‹ Madame MonpalouChapitre 5 sur 6 · EULALIE · texte numérisé non relu

EULALIE

Le matin même, en sortant do la poste, où elle avait été inutilement réclamer une lettre aux initiales E. F., bureau restant, mademoiselle Fineluette avait rencontré madame Monpalou.

La femme du sénateur était triomphante, elle Tavait informée de Tacceptation d'Henri de Reperce pour le soir. Une joie subite avait illuminé la face étroite et résignée de la vieille fille, et^ brusquement, elle s'était éclipsée sans entendre madame Monpalou et son : « Je vous présenterai ce soir. »

Elle s'était précipitée chez le coiffeur, y avait acheté un flacon de crème Simon et une boite de veloutine Rachel. Depuis le matin, elle ne vivait plus.

Maintenant que, dans la solitude de sa chambre, elle avait déversé dans sa lettre à mademoiselle Verduret le trop plein de son cœur, un peu de calme lui était revenu, et pourtant une angoisse Tétreignait encore.

Paraîtrait-elle à ce dîner? si elle n'y paraissait pas, comment serait interprétée son absence ? Elle y serait sûrement remarquée. Mademoiselle Fineluette redoutait également les regards d'aigle de madame Monpalou et les

yeux fins de Tabbé Maujean. Décidément il va-' lait mieux qu'elle descendît dîner.

Mais serait-elle maîtresse de son émotion quand il entrerait dans la salle? Si le grand homme allait la reconnaître...? il ne Pavait vue qu'une fois, mais enfin, si par politesse il se croyait forcé de s'arrêter, de lui parler de ses lettres, car jamais, jamais il ne lui avait répondu. Le grand homme s'arrêtant pour la saluer là, devant tout ce monde, ohl cela, non le plafond s'écroulant sur sa tèle, le plancher s'abîmant dans les caves, tout plutôt que cela I et mademoiselle Fineluette pour comprimer son émotion devait poser sa main sur son cœur. Mais... renoncer à le voir, laisser passer cette occasion unique et pendant une semaine attendue de dîner dans la même salle que lui, de respirer son atmosphère, de le regarder s'asseoir, manger, se lever et sourire et entendre une foisencore le son de sa voix. Non, renoncer à cela, elle ne s'y résignerait pas.

Soudain la jeune personne de Montluçon avait une idée géniale. Elle s'insinuait hors de sa chambre et descendait en tapinois dans la salle du restaurant sous prétexte d'y chercher un mouchoir oublié. Elle y rôdait une minute et s'informait auprès des maîtres d'hôtel de la place de la table des Monpalou.

Mademoiselle Fineluette respirait. La table, commandée pour sept heures et demie, était

dressée près de la fenêtre, du côté de la rue de la Préfecture. Mademoiselle Fineluette pour gagner sa place n'aurait pas à passer près des Monpalou. Le grand homme pour gagner la sienne n'aurait pas à passer auprès d'elle.

Mademoiselle Fineluette regagnait à pas feutrés son quatrième et se laissait tomber épuisée de joie dans un fauteuil, puis, s'étant servi un verre d'eau pour se remettre, elle bousculait fiévreusement ses tiroirs, y brusquait du linge, y froissait des dentelles, à la fois^ surexcitée et perplexe. Elle se décidait' enfin pour une robe de soie violette, qu'elle égaierait d'un ficliu Marie -Antoinette en tulle blanc, une tenue de martyre résignée. Peut-être risquerait-elle une rose dans les cheveux, mais discrètement, derrière l'oreille, puis, s'étant assise devant sa toilette, la jeune personne de Montluçon s'ingéniait avec mille et une précautions à ouvrir sans encombre la boite de veloutine Fay, nuance Rachel, qu'elle avait achetée exprès le matin chez le coiffeur.

Cet hôtel des Trois-Fontaines!

Le second étage n'était pas moins agité. Madame Herbelay y tenait tout un clan de jeunes femmes réunies dans sa chambre. La morgue de madame Monpalou et sa réserve hautaine en réponse aux avances les plus innocentes indisposaient enfin et les uns et les autres; la souspréfète avait épié, puis dirigé le mouvement;

les mécontents s'étaient groupés autour d'elle. Tous ceux, que la grosse dame avait écartés (et c'était justement la jeunesse) formaient le clan de madame Herbelay. Avec quelle joie la souspréfète d'Albi n'avait-elle pas informé ses nouveaux amis des présomptions et des mécomptes de la femme du sénateur. On n'ignorait plus que Roperce se dérobait, mieux, on le savait informé des propos de sa parente et Ton s'attendait à un éclat. Tous observaient la grosse dame; sa mauvaise humeur affichée était leur joie, leur gaieté s'en faisait plus bruyante et, la' veille au soir, après une scène surprise dans Tescalier entre le sénateur et sa femme, la sous-préfète en rentrant au salon en avait dans son allégresse esquissé un pas de Loïe Fuller.

Ses dessous de soie jonquille et d'assez jolies jambes gantées de bas mauves avaient soulevé applaudissements et enthousiasmes. Un jeune hommos'était mis au piano, on avait entouré la jeune femme, on l'avait suppliée de danser encore; madame Herbelay ne s'était pas trop fait prier, et très en train, déjà un peu partie, elle avait retroussé assez haut ses jupes et, sur un pas de valse, avait montré que la nuance de ses jarretelles était en harmonie avec celle de ses bas. C'avait été du délire.

Là-dessus madame Monpalou était entrée avec le ménage Petitnicoud. Vivement elle avait refermé la porte, offusquée. Sa sortie équivalait à

un blâme. Un fou rire avait salué celte retraite, les danses avaient continué, on se succédait au piano. Toutes ces jeunes femmes et tous ces jeunes hommes émoustillés avaient voulu montrer leur talent. Quand madame Monpalou était rentrée du Casino avec les Petitnicoud, Rosbidard et mademoiselle Fioeluette., le bal improvisé durait encore, une polka de Strauss faisait rage et [madame Herbelay dansait la Gigouillette.

Très alarmée, madame Monpalou s'était informée dès le matin si le salon serait libre le soir. Comme il yen avait deux, elle se réservait Tun ou Tautre, le salon de musique ou le salon fumoir.

Madame Herbelay, avertie par Tabbé Maujean de la chose, avait immédiatement réuni ses amies... ahl madame Monpalou offrait ce soir à son clan monsieur Henri de Roporce, eh bien on allait embêter madame Monpalou. Comme les salons appartenaient à tout l'hôtel et qu'ils étaient, eux, la majorité, ils réclameraient pour eux le salon de musique, on donnerait aux autres le salon fumoir... Ils organiseraient uîi bal comme celui d'hier, ils étaient maîtres chez eux, n'est-ce pas, et un bal de Loïes Fuller... Avec les modes et les dessous d'aujourd'hui, c'était chose facile. Madame Herbelay prêterait plutôt des jupes et des peignoirs; le bal s'organisait, le secret était juré, le complot ourdi.

C'est ce ballet de Loïe que la sous-préfète fai-

sait répéter dans sa chambre. Debout au milieu de cinq jeunes femmes attentives à ses moindres gestes, madame Herbehy esquissait des pas, arrondissait les bras et, très gracieuse, en corset de soie jaune et les épaules nues, tenait, relevées très haut entre ses doigts pinces, les valenciennes d'une jupe de mousseline de soie... ; des fous rires secouaient toutes les gorges.

Oh t la tète de madame Monpalou I Bien sûr que de Reperce, qui était un viveur, lâcherait son clan de momies, quand il entendrait la musique et toutes ces jeunes voix et, quand il verrait toutes ces jeunes femmes doncques, lui qui était un friand du cotillon, a Oh là Zd, quel tableaUj mes enfants h et avec un geste imprévu, dont s'étonnaient quelques danseuses, la souspréfète lançait ses jupes en l'air et se tapait sur la cuisse.

L'agonie d'une âme.

A sept heures et demie, madame Monpalou avait fait soa entrée dans la salle commune des Trois-Fontaines. La table d'hôte finissait le potage, toutes les têtes se levaient de dessus les assiettes; madame Monpalou entrait au bras d'une jeune femme un peu grasse et toute confuse; deux hommes et le sénateur suivaient.

Les Monpalou avaient invité le ménage Rosbidard.

Le nouveau venu devait être Henri de Roperce. Madame Herbelay, la sous-préfète d'Agde, prenait son face-à-main et dévisageait Técrivain.

