‹ Madame MonpalouChapitre 6 sur 6 · QUELQUES PLAGES · texte numérisé non relu

QUELQUES PLAGES

Le Camp des belles.

Paies avec des yeux brillants dans des cernes bleuâtres^ les neurasthéniques font bande à part dans le parc; le parc, quinconces, pelouses et ombrages du nouveau Casino. C*est incontestablement le groupe le plus élégant et le moins sympathique. Comment les autres baigneurs pourraîent-îls leur pardonner tant d'attitudes indolentes, tant de gestes voulus et cette exquise lassitude, on dirait, travaillée et apprise, et que rehaussent encore les chaussettes hortensia du jeune clostrophobe et les mouvantes mousselines de soie rose thé sur transparent citron malade de la frêle Parisienne atteinte de lévitation ! C'est vraiment par trop de batistes et de linons. Cette profusion de blancheurs sur

des dessous de soie ruineux offusquent la vertu des braves bourgeoises, venues dans la station pour la santé des enfants. « Ce qu'elles doivent dépenser de blanchissage 1 je ne voudrais pas . être chargée de payer leurs notes », a été le verdict sans appel de madame Barthalas^ la femme de l'adjoint au maire, dont les appréciations font loi. Madame Barthalas^ en bonne mère de famille, elle, ne porte que du molleton et des dessous en lainage des Pyrénées pour encourager l'industrie du pays.

Pauvres petites Parisiennes névropathes, envoyées là par la Faculté tremper dans l'arsenic ou le soufre des sources, le mot de madame Barthalas vous a condamnées. Votre blanchissage représente le pain de pauvres; il est vrai qu'il doit nourrir aussi les blanchisseuses, mais cela, toute cette petite ville, qui vit des bai gneurs, l'oublie. La nuance de vos rubans fait loucher toute une population dressée à reconnaître dans la tenue une opinion morale et politique; et, classé réactionnaire parce qu'élégant, le groupe des frêles neurasthéniques s'est de plus attiré cette verte réflexion de madame Garbadens, la femme du notaire, personne «néenative d'Auch», et plutôt contrefaite, mal hanchée, sinon bossue. « Ces Parisiennes, je plainggs leurs maris! »

Il ne faudrait pas croire que cette hostilité évidente attriste les jolies malades. Au con-

traire, cette aDÎmosité déclarée les excite. C'est la guerre, et chacune de leurs entrées au parc sent la poudre. Les mines effarouchées des grosses dames de Toulouse, les regards de blâme et les airs imposants, le quant-à-soi réprobateur des dames dans les vins de Bordeaux, toutes les protestations muettes d'une province érupée de dignité et de mauvais goût, toute cette ligue d'une bourgeoisie cossue et bien rentée contre la frivolité et la langueur affichée de toutes ces petites « dont on ne sait d'où )> fouette les nerfs et cambre, comme sous la douche, les tailles trop flexibles de toutesces anémiées. Leur luxe affole toute cette troupe engoncée de dames de paroisse. Elles redoublent de luxe, font assaut de toilettes, bouleversent en l'honneur de tous ces masques les monumentales malles qu'on ne devait ouvrir qu'à Luchon et à Biarritz; et pour le grand émoi de madame Barthalas et pour le grand effroi de madame Garbadens, voici que défilent sous les vieux platanes du cours et les ondoyantes robes de batiste peintes destinées aux batailles de fleurs et les écumantes sorties de bal fanfreluchées en vue de la salle de jeux et les tapageuses toilettes de corrida; tout l'arc-en-ciel des extravagances et des folies de la grande vie aux Pyrénées, ce petit trou d'Ennui-les-Eaux, en voit chatoyer les primeurs; et — qui l'eût cru? — . Ce damnable incendie de soies et de couleurs, c'est

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madame Garbadens qui l'a allumé; celte tumultueuse orgie de mâlines et de valenciennes, c'est madame Barthalas qui l'a déchaînée, comme Torage dans les montagnes déchaine les torrents.

Pâles avec des yeux brillants dans des cernes bleuâtres, les neurasthéniques font bande à part dans le parc ; il est cinq heures. Dans le kiosque de musique l'orchestre reprend cette brillante et trop fameuse variation sur Carmen, que suivra la trop connue Valse des Roses.

C'est l'heure où les montagnes, sous les jeux d'ombre et de lumière, se colorent à souhait pour le plaisir des yeux : leurs pentes apparaissent comme veloutées de mousse, d'un tendre vert-amande, et les ravins baignés de clair obscur, d'un vert-bleu de cyprès ; des blancheurs luisent sur les sommets^ où les âmes rêveuses veulent voir de la neige, et des esprits poétiques des troupeaux de vaches blanches ; caresses illusoires du crépuscule sur des roches calcaires qui s'éteignent avec le jour, et c'est une heure très sentimentale et très douce que cette agonie de la lumière sur des escarpements et des cimes, au-dessus des ombrages du parc où tournoient, avec de molles retombées d'écharpes, de langoureuses traînées de valses.

Chaussées de daim gris-cendre, gantées de suède blanc, moulées d'étoffes souples, leur maigreur affinée dans l'ombre d'immenses cha-

peaux eng'airlandés de fleurs, les frêles neurasthéniques &e détachent en silhouettes, on dirait, transparentes au pied de la montagne qu'ascensionne le parc; leurs bas soyeux font des taches claires sous les volants de leurs robes, leurs bouches, un peu touchées de fards, luisent, on dirait, sanglantes dans leur face de pâleur. Il y a là madame Suarès, la créole, si mince avec des yeux si grands, en mousseline de soie pâle, madame Suarès, la femme du banquier ; il y a là madame Hocheuse, si blanche avec des cheveux si noirs, toute écumante de linon mauve, linon mauve et entre-deux de dentelle; il y a là madame de Seihanne, elle, si rose avec des cheveux si blonds, en toile à voile couleur pervenche mais elle a des bas bouton-d'or; il y a là]a petite duchesse de Mercœur, née Pickrick, Américaine épousée, mais si Française de traditions et de cœur, et il y en a d'autres encore. Puis c'est le jeune clostrophobe aux chaussettes aujourd'hui cuivre rouge, et c'est Maurice Haynet, le fils de papa Haynet, le perceur d'isthmes, ex-élhéromane, et le marquis de Matifou, lui, bien connu sur le boulevard pour son « agoraphobie », son horreur de traverser une place (la jeune femme atteinte de lévitation, elle, n'est pas venue, c'est l'heure de sa douche) ; et ces dames causent et ces messieurs papotent, et ce sont de jolis gestes et des propos menus, des chuchotements dans les nu-

ques, des manches d'ombrelles maniés du bout des doigts, des éventails ouverts et plies d'une main brusque, des sous-entendus, des sourires aigus, des effets de chaussettes, des gants ramassés, et toute le comédie du flirt et de l'équivoque évidemment jouée pour la galerie.

Accroupies en tas, à dix mètres au-dessous du clan des nerveux, du clan détesté, du clan suspecté, du clan hystérique, les dames du pays, les dames d'Ennui-les-Eaux, les natives, comme les huîtres, surveillent, épient, envient, enragent, dénigrent et méditent des supplices et des tortures mandchoues qu'elle dédient à ces péronnelles.

C'est le groupe des mères de famille, des vertus insoupçonnées, inattaquables, des robes de soie résistante et solide, des gants nettoyés et des bottines à élastiques, le groupe irréductible où le soulier jaune ne pénètre même pas.

Le clan des névrosées les domine et de son indifférence et des dix mètres de son terreplein ; elles dominent aussi, les frêles neurasthéniques, de toute la délicatesse de leurs robes de nuances atténuées et de toute la lassitude de leurs gestes voulus... Les autres I EUes^ ne paraissent même pas en soupçonner l'existence, elles les ignorent totalement. Les gros yeux braqués sur elles ! Elles ne les voient même pas.

— Alors, vous n'allez pas à ce bal?

— A un bal de Casino 1 sans chapeau ? Jamais I Si je me voyais eh cheveux dans une salle ailleurs qu'à Paris, je me croirais nue...

— Vous perdez !

— Non!

— Parfaitement, je puis vous en parler, moi qui les connais; vous manquez quelques entrées de masques?

— On m'a dit qu'au dernier bal, il y avait eu un certain « Pas de quatre »...

— Un Hermann-Paul, un inoubliable souvenir.

— Tiens, le jeune de Madapolam.

— Qui appelez- vous ainsi?

— Mais, le jeune Reneclaud! ils ne sont nobles que Tété, ils prennent la particule du 15 juin au 15 octobre, pour la saison ; l'hiver, ils reviennent Reneclaud tout court pour la clientèle. V^ous riez? L'exacte vérité; aussi les aije appelés de Madopalam, chemises de coton, vêtements d'été, noblesse de saison chaude.

— Tiens, M. de Nethisy,

— Madame de Nethisy a de Tallure. Elle parait du monde.

— Distinction de théâtre! Elle y a été.

— Non.

— Si, a joué Topérette à Bordeaux, en 1865.

— A été légère?

— Je Pai oublié^ ça n'est pas de mon temps !

— On la dit très sévère pour les autres femmes 1

— C'est qu'elle sait le prix de la vertu. C'est une femme d'expérieuce. »

Dans le kiosque les musiciens, qui viennent d'achever la Marche de Chopin, réunissent leurs instruments : boites à violon^ écrins de flûte. C'est le moment du départ. Les montagnes se sont éteintes, leurs formes se découpent en violet noir sur un ciel de turquoise, de turquoise malade comme l'âme alanguie et trop fine des Parisiennes névropathes.

Le groupe cossu et indigène des mères de famille et des dames de paroisse s'est levé. C*est une sortie brusque et presque furibonde : un blâme.

Le clan des robes écumantos et des dentelles mousseuses, lui, ne s'en va pas encore. 11 s'attarde dans la fraîcheur du parc, insouciant des rhumatismes, tout à la délicieuse jouissance de cette volupté aiguë des âmes d'élite: l'impopularité.

Pâles avec des yeux brillants dans des cernes bleuâtres, les neurasthéniques font bande à part dans le parc.

Le Camp des laides.

— Et le mari ne revient que le samedi ; qu'est-ce qu'elle peut bien faire toute la semaine?... Moi, on m'aassuré qu'elle était entreteaue.. — Elle est juive, vous savez ? — Non l — Et dreyfusarde!... Mais, elle va à l'église. — Pour frayer avec les catholiques I — C'est comme la duchesse, son père était négrier. — Vrai? — Mais, oui, elle n'est pas Française.

C'est une Américaine, tous ces gens-là sont des pirates ! le duc était à la côte, il s'est redoré. — La noblesse d'aujourd'hui... — Tout s'en va, madame. — C'est comme cette petite madame Siaibaldi. Des Levantins, chère madame. Cela vient de Beyrouth, et combien de faillites entretiennent ce luxe. Cette petite femme-là est

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vêtue des larmes des gens que les siens ont ruinés, c'est une demoiselle Àlfarida... c'est tout dire; ils trichent tous au jeu. D'ailleurs elle ne quitte pas les petits chevaux : Bon sang ne peut mentir! »

AÎQsi mord, bave et bavarde, le camp des laides.

Installées auprès de la buvette, ces dames sont là, dès la première heure, avec leurs marmailles, enfants armés de pelles et de seaux et déjà animés contre le sable des allées de la férocité meurtrière, qu'ont pour les élégances du lieu leurs terribles mesdames mères.

Ont-elles pris à tâche de troubler la digestion des verres d'eau et de compromettre la cure des jolies malades de la station? Mystère! mais il n'en est pas moins évident qu'elles sont le groupe intransigeant et hostile.

Dames de Dijon, de Laon,de Tournay, d'Yvetot ou de Rouen, où les rentes bien assises s'affirment par des dehors résistants et des bas de nuance sombre, elles représentent l'inébranlable province ; parfois des messieurs prêtres viennent, précautionneux, rôder auprès du groupe. Happés immédiatement au passage, ils sont accueillis, j'allais dire levés, avec des re gards entendus et des sourires confidentiels; une sœur de charité égare là aussi, parfois, la blancheur de sa cornette^ mais c'est aux soutanes surtout que ces dames font fête : <x Monsieur

Tabbé, venez. On va vous faire une petite place, est-ce vous ou monsieur le chanoine qui ferez ralloculion de dimanche? L'autre soir, au salut, M. Tabbé Lesrud a bien parlé. Quel dommage qu'il nous ait quittées sitôt! Avez- vous de ses nouvelles? Est-il content de sa cure? Il avait Pair bien fatigué ! »

Et ce sont des marques d'intérêt apitoyé, tout un étalage d'âmes compatissantes en quête de la santé des bons pères et de l'estomac des chers messieurs curés I

Ames austères et pieuses, personnes bien pensanteSy racornies de privations et séchées de vertu (rien ne constipe comme Tabstinence), l'air plutôt empêché de poules en mal do pondre, et dont voici, soit à la buvette, soit au kiosque de musique, le train de conversation ordinaire : a Avez- vous obtenu ce matin? — Moi, pas encore, et vous? — Ohl moi, les eaux me font un effet I Trois fois depuis hier soir! — Ohl moi, seulement une fois, vous pouvez être fière.— Et cette pauvre madame de Ghampelos qui n'en a pas eu une depuis trois jours I »

Voici pour le clan des dyspepsiques I

Le clan da l'entérite a plus d'élégances. Là, les costumes de piqué blanc, les robes de molle batiste, les souliers depeaude daim, les dessous de soie bruissante, les peaux trop transparentes, les jolies lassitudes, la science des attitudes, les yeux de langueur et les longs abandons.

a Douche ascendante, ou douche de Tivoli ?

— Douche sous- marine. Une caresse; celte petite pluie d*eau très chaude ondoyant dans l'eau du bain. — Combien de degrés? — Quarante-cinq.

— Moi, ma douche ascendante, quarante. — Pas assez chaude, allez jusqu'à cinquante. Vous la prenez couchée? — Naturellement, toujours couchée. — Cette pauvre madame B... qui, l'autre jour, en a absorbé six litres. — Six litres 1 mais c'est l'hydropisie! — Bah! elle en avale bien d'autres, c'est Madame de Toutyva, »

Et ainsi va le monde. Par le vide des longues journées on vague et l'on vient dans le parc; on stationne aux étalages de la rue principale ; bois sculpté, cannes du pays, verreries de Galet, on s'attarde chez le joaillier, on muse et l'on bavarde chez le libraire,.. Autour du kiosque, devant le Casino, des groupes s'installent, des papotages s'instrumentent, on dévisage les nouveaux venus. « A quel hôtel sont-ils descendus, pour qui viennent-ils I Pour monsieur ou pour madame? » Des paris s'engagent. Tune tient pour madame, l'autre pour monsieur...

Douche Tivoli ou douche ascendante? » Il y aurait bien les excursions : forêt d'Hérival, ballon d'Alsace, etc. Mais trois jours sur quatre il pleut; les routes sont détrempées, et puis comment accorder les excursions avec les heures de la douche et du bain; enfin la plupart des docleurs redoutent pour leurs malades les cahots de

la voiture. Il ne reste donc comme distraction un peu efficace que l'heure du courrier, trois fois par jour; les journaux du soir arrivent le matin, les journaux du matin à six heures du soir; douze heures de retard, une demi-journée de perdue, mais la correspondance est là, ressource suprême, les lettres des amis demeurés à Paris ou détenus en d'autres villes d'eaux, et l'ennui d'autrui vous console du vôtre et de tout.

Le Casino.

Le front obstinément collé aux vitres ruisselantes, ils regardent la mer remueuse et grise foncer et s'assombrir sous le grain des ondées; elle est toute striée d'écume au loin, et, dans le jardinet roussi de la. villa, les peupliers ployés par la bourrasque tordent éperdument leurs cimes luisantes... et les deux courriers n'ont rien apporté aujourd'hui, pas une lettre pour madame, rien que les journaux sous leurs bandes d'abonnement, le Gil Blas et le Gaulois.

C'est tout à fait gai.

Oh ! le spleen des bords de la mer entrevue sous la pluie, les pluies torrentielles d'équînoxe qui chassent][sans discontinuer, les pluies

qui noient le large et l'horizon d'une uniforme couleur d'écaillé d'huître, détrempent la poussière des chemins en boue grasse et font dévaler en rigoles d'eau sale l'argile des falaises et de leurs raidillons.

C'est bien la fin de la saison!

Encore trois jours de ce temps — depuis huit jours que cela dure — les hôtels seront vides et le pays désert... et ils ont loué jusqu'à la mi-octobre, séduits, emballés par la situation exceptionnelle de ce chalet perché à mi-falaise devant le plus splendide horizon... quand il fait beau... Il est vrai qu'à leurs pieds ils ont le Casino, c'est-à-dire la maison toujours chantante, toujours dansante et toujours sursautante. Depuis deux mois ils en subissent à toute heure de jour et de nuit et les échos de fêtes et les hoquets de valses.

a Viens avec moi célébrer le printemps...

Viens, Poupoule, viens!.., »

Et il pleut à verse, et dans le port tous les bateaux pêcheurs réfugiés, comme autant de goélands devant la tempête, dansent au ras des quais, secoués par la houle, et il n'y aura pas de poisson au marché de demain. Or, monsieur l'adore, le poisson. C'est même un des gros motifs qui ont pesé sur son choix d'une plage pour y passer la saison.

Toutes les joies... et que faire le long des jours ?

Aller se faire tremper à rextrémité des jetées où la mer donne assaut, furibonde, écuraante, ou bien rouler avec les rares propriétaires des yachts, en ce moment à Vancre, les bouges à matelots, les cabarets enfumés et puant la marée du vieux port.

« Viens-tu faire un tour de jetée, Lolotte, la mer est superbe ? » Mais Lololte déclare qu'elle a assez des smalas d'Anglais touristes des agences. Depuis deux mois qu'elle assiste tous les soirs à leurs valses hygiéniques dans les salons du Casino, elle a pris en horreur leurs sourires à longues dents, leurs nez droits et trop courts et leur fade odeur d'eau phéniquée et de gultapercha. C'est son cauchemar, cette tribu d'insulaires caoutchoutés. Si le cœur lui en dit, qu'il aille sur la jetée. Elle les a trop vues, les otaries de Loak. La jetée! Ils n'en démarrent pas.

Monsieur sait bien qu'au cabaret des Trois Pilotes il retrouverait Paumier, le propriétaire du Neptune^ et les deux Leloir de la villa des Mouettes, taillant leur petit bac. C'est leur heure, mais, vraiment, aller se décrocher le peu de cœur qui vous reste dans le barège des consommations atroces dont les Trois Pilotes ont le monopole, non, monsieur n'en a plus le courage; et puis le beau plaisir d'aller mariner là, les coudes enfoncés dans le cambouis des tables, et d'y respirer l'inexprimable atmosphère de

piôpre d'évier, de caporal, de saumure et de trois-six d'uae buvette de pêcheurs, la douce joie d'y tripoter des cartes grasses en entendant des vieux loups de la côte déplorer ce temps de chien et qu'y n'y a pus de pesson, entre deux bolées de cidre, un pousse-café et un gloria.

Plaisir d'âmes simples et élude de mœurs I monsieur la connaît et on ne l'y reprend plus.

Reste le Casino !

Jusqu'au 30 septembre, jeu des petits chevaux.

Bains de mer froids et chauds.,, (froids ou chauds, on demeure toujours dix minutes à grelotter en attendant son linge... la baigneuse a toujours oublié, ça ne rate pas).

Tous les soirs, soirées dansantes, madame Charles tiendra le piano.

Madame Charles, s'il pouvait la tenir dans un coin, celle-là I

Le Casino! et sa pensée exacerbée en évoque toutes les hideurs.

Le Casino, sa galerie de bois peinte ouverte à toutes les bourrasques, son salon des dames uniquement hanté de petites filles et de nourrices, sa terrasse en tamaris grillés par le vent d'Ouest, et ses affreux baigneurs économiques : familles des environs ou des petites villes du département, petits boutiquiers du cru ou magistrature dévole de l'arrondissement; redingotes et bérets, espadrilles et gilets blancs,

le père et la maman poussant devant eux leur poussinée et les longues stations des ménages à enfants, le long des journées, autour des petits chevaux et leurs délibérations sur le cheval à prendre (la bonne elle-même est consultée) et, le choix arrêté : « Donnez un billet à un franc. » C'est Didi, le petit dernier, qui est chargé de prendre le ticket dans la fatale sébile... La main do Tinnocence, ça portera bonheur.

Le Casino et son directeur obséquieux, arlequinant et plaisantin; le Casino et sa directrice maussade, grosse masse affalée dans le cabinet directorial et préposée au guichet des peignoirs et des bains, la directrice et sa tristesse haineuse de commerçante qui pressent la faillite, et, sous] son regard morose, le va-et-vient en caoutchouc des rares abonnés se hâtant vers le salon de lecture.

Le salon de lecture où Tarlequinant directeur vient d'être signalé, les feuilles à la main, et il irait là, lui, monsieur?... Non, jamais.

Le salon de lecture 1 autre lieu de géhenne, refuge ordinaire de vieilles dames à catharre et de messieurs rasés et chauves (lunettes bleues sur faces blêmes et souliers lacés sur bas de laine gris), graves lecteurs des Débats et du TempSy échoués là par désœuvrance et faisant sécher leurs toutous trempés d'eau et leurs vieux parapluies dans les coins! Les Casinos, les Ca-

sinosl ces readez-vous d'imbéciles qui s'ennuieat. Ohl les plages bourgeoises ! ô détresse opprimante des jours de pluie aux bains de mer 1

Et, machinalement, il y descend quand même vers ce Casino, le col de son caoutchouc relevé et son large béret rabattu sur le front contre l'ondée battante. Il y descend malgré la boue du chemin et le sol détrempé, quitte à se rompre le cou, car Dieu sait s'il est glissant, aujourd'hui, le raidillon des falaises, et le voilà maintenant sur la plage, jirpentant fiévreusement les planches, les planches solitaires devant leur rangée de cabines désertes, les planches où la pluie qui tombe crépite et résonne comme un tambourinement de doigts. Les maîtres baigneurs ont même abandonné leur poste. Ils sont sûrement au café de l'établissement à se faire offrir quelques grogs par quelqueabonné désœuvré comme lui. 11 n'aura même pas la ressource de leurs réflexions finaudes et de leur demi-patois; quelqu'un lui a pris ses baigneurs.

Sur la terrasse, personne. Personne sur la plage, et, devant lui, la mer remueuse etgrise, et, derrière lui, les falaises et la ville noyées de vapeurs.

Et monsieur songe au suicide.

Tout à coup, dans un renfoncement, une silhouette d'homme en mac-farlane sous un pa«

rapluie à baleines rompues, quelqu'un... enfin, et ce quelqu'un, accoté contre une cabine ouverte, parle à des gens qu'on ne voit pas et qu'on devine assis à l'abri, dans le fond.

Et , sournoisement , monsieur (faut-il qu'il s^ennuiel), se glisse derrière les cabines et, l'oreille tendue, cherche à surprendre l'entretien.

Le parapluie à baleines rompues. — On vous verra, ce soir?... Vous me donnerez bien une valse, une valse et une polka?...

Une voix,— Comment 1 ce soir, par ce tempslà! Sortirons-nous, maman?

Une voix grave. — Oui, mademoiselle, ce soir on danse.

Vautre voix, — On danse? Alors, très volontiers, monsieur.

Le parapluie. — Alors, j'inscris deux polkas et trois valses.

La plus jeune voix. — Ohl vous abusez.

Le parapluie. — Mademoiselle, voyons, soyez gentille.

