’automne de 1834, mon père, tout disposé à me conduire à Rome, m’annonçait notre départ, sans autre délai, et, dans la matinée du 2 octobre, nous quittions Paris. Embarqués à Marseille, après une simple halte, nous longions la côte d’Italie, en nous arrêtant à peine à Gènes, à Livourne et bientôt à Civita-Vecchia, pour arriver à Rome.

(1) Histoire chirurgicale du siège de la citadelle d'Anvers (Mémoires de médecine mililaire, 1833).

La campagne environnante, tant de fois décrite, ne révèle pas la grandeur de l’immortelle cité, remplie de monuments antiques et de merveilles modernes, tandis qu’une large étendue de cette enceinte de Rome est imprégnée d’une humidité stagnante, d’où un foyer permanent de fièvre endémique.

Mais bientôt la splendide métropole apparaît dans son éclat, en offrant aux regards étonnés le contraste sans pareil des ruines du paganisme et des monuments de la chrétienté. L’imposante solitude de la ville antique la sépare de la vive animation de la ville moderne. On se croirait, d’un côté, parmi quelques Romains épars d’autrefois, et de l’autre, au milieu de la foule des Romains d’aujourd’hui, tant le type originel s’est transmis à peu près intact.

Telles sont les pensées qui nous guident, pour nous incliner devant la mère survivante de Napoléon. Resterait pour le lendemain et les jours suivants l’occasion de parcourir la cité romaine, dans tous les sens, en admirant ses constructions de tous les câges : Aux temples des Dieux et à quelques églises des Saints, au Forum et à la place du Peuple, à la colonne Trajane et au dôme de Saint-Pierre, au 1 anthéon et au Vatican, nous irions faire halte partout, en saluant aussi le Colisée, ce colosse des arènes antiques, survivant aux ruines de l’empire romain. Nous allions, avant tout, saluer l’auguste femme qui avait enfanté le César français.

Madame Mère, après avoir habité d’abord le palais

Falconière, strada Julia, avait fixé, tout] près, sa résidence au palais Rinuccini. — En entrant à Rome, par la porte du Peuple, et en longeant la place Antonine, on arrive, au bout du Corso, sur la place de Venise. C’est à l’angle de cette place que s’élève le palais appelé autrefois Rinuccini et aujourd’hui le palais Bonaparte. Son architecture sévère et ses murailles sombres contrastaient avec l’éclat brillant des hôtels ou des palais du voisinage, donnant à celui-là pour la princesse douairière recluse, en Italie, un aspect plus triste que ne l’eût été, en France, la plus humble demeure. Et si cette demeure offrait à la mère des rois en exil un refuge protégé par le souverain de l’Eglise, elle était aussi gardée à vue par le représentant de l’Autriche. Mais le peuple de Rome respectait cet asile de deuil, presque sans lumière, au milieu de l’illumination des autres édifices, dans les réjouissances publiques. L’horloge du Capitole ou les cloches des églises voisines pouvaient seules interrompre le silence du palais de Son Altesse.

Nous arrivons enfin et l’abord de cette imposante demeure inspire le recueillement, comme l’approche d’un lieu saint. Nous montons l’escalier à pas lents et parvenus à l’antichambre, nous traversons deux ou trois salons vides ; le mouvement seul de notre marche est entendu et le silence prolongé de cette solitude atteste la grandeur de l’infortune devant laquelle nous venons nous présenter.

La femme qui, jeune fille, s’appelait Maria Letizia

Ramolino, ou familièrement Letizia, d’après son seul prénom, devenait par son mariage, Madame Charles Bonaparte ou la signora Letizia, puis Madame veuve Bonaparte, A’oire môme, sous la république, la citoyenne Bonaparte ou, vers la fin du consulat. Madame Bonaparte mère, et qui fut élevée, par l’empire, au rangd’Altesse Impériale, avec le nom de Madame Mère, si ce n’est avec le titre d’impératrice mère; elle ne conserva plus à Rome, pendant près d’un quart de siècle, que l’appellation de Madame. Ce nom bref et imposant de Madame était son vrai titre et servait de signature aux lettres dictées par elle, ou écrites en son nom, depuis que progressivement elle avait été privée de la vue.

Son frère puîné, Joseph Fesch, promu à la dignité de cardinal, était de petite taille et d’assez bonne mine ; il avait l’intelligence vive, l’air affable, le regard pénétrant et la parole facile. Aussitôt averti de 1 arrivée, du x'oyageur, il le reçut avec empressement et 1 assura que sa visite causerait à Madame beaucoup de satisfaction. Craignant toutefois, nous dit Son Éminence, que cette visite inattendue de l’un des fidèles serviteurs de Napoléon ne fit une brusque impression sur Madame, le cardinal crut devoir 1 avertir. Il revint, sans tarder, nous rejoindre dans sa galerie de tableaux, en redisant à mon père qu’il était le bienvenu et serait reçu, avec son fils, par Madame. Pas d’huissier pour ouvrir, pas de chamhellan pour annoncer; notre introducteur, c’est le

cardinal en personne qui nous précède de quelques pas et nous fait signe de ne point révéler tout de Suite notre présence, afin de nous permettre de voir Madame dans le calme où elle se trouve.

Oui, la voilà, au fond d’une vaste chambre carrée, à tenture de soie, éclairée par une large fenêtre, d’où la vue découvre la tour du Capitole. Près de cette fenêtre est placé un petit lit de fer à rideaux blancs (celui de Napoléon en campagne). Sur ce lit apparaît une femme presque séculaire, plutôt assise que couchée, immobile et attentive au plus léger bruit, à la moindre parole. La tête inclinée sur la poitrine et les mains jointes, elle semble recueillie dans une prière, tandis qu’un rayon de soleil pénètre jusqu’à elle, réchauffe à peine son corps refroidi par l’ûge et d’une extrême maigreur, mais ne peut éclairer ses yeux éteints à la lumière.

« La voilà donc! » disais-je en silence, dans ma pensée. Je restai immobile de respect, devant cette femme digne de toutes les vénérations, en présence de cette mère glorieuse de Napoléon, de l’immortel guerrier des temps modernes, de celui que mon père avait suivi sur les champs de bataille de la république et de l’empire, depuis la première campagne d’Italie et la mémorable expédition d’Egypte, jusqu’à l’invasion étrangère par les armées coalisées contre la France et jusqu’au désastre de Waterloo! Oui, nous étions en présence de l’auguste aïeule sur- •• vivante aux destinées de sa famille, à la gloire et au

martyre do son fils, à la naissance et à la mort de son petit-fils ! Que d’impressions à la fois, pendant un instant, s il fallait tout dire et interpréter le silence ! I oursuivons plutôt le simple récit de notre visite à Son Altesse.

e caidinal, a^ant averti sa sœur, fit signe à mon père de se rapprocher d’elle, pour s’asseoir dans le fauteuil placé auprès de son lit. Madame se penchant alors de son côté, avec l’impression ineffable d’un sentiment que son regard éteint ne pouvait plus exprimer : « Haron Larrey, lui dit-elle d’une voix émue, je suis touchée de votre bonne visite et je vous en remercie de tout mon cœur. Je crois vous revoir aujourd’hui, tel que je vous ai vu autrefois, vous que l’empereur aimait et estimait bien. Je sais ce qu’il disait de vous dans ses souvenirs en exil, et je me rappelle les paroles de son testament de Sainte- Hélène. » Un signe de sublime tristesse effleura les lèvres de Madame, en citant d’autres faits de sa mémoire surprenante, et elle tendit sa main frêle, amaigrie et tremblante au visiteur, qu’elle retrouvait après un passé si lointain.

Lui, trop troublé de ce bienveillant accueil, pour y répondre aussitôt, me présenta, dans ce moment, à Son Altesse et tandis que je m’inclinais pour baiser la main qu elle daignait diriger vers moi, elle me dit avec une extrême bonté : « Approche;^, mon enfant, laissez-moi vous embrasser et toucher votre visage’ pour le connaître, puisque je ne puis le voir... >,°et

par un mouvement irrésistible, je me sentais attiré par ses bras, si débiles, que je craignais de les froisser. Madame eut la bonté de m’adresser diverses questions sur ma mère et ma sœur, sur mes études et mes projets d’avenir. Je tâchai, trop ému, de lui répondre quelques mots de respectueuse gratitude.