On le trouvait bien, mais fatigué. Ce fut Tavîs général.

Maintenant les Monpalou dînaient. Leur ta-

ble, très éclairée (trois flambeaux d'argent prêtés par M. Popotet, le maître de l'hôtel, et des cordons de dahlias rouges sur la nappe) était le point de mire de toute la salle. Madame Monpalou présidait, encadrée du poète et de Monsieur Rosbidard; Hermance se penchait familièrement sur le grand homme et lui disait très haut :

« Roperce, voyons, Roperce 1 » Puis, elle clignait de l'œil vers la table d'hôte et y rassurait le ménage Petitnicoud et les neuf Ephraïm d'un petit regard amical; elle y souriait aussi à sa chère Fineluette. Son œil alors se "veloutait de douceur, madame Monpalou approuvait sa toilette : « Très bien, très bien », disaient sourire et regard.

Eulalie, elle, ne vivait plus. Défaillante, rougissante, elle se sentait mourir et renaître, et avalait de travers. Vingt fois dans une minute, elle lançait vers le poète des œillades suppliantes, qui ne rencontraient que les prunelles humides et le sourire contenu de madame Rosbidard.

Mademoiselle Fineluette Tenviait et, pourtant, elle était bien heureuse...

Le croirait-on? Elle était descendue en retard, tout le monde à table et les Monpalou à la leur. Alors elle, si timorée, si craintive, une audace l'avait prise, et, délibérément, sans y être forcée, elle avait, pour gagner sa place, passé près des Monpalou, les avait salués d'une inclinaison de tête et, là, avait laissé

tomber son mouchoir. Roperce Tavait ramassé, mais en le lui rendant ses doigts avaient frôlé ses doigts.

Ses doigts I Une joie d'enfant lui dilatait le cœur. L'avait-il donc reconnue? On était maintenant au rôti. Mademoiselle Fineluette ôtait la rose de son chignon et la portait distraitement' à ses lèvres. Jusqu*au dessert elle recommençait cet innocent mauège, les yeux tournés vers le poète, mais le grand homme était tout aux propos de M. Rosbidard.

Le mari de la jolie femme parlait de l'industrie du pays, des forges de Semousse et dès brodeuses de la montagne.

La montagne î Les hommes aussi y brodaient Phiver.

— Mon Dieu I madame Monpalou va faire broder le sénateur, pensait Roperce en luimême.

Et, une violente envie de rire aux lèvres, il s'absorbait dans la contemplation des longs cils courbés de madame Rosbidard. 11 s'intéressait aussi à la rougeur de ses pommettes, il la sentait toute frissonnante ; mais devant le silence de la jeune femme il se désintéressait des cils et des joues de cette muette et fixait les yeux dans la salle; il y remarquait quelques jeunes frimousses et d'assez jolies toilettes claires.

— Et vous, monsieur, que nous préparez- vous pour cet hiver ? poursuivait Monsieur Rosbidard.

— Enfin nous sommes chez nous, et, avec un profond soupir de grosse dame satisfaite, madame Monpalou croisait ses mains sur son corsage eu s'enfonçant dans un large fauteuil du grand salon-fumoir.

Hermance rayonnait. Elle avait tout son monde autour d'elle : les Petitnicoud, lesEphraïm, Monsieur Robiquet, le confrère de Monsieur Monpalou au Luxembourg, invité là pour la circonstance, et son cher ménage Rosbidard, Son grand homme était là dans sa main, offert et servi à ses amis et connaissances, et, sauf madame Herbelay, la petite sous-préfète, entrée vers les neuf heures en coup de vent sous prétexte de feuilleter un illustré sur la table et qui s'était retirée presque aussitôt sans un salut, volontairement impertinente, nul n'était venu troubler la quiétude et l'absolu triomphe de la femme du sénateur.

— Mais où est donc mademoiselle Fineluette? disait-elle, remarquant tout à coup une absence.

— Elle a cassé son éventail et vient de remonter en chercher un dans sa chambre. Elle l*a laissé tomber en entrant ici.

— Ah I — et se tournant vers le poète — voyons, mon cher Roperce, maintenant que nous sommes entre nous, parlez-nous un peu

de votre santé. Qu'êtes- vous venu soigner ici? Quel traitement est le vôtre : douche Tivoli, écossaise ou horizontale ? Vous prenez vos bains aux Thermes, je crois ?

A quoi l'écrivain :

— Je vais vous étonner peut-être, mais je suis venu ici bien moins pour me reposer, que pour recueillir de précieux documents pour un roman physiologique et médical.

— NonI

— Si I La constipation est avec la névrose le mal le plus répandu de notre temps. J'ai tenu à venir étudier la grande maladie à la mode sur les lieux mêmes où on la guérit. »

Les hommes se regardaient avec stupeur. Roperce ne se payait-il pas leurs têtes? Les femmes plus crédules, plus Imaginatives et presque toutes atteintes dans leurs parties sensibles parle mal en question, avaient inconsciemment rapproché leurs chaises. Non, le poète était sérieux.

— Singulier sujet, faisait remarquer Monsieur Robiquet à Monsieur Rosbidard.

— Mais actuel, sentenciait le tnari d'Hermance.

— Et local surtout, répliquait Monsieur Rosbidard.

— La constipation, la neurasthénie, la tuberculose, l'impuissance chez l'homme, la stérilité

chez la femme 1 tout cela se tient. Où pouvaisje mieux me documenter qu'ici?

— En effet, déclarait madame Monpalou.

— Je suis donc venu. J*ai dix jours de séjour à peine et, déjà, je ne m'en repens pas. »

Mademoiselle Fineluette venait de rentrer à pas furtifs. Elle se glissait vers le cercle et y reprenait sa place. Le poète poursuivait :

— Sans parler de Thystérie, que développe chez certaines personnes une constipation opiniâtre, de constitution, pour ainsi dire, et due le plus souvent à un arthritisme héréditaire, il y a aussi des cas de constipation accidentelle, bien curieux, bien typiques, même en dehors do ceux occasionnés, que dis-je? mathématiquement causés par certaines professions sédentaires et surtout par le célibat. »

On eût entendu une mouche voler, ces dames étaient tout oreilles.

— Ainsi à la villa, où j'habite, il y avait deux dames, Ja mère et la fille; je tairai leurs noms: elles sont parties hier. Ces dames viennent ici depuis quatre ans soigner un état devenu chez elles indéracinable , puisqu'elles en prennent, oui, deux par jour, deux douches ascendantes, mesdames, et cela à la suite d'une méprise fatale. Figurez -vous que, par une série de circonstances que j'ignore, ces deux dames très fîères et très soigneuses de l'éclat de leur teint, et qui, par coquetterie, usaient régulièrement

d'un certain remède, absorbèrent un soir, au lieu de l'eau de guimauve habituelle un courtbouillon d'écrevisscs, le classique court-bouillon : sel, poivre et épices.,.

— Non, c'est par trop affreux, faisait une voix déchirante et, éclatant brusquement en sanglots, madamoiselie Fineluette se levait et, parmi la stupeur générale, se retirait du salon en claquant la porte.

Au même instant une joyeuse polka résonnait dans la pièce voisine. La jeunesse du lieu ouvrait le bal des Loïe FuUer.

Quelques lettres.

a Madame Henri de Roperce, » Chalet Tamaris 9

à Villers.

» C'est fait, chère amie, j'espère qu'ils vont enfin me f... la paix. J'ai dîné avec eux hier.

» Etes-vous contente de votre mari, madame?

On avait mis les petits plats dans les grands et il y avait des fleurs sur la table et, comme il y a une justice et même une ironie dans les choses, ces fleurs étaient des dahlias, des dahlias rouges, ma chère, raides et rogues et épanouis comme madame Monpalou elle-même.

» Ils avaient naturellement invité le ban et l'arrière-ban de leurs connaissances, on montrait

aux amis votre seigaeur et maître. Je n'ai pas trop souffert. Leurs relalioQS de villes d'eaux se boroeot à deux ménages assez ternes et à une jeune fille montée en graine que je soupçonne obsédée de ma gloire et qui, entre chaque plat, grignote un pétale de fleur. Hier, au dîner, elle a mangé toute une rose et naturellement a eu une crise de nerfs vers les dix heures. Elle a brusquement fondu en larmes et a fait une sortie de théâtre, [coupant ainsi les plus beaux effets d'un récit assez picaresque do votre auteur favori.