La jeune voix, un peubaissée, — Soit, mais vous ferez danser un quadrille à maman. »

Et monsieur s'esquive, le dos rond sous l'averso, mais toute la face illuminée. Il rapporte un potin dont lui et sa femme s'entretiendront pendant tout le dîner. Mademoiselle Tiquetin, la fille du marchand de nouveautés de la Grande Place, a un flirt établi avec M. Bellot, Anthème

Bellot, le fils du percepteur, les deux jeunes gens sont en coquetterie suivie, et la mère Tiquetin laisse faire. Y aurait-il donc un mariage sous roche?

Cette mère Tiquetin est si bétel le fils Bellot compromettra la petite et la plantera là; le fils d'un percepteur n'épouse pas une demoiselle dans les draps : « Elle^est pourtant jolie », hasarde monsieur, mais ce qu'il est rabroué par madame : « Jolie! mais sa peau farine et ses sourcils sont faits au crayon. Une taille peutêtre! et encore! Tu ne la regarderais pas à Paris. »

Madame et Monsieur n'en descendront pas moins ce soir au Casino. Malgré les casse-cou du raidillon, la nuit noire et la pluie battante, ils assisteront à la soirée dansante. Malgré leur horreur pour madame Charles et les polkas de son piano, ils seront à huit heures dans le salon des dames, où l'on danse en famille, car, madame et monsieur ont maintenant une intrigue et un but dans leur vie. Une curiosité les anime, un désir de savoir les soutient : le fils Bellot épousora-t-il mademoiselle Tiquetin?

Le Régiment qui passe.

Ce malin, la petite ville s'est éveillée dans une rumeur. Deux escadrons de cavalerie, retour des grandes manœuvres, y sont arrivés dès Taube, presque en même temps que les chevriers de la montagne et les paysannes de la vallée avec leurs bourricots chargés de fagotins et de bouteilles de lait ; depuis la veille les employés de la Mairie libellaient des billets de logements, et c'était vers le cabinet du maire des allées et veaues de bons bourgeois processionnant pour obtenir un militaire, tous les hôtels sont pleins en ce moment à Asté-les-Eaux, et dans les Pyrénées on est encore assez nationaliste pour se préoccuper du bien-être à l'étape du soldat et de Tofficier.

. Ilssoat doncarrivés aupelitjour et assez frais, ayant chevauché toute la nuit. Les bêles une fois à l'écurie, les hommes à l'astiquage du harnachement et du fourniment, les officiers ont déployé les tubs de caoutchouc, et maintenant sanglés dans le dolman bleu ciel, pantalonnés de coutil blanc, la molette des éperons brillante, brillante la pointe des moustaches floconneuses ou effilées, ils font les cent pas sous les platanes du Cours. Une foule curieuse s'y entasse, échouée là sur les bancs, toute une population en veste de cadi et en grand béret sombre sortie plus tôt de l'atelier pour voir de près les militaires... ; et les grisetles de se pousser du coude et de rire aux éclats (le rire effronté, perlô et forcé des filles qu'on chatouille), quand, sur la large chaussée du mail, leur promenade par groupes de trois ou quatre apprenties croise et dévisage un dolman couleur ciel. On a le sang chaud dans le Midi, la nature prompte à rire; et depuis six heures, c'est dans la petite ville ëmoustillée un air de fête, une odeur d'émeute et dans tous les yeux du désir et de la joie, qui font aux femmes des regards plus vifs et les joues plus roses.

Dès six heures, les servantes, si lentes à se décider à se traîner au marché, étaient accorles sur les seuils, l'anse du panier au bras et pimpantes comme pour la danse> et toutes les boutiquières sur le pas de leur porte, il y a parfois

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de si jolis ordonaancest Et puis l'oa peut rencontrer un « pays » en tout bien tout lionneur. Causer du village et des parents ensemble, M. le curé ne le défend pas. Mieux, des dévotes du baut quartier, des cbattemites du clan des dames en deuil, dont les grands voiles noirs semblent envelopper un éternel veuvage, après la messe basse de six heures et demie, au lieu de rentrer vite au logis, ont été musarder sous les platanes, concevez-vous cela! sous les platanes du Cours et sous prétexte de quelles emplettes I Les deux demoiselles Bégand, deux vieilles filles incoercibles, ont été vues rôdant autour du Grand Hôtel, Thôtel Manoury où sont descendus presque tous les officiers (un départ de touristes allemands avait laissé dix chambres libres la veille). Une chance pour Thôtel Manoury, avoir ces jeunes gens de la noblesse, et qui vont en f.iire de la dépense! <c De la noblesse, oui, madame, presque tous sont titrés, on me l'a dit à la fontaine, on Ta su par la cuisinière de madame de Miriman-Lespare, qui le tient du valet de chambre de M. de Boccané-Moussac, les Boccané-Moussac de Casteinaudary, qui viennent passer tous les étés à Asté, et connaissent sur le bout du doigt toute la noblesse de France et du Midi. Dès neuf heures, M. de Boccané était à Phôtel pour vérifier les noms et contrôler les listes. »

A la nouvelle de l'arrivée ici d'un régiment.

M. Bachelly, le directeur du casino, qui ne perd janiais la carle^ n'a-t-ilpas eu l'idée d'offrir aux officiers une représentation suivie d'un bal : le^ « Maîtrede Chapelle » et le « Piano de Berthe», avec orangeades au buffet et lanternes vénitiennes dans le parc, tout un tralala en l'honneur de l'armée, cette vaillante armée française qu'on ne saurait trop bien accueillir et acclamer au moment des départs pour la Chine et au lendemain du désastre du «Farfadet»... Ces braves matelots des torpilleurs! Quel malheur que Astéles-Eaux ne soit pas un port de mer, ces héroïques marins ! C'est à eux qu'on en aurait fait un accuçil, si Asté avait été une de leurs étapes au retour de Rizerie et de Toulon 1 Arcachon n'aurait eu qu'à se bien tenir, les fêtes du 4 août n'auraient été que de la Saint-Jean auprès de celle que M. Bachelly aurait su perpétrer en l'honneur de la flotte, mais Asté a la montagne et n*a pas l'Océan. On ne saurait tout avoir.

Un bal a donc élé décidé et les invitations lancées aux officiers des deux escadrons avec l'assentiment du maire; mais encore fallait-il que l'on sût dans la société dans quel bras valseraient ces demoiselles I On ne se commet pas avec le premier venu parce qu'il porte l'uniforme I On est Française, mais avant on eât monarchiste et, comme mademoiselle de Crault le déclarait encore, au dernier bal des pauvres, à ce vieux

M. de Craibondy : « Inutile de me présenter des danseurs non titrés, je suis inamovible. »

Il fallait donc avant tout s'assurer des alliances et des quartiers de noblesse de ces charmants cavaliers. M. de Boccané-Moussa'3, ancien colonel des guides de Timpératrice, puis préfet de Compiègne, grosse fortune et réceptions suivies; M. de Boccané-Moussac, dont les bals sont durant rhiyer le grand événement de Castelnaudary (on y vient danser de Montpellier et de Toulouse) a été chargé de la mission délicate. Lui seul pouvait la mener à bien, lui seul, et sa position, et son âge, et son tact exquis, qui font do ses salons le rendez- vous de toute la noblesse du Languedoc, tout le désignait pour cette minutieuse enquête de convenances mondaines et d'intérêts de caste; et maintenant, toutes les villas àpignons et tous les logis à blasons d'Astéles-Eaux respirent: « Tu pourras danser c^ soir, Jacqueline, a déclaré madame de Crault à sa fille, ces jeunes gens sont nés! » ajoutant in petto : « Si elle pouvait y pêcher un mari!

Voilà qui débarrasserait la maison! ))Gar Jacqueline de Crault malgré son profil de vieille race, oh! très vieille race, et ses vingt-cinq ans bien sonnés, jusqu'ici n'attire pas précisément les partis. Dans le pays tout ce qui porte un habit est évidemment flatté de faire un tour de valse avec une jeune fille, qui parle couramment des Caraman-Chimay, desNoailles, des Devonshîre,

est reçue à Bonnétable et prononce « Uzès »

comme il convient, Uzé, du bout des lèvres, et « Broglie » avec une gargouillade au fond de la gorge en mangeant le ce glie » ; mais là s'arrêtent les élans. Et d'un unanime accord, à la même minute averties, toutes les bonnes mères en satin violet, mauve ou puce des vieilles familles d'Aslé-les-Eaux ont dit, les unes à leur Simone, les autres à leur Corisande, ou Marie- Thérèse, ou Marie-Anne, ou Antoinette : « Ces jeunes gens sont nés, nous danserons ce soir, petite fille! » et du même pas les bonnes ont été dépêchées, qui vers la couturière, qui vers le fleuriste : «Qu'on rafraîchisse la robe de mademoiselle, celle du dernier bal, des rubans neufs aux épaulettes, et des liliums roses chez Botard. »

Heureuxofficîers, encore ignorants du bonheur qui pour vous s'élabore, et encore inconscients des plaisirs que pour vous on prépare, que de petits cœurs bien élevés, religieux et gourmés battent en ce moment la chamade en songeant aux valses de ce soir! Que de belles petites âmes imbues de préjugés, de principes et de révérences s'amollissent doucement à cette précise minute, en évoquant le bleu pâli de vos dolraansi Lesquelles seront élues et laquelle ferezvous comtesse, vicomtesse, marquise ou simplement baronne, parmi toutes ces petites Jacqueline, Marie-Thérèse, Marie-Anne et Simone du

bil, orangeades au buffet et lanternes vénitiennes dans le parc du nouveau casino.

En attendant, les dolmans bleu-ciel font les cent pas sur la promenade. Il est une heure, ces messieurs sortent de table. Rasés de frais, influencés par une digestion aimable, le sang aux joues, la lèvre en fleur, ils se cambrent, passent, repassent et paradent devant tout Asté échoué sur les bancs et monté pour eux des faubourgs : le Cours est dans la ville haute, et il y ajustement aujourd'hui musique sur le Cours.

L'orchestre du Casino y donne aubade. Une estrade de feuillage, très estampe.de Saint Aubin, se dresse en face des cafés. Que d'indigènes et de baigneurs ! toute la population afflue dans Tombre des grands arbres, les jours de musique, l'affluence aujourd'hui est double à cause des deux escadrons de passage; la chaussée est envahie par les tables; de simples cavaliers en tenue d'écurie, blouses et pantalons de treillis, y prennent leur gloria, mêlés aux autres consommateurs. Il y a là des robes de piqué blanc, des complets de flanelle rayée, d'étrangers venus pour la cure; des gilets rouges de guides et des vestes de drap vert de chasseurs d'holels; les coifl'eurs sont sur leur porte et les boutiquiers aussi; les grisettes, par rangs do trois, font les cent pas et paradent devant les officiers, qui à leur tour les dévisagent.

De chaque côté du Cours ce sont les maisons

de l'ancienne bourgeoisie du pays, à un seul élago pour la plupart, mais très haut, les fenêtres h petits carreaux comme celles de Versailles avec l'amusante irrégularité des grands toits d'ardoise ; puiâ ce sont d'autres maisons à terrasses, rampes de fer ouvragé ou à balcons renflés à l'espagnole avec des retombées de vignes vierges.; et la foule circulant, lente et amusée, entre ces vieux logis, ces uniformes dans la foule, ces tables de café dehors comme au Palais-Royal, ces musiciens sur cette estrade, les manches de leurs violons et de leurs contrebasses se profilant dans -la verte transparence des ombrages, tout cela donne à cette allée un aspect tout à fait réjouissantd'estampe ancienne : Saint-Aubin ou Debucourt. C'est sur des airs de gavotte et de pavane que l'on devrait se promener ici, et pour ajouter à l'illusion, voilà que l'orchestre attaque le menuet de Boccherini.

Tout à coup ua hourvari, un tumulte, des appels de trompes, des chevaux qui piaflfent, qui hennissent et s'ébrouent en secouant leurs gourmettes, et, dans l'émoi de toutes les tètes levées des consommateurs debout et des gars en béret grimpés sur les bancs, l'irruption au grand galop de trois mails; le luxe imprévu d'une cargaison de robes claires, de jaquettes à carreaux, de casquettes d'auto et de grands feutres à la Mores haut juchés sur les platesformes. La boutonnière fleurie, de parfaits gent-

lemen conduisent; les paniers sont ostensiblement garnis de bouteilles de Champagne.

Intéressés par les volants de dentelles et les ombrelles blanches, messieurs les ofBciers regardent. Les trois mails font révolution, Teffet cherché est produit.

Le défilé fait trois fois le tour des platanes et vient s'arrêter sous le balcon des Boccané-Moussac; ici exubérance de gestes, d'attitudes et de petits cris :

— Est-ce qu'Iseult est prête? et Contran?

nous les attendons, dites-leur de descendre.

C'est tout le lot des petites Jacqueline, des Simone, des Marie-Anne et des Marie-Thérèse de la haute société d'Asté qui en grande tenue viennent se révéler aux valseurs du soir. Pour impressionner aimablement ces messieurs, on a battu le ban et Tarrière-ban dans les villas et hôtels; tout ce qui porte une particule a été convié. C'est tout Tarmorial des Pyrénées, depuis Cambo jusqu'à Pézenas, qui défile la parade devant l'armée.

Mathieu de Crault, le cousin de Jacqueline, conduit le premier mail; le comte Pelito, le second; un jeune inconnu le troisième, quelque Grand d'Espagne débarqué de la veille, ou prince italien pour le moins. Il y a là, savamment mêlés à toutes ces demoiselles groupées en corbeille, le petit Crétiniau, baron de cet hiver; le marquis de Vérone, le duc des Ailettes

et le prince Dapala de Grenade, maigre et blond, l'air d'un lad de Maisons Lafitte ou d'un palefrenier de Londres. Pourri de chic, Grec par sa mère, Espagnol par son père, jonction qui a dû se faire à Nice, le prince Da résume en lui tout le rastaqouérisme cosmopolite. Le prince Da^ c'est méli-mélée aux plus authentiques noms du Languedoc, toute la noblesse de San Remo et de Biarritz, tables de jeux et tables d'hôtes. Et ces demoiselles se cambrent et ces messieurs arrondissent le dos, écartent les bras du corps, affectent des lourdeurs rechignées d'entraîneurs, se gonflent à des carrures d'hommes de sport et de cheval. Il faut que ces ofQciers voient qu'ils sont du même monde, et la connaissance sera à moitié faite quand on se retrouvera ce soir, au casino. Quand on prononce avec le même gargarisme de la gorge « autom'bile », (( lawn-lennis », « tattersall » et « football », on est du même bâtiment, et puis il y a la manière de se serrer la main en relevant brusquement à hauteur de son nez, pendant que tout le buste se déclanche comme pour une figure de vieille mazurke, et puis l'ineffable manière de ravaler les syllabes en gongorisant « bjour, msieu, bjour, mdàme ». On ne se trompe pas à des signes de noblesse aussi certains : il est vrai que, passé Toulouse, personne ne comprend plus et que déjà à Bordeaux l'on pouffe en entendant ces gargouillades!

«Adieu, m'sieur, adieu, m'dûme, à ce soirl »

Ce soDt toutes les petites Jacqueline , Marie- Anne, Simone, qui adressent leurs adieux aux Boccané- Moussac;il faut bien que personne n'en ignore : « Au casino, ce soir! Irez-vous au tennis, à cinq heures, chez madame de Reverdy?»

Et ces messieurs rendent les rênes, les trois mails détalent. Au balcon, madame de Mervé« Loris, la sœur de monsieur Boccané, accoude des grâces surannées et charmantes de reine Amélie, en robe de moire gris argent, voilée de dentelles noires. Délicieusement 1840 sous ses bandeaux poudrés, madame de Mervé-Loris sourit à tout ce monde de son sourire d'aimable vieille... et toute cette jeunesse bien pensante et « foot-bàll » disparaît au tournant de Tallée, ravie d'avoir fait ses Acacias, sa poussière et 'son <( rafut » autour des platanes des Cours.

— Les dolmans bleus sont impressionnés.

Nous sommes posés, déclare le jeune de Crault d'un ton péremptoire.

Si ces messieurs savaient que les mails sont loués, mais personne n'ira leur dire; les de Crault sont la gloire d'Asté.

« Si c'était un samedi, on les aurait pris pour Prudence », a beau insinuer la receveuse des Postes avec une perfide allusion à la voiture du charlatan qui, les jours de marché, vient opérer sur les Cours et vendre, à fracas de cymbales, ses élixirs pour rages de dents et cors aux pieds,

quelOues sources et plages 193

mais nul ne fait un sort à ses propos acrimonieux. Tout le monde sait que mademoiselle Moiran receveuse décacheté les lettres et dépouille les correspondances, et la receveuse des Postes est suspecte à Asté.

Et puis, après tout, ce que fait là toute cette jeunesse est bien inoffensif. Ils jouent au tennis pour les autres, comme pour les autres ils s'étagent en mail et organisent des^arlies. Asté doit leur en être reconnaissant. Qui sans eux amuserait la galerie? Un peu niais, un peu raidis de morgue et de grands airs inutiles, gonflés de prétentions à la haute vie et hautes allures, « lawn-lenriis, chasse aux renards, tallersall, aulom'bile », ils ne sont que ridicules.

Ce matin, la petite ville s'est éveillée dans une rumeur: deux escadrons de cavalerie, retour des grandes manœuvres y sont arrivés dès l'aube.

Fin de Saison. — Année d'Exposition.

Elles se vident, les villes d'eaux où, pendant près de deux mois, arthritiques et neurasthéniques promenèrent leur . veulerie et pansèrent leurs maux : Vieilles dames rongées d'eczémas, jeunes demi-vieux perclus de rhumatismes, veuves très consolables, belles divorcées en quête d'amis sûrs, et mûres demi-vierges à la recherche de maris, tout le convoi des demi-tares et des entières, des ruineuses élégances et des pauvres aussi s'est disséminé vers les plages, où le rastaqouère et la puce sévissent, vers les stations hispano-russes de l'Océan, les bruyantes et tièdes « walering- places » de septembre, Saint-Sébastien, Saint-Jean-de-Luz,

Guethary, Biarritz; et dans les stations des Pyrénées aux grands parcs si frais entre les pentes de leurs forêts à peine touchées par l'automne, les orchestres bourdonnant de flûtes et d'instruments à cordes ont beau faire rage et se dédoubler, le matin, devant les thermes et, l'après-midi, au kiosque du Casino, elles se vident, les charmeuses et nonchalantes villes d'eaux, toutes plus ou moins reines ou du moins princesses des Pyrénées, et toutes honorées, durant la saison, de la visite d'un sénateur, d'un prince de maison royale, sinon de France, sûrement d'Espagne, Bourbon d'Autriche, Valois de Navarre ou Bonaparte d'Aragon.

A Bagnères de Vénasques les maîtres d'hôtels, dédaigneux des petites bourses, ont vu avec angoisse s'envoler la sûre clientèle, celle des- hôtes à cinquante francs par jour, et ne découvrent même pas à l'horizon les clients de passage, les dédaignés Cook, Lubin et autres « circulaires », consommateurs indiqués, les années précédentes, des boîtes de conserves avariées, des jambons moussus, des foies gras liquéfiés et des « palmers » dits capitaines, à cause de leur barbe ; palmers préalablement frottés à la serviette avant d'être servis sur les tables, et autres desserts plutôt d'arrière-saison. Les autres années, ces bons « circulaires » nettoyaient la maison de la cave au grenier et permettaient de renouveler les provisions ; mais.

cett3 année, avec cette satanée Exposition !... et il Faut voir l'air tragique et les poings tendus dans la direction de Paris, poings d'anathème et de menace, des trois demoiselles Vertucaquet, tenancières de l'ancien hôtel Mascaron :

Paris, nnique objet de nos ressentiments î Paris, pompe aspirante où monsieur Millerand, Non content d'attirer et la sœur et le frère. Oui, pour nous achever, convoque aussi les maires!

— (( C't*Exposition, on y serait bien allé faire un tour, histoire d'voir un peu les sauvages et les Turcs et les inventions nouvelles, mais il aurait fallu faire une saison. Or, gni a plus d'dix ans qu'y gn'en a eu une si mauvaise. C'est la purée. D'abord les gens d'aujourd'hui n'font plus d'escursion. Quand ys ont fait el* tour du Vallon, une misère d'dix francs avec el pourboire, c'est comme si on les avait saignés. Autrefois, on allait en Espagne comme au marché, et c'était des journées de cinquante francs. Aujourd'hui, c'est la misère. Oùs qu'est l'argent qu'on n'el voit plus? Sûr, qu'y n'est plus en France. Comment qu'on va passer Phi ver?

Qu'est-qu'on irait leur porter aux Parisiens? nos bas troués et nos poches aussi. Ahl dix ans plus tôt, sûr qu'on y serait allé à leur Exposition. »

, Et c'est dans lé rauque jargon de» Pyrénées,

QUELQUES SOURCES ET PtiAGES 197

lelamenlodes guides, le long des jours, échoués sur les bancs... les bancs des allées de Créligny, poussiéreuses et ensoleillées qui, les autres étés, les voyaient jusqu'à la mi-septembre, farauds et bien dispos, le gilet rouge éclatant en plastron sous la veste de velours, discuter de haut le prix. des promenades et toiser, le fouet à la main, le client de moins de vingt francs.

Autre temps, autres mœurs ! Les bérets professionnels, autrefois fièrement campés sur Toreille, penchent aujourd'hui tristement sur les fronts; et, pansus, mafflus, ventripotents même, des guides, qui jadis furent fringants, souples et sveltes et même très opéra-comique, évoquent en ronchonnant les époques maintenant disparues, des splendeurs d'Empire ou de troisième République, maréchalat de Mac-Mahon, âge d'or des Pyrénées, où Tombre cocodette de rimpératrice flottait encore sur Biarritz : ère de gloire (ah! quand reviendra-t-elle?) où des Guzraan Blanco et des Alphonse de Rothschild étaient les h(^tes des demoiselles Vertucaquet, elle prince de Sagan, le fidèle habitué du chalet Pont.

« Il y a encore pourtant du monde dans les villas, et du beau monde, je vous assure », tente en vain d'insinuer de sa voix menue et surette Madame Avrignan-Furei, l'antiquaire des Allées (meubles truqués du dix-huitième.

cuirs de Cordoue du faubourg Saint-Antoine et Riesener fabriqués à Toulouse). Les assertions de l'optimiste brocanteuse ne prennent pas.

