partie de tewnis et avait suivi un instant les manœuvres des joueurs
Comme il achevait do boire sa lasse de lait, debout devant la table où il ramassait sa monnaie :
— Monsieur Henri de Reperce, flùlait une voix jeune et impertinente, qu'est-ce que vous avez bien pu faire à madame Monpalou pour qu'elle vous ait voué cette haine flambante? Elle est pourtant votre parente, je crois. C'est vraiment affreux de s'acharner ainsi sur un homme de votre talent. Si elle a des griefs contre vous, qu'elle vous les fasse connaître, mais cesse d'en informer la table d'hôte. C'est insupportable d'entendre, ainsi dénigrer l'écrivain, que vous êtes, devant un public de snobs et de gâteux. Pour moi, j'en suis outrée. Vous devriez lui faire dire de se taire. Pardonnez-moi mon audace et ne voyez dans cett^ démarche hardie que l'indignation d'une lectrice assidue et fervente. Adieu, monsieur. »
Et sur un petit signe de tête madame Herbelay, par un brusque virement de son ombrelle, en mettait la soie tendue entre elle et Reperce stupéfait.
Le poète n'avait mêrûe pas eu le temps de la ' reconnaître; la sous-préfète se retirait maintenant d'un pas léger, son petit garçon gambadait auprès d'elle, et le balancement de ses hanches faisait onduler joliment les dentelles de ses jupes.
Roperce la suivait longtemps des yeux.
Le soir, en rentrant de diner, il décachetait parmi son courrier une lettre anonyme. On l'y informait de la haine déclarée de madame Monpalou, et les insinuations de la journée y étaient confirmées avec force détails : le sénateur et sa femme y étaient comparés en style biblique. à Achab et à Jéz^abel. L'écrivain y reconnaissait la phraséologie ampoulée des Pères de rOratoire et soupçonnait de suite un prêtre d'avoir écrit cette lettre.
Etendue sur une chaise longue, un peignoir entr'ouvert sur sa gorge moite, madame Monpalou tendait impérieusement un pied nu à son mari, assis à l'autre bout du siège. Il était onze heures du matin. Courbé sur les orteils de sa femme, un c( corn-knife » à la main, le sénateur lui coupait consciencieusement les cors. Tout un attirail de ciseaux, de pinces et le limes était posé près de lui. Madame Monpalou dominait de tout sou buste le pauvre homme incliné et jouissait de son attitude.
On frappait à la porte :
— Entrez I
— : Monsieur, c'est un monsieur qui est en bas et qui demande à parler à monsieur.
— Quel monsieur ?
— Voici sa carte !
— Henri de Roperce ! s'écriait le sénateur debout du coup.
— Il est en bas dans le salon, faut-il le faire monter ?
— Allez-y, mon ami. Je ne me soucie pas de recevoir Roperce ici.
— J'y vais, j'y vais, et Monsieur Monpalou remettait en hâte son veston, quittait sa tenue de pédicure. c( Il est venu », disait-il triomphalement à sa femme. A quoi, la grosse dame, toujours étalée sur sa chaise longue :
— Je savais bien qu'il y viendrait. La lettre a fait effet. »
Et monsieur Monpalou, la bouche enfarinée, se ruait dans le salon de Thôtel :
— Quel bon vent vous amène, mon cher Henri? Vous venez nous demander à déjeuner ? » Et il s'avançait, les mains tendues vers le poète.
Roperce tirait nerveusement ses moustaches et ne prenait pas la main.
— Il y a, mon cher monsieur Monpalou, que je voudrais bien que votre femme me f... la paix.
— Ma femme !
— Que madame Monpalou tienne sur moi tous les propos qu'elle voudra, qu'elle raconte que j'ai les moustaches teintes, ([ue je couche dans des baignoires fleuries, que j'entretiens des maîtresses et que je suis un des pires débauchés
du jour : elle n'a même pas le mérite de ces inventions. U y a beau temps qu'elles traînent le boulevard. Je m'en fiche et m'en contrefiche, et madame Monpalou n'a eu qu'à les ramasser dans le ruisseau; mais, ce dont je ne me fiché pas, c'est que madame Monpalou envahisse ma vie privée et déchaîne sur moi toutes les hystériques du pays. Savez-vous qu'on en arrive à m'aborder dans la rue, à me répéter, sans que je le demande, ses propos de table d'hôte, et qu'on m*inonde de lettres anonymes. Tenez, en voilà une où vous êtes comparé à Achab et votre femme à Jézabel. Cette autre me donne rendez-vous dans le parc, devant la moraine, au lever de la lune. Je suis épié, suivi, surveillé, je sens que je ne m'appartiens plus ; bref, cette vie-là n'est pas tenable. Or, je suis malade, très souffrant, mon cher monsieur Monpalou, je viens soigner ici mon système nerveux. Surmené, j'ai un absolu besoin de repos, je n'ai même pas amené ma femme pour être plus seul, et je viens de réexpédier mon secrétaire à Paris, Je veux être seul, absolument seul. Vous jugez dans quel état mB met la guerre déclarée de votre femme. Qu'est-ce que j'ai pu bien faire à madame Monpalou?
Monsieur Monpalou roulait des prunelles de poule hypnotisée :
— Mais rien, mon cher de Roperce, je ne m'explique pas. Ma femme a^pour vous la plus
grande sympathie. Madame Monpalou vous aime.
