‹ Madame MonpalouChapitre 3 sur 6 · SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES

Librairie Paul Oltendorf

5o> CHAUSSÉE d'antin, 5o

Tous droits réservés.

Il a été tiré à pc^rt

Dix exemplaires sur papier de hollande

numérotés à la presse.

mada'me monpalou

^ A mon ami ALBERT ROBIN,

^ Alchimiste et Magicien.,

Le Clan de madame Monpalou.

Quand mesdames Petitnicoud, Rosbidard et mademoiselle Fineluette eurent appris, de la bouche autorisée de madame Monpalou, que le poète Henri de Reperce devait venir passer la saison à Plombières, une émotion courut la table d'hôte; le gaz, toujours un peu fluctuant à l'hôtel des Trois-Fontaines, en flamba tout à coup ragaillardi, les lustres en eurent un éclat imprévu, et l'odeur de TEaugronne, plutôt douteuse par les chaudes soirées d'août, en fouetta, plus aigre, par les fenêtres grandes ouvertes do la salle. C'était l'heure de la table d'hôte. Madame Monpalou y trônait sans conteste au milieu d'un cénacle déjeunes femmes impressionnées par la grosse fortune, les diamants

éQûrmes et là haute situation de madame Monpalou. Monsieur Monpalou, administrateur de la Compagnie des chemins de fer de TOural et du Guatemala, siégeait au Luxembourg.

Madame Hermance Monpalou était Toracle de cet hôtel des Trois-Fontaines. Le luxe cossu de ses robes et de son landau au mois lui assurait les respects du tenancier et les attentions obséquieuses du personnel. Elle ne venait pas faire une cure à.Plombières; elle y venait seulement pour calmer ses nerfs un peu surmenés par les obligations de l'hiver : dîners officiels, soirées ministérielles, réceptions d'électeurs, toutes les charges qu'entraînait la position de M. Monpalou. Cette position, madame Monpalou ne se cachait pas pour dire que c'était ellemême qui l'avait faite. Qu'eût été M. Monpalou sans sa femme ! C'était elle qui l'avait poussé dans la politique, avait galvanisé de son énergie et de son ambition les qualités réelles, mais négatives du pauvre homme. Elle les avait mises en valeur, avait osé pour lui les démarches, assiégé les abords de la Chambre et Tantichambre des ministères... Si M. Monpalou s'était montré un peu plus adroit lors de la chute du dernier cabinet, il eût été ministre tout comiïle un autre.

M. Monpalou était, d'ailleurs, un petit homme sec comme un coup de trique et vif comme un furet, qui, dès patron^minette, filait à bicyclette

à travers la campagac et ne reparaissait plus à rhôtel qu'aux heures des repas. Il s'y tenait, immobile et coi, sous l'œil dédaigneux do sa femme, dévorait comme un ogre avec un bruit impressionnant de mâchoires, et, la dernière bouchée dans la bouche, disparaissait pour enfourcher de nouveau sa bécane et ne reparaître qu'à l'heure du dîner. Lavé en hâte et tout odorant de sueur, il y reprenait ses consciencieux travaux de mastication auprès de madame Monpalou méprisante.

Ménage bizarre I Madame Monpalou n'avait eu aucun mal à persuader à ces dames qu'elle en était le cerveau.

Cette madame Monpalou! quelle énergie, quelle compréhension de la vie, quelle intelligence, quelle volonté, quelle santé aussi! La santé de madame Monpalou était, en effet, triomphante : elle débordait dans ses épaules massives et sa gorge opulente, elle s'affirmait dans la couperose de ses joues et l'incarnat violent de ses oreilles, elle menaçaft dans l'émail d'une dentition solide et l'avancement carré de sa face.

La santé de madame Monpalou !

Ces dames Petilnicoud, Rosbidard et Fineluette n'en pouvaient pas dire autant. Madame Petitnicoud, créature veule et molle aux yeux langoureux et toujours gros de sommeil, venait essayer de gfUérir à Plombières une entérite en-

4 MA.DJIMB MONPALOU

racinée, qui la tenait couchée sur sa chaise loag 16 durant six mois d'hiver; madame Rosbidard plus accorte, la mine éveillée, les ailes du nez vibrantes avec, dans tous les gestes, une jolie nonchalance que démentait Téclat de l'œil, venait demander au Trou du Capucin et à ses émanations fécondantes une grossesse, que ne semblait pas lui promettre TafiFaissement éreinté de M. Rosbidard.