Elle a de bonnes raisons pour célébrer le beau monde des villas, cette fine mouche do Madame Avrignan-Furet. Voilà plus d'un mois qu'elle cuisine et mijote la clientèle des Russes de la villa des Pervenches. Ah! elle sait aguicher son monde: d'abord, comme entrée de jeu, quelques menus bibelots vendus à perte, et^ maintenant qu'elle a allumé la fantaisie» indolente de la femme sur son salon Empire, des meubles refaits et remaniés, dont les coussins et la soie verte sont peut-être seuls du temps, elle se dérobe, ajourne et par de savantes reculades attise l'envie de cette Moscovite, névrosée, qui passe toutes ses journées sur une chaise longue; et l'amènera à cracher (la chose est certaine) les cinq cents louis du meuble qui vaut bien quinze cents francs. Ah! elle ne perd pas son temps et elle n'est pas née Lévy pour rien. Madame Furet. « Le môme coup que l'année dernière avec cette famille brésilienne, à laquelle elle plaça pour sept mille francs cette harpe à tête de lions et de mauvais style 1830, que nous lui connaissions depuis cinq ans ; un rossignol invendable, un fond de magasin, chère madame 1 et dont la vue faisait peur aux clients. Elle l'avait remisée dans Tarrière-boutique. C'est là, sous la poussière et toute grise de toiles

d'araignée, qu'il faut que ce général brésilien la découvre en furetant. A la devanture il ne l'aurait pas regardée; parmi tous ces futins ce fut une autre chanson. Il loucha dessus sans rien dire, et, se croyant très fin^ rentra, la bouche enfarinée, raconter chez lui qu'il avait fait une trouvaille. Il y a des clients si bêtes ! ils s'empaument eux-mêmes. — Surtout quand on les aide. — Vous l'avez dit, chère madame, et celle-là s'y entend. »

Et c'est le ton journalier de la conversation entre Madame Dégrignon, la femme du joaillier, et Madame Chromégas, marchande d'alcarazas, de faïences de Cadix, de tambours de basque, d'éventails de soie peinte et de mantilles espagnoles : dussé-je chagriner ces dames. Madame Avrignan-Furet a raison. Il y a encore du monde dans les villas, et pourtant c'est justement que les guides ronchonnent; ce beau monde-là ne fait pas d'excursions; et pourtant, jamais la montagne ne fut si verte, les ciels plus clairs et les journées plus fraîches : jamais des sommets déjà poudrés de neige on ne découvrit un plus large horizon; mais voilà...

Est-ce bien pour les montagnes qu'on excursionne ? La grande joie n'est-elle pas de partir, le matin dès l'aube, à grands sons de cor, grelots grelottant, chevaux hennissant, tous les fouets claquant, au milieu de la petite ville en rumeur, tous les grands hôtels du cqup réveil-

lés, les persienDôs battant au passage des mails^ et toutes les jolies Parisiennes aux fenêtres. « Ce sont les Uo-Tels qui s'en vont; ils vont au lac d'Or. — Les Mirbey sont avec eux. — Ils ont trois mails. — Le lac d*Or, on dit que c'est joli; il faut y aller, nous aussi. i> Et l*orgueil du retour, dans la poussière des Allées et le halo d'or du couchant, juste^ au moment où la foule sort du Casino et où les rocking-chair se garnissent de smokings et de claires toilettes devant les mêmes grands hôtels. Ah! déboucher là, trompes sonnant, fouets claquant, chevaux fumant, les joues fouettées de grand air^ un peu grisés de sport, de Champagne et de vie libre, excités surtout par la galerie, n'est-ce pas là la vraie joie et le légitime orgueil de toute excursion I

Et le soir, au Casino, soit au baccara, soit en bostonnant avec les Anglaises de Thôtel Méroppe : «Oh! ce que nous nous sommes amusés. Nous avons mangé des truites... On ne se doute pas de ce qu'est une truite, quand on n'a pas déjeuné au lac d'Or. » Or, les hôtels sont bien vidés et les Allées de Crétigny bien désertes pour tenter encore les joies d'inane et légitime orgueil des longues excursions!

Et les guides continuent de s'échouer sur les bancs; leurs doléances y ronchonnent dans le gris-bleuté des aubes et la rougeur des soirs. Sous les quinconces les élégants attardés et de

jour en jour plus rares continuent de promener des souliers de peau blanche et des pantalons de toile empesée et luisante sous des vestons en vérité moins frais ; les élégantes elles, arborent carrément des toilettes fanées (volants piteux de dentelles roussies et robes claires qu'ont fripées de trop longs séjours dans les malles) ; c'est la fin de saison, la détresse alanguie d'une station agonisante dans la tiédeur du plus bel automne.

Aux Thermes envahis par une foule en béret et en veste de cadi : paysans du Gers et goitreux de la montagne, douches à prix réduit, bains à demi-larif, deux seuls baigneurs se risquent encore, dernière ressource des médecins dont l'escadron volant les accompagne : le lieutenant-colonel espagnol de Secca, sec luimême comme un cep de novembre, et qui ne quitte pas la douche ascendante, et Madame Abbanoff, la femme du publiciste russe, vieille blonde teinte et couperosée, qui vient demander en vain aux sources sulfureuses la guérison d'une dermatose opiniâtre. « Le feu remontant des anciennes bisques et de tant d'écrevisses autrefois absorbées, car ce n'est pas sa censcience qui rougit sous la peau », prétend celte bonne peste de docteur Morales, qui a reconnu Tantique soupeuse. Et Bagnères de Vénasques continue de s'éteindre d'une mort douce et lente au bruit murmurant de ses sources et

SOUS la splendeur ensoleillée et morne de ses glaciers couleur d'acier.

Le Casino seul ne désarme pas; le comité des fêtes s'y démène et y fait feu de tous ses membres : Congrès de médecins, Congrès de poètes... de Toulouse, discours et banquets, courses en sac et courses à la grenouille, danses aragonaises, bouquets aux dames, cartes d'abonnement mises à la disposition de toutes les notabilités de passage, cocottes de ïarbes attirées à prix réduit du samedi au lundi (rrais d'hôtel à la charge du comité), et, pour l'agrément des baigneurs^ savamment jalonnées le long des promenades... Oh! celle en piqué blanc^ si svelte et si longue, si Anglaise surtout, toujours rencontrée au bord du petit lac et, sous le feuillage inquiet d'un saule, donnant, la darling, si joliment à manger aux cygnes, oh I celle-là, quelle figure de kepseake... Tables de baccara toujours combles, salons do jeux toujours animés, les soirs d'opérette, par la troupe de comédie, et, les soirs de comédie, par la troupe d'opérette... Allons, messieurs, faites vos jeux, rien ne va plusl

Le truc est malheureusement éventé depuis deux mois qu'il dure. Il n*en peut plus, le truc des salles de jeux, aussi usé que celui des salons de danse, savamment émouslillés par les dames du corps de ballet et le flirt des croupiers aux smokings fleuris de bégonias blancs.

El les soirées de Vénasques manqueraient de charme, si indigènes et baigneurs n'avaient, tous les soirs, Allées de Crétigny, devant les fenêtres grandes ouvertes de Phôtel Mascaron, le spectacle imprévu et moralisateur d'une petite roulette de famille.

Elles se vident, les villes d'eaux ; elles se vident, les élégantes stations de forêts et de montagnes où, pendant deux mois, arthritiques et neurasthéniques promenèrent leur veulerie et pansèrent leurs maux.

Une Plage

« Puces et moustiques, moustiques et rastaquouères, rastaquouères et puces. Avez-vous assez médit de Biarritz et du factice de ses roches reliées par des digues et percées en tunnels!... Biarritz, la plage inventée par la dame aux résilles et aux crinolines, Biarritz, caprice espagnol d'une parvenue de la couronne qui, si elle fut souveraine légitime, ne brilla ni par le goût de la Dubarry ni par celui de la Pompadour... Et pani par ici, et v'ianî par là, toute la hotte des vieux racontars éculés, comme savates, sur le compte de Tex-impératrice I Ah I vous l'avez eue, la copie facile sur le compte de notre pauvre plage aride et sèche entre ses hôtels-casernes et son Casino continental, son Ca-

siûo de six étages sur terrasse de trois, pareil à une maison de la sixième avenue de Chicago.

» Biarritz envahi, en été, d'Agénois, de Toulousains et de Béarnais de Pau, Biarritz infesté d'Espagnols en septembre, et de Russes avariés en octobre ; et vous ne nous les accordiez même pas, les rastaquouères reprochés, car sur la plage, vous n'avez voulu noter que des robes de mauvais goût et des complets blancs de la maison du coin du quai. Jargonnant, paonnant et bourdonnant, vous n'avez voulu voir que Tout- Orthez, Tout-Mauléon et Tout-Toulouse, et vous avez même écrit : « Pas un Parisien. » Où sont donc les grands d'Espagne signalés dans les chroniques ? Où, les princesses- russes et les grands-ducs annoncés dans les feuilles de sport? Oui, vous avez même écrit cela, volontairement aveugle, buté dans je ne sais quel parti pris rageur, et, têtu comme un sectaire, vous avez eu pour nous toutes les mauvaises fois et toutes les injustices... et moi qui suis un vieil habitué do Biarritz, oui, le fameux vieil habitué, je vous ai tout pardonné, votre crise de foie et votre épanchement de fiel, parce que j'étais sûr d'avance que vous n'aviez pas vu cela. »

Nous étions au tournant de la Corniche^ et, du bout de sa canne, de Lhomers me désignait un coin de mer étranglé entre deux blocs de roches, dout l'une dominée par les fortes assises et les donjons à clochetons d'une haute villa.

C'était féerique; le coia de mer entrevu remuait et s'échevelait dans de Técume et de la lumière. Dans un retentissement d'enclume, dans un tumulte de lourdes vagues s'escaladant les unes les autres, c'était Thorreur et le vertige d'un gouffre éclairé et pénétré de soleil.

Nous étions maintenant au bord du parapet, en dehors des deux roches. Une vaste étendue d'eau se cabrait devant nous, un immense horizon circulaire dont la courbe se continuait dans la ligne des falaises, et toute la baie hurlait, se démenait, crêtée de vagues à la fois laiteuses et vertes, le glauque de l'Océan strié de flocons. L'eau, sous la pesante poussée des lames, devenue par endroits vitreuse et d'un jaune de fiel, une mer d'humeur et de bave, on eût dit, crachée autour des récifs par la gueule béante d'invisibles typhons.

« Un Thaulow, pensais-je à haute voix. C'était, en effet, le mouvement de couleurs, la tourmente de tons et le remous de clartés si souvent admirés dans les toiles du maître. C'était, à perte de vue, la détresse et la furie d'un champ de bataille d'éléments ; c'en était le tragique aussi avec l'éternel escadron des vagues accourant toutes de l'horizon et, crinières au vent, comme autant de cavales qui auraient désarçonné leurs cavaliers, se précipitant à l'assaut des grèves, mais, dans une poussée meurtrière, se butant les unes sur les autres, se mordant à

rcncolure, et, cabrées, échevelées, hennissantes, s'abattant à plat ventre, et, fourbues, dans un râle, luttant et s'effondrant.

Un baraquement en planches se devinait à travers récume au pied do la falaise ; toute la baie fumait comme une cuve ; une vapeur de perle voilait le bleu du ciel ; des clartés en tombaient obliques comme dans ces tableaux des maîtres anciens représentant V « Echelle de Jacob », et, dans un chaos d'apothéose, les crêtes irritées des vagues continuaient la bataille sous un amas de brume transpercée de lueurs rousses et sai-" gnantes de soleil.

« — La côte des Basques, me disait de Lhomers... Vous ne la connaissiez pas? — Non, je Tavoue. — Et vous avez écrit sur Biarritz ? — A ma honte. — Vous pouvez le dire. Vous êtes empoigné? — Oui, je suis réellement pris ; c'est superbe. »

Il y eut un moment de silence. « — Mais aussi quel metteur en scène vous faites, hasardai-je en me reprenant. Vous me promenez toute la matinée dans Saint-Jean -de-Luz, devant ses hautes maisons Louis XIV aux poutres sculptées et fleuronnées sous l'avancée de leurs grands toits. Après la poésie de la plage et de son grand arc solitaire, vous m'initiez au calme du port, à ce grand miroir d'eau dormante au pied des quais ; et puis c'est le paysape de la Rune, les lignes fuyantes de ces molles Pyrénées basques qui

semblent rêver accoudées à l'horizon ; et, après ce pays de verdures et de cimes bleuâtres sous la lumière du plus beau ciel, vous me conduisez droit à rhorreur do ce gouffre... Ah I vous savez ménager vos effets ! — L'antithèse, c'est tout l'art des voyages. Alors, vous ne songez plus au Biarritz des environs de la gare ? Biarritz que vous avez comparé à une banlieue parisienne, Enghien ou Chatou de l'Océan, car vous avez trouvé cela : arbres poussiéreux, cafés-restaurants aux tables débordant sur la chaussée, avec partout des musiciens ambulants; Biarritz avec son peuple de harpistesjet de violonistes équarrissant du matin au soir « Cavalleria rusticana » ou la sérénade de « Braga » à des groupes de Basques ébaubis, mais ce sont là les tares de la civilisation, les troupeaux de parasites qu'entraînent avec elles toutes les stations de luxe. Allons, le vent fraîchit et les jeux de lumière s'atténuent. Rentrons.

» Vous avez aussi médit de la plage et de son défilé de monstres laids à tenter Forain et Hermann Paul ; je veux vous convaincre, là aussi, de mensonge. Vous avez mal choisi votre heure, voilà tout. A la mer, devant la lumière crue du large, il ne faut pas regarder une Parisienne avant cinq heures du soir. Venez, mais armez vous d'indifférence, car jusqu'à la plage votre sensibilité va souffrir. »

En effet, les horreurs commençaient. Percés

en tunnels, reliés entre eux par des passerelles de fer, des récifs, dont Tua déshonoré par une statue peinte, s'échelonnaient dans le glauque des vagues. Une tourmente d'écume les assiégeait, et sur la jetée improvisée toute une foi^le de curieux se tassait pareille à du caviar, passionnée autour de deux photographes. Les Kodaks fonctionnaient. Cartes postales illustrées, en-tète de papier à lettre smart, ces gens-là faisaient poser la mer... Plus loin enfin, la corniche se hérissait de villas; puis une trêve: des verdures de tamaris reposaient un moment l'œil, et des carènes goudronnées épousaient l'eau savonneuse et bleue d'un petit port; un lit de roches marneuses y faisait la vague transparente, mais, hélas I presque aussitôt éclatait la hideur monumentale de luxueuses casernes. Le long de toute la côte des façades de six étages, des chutes d'escaliers et des lourdes terrasses dénonçaient les grands hôtels; de lugubres maisons de rapport à l'aspect de phalanstères s'érigeaient hautes comme des falaises, écrasant de leur ombre commerciale une plage aride et désolée, où poussaient de travers d'énormes champignons cerclés de blanc et de rose, des agarics anémiques et géants ; des somptueuses tentes de baigneurs riches vénéneusement écloses sur le sable, et une grande tristesse m'opprimait.

Voilà ce que le luxe et l'oisiveté d'une aristocratie avaient fait d'un décor de rochers et de vagues. 13.

De Lhomers ne parlait plus, nous étions descendus sur la grève. Une foule grotesque d'hommes en tenue de tennis et de grosses femmes sanglées d'étoffes claires commençait à circuler sur la chaussée en terrasse et paradait devant la mer ; leur prétention paonnait et, dans un jpargon rauque et comme arraché des gosiers, on eût dit, pleins de cailloux, des élégants trop bruns, cravatés de couleurs voyantes, des jeunes fîlles souples, mais au visage immobile et peint, causaient, riaient et flirtaient à voix trop haute; et c'étaient des cambrements de torse/ des œillades coulées sous do longues paupières, des maniements d'ombrelle et mille et une simagrées évidemment jouées pour la galerie.

— Des Espagnols I Ceux-là, je vous les accorde, ricanait de Lhomers, tous princes ou prêts à le devenir, infatués de leurs titres, gorgés de noblesse, suite et cour indiquées de toutes les altesses royales plus ou moins proscrites en exil ici... Ah I que de reines Nathalie î Un milieu gourmé, astiqué, ciré et naïf, où triomphaient les grâces de Pierre Loti: perroquets du Brésil, perruches des Antilles, jolis, jacassant et insupportables oiseaux des îles dont ils ont les yeux brillants et vernis. C'est mademoiselle de Montijo qui les a amenés ici, l'ex-impératrice; ils y sont demeurés et ont fini par s'y croire chez eux : Biarritz est une plage espagnole. Prétentieux, cela saute aux yeux ; mais ils sont géné-

reux et très riches. Encore une légende, la pauvreté de TEspagne. La perte de Cuba les a enrichis; c'était leur chancre, cette colonie. Leur dernier emprunt vient d'être couvert dixsept fois et il est de quelques milliards, ne vous en déplaise. D'ailleurs ils ont des qualités. Rien de plus courtois et de plus exquis de rapports qu'un Espagnol, si vous lui êtes présenté, et puis, ils dansent à ravir ; vous les verrez valser ce soir. Une fois en habit, ils sont mis à peindre, n'ayant plus le choix des couleurs ; et puis les femmes y sont parfois très jolies, les blondes surtout, les blondes de TAristocralie qui ont encore dans leurs veines du sang des Habsbourg. Enfin il n'y a de beaux yeux tombants qu'en Espagne, de beaux yeux longs aux paupières lourdes qui semblent fléchir de langueur.

Les hommes, il est vrai, se peignent à la vaseline, et, au bal, dans les embrasures de porte, passent à la craie la semelle de leurs escarpins comme des ballerines ; mais ils bostonnent si bien, et le sourire rouge à dents de perles, (des grains de riz dans une grenade) de certaines duchesses madrilènes !

Le malheur est qu'elles parlent et elles ont toutes l'enrouement d'un muletier tolédan,

Sois charmante et tais-toi.

Je parierais que Baudelaire a écrit son sonnet pour une Espagnole. »

Des élégances maintenant arfluaient : drapées de longues robes de dentelles sur des transparences soufre, mandarine et abricot, des croupes mouvantes et des tailles fines ondulaient, affinées encore par la cendre du crépuscule. Sous de larges feutres à grands bords, des yeux d'hommes devenaient andalous, allumés aux regards veloutés des femmes; et des pointes de feu de cigarettes éclairaient en -dessous des visages déjà remarqués au Prado dans les portraits de Velasquez.

« C'est l'heure. Je vous l'avais dit, le crépuscule est le vrai décor de l'Espagne, de l'Espagne élégante, entendons-nous. Ne trouvez-vous pas qu'il y a comme une odeur de vanille dans Tair? Et puis admirez les beaux glacis d'or dont le couchant étame les vagues. Enfin je vous demande grâce pour ceux-là. » Et d'un geste vaste, de Lhomers embrassait tout un groupe de nourrices et de babies installé sur la plage, toute une fourmilière de cheveux en auréole et de petites jambes nues, des petits mollets ronds et bruns bravement enfoncés jusqu'à mi-jambes dans le sable. Haut troussés jusqu'aux cuisses dans des envolements de guipure et de batiste, tous ces enfants de riches, lavés, -soignés, amenuisés par la race et dorés par le hâle, dans la griserie du large et de la brise de mer, retournaient au libre instinct, en dépit des gouvernantes et des'nourrices somptueuses. Toute cette

marmaille de luxe s'ébattait et se vautrait à même la grève comm.e dos gosses de pêcheurs; d'autres, plus hardis, étaient entrés dans la vague et barbotaient avec des cris dans l'écume, joliment silhouettés sur l'horizon d'or vert.

Et j'oubliais toutes mes rancunes contre la plage des moustiques, des puces et des rastaquouères.

A mon cher ami SAMUEL POZZI,

Chirurgien et Psychologue, J. L.

Le Ck>up de Corne.

Madame Bodineau (modes, mercerie el passemeiileries, rue de France, à Xice), régnait sans conteste daos l'hôtel des Glaciers; elle en était la plus ancienne cliente. Quand l'auberge Maffi *ri n'était encore qu'un baraquement élevé en hâte à la fourche de deux roules stratégiques, hanté seulement dans ce coin perdu des Alpes par les troupes de passage, Madame Bodineau avait eu, la première, la géniale idée de s'installer, elle et son raari^ dans une des chambres à la nuit réservées aux seuls sous-officiers d'alpins ou aux charretiers des transports de la forêt.

L'admirable panorama de Rodonari l'avait d'cidée. Le long balcon mal étayé de l'auberge commandait trente lieues de montagnes et les

escarpomonls boisés do cinq ravias; les jeux d'oinbro et do lumière en faisaient, à l'aube et au crépuscule une cbangeaule féerie. Eu face de ces cimes épiques et do ces vallées noyées do vapeurs, Madame Bodincau planait dans les vertiges,, la montagne était pour elle une patrie retrouvée. Malheureusement M. Aristide Bodinoau n'était plus là pour partager les extases de cette Walkure. Employé pendant trente ans à la mairie et employé ponctuel et rangé, d'ailleurs nul, Aristide avait succombé à une attaque de goutte, et sa veuve élégiaquo promenait depuis déjà quatre ans un deuil éclairci do mauve dans la splendeur alpestre des paysages. Madame Bodineau n'était pourtant pas absolument seule à Rodonari: tous les samedis, une nièce à elle, employée au magasin de la rue do France et qui la secondait dans l'élaboration de ses modes et dans la vente de ses rubans l'hiver. Mademoiselle Tècle Asdrumonti montait dans les Alpes rejoindre sa bonne tante. La diligence, qui met huit interminables heures à gravir les cinij lieues de lacets qui conduisent à Rodonari, l'amenait, éblouie et fourbue, dans les bras de Madame Bodineau planante; le mardi matin, la même diligence ramenait cetto nièce accomplie au magasin de la rue do France, et Madame Bodineau, très éprouvée par les fatigues de l'hiver, demeurait dans les nuées, hypnotisée par les horizons de mer et de sommets apparus par-

fois lou3 ensemble au Nord, au Sud et à l'Ouest. La modicilé des prix l'avait aussi séduite.

Midame Bodineau avait entraîné la fortune deTauberge Maffieri. Dédaignant l'hôtel Victoria, le seul que possédât alors Rodonari, hôtel d'officiers, envahi du 5 juillet au 13 août par toutes les vieilles folles de Monte-Carlo et autres laissées pour compte, montées s'installer là pendant les temps de manœuvres dans le vain espoir de vigoureux flirts. Madame Bodineau avait décidé quelques amies du petit commerce de Nice et de Grasse à la suivre chez les Maffieri. Sur ses avis, les tenanciers avaient improvisé quelques chambres dans une grande véranda jusqu'ici réservée aux provisions. La salle du cabaret, divisée en deux, avait fourni une salle à manger, et l'auberge des Maffieri était devenue Vhôtel des Glaciers. L'en-tôte d'un somptueux papier à lettre ne permettait plus d'en douter.

L'installation des Glaciers était des plus alpestres, et le régime de la tomate à tous les rep is et dans tous les plats irritait bien l'arthritisme de Madame Bodineau; mais on avait chez les Maffieri de telles complaisances pour ses trois chiens, Bouboule, Ydrac et Belphégor, trois caniches tondus en lions, un blanc, lin marron et un noir, dont les puces étaient Tefifroi de tout l'hôtel... et puis ces glaciers avaient mille avantages : on n'avait qu'à traverser la route pour être sous

les sapins; et le voisinage des casernes en faisait l'endroit le plus gai de tout Rodonarî.

Bien qu'installée depuis le i®"" juillet à l'hôtel des Glaciers, la dame des modes et merceries s'y sentait moins en pied que Tannée précédente.

Une autre puissance y balançait son autorité. Blonde, replète, le nez à Té vent et Ijs yeux encore vifs dans une figure un peu blette, celle puissance s'incarnait sous les traits égrillards^ anochés et encore agressifs d'une Madame Araéjia de Barançay^ une veuve, mais, elle, de la magistrature. Madame de Barançay payait dix francs par jour à l'hôtel des Glaciers, et, comme le prix de la pension y est de cinq à six francs. Madame de Barançay y jouissait de toute la considération que donne la richesse, et la bonne de service l'appelait Madame la comtesse.

Soignée de sa personne. Madame de Barançay émerveillait la table d'hôte des Glaciers par les n^ances cjaires de ses corsages et le soyeux de ses dessous. Un immense chapeau de bergèro noué sous le menton par un large yelours noir l'auréolait à la façon d'une miniature 1830.

J^ 'ombre portée de ce chapeau avivait la malice do son regard; Madame do Barançay passait toutes ses après-midi en forêt. Dès son café pn$3 elle partait armée d'un alpenstock, un châle plié sur le bras, et ne revenait que très tard de $es excursions solitaires. Les mains alors char-

gées de campanules, de lavandes et d*œillets de montagne, elle faisait ainsi des entrées sensationnelles dans Punique rue de Rodonari; tiès portrait de r£cole anglaise avec sa gerbe de fleurs.