» D'ailleurs, il y en aurait long à vous dire sur cet hôtel... Non,il n'était pas ainsi l'an dernier quand j'y descendis. Ces Trois-Fontaines suaient l'ennui, elles répandent maintenant à flots l'extravagance. 11 y souffle un vent de folie déchaînée, est-ce une réaction contre l'autorité de madame Monpalou ? mais j'y ai assisté au plus imprévu spectacle.

» Au moment où la demoiselle hystérique et littéraire se relirait dans une crise de sanglots, un enchantement de musique a empli subitement tout l'hôtel ; des rires, des bruits de voix, des chocs et des glissades tourbillonnèrent dans une pièce voisine... Oh! l'effarement de madame Monpalou, ces yeux figés dans sa face de graisse et sa couperose un instant éteinte dans une subite pâleur.

» C'est un scandale. N'y allez pas, criait en

vaÎQ la formidable dame, mais je m'étais déjà précipité vers la porte, où j'entendais le tintamarre, et c'eût été en effet dommage de ne pas l'ouvrir. Dans un salon violemment éclairé huit jeunes femmes (et les huit m'ont paru charmantes) huit Sisters Barisson, épaules et bras nus dans un remous de gazes et d'étoffes changeantes, dansaient un pas de Loïe Fuller. Toutes les huit me firent la révérence, c'était une féerie... Ces lustres allumés, ces huit petites fées dansantes, était-ce assez imprévu et piquant? j'étais stupéfait et charmé.

Un fou riro saluait mon entrée, d'autres femmes et des hommes étaient assis en cercle, je prenais place à leur côté et le ballet continuait. Toute cette jeunesse l'avait organisé on mon honneur. . . Avouez que c*est beau, la gloire. Toutes ces jeunes femmes avaient tenu à fêter votre seigneur, elles avaient tenu surtout à embêter madame Monpalou... j'en ai conclu que la bellemère de Resmond leur était peu sympathique et elles me le sont toutes devenues du coup.

» Il y avait d'ailleurs là de fort jolies femmes et déshabillées à ravir, on se serait cru aux Folies Bergère... entendons-nous, sur scène.

Vous me direz que cela tenait peut-être aux costumes. En somme ce n'étaient que des capelines de dentelle, comme vous en portez toutes, et des jupons de dessous sur des peignoirs, mais je suis sabs défense quand je vois de la chair nue. Il y

avait là la petite sous-préfète, qui m*a fait^ un jour, cette jolie sortie dans le parc.

En voilà une qui n'a pas froid aux yeux et qu'on ne doit pas s'embêter dans sa sous-préfecture ! Et que voilà un sous-préfet de mari qui ne traînera pas longtemps dans les petites villes du midi !

)> Bref, j'ai passé une soirée charmante et me voilà sur les bras une vingtaine de nouveaux amis, et moi qui ne voulais pas faire de connaissances, je regrette presque maintenant de n*élre pas descendu dans cet hôtel.

» Madame Monpalou est remontée dans ses appartements et c'est ce qu'elle avait de mieux à faire. Notre première rencontre sera plutôt fraîche.

)> Maintenant parlons sérieusement. Je vais déjà beaucoup mieux ; le traitement opère, l'appétit est revenu et je n'ai déjà plus cet affreux teint de jaunisse qui me faisait ressembler au prince Souci des contes de fées, illustrations de Crâne, de mon ami Tolo. Comment va-t-il, ce jeune monsieur? mais pour lo travail c'est autre chose. Les eaux d'ici m'anémient le cerveau, j'ai réexpédié Bernard à Paris. Mon éditeur emploiera comme il faut ce parfait secrétaire.

A part cela rien de nouveau, la vie la plus uniforme, la plus monotone et la plus hygiénique à tous les points de vue. D'ailleurs tu connais Plombières. Le traitement y absorbe toutes les

minutes, mais il ne réussit pas à tout le monde. Bleskérer, le banquier bavarois que j'ai retrouvé icî^ est de plus en plus souflFrant, il n'a même pas pu descendre déjeuner aujourd'hui; je sors de prendre de ses nouvelles, je n'ai même pas vu sa jolie maîtresse, cette délicieuse Lili Reyman, dont madame Monpalou aurait bien voulu vous donner la jalousie (bonne âmé). Heureusement que vous n'êtes plus jalouse. C'est un mal qui vous a passé avec le temps.

» Avec celle-là, je vous avoue, je vous aurais volontiers trompée, il y a quelque dix ans, et vous me l'auriez pardonné... comme les autres et plus que les autres, car c'est vous en plus blond, en plus rose et en moins honnête. Elle est plus capiteuse et tu es plus attirante; elle a ta bouche de petite fille, tu sais la moue que j'aime, et tes larges prunelles bleues d'enfant.

» J'écrase mes lèvres sur cette moue, la tienne. Embrasse bien fort Toto pour moi et dis à ma pimbêche de fille, que son vieux jeune homme de père la salue et la baise éperdument sur le front.

» Comment va-t-elle aussi cette grande Suzette ? a-t-elle toujours l'air aussi dinde? et dire qu'elle te ressemble! Il y a des choses qui m'échappent et je reste ton gosse.

» Henri de Roperce. »

Madame la comtesse Resmond Rue du Cirque

Bordeaux.

« Ma chère Amélie,

» Je suis outrée, scandalisée, la situation n'est plus tenable, je ne reconnais plus cet hôtel... dans quel temps vivons-nous, mon Dieu ! Il se paf'se ici des choses. D'ailleurs je t'en fais juge.

» Je t'ai déjà parlé d'une petite madame Herbelay, sous-préfète je ne sais où et née je ne sais qui; laquelle a la tenue la plus déplorable. J'avais soigneusement tenu cette excentrique hors de mon cercle de relations. Elle en a conçu du dépit et sais-tu ce qu'elle a imaginé de nous faire à moi et à ton père, pas plus tard qu'hier soir, après notre dîner à Roperce...? Elle a organisé dans l'hôtel un bal de Loïes Fuller, je ne sais quelle mascarade avec une bande d'évaltonnées comme elle^ et pendant que nous devisions tranquillement avec ton beau-frère, tout à coup ont éclaté des chants, un charivari de musiques et de cris, un vrai tohu-bohu de fête foraine que Roperce naturellement est allé voir... Ces dames déshabillées comme des filles, leurs jupes relevées par dessus la tète, gigotaient je ne sais quelle carmagnole dans le salon voisin.

)) Ton beau-frère nous a lâchés pour aller passer le reste de la soirée avec elles, et tu le reconnais bien là. 11 n'a aucune éducation, aucune tenue, je suis sûre qu'il ne se doute nnême pas à quel point il nous a manqué; je ne l'engage pas à revenir me saluer. D'ailleurs il saura comment je m'appelle.

» Il ne quitte pas. ici un faux ménage que personne ne voit, un banquier de Munich, flanqué de sa maîtresse, une danseuse de Vienne dont les toilettes font révolution. Je conviens que cette fille est fort jolie. Reperce mange avec eux, vit avec eux et fait à celte femme une cour si affichée sous les yeux mêmes de l'amant malade, que le spectacle en devient indécent... Ah il ne perd pas son temps ici, M. Henri de Reperce... Pauvre petite madame de Reperce, elle en aura avalé de toutes les dimensions^ celle-là! Quant à la maladie qu'il vient soigner ici, c'est toujours un mystère. Reperce garde làdessus la plus grande discrétion, il ne s'en est même pas ouvert à ton père : c'est certainement quelque sale maladie, à moins qu'il ne soit venu tout simplement rejoindre cette femme.

» D'ailleurs il n'est pas en beauté, le poète. Je dois convenir pourtant qu'il a été assez correct pendant le dîner. Il a un peu gêné madame Rosbidard par sa façon de la regarder (tu sais comment il dévisage les femmes) et au salon a détaillé une histoire médicale qu'il aurait pu se

dispenser de raconter... Mademoiselle Fioelaette en a pris une attaque de nerfs, cette jeune personne de Montluçon si comme il faut, dont je t'ai déjà parlé. Je ne m'explique pas encore ce qui a pu la faire fondre en larmes... Je crois m'être trop pressée de la bien juger, je la soupçonne d'être ridiculement sentimentale.

» Ton père va bien, il fait de la bicyclette à force et me laisse toute la journée seule selon son habitude. Quant à moi j'irais bien sans tous ces à coups et toutes ces contrariétés..., moi qui étais venue ici pour y trouver le calme. Enfin ce calme, je ne l'aurai que morte. Il faut m'y résigner. Comment vont Resmond et tes deux fils, je n'ai pas de nouvelles de tes sœurs. Elles aussi me négligent, je t'aime et t'embrasse.