— Oui, jusqu'à vouloir ma mort. Elle m'aime férocement comme ses gendres.
— Reperce!
— Mais je vous préviens que j'en ai assez et si la moindre chose se reproduit, je fais un esclandre. Je vais la trouver au Casino au milieu de son cénacle et je lui sors toutes ces lettres et je lui dis son fait.
— Vous ne feriez pas cela!
— Plus souvent! Elle veut du scandale, elle en aura.
Monsieur Monpalou s'était effondré sur un fauteuil; il louvoyait et, prenant une voix suppliante, il convenait que sa femme avait élé un peu loin, mais Reperce aussi Tavait blessée.
Pourquoi s'obstinait-il à les éviter? Il était depuis dix jours à Plombières et n'avait pu encore leur donner une de ses soirées; on ne savait même pas le nom de son médecin et Ton ignorait sa maladie ; ses cachotteries avaient fini par exaspérer madame Monpalou. Il était de la famille, en somme, et madame Monpalou était intraitable sur le chapitre de la famille.
— Mais jamais de la viel Je ne suis pas de votre famille. Ma femme est la sœur de votre gendre, cela ne prouve rien, et puis, voulez vous la vérité, monsieur Monpalou? Madame Monpalou m'assomme, m'exaspère, elle me fait bouil-
lir, sa conversation me donne le vertige. Je ne veux pas voir madame Monpalou. »
Le sénateur se taisait, atterré.
— Alors, c'est irrémédiable?... Encore, si vous aviez accepté une fois à dîner, si vous vouliez dîner un soir avec nous ! Ce soir, par exemple. Madame Monpalou vous avait promis à ces dames.
— C'est cela, je suis une bête curieuse qu'on exhibe aux tables d'hôte. De quel droit disposet-alle ainsi de moi?
— Elle est si flattée de notre parenté, elle admire tant vos œuvres. Vous l'avez profondément humiliée. Oh ! mon cher Reperce, faites cela pour vous et pour moi, pour moi, surtout. Si vous saviez, ma vie est un enfer et je suis un homme si malheureux! »
Le sénateur faisait pitié.
— Votre femme se tiendrait vraiment tranquille si je venais diner?
— Oh î cela, je vous l'affirme !
— Alors, à un de ces soirs.
— Pourquoi pas ce soir?
— Non, je suis encore trop irrité. Alors, eh bien ! à demain soir, monsieur Monpalou, mais, c'est bien pour vous, et vous savez : pas de table d'hôte, à une petite table. »
Le sénateur escaladait quatre à quatre l'escalier :
— Hermance ! Hermance I Roperce dine avec nous demain!
— Je savais bien qu'il y viendrait, répondait l'aimable femme.
Soirées d'hôtel.
Les soirs, où il n'y avait pas théâtre au Casino, mesdames Monpalou, Rosbidard, Petitnicoud et Fineluette, le clan bien pensant des Trois- Fontaines, demeuraient dans le salon de Thôtel, La semaine précédente, elles allaient encore s'asseoir sur les chaises de la Petite Promenade, autour du kiosque de la musique où l'orchestre sévissait les soirs de relâche théâtral. Engoncées de plaids et de manteaux, elles y regardaient défiler les élégances des Grands Hôtels et comblaient le vide de leurs propos par des réflexions exemptes de bienveillance, mais le temps avait changé, les soirées étaient devenues fraîches; dès le soleil couché, une humidité glaciale descendait de la montagne ; un brouillard
d'automne emplissait ce petit trou de Plombières, et ces dames frissonnantes avaient dû renoncer à s'attarder aux concerts du soir.
— La pleurésie et Jes rhumatismes sont embusqués sous ces arbres, avait déclaré la femme du sénateur. C'est la mort qu'on vient prendre dans ces Vosges. »
Et elle expectorait à grand'peine un petit accès de toux de ses vastes poumons, et la même quinte de toux secouant subitement toutes ces dames» on prenait le parti de rentrer.
Ces dames jouèrent trois jours à la phtisie comme, petites filles, elles jouaient à la dame, mais on se lasse de tout^. Après avoir toussoté trois jours et s'être intéressées avec force doléances à leurs santés réciproque?, elles décidèrent qu'on ne sortirait plus le soir ; les autres personnes de la table d'hôte allaient, elles, au Casino. Elles s'y tassaient autour des petits chevaux, se passionnaient à la table de baccara ou s'accagaardaient devant des consommations de malade, camomilles et infusions de tilleul fumantes, en manœuvrant de vagues parties de dames et d'échiquiers; mais madame Mon- .
palou avait déclaré qu'elle ne mettrait pas les pieds dans une tabagie où lés actrices et les figurantes du théâtre circulaient librement, coude à coude, avec les abonnés... Une mère de famille ne pouvait s'exposer à certaines promiscuités, et cela avait été dit d'un tel ton,
que Tavis avait été considéré comme un ordre.