Madame Bodineau n'aimait pas Madame de Barançay. La comtesse avait, pour éviter les démangeaisons de Bouboule et les rhumatismes de Belphégor. des mouvements de recul et des retroussoments de jupes, dont s'était ulcéré Tamour-propre de la marchande de modes.

Madame de Barançay mettait le comble à cette naissante exaspération eu appelant sur elle l'attention apitoyée de l'hôtel des Glaciers et partant de tout Rodonari. Un soir, la comtesse arrivait à table tout émue, la gorge trépidante, et pâle encore du danger qu'elle avait couru. On s'empressait autour d'elle. Madame de Barançay avalait un verre d'eau et consentait à ne pas s'évanouir. Que lui était-il arrivé? Voilà, elle s'était (égarée au fond d'un ravin sauvage, et là, dans la plus absolue solitude, un homme de mauvaise mine s'était dressé devant elle. La chemise en lambeaux, hirsute et velu, l'inconnu s'était campé au travers de son chemin et puis avait mis la main dans sa poche gauche, et cette poche gonflée bougeait et se soulevait, comme si l'homme y cherchait un couteau. Madame de. Barançay avait cru sa dernièrç minute venue; elle avait fermé les yeux, prêle à tout, quand l'homme, se décidant à parler, lui avait dit

L'ÉTÉ DANS LES ALPES 2âl

d'une voix rauque : « Le voulez-vous, madame, il est encore tout chaud et bien vivant; je vous rdonne pour trois francs? j> Le braconnier lui olfrait un perdreau.

-^ Le voici, d'ailleurs; mais quelle peur j'ai eue! Songez, une femme seule dans une forêt avec un inconnu I

On félicitait Madame de Barançay d'en avoir été quitte à si bon compte; l'histoire faisait le tour du pays. Madame Bodineau décliarait l'aventure absolument inconvenante et se félicitait que sa nièce n'en eût pas entendu le récit; mais le lendemain, elle arrivait elle-même à table d'hôte^ non moins pâle, non moins émue et non moins trépidante. Elle aussi avait eu une aventure... elle avait été poursuivie par un taureau ; mais,, autorisée par sa maladie nerveuse. Madame Bodineau, elle, s'évanouissait. On s'empressait autour de la modiste. Revenue à elle, elle daignait raconter. C'était tout près, sous les sapins, car elle ne s'aventurait jamais seule en forêt, elle s'était trouvée nez à nez avec le troupeau de vaches de la laiterie des Macanettes, ces légendaires troupeaux dont les clochettes animent si poétiquement le silence des montagnes, et, tandis que toutes les vaches fonçaient sur Belphégor ahuri, le taureau de la bande se précipitait sur elle, le mufle baissé. Elle n'avait dû son salut qu'au dévouement de Bouboule et d'Ydrac, dont les aboiements

2iZ MADAME MONPALOU

forcenés avaient détourné sur eux k Tureur du monstre. Elle avait dégringolé, elle ne savait comment, à travers la sapinière^ et c'était miracle qu'elle ne fût pas restée dans le fond d'an ravin. C'était tout de même autre chose que l'aventure de Madame de Barançay et de son perdreau. Ce fut un cri dans l'assistance. C'était épouvantable 1 Si on ne pouvait plus se promener sous les sapins sans rencontrer dei» vaches enragées et des taureaux furieux !

Madame Bodineau fit école.

Le surlendemain, à l'heure de l'apéritif, au moment où les sous-officiers du 29® alpins, attablés devant les Glaciers, y remuaient le barèges de leur pernod, une Madame Ybar Lorinette, jeune divorcée dont la laideur excusait les torts du mari, descendue, elle, à l'hôtel Victoria, dévalait éperdue par le petit sentier de la sapinière et venait tomber au milieu des consommateurs. Elle aussi avait rencontré un taureau. L'animal l'avait poursuivie.

— Un taureau myope alors, goguenardait un sergent effaré du physique de la dame.

— Mais d'ailleurs le voici.

Le troupeau traversait la route, pointé de-cî, de-là, par le bâton du berger.

Madame Ybar Lorinette désignait son persécuteur.

Renseignements pris, le taureau était une vache.

— Qui l'aura reconnue, soulignait le sergent irrévérencieux.

Mais la mode en était prise. Désormais, toutes les dames de Rodonari rencontrèrent ou redoutèrent de rencontrer un taureau. Des sous-officiers galants s'offrirent pour accompagner les belles promeneuses sous les sapins de la forêt. Au moins^ en cas d'attaque, pourraient-ils dégainer et les défendre. Par une convention tacite rhôtel Victoria eut les gradés de l'artillerie, et les Glaciers, les sergents de chasseurs alpins. Madam3 de Barançay en monopolisa trois et Madame Bodineau, se rattrapant sur la qualité, se confina dans l'intimité d'un adjudant. 11 est vrai que Mademoiselle Asdrumonti sa nièce était maintenant auprès d'elle. La saison étant tout à fait morte à Nice, la jeune fille pa&sait une quinzaine entière avec sa tante.

L'adjudant Bonibou ne quittait plus ces dames. Aux petits soins pour la vieille et aux ordres de la jeune, il venait tous les jours après le déjeuner se mettre à leur disposition. 11 [.ortait les châles, les manteaux, les pliants, voire les oreillers, car Mademoiselle Asdrumonti, très anémiée par les chaleurs, faisait la sieste en forêt. Il soutenait les pas hésitants de la tante, aidait les grimpades de la nièce, les ramenait à l'tieure du diner, et, le soir, on prenait le café ensemble au milieu des autres tables garnies de dames et de sous-officiers.

L'élémeat civil et l'élément militaire avaient fusionné sous les auspices du taureau. Les soirs^ de clair de lune^ on se risquait en bande sur la route du Boréon^ et des petits cris de femmes chatouillées se mêlaient au cliquetis des sabres contre les éperons, et ce fut la saison de Rodonarl. Tout a une fin, les régiments partirent, les compagnies aussi, les dames modistes ou de noblesse regagnèrent qui, leurs comptoirs do Nice, qui, leurs villas de Cannes, mais une affreuse d(5c3ption attendait Madame Bodineau au retour. Mademoiselle Asdrumonti devait avouer sa Taute à la meilleure des tantes. Cet .adjudant avait abusé. Ce Bonibouélait un traître, il avait promis U mariage et n'avait plus reparu.

Neuf mois après. Mademoiselle Asdrumonti mettait au monde un petit Bonibou. Ce qui fit dire au général Chaber, très amusé de la chose:

— C'est la tante qui a rencontré le taureau et c'est la nièce qui a reçu le coup de corne.

Les Angoisses de Monseigneur.

Quand on apprit que Mgr Heunu, évèque d'Antibes^ désertait les ombrages du Saint-Golomban, où il villégiaturait tous les étés, pour les hauteurs alpestres de Mondevera, ce fut un émoi dans tout .le département. Monseigneur abandonnait la vallée pour les cimes. N'y avaitil pas dans cette décision comme une discrète indication à tout le diocèse d'une nouvelle conduile à tenir. Excelsior, excelsioVy toujours plus haut 9 plus haut encore! Les fervents de Mgr Heunu, car, malgré la sainteté reconnue de toute sa vie, Momeigneuravaitses détracteurs comme ses zélés partisans, donc les fervents de Mgr Heunu voulurent voir dans cette ascension du prélat la preuve d'une nouvelle aspiration de

cette belle â.me vers là solitude^ en même temps qu'uQ blâme tacite pour les mondanités dont Saiut-Colomban était devenu le rendez-vous. Si la presse locale ne s'empara pas de la chose^ c'est que Monseigneur, universellement aimé d'ailleurs pour son inlassable charité, avait toujours louvoyé avec une extrême prudence entre tous les partis; gouvernemental à ses heures, ultramontain selon les circonstances^ Mgr Heunu^ quoique Gharentais d'origine, apportait dans les afifaires de l'Eglise et de l'Etat un doigté de cardinal romain.

A Saint-Colomban^ la nouvelle du départ de Monseigneur prit les proportions d'un désastre^ L'aristocratie du pays s'y était centralisée durant les trois mois qu'y passait Monseigneur; tout un clan de vieilles dames surtout, dont là dévotion intransigeante et l'austérité des principes se retrempaient dans l'atmosphère épiscopale, et puis toute une société dabelles âmes en mal d'auditions musicales trouvait aussi son compte dans le séjour de Monseigneur au village. C'était un prétexte de messes . chantées et de cantiques en solo, en duos et même en quatuors, où les dames mélomanes de Grasse et du littoral, réduites l'hiver à la portion congrue des matinées, trouvaient enfin l'occasion de placer leurs talents et de les faire apprécier d'un vrai public. Toutes ces Malibran de VAoe Maria et toutes ces Patti avant la lettre de VO Salutaris hostia

jugèrent sévèrement la défection de Monseigneur. Son départ de Saint-Colomban jetait le désarroi dans les projets de ces âmes chrétiennes; pis, il désorganisait les chœurs. En revanche, Mondevera jubilait. La décision prise par Pévôque consacrait la station. Songez! Mondevera n'était même pas un village : trois auberges au bord d'une route et un campement de chasseurs alpins; pas de bureau de poste, mais, par une complaisance de Tautorito militaire, le télégraphe du poste à la disposition des gens du pays... Une situation, il est vrai, admirable; trois lieues de forêts dévalant des cimes jusque dans les replis obscurs d*une vallée si profonde qu'on n'envoyait pas les prairies, et delà roule à mi-flanc du groupe schisteux, où se dressait Mondevera, l'océan chimérique et figé de plus de cent crêtes et sommets.

C'est cette situation unique qui avait séduit Monseigneur. Il y songeait déjà depuis longtemps, puisque, dès la fonte des neiges, un entrepreueur italien y avait bâti un petit presbytère, attenant à une minuscule chapelle pour les messes de Monseigneur.

Une messe épiscopale! les petits rentiers en villégiature à Mondevera assisteraient le dimanche et môme tous les matins, si bon leur semblait, à une messe dite par l'évoque I Mondevera ne se tenait plus de joie. Une vieille comtesse de Belvédère, assidue depuis dix ans de Saint-Co-

bmbin, en désertait l'hôtel du Torrent pour l'auberge Asprimonti de Moûdevera. Une baronne de Saint-Exupère, soupçonnée d'un passé tumultueux^ mais convaincue d'une dévotion militante et toujours À la tète des bonnes œuvres^ suivait cet exemple. Saint-Golomban était menacé ; un exode de belles âmes s'organisait vers Mondevera. Une lingère retirée des affaires et qui, sur le lard, .s'était découvert une voix, une madame Trébizi, encore belle et dont le veuvage charmait. Tété, le célibat d'un capitaine en retraite fixé dans les Alpes, parlait d'organiser das messes chantées : les deux demoiselles du débit de tabac avaient déjà répondu & son appel ; on comptait aussi sur labellesœur du cantinier qui avait, paraît-il, un fort beau contralto, et à Nice, à Sainte- Réparate, avait chanté dans les chœurs ; bref, Mondevera se mettait au niveau de la situation et n'entendait céder en aucune Taçon le pas à Saint-Colomban.

A vrai dire, ces dames, toutes zélées qu'elles fussent, ne fondaient pas grand espoir sur le concours de l'évêque; on savait Mgr Heunu ennemi du faste et récalcitrant à tout ce qui dans l'église pouvait avoir un côté mondain; mais elles savaient toutes avoir un allié dans M. Gustave, le valet de chambre du prélat. Ses culottes bouffantes et ses bas à damiers enchantaient depuis dix ans les allées de Saint-Colomban ; l'élégance de M. Gustave était proverbiale, son

tact aussi. Aux rares dîners officiels que donnait rhiyer Monseigneur d'Antibes, c'était M. Gustave qui se chargeait de la décoration de la table ; et ses surtouts d'oeillets roses et de mimosas étaient célèbres sur toute la Riviera. M. Gustave était sans rival dans TArt de dresser un couvert et d'y grouper des fleurs r enfin des personnes avisées l'avaient formellement reconnu dans plusieurs veglioni sous le camail de somptueux dominos de satin; M. Gustave était un gentleman accompli, dont la mondanité était un sûr garant de succès pour les fêtes musicales et religieuses de Mondevera.

Monseigneur s'installait donc dans son petit presbytère; mais, dès le lendemain de son arrivée, toutes les illusions s'évaporaient en fumée et la comtesse de Belvédère et la baronne de Saint-Exupère et madame Trébizi et les débitantes du bureau de tabac elles-mêmes devaient renoncer à leur espoir de messes chantées et de religiosités musicales. La chapelle n'était pas prête, ce gâte-métier de maçon italien n'avait pas encore achevé la voûte; l'emplacement, où tout Mondevera se voyait déjàécoutantlesorgues et les chants des belles dames en villégiature, était encore encombré d'échelles et d'échafaudages. Mondevera devait attendre le bon plaisir des plâtriers.

Les trois auberges du pays so disputèrent l'honneur d'off'rir à Mgr Heunu le local où il

pourrait dire sa messe ; les trois hôteliers mettaient à la disposition de Tévèque la plus belle chambre de leur établissement, dussent-ils en déloger un client à dix francs par jour.

C'est alors qu'éclatait la sagesse de Mgr Heunu. Entre les trois auberges concurrentes le prélat désignait la plus humble, celle dont la clientèle et le décor flattaient le moins son amour-propre^ attestant par le choix même de cette hôtellerie l'admirable esprit de TEvangile qui invite et convie, avant les heureux de ce monde^ les déshérités d'ici-bas. aux joies du Paradis.

— Une auberge de rouliersl eut beau dire la comtesse de Belvédère.

Tout Mondevera se rendit à l'équité de la décision épiscopale, décision éminemment chrétienne, qui désarma même les quelques francsmaçons, cet été-là, dans les hauteurs.

Mais c'est alors que se présenta pour Mgr Heunu une autre difficulté, non moins imprévue que la première, mais plus pénible à tout point de vue. Ce damné maçon italien était vraiment bien coupable; non seulement il n'avait pas achevé à temps la voûte de la chapelle, mais dans l'édification du presbytère n'avaitil pas tout à fait oublié un aménagement pourtant essentiel. Ce n^élait qu'un détail vulgaire, mais pourtant indispensable : le nouveau logis de Monseigneur n'avait pas de commodité: reiirata, cessi ou guardini, comme le dit élégam-

ment Tltalien qui, dans son langage^ respecte rhonnèteié, Monseigneur n'avait pas de réduit.

Or^ si saints que soient les serviteurs de l'Eglise, les évèques ne sont pas de purs esprits, et la forêt avait beau être voisine^ Monseigneur ne pouvait pourtant pas aller en forêt comme un roulier en voyage ou un alpin en manœuvre.

Discrètement avertis par M. Gustave, les trois hôtels de Mondevera réclamèrent l'honneur d'hospitaliser Son Eminence.

L'auberge NioUo avait déjà celui de servir de chapelle; Thôtel Asprimonti obtint la faveur des visites matinales de Monseigneur. Il était tenu par deux vieilles filles, les demoiselles Asprimonti, dont la dévotion méritait cette distinction, et puis l'hôtel Asprimonti était aussi le plus confortable.

Mal|ieureu3ement Mlles Dorothée et Mathilde Asprimonti, racornies toutes les deux dans l'observation de la chasteté la plus stricte et de la dévotion la plus étroite, apportèrent dans la réglementation et le cérémonial de la visite épiscopale un zèle aussi fervent que malencontreux. Monseigneur avait annoncé sa venue pour chaque matin, de huit à dix heures.

Pénétrées de la faveur grande, ces demoiselles Asprimonti n'eurent-elles pas Tidée de monopoliser le réduit, but secret des pèlerinages quotidiens de l'évêque, et d'en interdire, de huit à dix, l'accès à leur clientèle... Il ne fallait

pas que Monseigneur pût rencontrer quelqu'un sur son passage; sa personne sacrée oe pouvait être exposée à des promiscuités.

C'était d'autant plus imprudent que Thôtel Asprimonti, mal installé comme tous les hôtels de montagnes, n*en possédait pas un à chaque étage ; il n'y en avait môme qu'un pour tout et pour tous au rez-de-chaussée.

C'est vous dire quelle tempête déchaînait la mesure intempestive des deux sœurs I Cet interdit était gros d'orages. L'heure de Monseigneur se trouvait mal choisie, c'était justement celle où l'unique retrait de l'auberge avait le plus d'assiégeants, et c'était celle ou Mlles Dorothée ^t Malhildo couraient à' travers les couloirs en chuchotant.

— N'y allez pas, n'y allez pas ! Le voici, le voici I

L'auberge, alors remplie des plus légitimes impatiences, bourdonnait de récriminations sour* des. Mgr Ilennu, qui n'aspirait qu'à l'Incognito et au silence, passait devant une suite de portes entrebâillées et de regards hostiles embusqués; un vent d'impiété soufflait dans les couloirs.

Cette situation tendue se compliquait de l'arrivée à l'hôtel d'une vieille miss anglaise, autoritaire et méthodique, mal rompue auxGnessesde notre Ijangue et un peu sourde avec cela. Très soucieuse de sa santé et décidée à tout pour com- •

battre un fâcheux artbrilistne, miss Holly Readyslon prenait, tous les soirs, une pilule et l'aidait au besoin, le malin, d*un remède. Comme bon nombre de ses compatriotes, miss IloUy Readyslon avait celt^ devise: « V ennemi ce n'est pas le frenchman, mais le constipacionne. »

Mlles Asprimonti eurent beau expliquer à celte Outre-Manche que l'heure de l'évoque était heure sacrée, miss Readyslon no voulut rien entendre; et quand la pilule fit son effet, elle entrebâilla la porte et surveilla le couloir, guettant la sortie de l'occupant ; mais Mathilde et Dorothée l'épiaient. Les deux sœurs Asprîmonti se précipitaient sur l'Anglaise et l'enfermaient chez elle à double tour; mais elles avaient compté sans renlôtemcnt britannique. L'Anglaise emprisonnée trouvait le moyen de passer par la chambre voisine alors inoccupée et venait à pas feutrés ouvrir Ja porte donnmt sur le couloir. Monseigneur venait justement de pénétrer dans rhôtel. D'un pas discret il se dirigeait vers le petit local et déjà mettait la main sur la poignée de l'huis. Miss Readyslon, qui n'avait rien compris aux explications des sœurs Asprîmonti, prenait celte soutane pour une robe. Furieuse, elle croyait à un passe-droit en faveur d'une autre cliente. Elle se ruait sur les pas de révoque, le bousculait du coude et, s'insinuant violemment dans l'endroit :

— Je étais avant vô, madame, c'est une in-

jioustice, vô attendrez que je ai fait. Ce était mon droit.

£t elle refermait la porte au nez de Monseigneur...

Des éclats de rires pouffaient le long du corridor ; les demoiselles Asprimonti s'étaient agenouillées, consternées, implorantes.

MgrHennu ne remit plus les pieds à l'hôtel.

— Je ne puis pas cependant lui offrir un piquet d'honneur pour veiller sur lui en forêt, avait dit le commandant Brugère, égayé par Taventure.

Mais la vieille noblesse veillait et la comtesse de Belvédère, quittant, le même jour, cet hôtel où Ton avait si gravement manqué au clergé, louait séance tenante une villa et en mettait tout un étage à la disposition de Monseigneur.

Le Tambourin des Alpes.

Le cocher avait renouvelé les chapeaux de feuillage dont il coiffait la tète de ses chevaux. C'était la quatrième fois depuis Çoni qu'il couronnait ainside feuilles de châtaigniers les temporaux fumants de ses bêles; il remontait sur son siège, rassemblait les rênes, et la lourde diligence se remettait à gravir péniblement la roule et ses interminables lacets.

Celte montée n'en finissait pas. Combien de vallées et' de tournants Jacques d'Orseuil avaitil déjà comptés depuis le moment où, presque légère au trot de ses quatre postiers, la vieille diligence s'était ébranlée aux claquements des fouets, aux tintements des grelots, parmi les Per Baccho et les Diavolo des montagnards en-

tassés et pressés dans la grande rue de Coni ?

La rue et sa foule empotée de transalpins et le mouvement de son marché : monceaux croulants de frui!s, aubergines et poivron?, raisins, courges et tomates, et toutes les étoffes et tous les feutres grisou noirs et tous les foulards et toutes les ceintures chères au Piémont, étalés là sous les arcades aux piliers trapus^ qui font de Coni comme un Berne italien.

Puis, c'avait été la sortie de la ville dans les sonneries et le réveil des casernes, une fugue de trot en plaine avec, à l'horizon, l'écran mauve et comme déjà évaporé de chaleur des contre'brts des Alpes; et puis on avait monté, et depuis lors on montait toujours I Combien de temps monterait-on encore? et cependant l'air fraîchissait. Au détour des rampes, les échappées se faisaient plus larges sur des cimes plus escarpées, d'une arab-esque plus hardie et d'une nuance à la fois plus bleue et plus profonde. Etait-ce le soir qui tombait? Tout le paysage se veloutait d'une douceur de pastel; on auraitdit toutes les pentes des ^Ipes fleuries de lavande, tant le clair obscur des ravins bleuissait d'un azur délicatement atténué. Quant aux crêtes des glaciers,, elles resplendissaient d'une telle transparence qu'elles semblaient devenues des émaux translucides; de petits œillets de montagne surgis d'entre les roches annonçaient la zone des grandes altitudes.

— Nous approclious, monsieur, croyait devoir dire le cocher.

D'Orseuil s'arrachait àTextaseoù Ta vaitplongé celte fantasmagorie :

— Alors, hojs arrivons, Moucavagione n'est ]»lus loin!

— Oh! c'est-à-dire que nous en avons encore pour une heure. Au prochain tournant nous verrons Ijs lumières. A quel hôtel faudra-t-il descendre, monsieur?

Et le jeune homme, comme réveillé en sursaut, se rappela justement qu'il n'avait pas d'hôtel. •

Les renseignements recueillis à ConiTavaient plutôt effaré. Il savait le pays admirable, le climat d'une salubrité parfaite et l'air vivifiant et' pur. Epris de solitude, il allaita Moucavagione uniquement pour y travailler; il avait à mettre sur pied tout le troisième acte d'un opéra, promis à Carré pour la rentrée d'octobre, et Moucavagione, station des Alpes liguriennes récemment inventée, c'est-à-dire à peine connue avec son public exclusif de petits commerçants de Turin ou de mince noblesse milanaise, lui avait semblé un sûr abri contre les curiosîtés et les indiscréiions des snobs Au moins dans ces hauteurs échapperait-il aux fastidieuses corvées des villes d'eaux et des plages à la mode ! Un de ses confrères, prix de Rome comme lui, lui avait vanté les avantages de Moucavagione, mais

d'Orseuîl savait d'avance qu'il faudrait y faire crédit à la nourriture et au confort des hôtels. Il ne dédaignait pourtant pas les.connaissances du cocher :

— Mais non, je n'ai pas d'hôtel, répondait-il à l'homme; vous m'en indiquerez bien un^ mon brave I Vous, vous devez savoir I

LePiémontais soulevait son feutre et se grattait la nuque :

— Pour ça, il n'en manque pas. Y a qu'à choisir, et tous bon marché et dans tous de la truite et du fruit; mais, voilà, chacun a ses goûts, et ceux de Monsieur, faudrait les connaître?

— Oh! moi, je ne suis pas difficile : a^aa fresca, vino puro.