Son Altesse, pendant un instant, ne dit plus rien, comme si sa pensée obéissait à ses augustes douleurs et nous pûmes la contempler de plus près. Cette vénérable figure, empreinte de si longues souffrances, semblait conserver les traits purs de sa- beauté juvénile. Le profil un peu allongé offrait les lignes régulières du type maternel des Bonaparte ; le front pensif restait à moitié découvert, le nez droit et bien fait présentait de la ressemblance avec celui de Napoléon; les yeux autrefois noirs, clairs et vifs, avaient pris une teinte grisâtre et opaque, due à la double cataracte qui les privait de la vue; les jones amaigries avaient à peine les rides séniles des physionomies franches et expressives ; la bouche fine et bien dessinée semblait se resserrer, par une expression résignée de tristesse, et le menton achevait, par une légère saillie, ce beau profil, comparable encore, malgré le grand âge, à une médaille d’impératrice romaine. Cette noble tête, enfin, représentait un type rare de la beauté antique, plutôt qu’une forme connue de la vieillesse sénile.

Madame avait gardé le silence que nous ne pouvions interrompre, afin de rassembler ses souvenirs

et de *aisser parler sa prodigieuse mémoire. Elle reprit sa causerie commencée avec mon père, en le questionnant sur sa position en France, sur son pays natal des Pyi-énées, sur scs voyages, sur ses campagnes et particulièrement celles où il avait accompagné Napoléon. Elle écoutait, avec une oreille attentive, chaque réponse, sans en rien perdre, car elle avait le privilège rare de savoir écouter. Elle s’informa ainsi, en peu de mots, des circonstances où l’empereur montra le plus d’intérêt aux blessés, selon son habitude de visiter, avec le chirurgien en chef de l’armée, le champ de bataille d’une victoire.

Divers épisodes à peine rappelés se rapportaient à de lointains événements de guerre, auxquels Madame prenait d’autant plus d’intérêt, que sa mémoire semblait attachée aux principaux actes de la vie napoléonienne. On eût dit qu’elle puisait dans cette causerie rétrospective un supplément d’existence. Il fallait craindre cependant de fatiguer Son Altesse par des récits multipliés; mon père lui exprimait rintentlon de nous retirer, mais elle le retint encore, en se reposant quelques minutes.

Jusque-là notre attention s’était concentrée sur Madame, dans cette chambre-salon, où elle ne paraissait pas isolée. Elle avait autour d’elle les portraits ou les bustes de tous les siens, par les grands artistes de son temps ; Louis David, Gérard, Girodet, Gros, Isabey représentaient la peinture, et Bar-

tolini, Canova, CliaudaL et d’autres la sculpture.

Le buste colossal de Napoléon dominait l’assemblée : le portrait en pied de Charles Bonaparte . en habit de cérémonie figurait à la tête du lit de Madame, (jui avait conserv’é fidèlement à sou époux la place de chef de la famille. Ses cinq fils en uniforme ou en cpstume et ses trois filles, en grande toilette, étaient groupés autour d’elle. Là aussi apparaissaient Joséphine, llortense, Eugène, le fils survivant de Louis et enfin son cher petit-fils, tant pleuré, ce painTe enfant, sitôt déshérité de son avenir et mort presque doublement orphelin, car le portrait de sa mère ne figurait pas auprès de lui. Le huste en marbre du roi de Rome était revenu de Sainte-Hélène, où il avait été envoyé par lady Holland au captif de l’Angleterre. Cette douce image avait reçu le dernier regard do Napoléon, qui la transmit à sa mère, avec sa dernière pensée. Madame ne comptait pas sur ce funèbre héritage ; elle l’avait fait placer sur un meuble, au pied de son lit, et elle lui souriait, avec tristesse, dans son cœur, ne pouvant plus lui sourire du regard. Tels étaient les portraits formant dans cette chambre le panthéon de la famille Bonaparte. Madame connaissait si bien la place assignée par elle, à chacun d'eux, qu’elle les désignait du doigt, sans les voir et en parlait d’après les impressions de sa tendresse maternelle. Tous ces portraits enfin semblaient réunis d’avance, autour d’elle, pour former, à ses obsèques.

le cortège ressuscité de cette auguste matrone de la dynastie napoléonienne.

Le dernier instant de repos, de silence et d’oubli était passé pour Madame, qui enU-etint mon père de ses infirmités. Il nous suffira de rappeler que sa double cataracte n’offrait plus, dans un âge aussi avancé, de chances probables de guérison, par une opération chirurgicale, et il était prudent d’y renoncer. Tel avait été l’avis de mon célèbre maître le professeur Dupuytren, tel fut également celui de mon père. Mais le mal dont se plaignait davantage la vénérée malade, c’était la privation forcée de la marche, depuis sa fracture non consolidée du col du fémur. Les premiers soins avaient été insuffisants par la position demi-fiéchie et les soins consécutifs étaient annihilés, par l’essai d’un appareil contentif reconnu intolérable. Les docteurs Ch. Àntonini, médecin ordinaire de Son Altesse, Jean-Dominique llamolino, son médecin honoraire et Dominique Scribani, son nouveau chirurgien, essayèrent vainement de la soulager. Le membre dévié en dehors, raccourci et mobile au niveau de la fracture, par défaut de consolidation, ne lui permettait plus, dans la station debout, de supporter le poids du corps, malgré son extrême maigreur, sans de pénibles efforts, pour les moindres mouvements. Je n’ajouterai rien à ces remarques sur le fatal accident survenu à Madame, sinon que j’ai cru pouvoir le citer, d’abord dans une thèse pour le concours

d’agrégation en cliirurgie à la Faculté de médecine de Paris (1), et plus tard dans un discours officiel, au nom de l’Académie des sciences, pour l’inauguration de la statue de Dupiiytren (2), dans son pays natal de Pierre-Buflière, près Limoges.

Hevenons à Madame cjui, faible et chancelante, ne pouvait plus s appuyer sur des béquilles, au risque de manquer de force pour les soutenir. 11 lui fallait deux bras sûrs et souples, ceux de deux jeunes femmes attachées à sa personne et habituées à son service. L’une était mademoiselle Hosa Mellini, de l’île d’Elbe, dame de compagnie inséparable de Madame, et l’autre une parente admise à partager ses soins auprès de la princesse infirme. Elles veillaient sur elle, en prévenant ses désirs et en lui donnant les consolations que la pauvre malade n’avait plus à attendre de ses enfants dispersés... Madame avait assuré en échange, à mademoiselle Mellini, une part de sa tendresse maternelle. Auprès d’elle aussi se trouvait madame de Sartrouville, sa lectrice, qui, en dehors de ses attributions spéciales, participait à ces soins délicats.

Le cardinal voyait chaque jour sa sœur et voulut bien nous donner les renseignements relatifs à notre visite. Le registre de la correspondance contenait la

(1) Quel est le meilleur traitement des fractures du col du fémur ? Concours d’agréf^ation, en 1835.

(2) Discours prononcé au nom de l'Académie des sciences de l’Institut, le 17 octobre 18G9.

minute ou la copie de la plupart des lettres indiquées ou dictées par Son Altesse. Et lorsque lui-môme se trouvait empêché d’écrire, il était suppléé par le chambellan, ou par le secrétaire en titre, sachant, à propos, parler dignement de la Corse, de la France, de Napoléon et de sa famille.

Pour faire diversion aux causeries ou aux lectures sérieuses. Madame aimait à entendre relater les nouvelles de Paris, non de la petite ville mondaine, ne pouvant lui plaire, mais de la grande cité active, laborieuse, propageant, par les innombrables échos de la presse, les progrès de l’esprit humain, les découvertes de la science et les merveilles de l’art, pour la plus grande gloire du pays.

Par une compensation naturelle et physiologique de ses facultés affaiblies ou perdues. Madame, à défaut de la vision, avait conservé l’intégrité de l’ouïe, avec une perfection surprenante. Sa lectrice en était étonnée, car si Madame prêtait l’oreille à ce qui se disait à ses côtés, elle entendait parfois, à plus de distance, une conversation digne de l’intéresser, et elle le témoignait par signes, sans y joindre la parole. Et puis, vers la fin de la causerie, elle cédait à la demi-somnolence presque imperceptible qui semblait la reposer, et si des mots familiers à son esprit ou à sa pensée, comme le nom de l’un de ses enfants, parvenaient à son oreille, ces mots-là semblaient doués pour elle d’une vibration magique; elle ouvrait les yeux, comme pour entrevoir la

lumière et relevait la tète, pour mieux entendre ou parler à son tour. Elle se bornait tantôt à prononcer des paroles vagues ou entrecoupées de soupirs, avec des pauses de silence, conti’e les obsessions de sa pensée; tantôt, si tout était dit, elle restait immobile, n’écoutant plus et cédait encore à un semblant de sommeil, repos fugitif de sa pénible existence.