Ces messieurs seuls, les maris de ces darnes^ avaient le droit d'aller passer une heure au café : madame Monpalou les avait autorisés. Messieurs Petitnicoud et Rosbidard étaient confiés au sénateur qui, leurs cinq parties d'écarté jouées, les ramenait ponctuellement aux Trois-Fontaines... Ils y retrouvaient leurs épouses. Ils y retrouvaicQt aussi Monsieur Robiquet, un collègue de Monpalou au Luxembourg^ descendu, lui, à la pension Goquand, et dont le désœuvrement et l'ennui étaient tels, qu'il préférait encore la société de madame Monpalou à la sienne. M. Robiquet avait deux filles, mais ne les amenait pas avec lui, il les confiait à madame Goquand, qui, sous le rond lumineux de la lampe, leur apprenait les minutieuses broderies du pays.
Au Sénat, Monsieur Robiquet siégeait à la droite et Monsieur Monpalou à la gauche. C'est à peine s'ils se parlaient à la buvette, et dans la rue ils n'échangeaient qu'un bref salut; mais la douche Tivoli les avait réunis. Rien ne rapproche comme les mêmes maux, et à leurs déchéances physiques s'ajoulait l'implacable ennui.
Adversaires à Paris, ils s'étaient à Plombières jetés dans les bras l'un de l'autre.
Ces parfaits maris retrouvaient là aussi les Ephraïm, une famille israéliie de neuf personnes, le père, la mère et sept enfants, qui se ressemblaient tous d'une manière si frappante
qu'un iucesté aurait pu être soupçonné entre madame ot Monsieur Ëphraîm ; c'était le même embonpoint^ la même toison noire et luisante, et le même nez busqué, mais ils avaient tous deux des yeux admirables, longcillés d'ombre et largement fendus. Les sept petits Ephraïm avaient les mêmes yeux magnifiques et le même tcinf huileux : échelonnés par rang de taille, ils imposaient Tidée d'une série de mesures, litre, demi-litre, etc., -alignées sur le comptoir d'un marchand de vin. Us étaient effacés et d'une exagérée politesse; Madame Monpalou les avait pris de suite en affection; elle aimait les nombreuses lignées. Elle avait elle-même prêché d'exemple, puisqu'elle avait eu quatre filles, bourrait madame Ephraïm de conseils, de recettes et de méthodes d'hygiène pour ses sept petits Ephraïm, et la citait à tous propos comme un précepte vivant à madame Rosbidard, qui n'avait pas d'enfants.
L'intrusion de cette famille avait chassé du salon une madame de Kérébec, une veuve de trois maris morts à la peine, comme des laboureurs sur une terre hostile, puisque madame de Kérébec était seule au monde.
Cette solitude ne lui pesait pas. Préservée des émotions déprimantes par le plus merveilleux égoïsme, elle déclarait le plus naturellement du monde qu'elle n'aimait pas les autres. Elle semblait prendre un malin plaisir à leurrer
depuis vingt-ciaq ans^les espérances d'un petit cousin, à qui M* de Kérébec avait laissé la nupropriété de tout son bien. Madame de Kérébec en était Tusufrutière. D'apparence fragile, presque transparente à force de maigreur, mais douée de la santé tenace des personnes dont on attend l'héritage, cette veuve millionnaire s'obstinait à ne pas mourir. Uniquement préoccupée d'elle-môme, elle promenait sa vie de villes d'eaux en villes d'eaux, alternait les cures thermales avec les cures d'air, et des Vosges à l'Engadine et du ïyrol aux Pyrénées, s'échouait, l'hiver, dans quelque villa ensoleillée de la Riviera et mettait toujours prudemment une centaine de lieues entre elle et son héritier.
Elle était servie, comme une reine, par de dévoués domestiques qu'elle couchait, tous les mois, sur son testament avec augmentation graduée de leur legs jusqu'au jour où elle les liquidait dans une crise nerveuse; elle jouait du codicille comme d'un éventail. Elle avait hérité successivement de ses trois maris et, jusqu'ici, n'avait fait encore hériter personne. Lo petitcousin exaspéré l'avait surnommée madame Trompe-la-Mort.
La comtesse de Kérébec n'aimait pas les enfants. Rapprochée un moment de madame Mon palou par leur communauté do goûts et de fortune (ces deux belles âmes s'étaient comprises), elle n'avait pu supporter Tirruption de la nichée
Ephraïna dans ses conversations et ses promenades.
— C'est indécent. Il n'y a pas même entre eux dix mois de distance, pauvre femme!
Et elle toisait la grosse madame Ephraïm d'un regard qu'elle croyait attendri.
— On devrait tuer les maris de cette espèce.
Et, s'adressant à madame Monpalou :
— Vous avez du goût pour les lapinières?
La femme du sénateur n'avait pas répondu.
— Ce n*est pas une âme chrétienne, avait-elle dit à madame Rosbidard. Toute juive qu'elle est, madame Ephraïm est bien plus près du Seigneur. »
Et elle avait redoublé d'effusions pour tous les petits Ephraïm. Madame de Kérébec avait compris. Le dîner fini, elle remontait maintenant dans sa chambre.
— Sept enTants, c'est indécent d'avoir sept enTants! C'est encore plus indécent d'avoir usé trois maris. »
Ce fut l'exécution de madame de Kérébec. Au fond, madame Monpalou était enchantée de l'avoir débarquée; les millions de la veuve lui inspiraient de l'ombrage, son influence eût pu contrebalancer la sienne.