D'Orseuil n'achevait pas le proverbe; le Piémontais, au courant des dictons de son pays, éclatait d'un gros rire, et tout à fait mis h l'aise :

— Eh bieni monsieur, je vais vous dire. Il y a bien l'hôtel Orsola ohl des braves gens, qui se mettront en quatre pour vous plaire, le père, la mère et les deux filles et les deux gendres, et puis une belle bonne I Ah! une fille, une de ces raga^za comme on n'en voit pas, môme à la galerie royale de Milan ; elle est de Dronero, de mon pays, je la connais! Si je connais Serafina! et puis, très avenante au monde; mais, à bien réfléchir, c'est pas un hôtel pour Monsieur. C'est

trop simple, et puis trop de rouliers; trop de bruit pour Monsieur, et c'est dommage!

Et le Piémonlaisétcignait l'éclair de ses petits yeux jouisseurs.

— Alors, que me conseillez-vous, mon garçon?

— Oh ! il y a bien l'hôtel Barberini ; là la nourriture est bonne ; mais, damel Si vous voulez être servi, il ne faut pas que la petite soit chez les parents, et justement je la crois revenue d*bîer.

— Quelle petite?

—'Ahl j'vas vous le dire, les Barberini n*sont plus très jeunes, la femme va bien sur les cinquante-quatre ans, et le père n'en a pas moins. Y z'ont déjà une fille mariée, établie, une autre en religion et un fils qui fait bien ses affaires, tenancierd'une petite auberge à Coni; mais v'Iàt'y pas qu'y a huit ans ils se sont repris d'un regain d'amour, à leur âge I y z'ont refait la bêtise, et dame I c'est la petite ravisée qui est venue neuf mois après, qui commande tout chez les Barberini. Les vieux, ça n*a pas de défense contre ces tard-venus. Il n'y a pas de frère ni de sœur aînée qui tiennent quand la pHite a dit quéque chose! Ce que cette morveuse veut, le pèrô et la mère le veulent, et l'hôteL qui est une maison bien tenue, y en a plus d'hôtel, quand la gosse est là. C'est pas croyable. Elle est toujours par les corridors à piailler par-ci, à gueuler par-là, et ne dé marre pas de la cuisine,

ravaude daas tous les plais. Obt vous pouvez attendre d'être servi, si le caprice lui prend à celle-là de manger avant la table d'bôte ! Ab I monsieur, j' vous conseille pas d'aller dans celte pétaudière; avec ça, on ne la nourrit que de sucreries, la mère est si faible, et gourmande! ça a neuf ans et ça boit déjà de l'alcool comme un . homme. Elle est tout le temps dans le café après le bocal des cerises à Teau-de-vie ; un vrai fléau de maison qu^une enfant comme ça! »

Et, à travers les exagérations du Piémontais^ d'Orseuil se remémorait de vagues racontars de Silverac, l'ami qui lui avait recommandé Moncavagione. 11 revoyait, en effet, un terrible hôtel assourdi, du matin au soir, par les cris d'une enfant énergumène et dont on ne pouvait peigner les cheveux, tant elle était hyperesthésique

— Nous n'irons donc pas là, mais où, où faut-il donc descendre?

— Ah ! il y a Thôlel Didier, tenu par un Français. Ohl Monsieur peut descendre là. Là, n'y a que du beau monde. Cette année, y a une comtesse de Milan qui a apporté avec elle ses draps et ses oreillers en soie (dans les Alpes italiennes il y a toujours une comtesse milanaise qui villégiature avec des raffinements do luxe iuouï), et puis y a une autre dame. Oh ! celle-là^ une musicienue. C'est bien sûr uno ancienne chanteuse de la Scala. Elle a une voix et qu'elle ne se fait pas prier I Elle dégoise ses

:L'ÉTÉ dans les ALPES 241

romances tout le long de la journée et, le soir, elle recommence encore. Oh I Monsieur ne s'ennuiera pas à rhôlel Didier, y a concert tous les soirs ; c'est ceti.e dame qui les organise. C'est une fortune pour Moncavagione, tout le pays vient récouter. Elle chante en plein air sur la terrasse. Ah! si Monsieur aime les artistes, c'est chez Didier qu'il faut aller. »

D'Orseuil écoutait dans la stupeur ; le récit du cocher l'atterrait. Une ex-chanteuse de la Scala, le jeune homme craignait de la reconnaître. Si c'était elle, pourtant! et lui, qui allait chercher le calme et la solitude dans ce coin perdu des Alpes ! D'Orseuil usait de ruse :

— A quelle heure arrivons-nous à Moncavagione ?

— Mais dans dix minutes. On voit les lumières d'ici.

— Et vvous vous arrêtez à l'hôtel Didier?

— Je m'arrête à tous les hôtels. Y a que moi qui fais 1' service.

— Et il est?

— Pas loin de huit et demie. Nous serons chez Didier à neuf heures.

— Et on sera sorti de table 1

— Et en plein concert, vous arriverez au bon moment.

— Eh bien ! vous m'arrêterez hôtel Didier,

mais vous ne descendrez pas mes bagages^ je veux me rendre compte avant.

— A vot' désir, monsieur.

Uq quart d'heure après, la diligence s'engageait, annoncée par le cornet h bouquin du conducteur, dans la rue des Hôtels; haltes et débarquements de voyageurs et de bagages, remises de paniers Auberges Barberini et Auberge Orsola. Le cocher remisait sa voiture chez Didier. Une illumination violente dénonçait Thotel; une foule compacte se découpait en ombres chinoises devant une terrasse éclairée à l'acétylène, des accords de piano retentissaient ; on entendait la fameuse romance d'Ay Chiquita et, avec des gargouillades intempestives, des éclats de voix subits et des trémolos imprévus, une femme chantait :

On dit que ron te marie, Tu sais que j'en vais mourir.

Un spasme élreignait le jeune homme à la gorge. Celte Ay Chiquita! combien de fois ne Tavait-il pas entendue? Elle avait empoisonné tout sou deruier été, à Saint-Gildas. C'était pour la fuir qu il avait passé la frontière et était venu se réfugier en Italie, et, c'est elle qu'il retrouvait encore au pied des neiges dos Alpes liguriennes. Une fatalité sjattachait à ses pas. Le Tambourin des Alpes était là. Il l'avait ainsi surnommée, le précédent été, à ce petit

hôlcl de Saint-Gildâs, où^ pendant tout un mois il ne fut pas un jour où elle lui fît grâce de ses talents, de sa. présence et de sa voix. Madame Danièreétait impitoyable; poétesse, musicienne, cantatrice, peintre sur éventail, elle encombrait d'une infatigable virtuosité le petit hôtel de Sainl-Giidas et n'y épargnait personne. Fille d'un commandant de spahis et veuve divorcée d'un capitaine de gendarmerie, Anaïs Daniëre colportait à travers le monde, avec une ténacité touchante^ les fruits artistiques de la déplorable éducation dont on gave lès élèves de Saint- Denis : ce trop de talents d'agrément à la clef qui fait de ces demoiselles autant de cabotines inconscientes, avides de produire et de mettre en valeur les bienfaits d'une belle éducation. Un divorce précoce avec toutes les privations, qu'il comporte, avait donné un nouvel élan aux lalents d'Ânaïs. De complexion ardente^ mais gardée par son éducation contre les entraînements et les chutes, vertueuse par propreté morale, Anaïs Danière s'était jetée dans la musique, le chant et la poésie à tête et à corps perdus ; elle avait trouvé dans les partitions, les ballades et les « Erards » à queue un puissant dérivatif au feu qui la consumait. Détermination héroïque dont souffrait la société. L'étendue de sa voix la faisait redoutable. Anaïs l'avait plus développée que juste. Elle apportait dans ses déclamations, son jeu et son chant une conviction et

244 MADA.MË MONPALOU

une exubérancequiy peut-être heureusesau théâtre, effaraient un peu dans les salons^ Ceux des hôtels étaient devenus le refuge de madame Dànière, les autres s'étaient prudemment fermés devant cette furie d'exhibitions. L'hiver, madame Anaïs sévissait dans les hôtels de Nice, de Menton et de Grasse ; dans chaque on la priait généralement, après un mois, d'aller porter ses talents ailleurs; la clientèle charmée d'abord de cette Patti de table d'hôte se plaignant, au bout de huit jours, de ne pouvoir ni causer ni dormir ; et la trépidante Anaïs, un peu brûlée sur la côte, en était maintenant aux stations des Alpes.

C'est cette Muse exaspérée, que d'Orseuil avait rencontrée, Tau Ire été, dans Tunique hôtel de Saint-Gildas ! Il y avait un piano dans cet hôtel ! t !

Dès l'aube, la veuve divorcée du capitaine de gendarmerie y exhalait en valses hurlées et cataleptiques sa belle âme avide d'idéal, sa belle âme incomprise et dépareillée. Le jour, on la rencontrait dans les clairières, escortée de malheureuses vieilles dames qu'elle avait capturées et mobilisées, et leur déclamant ses œuvres, bon gré mal gré , au grand effroi des bûcherons. Le soir, elle s'emparait derechef du piano et, avant minuit, ne permettait le sommeil à personne; mieux, un jour, d'Orseuil l'avait surprise en forêt, récitant avec de grands

gestes son poème du Sphinx des Pyramides à un groupe d'alpias ahuris. Couchés à plat ventre dans l'herbe, ils Técoutaient, les yeux ronds et la bouche béante, scander ces vers inoubliables.

jeune Bonaparte au front pensif et fier.

Viens, enfonce en mes flancs ton éperon de fer I

Et c'est elle qu'il retrouvait, elle, le Tambourin des Alpes.

On dit que Ton te marie.

Tu sais que j'en vais mourir.

Ton amour, c'est ma folie!

Hélas I je n'en puis guérir I

Un tonnerre d'applaudissements interrompait la] chanteuse; des vivats, des transports ironiques acclamaient, encourageaient madame Danière ; au troisième rang, des jeunes femmes et des officiers de* bersaglieri pouffaient. Elle, la Muse, extasiée, aux anges, saluait à droite^ saluait à gauche, ramait des bras, gloussait des remerciements, souriait, s'^. trémoussait. Le jeune homme hypnotisé n'en pouvait détacher ses yeuî. Vêtue de blanc, son manteau de montagne à capuchon jeté sur ses épaules et le nez chaussé de lunettes bleues (madame Danièro était myope), c'était bien la Polymnie et TErynnie vengeresse de son autre été.

— Eh bienl monsieur, vous décidez-vous?

C'était le cocher qui parlait.

D'Orseuil tressautait^ arraché à soa caucbe mar.

— Y a-t-il un autre hôtel?

— Un autre hôtel I Oui et non. Y a une buvette où Ton couche à la nuit, mais vous y serez mal.

— Qu'importe ! Menez-moi là. C'est loin ?

— Assez, tout au bout du pays.

— Et vous repartez.

— Demain matin, à quatre heures.

— Bien! je repars avec vous. Inutile de décharger mes malles.

Séraphina.

— Ah I vous allez à Rodonari, c'est une jolie étape. Descendez hôtel Barra di Jefro^ vous ne vous embêterez pas.

Et le capitaine Dangin avait souligné ses félicitations d'une forte bourrade entre les omoplates du jeune sous-lieutenant.

— Ahf le 18® de ligne va à Rodonari, et vous y campez en forêt. En effet, le 12* alpins occupe la caserne. Vous avez toutes les chances, Rodonari est un des plus beaux coins des Alpes, et puis quel hôtel! Ne manquez pas de descendre à \dL Barra di Ferro surtout...

Kt le lieutenant Orlandi, officier corse, retour d'Afrique etj sorti des rangs, émoustillait d'un

vigoureux pinçon la stupeur grandissante du sous-lieutenant Brucbart.

— Rodonari 1 Ah t les sapins de Rodonari !

Vous serez au frais pour flirter à leur ombre. Ah ! ce Bruchart est né coiffé. Vous y serez bien accueilli, joli garçon comme vous êtes. La montagne vous a un peu hàlé, mon cher; Rodonari vous décongestionnera. Usez^ mais n'abusez pas.

Et le major du 13^ alpins avait secoué la main du jeune homme d'une façon significative.

£t tous, le capitaine comme le lieutenant, le lieutenant comme le major l'avaient laissé perplexe, sans vouloir rien ajouter de. plus. Qu'avaient-ils donc à parler ainsi par énigmes. Ce chœur de félicitations ironiques éclatant à Sospel, au café des Platanes, à la veille du départ du 18® d'infanterie pour Rodonari, avait obsédé le lieutenant Bruchart pendant les cinq heures de marche. Contran Bruchart était peut-être le plus beau sous-lieutenant de tout le corps d'armée en manœuvre cet été-là, dans les Alpes, et Gontran Bruchart le savait ; on le plaisantait assez souvent aux mess, comme aux étapes, sur l'or soyeux de ses moustaches et sa tournure de casse-cœurs.

— Bruchart, un miroir à p...l bougonnait en parlant de lui le lieutenant-colonel Briscoud, un véritable pot à tabac galonné, qu'exaspéraient la taille fine et les allures cavalières du sous-

lieutenant; mais celle fois, la mystification outrepassait les bornes; les adieux de Sospel avaient mis le comble à l'irritation de Brùchart. Tous, à ses tentatives de renseignements avaient opposé un mutisme goguenard. Seul, le père Bonaud, le vieux capitaine d'habillement, y avait apporté quelque bonhomie.

— Rodonaril la Barre de Fer... ahl vous aurez de l'agrément, mon garçon.

— Mais encore, qu'y a-t-il donc à celte Barre de Fer et dans ce Rodonari du diable?

— Ce qu'il y a, faut-il que vous soyez neuf dans les Alpes pour Tignorer, mais vous arrivez de Lyon et n'êtes à Toulon que depuis quatre mois; mais à Rodonari il y a les sapins... et, faut-il que vous soyez jeune, il y a la comtesse de Mirafiori et Séraphina.

— La comtesse de Mirafiori et Séraphina, qu'est-ce que c'est que cela?

— Eh! vous l'apprendrez par vous-même.

Sachez seulement que Tune eslTapéritif et l'autre le rôti; l'une provoque les entreprises et l'autre les accueille; mais j'en ai trop dit, c'est à Rodonari que, nous autres, nous jugeons les capacités des nouveaux venus. Il y a dans les classiques une fable grecque qu'on traduit en cinquième, TIercule ou Perséo, je ne sais plus tequel, hésitant entre la Volupté et la Vertu. Ce qui ne veut pas dire que la comtesse soit la Volupté et Séraphina la Vertu. Enfin Rodonari,

c'est, cette année^le pont aux ânes des débutants dans les Alpes^ »

Et le père^Bonaud était rentré dans une réserve dont aucune absinthe n'avait pu le faire sortir. .

Ces sous-entendus, Bruchart les avait surtout ruminés pendant toute la route. Le régiment l'avait faîte en deux étapes. Partis de Sospel à trois heures du matin, les hommes avaient fait halte à midi pour repartir à quatre heures. Et le régiment était entré à Rodonari une demiheure avant minuit. On avait trouvé le village endormi ; rofficier de casernement, flanqué de celui de détail, avait conduit les gradés au campement affecté aux hommes; le 27® alpins l'avait quitté le matin même ; à peine avait-on remué la paille des i>aillasses. Les officiers étaient tous demeurés là pour installer les compagnies. Il était près de deux heures quand le lieutenant Bruchart gagnait l'hôtel. Il y avait retenu une chambre par télégramme. Tout reposait à la Barre de Fer. Une servante dépeignée, les yeux gros de sommeil, le conduisait en rechignant à son gite. La Barre de Fer s'annonçait mal. Sur le seuil de la chambre, il ne put cependant y résister et, glissant une pièce de Vingt sous dans la main de la fille :

— Et Séraphina? lui demandait-il, elle est toujours ici, Séraphina?

A quoi la servante, toujours goguenarde :

— Ahl VOUS la connaissez, vous aussi, Sera phina? vous la verrez demain, elle dort. C'est son tour, on n'est pas d'fer.

Et le jeune homme n'en sut pas davantage ce soir-là.

Le lendemain, son service l'appelait à la première heure auprès dos hommes. Bruchârt ne rentrait à la Barre de Fer que vers onze heures. Tout rhôtel était installé dehors sur la terrasse ; les femmes en toilettes claires et sous les armes pour faire honneur au régiment. Toutes évidemment curieuses des nouveaux officiers; et, parmi les plus ou moins belles personnes étalées là dans des attitudes voulues et causant entre elles de Pair le plus indifférent, une élégante attirait immédiatement l'attention de Bruchârt. La dorure solide des cheveux, le luxe inusité d'un remous de soies et de dentelles apparues sous la robe blanche, la gracilité d'une jolie nuque et les pieds petits, divinement chaussés de peau de daim, désignaient l'inconnue à l'œil émerveillé du jeune homme. Une immense capeline de piqué blanc, nouée d'un large ruban de moire rose, dérobait son visage. La robe blanche causait, nonchalamment étendue dans un rocking-chair, avec deux capitaines d'artillerie. Bruchârt pénétrait dans l'hôtel, regrettant de n'en pas voir davantage, mais il avait eu le temps de remarquer que l'inconnue avait les mains fines et soignées avec les plus beaux

sipbirs aux doigts. De plus, cllo avait un timbre de voix délicieux.

— Quelle est cette dame ? demaodait-il à un garçon de salle reucootré dans le couloir.

— La dame en blanc, lui était-il répondu^ la comtesse de Mirafiori. Ahl elle en pince pour Tuniforme...

— Au moins j'ai vu une des deux, pensait le beau sous-lieutenant > et il montait dans sa chambre où il s'attardait à sa toilette, désireux déjà de revoir la comtesse.

Mais la comtesse de Miraflori ne mangeait pas dans la salle affectée aux officiers. Bruchart ne voyait pas davantage la moindre Séraphina. C'était la maritorne de la nuit qui servait.

— Mais qu'est-ce que cette Séraphina dont tout le monde parle et qu'on ne voit pas ? hasardait le jeune homme au moment du dessert.

A quoi le lieutenant Frémont :

— Ah! Séraphina vous intéresse? elle sert Tétat-major, mais vous la verrez ce soir.

Le capitaine Arnaud reprenait presque immédiatement :

— A propos, Bruchart, la comtesse Mirafiori s'est informée de vous; elle prétend connaître un capitaine du 32®, votre régiment de Lyon.

Attendez-vous à être interpellé par elle. Vous l'avez fortement impressionnée, je crois.

Et sur une grimace du jeune homme:

— Voulez-vous que je vous présente? Non.

Ohl elle se présentera toute seule : elle n'est pas en peine et vous serez très aimable, car elle est charmante, la comtesse de Mirafiori,

Le même soir, Bruchart connaissait Tune et Tautre, la comtesse et la servante. Après le déjeuner, comme il prenait son café sur la terrasse de rhôtel. la comtesse de Mirafiori l'avait abordé :

— Monsieur Bruchart, n'est-ce pis? Je vous demande pardon de me présenter moi-même, mais nous avons un ami commun, le capitaine Astoni; vous venez de Lyon, n'est-ce pas, du 32* de ligne?...

Et avec une autorité caressante Tltalienne s'était installée. ^ Un parfum de tubéreuse et d'œillet combinés, la voix la plus fraîche, un ton de l'ancienne cour avaient étourdi , subjugué le jeune homme. Chacun des mouvements de la comtesse remuait des parfums; sa voix lente et douce remuait des souvenirs. Ils avaient plus de trente connaissances communes et sur chacun, comme sur chacune, la comtesse de Mirafiori avait une anecdote. Le sous-lieutenant respirait, éperdu, les narines vibrantes, l'atmosphère subtile émanée de l'Italienne. Au bout d'une heure, qui lui sembla dix minutes, Bruchart tenait entre ses mains celles de la comtesse. C'est alors qu'était entrée en tourbillon, bousculant les consommateurs et les tables, une belle fille brune à la peau veloutée et nuancée

comme une pêche. L'incarnai aux joues, d'admirables prunelles d'un bleu d'acier sous de longues paupières cillées de noir, c'était Séraphinal Elle versait de haut deux absinthes à deux capitaines de chasseurs alpins et, rabattant d'un fort coup de poing les mains hardies qui la violentaient presque , ramenait ses jupes sur des jambes de jeune athlète et s'esquivait en coup de vent; elle laissait derrière elle une odeur de pain chaud, de lavande et de sueur.

Tous les mâles présents avaient henni comme des étalons au passage d'une cavale. Séraphina était capiteuse et violente; et Bruchart, énervé, s'apercevait que son flirt avait mille petites rides à la commissure des lèvres et autour des yeux; il s'avisait aussi du bleu trop vif des veines sous la peau fripée des tempes et de la bouche touchée de fard... et le sous-lieutenant prenait congé de la comtesse.

Il n'en devenait pas moins, le lendemain, la cible des lazzis de la table d'hôte; la comtesse de Mirafiori avait jeté son dévolu sur lui,, et, sous peine d'être grossier, il n'avait pu se défendre de l'accompagner en forêt. Toutes les dames de Thôtel passaient la journée sous les sapins, et toutes avaient pour Sigisbée un gradé d'infanterie ou d'alpins. La suprême élégance de son flirt flattait évidemment le jeune homme, mais son indéniable cinquantaine ne l'impatientait pas moins. La comtesse était câline et per-

suasîve; quant à Séraphina, rélat-major ayant quitté Rodonari^ elle servait maintenant la table du 12®. Chacune de ses entrées dans la salle y soulevait une ovation; harcelée et pressée par tous les dîneurs^, elle accueillait de solides bourrades toutes les tentatives de contact et ne daignait pas honorer le sous-lieutenant d'un regard. Seulement, le soir, au retour d'une promenade organisée en bande pour aller voir lever la lune sur les montagnes, Bruchart en ramenant la comtesse à l'hôtel trouvait tout le personnel de la Barre de Fer prenant le frais sur la porte ; Séraphina était dans le groupe. Au passage, elle dévisageait hardiment le jeune homme et ricanait très haut une phrase en .italien, dont il ne saisissait que les derniers mois : la vecchia vacca.

Intrigué, la comtesse une fois reconduite au seuil de sa chambre, il s'informait auprès du capitaine Hérard sur la phrase ricanée par la fille.

— Séraphina, répondait celui-ci, .elle n'a pas froid aux yeux. Savez-vous ce qu'elle a dit . « Etonnant pays que la France, les jeunes taureaux y aiment les vieilles vaches. 7> C'est une invite. Prouvez-lui qu'ils préfèrent les jeunes génisses; elle couche au quatrième, la seconde chambre dans le fond; mais je ne la crois pas seule ce soir...

Et Bruchart montait se coucher de plus en plus énervé.

Le leade.nain, il devait accompagner la comtesse de Mirafiori en excursion : elle désirait visiter Fontan, de l'autre côté du Manjiabo ; elle avait commandé la voiture. Bruchart lui faisait dire que son service le retenait au campenaent et qu'à son grand regret, il était forcé de remettre la promenade; la comtesse faisait répondre par sa femme de chambre que cela tombait à merveille, qu'elle-même était souffrante et obligée de garder le lit, que tous les regrets étaient pour elle et qu'elle lui serait reconnaissante d'une petite visite vers cinq heures, lorsqu'il aurait fini son service. Elle le priait d'avance de l'excuser sur la sommaire installation de sa chambre d'hôtel.

— Elle s'est piquée au jeu, pensait Bruchart,. et par curiosité il se présentait quand même, vers les cinq heures, chez l'Italienne.