Ce joli homme vanné et madame Petitnicoud ne quittaient pas, eux, la douche horizontale; mademoiselle Fineluette en était aussi une fervente. Elle était depuis son enfance ravagée par une constipation opiniâtre, développée en elle par la passion de la lecture et les désespoirs du célibat. A Montluçon, patrie imméritée de la vieille fille, mademoiselle Fineluette passait ses jours à dévorer les productions de la jeune littérature, et ses nuits solitaires à rêver de Paris, de ses théâtres et de ses fêtes.

Ces rêveries effrénées, l'exaltation de ces lectures, jointes à un régima plutôt sec, légumes, conserves et poissons fumés, avaient exaspéré en elle un arthritisme héréditaire, et, la neurasthénie s'en mêlant, la rigidité de ses principes n'égalait que celle de ses intestins. Mademoiselle Fineluette était dévote et romanesque; elle rêvait d'épouser un poète ou un grand avocat, mais elle n'eût pas regardé un homme mal mis dans la rue, ce passant eàt-il été Apollon

lui-même : mademoiselle Fineluelte était une nature éminemment comme il faut.

Mais c'était aussi une âme. Elle ne pouvait s'empêcher de rougir ei\ regardant à la dérobée l'officier de cavalerie, qui mangeait derrière elle, à une petite table. Elle le rencontrait, tous les matins, dans Tescalier qui conduit aux douches, et de celte parité de leurs maux, de ce hasard de leur mise en présence mademoiselle Fineluelte avait conclu à une même tendresse de sentiments ; elle allait maintenant, tous les malins, à son traitement comme à un rendez-vous, et, du fait que l'officier était exaclement au même régime qu'elle et qu'il lui avait un jour demandé les compotes, elle avait considéré celte invite comme un commencement d'aveu.

De par sa santé, de par son aplomb et sa loquacité véhémente madame Monpalou avait presque domestiqué les trois femmes.

Elle les avait conquises : madame Petitnicoud par le récit minutieux de ses lessives, le menu de ses diners, le nombre de ses domestiques et l'étalage de son train de maison; madame Rosbîdard par l'énumération de ses chevaux à Técurie et de ses voitures aux remises, la marque de son automobile et le faste de ses voyages ; mademoiselle Fineluelte par l'étendue de ses relations.

Deux autres personnes avaient bien essayé de

se joindre à leur groupe : une madame Herbelay, la femme d'un sous-préfet du Midi, venue à Plombières pour la convalescence d'un petit garçon. Elle mangeall aussi à table d'hôte. C'était une grande jeune femme onduleuseet mince avec une taille plate et des prunelles quêteuses, singulièrement mobiles et promptes à dévisager les nouveaux arrivants. Mais madame Monpalou l'avait éliminée du cercle. Elle trouvait à la sous-préfète une gaieté trop bruyante, des dessous trop mousseux, et puis ne disait-on pas qu'un soir, dans Tescalier, lajeune femme avait miaulé; plaisanterie d'un goût douteux, à laquelle un monsieui^ avait répondu par des pffff de matou, et en allant gratter à sa porte à la façon d'un chat. C'étaient là des manières déplorables : cette jeune femme devait être hystérique.

Madame Monpalou réservait à madame Herbelay les accueils les plus froids; mesdames Petitnicoud et Fineluetle imitaient cette attitude; madame Rosbidard, plus indulgente, eût accuelli la sous-préfète.

L'autre tentative des'immiscerdansce groupe de robes élues avait été perpétrée par une soutane. L'abbé Maujean, prêtre habitué do Saint- Etienne à Chaumont, avait, dès les premiers jours, adressé la parole à ces dames. C'était un long corps d'homme un peu voûté, le profil régulier presque de médaille antique, et qui, la

parole lente et scandée, prêtait à tous les propos une attention bienveillante et soutenue. Au bout de chaque phrase» Tabbé Maujean tapotait son rabat du bout de ses doigts fins. Madame Monpalou n*aimait pas ses yeux clairs; Tabbé Maujean lui avait déplu en ne prenant pas assez violemment la défense des sœurs.

Lors des événements de Ploudaniel et de Sainl- Méen, comme elle s'emportait contre les prescripteurs, elle avait cru voir le prêtre sourire. Elle l'avait jugé gouvernemental et, par cela même, intrigant ; puis, comme femme de M.

Monpalou sénateur, elle avait regretté son imprudente tirade.

— Cet homme est faux, avait-elle déclaré en passant au salon. Daniel, avait-elle ajouté en prenant à part M. Monpalou, tu me feras plaisir d'éViter cet abbé Maujean. Son jeu est double.