L'abbé Maujean, le personnel ennemi de madame Monpalou, avait été plus difficile à déloger. Le premier soir, on l'avait trouvé au salon instaHé dans un fauteuil, absorbé dans la lecture
du Temps, avec entre les doigts ua excellent cigare.
— C'est inconvenant, avait chuchotié madame Monpaioù. Il pourait fumer dans sa chambre. r>
Et, s'installant avec un grand bruit de chaises :
— On ne peut jamais être tranquille ici.
Le prêtre n'avait pas bougé.
— Daniel, ouvrez donc la fenêtre, s'était écriée, le second soir, Tintransigeante dame.
Et, Daniel ayant objecté les aigreurs nocturnes de la rivière.
— Soit, laissez-la fermée. Nous subirons donc ce cigare !
A quoi ^l'abbé, levant la tête par dessus son journal :
— La fumée vous gêne, mesdames? pardon; je me croyais au fumoir.
Et les femmes ayant objecté en chœur :
— Nullement, monsieur Tabbé.
— Moi, elle me gène, avait répliqué madame Monpalou. Je suis, monsieur, désolée de vous l'apprendre.
— C'est bon, madame, je me retire. Excusezmoi, je l'ignorais. »
Et sur un long salut à toute la société, le prêtre avait gagné la porte.
On le rencontrait maintenant rôdant, le soir, dans les allées du parc avec deux missionnaires de la pension Gagneur.
Ce clau d'élus avait des conversations non moins choisies. On y parlait naturellement des santés, du traitement, des médecins, de leurs ordonnances et de la douche horizontale, cette fameuse douche qui, autrefois verticale, s'était peu à peu aplanie et, pénétrante et douce, redonnait de la jeunesse aux organismes les plus fatigués, activant les paresseux, fortifiant les débilités, rafraîchissant les douloureux et forçant les récalcitrants. Chacun vantait sa maladie : névrose, dyspepsie, rhumatismes ou neurasthénie, quelle que fût leur affection, tous et toutes se '^rencontraient dans la constipation. Tous en étaient atteints. C'était le mal commun.
Il y avait des cas bien curieux. Celui de mademoiselle Fineluette était héréditaire. Sa mère en avait toujours souffert, sa grand'mère en était morte; une grand'tante h elle, supérieure chez les dames de TAssomption, à Montargis, avait une température si brûlante qu'elle pouvait faire durcir des œufs sous ses aisselles ; les autres Sœurs la considéraient comme une martyre; elle avait vécu cinquante ans dans des angoisses abominables qu'elle offrait pieusement au Seigneur et, au couvent, on vénérait sa mémoire comme celle d'une sainte. Mademoiselle Fineluette possédait aussi ce feu sacré, mais depuis qu'elle usait de la douche horizontale et que, sur les conseils do son médecin, elle avait inauguré une canule de cinquante-cinq
centimètres, elle sentait so calmer ses ardeurs.
Mademoiselle Fineluetle racontait ces histoires et donnait ces détails en mordillant indolemment les pétales d'une rose. Elle la portait de temps à autre à ses lèvres en posant un œil mélancolique sur le neveu de madame Monpalou, jeune homme timide et bien portant, arrivé depuis trois jours, et que surveillait étroitement la femme du sénateur.
Madame Rosbidard, qui venait demander au Trou du Capucin une maternité que Taspect vanné de son mari semblait compromettre, rougissait comme une Traise aux récits scabreux de Monsieur Robiquet. Monsieur Robiquet était extraordinairement documenté sur les vertus de cette source. Située dans uno ancienne chapelle aujourd'hui désaffectée, elle bouillonne et s'exhale en vapeur brûlante au-dessus d'un trou pratiqué dans un fauteuil do pierre, mais ses eaux ont perdu de leurs vertus d'autrefois. La chapelle, aujourd'hui transformée en piscine, faisait alors partie d'un couvent. Du temps des moines, les femmes stériles y obtenaient toujours la fécondité; il fallait que les malades y entrassent seules. On exigeait même l'absence des maris pendant les vingt-cinq jours que durait la euro; c'était au retour de l'époux que la g'^nérosilé des eaux opérait...
La Révolution avait chassé les Pères. Depuis
leur départ, les grossesses étaient de plus en plus rares...
— Et puis pourquoi s'obstinait-elle à garder auprès d'elle son mari, puisque la Faculté exigeait la séparation des conjoints! Que Faisait ici Monsieur Rosbidard? Sa présence neutralisait l'effet des eaux. » Et avec des petits clins d'œil malins, Monsieur Robiquet parlait des bains Romains et d'un certain traitemeut de fustigation des plus efficaces l
Madame Rosbidard écoulait, frémissante, et l'incarnat de ses pommettes se fonçait sous le battement précipité de ses cils.
Madame Monpalou intervenait, indulgente, et menaçait du doigt le galant Monsieur Robiquet :
— Ah ! ces messieurs de la Droite ! Je vous dénoncerai à Monsieur de Mun.