11 la trouvait couchf^e parmi un luxe inouï d'oreillers de soie et de dentelles ; tendu de moire et de faille blanche, tout le lit se dressait en autel ; aux murs, des toiles de Gênes, hâtivement accrochées, cachaient la laideur du pipier d'auberge. Un demi-jour savant donnait à la malade une illusoire jeunesse, des ennuagemenls de tulles et de gazes ruchéés étoffaient sa maigreur.

— Ah! c'est vous, mon ami, disait-elle d'une voix mourante, j'ai fait plus que force hier, avec vous dans cette forôt. Dieu me rappelle

cruellement moa âge et ma névralgie me punit. Mais vous êtes là, je vais mieux. Quand on aime comme moi la nature et les grands speclacles qu'elle offre dans ses horizons et ses paysages, on se console de tout, même de vieillir. La nuance d'un ciel, l'arabesque d'une montagne, la courbe d'un arbre, le bleu changeant d'une prunelle et même le mouvement de votre moustache, tout cela m'amuse et me ravit, car j'aime Dieu dans ses créatures; je l'aime, d'ailleurs, dans tout ce qu'il fait. Ainsi, voyez ces fleurs {Et elle prenait une gerbe de lis jaunes des Alpes éparpillée sur ses draps) : ces fleurs aiment comme nous, mon ami, et elles se marient; Dieu leur a fait la grâce de l'amour. Au moment de l'hymen, ces pétales s'entr'ouvrent, ces pistils se dressent et secouent leur pollen que la brise va porter dans le calice des autres et le lis mâle féconde le lis femelle; n'est-ce pas admirable? Mais je vous ennuie, mon ami; ne restez pas plus de temps auprès d'une malade: allez prendre votre absinthe et dînez joyeusement avec vos camarades. Seulement, ce soir, en montant vous coucher, entrez me dire un petit bonsoir; je ne dormirai pas, la porte sera entrebâillée. Baisez-moi la main et allez-vous en.

En effet, la porte de la comtesse était entrebâillée, mais le lieutenant Bruchart n'entra pas: il passa devant en amortissant son pas et

gagna prestement au quatrième une chambre de bonne, dont la porte n'était que poussée.

A vingt- cinq ans, on ne résiste pas aux charmes des Séraphina.]

Nuit d'hôtel.

Tout dormait dans Rodonari ; la roule s'étendait blanche de lune, barrée à trois placer par* l'ombre portée de ses trois hAtels.

— Ecoute... Je te dis que c'est encore elle.

Elle a le diable au corps, elle a juré de nous empêcher de dormir, cette femme-là. Comme si c'était une heure pour baigner son chien.

— Mais non, tu rêves ; tu Tas dans le nez.

— Pour sûr.

— Mais ce n'est pas une raison pour m'empêcher de dormir moi. C'est devenu chez toi un cauchemar. Pourquoi veux-tu qu'elle lave son chien à cette heure-ci?

— Avec ça que ce serait la première fois.

Elle ne tient pas en place, elle est à ravauder

toute la nuit. Dès Taube, elle trolte par les couloirs ; le soir^ à minuit, elle est encore debout ; un vrai boulégon que celte vieille folle... et pour le prix de pension qu'elle paie I embêter comme ça tout un hôtel t et puis j'en ai assez d'elle et desameuted'Azorset de leurs puces... Trois chiens! amener trois chiens avec soi dans un hôtel... Tiens, J3 l'entends qui jappe. Tu ne diras pas qu'il n'y a pas un chien dans la véranda. TienSx maintenant, il gratte.

— Tu déménages I

— C'est elle, qui va déménager. Tu vas voir ça...

— Emilie!...

Mais M. Bismontey eut beau se retourner brusquement dans le lit pour retenir Emilie au passage, madame Bismontey, non moins brus- (|ue, avait rejeté draps et couvertures, et, dressée d'un bond, avait enjambé son mari. Maintenant, elle courait en chemise par la chambre, et M. Bismontey, demeuré couché, la voyait avec effroi vaguer dans la clarté bleue de la lune entrée par la fenêtre sans persiennes.

— Emilie, Emilie! gémissait le mari redoutant un scandale.

Mais Emilie n'entendait rien : elle courait pieds nus sur le parquet ; sa haine et sa rancune l'emportaient.

Madame Bismontey nourrissait contre madame Bodineau, la dame accusée de donner à ses

chiens des bains nocturnes, une animosité farouche/Descendue avec son mari M. Ernest Bismontey, ancien quincaillier, à Thôtel Maffieri, elle avait pris de suite madame Bodineau en grippe pour le genre et les airs de condescendance qu'elle affectait. Madame Bodineau^ en sa qualité d'ancienne cliente de Thôtel, y faisait autorité; elle y traitait-de haut les nouveaux arrivants, elle les toisait ou les protégeait : les .Bismontey, eux, avaient été toisés. Madame Bodineau (rubans, plumes et fleurs, rue de France, à Nice) avait immédiatement établi entre elle et le vieux ménage la distance qui sépare une modiste d'un quincaillier. Madame Bismontey ne lui pardonnait pas cette dédaigneuse attitude.

La présence de Belphégor, de Bouboule' et d'Ydrac, les trois chiens de madame Bodineau, avait envenimé les choses. Forte de ses droits d^ancienneté, madame Bodineau imposait sa meute ; ses chiens, il est vrai, couchaient dans sa chambre, — « Ce qui n'était guère propre » pensait tout haut madame Bismontey — mais, le jour, ils encombraient de leurs galopades tous les couloirs de Thôtel, bruyants, malodorants et rongés de puces; pis, madame Bodineau les amenait à table. Après les repas, elle s'attardait pour y rafler dans les assiettes les restes et les os qu'elle donnait à ses bêtes... Après le déjeuner,[,à l'heure où les pensionnaires s'essaimaient

dehors à Tombre mince et bleue des toits de rhdtel pour prendre leur café, Madame Bodineau s'insinuait entre les tables; aimable, elle adressait la parole à chacun, au fond guettant la minute où la sieste rappellerait le monde dans les chambres pour vider d'une main sournoise les soucoupes et les sucriers. Enfin, la nuit, il lui arrivait de s'installer dans la grande véranda du premier, sûr laquelle s'ouvraient toutes les chambres, et d'y savonner et d'y baigner ses chiens, surtout Belphégor atteint d'une visible maladie de peau...

C'était intolérable, et d'autant plus qu'on avait découvert (une indiscrétion de la mère Maffîeri que) madame Bodineau ne payait que cinq francs par jour« tandis que tout le monde était à six et à sept. Cette révélation colportée par madame Bismontey avait achevé d'aliéner à madame Bodineau les sympathies et les respects; il y avait un mouvement d'opinion contre elle. L'heure était mûre pour un éclat, madame Bismontey le tenait.

Emilie ouvrait la porte... Rien : la véranda était déserte. Une série de paires de chaussures s'alignait contre la muraille, témoignant que personne ne découchait dans cet hôtel ; le châssis vitré encadrait la lumineuse apothéose des montagnes^ et le silence de l'auberge assoupie en était comme agrandi.

— Rien.

— Tu vois bien, faisait M. Bismonley.

— J'ai pourtant bien entendu... Mais si, il y a quelqu'un. Il y a un chien qui gratte contre une porte, la port.e de madame Trebizi, et c'est le chien de M. Fagard, le sous-lieutenant. Ça, c'est drôle.

— Tu dis?

— Viens plutôt voir. C'est bien le chien du sous-lieutenant Fagard : je le reconnais.

Le quincaillier s'était levé et était venu, pieds nus, contrôler les dires de sa femme. En effet, un fox-terrier était là couché, le museau contre une porte, grattant et poussant des petits jappements sourds; les deux époux regardaient par l'huis entrebâillé et retenaient leur haleine.

— Qu'est-ce qu'il peut bien faire là? Est-ce que le sous-lieutenant serait chez madame Trebizi.

— Tu sais bien que madame Trebizi est la maîtresse du capitaine Morel.

— Oui, mais c'est le chien de M. Fagard qui gratte à sa porte.

Et le vieux ménage, surexcité, échangeait ses impressions.

Madame Trebizi, veuve un peu mûre, mais encore désirable, la bouche fraîche et la chair blanche et douillette, passait à tort ou à raison pour embellir le célibat du capitaine Morel, officier retraité fixé à Rodonari. Elle y montait

Iiî64 MADAME MONPALOU

passer trois mois d*été tous les ans; mais la liaisoQ était acceptée; la tenue des deux amants était irréprochable. Pourtant on avait remarqué que, cette saisoQ-ci, madame Trebizi se promenait bien souvent du côté des casernes.

On Ty avait môme vue entrer pour réclamer son chion. La chienne du cantinier y attirait alors tous les chiens du quartier; et le buU de madame Trebizi Toby-Plum était un des plus acharnés. Madame Trebizi s*en plaignait; elle passait son temps à l'aller quérir au quartier. Souvent, un de ces messieurs, lieutenant ou sous-lieutenant^ le lui ramenait.

Ce sont ces impressions que remuaient entre eux Monsieur et madame Bismontey. Mais pourquoi le fox-terrier de M. Fagard s'obstinait-il à gratter devant la porte de la veuve?

— Parbleu, c'est très simple, disait la quincaillière, M. Fagard est chez elle : elle trompe son vieux Morel.

Et les deux vieux époux demeuraient là, en chemise, aux écoutes.

Tout dormait dans Rodonari... Non dans cet hôtel assoupi, d'autres angoisses et d'autres attentes veillaient. Derrière une de ces portes, en apparence closes, se tenait, attentive, épeurée, toute la chair frémissante, une innocente jeune fille.

Son seau de toilette à la main, guettant pour l'aller vider la solitude de la véranda et retenue

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par la craiate de voir s'ouvrir brusquement une des portes, d'avance inanimée à la pensée d'être surprise, il y avait une heure que made- ' moiselie Eçther Muraton s'énervait. Le trouble de son estomac égalait celui de son âme. Troisième fille de M. Ilippolyte Muraton, huissier rue Trépaote, à Nice, et montée avec sa mère et ses soeurs passer un mois à Rodonari, mademoiselle Ësther Muralon était la plus sensible et la plus candide petite oie blanche dont l'image ait jamais flotté daus les romans de Francis James et les rêves de Franc-Nohaiu. Assez jolie avec une taille frêle, des cheveux d'un blond cendré et d'admirables yeux noirs, mais le teint un peu brouillé par une puberté difficile, mademoiselle Esther Muraton cultivait une passion éperdue pour la poésie de Lamartine et les romans de Georges Ohnet. Elle n'était pas moins musicienne, et son effréné romantisme se devinait au choix de ses morceaux. Pleine de mansuétude pour les bêtes, elle n'eût pas fait de mal à une mouche; mais elle était sans pitié pour les hommes et, de Taube au soir, torturait son piano. Or il y en avait un, oui, il y avait un Pleyel à l'hôtel Maffîeri.

Dès l'aube, Esther Muraton y exhalait les aspirations, hélas! incomprises de sa belle âme dépareillée... Ohl les plaintes de la jeune fille!

Le vent en passant fait gémir le feuillage, Et moi tristement je m'assieds au rivage.

La jeune Eslher y excellait: Ce piaaotage éperdu et toutes ces roucoulades avaient, à vrai dire, un objet : mademoiselle Muraton les dédiait, dans son cœur, à M. Oscar Letillet, jeune avocat stagiaire et reporter mondain dans les feuilles littéraires du département. Pas de veglione, pas de matinée, pas de bal de cercle ou de grand [hôtel, pas de bataille de fleurs et de corso dont M. Oscar Letillet ne rendit compte Thiver. Il y avait déjà deux ans que les proses de M. Letillet, « Gardénia » dans la Vigie d'Antibes, et « Fleur de Square » dans V Avenir de Nice, avaient impressionné la jeune musicienne. Mademoiselle Esther Muraton était folle du grand monde et des fêtes qui s'y donnent. Pour elle M. Oscar Letillet était Toracle de la mode, le Brummel de la Riviera. La tenue du journaliste avait aussi profondément impressionné la jeune fille. En effet, rien n'atteignait l'élégance de coupe des complets de « Fleur de Square » et l'éclat assourdi des cravates de « Gardénia ».

Les envieux de Letillet insinuaient que les tailleurs l'habillaient à crédit pour la réclame vivante que leur faisait Berlingot. Berlingot était le sobriquet dont la malveillance avait affublé le jeune homme, car s'il était habillé à peindre, son physique appartenait plutôt à la caricature. Long, maigre, dégingandé, une hâve et veule tète de Pierrot mal emmanchée sur

un COU de cigogne, « Gardénia » et « Fleur de Square » imposait surtout Ja vision d'un navet. La malignité populaire avait surnommé ce navet Berlingot; Berlingot n'en exerçait pas moins une fascination sur mademoiselle Ësther Muraton... Aussi quelle n'avait pas été son ériiotion, quand elle avait vu débarquer M. Oscar Letillet à l'hôtel Maffieri. Un élégant de cette allure dans un hôtel de troisième ordre ! mais il n'y avait pas de place ailleurs et Berlingot s'y était résigné... et une vie de [transes délicieuses et d'indicibles angoisses commença. Elle était toujours sur le passage du jeune homme. Quand il rentrait, il la trouvait au salon, assise au piano et pleurant son Schumann... Le vent tristentent fait gémir le feuillage! Mais œillades et soupirs, Berlingot n^ voyait rien... Ce Lovelace se souciait bien de cette âme! Berlingot était tout à ses costumes dont il changeait trois fois par jour et à la combinaison de ses cravates, les autres hôtels se Tarrachaient. Toutes les après-midi la jeune Esther le voyait partir pour le tennis, armé d'une raquette et blanc de la tète aux pieds comme un idéal Pierrot, le soir elle le voyait partir encore, mais en smoking et sombre comme un diplomate.... Le monde réclamait Fleur de Square et les dames Gard^ma; le soir, ses plastrons de chemise éblouissaient, le matin ses souliers de peau de daim et le bleu mourant de ses chaussettes

achevaient de perturber les rêves de Mademoiselle Muratoa.

Berlingot n'en occupait pas moins, hôtel Maffîeri, une chambre donnant comme toutes les autres sur la fameuse véranda et, quand dans le silence de cette nuit lumineuse Ësther Muraton défaillait, frissonnante, derrière sa porte entrebâillée, l'oreille aux écoutes et son seau de toilette à la main, c'était surtout la rencontre du jeune homme que redoutait cette âme troublée. S'il allait brusquement apparaître, la présence aussi du chien l'alterrait. La jeune fille prenait enfin son courage à deux mains et se risquait d*un pas léger dans la véranda déserte. Horreur! une porte s'entrebâille, sa porte! et la tête effarée de Berlingot y paraît.

Esther pousse un cri, lâche son seau, le contenu s'en répand et, éperdue [de honte, Esther se précipite au plus près, et le plus près est un petit réduit dont elle referme précipitamment la porte. Celle de Berlingot s'est aussi close immédiatement. Brisée d'émotion, les jambes flageolantes, la jeune fille se laisse tomber sur lo siège pour se redresser immédiatement. Elle est à demi-morte d'épouvante : un homme est là dans l'ombre dont elle ne peut distinguer le visage. Elle s'est assise sur ses genoux et l'homme, la retenant et l'appuyant contre lui, bilbutie d'une voix zézayante:

— Ne dites rien, mademoiselle ; c'est moi.

Beppo, le garçon d'écurie de l'hôtel; ne me perdez pas, ne criez pas, n'ayez pas peur, ne dites pas que je suis là!

Crier, parler I Esther Muralon n'a plus de voix; elle gît à demi-évanouio sur les genoux du Piémontais, et c'est dans cette attitude que la trouvent madame Muraton mère, le ménage Bismontey et madame Bodineau elle-même, accourus au bruit.

Quel scandale ! le contenu de ce seau gisant au milieu de la véranda, et cette jeune fille surprise dans l'endroit que vous savez sur les genoux de ce domestique I Là-dessus irruption furieuse de tous les Maffieri, tumultueux interrogatoire en patois italien :

— Qu'est-ce qu'il fait làr dans l'hôtel, à l'étage des clients, ce cochon, lui qui devrait être à l'écurie?

Esther avec des râles d'agonio explique comment elle a trouvé Beppo dans le petit réduit. Beppo, harvîelé, poussé à bout, menacé d'être mis dehors s'il ne parle, avoue qu'il vient frictionner un des clients de l'hôtel, une personne qui a des douleurs, des rhumatismes, et, comme dans la journée il est occupé à l'écurie, il ne peut la frictionner que la nuit... Un client ou une cliente 1 mais qui? Mais celte fois Beppo garde un absolu silence, et comme la porte de M. Oscar Letillel, dit Berlingot^ et celle de madame Trebizi restent, en dépit du bruit, obstiné-

ment closes, que lé fotlerrier "de M. Fagard rôde toujours dans la véranda et que la même léthargie garde invisible derrière son huis madame Ida de Barançay^ quinquagénaire aux yeux humides et aux toilettes un peu claires, volontiers attardée très tard en forêt, les plus étranges soupçons planent sur trois personnes. Cette nuit de l'hôtel des Glaciers fut le grand scandale de la saison de Rodonari ; Beppo Deleani y a perdu sa place, mais il entre en novembre, comme garçon de bain masseur, à rétablissement d'hydrothérapie du docteur Banus... Par quelles influences?

Monseigneur aux champs.

Les Ouailles de Monseigneur.

— Enfin, Monseigneur n*a qu'à se louer de sa décision, Montedevera a tout à fait rétabli la santé de Son Eminence. L'air vivifiant de la montagne et la solitude étaient nécessaires à Monseigneur. Déjà l'autre automne, au retour de sa villégiature, j'avais trouvé à Monseigneur un teint plus clair et des yeux plus vifs. Monseigneur se surmène trop pendant Thiver. Il apporte un tel zèle à toutes les aflaires du diocèse! trois mois de repos ne sont pas de trop pour le remettre de tant de fatigues, mais le charme de

la nature a opéré ; je ne voudrais pas passer pour un flallour, mais la vérité est que, cette année. Monseigneur a rajeuni. Ah t la nature est la grande auxiliatrice; elle guérit le physique et élève l'âme : les saints sont faits pour la solitude. y>

Et Tabbé Lormenin adoucissait sa voix naturellement forte, la veloutait d'onction, persuasive tout en essayant de r^^gler son pas sur celui de Tévêque. Très grand, bâti à coups de hache en vrai montagnard, Tabbé Lormenin, curé du Laulinet, petit village perdu des Alpes, avait la plus grande peine à ne pas dépasser en marchant son évêque. Mgr Heunu, petit etdélicat de sa personne, allait, lui, d'un pas ralenti de penseur.

L'ombre ensoutanée des deux prêtres les précédait sur la roule blanche de lune ; le chemin s'enfonçait, lumineux, dans le clair-obscur de la forêt; Mgr Ifeunu gardait le silence. Cçtte promenade nocturne qu'il prolongeait tous les soirs assez tard en forêt, il la consacrait autant à la raédilalion qu'à l'hygiène, et son mutisme disait assez combien la prolixité de son compa- * gnon l'ennuyait; mais la présence auprès de lui de l'abbé Lormenin était une des corvées inhérentes à sa haute situation. Depuis deux ans qu'il villégiaturait l'été à Montedevera, il avait dû se résigner, pondant son séjour dans les Alpes, aux visites des curés des pauvres villages

des alentours : l'hiver, la neige retenait dans leurs cures les desservants alpestres, et puis, l'hiver, d'ailleurs Mgr Ueunu était tout à ses obligations pastorales, compliquées de mondanité et de politique de ses ouailles de la Riviera. H se devait bien Tété aux petites cures oubliées de son diocèse. Ces braves montagnards n'y mettaient peut-être pas toute la discrétion voulue, tous avaient des requêtes à lui présenter, des réclamations à lui faire; en vérité on le harcelait, mais l'évêque prenait sa peine en patience en offrant ces nouveaux ennuis au Seigneur. Cependant, parmi les plus obsédants quémandeurs de la région Tabbé Lormeniu était le plus tenace. C'était un prêtre ambitieux et remuant qui supportait mal son exil dans ce ravin perdu du Lautinet, et ne négligeait aucune occasion de rappeler une vague promesse de changement arrachée, l'année précédente, à Monseigneur.

a Che croce », avait coutume de soupirer le prélat quand on prononçait devant lui le nom de l'abbé Lormenin, mais Mgr Ileunu supportait cette croix, comme autrefois Jésus avait porté la sienne. Le curé du Lautinet n'en était pas moins son hôte depuis trois jours. 11 devait regagner son presbytère le lendemain matin, et cette soirée était la dernière où Mgr Heunu subissait sa présence.

Le tourmenteur de l'évêque d'Antibes poursuivait :

— C'est comme Mooledevera! quoi chaagement depuis la venue de Monseigneur I Son Ëminence a fait la fortune du pays, les hôtels y pullulent maintenant et tous regorgrnt de monde.

— En effet, ce n'est plus la solitude, répondait mélancoliquement Monseigneur.

— Oui, il y a peut-être un peu trop de pianos dans ces hôtels, mais ce sont les pauvres du pays qui en profitent, et votre chapelle! Quand je songe qu'il y a deux ans la voûte n'en était pas encore terminée et aujourd'hui vous avez une cloche ; et ces pauvres murailles blanchies à la chaux, on ne les voit plus maintenant, décorées qu'elles sont de statues, de bannières et de peintures. Votre autel est aussi beau que celui de la cathédrale de Nice, en plus petit naturellement; et, né d'hier, votre sanctuaire dépasse en richesses toutes les églises de nos pauvres villages et cela n'est que justice. C'est votre auguste présence qui attire ici tous ces généreux donateurs.

— Hélas ! soupirait le prélat, je préférerais un pou plus de foi et moins de zèle. Il entre beaucoup d'ostentation dans ces dons.

— Naturellement, la dévotion se manifeste selon le caractère et le tempérament des gens, mais si l'on consulte les annales de la papauté, l'orgueil des fidèles a peut-être plus fait que leur humilité pour la prospérité de l'Eglise.

A quoi Tévêque, un peu effaré :

— Le temporel ne vient qu'en second, monsieur Tabbé, la prospérité de l'Eglise, c'est le salut des âmes.

— Certes oui, mais aux temps troublés où nous vivons, ce n'est pas une vaine satisfaction, Monseigneur, que de voir la fouie et le mouvement populaire se porter vers nos lieux saints et, grâce à vous, Montedevera est devenu un foyer catholique et un foyer militant; des grandes dames, dit-on, viennent ici passer l'étépour avoir l'honneur de vous faire leur confession.

— L'absolution d'un curé de village vaut celle d'un cardinal, monsieur Tabbé, vous le savez aussi bien que moi.

— Maison n'en convaincrajamais une femme, la vanité humaine est là.

— Hélas!

— Mais vous voyez tout en noir, Monseigneur, quand vous avez tant de sujets de légitime fierté. Le *^ succès de Montedevera est votre œuvre; dimanche dernier encore, cette messe en musique où les plus grands noms de Taristocratie française et italienne figuraient parmi les chanteuses, et dans l'assistance, donc ! 11 y avait là tout le Gotha des Alpes ! j'ai lu le compte rendu dans les feuilles.

— Et croyez, monsieur Tabbé, que personne ne l'a déploré plus que moi. Cette publicité donnée à une fête religieuse m'a été on ne peut plus désagréable, mais on ne peut pas lutter avec la

vanité des mondaios. Ahl cette musique, cette terrible musique ! J'ai pour elle et par elle avalé déjà bien des couleuvres.

— Monseigneur dit?

— Que toutes ces messes et ces fastes religieux m'ont déjà causé bien des ennuis, et moi qui étais venu ici dans l'espoir d*y trouver le calme avec la solitude I On ne se repose que mort, cher monsieur.