Le prêtre, tenu à Técartpar la terrible dame, s'en était vengé d'un mot :

— C'est une madame Humbert moins l'argent et l'entregent. »

Mais la boutade n'avait fait rire que le bout de la table.

Madame Monpalou et ses amies demeuraient l'aristocratie des Ïrois-Fontaines et une puissance de la saison. Aussi, quand, entre le poulet rôti et l'inévitable purée de lentilles du régime, madame Monpalou eût laissé tomber du bout des lèvres : « A propos, mesdames, une nou-

velle : le poète Henri de Roperce arrive demain à Plombières. H y vient passer la saison », un pâté de foie gras truffé serait descendu du plafond sur la nappe qu'il n'y eût pas fait plus sensation. Henri de Roperce! ce fut un bloc jeté dans la mare aux grenouilles.

— Henri de Roperce, l'auteur d'Onande?...

— Celui qui a vécu si longtemps avec Telle de Guémeray?

— Non, pas possible. Il est déjfi venu ici l'an dernier.

— Mais il n'est resté que dix jours.

— Il était même descendu ici. Il a changé quatre fois de chambre.

— Il paraît qu'il est d'un fantasque.

— Un foui

— Ces hommes de lettres 1

— Si excentrique, si original !

— Mais il avait Plombières en horreur, ce n'est pas possible.

— Il n'a pu rester l'année dernière.

— El il revient?

— Comment le savez- vous ?

— Ohl d'une façon bien simple, déclarait madame Monpalou, sûre de son effet, par une lettre de ma fille... Amélie m'a écrit, Daniel. (jE*^, après cet aparté, à M. Monpalou,) Henri de Roperce est le beau-frère de mon gendre, le commandant de cuirassiers, le mari de ms^ fille ainée, •

le comte Resmond. Henri de Roperce a épousé sa sœur. »

Etj complaisante^ la grosse dame reprenait la nomenclature du mariage de ses filles : Adélaïde au commandant» Àlphonsine à son maître de forges, Adèle à son médecin de Nice et Agathe à Perdrioux avocat, son gendre préféré, toutes les quatre bien établies, solidement pourvues. C'était elle qui avait voulu que les quatre noms commençassent par un A, à cause du linge; leur trousseau de fillettes grandissantes pouvait ainsi servir de Tune à Tautre; et, triomphante, madame Monpalou s'embarquait dans une de ses interminables théories sur Tordre et l'économie et exaltait une fois de plus sa science de maltresse de maison.

Mais il s'agissait bien de celai toute la table d'hôte était en rumeur.

Comment I Henri de Roperce était marié I Qui aurait jamais cru cela, l'auteur de pièces si..., de romans tellement...! un homme si débauché, qui avait eu cette liaison fameuse avec une demoiselle, l'amant de Yelle Guémeray avait trouvé une femme. Alors, ce mariage était récent ?

— Récent..! Il y a beau temps que la chose est faite, senteucîait madame Monpalou. Roperce a épousé mademoiselle Resmond en 90, et est père de deux enfants.

De deux enfants! Mademoiselle Fineluette en

avait un choc au cœur; elle avait lu les ouvrages de Roperce et s'était figuré le poète sous les traits d*ua lord Byron enfant," d'un adolescent radieux. Encore une illusion qui s'en allait.

— Alors, il n'est plus jeune ! flûtait la voix aiguë de la sous-préfète.

Madame Monpalou ne relevait pas la question, mais, pour la galerie en suspens, elle répondait à la cantonade :

— Penh! de quarante à quarante-cinq.

— On le dit si beaul hasardait mademoiselle Fineluette.

Madame Monpalou laissait tomber un regard sévère sur la jeune personne de Montluçon :

— Beau; cela dépend des goûts : sa femme en a été folle I C'est un type d'hommes pour évaporées. Tu trouves Roperce beau, loi, Daniel?

M. Monpalou n'avait pas d'avis. Il hochait la tète, sans regarder sa femme.

La sous-préfète revenait à la charge :

— C'est bien lui, n'est-ce pas, qui, les jours de spleen, se couchait tout habillé dans sa baignoire, une baignoire sans eau, naturellement, mais^ préalablement remplie de fleurs, d'hortensias, de liliums, de roses Niel, des œillets d'espèce rare, et, là, recevait les belles dames parmi les fleurs ?

A quoi Monsieur Monpalou :

a — C'est une bourde de feuille de chou, un ra • contar de petit journal. D'ailleurs, Roperce en

eût été très capable. On ne prêle qu'aux riches. A part cela^ le fait est inexact.