Madame Petitnicoud, ravagée par une entérite flatulenle et membraneuse, assistait impassible à ces divers propos. Et puis il y avait le répertoire des histoires connues et légendaires ; l'aventure de la dame qui a perdu sa canule dans une cabine, côlé des hommes, et l'histoire du monsieur qui a oublié la sienne dans une cabine de dame. Et mademoiselle Fineluette réprimait un sursautant émoi> car, un matin, pendant qu'elle prenait sa douche horizontale, elle avait cru reconnaître dans une cabine voisine la voix de Monsieur Henri de Roperce, l'écrivain à la mode, dont elle aimait tant l'œuvre (on avait dû le
46 MADAME MONPALOD
placer là parce que tout était comble du côté des hommes); et la voix du poète, pénétrant en même temps que sa canufe en elle, lui avait été étrangement au cœur ; mais, mademoiselle Fineluette ne soufflait mot de cet incident, et elle avait raison. Madame Monpalou, depuis quelque temps, la soupçonnait d'être sentimentale; son opinion sur elle se modifiait.
On citait aussi l'aventure de cette baronne hongroise qui, mal initiée à la langue française, avait mal compris le maniement exact de la douche, était néanmoins sortie de sa méprise et bien heureusement pour elle, car la première fois, elle avait englouti dix litres et d'un seul trait vidé le réservoir... la baronne de Touty-va. Puis, c'étaient les histoires sur les médecins et leurs surnoms. Chacun avait le sien, le docteur Blond, le docteur Bleu, le docteur Noir, Diafoirus et le docteur Gygès qui perdait ses bagues et les retrouvait parfois dans les baignoires de ses clientes.
Et c'étaient là, les soirées de l'hôtel.
Lilî Reyman.
« Alors, c'est co soir que vous vous sacrifiez, cher monsieur. Ce soir vous nous lâchez et signez votre paix avec Madame Cantalou... Monpalou? — Monpalou. Soyez généreuse, je suis déjà malade à la pensée de ce dîner. — Que noal.. Vous n'avez eu jamais si bonne mine.
Oui, quand vous êtes arrivé, il y a dix jours/ vous étiez à faire peur et je Tai dit à mon ami « Otto, ce monsieur est encore plus malade que toi, il a l'air vraiment bien malade ». Mais, maintenant non. Vous avez le teint rose, votre œil est clair et vous paraissez très jeune, vous êtes même beaucoup mieux qu'hier. — Oui, aujourd'hui peut-être, mais demain... après ce dîner. — Mais non. Les émotions vous sont nécessaires,
c'est celte scène d'hier qui vous a remis. Demain vous serez peut-être tout à fait guéri; la joie d'avoir retrouvé la famille. »
Cela a été dit avec un léger accent viennois par la plus prenante voix du monde, une voix de source, tant elle était fraîche et murmurante, une voix qui semblait Tàme même du lieu dans Tombre dentelée et verte des ormes et des noisetiers de la fontaine Stanislas.
Henri de Roperce y déjeunait, invité par Otto Bleskerer, le richissime banquier de Munich, en compagnie du Blesk... et de Lili Reyman. A qui ne l'avait jamais vue, rien ne pouvait donner une idée do la carnation de la maîtresse du banquier; c'était de la nacre et c'était aussi du lait. Toutes les transparences de Taube dans le ciel et toutes les roseurs des roses dans la lumière, la danseuse les avait dans les fossettes de ses joues, aux lobes de ses oreilles, aux ailes de .ses narines, au creux velouté de sa gorge, au bout des ongles de ses doigts. Elle semblait ainsi une grande rose vivante en perpétuelle alarme d'un souffle de brise ou d'un papillon. Cette roseur délicieuse d'une chair, on eût dit, toujours en émoi était un trouble en même temps qu'un charme. Blonde avec cela d'un blond doré et solide, la bouche puérile et le nez délicat, Lili Reyman était une des plus jolies filles de Vienne et la plus chère aussi, puisque Bleskerer était Fon éditeur ; au demeurant la plus char-
raaate créature^ amusante, amusée d'un rien, heureuse de vivre, gaie et saine et mise en joie, depuis dix jours, par l'imprévue rencontre de Reperce dans la petite ville d'eaux, ravie aussi du faux air de Restauration allemande de ce petit restaurant de montagne, en pleine forêt. de pins, comme celles de son pays..
Bleskerer etLili y venaient déjeuner presque tous les jours. Ils y allaient à pied par le parc et revenaient par la montagne et Reperce était leur invité ou leur hôte tour à tour. Bleskerer, arthritique attristé et morose, redoutait l'ennui pour son amie; et la rencontre de Reperce, qui distrayait la jeune femme, était une aubaine pour eux deux.
11 intervenait en faveur du poète. « Voyons, Lill, ne tourmente pas ainsi Reperce. — Mais je le complimente sur sa mine. — Encore si vous Tattribuiez à TefiFet des eaux, mais à madame Monpalou ! — Soit, les eaux d'ici sent souveraines. — Souveraines? — Voyez ce qu'elles ont fait de moi en dix jours. — A moi elles réussissent moins. » Le banquier avait en effet triste figure. Jaune, le blanc de l'œil troublé de bile, tout l'or des agios et des banques infiltré, en eut dit, sous la peau. « Mais aussi vous venez ici avec une jolie femme. Calme plat aux eaux. Moi, je suis venu seul. — C'est elle qui a voulu venir, objectait le Bavarois, je voulais la laisser à Vienne. »
Roperce avait uq mouvement de stupeur :
« Mais oui, c'est moi qui ai tenu à venir. Je ne veux pas qu'on me le prenne », et la jolie fille avançait au bout de ses lèvres un bout de langue pointue comme un piment; la fraîcheur de sa bouche éblouissait. « Et puis, ici, vous tous avez retrouvé de la famille... Otto lui aurait été seul. Qu'est-ce qui l'aurait soigné , s'il était tombé malade? — Ah, ma famille, non! Si vous appelez ces gens-là ma famille. Nous ne sommes pas des ducs, mais nous ne sommes pas des bœufs. Tenez, je deviens commun. — Tu l'exaspères ! insistait le banquier.