— Est il possible, c*est Monseigneur que j'entends parler ainsi.

— Ahl c'est que vous ne connaissez pas les femmes, monsieur Tabbé, vous ne confessez que des paysannes, — l'évêque mis à bout se soulageait, — mais les femmes du monde, elles ont amené le torrent du Cédron dans ces montagnes. Il y a en elles un besoin d'exhibition, une fureur de se produire, de se faire voir et de se faire entendre qui fait approuver les premiers chrétiens, qui les voulaient au cloitre ou au gynécée. Si vous croyez une minute qu'elles viennent chanter ici par dévotion, non, cette humble chapelle leur est devenue un salon, un salon que consacre ma robe d'évèque et où elles consentent à ris jucr la leur, et que de rivalités et de jalousies fomentées autour de ces messes ! Aujourd'hui encore j'ai eu une scène avec la vieille marquise de Rosveglione parce que j'ai laissé chanter, dimanche dernier, une madame Aicardi qui, paraît-il, est papelière. Est-ce que

je sais, moi, si madame Aicardi est papetière ? Eh bien! la vieille marquise de Rosveglione, née Turre-Crémata, est venue me [reprocher, et très vivement au presbytère d'avoir laissé chanter ses deux petites-filles, la comtesse de Bricoli et madame Amaratzo avec une commerçante! C'est puéril et, toutes les semaines, je suis en butte aux mêmes obsessions et aux mômes tracas ! Toutes veulent chanter des soli, des duos et aucune ne veut faire partie des chœurs. J'ai eu toutes les peines du monde à obtenir [qu'il n'y eût pas de programme avec les noms en vedette. Un autre fait, jugez-en. L'autre été, j'entends un jour chanter à l'orgue une voix d'ange ; c'était en semaine, entre deux offices. La nef était déserte, je m'informe; mon organiste, monté justement le matin de Nice, me présente la chanteuse, une jeune femme alors en villégiature à Montedevera, une madame Azîadée, jolie, distinguée et d'une tenue parfaite. Je complimente l'inconnue et manifeste mon regret de n'avoir pas souvent dans la chapelle une voix comme la sienne. Madame Âziadée me dit que chanter chez moi serait son plus vif désir et je l'invite pour le dimanche suivant; mais j'avais compté sans madame Crotti, l'organisatrice de mes messes, car je ne suis même plus maître chez moi! madame Aziadée dérangeait le programme de madame Crotti. Le dimanche, je vois arriver ma jeune chanteuse;

278 MADAME MQNPALOU

son rouleau sous le bras, elle traverse l'église, va à la sacristie et je la vois ressortir immédialemeat rouge, coufuse; et mon invitée ne chante pas. Madame Grotti l'avait congédiée; son programme était fait d'avance, et quand je lui en marquai mon mécontentement : a Mais Monseigneur ne sait pas, m'était-il répondu d'un ton sec, la bonne foi de Monseigneur a été surprise, madame Aziadée a été cantatrice, elle a chanté à rOpéra. Pouvait-elle décemment chanter avec nous? » Et voilà la logique féminine; une cantatrice ne peutpaschanter dans une église. Encore un peu il faudrait refuser les sacrements aux comédiens.

— Comme au temps de Molière.

— Ah I ce n'est pas l'atmosphère du Jongleur de Notre-Dame, époque de foi naïve, où la légende fleurissait-la vie, comme les lavandes les talus de ce chemin, et ï'évôque se penchait dans un rayon de lune pour cueillir une touffe de fleurettes odorantes... « Oh I les femmes!

— Le Concile de Trente leur a refusé une âme.

— Monsieur l'abbé, Eve ne sera jamais qu'une côte de l'homme.

— Et une côte de perdition, appuyait l'abbé Lormenin tout heureux de son à peu près ecclésiastique.

Il y eut un silence. Les deux prêtres s'étaient arrêtés. Monseigneur faisait volte-face*

— Nous rentrons? denoandait l'abbd.

— Non, regardez ceci.

Ils étaient arrivés devant une éclaircie. Toute une file de glaciers s'y encadrait comme chavirés dans le ciel, la clarté lunaire allumait leurs arêtes crêtées de vif argent ; les deux hommes s'absorbaient dans cette contemplation.

— C'est splendide, croyait devoir dire le curé du Lautinet.

— Oui, Dieu est graùd.

Et l'évèque reprenait le chemin du village; le prêtre le suivait; il y eut encore un silence.

— C'est comme cette cloche, éclatait tout à coup le prélat, m'en a-t-on assez reproché la marraine et donatrice! On m'a objecté partout que madame Amforti était grecque et grecque convertie. D'abord je l'ignorais, et l'aurais-je su, il vaut mieux accepter une cloche d'une grecque convertie que d'une catholique pervertie, il me semble, et puis n'y aura-t-il pas plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour dix justes devant le Seigneur! Ces gens-là ignorent même l'Evangile I Oh! les classes dirigeantes !

L'abbé Lormenin tendait l'oreille pour ne rien perdre. Monseigneur devenait intéressant.

— Oui, les hautes classes sont bien coupables. Il y a beaucoup de domestiques ici dans les villas et les hôtels, domestiques et employés : des humbles. J'avais remarqué leur absence aux

deux basses messes que viennent dire ici deux prêtres tous les dimanches : j'en fis part deux ou trois fois au prône au public de ma grand' messe, je mani Testais à tous ces maîtres mon désir de voir leurs serviteurs à l'office: les pauvres et les salariés ont droit; comme les autres et plus que les autres, au réconfort et à la consolation du divin sacrifice. Vous croyez que mes belles madames et mes beaux messieurs ont pris souci de ma parole? Le dimanche suivant, il y avait bien une cinquantaine de domestiques à la basse messe ; le dimanche d'après, mon valet de chambre [en comptait vingt, et le troisième il y en avait cinq ; le quatrième, plus un seul. Tous étaient retenus auprès de leurs maîtres, leur absence dérangeait le service. Il fallait les eaux chaudes de Monsieur, le bain de l'enfant, la douche de Madame, que sais-je 1 les mille et une futilités d'un train de maison voulaient ces salariés loin de Dieu... Et le salut de ces malheureux, qu'importe! la religion est un luxe de riche ; l'Eglise et le Paradis ne sont accessibles qu'aux gens pourvus de rentes. « Mais ces gens-là, médisait un jour une vieille marquise, la Rosveglione, je crois, ils seront sauvés quand même. Ils ont été si malheureux sur terre qu'ils auront droit au^iParadis. » Et notez que pour une Rosveglione II y a là-haut des premières places, comme au théâtre des loges et des orchestres pour les gens bien nés et pour la ca-

naille, le paradis... qui sera, ce jour-là, vraiment le Paradis.

— Et les maîtres d'aujourd'hui se plaignent d'être volés, dupés et trahis, quelle pitié et quelle misère ! croyait devoir ajouter M. Lorménin.

Les deux prêtres arrivaient devant les hôtels. Sous des vérandas incendiées de lumière, des femmes et des hommes, qui sur des chaises longues, qui sur des rocking chair, causaient, indolemment étendus : les globes d'électricité blêmissaient les toilettes claires ; les deux prêtres baissaient la voix et réglaient l'uii sur l'autre leur mutuelle allure pour passer devant les hôtels.

Dalila.

— Après vous, Monseigneur.

— Je n'en ferai rien. Après vous, monsieur l'abbé.

Et le prélat, s'effaçant dans unedemi-révérence, poussait devant lui l'abbé Lorménin. Les deux prêtres entraient dans le presbystère : M. Gustave, le valet de chambre de Monseigneur, les attendait; deux bougeoirs allumés étaient là,

posés sur une table. Mgr Heunu prenait celui du prêtre et le lui mettait dans la main.

— Alors je vais souhaiter une bonne nuit à Monseigneur...

— Non, entrons un moment dans cette salle, décidait brusquement Tévêquo, Gustave va nous servir un peu de liqueur de myrthe. C'est exquis et inoffensif: une recette de Nanette, ma vieiHe cuisinière.

— Monseigneur me comble.

— Non, c'est le coup de Tétrier. Ne me quittez-vous pas demain?

Le prêtre s'inclinait en silence ; Tévêque reprenait :

— Gustave, ma liqueur de myrthe et deux verres. Vous allumerez aussi une lampe.

L'abbé Lormenin avait beau être sur son départ, il n'en revenait pas- de tant d'amabilité. L'évêque d'Antibes n'avait pas accoutumé son subordonné à tant de prévenances. Cette familiarité du dernier soir le stupéfiait. Venu passer trois jours à Montedevera pout y faire sa cour au prélat et tâcher d'obtenir son changement pour une autre cure, l'abbé Lormenin avait trouvé près de Mgr Heunu un accueil plutôt froid. Monseigneur était tellement obsédé par ces prêtres de montagnes depuis qu'il avait choisi Montedevera pour sa villégiature d'été; il n'était pas de jour où Sa Grâce ne reçût une lettre ou la visite 'de l'un d'eux, en vue naturel-

lement d'un droit à faire valoir ou d'une faveur à obtenir.

La lassitude excédée où le jetaient ces perpétuelles obsessions, Mgr Heunu n'avait point cherché ses mots pour l'exposer à son hôte.

L'abbé Lormenin regagnerait son petit village du Lautinet^ édifié sur les sentiments de son supérieur. Non, l'évoque n'avait pas dissimulé la grande désillusion qu'il avait trouvée à Montedevera. Ce petit coin perdu de montagnes, depuis deux années qu'il y résidait, était devenu un foyer de luttes et d'intrigues; l'élément mondain, attiré là par sa présence, y avait apporté son atmosphère de snobisme et de futilités; la vanité des femmes y éclatait tous les jours en rivalités stupides; c'était une concurrence et une guerre déclarée entre hôtels et villas, et entre clans de sociétés dans chaque hôtel. Le pis est qu'on le mêlait lui, Mgr Heunu, à toutes ces mesquineries et inanités.''

Le prélat, ordinairement si fermé, s'était, ce soir, soulagé durant cette dernière promenade faite avec ^son hôte.

Les deux premiers soirs avaient été plutôt silencieux, et le curé du Lautinet avait eu tout le loisir de regretter sa visite; mais voici que la dernière soirée avait desserré les lèvres de Tévêque, Monseigneur était sorti de sa réserve et avait parlé d'abondance, délestant d'autant le poids qu'il avait sur le cœur.

II n*avait baissé la voix qu'en entrant dans le village, en passant devant la suite illimitée des grands hôtels. D'un tacite accord, les deux ecclésiastiques avaient modéré leur allure et le ton de leurs propos; les élégantes et les oisifs étalés à la terrasse les avaient vus passer dans un discret chuchotement, on eût dit, de litanies^ où se mêlait un cliquetis de chapelets.

Devant un de ces hôtels, le plus éclairé des trois, un groupe d'officiers et d'hommes en smockings'empressait bruyamment autour d'une robe blanche, fanfreluches et dentelles, silhouette ondoyante et souple et chevelure flambante, moins apparue qu'entrevue couchée sur une chaise longue.

— Ne regardez pas, ne parlez pas, avait murmuré Tévèque en hâtant le pas, je vous dirai qui c'est.

Et les deux prêtres avaient continué leur route en silence. Ils n'avaient ouvert la bouche qu'une fois arrivés à la villa épiscopale.

— Maintenant, Gustave, laissez-nous; je me déshabillerai seul. M. Tabbépart demain matin, ne l'oubliez pas, par la voiture de cinq heures.

Et quand le valet de chambre se fut retiré d'un pas feutré et discret :

— Tout à l'heure, en passant devant Thôtel Didier, j'ai prévu une question à laquelle je ne voulais pas répondre ; voilà pourquoi j'ai hâté le pas et je me suis permis de vous enjoindre de

ne me pas parler. Cette femme élégante entourée d'officiers, n'est-ce pas, le scandale de ce groupe... Ah! je prévoyais votre question. Eli bien! oui, c'est elle, vous êtes au couraot, vous aussi. Naturellement la chose fait du bruit dans ce pays, une conduite aussi éhontée, aussi impudente, oui, c*est la comtesse de Miraflori.

— Elle vient de Milan?

— Elle le dit; je la croîs plutôt de Bologne, elle est surtout de la Riviera.

— Monseigneur me' pardonnera de le contredire, on m'a affirmé qu'elle était Russe.

— A cause de ses tendresses pour l'armée.

Sa nationalité expliquerait son ardeur à cimenter l'alliance; mais ne nous attardons pas à ces médisances. Mon cher abbé, encore un petit verre de myrlhe.

— Monseigneur me comble.

— Que la comtesse de Mirafiori s'entoure de jeunes officiers, affiche des flirts compromettants...

— Surtout pour ceux qui la courtisent, car elle n'est plus jeune, je crois.

— Les autres femmes lui donnent soixante ans : elle en accuse trente ; mais son âge importe peu. Je me résume. Que madame de Mirafiori de Milan, de Bologne ou de Pologne peut-être, se compromette plus ou moins avec les officiers que les manœuvres de troupes amènent ici, qu'elle révolutionne ce pauvre village par un

28G MADAME MONPALOU

luxe extravagant et tout à fait hors cadre^ et qu'elle se donne en pâture à la malveillance de toute la colonie, c'est un scandale qui trouble et ne peut que corrompre Montedevera; et ce scandale> je le déplore plus que personne; mais je n'y puis rien faire. Madame de Mirafiori est maîtresse de ses actes et je n'ai pas qualité pour lui interdire le séjour; mais qu'elle ridiculise mon humble chapelle et me mette moimême en cause, voilà ce que je ne puis ni ne dois tolérer... Cette femme a été avec moi d'une inconséquence...

— Monseigneur a eu maille à partir avec ma^ dame de Mirafiori?

— Maille à partir, oui et non. Voici la chose, je vous en fais juge, mon cher abbé : J'ignorais absolument l'existence de cette dame; j'ai pour principe d'ignorer tout ce qui se passe dans les hôtels, je ne sais que trop tôt ce qu'on devrait toujours me cacher. Je savais donc vaguement qu'il y avait chez Didier une comtesse milanaise, extrêmement riche à en juger par les raffinements inouïs de son luxe. J'avais bien remarqué, tant dans mes promenades en forêt qu'à mes offices du dimanche, une étrangère de mise un peu jeune et de teint un peu éclatant, mais les chiens d'Achab n'ont pas dévoré toutes les Jézabel; et, nous autres prêtres, le mensonge des consciences nous préoccupe plus que le maquillage. D'ailleurs, combien de fem-

mes consentent-elles à vieillir ? Bref, j'ignorais la contesse de Mirafiori. Tout dernièrement, à Toccasion du 15 août, pour célébrer dignement la fête de la Vierge je voulus décorer de mon mieux notre humble sanctuaire et fis, le dimanche d'avant, un appel à la générosité des fidèles. Je dis moi-môme en chaire que je serais reconnaissant de toutes les offrandes, même des objets prêtés, tels que vases, candélabres, argenterie et tentures. Je dois dire que mon appel fut entendu. L'avant-veille, c'était au presbytère un arrivage de fleurs, de très beaux vases de Sèvres, des flambeaux de style, et, parmi tous ces objets, quatre magnifiques pièces de satin blanc ornées de dentelles, plus deux coussins de moire blanche. L'envoi était accompagné d'une carte . « Comtesse de Mirafiori » avec ces quelques mots : « Trop heureuse de pouvoir contribuer à la décoration du sanctuaire, sera reconnaissante à Mgr Heunu de vouloir bien lui renvoyer les objets le lendemain. »

C'était certainement, parmi tous les envois reçus, celui dont nous pouvions tirer le meilleur parti. Gustave, mon valet de chambre, ne se tenait pas de joie; c'est le garçon le plus adroit, le plus avisé pour l'ornementation des lieux saints.

— Monseigneur sera content de moi, ne cessait-il de me répéter, cette comtesse de Mirafiori nous sauve.

Et, en effet, Gustave fit merveille. Ilrelîaces

quatre pièces de salÎQ blanc entre elles par des guirlandes de feuilles et de roses blanches, et c'est sur un fond de candeur étincelante que se détachait, le matin du grand jour, la statue de Il bienheureuse Marie. Les deux coussins de moire, habilement posés à droite et à gauche du tabernacle, complétaient la décoration de l'autel.

Moi-même ne pouvais m'empêcher de jeter un regard de satisfaction sur l'ensemble, et pourtant je ne trouvais pas dans l'assistance le recueillement que j'attendais; des rires étouffés couraient dans le bas de la chapelle et ce n'était pas dans le peuple que Ton riait; je voyais parfaitement dans les premiers rangs des femmes élégantes de la colonie, des assidues de mes basses messes, qui se tenaient à quatre pour ne pas éclater. La comtesse de Mirafiori trônait en personne au premier rang, escortée de deux lieutenants et d*un sous-officier.

— Qu'y a-t-il donc? me demandai-je en vain.

Enfin, l'office se termine; toutes ces dames se

précipitent dans la sacristie et viennent me complimenter, je vous fais grâce des hyperboliques éloges de mon valet de chambre, félicitalions sur la décoration réussie de l'autel, du chœur, etc. Vous connaissez la fadeur de l'encens mondain, mais toutes ces flatteries avaient une restriction finale qui me donnait à penser.

— Vous pouvez remercier madame de Mi-

rafiorl, Monseigneur. La comtesse a bien fait les choses.

Madame de Rosveglione ajouta:

— Elle ne pouvait pas faire moins, elle doit tant à Montecleoera.

Et, intriguéj'allaism'informer quand madame de Mirafiori entrait dans la sacristie avec son escorte de jeunes hommes et, se présentant ellemême :

— Monseigneur m'excusera, j'aurais Tait mieux à Milan, ici je suis de passage. Monseigneur me pardonnera aussi. Jésus a bien accueilli les parfums de la Magdeleine et supporté la caresse de ses cheveux sur ses pieds nus. »

Et elle xne faisait la révérence en m'éclatant franch*îment de rire au nez. Celte fois j'étais abasourdi, il était évident qu'on se moquait de moi.

J'étais mystifié... mais do quelle mystification étais-je victime? Hélas! à défaut des lettres anonymes qui pleuvaient le lendemain chez moi et des visites indignées que me firent après vêpres les deux plus vieilles douairières de la colonie , italienne, la mine altérée de mon valet de chambre me l'apprenait trop tôt de quelle mystification nous étions victimes. Les pièces de satin que m'avait envoyées cette abominable Milanaise étaient ses propres draps de lit, et quels draps de lit! et quels oreillers! s'il fallait en croire les racontars recueillis, les propos colportés, car

VOUS Tavez devioé, mon cher abbé, les coussins de moire blanche étaient des oreillers. Au vu et su de tout lo village, c'est par ce luxe inouï de détails intimes que cette femme, qui n'a plus ni beauté ni jeunesse, parvenait, parait-il, à captiver et à séduire l'inexpérience et les sens en éveil des jeunes sous-officiers et des souslieutenants, tant d'alpins que d'artillerie de montagne, de passage à Montedevera.

... À cet âge la chair est faible et les appétits sont grands, et puis les occasions de péché sont rares en montagnes... Nos troupes bivouaquent souvent des mois entiers en forêt, loin des villages où d'ailleurs la moralité est bonne; les naissances avant le mariage y sont, je le sais, assez fréquentes, mais le père légitime presque toujours sa faute, et ces idylles un peu brusques finissent à Tautel. C'est donc en connaissance de cause que cette coupable comtesse est venue s'établir à Montedevera, comme une araignée avide de...

— Mouches, plaçait hâtivement l'abbé.

— C'est à dessein, reprenait Tévêque, qu'elle vient ourdir ses toiles dans un point stratégique fréquenté par les troupes, elle est, paraît-il, coutumière du fait. Tous les étés, elle adopte pour ses villégiatures un centre d'opérations militaires, un lieu désigné d'avance comme passage de régiments par les autorités. Elle supplée, affirmet-on, par une science inouïe et un damnable

raffinement de ses dessous à la jeunesse qui lui manque et aux charmes qu'elle n'a plus... Ce détail de satin blanc est toute une indication.

— Presque un programme, laissait échapper l'abbé Lormenin qui regrettait immédiatement son mot. Un coup d'œil de Monseigneur venait de lui i;appeler qu'il avait été trop loin. Le prélat poursuivait:

— Enfin, c'est une femme capable de tous les artifices... dans quelle mesure réussissent-ils? Je veux rignorer. Dalila est dans ce pays, soit, le Seigneur a permis que Samson tombât dans les filets de Dalila. Samson, aveuglé et captif, n'en a pas moins brisé les colonnes du temple, renversé l'autel de Baal et consommé la ruine des Amalécites, mais je ne supporterai pas, moi, dans mon église les impertinences et pis, la sacrilège audace d'une Dalila. J'ai dit !

L'Ennemie.

Depuis elle a dansé sous le porche des bouges. Toute nue, et tendu ss^ bouche aux lèvres rouges Des portefaix de Rome et les athlètes roux.

2U2 MADAME MONPALOU

Les baisers des Césars ont mordu sa poitrine

Et dans ses yeux meurtris, lassés, bleuis de coups,

La clarté rit toujours., immortelle et divine.

« Hélène, Ennoïa^ Salomé qui buvait le saog des prophètes ; Hérodias, qui faisait danser la nudité de sa 611e impubère devant Hérode pour en obtenir la tèle d'un saint, l'éternelle Tentatrice, la créature de luxure et de perdition qui trouble la volonté et fripe les moelles des rois et des peuples rien qu'en écartant ses genoux, la Bête douze fois impure, TEnnemie, la Bestia : la Femme livrée à ses seuls instincts est tout cela. L'histoire et la légende sont remplies de ses crimes. »

Et révoque, feuilletant au hasard le livre qu'il avait été prendre dans sa bibliothèque, déclamait de sa voix un peu poncive de prédicateur :'

Elle fut Dalila Qui coupait les cheveux de Samson; Attila Fut par elle égorgé dans la chambre de noces. Sous les tentes de cuir, où veillent les malosses. Son ombre avec Judith errait dans Israël; Et bien des cous tranchés ont sous soti bras cruel Saigné...

— Mais voilà bien de l'érudition à propos d'une vieille coquette attardée à des aventures militaires...

Et le prélat, soulagé d'avoir donné libre cours à une misogynie ecclésiastique, aggravée chez

lui de personnelles rancunes, allait méthodiquement replacer le précieux volume au troisième rayon de la bibliothèque.

La scène se passait dans la petite salle du presbytère de Montedevera.

Voilà deux étés que Tévêque d'Antibes y villégiaturait; Tabbé Lormenin, curé du Lautinet, village des environs, se trouvait être Thôte de Monseigneur.

Il était un peu plus de minuit, les deux prêtres s'attardaient autour de petits verres de liqueur dans des réflexions philosophiques et surtout catholiques sur la femme et son rôle néfaste dans la société et dans l'histoire. La femme demeure l'éternelle obsession de ceux qui y ont, soi-disant, renoncé. Le vœu de chasteté développe, que dis-je, attise comme un feu chez les prêtres cette naturelle hantise... Animosité ou regrets?

L'abbé Lormenin avait écouté en silence. Le séminaire avait depuis longtemps appris à l'abbé Lormenin qu'écouter passionnément quelqu'un est le plus sûr moyen de s'en faire un ami.

— Alors tout ce que Ton chuchote sur cette personne est vrai? sentenciait le curé du Lautinet,

— Est vrai? réservait l'évêque, on ne sait jamais, car la médisance et la malveillance sont grandes, mais toutes les apparences sont contre elle.

— En effet.