— Et il descend? demandait la jolie madame Rosbidard.

— En maison particulière.

— Avec sa femme?

— Non, il vient seul, avec son secrétaire et un valet de chambre; mais il prendra ses repas ici, avec nous, à Thôtel. D'ailleurs, je vous le présenterai, mesdames t »

Le gaz intermittent de Thôtel des Trois-Fontaines fluctuait de plus en plus faible, les puanteurs de la rivière cinglaient de plus en plus fortes, Madame Monpalou se levait.

La table d'hôte la suivait, ces dames allaient, ce soir-là^ au Casino où l'on donnait le Mariage aux Lanternes et les Dragons de Villars !

Au seuil de la salle à manger l'abbé Maujean arrêtait la sous-préfète :

— Vous aviez parfaitement raison, madame.

C'est bien Henri de Roperce qui recevait dans sa baignoire; mais madame Monpalou est si désagréable! »

Arrêtée dans le vestibule, la femme du sénateur tempêtait et prenait à partie Monsieur Popotet, le tenancier de l'hôlel : il n'y avait pas d'eau dans la machine, et, comme toujours, l'ascenseur ne marchait pas ! Impossible d'obtenir Tascenseur!

Autour d'un grand homme.

Ce malin-là, madame ITerbelay fit une toilette encore plus minutieuse que de coutume. Son petit garçon rentré du bain, elle le confiait à sa femme de chambre et commençait une consciencieuse revue de ses ongles et de ses dents; puis, elle passait dans sa penderie et bouleversait quelques malles. Une robe de batiste rose à.

entre-deux de point d'Irlande arrêtait son choix ; elle prenait dans son baguier son opale d'Australie et ses deux plus grosses perles ; fixait à son cou son penditif de chez Lalique, et^ un peu de noir aux sourcils, un soupçon de rouge aux lèvres, se touchait délicatement les narines de son bâton au raisin et s'asseyait devant son miroir.

Elle allait enfin connaître le grand homme :

Henri de Roperce déjeunait, ce matin, à la table d'hôte, madame Monpalou l'avait formellement annoncé et promis. Le poète était arrivé par le Irain de six heures, à l'aube : c'était Tomnibus des TroiS'Fontaines qui l'avait conduit à sa villa, la villa Tencelin, près de la poste. Madame Herbelay savait déjà où le grand homme était descendu.

L'arrivée de l'auteur à la mode comblait les désirs de la jeune femme. Déjà, pour connaître les modèles des peignoirs de mademoiselle Sorel de la Comédie-Française et la marque des fards de mademoiselle Margyl, des Folies-Bergère, elle avait pris la même masseuse que ces dames, une masseuse à vingt francs la séance, et cela sans en avoir nul besoin. Par son médecin elle avait trouvé le moyen de se faire présenter Georges Feydeau, et, délibérément, chez madame Mézal, la grande marchande de broderies de la rue de la Préfecture, avait adressé la parole à madame Cappiello dans l'espoir d'approcher le mari... et voilà qu'elle allait maintenant déjeuner et dîner tous les jours à la même table que Roperce.

C'était le couronnement de la saison. Quels inépuisables sujets de conversations elle aurait cet hiver, lorsqu'elle serait rentrée dans sa morne petite sous-préfecture d'Âgde, et dans quel émerveillement ne jetterait-elle pas toutes ces dames de paroisse, quand elle leur raconte-

rait toutes ses impressions de Pété par le meau. . . et les peignoirs de Sorel, et les fards de Margyl, et les chapeaux de Feydeau> et les cravates de Gappiello, et les pyjamas de Roperce... Oh I Témoi de cette âme provinciale en mal des choses de Paris !

Et puis, qui sait, peut-être impressionneraitelle le grand homme ! Elle n'ignorait pas qu'elle était une des femmes les plus élégantes de la saison et, pour trouver sa pareille il eût fallu aller aux grands hôtels. Or, le poète prendrait ses repas aux T rois-Fontaines ; madame Monpalou en avait fait la déclaration formelle.

A midi dix, madame Herbelay jetait un dernier regard à sa glace, « ni trop simple, ni trop élégante », et, satisfaite d'un retard qui ôtait toute idée de précipitation, elle descendait à la salle à manger. Elle y trouvait la table d'hôte sous les armes ; toutes ces dames s'étaient mises en frais. Madame Rosbidard, en robe crème, arborait sur son corsage plein un coquin de petit boléro de drap rouge qui, ma foi, lui allait fort bien ; mademoiselle Fineluette, en robe plissée de toile bleu pâle, apparaissait aussi jaune que le cuir fauve de sa ceinture ; madame Petitnicoud elle-même, toujours si négligée (la fâcheuse entérite), semblait plus nette, ce matin-là. Toutes ces dames avaient l'œil brillant et un soupçon de poudre veloutait les visages.