La danseuse avait une moue d'enfant. «Voyons, parlez-moi encore de madame Monpalou. Je vous trouve un peu sévère pour elle, qu'avez-vous à lui reprocher à madame Monpalou?.. Et Roperce énervé. « Mais tout, son physique, son caractère, ce caractère odieux, impérieux qui veut tout primer, opprimer, régenter, à ses pieds, ce besoin de tyranniser tout autour d'elle, qui la fait entrer dans ma vie et me prive ce soir du plaisir de diner avec vous... Ahl vous ne la connaissez pas, mais elle a domestiqué tous les siens. Mais son mari, ses filles ot ses gendres... ses filles, toutes mariées qu'elles soient, elle les tient encore en tutelle, parole, elles la consultent encore pour le choix de leurs robes et de leurs chapeaux. Elle est la terreur de ses gendres, elle décrète elle-même le nombre des enfants qu'ils doivent
avoir... quant à son mari, elle lui fait lacer ses bottines. — Non. — Si, tout sénateur qu'il est, au propre et au figuré ; eh bien, tout cela ce despotisme inutile, cette manie d'embêter, de tracasser les gens et les bêtes^ son mécontentement de tout et son énorme contentement d'ellemême^ son importance béate et son hypertrophie de vanité, sa manie de citer à tout bout de champ ses diamants, son personnel et ses rentes, son agenouillement domestiqué devant tout ce qui est riche, en place, ou influent, sa basse courtisanerie du succès, la nullité de sa conversation et le vide de sa pensée, je lui pardonnerai tout si elle n'était que méchante; mais elle est malveillante, comprenez-vous ce mot. Malveillante! La méchanceté a parfois un motif, c'est un dépit qui se venge, une rancune qui s'assouvit, c'est aussi parfois de la nervosité. La méchanceté s'exerce sur une maladresse ou sur un ridicule, mais la malveillance, ce parti pris de tout blâmer, de tout suspecter et de tout dénigrer, la malveillance qui veut que toutes les jolies femmes soient des filles et tous les pauvres des coquins ! Ne m'avez- vous pas dit qu'elle vous toisait 4 la promenade? »
— « Oh moi, j'ai des robes de chez] Doucet et des perles. Toutes les femmes ont pour moi ces yeux-là. — Soit I Madame Monpalou n'est donc pas méchante, elle est même plutôt bonne, mais elle est malveillante. Elle a l'amour
du beau, mais du beau cossu, du massif et du solide, mais elle a l'horreur de la beauté. La grâce, la vôtre, Texaspèro, et l'ëlégauce, celle de vos gestes, Thorripile ; et mon opinion, la voulez -vous, c'est une femme qu'on a envie d'étrangler. » La danseuse s'était accoudée pour mieux écouler la tirade, elle suivait les paroles de Roperce, le menton dans la main et les yeux dans le vague.
« J'aime à vous entendre I disait-elle, et un peu inconsciente : « Comme vous avez dû plaire aux femmes. — Dû est dur, j> et le poète se cabrait. — « Ohl pardon, je l'ai dit sans méchanceté. — C'est bien {)is, je le regrette. »
La danseuse était devenue toute rouge. « Je vous assure qu'on n'a pas besoin de plaire pour être aimé. Le désir et l'amour, c'est tout autre chose, ainsi j'aime beaucoup Bleskerer et je ne l'ai jamais désiré. — A merveille, faisait le banquier en se versant un verre de flne Champagne, c'est ce qu'on appelle réparer une gaffe. Je crois que tues un peu grise, Lili, » et, s'adressant à Roperce : Excusez-là, nous manions mal votre langue, nous autres étrangers. »
— « Mais madame parle comme un livre et si net et si juste. — Ne vous moquez pas, balbutiait Lili ; et toi, ton régime, disait-elle à Bleskerer et par contenance elle avalait la fine Champagne du banquier. — « Soit, je demanderai du kirsch. »
Il y eut un silence.
Roperce était retombé dans sa contemplation.
Celte jolie fille toute rose dans sa capeline de dentelle blanche l'hypnotisait par l'éclat de son teint et de ses yeux. Le fait est que la douceur de ses larges prunelles violettes et l'humidité de ses lèvres et de ses dents étaient dans Torabre verte singulièrement éclairantes. Avec des gestes menus elle picorait des framboises au sucre et, sous ses longs cils baissés, regardait Bleskerer à la dérobi'e. Souple avec cela, comme une anguille, dans sa robe de batiste toute nuancée de rose à la place des épaules et sur les bras; des aiguës et des perles en lueurs molles autour de son cou, elle semblait une vraie fée des Vosges, que deux touristes auraient capturée dans les bois.