— Cette ijiise de toute jeune femme, ces dessous d'un raffinement coupable étalés en pleine rue, ces attitudes couchées sur la terrasse de cet hôtel et cette perpétuelle escorte de tout jeunes hommes, racolés on ne sait comment et on ne sait où,, tout cela n'est pas d'une femme chrétienne. Ce désir effréné de plaire aux hommes chez une quinquagénaire (car la dame a bien cet âge), comporte toujours le désir du péché; on peut pardonner à une femme qui tombe, mais non à celle qui met tout en œuvre pour faire tomber autrui. Cette comtesse de Mirafiori est de la race des tentatrices, elle appartient tout entière à Satan. Elle en a tous les signes.

— Elle fréquente pourtant les offices.

— Qu'importe? J*ai rencontré Dalila jusqu'au pied des autels. 11 y en a qui vont relancer nos vicaires dans les confessionnaux. Nos jeunes prêtres ne sont pas à l'abri de leurs poursuites : la femme livrée à ses seuls instincts est le plus sûr adjudant du Mauvais ; la femme, qui pourtant nous a donné Marie et a pu mettre au monde un Dieu. Mais à cet être, tout d'ardeur sensuelle et Imaginative, il faut la norme, celle de la famille et celle de la foi.

Le prélat avait plus prêché ses dernières phrases qu'il ne les avait dites; un silence les suivait. L'abbé Lormenin avait une toux discrète.

— En effet, insinuait-il d'une voix hésitante,

j'ai entendu parler de ces femmes amoureuses de prêtres. Celle qui nous occupe ne s'attaque heureusement qu'aux sous-lieutenanls et qu'aux sous-offlciers.

— Elle a plus de chance de réussite.

— En effet, après des mois de privations dans la montagne... C'est une femme facile et qui aime les aventures faciles.

Et encouragé par le mutisme de l'évêque :

— Cependant, pour une raffinée du mal la joie doit être bien plus grande de faire tomber un prêtre qu'un sous-lieutenant.

Mgr Heunu avait baissé sas paupières et croisé ses mains sur ses genoux; il semblait s'être assoupi, mais on sentait ses yeux embusqués sous ses cils. Tout à coup il s'approchait de la table pour remonter la lampe et regardait fixement l'abbé Lormenin; et celui-ci s'étant bruyamment mouché dans un mouchoir à carreaux.'

— Quand je me préparais à entrer dans les ordres, au séminaire de Draguignan, il n'était bruit dans la ville et même parmi nous autres élèves, que des agissements d'une riche dévote, assidue à tous les exercices religieux, let dont le zèle affiche dissimulait, paralt-il, des pratiques coupables.

« Cette femme, encore belle et veuve d'un lieulenant-colonel de cuirassiers, avait maison montée à Draguignan, un rang dans la société,

mais recevait surtout le clergé. Ses diners étaient célèbres. Madain;3 V... (je tairai son nonn) surenchéiissail encore sur les habitudes du pays, qui sont gourmandes. La chère était chez elle exquise. 0:1 prétendait que ses invités étaient loia d'y èlre indifférents ; la cave ne le cédait en rien à la cuisine, et chanoines, doyens et grands vicaires faisaiait honneur à toutes ces succulences. Les jeunes prôtres n'étaient point écartés do ces agapes, madame V... les recevait surtout à déj uner, en loto à têle, pour les mettre plus à L'uraise; mais le menu n'en éiait pas moins soigné. Les plats épicés, le gibier, les coquillages et les écrevjsscs y étaient arrosés de vins généreux. Madame V..., pour recevoir ses invités du malin, arborait des peignoirs blancs attristés de rubans noirs ou égayés de rubans mauves parmi lesquels sa chair mûre ne rminquait pas d'un cerlain attrait. C'est alors que le scandale éclata. Une nouvelle bonne peu au courant du service, étant entrée à ['improviste dan5 le petit salon où madame V... et un jeune vicaire prenaient le café, avait surpris en posture équivoque la veuve et son invité. L'aventure fit le tour de la ville; l'hisloire donna à penser; on fit des rapprochements fâcheux. Madame V... recevait d'autres prêtres, de jeunes vicaires surtout; celui qu'on avait surpris à ses genoux ne devait pas êlie le premier. Tout en étouffant le scandale. Monseigneur de Draguignan fit une en-

enquête : les jeunes prêtres interrogés avouèrent... Ma(^ame V... les avait séduits. Gavés de nourritures excitantes, étourdis de vins fins, frôlés par des naains savantes et fraicheSi ils avaient tout oublié. Mais où éclata le sadisme vraiment diabolique de cette femme, c'est la preuve que Ton fit depuis à l'évêché qu'elle avait pour confesseurs tous ses complices.

a Le lendemain de la chute, elle prenait un étrange plaisir à aller se confesser au prêtre coupable; elle s'accusait lentement de sa faute, en faisant revivre avec une science perverse toutes les péripéties et tous les détails, affolait traîtreusement le coupable et jouissait délicieusement de son trouble. Je garantis Pauthenticité du fait à Monseigneur. Qu'en pense son Eminence ?

— C'était une satanique, et Tévêque d'Antibes avait un hochement de tète attristé.

Ce fut tout; le prélat aurait pu cependant ajouter au récit de l'abbé de personnels souvenirs. Lui aussi, dans une carrière déjà longue, avait rencontré des tentatrices. Tout jeune vicaire et même curé, il avait été en butte à toutes sortes d'obsessions. Mgr Heunu i\'avait jamais été bel homme, mais, bien pris dans sa petite taille, racé de la tète aux pieds comme un jeune duc, il avait eu, de vingt-cinq à trente ans, une figure charmante. Des traits fins et précis, une bouche bien ciselée, presque italienne

par la fermeté de son dessin^ un profil hardi et un front de lumière lui prêtaient sous des cheveux bouclés une étrange ressemblance avec des portraits de La Rochejaquelein. Il y avait de l'archange et du jeune chouan dans cette face hautaine et pure. L'abbé Heunu avait^ au dire des dévotes, un regard auquel on ne résistait pas. Cet œil clair et profond avait valu au prêtre bien des confessions éperdues. Mgr Heunu ne connaissait que trop les femmes; plus d'une au tribunal de là pénitence s'était égarée dans d'étranges aveux. Il les avait toutes repoussées, mettant toute sa diplomatie à éluder les amoureuses influentes et n'hésitant pas à brusquer celles qui ne comptaient point. L'abbé Heunu n'avait jamais perdu de vue la mitre et la crosse, mais son physique, qui l'avait servi, lui avait attiré aussi bien des ennuis. Il avait dû louvoyer entre de nombreux écueils ; des engouements féminins avaient empoisonné les débuts de sa carrière et, maintenant qu'il était arrivé à ses fins, à la veille d'être nommé cardinal, il gardait encore une sourde rancune à toutes ces tentatrices autrefois dressées sur sa route; et parmi toutes ces affolées d'âme et de chair, une surtout l'irritait encore. Cette richissime Anglaise dont la conversion retentissante avait décidé de sa carrière, cette lady Langbury qui, en embrassant la religion catholique, avait apporté au diocèse de Bayonne plus de trente millions.

Mgr Heunu était alors simple curé à Saint- Jean-de-Luz. Une lady Langbury, installée au Victoria, y remuait tout Biarritz de l'étalage de son luxe. C'était une femme longue et mince aux yeux d'acier et à la chevelure pâle et qui eût encore été belle sans la couperose enflammée de son teint. Douée d'un tempérament tumultueux, le sang incendié de porto et d'alcool, la richissime Anglaise poursuivait toute sorte d'aventures. Elle ne dédaignait, disait-on, aucune rencontre et dans ce pays basque, où les jarrets nerveux et les reins solides sont l'apanage d'une race aux yeux viTs, son caprice allait volontiers des cochers aux baigneurs. La série de ses frasques s'arrêtait brusquement le jour où elle rencontrait l'abbé Heunu. Cette presbytérienne endurcie fréquentait tout à coup les églises, celles de Saint- Jean-de-Luz surtout, puis elle quittait Biarritz pour le village des pelotaris. L'abbé Heunu était bien forcé de la remarquer à toutes ses messes; puis lady Langbury. faisait demander à sa villa le jeune prêtre : elle lui remettait tout d'abord trois mille francs pour ses pauvres et dans son jargon d'outre-Manche lui expliquait que la froideur de la religion protestante ne suffisait plus à l'ardeur de son âme. Elle avait besoin d'une foi brûlante et d'une religion d'expansion : le Dieu de Luther ne se donnait pas à ses fidèles, mais le Jésus des cathédrales descendait de sa croix pour baiser la

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bouche de ses fervents. Elle avait lu sainte Thérèse et sentait en elle toute Peifervescence adorante de la bienheureuse fondatrice. Comme sainte Thérèse, elle voulait un Dieu qu'elle pût embrasser et pétrir fiévreusement entre ses mains; enfin, la communion seule apaiserait les elfrénés désirs de son âme, elle voulait un Dieu qui entrât en elle et rafraîchit son être inassouvi; et Mgr Heunu se souvenait encore des prunelles luisantes et du débit saccadé de la dame. Le sang aux joues, plus rouge qu'une tomate, TAnglaise s'était emparée des mains du prôtre et les mettait sur sa poitrine pour qu'il sentit les bitlements de son cœur.

Et la conversion de lady Langbury commença : la grâce l'avait touchée, elle le sentait, mais il fallait que l'abbé Heunu l'aidât de ses conseils, de sa présence surtout; le jeune prêtre dut donner tout son temps à la villa. Chaque soir, la néophyte le retenait très avant dans la nuit, et le prélat revoyait encore avec horreur cette face d'hystérique extasiée, dont les mains se seraient facilement égarées si son énergie catholique n'y eût mis le holà.

Le lendemain, le prêtre retrouvait sa catéchumène encore toute vibrante des visions de la nuit... leChrist lui était apparu, il était descendu de sa croix, avait flotté un moment dans l'es* ])ace... et ce Christ avait le visage et les yeux de i'abbé Heunu. Le curé de Saint-Jean-de-Luz ne

pouvait ignorer quelle réalité l'Anglaise poursuis vait à travers son amour dmn; mais, manégé et prudent, il ramenait à Dieu cette ferveur éperdue en mettant la religion entre elle et son désir... Il y avait. plus de trente ans que l'Anglaise était morte; elle s'était faite catholique et avait laissé au diocèse de Bayodne toute sa fortune : trente millions.

Ce sont les étapes de cette conversion que le prélat ruminait en silence^ attristé jusqu'au dégoût par de pénibles souvenirs. Puis tout à coup, comme sortant d'un rêve :

— Où éclate la puissance infinie de Dieu, monsieur l'abbé, c'est qu'en philosophie et en morale les génies, même athées, pensent et écrivent malgré eux selon les Ecritures. Ainsi Michelet, un des pires ennemis de l'Eglise cependant ! rappelez-vous sa Sorcière : « Le long soliloque de la Femme avec elle-même a créé le Diable », a-t-il dit. La vérité est que dès que la Femmocstseule avec elle-même, l'imagination et les sens à la dérive, le Diable est en elle. Rappelez-vous qu'on le nomme aussi l'Esprit de la Solitude; ses tentations ont lubrifié le Désert... Mais, il se fait tard, monsieur l'abbé, et vous partez demain à la première heure, ne l'oubliez pas.

Et Mgr Heunu se levait.

S03 MADAME MONPALOU

Mer de Huages.

Il y avait déjà une heure que Tabbé Lormenin ne pouvait plus dormir; il se tournait et retournait dans ses draps, guettant aux lamelles des persiennes le petit jour qui ne se levait pas. La voiture de Sospel partait à cinq heures et^ la veille au soir, monseigneur Heunu, soucieux des aises de son hôte, avait en sa présence par deux fois recommandé à M. Gustave de ne pas oublier de réveiller à temps. L-abbé Lormenin avait plutôt passé une mauvaise nuit: il avait quitté sa cure du Lautinet pour les hauteurs de Montedevera, où villégiaturait Tévèque, dans le but et Tespoir de courtiser Monseigneur et rintéresser à la secrète ambition qu'il nourrissait d'un prompt changement.

L'abbé Lormenin consumait une inutile activité dans pe misérable bourg du Lautinet. Monseigneur Heunu l'avait hospitalisé trois jours. Pendant trois jours l'abbé Lormenin avait partagé les repas de Monseigneur et dormi sous son toit, mais pendant ces trois jours le prélat no

s'était jamais départi vis-à-vis de son subordonné de la politesse et de la réserve dans lesquelles Monseigneur Heunu excellait. Il était passé maître dans Tart d'établir des distances et d'élever des murailles infranchissables entre lui et les quémandeurs.

Pendant trois jours l'abbé Lormenin , qui était sanguin et violent, d'ailleurs découplé comme un montagnard et d'appétits robustes, avait dû, mater ses impatiences et dévorer son dépit auprès du petit homme fluet, onctueux, manégé et glacé, qu'était Monseigneur Heunu.

La veille au soir, cependant, au cours de la promenade quotidienne que le prélat consacrait à sa digestion après le dîner, la réserve de Monseigneur avait un peu fondu. Complimenté sur sa bonne mine et félicité sur le calme et le repos qu'il devait trouver dans ces montagnes, .Monseigneur Heunu, après quelques soupirs réticents, s'était laissé aller à des confidences, voire à des récriminations. Les intrigues de la colonie étrangère empoisonnaient son séjour à Montedevera, sa présence y avait attiré la noblesse et la haute bourgeoisie des villes de la vallée. L'élément mondain lui gâtait les Alpes, les femmes surtout, dont les sottes rivalités de fortune et de caste le poursuivaient jusqu'au pied de l'autel ; elles avaient transformé en salle de concert l'humble chapelle de Montedevera. Les dédains, les hauteurs de la société

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vis-à-vis le petit commerce de Nice et de Grasse en villégiature dans la montagne, y compliquaient étrangement l'exercice de sou sacerdoce ; ce n'étaient qulncidents et vexations où lui, évêque d'Antibes, était forcé d'intervenir. Monledevera, ravagé par les" jalousies et les complots d'hôtels contre les villas, et vice versa, était devenu un petit Vérone de la Renaissance dont il ne pouvait désarmer ni les Capulets ni les Montaigus. Et puis la colonie italienne avait apporté dans ce village une atmosphère de galanterie dont il ne voyait que trop les coupables eiïets. Le passage presque quotidien des troupes en manœuvres dans les Alpes y était Toccasion de perpétuels scandales ; des aventures colportées sur les uns et sur les autres Monseigneur ne voulait rien croire ; tous ces racontars, il les subissait plus qu'il ne les accueillait, mais il ne pouvait nier certains flirts affichés par des femmes mûres et d'une élégance trop voyante, et, à la fin, tout cela le troublait.

L'abbé Lormenin n'était pas moins troublé.

Jusqu'à une heure du matin Monseigneur l'avait entretenu de ses ennuis ; ces propos, les visions évoquées, jointes aux craintes hélas justifiées d'avoir fait pour rien son voyage, avaient fortement agité le prêtre. A bout de cauchemars et de demi torpeurs, il surveillait avec dépit les lamelles des persiennes closes, où rien ne paraissait encore. 11 devait être plus de cinq heures pour-

tant ; il so levait cl courail pieds nus à la fenêtre. Les rideaux soigneusement fermés lui expliquaient Tobscurilé delà chambre; il les lirait, un flot de jour pénétrait dans la pièce. Ouvrir la croisée, pousser les persiennes, était pour lui l'affaire d'une seconde; la chambre de l'abbé Lormenin donnait sur la forêt. Les sapins, lout trempés de rosée, étincelaienl dans la clarté rajeunie du malin ; des écharpes de vapeurs, de minces et légères nuées flottaient c^ et là au ras du sol, sous la pluie de rayons tombés des cimes vertes ; ce spectacle exaspérait le prêtre. 11 avait manqué sa voilure. Cet imbécile de valet de chambre avait oublié de l'éveiller à temps. Deux coups frappés à sa porte la lui faisaient ouvrir dans un mouvement brusque.

— C'est maintenant que vous venez I

M. Gustave, le valet de chambre de l'évêque, apportait une bouillotte d'eau chaude.

— Ah! que Monsieur l'abbé no s'émolionne pis! Il a tout le temps.

— Mais la diligence est partie!

— Oui, maisMonceigneur a fait atteler; Monseigneur veut conduire Monsieur l'abbé jus- (ju'aux Rillaumellos, où il trouvera la voilure de Laourmian. Monseigneur est déjà prêt, il attend Monsieur l'abbé dans la salle à manger.

Monseigneurd'Anlibes voulait le conduire dans ?a berline à Laourmian 1 Le sang du prêtre ne faisait qu'un tour.

— J'y vais, j'y vais, je descends.

En un clin d'œil, il était lavé, linge et vêtu ; il assujettissait son rabat sur sa soutane et dégringolait l'escalier : il trouvait Monseigneur debout dans la salle à manger. Le café au lait y était servi.

— Oui, je vous accompagne, faisait le prélat, je n'ai pas voulu vous quitter ainsi ; et puis, celte diligence vous eût fait lever de trop bonne heure. Je vous ai retenu un peu tard hier, il fallait réparer.

Le prêtre se confondait en révérences.

— D'ailleurs nous allons avoir un spectacle admirable; le temps s'est mis de la partie. Regardez-moi cet effet de brouillard. »

Monseigneur conduisait l'abbé Lormenin à la fenêtre ; la salle à manger dominait la vallée. Un océan de brume emplissait tous les ravins à vingt lieues au delà; plus de cent-vingt cimes émergeaient, tels des Ilots, au-dessus d'une mer d'écume vaporeuse comme do l'ouate. Montedevera s'avançait, tel un promontoire, au-dessus de cette immensité de nuées.

Comme l'avait dit l'évêque, le spectacle était admirable, inouï ; les vallées nivelées par cet océan laiteux s'enfonçaient à l'horizon comme autant d'allées d'eau reliant entre elles une succession de lacs. Les deux hommes étaient devenus silencieux ; puis ils venaient s'asseoir à table et entamaient le déjeuner.

La berline descendait au pas les rampes abruptes de Montédévera. Monseigneur avait baissé les glac6s: un air vivifiant et pur baignait les visages des deux prêtres; des senteurs de résine et de lavande excitaient la respiration ; une sensation d'allégresse emplissait l'abbé Lormenin.

Monseigneur Heunu rompait le silence.

— Un spectacle unique, n'est-ce pas? Mais j'en ai vu ici même un plus touchant encore. Oui, sur ces pentes escaladées aujourd'hui par des nuées, j'ai assisté à une ascension autrement admirable, à une ascension d'àmes... Oui^ j'ai vu tous les villages de ces vallées pèleriner en masse vers les hauteurs de Montedevera. De .

tous ces ravins perdus, de toutes ces cabanes oubliées aux pentes des montagnes et de tous ces petits hameaux parfois si infimes que les cartes départementales ne citent même pas leurs noms, j'ai vu des vieillards, des enfants et des femmes, et des hommes dans la force de l'âge, et des jeunes gens aussi monter, foule humble et recueillie et pourtant joyeuse (car la plupart chantaient), et cela pour voir leur évèque officier dans la petite chapelle, où vous disiez encore la messe hier.

« C'est cet été môme, il y a un mois, qu'il m'a été donné d'assister à cet émouvant spectacle. C'était le premier dimanche où je disais la messe à Montedevera ; le bruit s'en était répandu dans

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la montagne, et, pour voircommunier leurévè que, les insliluteurs el les curés des Tillages avaient organisé ce grand exode df^ paroissiens. Songez que dans ces montagnes il en est qui ne descendent jamais à la ville ; d'ailleurs, vous savez aussi bien que moi, Monsieur, quelle est Texistence de nos bergers et de nos pnuvres bûcherons.

« Aussi comment vous dire la grande émotion qui m'étreignit à la gorge et au cœur quand de la fenêtre de ma chambre j'». vis tous ces groupes rie fidèles échelonnés sur les pentes et toutes ces foules ascensionnant vers moi? Dans les villages désertés les curés avaient donné Tordre de sonner les cloches, et toutes ces sonneri< s s'élevant du fond des vallées en même temps que ces populations alpestres attirées vers leur évèque, tout cela, je l'avoue, remua en moi une vieille sensibilité que je croyais éteinte, et des larmes me vinrent aux yeux. Je sais bien qu'il y avait dans ces pèlerinages autant de curiosité que de foi ; mais la curiosité du représentant de Dieu, c'est encore de la religion I

a Ah f ce fut pour moi un jour inoubliable.

Voyez, les vapeurs sont presque toutes évaporées. Un matin ou l'autre, elles se reformeront et escaladeront encore ces montagnes; la nature est immuable ; mais dans cent ans les habitants (le ces vallées monteront-ils encore le long de ces pentes vers la maison do Dieu? »

Et le prélat, penchait un front atldsié. 11 y eut un silence.

— Et la cérémonie fut belle? interrogeait Tabbé Lormenin.

— Ah I ne m'en parlez pasi répliquait Monseigneur. Tous ces pauvres gens durent rester dehors; c'est à peine si une vinglaine purent entrer dans la chapelle. Toutes les places avaient été envahies par les élégantes du cru ; tous mes montagnards assistèrent h la messe agenouillés sur la route. Le beau monde de Montedevcra sortit, ce jour-là, entre deux rangs de curieux. Cet ostracisme involontaire des humbles m'avait un peu énervé et m'arracha la seule boutade qui m'ait échappé pendant la saison.

La vieille comlesso de Rosveglione (que Dieu ait son âme quand elle mourra) était venue naturellement me féliciter do ce grand concours de peuple à ma première messe; elle sont quatre ou cinq douairières qui, après chaque office, envahissent ma sacristie et se croient forcées de me congratuler.

— Comme vous devez èlre heureux, Monseigneur ! me disait-elle. Ces braves montagnards, quel empressement touchant! On se serait cru revenu aux premiers temps de l'Eglise I Malheureusement (et elle maniait un flacon de sels), ils ont l'odeur un peu forte.

— L'odeur du péché est bien plus forte encore I Nos corps seront depuis longtemps en pous-

8ièr6 que la puanteur do nos âmes fera reculer les anges au seuil du paradis. Après l'odeur de la luxure (saint Augustin reconnaissait les débauchés à leur seule haleine), l'odeur de l'orgueil est celle qui est la plus désagréable à Dieu.

La comtesse de Rosveglione ne souffla mot, mais je m'en suis fait une ennemie.

A quoi l'abbé Lormenin :

— Ahî les femmes I Je les reconnais bien là.

11 y eut un nouveau silence. La berline roulait

maintenant sous un couvert de hêtres. L*abbé Lormenin eut un léger accès de toux, et d'une voix mielleuse :

— Il y a chez nos paysans du Lautinet un dicton assez curieux ; il amusera certainement Monseigneur. Un jour, étant allé visiter une nouvelle accouchée (une nouvelle accouchée qui avait déjà huit enfants), parmi toute la marmaille essairnce dans la chambre, un tout petit ne cessait de hurler et de faire un vacarme d'enfer. Le père était là, assis sur une chaise et fumant placidement sa pipe. L'enfant ne cessait pas de crier. « Mais qu'a-t-il donc, celui-là? demandai-je. Il est malade ? » Alors le père avec un haussement d'épaules : « Il n'a rien : c'est une fllle. » Ce II n'a rien : c'est une fille, je l'^i entendu plus de cent fois dans la montagne.

Monseigneur Heunu acquiesçait d'un léger sourire.

— Le bon sens des paysans atteint parfois à la sagesse des saints. Il y a trois ans que vous êtes au Lautinet, Monsieur l'abbé. Nous allons nous occuper de vous. Trois ans, c'est un stage. »

Et l'abbé Lormenin comprit qu'il avait gagné sa cause.

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