Il lui sembla même que Tabbé Maujean

étrennait un nouveau rabat. Mais les trois places du ménage Monpalou étaient vides et le poète n'y était pas.

Presque aussitôt^ madame Monpalou entrait en coup de vent, suivie de son bicycliste, et, le sang aux joues^ la sueur aux tempes, s'installait, bousculait sa chaise et d'un ton péremptoire : <( Monsieur de Roperce ne déjeune pas. »

Ce fut une déception.

Le poète était très las de sa nuit en chemin de fer ; madame Monpalou sortait de chez lui. Il était encore couché et ne se lèverait que tard dans la journée pour aller voir son médecin. Il commencerait son traitement le lendemain.

Peut-être le verrait-on le soir à diner, mais madame Monpalou n'y comptait pas.

Ce fut tout. La consternation tirait tous les visages. Mademoiselle Fineluette était si blême dans sa toilette bleu pâle qu'on pouvait craindre de la voir s'évanouir.

L'abbé Maujean gardait seul son immuable sourire^ il était même plus souriant que de coutume. Madame Monpalou surprenait ce sourire et brusquement se levait de table. « On étouffe ici, disait-elle, venez-vous, Daniel? » Et puis, confidentiellement à madame Bosbidard^ mais à voix haute pour que tout le^monde l'entendit : « Peut-être trouverons-nous Roperce à la musique! Il nous a dit qu'il viendrait prendre le café avec nous, s'il allait mieux, au Casino. »

Mais le grand hoaime attendu ne parut pas plus autour du kiosque qu'à la salle à manger de rhôtel ; les curiosités éveillées y furent de leur dérangement.

Les quelques valses du concert écoutées, le monde des flâneurs échoués sur les chaises de la petite promenade se levait et se dispersait dans le parc. Madame Petitnicoud quittait le groupe pour aller prendre sa quotidienne leçon de guipure, et mademoiselle Fineluelte se précipitait chez le libraire, en quête d'un nouveau volume. Madame Monpalou, demeurée seule avec madame Rosbidard, l'entraînait chez une lingère de la rue d'Epinal, qui possédait les plus ravissants modèles de layettes. Madame Monpalou s'intéressait vivement à la grossesse future de madame Rosbidard ; Madame Monpalou avait prêché d'exemple et, comme le Dieu de la Bible, encourageait les nombreuses familles, elle s'était mis en tête que madame Rosbidard serait mère et la bourrait de ses conseils...

— Il y a beau temps qu'elle serait dans la position désirée, si elle avait consenti à se séparer de son mari; le grain ne levait pas dans la terre continuellement remuée. Monsieur Rosbidard n'avait qu'à aller faire une saison à Bussang ou les eaux sont ferrugineuses, pendant qu'elle continuerait à fréquenter le Trou du Capucin. Alors, au retour du mari près de sa femme, les eaux seraient efficaces; les longues

absences avaient toujours produit de beaux enfants. »

C'était là Tanlienne ordinaire do la grosse dame à sa jeune amie. C'est celte personnelle expérience, qu'elle lui infusait en gagnant à petits pas le magasin des layettes. De là, elles rentreraient à l'hôtel où la voiture viendrait les prendre à quatre heures pour les conduire à la Fouillée Dorothée; elles y rejoindraient Messieurs Monpalou et Rosbidard.

Il fallait bien tuer le temps, et peut-être le soir trouverait-on le Reperce à T hôtel.

Il n'y parut pas plus que le matin.

On ne le vit pas davantage au déjeuner du lendemain. Madame Monpalou s'était moquée de la table d*hôle ; ces dames lui en tenaient rancune. Son entrée, toujours acclamée par le groupe fut, ce matin-là, accueillie d'un silence. Madame Monpalou ne s'y méprenait pas.

L'abbé Maujean avait toujours son éternel sourire.

— Monsieur de Reperce est-il toujours malade? flûlait la voix pointue de madame llerbelay. Où suit-il son traitement, aux bains Romains, au National ou bien aux Thermes?

Personne encore ne l'a vu.

— Pardon, moi je l'ai vu ou je crois l'avoir vu, osait timidement une voix.

Toute la table regardait mademoiselle Fineluette.

— Où cela l'avez- vous vu? interrogeait brutalement la basse de madame Monpalou.