Depuis son arrivée à Rome, datant presque d’une vingtaine d’années, Madame s’imposait l’obligation de faire beaucoup d’aumônes, en réminiscence de sa mission officielle sous l’empire. L’habitude constante de l’économie, pour ses dépenses personnelles, lui avait permis de réserver de l’argent aux malheureux, après en avoir fourni à ses enfants dépossédés de leurs couronnes royales et de leurs dotations princières. Les vrais pauvres, enfin, avaient appris à la connaître, à la vénérer, sans imiter certains de ses obligés riches qui, par oubli ou ingratitude, osaient la taxer d’avarice.

Madame recherchait la bonne tenue de sa maison et cette maison étant un palais, trop grand pour elle et pour son frère, elle y réservait un appartement disponible pour les siens. Elle aA^ait réduit le nombre de ses domestiques, afin de conserver seulement les plus fidèles serviteurs. Mais ses habitudes de vie recluse avaient changé, depuis le déplorable accident qui l’avait réduite au repos le plus absolu, alors que peu de temps après, la cécité s’était produite.

Obligée de garder le lit une partie du jour, Madame passait l’après-midi et la soirée sur une chaise longue. Le seul exercice possible pour elle était de se faire promener dans son appartement, sur un fauteuil à roulettes, la rapprochant d’une fenêtre où le soleil la réchauffait de ses rayons, s’il ne l’éclairait plus de sa lumière.

Réveillée de grand matin, elle recevait d’abord sa lectrice, qui, jusque vers dix heures, lui faisait connaître par les journaux les noùvelles du jour. Madame déjeunait dans son lit, sur une tablette d’acajou dont Napoléon s’était servi à Sainte- Hélène. On l’habillait après, pour le reste de la journée, en renouvelant la toilette de son deuil à perpétuité. Son occupation manuelle était de tricoter et de filer au fuseau ou au rouet, tandis qu’elle occupait sa tête à penser et son cœur à génîir. Sa mémoire trop fidèle n’avait presque rien perdu de ses souvenirs lointains. Son jugement était sûr et prompt, sans recherche de l’esprit, qui n’avait pas assez de gravité pour sa raison, et voyant juste, en toutes choses. Madame n’appréciait que la vérité. Elle parlait peu et si la prononciation de la langue française conservait, pour certaines expressions, un peu de l’accent italien, elle se faisait comprendre, par la simplicité de son langage. Ses questions, sans plu'ase, précisant les faits, ne laissaient point la conversation s’égarer. Il en fut ainsi pour les diverses remarques de Son Altesse pendant toute la durée de

cette visite déjà longue. Elle ne se serait pas prolongée davantage, si Madame, en retenant mon père, ne lui avait témoigné qu’elle avait encore à lui parler, après cliaque instant de repos. Dormant pou, du reste, et d’un sommeil léger. Madame dormait pourtant à volonté, comme Na[)oléon, pour la durée la plus courte, qu’elle précisait souvent d avance, si c était dans le jour. Son cerveau se reposait, par intermittence, d’une attention soutenue, en reprenant ensuite l’activité nécessaire à d’autres pensées.

Observant un régime frugal et presque sévère, quoique sa table fût bien garnie pour les personnes do son entourage. Madame mangeait vite et sans prolonger son repas. Napoléon, à son exemple, disait un jour : « Je mange trop vite, c’est une vilaine habitude que je tiens de ma mère. » 11 reconnaissait toutefois en elle une observance de sobriété corse. Madame, en elïet, répondait de suite aux personnes autorisées à lui demander quel était le régime de sa vie : « Je suis toujours sortie de table avec de l’appétit, et à chaque malheur, je me suis résignée à la volonté de Dieu. » Voilà, sans doute, le secret de la longévité de cette femme incomparable, et tant éprouvée par le destin.

Depuis près de deux heures déjà, en comptant les minutes d’arrêt, nous étions auprès de Madame qui avait eu, à plusieurs reprises, l’extrême bonté de retenir mon père. Il craignait de trop pz’olonger

notre visite; mais la vénérable infirme ne se lassait pas de l’interroger sur les événements ou sur les hommes de l’empire. Que ne puis-je développer ce récit, trop étendu déjà, pour citer tous les sujets, tous les noms appelés à y prendre place, s’ils ne m’imposaient une double réserve.

Il fallut clore enfin une si longue visite à Madame Mère et faire nos humbles adieux à Sou Altesse, en lui exprimant une profonde gratitude de son accueil plein de bonté. Elle nous donna sa bénédiction, en nous embrassant. « Soyez heureux, nous dit-elle, et puisque vous allez à Florence, vous y verrez sans doute quelques-uns des miens: portez-leur de mes nouvelles; ils savent que je ne les oublie pas. » Ce souvenir s’adressait au comte de Saint-Leu (l’ex-roi Louis) et à la comtesse Lipona (l’ex-reine Caroline). « Adieu, reprit Madame, en nous écoutant marcher vers la porte, adieu, mon hon Larrey, je vous remercie d’être venu me voir, avec votre cher fils. Cette visite m’a fait du bien. Gardez-moi votre souvenir, en retournant en France. Adieu encore! » Ce dernier adieu, prononcé deux fois avec émotion, semblait être pour elle l’adieu à la patxûe que nous allions revoir et qu’elle ne reverrait plus.

Le cardinal, accompagnant mon père à la sortie, comme il l’avait introduit à l’entrée, lui remit, de la part de Madame, une magnifique tabatière, de forme ronde, en jaspe dit onyx, avec doublure en or, dont le couvercle encadre un camée antique de forme

ovalaire, représentant, de trois quarts, une tôle de Minerve de la plus grande beauté. La figure, en agate blanche coiffée du casque en relief, de couleur brune, à visière saillante, offre quelque ressemblance avec la miniature la plus fine de la signora Letizia. A ce don si précieux de sa vénérée sœur, Son Éminence joignait deux camées modernes semblables de la tête de Napoléon, en profil, l’un pour mon père, l’autre pour moi. Ces souvenirs, si précieux qu’ils fussent, ne pouvaient rien ajouter aux émotions profondes de notre visite à Madame Mère.

Je réservai la soirée entière et une partie de la nuit à retracer par écrit et le plus exactement possible, ces impressions diverses et les renseignements multiples que j’avais pu recueillir avec une scrupuleuse attention, pour en former d’abord une notice ou la simple relation de cette visite.

La notice est restée inédite, pendant bien des années, pour devenir, plus tard, l’œuvre que le conseil paternel m’avait recommandé de publier, si j’en avais le temps et l’autorisation. Les loisirs de ma carrière active, et plus encore de ma retraite du service de l’armée, me l’ont enfin permis, avec une entière liberté. Mon père lui-même a eu soin de parler de notre voyage d’Italie, dans le dernier ouvrage (ju’il a publié, une année avant de mourir (1). Il consacrait une page de sa gratitude respectueuse

(1) Relaiton médicale de campagnes cl voyages de 181j à 1340, par le baron Larrey, etc., 1 vol. in-8“, 1841, p. 183.

envers la vénérée princesse qui l’avait reçu avec tant (le bonté.

Nous quittions Rome en allant à Florence accomplir la mission donnée par Son Altesse de porter de ses nouvelles à celui de ses fils qui se trouvait, depuis longtemps, le plus malade. C’était le comte de Saint- Leu (l’ancien roi Louis) dont la santé, gravement atteinte, le réduisait à l’isolement et au repos absolu. Il consulta mon père sur ses infirmités, en lui donnant, comme avait fait le cardinal, au nom de Madame, un précieux souvenir. C’était une belle bague de forme ovalaire en cristal de roche, offrant une particularité intéressante à l’observation des éminents minéralogistes de l’Académie des sciences (1).

Après sa visite au comte de Saint-Leu, mon père me conduisit chez Madame la comtesse do Lipona, (l’ex-reine Caroline),' dont l’accueil fut des plus gracieux. Elle nous parla beaucoup de Madame qu’elle aimait tendrement, mais qu’elle aviait l’extrême regret de ne pouvoir plus revoir, depuis que l’entrée de Rome avait été interdite à la veuve du roi de Naples. Les documents qui suivent, en complétant l’année 1834, sont relatifs aux dernières dispositions de Madame Mère et en particulier au testament et à l’héritage de feu son cousin André Ramolino en sa faveur. Elle n’a pas voulu s’opposer aux intentions de l’empereur, mais elle se plaint de ceux qui se sont

(I) Voir V Appendice, M. Damour, membre de l’Institut.

MADAME MÈHE.

approprié le bien d’un parent dont elle devait hériter. V La lettre du 27 octobre, rjue Madame fait écrire, en son nom, sur cette affaire au duc de Padoue, expose assez nettement la situation, pour cjue ces cjuel(|ues mots suffisent à l’indiquer.

I\Iademoiselle Posa Mellini, pour Madame Mère, à M. le duc de Padoue (1) :

Rome, 27 octobre 1834.