» Ta mère

» Hermance Monpalou.

« P.-5. Pas un mot de ce que je t'écris à cette pauvre madame de Roperce... Pourtant si tu jugeais bon de l'avertir, je ne désavoue jamais ce que j'ai écrit. »

Monsieur Frédéric Herhelay, sous-préfet^ à la Sous-Préfecture,

Agde.

« Mon cher Frédéric.

» Tu as bien tort de laisser ainsi seule ta femme,

ta jeune et jolie femme qui s'ennuie. Pas gai, tu sais, entre nous. Plombières. Moi qui ne prends pas les Eaux, je ne suis pas anémiée et j*aurais bon besoin d'exercice. Inutile de me conseiller la marche, le sandow et les haltères, ce n*est pas de cet exercice-là qu'il s'agit. Il y a, monsieur mon mari, que j'ai envie de vous et de vous voir et que vous ferez bien de prendre le premier traia pour venir constater de visu Tétat nerveux de votre femme et la bonne mine de votre fils.

» Raymond va bien. Il engraisse, les eaux opèrent et moi, je vais trop bien ; c'est sans doute l'air des montagnes et j*ai en tête mille folies. Hier, j'ai organisé dans l'hôtel un ballet de Loïes Fuller (ne me grondez pas, mon cher ami). C'est un exercice comme un autre et vous savez que je danse le pas à ravir. Vous souvenez-vous de mon succès, cet hiver, à la soirée de madame de Laroche-Thubée? Fûtes- vous assez fier do votre femme, mais rassurez-vous, il n'y a pas ici de feuilles de l'opposition et vous ne serez pas forcé d'aller à la place Bauveau pour y expliquer un article. J'ai le souci de votre carrière. D'ailleurs je n'ai pas dansé seule. Cinq autres jeunes femmes Loïe FuUeraîent avec moi : ce fut très réussi.

» Henri de Reperce, le romancier, le grand homme de la saison, assistait à la fête ; il a daigné m'adresser ses félicitations particulières. Il est en flirt réglé avec Lili Reyman, la danseuse de

Vienne dont je t'ai parlé, la maîtresse de ce banquier bavarois. Elle et votre femme sont les deux élégantes de la saison.

» Quant à madame Monpalou, mon ennemie mortelle et ma bête noire, elle ne décolère pas de la journée, tarabuste son pauvre homme de mari et me poignarde de regards noirs. Reperce les lâche publiquement, et la rage étrangle le couple.

» Si mqidame Monpalou savait que son grand homme m'a parlé hier, elle exigerait mon expulsion de rhôtel: monsieur Popotet est à ses ordres. Ils ont joint aux deux pauvres petits ménages^ qu'ils terrorisent, une famille, juive de neuf personnes et M. Robiquet de la droite, car ils cultivent tous les partis. Raymond t'embrasse et moi je te fais mille mignardises dans le cou.

)) Ta grande femme amoureuse.

» Yvonne Herbelay. »

« P, S. Le monsieur bien, qui loge sur le m'ôme palier que moi, n;c fait horriblement la cour. Il en devient insupportable, il a deviné que j'étais en forme. L'occasion fait le larron et il est très bien de sa personne, tu sais, ce monsieur. Si après cet aveu tu n'arrives pas par le premier train, c'est que tu ne m'aimes plus et que lu mérites ton sort. »

Mademoiselle Isabelle Verduret, rue des Barillettes .

Montluçon,

a Ma chère amie^

» Vous me voyez brisée, déçue, tombée du haut de mou rôve dans la plus plate réalité.

Encore une illusion que perd votre amie ! et vous savez ce qu'elle souffre votre amie, quand l'expérience fane une des fleurs de son jardin secret 1.. L'idée, que je me faisais de Lui, était la dernière rose de mon jardin d'automne. Ma rose est maintenant effeuillée à tous les vents, ses pétales jonchent le cimetière abandonné qu'est mon âme.

» Le croîriez-vous, ma chère Isabelle? vous qui appréciez tant son œuvre et m'enviez tant de le connaître, Henri de Reperce n'a pas de CBur, oui... le poète d'Orianrfe, l'homme qui a trouvé la scène pathétique de la clairière et les vers inoubliables de la scène d'adieu dans la forêt, le romancier de la Tour d' Ivoire ^i le rêveur délicieux de Vile maudite, l'île où l'amour n'aborde pas, Henri de Reperce est un homme comme un autre, que dis-je, un homme pire qu'un autre, car l'égoïsme, la dureté et la méchanceté déconcertent davantage dans un être cru supérieur.

8G MADAME MONPALOa

» C'est vrai qu'il n'avait répondu à aucune de de mes lettres, mais, cela, je ne l'espérais pas. A ce diner^ où j'étais assise à dix pas de lui, presque table à table, et dont je me faisais une telle joie, il avait su me frôler la main en ramassant mon mouchoir, et cela m'avait été une douceur telle que sur le moment j'avais cru défaillir, mais ce n'était là qu'une manœuvre de Lovelace pour mieux bafouer mon amour. En me levant de table pour passer au salon, j'ai laissé tomber mon éventail, espérant qu'il le ramasserait et trouverait quelque chose à me dire, 11 n'a même pas voulu remarquer mon mouvement.

C'est moi qui dus me baisser pour ramasser mon pauvre éventail dédaigné. J'en avais cassé deux branches, l'éventail de ma mère, celui-là même de son mariage. Alors les larmes me sont venues aux yeux et j'ai dû quitter le salon et remonter à ma chambre pour baigner mes paupières. Puis, je me suis fait une raison. Peut-être n'avait-il pas vu tomber mon éventail et je suis redescendue au saloD. Je désirais tant le revoir, et alors, oh, alots, avec une cruauté, dont je ne l'aurais jamais cru capable, Henri de Roperce a fait les plus désoblig*eantes allusions à la maladie dont je souffre et que je viens soigner ici. Sa conversation ne roulait que sur la constipation, ma chère ; tous les yeux étaient fixés sur moi. Il a en me regardant raconté une affreuse histoire sur deux dames, la mère et la fille, affligées de

mon mal à la suite de circonstances telles que je n'ai pu dominer mon trouble; et d*humiliation j'ai éclaté en sanglots et j'ai dû me retirer en avalant mes larmes.

» Voilà l'aflFront et voilà Thommel Jugez dans quel état je suis! Je suis demeurée deux jours sans reparaître à la table d'iiôle, je sens ma cure compromise et pour un rien je planterais là le traitement et quitterais cet hôtel... Enfin après avoir bien hésité je viens d'écrire à M. de Reperce... Nous qui l'aimions tant sans le connaître... Ah I qu'il me tarde, ma chère Isabelle, de réintégrer notre vieux Montluçon et de reprendre nos longues causeries et nos bonnes lectures d'hiver au coin du feu et sous le rond de la lampe.

» Il n'y a que vous que j'aime et il n'y a que vous qui m'aimiez, je vous embrasse. Plaignez votre vieille et fidèle amie.

» Eulalie Fineluette. h

Monsieur Eustache.

Décidément Madame Herbelay, la sous-préfète d'Agde, révolutionnait Plombières et faisait la joie des Trois-Fontaines. Ses dessous tumultueux, Tentètante odeur d'oeillet blanc que remuait toute sa personne, la vivacité de ses gestes et l'étrange éloquence de ses yeux y avaient vite offusqué la firame du sénateur. Madame Herbelay était onduleuse et plate, plutôt laide de visage, mais le balancement rythmé de ses hanches sollicitait et retenait.

« Cest une femme qui plaît aux hommes »

Telle était la phrase dont l'avait stigmatisée madame Monpalou, sans se douter à quel point son blâme était un éloge. La guerre était décla-

rée entre les deux femmes.., doux puissances, autant dire deux clans.

Tous ceux que la grosse dame avait écarlds (et c'était justement la jeunesse), formaient la cour de madame Herbelay. La femme du sénateur se vengeait en colportant les bruits les plus fâcheux sur elle : madame Herbelay avait miaulé, un soir, dans l'escalier; des pMt,phtt de matou lui avaient répondu, et un monsieur, dans la nuit, serait venu gratter à sa porte. Madame Monpalou, il est vrai, n'affirmait pas que la sous-préfèto eût ouvert. Enfin on l'avait surprise, dans le parc, flirtant avec M. Eustache, un voyageur de l'hôtel que madame Monpalou avait pris de suite en grippe pour sa façon hardie de divisager les femmes.