Le poète la regardait toujours. « Parisienne, C3tte madame Monpalou? demandait le banquier. — Oui, mais si peu, elle habite Gennevilliers. — Gennevilliers? — Oui, près de Pantin, le mari y a ses usines. — Comment! il est usinier? — Oui, une grosse, très grosse fortune et c'est lui qui Pavait. 11 ne l'a même pas épousée pour sa dot, et pis, je suis sûr qi'il ne l'a jamais trompée. » Et s'apcrcevant tout à coup de l'impolitesse de cette conversation, arrachée mot par mot à son admiration en extase. « Pardon de ma distraction, cher ami, mais plus je regarde madame, plus ma
rancune grossit contre cette grotesque. Je songe que, ce soir, vous m'aviez invité à diner (et débitant sa phrase, comme une fable qu'on récite) madame Monpalou, oui Parisienne, mais si peu I Madame, qui est Viennoise, Test cent fois plus. Parisienne. — Comment moi? — Parfaitement, vous étrangère, vous êtes Parisienne avec quelque chose de plus, tandis que née à Paris, madame Monpalou est province avec quelque chose en moins. — Vous êtes un charmeur, monsieur de Reperce, » et elle lui tendait ses doigts et ses bagues. Le poète les retenait longtemps sous ses lèvres. — « Ne les mangez pas» et quand elle eût retiré sa main : « Ce n'est pas votre méchanceté que je récompense, c'est l'émotion que vous venez de me donner. Oui.
Pendant que vous vous acharniez si drôlement sur madame Monpalou ; savez-vous à qui je pensais?... à maman, oui, à ma mère à moi. C'est son portrait même que vous faisiez. Maman, c'est toutà fait une madame Monpalou devienne, insupportable, autoritaire, tatillonne, fureteuse, curieuse et tyrannique, au demeurant excellente femme et nous l'adorons, mes trois sœurs et moi; car nous sommes quatre filles comme mesdemoiselles Monpalou. En vous écoutant je croyais vivre mon enfance — et la danseuse éclatait de rire; c'est drôle, mais c'est ainsi. — Et vos trois sœurs, suis-je indiscret devons demander? insinuait Reperce. — Ont fait comme moi. Elles ont
mal touroé. Nous sommes toutes les quatre danseuses, vous voyez que l'éducation n'empêche rien,* mais mon frère, lui, est très honnête, il est employé de chemin de fer et est marié. Mabellesœur est charmante, elle nous voit. J'ai des petits neveux que j'adore, maman aussi est très bonne, elle nous reçoit à sa fête, à Pâques et au nouvel an, le Jour des Morts, nous allons avec elle au cimetière. Mes sœurs et moi, nous lui faisons une rente. »
— « C'est admirable, éclatait Reperce enthousiasmé. Vous êtes une perle fine dans de la rosée I et dire que je vais dîner avec madame Monpalou ce soir... à Thôtel des Trois-Fontaines. Non, je ne m'en consolerai jamais. — Ne pleurez pas (l'avance, il sera peut-être très gai, ce dîner!
— Je n'en crois rien. — Et vous vous tordrez demain en nous racontant d'étonnantes histoires. On raconte toujours des histoires à table d'hôte.
— Ah I mais nous ne mangeons pas à table d'hôte.
— Tant pis, c'eût été bien plus amusant. On débite là toujours des choses extraordinaires sur le traitement et la douche « horizontale ». — Ilalte-là, je connais le répertoire, je suis venu l'été dernier à Plombières. L'histoire de la dame qui a perdu sa canule dans les cabines des hommes, et celle du monsieur qui a oublié la sienne dans ui^e cabine de dame et d'un; et puis Taventure de la baronne hongroise qui, le premier jour de sa douche horizontale, vida le réservoir et
engloutît dix litres d'an seul trait. — Ah vous la connaissez! — Si je conna,is la légende de la baronne de Toutiva, et puis les histoires sur les médecins, les assassins, comme on les appelle ici, (chacun a la sienne) et le surnom de chacun d'eux ! le docteur Microbe, le docteur Bleu, le docteur Noir, le docteur Gygès qui perd ses bagues dans la baignoire de ses clientes. . . épargnez-moi. -— Vous êtes buté. Eh bien, vous verrez là votre sous-préfète, la jolie dame qui vous suit pas à pas dans le parc. — Quelle absurdité ! et puis elle n'est, pas jolie, elle est plutôt laide. — Mais si élégante! — Moins que vous. — Elle n'est pas l'amie d'un banquier. — Et n'a rien pour l'êlre. — Bah ! vous flirterez ensemble. Vous verrez aussi la demoiselle de la poste, celle qui vous écrit des lettres si attendrissantes. Elle ne vous émeut pas, celle-là, vous êtes sans pitié... ah monsieur de Reperce, vous pouvez vous vanter d'être un liomme aimé! — Moquez-vous de moi, moquez-vous. — Moi! Je vous assure, j'ai de la sympathie pour l'épistolière, elle ne vous a pas écrit depuis hier. Une lettre par jour, n'est-ce pas? — Oui, elle a beaucoup de temps à perdre. — Les journées sont longues. — Vous l'avez dit, soyez heureuse » et fouillant dans la poche intérieure de sa jaquette, le romancier tendait une lettre à la danseuse.