Mon très cher duc,

... On ne pourra pas objecter que je veuille aller contre les intentions de l’empereur, puisque j’ai toujours été décidée de confirmer la donation faite à ma cousine votre mère, à la nourrice de mon fils et à tout autre à qui l’empereur aurait donné du bien. — Mais je ne puis pas supporter que l’on jouisse du bien de mon cousin, après avoir détruit le testament par lequel il disposait de son bien en ma faveur. Patorni vous dira le reste.

...Veuillez remettre à mademoiselle votre fille X‘*‘, la lettre ci-incluse, avec une petite boîte que M. Patorni lui remettra, comme un souvenir de mon amitié; c’est une bague en diamant que j’ai portée.

Votre dévouée et affectionnée cousine.

Pour S. -1. Madame,

Rosa Mellini.

Le cardinal Fesch (au nom de Madame Mère) écrit au duc de Padoue (2) :

Rome, 20 décembre 1834.

Mon cher duc,

... C’est l’intention de Joseph que Madame vous écrive de vous prier de réunir chez vous tous les objets dont elle doit

(1) Extrait d’une teltre communiquée par le duc de Padoue fils, (’îj Papiers du roi Joseph. Manuscrits de la Hibliothâque.

disposer, de l’héritage de l’empereur et dont son fils n’a pas pu jouir. — Madame ne vous en a pas pressé, avant ce moment-ci, parce qu’elle attendait de connaître si c’était le moment d’une telle opération. Aujourd’hui elle voudrait la voir terminée et, en conséquence, elle me charge de vous en écrire positivement.

Madame vient de recevoir la nouvelle de Corse qu’on a appelé devant les tribunaux l’héritier présumé de Ramolino. Vous trouverez ci-jointe la copie de la lettre de Braccini à Madame et de 1 assignation donnée ; dans celle-ci on n’a pas suivi les dispositions de l’avocat Patorni. Il est bien que celuici en connaisse le contenu. Cependant Madame ne veut pas poursuivre ce procès,, pour n’en être point inquiétée. Elle laisse à Joseph et à ses enfants le soin de suivre ce qu’elle a commencé. Néanmoins je ne crois pas que, sa vie durant, elle se décide à l’abandon de tous ses droits pour la possession de la maison. Là-dessus elle est inexorable... (1).

(.Minute sans signature.)

Les derniers mots de cette lettre démontrent combien Madame avait raison de se montrer ine.xorable sur la propriété de sa maison d’Ajaccio. Elle voulait en faire, non le bien aliénable de tel ou tel de ses parents, mais, en quelque sorte, la propriété française des souvenirs de sa famille.

Cette maison, qui s’appelle, à si juste titre, la maison Bonaparte, dans tous les écrits sur la Corse, soit à 1 étranger, soit en France, après avoir subi tant de vicissitudes et de révolutions, mériterait, par son origine, d’être classée parmi les monuments historiques de l’État et soumise à la surveillance protectrice de la municipalité d’Ajaccio, quelle que

(I) Voir l’Appendice .-“maisou d’Ajaccio.

fût la forme du gouvernement. Cette proposition, si exclusive qu’elle puisse paraître, se justifierait d’ellemême, pourvu que la maison Bonaparte fût rétablie suivant sa conslruction primitive. Elle rappellerait le temps où Charles Bonaparte en avait la propriété, en la partageant par son mariage avec Letizia Ramolino, devenue d’abord la signora veuve Bonaparte et ensuite Madame Mère.

On aurait soin, selon sa pensée, de restituer à cette demeure le caractère primitif le plus exact ou le plus conforme à la distribution des locaux, à leur atTectation relative et à leur ameublement, par une reproduction fidèle, s’il est possible, de l’ensemble et des détails de cette propriété, vers la naissance de Napoléon et pendant sa jeunesse auprès de sa mère.

Préoccupée du dépôt des armes dounées par l’empereur à son fils, Madame fait écrire au général Bertrand de les remettre au duc de Padoue. — Deux lettres instantes du coiiite de Survilliers, l’une au duc de Padoue, l’autre au cardinal. — Lettre de Madame la reine llortcnse au sujet de son fils .Napoléon-Louis. — Lettre de Joseph à .Madame, rappelant la tendresse pour elle de ses deux fils aînés. — Lettre autographe de Napoléon-Louis à sa grand’mère. — Le général comte de Montesquieu annonce à .Madame la mort de sa femme, l’ex-gouvernaute du roi de Rome. — Titres de succession de .Madame. — Relevé des décès de ses enfants et petits-enfants. — Madame devient malade d’épuisement. — Elle touche au terme de sa longévité.

Approchant du terme de sa longue existence, Madame se sentait dépourvue des forces nécessaires à l’entier accomplissement des actes de sa succession. Elle se préoccupait, avant tout, du dépôt et de la remise des armes de l’empereur, léguées par lui à son fils. Son Altesse, dans une lettre nouvelle au général comte Bertrand, lui rappelle, avec instance, avoir autorisé son fondé de pouvoirs et son cousin, le général Arrighi duc de Padoue, à recevoir ces armes et à les transmettre à qui de droit, suivant ses propres indications; Madame insiste pour revendiquer, de par la loi, le devoir de garantir elle-même et par elle

seule cet héritage sacré de l’empereur. C’est pourquoi elle fait un appel direct et pressant au grand maréchal, afin d’assurer la transmission de ce dépôt sacré au général duc de Padoue (t).

Suit la lettre de S. A. Madame, écrite, en son nom, par mademoiselle Mellini au général comte Bertrand, ancien grand maréchal du palais :

Rome, 7 mars 1835.

Monsieur le comte.

J’ai reçu votre réponse dans le temps, par laquelle je n’ai pas vu clairement que vous étiez disposé à remettre les armes de l’empereur au duc de Padoue, comme à mon fondé de pouvoirs, autorisé à donner décharge valable des objets qu’il recevrait, pour être à ma disposition. Quel que soit l’emploi convenable à faire de ces armes, il n’est pas moins vrai que c’est par moi qu’elles doivent être remises à qui il conviendra, et que les circonstances de cette remise doivent être jugées opportunes par moi, à la gloire de mon fils, et personne ne saurait mieux choisir le moment que moi et les membres de ma famille.

Il s’agit, monsieur le maréchal, du grand héritage de l’empereur, ù, la disposition duquel je suis appelée par la loi et je ne puis céder ni la propriété ni l’usage à personne, que de mon propre mouvement et dans les circonstances que je saurai choisir. Je répète la même idée, parce que c’est le fond delà question. J’espère qu’on ne voudra pas user de violence et mettre la force en place delà justice. Au demeurant, l’affaire est dans vos mains; et vous ne permettrez pas que ce grand dépôt passe dans d’autres mains que les miennes.

La confiance que j’ai en votre expérience, dans la connaissance des hommes et des temps, m’assure que vous vous méfierez de l’avenir et que vous vous croirez même responsable

(1) La copie authentique de la lettre de Madame Mère ma été donnée par le duc de Padoue fils.

dépositaire, en cas d’événement, et qu’ainsi, il vous conviendra de vous débarrasser d’un semblable dépôt, en le remettant à qui il appartient, et qui est intéressé à ne le faire servir qu’à la plus grande gloire de l’empereur.

Veuillez bien remercier madame votre épouse du souvenir qu’elle garde de moi, et l’assurer de mes sentiments d’attachement que je lui porterai toute ma vie.

Agréez aussi l’expression de ceux que votre beau caractère m'a toujours inspirés.

Pour S. A. Madame,

(Signature approuvée.) Rosa Mellini.

Quelques jours après, une lettre du cardinal, en date du 19 mars, au comte de SurAdlliers, l’informe de la détermination prise par Madame de faire réunir dans les mains du duc de Padoue tous les objets ayant appartenu à l’empereur et à son fils.

Cette lettre ne se trouve pas dans les Mémoires et Coirespondance du roi Joseph.

Le comte de Survilliers écrivait, d’Amérique, à son oncle le cardinal (1) :

Le 10 avril 1835.

... Je ne dois pas vous le cacher, les meilleures fondations pieuses que vous pouvez faire sont celles qui auront pour but de donner du pain à vos neveux et à vos petits-neveux, car il est probable qu’ils en manqueront un jour. Tous les gouvernements sont contre eux, leur patrie leur est fermée; à mesure que nous nous éloignons, le souvenir de leurs services s’efface dans l’esprit des masses; tous les anciens serviteurs de l’empereur ont fait leur paix séparée; on a inauguré

fl) Archives de la Bibliothèque, copie de la minute.

sa statue, mais on confisque, on dépouille, on proscrit plus que jamais ce qui reste en terre de lui, pour lâcher de le faire oublier par les peuples...