M. Eustache était le monsieur brun qui demeurait sur le même palier que la sous-préfète.

M. Eustache était do Marseille. Expédié à Plombières pour y soigner un rhumatisme, M.

Eustache s'ennuyait à mourir. C'était un homme corpulent, d'une trentaine d'années et qui en piraîssait bien quarante à l'épaisseur de sa tournure, mais il avait le geste prompt; et Tardeur de ses yeux, d'un brillant de charboorvous pénétrait comme une brûlure. M. Eustache gênait les femmes par l'insistance de son regard..; avec cela assez beau, de la beauté classique et trop connue des faces méridionales, la lèvre rouge, des dents de jeune chien, des cheveux

noirs et drus^ des poignets velus et des mains fortes.

Les Eaux, qui débilitent généralement les baigneurs, n'avaient pas de prise sur ce tempérament provençal... Au contraire, elles semblaient réveiller chez M. Eustacbcdes ferments de bouillabaisse et de soupe aux poissons depuis longtemps abolis. — « Mais votre source des Dames, disait-il à son médecin, elle me fait l'effet des coquillages, docteur I...» Et au bout de cinq jours, le Marseillais s'était mis en chasse... mais hélas I Plombières donne peu ou plutôt ne donne pas. Les occasions de bien faire y sont rares : toutes les baigneuses, anémiées par le régime et le traitement, se lèvent tôt et se couchent de même, la population y est foncièrement honnête : trois fabriques, et encore n'emploientelles pas de femmes!

M. Eustache s'était d'abord intéressé à madame Rosbidard. Sa nonchalance, sa timidité pour un rien rougissante et la langueur humide de ses prunelles avaient mis cebonjuponnier en éveil, et puis il savait, lui aussi, ce que venait demander au Trou-du-Capucin le ménage Rosbidard. Ce mari vanné, qui ne pouvait [faire un enfant à sa femme, lui faisait pitié et madame Rosbidard l'en cmotionnait davantage; mais la terrible madame Monpalou surveillait étroitement la jeune femme I elle s'en était constituée le garde du corps, et puis vraiment la baigneuse

du Trou-du-Gapucin était par trop gniolle! elle ne répondait à aucune œillade, s'eflPaçait à la moindre tentative de frôlement/ évitait toute approche et tenait, obstinément baissées^ ses paupières sous les éclairs de son regard.

Rien à faire. Alors^ il avait songé à la souspréfète; M. Eustache la trouvait plutôt laide, un peu trop maigre aussi, mais elle avait de la branche et un balancement de croupe prometteur. M. Eustache n'était pas non plus indifférent à l'élégance des dessous, et ceux de madame Ilerbelay défiaient toute concurrence. Il connaissait aussi l'histoire du miaulement. Une femme qui miaule est toujours un peu chatte; en admettant qu'on eût exagéré, il n*y a pas de fumée sans feu. Il avait donc zieuté la jeune femme et l'avait suivie au Parc. Madame Herbelay de son côté avait remarqué le Marseillais. De quatre à cinq, à la musique, quand l'orchestre du Kiosque égoutlait ses valses somnolentes, elle l'avait dévisagé en dessous, elle avait noté la chair poilue d'une jambe nerveuse, apparue entre le pantalon retroussé et la soie noire d'une chaussette. La nuque courte au cheveu ras et dru de M. Eustache Tavait aussi intéressée, mais elle avait évité son regard. M. Eustache l'avait donc suivie au parc. Madame Herbelay s'était laissée aborder. Un flirt s'était engagé. Madame Herbelay était terriblement coquette : elle abandonnait sa main, quelquefois sa taille, se laissait frôler,

autorisait les allusions grivoises^ les encourageait même par de discrets sourires et des regards luisants^ mais les privautés s'arrêtaient là. Madame Herbelay, elle non plus, n^était jamais seule ; au Parc son petit garçon gambadait auprès d'elle ; à Thôtel, c'étaient les allées et venues et la continuelle présence de la femme de chambre^ et le Marseillais flambait dans le vide, et M. Eustache était décidé à prendre le train de Nancy, quand madame Herbelay avait dansé la Gigouillette.

Ah I les bas mauves de madame Herbelay, le tumulte soyeux de ses dessous jonquille, le parfum capiteux d'héliotrope et d'œillet que ce remous d*éloiïes exhalait I C'est par bouffées que M. Eustache les avait respires. 11 lui avait semblé que la jeune femme lui jetait tout son sexe au visage. On eût dit une grande fleur épanouie qui dansait, et de quels trémoussements significatifs s'agitait ce longs corps à la souplesse de tige! M. Eustache en était rentré congestionné chez lui, le système nerveux tendu comme un arc. Toute la nuit, il Tavait passée à se battre avec ses oreillers. Le lendemain, vers trois heures, comme M. Eustache, retour du café, remontait dans sa chambre, de frais éclats de voix, des rires étouffés, un bruit tiqueté de pas l'arrêtaient net devant la porte de la souspréfète. Que se passait-il donc dans celte chambre?

Le vestibule était désert; la curiosité et les souvenirs de la veille étreignaient le Provençal à la gorge. M. Euslache s'approchait du trou de la serrure et regardait. Debout au milieu des cinq jeunes femmes attentives, madame. Herbelay esquissait des pas^ arrondissait les bras ; et, très gracieuse, en corset de soie jaune et les épaules nues^ tenait, relevées très haut entre ses doigts pinces, les valenciennes d'une jupe dé mousseline de soie.

Enveloppées de longs peignoirs, la chair des bras et du cou nue, les autres femmes présentes suivaient les mouvements de la danseuse et, leurs jupons retroussés à la hauteur du genou, essayaient de régler leurs pas sur le sien. Cloué d'admiration, M. Eustache reconnaissait la danse de la veille, cette Gigouillette qui l'avait tant ému. Mais Témotion brouillait la mémoire de M. Eustache ; ces dames ne répétaient qu'un pas de LoVe Fuller.

Maintenant la sous-préfète parlait :

— Oh I la tête de madame Monpalou, quand, elle trouvera Reperce dansant au milieu de nous ; car il dansera, le grand homme I Je m'en charge. Ohl là là, mes enfants, quel tableau!

Et, avec un geste imprévu dont s'étonnaient quelques danseuses :

— Et allons donc ! C'est pas ma mère !

Madame Herbelay lançait ses jupes en Tair et

se tapait sur la cuisse.

9i MADAME MONPALOU

Ce mouvement décidait de tout.

Le lendemain matin madame Herbelay sommeillait, le visage tourné contre le mur, dans un élégant désordre d'oreillers et de peignoirs jetés en travers du lit. Son fils venait de partir au bain. Conduit par la femme de chambre^ le bambin était venu Tembrasser et ne rentrerait pas avant une heure ; sa masseuse venait de la quitter^ et, toute odorante encore d'eau de Cologne, la jeune femme, retombée dans le demi-sommeil des grasses matinées, s'étirait, nonchalante dans la tiédeur des draps, sans songer au verrou de la porte qu'elle n'avait pas poussé.

Un bruit de pas amortis la tirait de sa torpeur. On ^vait refermé la porte. Quelqu'un marchait dans sa chambre.

— Qui est là?

Et la sous-préfète se dressait effarée. Une main la saisissait au poignet :

— Ne criez pas, c'est inutile.

La jeune femme avait devant elle son voisin de palier, le bel homme brun qui lui faisait la cour.

— Mais, monsieur, je ne conçois pas. Que voulez- vous? On n'entre pas ainsi! Sortez 1 Je vais appeler.

Et elle faisait un mouvement pour atteindre le bouton de sonnerie.

La main nerveuse de M. Kustache la retenait.