— Où cela? Mais à la poste. J'étais allée à la poste, j'ai vu un grand monsieur en alpaga gris, une grande moustache blonde.

— Blonde, cela ne signifie rien, ripostait la femme du sénateur, elle sera rousse demain, brune ensuite; elle change de couleur tous les jours. Reperce use, par an, pour plus de mille francs de teinture. N'est-ce pas, Daniel? »

Ce fut la vengeance de madame Monpalou.

Un silence glacial accueillait cette vengeance. Une heure après, le ménage Monpalou n'en paradait pas moins, triomphalement installé à une des tables de la Petite Promenade avec un grand monsieur. Pair vanné et fané, les tempes poivre et sel et la moustache trop blonde, dont toutes ces dames firent aussitôt Pécrivain.

C'était, en effet, Henri de Reperce, Quelle abominable vie avait-il pu mener et quel chien de métier était donc le sien pour avoir ce teint bis, ces yeux capotes et celte taille fléchie ! Mademoiselle Fineluette remarqua qu'il avait des chaussettes de soie mauve et madame Rosbidard s'étonna de PavachissemenP de son feutre défoncé. Madame Petitnicoud le trouva comme tout le monde, mais Pastucieuse sous-préfète observa en elle-même qu'il avait de forts jolis yeux gris sous ses paupières flétries^ la bouche sensuelle

MADAME MONPA'LOU ' 19

et rouge malgré la mine défaite et qu'il avait surtout l'air de bien s'ennuyer.

Le soir^ on le revit passer dans le landau de madame Monpalou, atralé à côté de la grosse dame ; le sénateur juché sur sa bécane s'escrimait derrière eux.

— Qu'est-ce que je vous avais dit, hein?

Comment Tavez-veus trouvé, le beau Reperce ?

Est-il assez éreinté ?

Madame Monpalôu venait de s'asseoir à table.

— Nous l'avons conduit à Remiremont, il n'en pouvait plus pour deux heures de voiture. Ah ! il est dans un joli état, et ce médecin qu'il s'obstine à conserver, quand nous lui avions recommandé le nôtre! Mais c'est un pistolet que le beau-frère de mon gendre. »

D'ailleurs, on ne le verrait point aux Trois- Fontaines. L'auteur d'Oriande était trop souffrant pour prendre ses repas dehors, il se faisait servir chez lui; mais ces dames n'y perdaient rien. Reperce était, cette année, d'un éteint, d'un maussade!

Madame Monpalôu était crue sur parole. Ce fut l'exécution du poète.

Reperce devait, en effet, être bien malade.

On ne le rencontrait nulle part, on ne savait même pas où il se baignait, il devait sûrement garder la chambre ; et le respect qu'inspirait madame Monpalôu s'en accrut. Cette femme supérieure avait une, fois de plus vu exact et

dit juste, quand, un beau matin, en descendant déjeuner, la futée sous-préfète déclarait aux Rosbidard et à mademoiselle Fineluetto que le Henri de Reperce se portait comme un charme, qu'il faisait son traitement dans la journée au lieu de le faire le matin, et prenait ses repas aux Grands hôtels. II y mangeait à une petite table avec deux journalistes parisiens, et, tantôt, à rhôlel Bastiani avec un sportman très connu, accompagné de sa maltresse...

— Celte très jolie femme blonde, d'un blond oxygéné et qui change tous les jours de manteau, ces longs manteaux de drap pâle qui sont si à la mode I Je lui en ai déjà compté neuf ; vous savez bien I Elle a le type étranger. On la dit danseuse à TOpéra de Vienne. Son amant joue très gros jeu, le soir, au baccara.-»

Ce fut une explosion. Alors Reperce fuyait les Monpalou. C'était chez lui un parti pris de les éviter.

— Il y parait.

— Mais, comment savez-vous cela?

— Voilà, j'ai ma police. D'ailleurs, ce que je vous dis là, tout le monde le sait.

Madame Ilerbelay mentait. Ce qu'elle se faisait une joie d'apprendre aux intimes du couple Monpalou, personne ne le savait encore ; mais la dame aux layettes le savait une heure après, et c'est l'innocente Final uctte qui bien inconsciemment mangeait le morceau, et cela à la

stupeur aphone^ sans un cri, Fans un mot, de ]â grosse dame indignée.

— Qui vous a dit cela? Comment suvez-vous?

— Mais madame lïerbelay.

— Madame Herbelay. Une folle, des potins de sa masseuse I

Ces potins, madame Herbelay les tenait de bonne source. C'était Tabbé Maujean qui l'avait renseignée.