Joseph Bonaparte prolonge ses sages conseils à son oncle, et en finissant, il lui dit :

... Ne prenez pas en mauvaise part ce que je vous dis; j’écris, comme je sens, lisez ma lettre à maman, elle sentira comme moi et comme vous.

Je vous embrasse l’un et l’autre sans réserve.

Joseph.

Il écrit ensuite, môme date, au duc de Padoue (1) :

Londres, 10 avril 1835.

Mon cher cousin.

Le cardinal Fesch m’annonce, par sa lettre du 19 mars, la détermination de Madame de persister dans la résolution qu’elle avait déjà prise de faire réunir dans vos mains tous les objets ayant appartenu à l’empereur, son fils et à son petit-fils, dont la mort si déplorable la rend aujourd’hui l’héritière. Je suis chargé de vous écrire, à ce sujet, ainsi qu’à M. le général comte Bertrand ; c’est un devoir sacré dont je m’acquitte, en ce moment, en vous envoyant en original la lettre de Madame et celle que j’ai cru devoir lui écrire moi-môme. J’espère qu’elles obtiendront pleine justice de l’ancien grand maréchal, ainsi que des autres dépositaires des effets de l’empereur. Madame s’est fait un scrupule religieux de n’en rien distraire, en faveur de qui que ce soit. Ainsi, elle persiste à désirer que le médaillier de l’empereur qui se trouve entre les mains de l’honorable M. Laffitte, soit réuni aux autres objets entre vos mains ; elle ne doute pas de l’empressement de M. le comte de Tarenne, de M. Marchand et de tous les dépositaires des objets confiés à leur honneur,

(1) Copie de la minute aux archives de la Bibliothèque nationale.

à répondre à l’appel qu’elle fait à leur conscience. Elle désire que A'ous en dressiez un état détaillé, que vous le lui adressiez et attendiez la connaissance des dispositions qu’elle en fera, en prenant les précautions que la prudence vous dictera; afin que ce dépôt soit mis hors de toute entreprise qui pourrait être exercée, au mépris de toute justice, tant qu’il restera sous votre surveillance. Elle se croit, avec juste raison, plus en droit que qui que ce soit, de juger de l’emploi et du placement qu’il lui plaira de faire de ces objets, en temps opportun, dont elle est seule juge. Elle n’est et ne veut être sous la tutelle de personne.

Je vous autorise, à tout événement, à garder par devers vous une copie authentique de la lettre de .Madame et de la mienne au comte Bertrand.

Tout à vous, votre affectionné cousin

P.-S. — M. le comte Bertrand a, je crois, d’autres objets que les armes. Vous me ferez plaisir de m’accuser réception de la présente et de m’envoyer un duplicata do l’état détaillé des articles qui vous seront remis.

Une lettre datée de Marseille le 10 avril 1833 et adressée par M. Regnier, de la part d’une dame Cordeil à Madame, lui rappelle son séjour à Lavalette, près Toulon, pendant la fatale année de la Terreur. Elle ne se rapporte en rien à la sérieuse correspondance de Madame avec son cousin le duc de Padoue et le général Bertrand, sur le dépôt définitif des armes de l’empereur, léguées par lui à son fils et justement réclamées par sa mère, afin d’en garantir la conservation. Ladite lettre est une simple missive coïncidant, par sa date, avec la précédente, à laquelle, au contraire, elle fait diversion.

Une lettre de Madame à la reine Ilortense lui parle, en mai 183o, dans les termes les plus alTectueux, de son fils le prince Napoléon-Louis, survivant à l’aîné, sans supposer qu’il sera, un jour, appelé au trône impérial, sous le nom de Napoléon III (I).

IMadame, qui avait le pressentiment du retour de la dynastie napoléonienne, n’en disait jamais rien, comme si elle eût à garder un secret d’État. Le cardinal semblait être le seul confident de cette pensée intime de sa sœur, et s’il cherchait à la lui faire exprimer, il ne pouvait y parvenir.

La lettre suivante d’une portée sérieuse est adressée a Madame par Joseph Ilonaparte, priant le cardinal de lui en donner lecture (2) :

Londres, 24 mai 1835 (2).

Ma chère maman,

... Je conseille à mon frère de quitter ce pays, parce qu’il peut vivre en Italie; je suis forcé d’y rester, parce que mes antécédents ne sont ni les siens ni ceux de personne. Si je pouvais vivre à Rome, près de vous, à Florence, près de ma femme, je n’hésiterais pas, un jour, à quitter cette terre libre où je suis, la seule qui m’offre un asile en Europe; mais je ne le puis pas encore... J’ai de la mémoire et du cœur, je suis digne de la mère de Napoléon, de moi-même, et je ne plierai jamais la tète sous le joug, tant que j’aurai l’Angleterre et l’Amérique, d’où la vérité tout entière doit se savoir un jour.

Je conserve encore la correspondance de mon frère et j’ai assez de faits dans ma tête, pour pouvoir démontrera la postérité que Napoléon fut aussi bon que grand', il fut mon ami et je veux pouvoir le dire, l’écrire, l’imprimer, en prouvant mon

(I) Copie de la lettre conservée aux manuscrits delà Bibliothèque. 12) Une partie de cette lettre louche les intérêts de famille.

dire par le fac-similé des pièces dont les originaux sont entre mes mains. Si je ne puis autre chose, je pourrai au moins cela. C’est pourquoi je ne veux pas me mettre à la disposition des princes qui ont été mes ennemis politiques ; c’est ce que Napoléon lui-mème eut le soin de me faire écrire par Bertrand, quelques jours avant sa mort.

Je ne vous dis pas ces choses si affligeantes pour votre cœur maternel, ma chère maman, pour que vous vous en irritiez (contre leurs auteurs); Dieu me garde d’une telle intention; je vous écris comme je vous parlerais...

... Je vous prie d’avoir pitié de ceux qui ignorent qu’entre vous et moi il y a une vie de dévouement, d’amour, de soixante années, dont rien ne peut mettre en doute la pureté...

... J’ai toujours fait ce que j’ai pu pour tous (les nôtres) et je n’ai pas menti à la promesse que je fis à notre père, en 1785, pas plus que vous, ma chère mère...

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Votre alTectionné,

Joseph.

Ce noble langage de l’aîné des fils à sa mère est au-dessus des réflexions qui pourraient s’y joindre.

Parmi les lettres de ses enfants ou petits-enfants, en voici une autographe du prince Napoléon-Louis Bonaparte à Madame (1) ;

Genève, le l"- juin 1835.

Ma chère grand’maman.

Je ne veux pas quitter Genève sans me rappeler à votre souvenir et me recommander à vos bontés. La lettre que vous avez écrite dernièrement à ma mère m’a fait un bien grand plaisir. Vous y parliez de moi avec tant d’affection, que les larmes me roulaient dans les yeux, après cette lecture.

(I) Lettre autographe donnée par le docteur Costa (de Bastelica) voir V Appendice. ’

Vous devez penser quelle douce impression je dois ressentii de la bénédiction de la mère de l’empereur, moi qui vénère 1 empereur comme un dieu et qui porte le culte le plus sacré a sa mémoire.

Le séjour à Genève a beaucoup plu à ma mère, ainsi qu’à moi; nous comptons y revenir, l’hiver prochain.

Je sais que Charlotte est auprès de vous; je vous prie de 1 embrasser tendrement pour moi; je lui écrirai d’Arenen-

berg, pour la remercier de la bague qu’elle a eu la bonté de m envoyer.

Je vous prie de présenter mes hommages au cardinal Tesch Adieu, ma chère grand’iiiaman, soyez persuadée que personne plus que moi ne comprend tous les devoirs que m’impose le grand nom que j’ai l’honneur de porter, et que ma

seule et unique ambition est de m’en montrer constamment digne.

Recevez l’assurance de ma vénération et de mon sincère attachement.

Votre tendre et respectueux petit-fils.

Nai’oléon-Louis Honaparte.

Lg général comte de Montesquiou, député, ancien aide de camp de l’empereur, adresse à Madame Mère la lettre suivante (1) :

Paris, le 26 juillet 1S35.

Madame,

L’accueil plein de bonté que j’ai reçu de Votre Altesse, à Rome, pendant mon rapide passage, les paroles bienveillantes qu’elle daigna m’adresser alors, au sujet de ma famille, m’engagent à lui faire part du malheur qui vient à la fois de me frapper et de me surprendre. Elle n’est plus, celle qui servit de seconde mère au jeune roi, votre petit-fils, celle qui le suivit dans l’exil et dans l’expatriation, sentant redoubler sa tendresse, en jiroportion de l’infortune que cette tendresse

(1) Copie de l'autographe aux archives de la Bibliothèque.

pouvait adoucir, et bravant, pour mieux remplir ce devoir de cœur, tous les obstacles suscités par les passions humaines. Vous la regretterez. Madame, car vous aviez donné votre assentiment au choix de l’empereur, à ce choix applaudi par l’opinion publique et confirmé par l’expérience.