« — Ne sonnez donc pas ! .Pai fermé la porto à clef. Ce serait un scandale inutile. — Mais, monsieur, vous me perdez! Ouvrez, ouvrez, vousdis-je! Mon fils, ma femme de chambre vont rentrer. — Pas avant une heure. Je les ai vus partir; il y a vingt-cinq minutes que je les guette. Votre masseuse aussi vient de partir; nous avons une heure à nous pour causer. — Pour causer ! » Et la jeune femme avait un soubresaut indigné. « Préférez-vous que nous fassions autre chose I... » — « Monsieur 1 »

M. Ëuslache prenait une chaise et s'asseyait au chevet de la jeune femme; la sous-préfète, intriguée, avait ramené son drap sur ses épaules et surveillait, anxieuse, tous les gestes de M. Eustache. M. Eustache commençait :

« Madame, il y a quinze jours que vous m'aguichez, que vous m'allumez et que vous vous payez ma tête 1 — Moi, monsieur? — Vous, madame. Ça vous amuse qu'on vous fasse la cour. Or, nous ne sommes pas de bois à Marseille, j*ai même du tempérament, et les eaux me font de Teffet. — Mais je ne prends pas les eaux, moi ! — Mais, moi, je prends une congestion à me sentir du matin au soir frôlé, taquiné et énervé par vous. Hier encore, vous me montriez vos jambes pendant toute la soirée. Ces jambes, elles m'ont, toute la nuit, empêché de dormir! Eh bien! je viens vous demander de me les montrer encore ; je ne partirai pas avant d'ici. —

96 MADAME MONPAXOU

Mais, monsieur! — C'est comme je vous l'ai dit. Foi de Marseillais^ je n'ai demaudé que vos jambes. »

Et, secouée d'uue folle envie de rire, madame Ilerbelay soulevait légèrement le drap et passait un pied nu.

M. Ëustache s'en emparait, le pétrissait sous ses doigts» s'y caressait les lèvres et la barbe^ le mordillait au talon et sous la plante, et la jeune femme chatouillée étouffait des petits cris. Maintenant, il lui baisait éperdument la cheville, et ses lèvres, remontant le long de la jambe fine, en frôlaient la chair blonde, et ses caresses rôdaient déjà autour du genou.

Madame Herbelay, remuée de volupté et tendue d'épouvante, avait saisi la tète de Thomme et crispait ses doigts dans ses cheveux. Tout à coup, le visage de M. Ëustache s'engloutissait sous la couverture; des baisers la parcouraient toute.

— C'est TefTet des eauxi c'est Teffet des eaux!

Et le Marseillais s'abattait sur elle, tandis qu'elle poussait un cri I

Brebis élues.

Ce matin-là, Roperce s'était levé de boane humeur. C'était la première fois que sa névralgie abdominale ne le faisait pas souffrir. En rentrant de la douche il avait trouvé un bon courrier : son éditeur lui annonçait que le quinzième mille de son dernier roman venait de partir ; Cora Roulotte faisait prime. Un grand journal du matin lui demandait un feuilleton sur les comédiens, une suite s'il le voulait à cette Cora qui remuait Paris et la province. Sa femme lui donnait de bonnes nouvelles d'elle-même et des siens avec quelques potins amusants sur Villers; enfin, parmi quelques lettres d'inconnus, hystériques des deux sexes affolés par le succès de son livre, il avait décacheté une épltre de

mademoiselle Fineluello, qui l'avait fait rire aux larmes.

Ragaillardi par cetlo lecture, Roperce envoyait au diable l'heure de repos prescrite après la douche et sautait h bas de son lit. Il faisait une toilette do jeune homme, enfilait un complet de coutil rayé blanc et bleu, et, cravaté d'une écharpe de soie des Irides, chaussé et ganté de blanc, il s'élançait, badine en main, comme s'il eût laissé vingt ans sous la douche, et se dirigeait vers le parc.

La matinée était délicieuse. Un soleil de fin d'août filtrait, lumineux et tiède, entre les feuilles remuées par un soupçon de brise. Il avait plu toute la nuit, et les verdures lavées miroitaient, laquées d'ombre et de lueur; toute la vallée baignait dans une ^humidité bleue, les cimes des grands sapins du parc s'atténuaient dans des vapeurs, et partout, de l'herbe des pelouses, des mousses des talus et* des dessous de bois montait une bonne odeur de terre et de feuilles.

Le poète allait respirant à pleins poumons celte atmosphère fraîche et verte et, d'un coup de badine sur les arbustes et les plantes, s'amusait à remuer devant lui de l'ombre et du soleil. II longeait ainsi le petit sentier du bord de l'Eaugronne où s'embusquent les vendeuses de broderies du parc, dépassait le petit lac, le kiosque de la laiterie, traversait la moraine, donnait

cinquante centimes à chacun des vieux mendiants établis là de l'aube au soir, et s'enfonçait au hasard dans une allée de la forêt.

Elle est en cet endroit singulièrement silencieuse et verte, verte de tous les reflets de tant de bi'anches feuillues et da tant de mousses de velours. On y marche sous une dentelle immobile et ténue de ramures et de jeunes pousses, tonte de noisetiers et de petits hêtres. L'ombre bleuâtre des sapins descend lentement de la montagne. Echelonnés là comme les fûts de colonnes d'un temple, ils y établissent un clair obscur éternel ; de grosses pierres grimacent grises et rousses, des fougères tremblent dans une clarté et, entre deux talus, c'est le scintillement pailleté d'or d'une source. Son murmure aggrave encore le silence de la forêt.

Et pris au mystère du lieu, l'auteur dramatique qu'était Reperce songeait par habitude à la scène d'amour, de violence ou de douleur qu'imposait ce décor. Tout à coup une robe blanche surgissait devant lui, une robe de petit drap blanc égayé de galons d^or.

La promeneuse avait beau marcher, une ombrelle de soie tendre ouverte devant elle ; Roperce avait reconnu la femme. Il hâtait le pas.

— Vous, ici? Quelle aubaine? Comment, déjà levée? Vous allez bien? Par quel hasard?

— Ah I c'est vous !

Et Lili ReymaD^ fermant son ombrelle, donnait sa main gantée à Roperce.

— Comme vous êtes jolie I Non, vous ne vous figurez pas la valeur de votre carnation sur ces mousses de velours.

— Le contraste. Je vous en prie, cher monsieur, ne comparez pas mes dents à des perles et mes lèvres à des fraises.

— Vous êtes décourageante. Tout à l'heure, dans cette solitude, je me disais : « Quel décor pour un drame de Wagner, et je réclamais une Valkure. La voilà.

— Le malheur est que je ne chante pas.,. Je danse et je n*ai guère le cœur à danser, ce matin, mon pauvre ami. x>

Et elle retirait sa main qu'avait gardée Roperce.

— Bleskercr ?

— Oui, Otto ne va pas bien. Il a passé une très mauvaise nuit. Maintenant, il repose et j'en profite pour prendre un peu l'air. Ohl ça ne va pas, ça ne va pas du tout ! Il a interrompu son traitement depuis trois jours, et çà n'a pas arrêté la crise.

— Mais, il n'était pas mal, il m'a semblé, hier soir.

— Oui, quand vous êtes venu nous voir, on venait de lui faire une piqûre. Est-ce assez gentil à vous de venir passer vos soirées avec nous.

Un pauvre homme souffrant comme lui et une triste garde-malade comme moi?

— Je m'en contenterais.

— Ne dites pas de bêtises... Et puis vous êtes si gai, vous avez une telle drôlerie dans Tesprit, vous feriez rire une agonie, et vous nous avez amusés avec cette histoire de danses de Loïe FuUer. Otto, n'est-ce pas, semblait guéri 1 Cette trêve, nous Pavons payée cher. De minuit à cinq heures nous n'avons pas fermé l'œil.

— Aussi, je vous trouve toute pâlie.

— Tout à l'heure, vous me trouviez toute rose : ce sont les jeux de lumière dans mon ombrelle. Enfin, mon ami, je suis très inquiète, les eaux ne réussissent pas du tout à Otto; puis ce médecin ne m'inspire pas confiance. A qui s'adresser?... Ma responsabilité est grande. Bleskerer est marié, il a sa femme à Munich, deux grands fils, dont Tun de vingt-cinq ans, et j'ai bonne envie de retourner en Bavière.

— Vous ne forez pas cela?

Vivement le romancier avait saisi la main de la jeune femme.

— Pourquoi ?

— Mais parce que... parce que j'aurais beaucoup de peine, une très grande peine de vous voir partir.

— Oui, je sais, vous m'aimez. Vous me l'avez déjà dit. Mais est-ce bien le moment de me le redire?

Et après un silence :

— Vous pourriez attendre qu'il soit rétabli I

— Mais...

— Assez là-dessus^ si vous voulez continuer, avec moi, cette promenade. Aujourd'hui, je suis une sœur de charité.

— Au chevet d'un...

— Au chevet d'un juif, vous Tavez dit. Dieu ne choisit pas ses malades ; mais je suis une grande sœur aussi. Parlez-moi de vos amoureuses. »

Ils faisaient quelques pas sans échanger une parole.