La jeune femme s'en emparait, la dépliait fîivreusemcnt et la parcourait des yeux. « Mais
je trouve cela très bien, faisait Lili Reyman. Voyez. La fin est tout à fait charmante. Ecoutez donc, Otto ; « Je vous sais malade et je fais brûler pour vous des cierges à la chapelle de Saint Jose/Jiy trois chaque soir. Je sais que vous voye^ la chapelle de vos fenêtres, puisque votre appartement donne sur la montagne. Puisje espérer que vous regarder quelquefois le bois de sapins, qui vous fait face y en vous déshabillant. Le soir, si vous voye^ des lumières, voudrez-vous songer que parmi ces cierges allumés il en est trois qui brûlent pour vous, humbles, fervents,, ardents et solitaires comme mon pauvre amour. »
La voix de la danseuse s'était un peu altérée. « C'est absolument ridicule, disait Roperce impatienté. — Je ne trouve pas, répondait Lili Reyman, j'en fais brûler trois aussi pour vous tous les jours mon ami » et elle se tournait vers Bleskerer. — Merci, Lili, répondait le banquier très ému. Mais vous oubliez que je suis juif. Vos cierges brûlent en pure perte. — Quel blasphème! s'indignait la danseuse, vous prêtez à la Providence une âme d'inquisiteur. 11 n'y a que la pitié des hommes qui choisit, celle de Dieu ne choisit pas. » — Allons, ne nous attendrissons pas, disait d'une voix nerveuse Henri de Roperce, visiblement attendri.
Ils se levaient et regagnaient Plombières par
le chemin de la moatagae ; il était près de quatre heures.
A la même heure, madame Monpalou^ installée dans le ^salon de l'hôtel^ écrivait à sa fille Amélie, comtesse Resmond :
« Je triomphe^ Reperce a mis les pouces, nous Tavons à dîner ici ce soir.
D Ta mère. i>
Avant le combat.
c( Mademoiselle Isabelle Verduret, rue des BarHllettes,
y> Montluçon.
» Je vous écris dans la joie, dans rexaltalion et le ravissement d'un désir exaucé, du plus cher de mes vœux enfin réalisé, l'âme épanouie ; oui, je marche vivante en mon rêve étoile, comme eût écrit le grand poète.
» Je dîne ce soir avec M. Henri de Reperce.
» Vous savez qu'il est à Plombières. Il y est arrivé, il y a dix jours, oui. Lui, le grand homme, l'auteur d'Oriande, du Jardin des Délices et de cette Ile maudite, qui nous a fait
verser tant de larmes durant nos longues soirées d'hiver.
Les yeux aigus de tes désirs, Les yeux noyés de nos plaisirs, Les mornes yeux de tes souffrances, Les grands yeux de tes espérances, Les yeux vides de tes effrois, Tes yeux lointains ardents et froids, Tes yeux de chair et tes yeux d'âme, Vibrent en moi comme deux lames.
» Oui, le poêle des Yeux est ici et je connais enQa ses yeux; je les ai vus. Ils sont couleur d'agate et longcillés do noir. Ah ! si Ton m'avait dit un jour que je connaîtrais l'auteur du Jardin des Délices ! Gela est pourtant^ ma chère Isabelle. J'ai mieux fait que le voir, je l'ai suivi et, je lui ai parlé. Je n'y tenais plus^ votre timide amie a osé cela. Je Tai abordé à la poste et une sorte de vertige me prenant, je lui ai adressé la parole et je lui ai avoué mon admiration et je crois même un peu mon amour, l'amour exalté, platonique, idéal, que nous lui avons voué, cette mystique tendresse que nous deux seules ressentons pour lui. Je ne me reconnaissais plus, ce n'était plus moi^ j'étais comme ivre.
» Le grand homme a paru surpris et m'a regardée, il m'a semblé, avec pitié. Il a dû me prendre pour une folle, je l'étais devenue en ef-
felf et puis, le sang-froid m'est revenu, j'ai eu honte et je me suis enfuie comme une voleuse; du reste, tout cela, je vous Tai déjà dit.
» Depuis je ne l'ai pas revu, je n'ai plus osé me retrouver sur son passage, mais, je lui ai écrit... Il ne m'a jamais répondu. Il doit recevoir tant de lettres. Nous autres Imaginatives, nous sommes si folles et notre nombre est légion, et voilà que, ce soir, je dîne avec lui. Ah! ce que le cœur me bat.
» Ce sont les Monpalou, ce sénateur et sa femme descendus à mon hôlel qui l'ont à leur table; leur fille a épousé le beau- frère de M. Henri de Reperce, ils soat vaguement parents. Il y a dix jours que les Monpalou annoncent Técrivain atout l'hôtel. M. de Reperce ne paraissait pas beaucoup se soucier de les voir, car voilà dix jours qu'ils l'attendent ; mais il parait qu'il est venu à résipiscence puisque nous l'avons aux Trois-Fontaines, ce soir. Dans quel émoi je suis, ô ma bonne Isabelle, vous le devinez sans peine, vous qui êtes un cœur! Je ne d)ne pas à sa table, mais il passe la soirée à rhôlel.S'il allait me reconnaître; mais non, estce qu'une vieille fille comme moi compte pour unhomme comme lui? C'est égal, il est des émotions trop fortes pour les âmes fragiles de femme que nous sommes.
)) Je vous embrasse comme... si c'était Lui. »
Et mademoisello Fiaeluelte sigaail :
« Votre amie de trente ans.