Dans le court espace de dix mois, privé de mon père et de ma mère, j’aime à me rappeler que l’empereur, à Sainte- Hélène, conserva, de tous deux, un honorable souvenir, dont il daigna, dans des conversations célèbres, exprimer l’assurance.

La reconnaissance perpétuera héréditairement, dans ma famille, le souvenir de l’éclatante illustration qu’elle obtint sous un règne de pati'iotisme et de gloire, que nous vîmes sitôt finir, et à côté de ce souvenir, se retrouvera toujours. Madame, celui de votre auguste bienveillance.

J’ai l’honneur de mettre aux pieds de Votre Altesse, mon respectueux hommage et celui de M“® de Montesquieu; et je suis. Madame, avec le plus profond respect, etc.

Le général comte de Montesquiou.

A la date du 18 octobre 1833, Son Altesse ordonne do faire la liste de tous les bijoux placés dans leurs écrins. Cet inventaire de l’héritage de Madame est fait en sa présence, avec l’aide tout dévoué de mademoiselle Mcllini, sa dame de compagnie.

L’énumération de ces bijoux, écrite en italien, donne une idée de leur nombre, de leurs variétés, de leur monture et de divers détails, à peu près inutiles ici : Colliers de corail, de perles, de rubis, de brillants, d’améthystes, de turquoises, de grenats et autres pierres précieuses, montées en bagues, camées de toute sorte, chaînes ou chaînettes d’or; couronnes et diadèmes, boucles, bracelets et médaillons de fan-

taisie ou de souvenir (l’un d’eux renferme des dents de Napoléon enfant, un autre des cheveux de l’empereur). Divers objets en or, agrafes, épingles, anneaux et bagues de tout genre, lunettes d’or et lorgnettes avec pierreries. Des boîtes en or, bonbonnières ou tabatières, avec portraits : de l’empereur, de Charles Donaparte, mari de Madame, du roi Louis, du roi Jérôme et de la reine Catherine, sa femme ; et boîtes de fantaisie, dont deux en écailles de tortue montées en or ; une boîte en porphyre, une autre en pierre dure; de grandes épingles avec médaillons, camées ou portraits; étuis en or, étui de voyage, etc., etc.

L’héritage de Madame, comprenant : tes biens immeubles, tes valeurs en argent comptant, les objets précieux, les objets d’art, les tableaux, les livres, le palais de Rome et tes créances, s’élève à un total de 382 333 scudi (écus).

Quelques indications accessoires à cet inventaire sont, ici, sans intérêt (1).

Aux approches de sa fin, Madame rappelait le douloureux nécrologe des enfants qu’elle avait perdus, depuis les cinq premiers, morts à leur naissance, ou en bas âge. Elle comptait successivement : sa fille aînée, Elisa Bacciochi, son fils immortel Napoléon, sa seconde fille Pauline Borgbèse, sa bellefille, Joséphine, puis Eugène et Murat, un fils de

(I) Voir Y Apjyendice, héritage de Madame Mère.

Lucien, le fils aîné de Louis, le fils d’Elisa, celui de Pauline, celui d’Eugène et pour clore cette liste funèbre, le fils de l’empereur nommé, en naissant, le roi de Rome, mort à A'ingt et un ans, prince d’Autriche, sans s’être appelé Napoléon II et sans avoir à peine entrevu la France !

« Ils meurent donc tous, loin de moi! disait en gémissant cette mère accablée du poids de ses peines. Je suis seule à les pleurer ici ! moi seule, je reste! suis-je condamnée à les enterrer tous, après les avoir mis au monde? et je n’ai plus de larmes pour les P leurer !... Que la volonté de Dieu soit faite ! » Ces derniers mots, « que la volonté de Dieu soit faite ! » étaient, pour elle, la résignation à sa destinée.

Une autre mort non moins regrettable, dans les alliances de la famille Bonaparte, mit le comble aux épreuves de Madame Mère et anéantit le reste de ses forces. La perte de sa belle-fille, la reine Catherine, devenait la dernière épreuve de son deuil. Le 29 novembre 1835, la noble princesse de Wurtemberg, ex-reine de Westphalie, périssait à Lausanne, où elle avait obtenu l’autorisation de séjourner, avec son mari, l’ex-roi Jérôme. On lui avait fait espérer du climat et des eaux de la Suisse le rétablissement de sa santé détruite par les peines morales. Une tluxion de poitrine y mit fin. Son sublime dévouement conjugal, après la chute de l’empire, avait offert un pénible contraste avec la conduite de Marie-Louise abandonnant son mari. C’est de la

reine Calheriiie, rappelons-le, que Napoléon a dit, à Sainte-Hélène : « Par sa noble conduite, en 1814 et 181d, cette princesse s est inscrite, de ses propres mains, dans l’iiistoire. »

Après cette dernière perte, si regrettable pour elle. Madame n’étant plus accessible à aucune visite du dehors, se séquestra tout à fait. On a pu croire qu’elle aurait été soumise, à son insu, par la cupidité d’odieux valets, à la plus honteuse spéculation. Ces gens-là auraient exploité l’état de la princesse, plus qu’octogénaire, aveugle et impotente, pour introduire, à prix d’argent, jusque près d’elle, des visiteurs étrangers, qui se seraient prêtés à un trafic aussi honteux pour eux-mêmes que coupable de la part de tels gens. Non, une semblable profanation n’est point admissible. Et d’ailleurs. Madame n’avait gardé, pour le service de sa maison, qu’un petit nombre de domestiques éprouvés, reconnus fidèles, ne pouvant franchir l’antichambre sans traverser le premier salon, où se trouvaient les personnes de l’entourage ou de l’intimité de Son Altesse, qui du reste, dans sa position isolée, avait constamment quelqu’un auprès d’elle.

Sentant ses forces dernières s’affaiblir de jour en jour, Madame croyait que la mort ne la laisserait plus, cette fois, en arrière et elle tomba malade d’épuisement. Les soins les plus assidus lui furent assurés par les docteurs Ch. Antonini, Sci'ibani et Dominique Ramolino, tous trois professeurs à l’École

de médecine de Rome et attachés à l’hôpital français.

Le docteur Ramolino, portant le nom do la souche maternelle des Bonaparte, ne se prévalait pas cependant d’une parenté directe avec Madame Mère. Il reçut le meilleur accueil de l’auguste malade, se montra fort empressé de lui donner ses soins, et sut bientôt mériter sa confiance. Il obtint même de Son Altesse Impériale des renseignements généalogiques l’autorisant à croire qu’il avait l’honneur d’appartenir à sa famille.

Plus d’une année après notre voyage à Rome, le 4 décembre, j’eus occasion d’écrire au docteur Trasmondi, que j’avais rencontré chez Son Altesse, pour lui recommander un jeune médecin corse... « Nous pensons bien souvent, lui disais-je, à la vénérable princesse. L’accueil dont elle a honoré mon père est un sujet fréquent de conversation dans sa famille qui témoigne un culte presque religieux pour la mère auguste de Napoléon. »

Cependant Madame s’affaiblissait de jour en jour et parvenait à un tel degré d’épuisement, qu’elle pouvait à peine parler aux personnes habituées à lui donner des soins. Nulle visite, sans exception, n était plus admissible, tant on craignait de voir la malade, si débile, succomber en pleine connaissance d elle-même, à la moindre fatigue, au plus faible effort ou à une dernière émotion. C’était la fin d une agonie déjà très longue, et si l’agonisante prononçait à peine quelques mots, ce n’était plus

pour se plaindre, c’était pour ajouter un acte suprême à ses décisions mortuaires, en rappelant, avec toute sa présence d’esprit et sa volonté entière, le dépôt sacré des armes léguées par l’empereur à son fils.

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NAPOLEONIS MATER D après un dessin de sa petite fille la Princesse Charlotte

Napoleonis Mater, portrait de Madame, dessiné par la princesse Charlotte. — Recommandation dernière pour les armes léguées par l’empereur à 'sou fils. — Madame meurt, dans la soirée du 2 février, en pleine possession de ses facultés mentales. — Trois de ses enfants éloignés d’elle ne peuvent la revoir. — Réflexion sur sa mort. — Visite du peintre Jean Gigoux et de ses amis, trouvant la défunte étendue sur un catafalque. — Leur admiration de son beau visage à découvert. — Le convoi modeste de la Mère illustre et déjà oubliée. — Elle léguait son cœur à la ville d'Ajaccio. — Nouvelle de sa iViort annoncée par les journaux étrangers. — Réflexions de publicistes français. — Lettres de condoléance à la famille Bonaparte. — Acte officiel de succession.