Le grand homme se dérobait.

Le calme des champs.

— Il se dérobe, c'est un parti pris de nous éviter. Or, je n'admets pas qu'on me mette en mauvaise posture devant toute une ville d'eaux et dans tout un hôtel. Nous sommes la risée de la table d'hôte. Après l'avoir tant de fois annoncé, n'avoir pas trouvé une soirée à nous donner! Je vous dis qu'il nous nargue. Un monsieur à qui nous n'avons fait que des politesses et que nous avons accablé d'avances, et un joli monsieur, entre nous, et dont je me soucierai bien sans la curiosité de toutes ces folles; mais je l'ai promis à ces dames, et il viendra... J'en ferai plutôt mon affaire et une affaire de famille. Il est de la famille, en somme : il a épousé la sœur de notre gendre. D'ailleurs, vous allez

écrire de suite à Resmond^ lui dire ce qu'il en est, ce qui se passe et, si Reperce ne vient pas à récipiscence, j'interdis à Amélie de \oir sa belle-sœur. Ma fille est ma fille, que diable 1 et j'ai mes droits, moi, sa mère.

— Vous allez encore une fois brouiller ce ménage, glapissait Monsieur Monpalou.

— Encore une fois est de trop. Asseyezvous, Daniel, prenez une plume et écrivez !

— Mais Hermance I »

La scène se passait dans une grande chambre au premier de l'hôtel des Trois-Fontaînes. Madame Monpalou l'arpentait à grands pas, les épaules nues, en pantalon et en corset; sa formidable croupe ballonnant sous la batiste d'une lingerie de luxe, sa forte taille embastionnéo dans un « Léoty » de satin ponceau de la même nuance que la chair de ses joues, de sa poitrine et de ses bras.

Madame Monpalou était pourpre.

Elle venait de déjeuner avec le ménage Rosbidard à la fontaine Stanislas, et en était revenue suffoquée. C'était la rencontre d'Henri de Reperce, trouvé là attablé avec le sportsman de l'hôtel Bastiani et sa maltresse, qui l'avait jetée dans cette fureur.

Reperce s'était bien levé pour leur serrer la main et s'informer de leur santé; madame Monpalou estomaquée n'avait pu dire un mot. Elle était revenue précipitamment à Plombières,

24 MADAME MOXPALOU

entraînant après elle l'infortuné Monpalou, et, maintenant^ c'était sur lui qu'éclatait l'orage. Le sénateur accablé no sonnait mot.

— Qu'allendez-yous? Ecrivez, vous dis-jel Vous ne voyez donc pas dans quel état je suis! ma cure est compromise, — notez que madame Monpalou ne prenait pas les eaux, — je suis toute révolutionnée.

-— Calmez-vous, ma bonne 1

— Vous n'avez pas de cœur, vous voulez ma mort.

— Mais voyons, Uermance!

— ... Après trente ans de ménage!... Ecrivez à Resmond, vous dis-je.

— Mais, il m'enverra promener. Son beaiifrère est libre de faire ce qu'il veut et vous ne pouvez lui interdire de voir sa sœur.

— Alors, j'écrirai, moi, à madame de Reperce. Je lui dirai ce qu'il en est, dans quelle compagnie s'affiche, ici, son mari; pour quel monde il nous dédaigne..! Pauvre petite femme, comme si elle n'était pas déjà assez malheureuse ! »

Et madame Monpalou avait une crise d'attendrissemont.

—^ Vous ne ferez pas cela, Uermance.

— Si, monsieur, je ferai cela. Je vengerai la morale et la famille. Ouvrez la fenêtre, j'étouffe. »

Et se jetant dans un fauteuil :

— Vous ne me connaissez pas !

— Si. Je vous connais, hélas I

— Eh bien! évitez-moi un malheur! »

Et madame Monpalou s'éventait violemment avec son mouchoir,

— Ecrivez.

Et, résigné une fois de plus, M. Monpalou écrivait.

A quelques jours de là, Henri de Roperce sortait de la poste. Il venait d'y recommander quelques lettres, et, tout en appliquant des timbres sur trois autres qu'il tenait en main, s'apprêtait à les jeter dans la boîte. Une jeune femme l'avait suivi, qui ne le quittait pas des yeux. Si le poète eût été moins distrait, il aurait remarqué cette jeune femme. Elle se trouvait à la poste, tous les matins, lorsqu'il y venait, et, tout à l'heure encore, dans le bureau elle avait tourné autour de lui avec Tévident désir de l'aborder, mais une crainte Pavait retenue. Tout à coup, elle prenait son courage à deux mains et d'une voix balbutiante :

— Monsieur Henri de Roperce?