— Eh bien! la pauvre Sévigné des Trois-Fontaines, la demoiselle à la crise de larmes ne vous a plus écrit?

— Si fait, faisait de Roperce, comme arraché à un rêve. Elle avait interrompu pendant deux jours, j'ai reçu une lettre ce matin.

— Vous Tavez là I Elle m'intéresse, moi, cette demoiselle.

— Oh I celle-là, elle dépasse toutes les autres, c'est la plus ridicule qu'on m'ait jamais écrite.

— Eles-vous sûr? Voyons cette lettre.

— Vous la voulez ?

— Oh! je sais d'avance qu'elle ne me fera pas rougir ! Cette pauvre lille a une réelle affection pour vous. »

Et la danseuse, ayant déplié la lettre, lisait à haute voix : *

« Monsieur de Reperce, je vous savais dëdaigaeui et indifféreoty égoïstetnent et uniquement préoccupé de vous-même. Tous les grands hommes sont ainsi, mais je ne vous croyais pas méchant. Or, méchant, vous Têtes, et avec lâcheté pour les humbles et pour les faibles; et c'est la plus grande désillusion et un des gros chagrins de ma vie que de vous savbir maintenant pareil aux autres, vous que je croyais si différent et que j'avais placé si haut dans mon adoration.

» Je me réveille de mon rêve avec une atroce meurtrissure au cœur.

» Avant-hier soir, sans aucun motif et sans autre but que de jouir de ma honte et de ma douleur, vous avez cruellement humilié et mortifié une pauvre créature, dont le seul crime est de vous avoir voulu d'après vos œuvres tel que vous deviez être, et le seul tort d'avoir osé dire qu'elle vous aimait. Je sais quej'aurais dû souffrir en silence, mais il y a des jours où la peine est trop forte, et j'ai parlé.

» Que vous n'ayez pas ramassé mon éventail quand je l'ai laissé tomber, cela est affaire à vous, quoique la plus vulgaire politesse eût voulu que vous le ramassassiez, mais que vous ayez attendu que je fusse revenue au salon pour faire, devant madame Monpalou et ses amis, des allusions à la maladie dont je souffre, que vous ayez déployé tout votre esprit à ridiculiser une pau-

vre Te m me, dont personne n'ignore le genre d'affection, que vous ayez en me regardant plaisanté sur ce que vous savez, sur la douche horizontale t cela est indigne d'un galant homme et cela ne vous portera pas bonheur.

» Il y a un Dieu là-haut, monsieur de Reperce.

» Enfin, vous êtes heureux : vous m'avez vu pleurer. Cette lettre est la dernière que vous recevrez de moi, je ne vous importunerai plus de ma prose. Je porte le deuil de ma dernière illusion morte. Je vous aimais bien.

» Eulalie Fineluette. »

— Car aujourd'hui c'est signé, faisait remarquer Reperce.

Et, devant le silence absorbé de la jeune femme :

— Eh bien ?

— Eh bienl vous devriez lui répondre, disait la danseuse d*une voix lente. Cette fîlle-là souffre beaucoup; elle vous aime réellement et vous avez été dur pour elle.

— Mais elle rêve tout ce qu'elle écrit î Je n'ai pas vu son éventail ; j'ignore sa maladie ; je n'ai pas parlé pour elle.

— Je sais, je sais, mais on doit réparer même le mal qu'on a fait sans le vouloir. Nous bléssons tant de gens inconsciemment; la vie est si cruelle! Il faut avoir pitié.

— Mais je ne peux pourtant pas...

-— Non, je sais bien; mais il /aul lui répondre.

— Je vous admire. Il faut toujours avoir pitié ! Avez-vous pitié de moi, qui vous aime ?

— Mais à moi, vous demandez un peu plus...

Oui, tout simplement de tromper Olto... Ohl je sais bien que je suis une fille et que cela n'importe guère.

— Croyez...

— Oh I je ne vous en veux pas. Vous n'êtes pas le premier, vous ne serez pas le dernier. Je suis jeune et jolie. Vous désirez cette jeunesse. Je puis faire Taumône à un poète de ce qu'a payé très cher un banquier. Vous ne me déplaisez pas, d'ailleurs, et vous le savez. Ne m'interrompez pas. J'aime votre esprit, l'expression de vos yeux, votre air fatigué. La chose ne m'ennuierait pas du tout, au contraire, et elle vous ferait tant de plaisir. Vous tromperiez votre femme une fois de plus, et j'ai dû tromper tant de fois Bleskererl Nil'unniraulre n'en sauraient rien, et nous aurions leurré l'ennui de cette ville d'eaux... Eh bien ! vous faites fausse route, cher monsieur. Je n'ai jamais trompé mon banquier; je ne l'aime pas; mais il a été très bon pour moi. Il m'a tirée de plus bas que la misère; il m'aôtéede la circulation. Comprenez-vous l'horreur de ce mot? Grâce à lui, je ne suis plus une fille galante :je suis une femme entretenue. Mon

luxe vaut celui d'une femme mariée sans amour. 11 a fait mieux : il m'a reconnu une fortune. Je suis indépendante. Aujourd'hui je pourrais le quitter et épouser Thomme qui m'a abandonnée après m'a voir rendue mère; car j'ai une petite fille, là-bas, à Salzbourg; mais celui-là, jo ne l'épouserai jamais. Or, l'homme, auquel je dois tout, est en ce moment couché, endolori, très malade; des médecins lui en donnent pour deux ans. Je vous en fais juge. Est-ce bien le moment de le tromper?

— Non, certainement non. Mais s'il n'en sa vait rien. Moi aussi, je souffre ; vous voyez bien que vous n'avez pas pitié ! »

A quoi la jeune femme avec un clair sourire :

— Mais tout le monde souffre ici. C'est l'effet des eaux î

Un bris de branches leur faisait dresser la tète à tous deux. On marchait à pas légers sur le sol feutré de feuilles : un prêtre descendait vers eux en lisant son bréviaire.

Ils crurent prudent de regagner le parc.

Par dessus son livre tenu ouvert à hauteur des yeux, l'abbé Maujean regardait s'éloigner Henri de Roperce et la jeune femme.

L'effet des eaux.

Madame Monpalou revenait du bain ; elle ne suivait pas de traitement, mais prenait un bain tous les jours pour calmer ses nerfs. Madame Monpalou prenait son bain de bonne heure.

Engoncée dans un manteau de voyage qui lui donnait l'air d^ne guérite ambulante, un de ces manteaux de molleton, dont les grosses dames ont la spécialité et qui sont toujours violemment écossais, elle montait à pas comptés Pescalier de Fhôtel et s'arrêtait devant le bureau où, coiffé d'un bonnet grec. Monsieur Popotet (le tenancier) présidait à la répartition du courrier.

Celui du matin venait justement d'arriver :

c'était l'heure de la première distribution. L'œil

aiguisé sous ses lunettes, Monsieur Popotet vc* nait de faire le triage ; il avait classé par petits paquets les lettres de chacun. Les femmes de chambre étaient déjà montées porter le courrier aux différents étages. On gardait sur le comptoir celui des clients sortis ; ils le trouvaient en rentrant du bain.

Madame Monpalou cueillait d'un geste toutes les lettres à son adresse ; mais elle n'eût pas été madame Monpalou, si elle n'avait jeté un regard rapide et scrutateur sur la correspondance entassée sur le bureau de l'hôtel.

D'un coup d'œil oblique elle déchiffrait les suscriptions^ la provenance des timbres et tatait le grain du papier. Rien qu'à la nuance et au parfum des enveloppes elle discernait les honnêtes des coupables. Une lettre entre toutes la faisait loucher. Elle avait reconnu l'écriture de Reperce, Reperce, le beau-frère de sa CUe Amélie, presque un de ses gend^s. ^ Trois jours avant, elle avait dîné avec l'écrivain. Oui, c'étaient bien là les t lourdement barrés et les trop-pleins appuyés du grand homme.

Roperce avait une intrigue dans l'hôtel!...

Madame Monpalou se penchait et lisait le nom de mademoiselle Fineluette.

Fineluette... Monsieur Popotet avait disparu derrière son bureau, plongé dans une balance de comptes. On ne voyait plus que le gland de soie de sa calotte de velours noir. Madame Monpa-

M\D\MB MONPALOU 109

lou avançait une main furlive et posait un doigt sur l'enveloppe.