Dès le premier de l’an 1836, nous recevions de Rome une image fort ressemblante de Madame Mère, telle que nous avions pu la voir, vers la fin de 1834. Ce portrait, dessiné d’après nature et lithographié par sa petite-fille, la princesse Charlotte Napoléon, est désigné aussi par elle sous le titre de Napoleonis Mater. Madame, parvenue au terme de sa longévité presque nonagénaire, avait bien voulu poser pour ce portrait. Essayons d’en retracer l’esquisse.

Madame est figurée de trois quarts, assise dans un fauteuil sur lequel reposent les bras de chaque côté; les mains, rapprochées l’une de l’autre, se touchent n. 31

par les extrémités des doigts entre-croisés. Une coiffe de mousseline, avec garniture bouffante, couvre la tète, en dégageant la moitié du front et le bas de l’oreille droite. Les yeux ouverts n’ont pas l’aspect fixe de la cécité; ils ont plutôt un regard perdii dans la méditation, le nez droit imprime aux traits du visage la rectitude physique de leur expression morale, la bouche finement tracée y ajoute le calme du silence, et le menton incliné accentue la fermeté du dessin. Une collerette de deuil entoure à moitié le cou et retombe sur la pèlerine unie d’une robe à taille courte, à ceinture large et à manches longues, bordées aussi aux poignets d’une garniture de deuil.

Aussitôt après avoir reçu ce souvenir précieux de la princesse Charlotte Napoléon, j’eus l’honneur de lui adresser le 9 janvier mes remerciements et félicitations. Il ne me semble pas permis de reproduire cette lettre, au milieu des graves événements près de s’accomplir. Leur importance doit être respectée par nous, tout entière.

La seule lettre qui puisse être dignement reproduite est la dernière dictée par Madame, aux approches de sa mort. C’est encore la question dominant toutes ses pensées, en ce monde, jusqu’à l’heure suprême de sa fin : le dépôt des armes de Napoléon léguées par lui à son fils.

La lettre s’adresse au duc de Padoue(l) :

(1) (Archives de la Bibliothèque nationale).

Rome, 26 janvier 1836.

Mon très cher duc,

Il y a quelques mois, je priais mon frère de vous écrire sur la succession de mon petit-fils, le roi de Rome. Il dut vous prévenir qu’un des anciens secrétaires de Napoléon gardait en dépôt ses armes; et surtout j’aurais désiré savoir ce qu’il était arrivé du dépôt qui était dans les mains du général Bertrand, après la mort du secrétaire.

Je vous écris aujourd’hui pour vous prier instamment de me mettre à jour tout ce qui regarde ma succession, afin que je puisse prendre une décision et y mettre ordre, le plus tôt possible, et en disposer comme je croirai convenable.

Ma santé est toujours dans le même état de souffrance; raison encore qui me fait désirer savoir à quoi m’en tenir d’un héritage auquel je mets toute l’importance qu’il mérite pour ma famille.

Veuillez croire à mes sentiments d’attachement.

Pour Madame.

Cette lettre, la dernière dictée par Madame, montre toute la force de sa volonté dans l’accomplissement définitif d’un devoir de cette importance.

Le lendemain même de ce jour, c’était le 27 janvier, Madame ressentit un refroidissement brusque et fut atteinte d un accès de lièvre dont s’alarmaient Justement les personnes de son entourage. Les médecins, appelés en toute hâte par le cardinal, parvinrent à calmer les premiers effets du mal, avec une amélioration apparente. Conservant l’entière intégrité de sa raison, Madame demanda les sacrements, qui lui furent aussitôt administrés. L’énergie morale de sa vie entière ne l’abandonna pas un seul

instant. Quatre jours lui restaient e t elle les consacra aux apprôts de l’heure suprême. Il semblait que la mort n’eût pas de prise sur cette grande <lme, aussi forte qu’était aflaibli le corps désormais impuissant à la renfermer. L’auguste malade sembla s’endormir une fois de plus; et c’était pour ne point se réveiller. Le refroidissement qu’elle avait ressenti semblait l’avoir glacée, en éteignant peu à peu le foyer de sa chaleur vitale.

Les derniers jours de janvier disparaissaient sans que Madame Mère eût la consolation, à la veille de mourir, d’embrasser l’aîné de ses enfants. Joseph, comte de Survilliers, revenu d’Amérique, n’a pas obtenu l’autorisation de revoir sa mère mourante, pas plus que quelques années auparavant, lors du grave accident qui condamna Madame à l’immobilité la plus absolue. Son quatrième fils, Louis, comte de Saint-Leu, était hors d’état par sa santé de quitter Florence où il dépérissait. L’ex-reine Caroline, malgré son extrême désir de revoir sa mère, ne put en obtenir la permission, et dut s’y résigner avec douleur. Lucien plus favorisé, en venant à Rome pour vendre son domaine de Tusculum et se retirer à Canino, avait pu embrasser encore sa mère, qui l’avait tant aimé. Jérôme enfin, comte de Montfort, habitant la Toscane, s’était rendu auprès d’elle, pour alléger les soultrances dernières de cet exil de vingt années.

S. A. I. Madame Mère est morte le 2 février 1836,

A'ers sept heures du soir, à quatre-vingt-six ans, ré- A’olus (si on accepte la date officielle mais contestable de sa naissance). Elle n’a pas succombé, comme on l’a dit, à une fièvre gastrique; elle est morte sans aucune souffrance, après les aA-oir épuisées toutes, durant sa vie, comme elle avait épuisé tout ce qu’une mère a d’amour pour ses enfants et de larmes pour pleurer ceux qui l’aA'aient devancée dans la tombe. Elle est morte, après une longue résistance, avec le pressentiment, peut-être, qu’elle seule resterait sur la terre, pour porter dignement le grand deuil de sa famille. Elle est morte, regrettée, vénérée par tous ceux qui avaient pu la voir, l’entendre et l’admirer. Elle est morte soulagée de la vie, sans l’expression de la moindre douleur physique et dans cette sorte de béatitude morale réservée peut-être aux natures d’élite.

Madame, dans ce moment suprême, avait auprès d’elle la plus dévouée compagne de ses années d’exil, mademoiselle Rosa Mellini. Le docteur Jean-Dominique Ramolino, son parent, et l’abbé Pietrb Nunzi attendaient le cardinal, arrivé déjà précipitamment pour administrer à sa sœur les derniers secours de la religion. Vinrent ensuite le chevalier Colonna et quelques personnes de la famille, précédées par la princesse de Canino et par le roi Jérôme.

Le célèbre statuaire danois Tborwaldsen, de passage à Rome, a moulé la figure de l’illustre défunte, en lui conservant sa beauté sénile, pour embaumer

son corps. Le testament de S. A. Madame Mère, fait à Rome, le 22 septembre 1832 et consigné, le môme jour, « par acte notarié », a été ouvert le soir même de sa mort.

Ainsi périssait à l’écart, et dans l’humilité de sa vie entière, celle dont le nom et les vertus méritaient d’être proclamés dans l’histoire. Elle a rendu le dernier soupir au pied du Capitole, et la cloche du mont sacré a sonné son agonie, sans l’annoncer avec éclat aux échos de la ville sainte. Il semblait que le Capitole seul pût mener dignement le deuil de cette mère illustre, emportant dans la tombe la douloureuse pensée de n’avoir pu dire adieu à la France, sa grande patrie, et à la Corse, son pays natal.

Précédemment, la nouvelle fausse de cette mort avait été plusieurs fois accréditée, d’après le grand âge et les infirmités de l’auguste malade ; et lorsque la nouvelle vraie se répandit dans la ville, ce fut seulement après trois ou quatre jours, et presqu’à l’insu du peuple qui n’y croyait plus, comme si 1 âme de Madame s’était séparée d’elle, en reléguant son corps parmi les statues antiques et son nom parmi les légendes napoléoniennes.

Et d’ailleurs, quand cette mort est arrivée sur la terre d’exil, n’était-ce pas au temps d’une fête populaire, au milieu d’un spectacle profane et à travers une joie folle, n’était-ce pas à l’ouverture bruyante du carnaval! et le carnaval, à Rome, est aussi observé que le carême.

Le gouvernement de l’Italie, pour ne point porter ombrage à celui de la France, avait ordonné que la cérémonie mortuaire fût d’une extrême simplicité pour la défunte. On défendit à la famille Bonaparte de faire apposer sur la porte de l’église les armes impériales; mais on ne put empêcher qu’elles fussent attachées au drap du ceroueil et surmontées de l’aigle protégeant les lettres initiales L. R. B. (Letizia, Bamolino, Bonaparte), avec cette inscription ;

MATER NAPOLEONIS.