— Moi-même, madame. Vous désirez ?

— Monsieur, excusez-moi, j'aurais deux mots à vous dire. Pardonnez-moi, je suis si timide; vous êtes bien monsieur Henri de Roperce, le poète ?

— Oui, madame. »

Le grand homme commençait à s'impatienter.

— Mademoiselle, si vous voulez bien. Je ne suis pas mariée. Voulez- vous que nous fassions quelques pas ensemble?

Et tout essoufflée :

' — Si vous ne me connaissez pas, moi, je vous connais bien. J'ai lu toutes vos œuvres, monsieur, je les sais par cœur : Oriande, surtout. Oh! Oriandel et le Jardin des délices, et Vile maudite, où l'amour n*aborde pas. Vous me trouvez ridicule, n'est-ce pas? J'habite la province.

— Ridicule? Mais non, mademoiselle, faisait le poète à la fois intrigué et flatté.

— Eh bien! monsieur de Roperce, j'ai pour vous la plus grande, la plus fervente admiration, et on m'a dit quelque chose sur vous qui me chagrine et m'indigne et me révolte dans le culte que je vous ai voué, car c'est un culte que j'ai pour vous, monsieur de Roperce... On m'a dit que vous vous teigniez la moustache (et toute pâle, avec un sanglot dans la voix) : Ditesmoi que votre moustache n*est pas teinte.

Et Roperce, très embêté, croyait avoir afl'aire à une folle.

— Mais non, mademoiselle, elle n'est pas teinte. Qui vous a dit cela?

Et avec un gros soupir la jeune femme répliquait :

— Oh! une personne bien méchante^ et qui

VOUS veut bien du mal et qui dit bien d'autres choses sur vous, et de vilaines choses; mais cela je ne le crois pas. Vous êtes si bon, si généreux; vous êtes si beau aussi, et, fondant tout à coup en larmes : c< Je vous aime, monsieur de Ro-perce, il y a si longtemps que je vous aime. Je vous aimais déjà quand j'avais quinze ans. Si vous saviez! si vous saviez! » Et avec une voix de petite fille : « Ainsi, monsieur de Roperce, je me suis laissé dire qu'à Paris vous receviez couché dans une baignoire remplie de fleurs.

Eh bien! en souvenir de vous, j'ai empli la mienne de fougères et de plantes grasses, et ça fait un très joli effet dans mon vestibule. »'

Roperce sentait qu'il devenait tout à fait ridicule.

— Eh bien! que puis-je faire pour vous, mademoiselle?

— Oh ! rien, monsieur, rien, je vous ai vu, je vous ai parlé, je suis heureuse, oh! bien heureuse. Permettez-moi seulement de vous écrire quelquefois? »

Et, sur un geste désespéré qu'elle prenait pour un acquiescement, mademoiselle Fineluelte s'esquivait et disparaissait dans le petit escalier qui conduit à la rue de la Préfecture, tombée, on eût dit, dans une trappe, tant elle s'était éclipsée brusquement.

L'écrivain était demeuré abasourdi sur le trottoir :

— Quelle toquée! Si c'est là l'effet que leur produit la douche horizontale!...

Mais l'auteur d*Oriande n'était pas encore au bout de ses peines.

Dans ce beau parc de Plombières, dessiné, il y a près d'un demi-siècle, pour iNapoléon III, à mi-chemin de la fontaine Stanislas et dominant la pièce d'eau qui longe le Tewnis, s'élève un kiosque rustique où les baigneurs vont boire du lait ou se gargariser de thé fumant en grignotant des gâteaux. L'endroit est ombragé et pittoresque. Roperce l'avait pris pour but de promenade et, son courrier une fois expédié, vers les cinq heures et demie, il se dirigeait vers le kiosque et, par acquit de conscience, y prenait une tasse de lait avant de rentrer en ville s'ingurgiter l'eau bouillante de la source des Dames ; l'écrivain suivait ponctuellement son traitement.

Roperce, toujours préoccupé, prêtait peu d'attention aux curiosités, dont son passage était l'objet. II allait à pas dolents, la jambe un peu traînante, indifférent aux réflexions comme aux regards et, le feutre rabattu sur les yeux, ne prenait pas plus garde aux flâneurs échoués sur les bancs qu'aux cénacles de jeunes femmes, de vieilles dames, de nourrices et d'enfants toujours en permanence à la laiterie du kiosque.

Ce jour-là, il s'était arrêté par hasard à la

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