Si elle fût morte à Rome, vingt-cinq à trente ans plus tôt, les voûtes de l’église Saint-Pierre auraient retenti du son des cloches annonçant, iirbi et orbi^ le décès de la mère du grand homme. La métropole de la chrétienté n’aurait pas eu assez de cantiques et de prières pour cette sainte femme, morte dans la simplicité de son origine et de sa vie entière. Elle s’était assez effacée, aux temps les plus prospères de la fortune impériale, pour ne s’en montrer jamais lière, aux temps les plus néfastes de sa longue existence et pour en supporter les peines avec une sublime résignation.

Madame est morte, comme elle avait vécu, digne de tous les genres de vénération, suivant la parole et la pensée de son fils ; et si elle est morte séparée de quelques-uns de ses enfants, bannis de la France et de l’Italie, elle est morte aussi avec le vague espoir, avec la consolante pensée qu’un jour viendrait où

l’arrêt d’exil de tous les siens serait révoqué par la volonté nationale et que la grande patrie leur ouvrirait ses barrières.

Ici doit se placer le récit sommaire d’un voyage interrompu à Rome par le mort de Madame Mère. Le voyageur était l’habile peintre .lean Gigoux, auquel j’emprunte le fidèle souvenir qu’il a bien voulu rédiger, en signe d’amitié. Il venait d’entreprendre, au commencement de 1836, un nouveau voyage en Italie, commencé par Florence, où il avait été reçu, avec une gracieuse bienveillance, par la comtesse de Lipona, l’ex-reine Caroline.

«... Vous partez demain (2 février) pour Rome, dit la reine Caroline à l’excellent artiste, qui venait de faire d’elle un beau portrait. Voici deux lettres : la première pour mon oncle, le cardinal Fesch, que vous irez voir d’abord et qui vous recevra bien. Il est amateur de peinture et possède une belle galerie; son palais est rempli de tableaux que l’on dit remarquables. Cette galerie du reste est célèbre. » Puis la reine ajouta : « J’ai fait une seconde lettre pour ma mère, dont la santé m’inquiète beaucoup. Vous voudrez bien m’écrire, lorsque vous l’aurez vue... »

« Une fois à Rome, continue Gigoux, j’envoyai la lettre de la reine chez le cardinal Fesch et, dès le lendemain (3 février), j’arrivai chez Son Éminence, dont j’avais reçu un mot, m’indiquant l’heure de la matinée à laquelle je pourrais me présenter. Je

trouvai un petit homme... (on pourrait dire avec Rossini : piccolo di statura, ma grande di ingenio). .l’étais accompagné de trois camarades qui s’écartèrent discrètement, pour me laisser seul devant le cardinal, me disant d’un ton gracieux : « Vous êtes peintre, monsieur Gigoux! vous aimez les tableaux! Parcourez tout le palais ; puis vous viendrez me dire vos impressions ; cela me sera agréable. » Avant de partir, j’allai prendre congé de Son Eminence dont la physionomie paraissait satisfaite de mon impression, etc.

» Je me hasardai à demander au cardinal si je pourrais faire part à la comtesse Lipona de l’accueil si bienveillant que j’avais eu l’honneur de recevoir de Son Éminence... Mais cette figure ouverte, ce gracieux sourire changèrent aussitôt. J’avais de la peine à reconnaître l’homme qui venait de me parler avec tant d’obligeance et de me faire mille questions sur Paris. — Après une assez longue pause, il me dit : « Je n’ai pas reçu la lettre dont vous parlez », et il fit une seconde pause. — J’eus sur les lèvres de lui dire ; « La voilà, cette lettre! » — Elle se trouvait sur la table, à demi pliée sur une liasse de papiers et saisissait l’œil, comme la dernière arrivée. Mais le cardinal ne me laissa pas le temps de la réflexion et me conduisit, moi et mes camarades, jusqu’à la porte de son cabinet, absolument à la manière dont l’archevêque de Grenade reconduisit Gil Blas. » Cette comparaison, assez juste

devait s’offrir à l’esprit de l’artiste qui a si bien orné

de ses dessins, une édition du charmant livre de Lesage (1).

^ Il raconta, le soir, à ses amis de l’Académie de France, son entrevue avec le cardinal Fescli, en parlant ensuite de Madame Mère, si vénérée à Rome, mais dont ses compagnons de visite, Decamps, Jadiri et autres, ignoraient encore le décès.

« Le lendemain de cette visite au cardinal, disait la lettre (c’est-à-dire le 4 février), je repris le chemin de la place de Venise et arrivé devant le palais Rinuccini, je ne vis d’autre figure humaine que celle d’un factionnaire. Personne en haut de l’escalier, pour me conduire et m’annoncer; personne, non plus, à 1 entrée de l’appartement et pas davantage dans les premiers salons ; les portes restaient ouvertes à deux battants ; partout et toujours personne. Enfin, dans la troisième pièce qui était immense, je me trouvai en face d’une morte, exposée sur un lit de parade, en velours noir, lamé d’argent, avec un grand aigle aussi argenté, aux quatre coins. Je ne m’attendais à rien de pareil, car on ne disait encore rien, dans Rome, de cet événement.

» J’en fus bien surpris, il est vrai ; mais la belle tête de l’illustre morte fixa tellement ma vue, qu’elle ne me laissa pas un instant, pour me rendre compte de mes impressions. Je n’avais jamais rêvé une

(1) Histoire de GU Bios, par Lesage, dessins de Jean Gigou.'c, 1846.

physionomie aussi belle. — La mort n’y laissait d’autre trace que son immobilité. Les traits étaient bien ceux de son fils, avec quelque chose dont les plus admirables statues antiques peuvent donner l’idée.

» En partant, j’aperçus, là, des religieuses immobiles, à genoux, car je ne les avais pas encore remarquées, enveloppées qu’elles étaient sans doute par la fumée des cierges. Je ne sais s’il n’y avait pas aussi quelques capucins dans les coins sombres de cette chambre mortuaire. Je reconnus seulement un jeune homme qui dessinait. J’allai lui serrer la main, car c’était un élève de l’Ecole française de Home. Il s’appelait Danary. » L’exposition du corps de Madame sur ce lit mortuaire dura deux jours, le 3 et le 4 févi'ier, telle que la représente une esquisse du Salon de 1839, par Wiertz. « Quant à la lettre que la reine Caroline m’avait donnée pour son auguste mère, je l’avais tirée de ma poche, en entrant dans le palais. Je ne sais ce qu’elle est devenue, tant j’étais troublé. »

Quatre jours après la mort de Madame, le peuple de Rome, non informé, s’empressait en foule vers l’église Saint-Pierre, qui venait d’ouvrir son vaste portique et de revêtir ses magnifiques insignes de cérémonie pontificale, à l’appel des cloches et des décharges d’artillerie. On célébrait l’intronisation d’un nouveau pape, on allait rendre foi et hommage au Saint-Père, tandis qu’un modeste char funèbre.

suivi de quelques fidèles et par les pauvres, sortait en silence du palais Uinuccini, tendu de noir et traversait, au pas lent de la douleur, la place de Venise et le Corso, pour se rendre à l’église Saint-Louisdes- Français. Ce convoi était celui de l’humble princesse qui n’avait pas reçu le titre d’impératrice Douairière, au temps de prospérité de l’empire, ni ■conservé son grand nom de Bonaparte, pour s’appeler, simplement, selon son cœur. Madame Mère. Un service funèbre eut lieu aussi à l’église voisine Santa-Maria-in-Via-Lala. Ne pouvant prétendre aux honneurs mortuaires d’une souveraine. Madame avait voulu des obsèques d’une extrême simplicité, en prescrivant de distribuer aux pauvres l’argent qui eût été destiné, en d’autres temps, à ses funérailles. On dut se conformer à sa volonté suprême.

Le corps fut transféré, la nuit du 4 au 5 février, à Corneto, près de Civita- Veccbia et inhumé dans l’église des Dames de la Passion, jusqu’à l’époque de son exhumation et de sa translation en Corse.

Quant au palais Rinuccini, il resta, longtemps encore, désert et vide, comme un vaste cénotaphe. 11 fut occupé, depuis, par des membres de la famille et appelé désormais le palais Bonaparte.

Par un codicille de son testament. Madame léguait son cœur à la ville d’Ajaccio, qui en témoigna sa reconnaissance, en décidant qu’un service funèbre serait célébré, peu de jours après, dans la cathédrale.

Le clergé y déploya la pompe dont il put disposer. Les autorités civiles et militaires étaient présentes, au milieu de la foule, et dans le centre de l’église on avait dressé un catafalque surmonté d’une urno funéraire portant ces mots ;

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