— Je crois que vous vous trompez, madame, vous prenez une lettre de mademoiselle Fineluette. »

Madame Monpalou avait un sursaut. La soutane de l'abbi Maujean frôlait sa robe ; elle ne l'avait pas entendu venir.

— En effet, quelle erreur est la mienne !

Merci, monsieur Tabbé.

Puis, se ravisant :

— Après tout, je vais chez elle. Je vais lui monter son courrier.

— Ne prenez pas cette peine, madame. On va monter les lettres dans les chambres. D'abord mademoiselle Fineluette est sortie.

Monsieur Popotet venait de couper court au débat ; sa calotte grecque avait reparu au-dessus du bureau, d'autres clients rentraient. Un petit salut bref du manteau écossais, une longue inclinaison iléchie do la soutane : la femme du sénateur montait lourdement Tescalier. Le prêtre la suivait à dislance.

« Ma chère enfant,

» Cela dépasse tout ; la coupe est comble :

Reperce entretient une intrigue dans Thôtel, dans mon hôtel 1 Je viens de surprendre une lettre écrite par lui à mademoiselle Fineluette...

110 MADAMIS MONPALOU

Mademoiselle Fincluelle, celte vieille fille ridicule!... Eacore si c'était madame Rosbidard ou la petite sous-prcfèle...! Je comprendrais. .. Mais celte vieille romance démodée !.. J'en suis lojt émue, toute tremblante. Celte découvcrie in*a bouleversée. Cet homme est un sadique. Je ne puis m'expliquer autrement ce choix.

Mademoiselle Fineluette, cette personne que je protégeais !.. Je m'explique maintenant ses crises de larmes... Roperce me Ta débauchée. Je jurerais qu'il a fait la chose pour me narguer. C'a été chez lui une bravade, une gageure :

corrompre, troubler une femme de mon cercle, contaminer mon entourage... C'est une insulte personnelle. Mais j'en aurai le cœur net. Je saurai l'exacte vérité. J'interrogerai mademoiselle Fineluette. »

Et la lettre continuait sur ce ton pendant six pages.

Madame Monpalou y déversait le trop-plein de sa rage dans le cœur de sa fille Amélie, comtesse Resmond, son ainée. La lettre écrite et cachetée, elle ôtait enfin son chapeau, se débarrassait de son manteau de voyage et pensait à éponger sa face moite.

Madame Monpalou s'était soulagée.

Vers les deux heures, les hommes encore au Casino et la plupart des femmes montées dans leurs chambres (la journée était singulièrement

chaude et Talniosphèro chargée d'orage accablait), madame Monpalou, qui depuis onze heures guettait mademoiselle Fineluette, l'apercevait enfin seule. C'était dans le grand vestibule du rez-de-chaussée, entre le salon et la salle à manger. Elle lui posait la main sur le bras et d'une voix, qu'elle \oulait caressante :

— Monsieur de Roperce vous a écrit. Vous avez reçu une lettre?

— Moi I

La demoiselle de Montluçon ne bougeait plus.

— Oui, ce matin, par le premier courrier. Je l'ai vue. Ne niez pas.

— Je vous jure, madame. Vous faites erreur.

— Pourquoi mentir? J'ai reconnu l'écriture... Vous pensez que je la connais! Voyons, ne vous troublez pas. Quel mal y a-t-ill Vous rougissez... Vous êtes donc coupable? Montrez-moi cette lettre.

— Je n'ai pas reçu de lettre, madame.

— Allons donc I Je l'ai vue là, sur le bureau de l'hôtel...

— Ma lettre... vous avez lu... Vous avez...

— Je suis témoin que madame ne l'a pas décachetée. J'étais là.

— Monsieur Maujean !

— Madam e voulait même vous la monter chez vous, mais M. Popotet n'a pas voulu qu'elle prît cette peine...

— Monsieur, c'est une indignité !

L'âbbé Maujean se tenait debout auprès des deux femmes^ les mains mi-jointes, lo front baissé et conciliant; mais sa Face mince avait un rayonnement singulier. Au bruit de Taltercation il avait discrètement paru sur le seuil du salon, il en avait suivi les phases derrière la porte entrebâillée. Maintenant il intervenait.

La femme du sénateur suffoquait. La congestion aux joues, le cou dans les épaules, elle étouffait, médusée : un tremblement secouait ses bras trop courts. Prèle à mordre, elle demeurait en sueur et sans voix. Les yeux du prêtre la maintenaient matée.

— J'ai vu votre geste, scandait Tabbé.

— Monsieur!...

Mademoiselle Fineluetle était devenue verte; une atroce émotion la délabrait. Les yeux vides, les narines pincées, les lèvres sèches, elle se raidissait pour garder son calme. Ses mains, qu'elle avait longues et belles, se convulsaient le long de sa robe, et, au battement précipité de ses paupières, on la sentait prête à défaillir. Tout à coup ses prunelles s'illuminaient, flambantes, et, s'avançant d'un pas sur madame Monpalou :

— C'est vous qui me dérobiez ses lettres, et moi qui l'accusais!... Me prendre mes lettres, me les ouvrir! Mais de quel droit, de quel...

Et, avec une violence que personne n'eût soupçonnée en elle :

— Voleuse I voleuse! voleuse I Et elle hurlait le mot trois fois.

Du coup, la femme du sénateur était devenue pâle.

— Mademoiselle!... Monsieur! Elle est folle!., elle est folle! C'est une infamie! On m'insulte! On me menace! Monsieur Popolet, faites taire celte femme. Au secours! »

Monsieur Popolet sortait d'une petite salle, la bouche pleine, sans bonnet grec et la serviette autour du cou; madame Popofet et les petits Popotet se précipitaient éperdus; une irruption de bonnes emplissait le vestibule; des passants s'ameutaient dans la rue.

— Oui, c'est une indignité! Madame lisait mes lettres!... Monsieur Popolet, vite ma note, faites-moi mon compte. Je ne resterai pas une minute de plus ici. Je quitte l'hôtel. »

Et^en proie à une crise de larmes, mademoiselle Fineluette sanglotait, le visage dans les mains, affalée sur une chaise. L'abbé Maujean l'avait fait asseoir. Des pensionnaires rentraient. C'était un scandale.

Madame Monpalou, devenue le point de mire de tous les regards, tentait en vain de faire face à l'orage; elle avait perdu son aplomb, et, balbutiante, les yeux égarés, elle tambourinait sur le bureau de Monsieur Popolet d'un mouvement de doigts machinal.

— Qu'est-ce qu'il y a ? sMoformiit un voyageur.

— Il y a que...

Ët^ coupant la parole & Tabbé Maujean^ Monsieur Popotet dépêchait.

— Il y a» que mademoiselle a une attaque de nerfs t C'est l'effet des eaux, c'est l'effet des eaux!...

L'effet des eaux!...

Le tumulte surprenait madame Rosbidard et deux autres jeunes femmes chez madame Her- « belay. Le luxe des dessous de la sous-préfète^ la variété de sa garde-robe, l'élégance de son linge avaient attiré dans sa chambre deux jeunes mariées du troisième étage, et jusqu'à madame Rosbidard, Madame Rosbidard, demeurait, elle, au deuxième. Monsieur Rosbidard était à Luxeuil, les deux autres maris taillaient un bac au Casino. Une même curiosité surexcitée, une môme folie de coquetterie réunissaient les trois femmes autour des malles do madame llerbelay, qui leur en faisait les honneurs. La souspréfète était ravie d'avoir soustrait la jolie madame Rosbidard à la tutelle de madame Monpalou; elle avait forcé la jeune femme à quitter sa robe et à endosser un de ses peignoirs. Le hasard voulait qu'il lui allât à miracle : et, délicieusement rose parmi des flots de valenciennes en cascade sur un surah couleur paille, la brune

amie do madame Monpalou devait convenir que les nuances claires lui seyaient à merveille, et, les joues animées, une étincelle dans l'œil, elle se souriait dans toutes les glaces.

Les cris de mademoiselle Fineluelte, le brouhaha de la (fuerellé interrompaient leurs jeux. La jolie madame Rosbidard perdait la tête; et, 8'imaginant je ne sais quoi, le retour de son mari ou, qui sait, Tirruplion do madame Monpalou, elle se précipitait hors do la chambre et gagnait la sienne au galop; madame Rosbidard demeurait au fond du couloir.

M. Eustacho, le Marseillais entreprenant, qui, Tavant- veille, avait si galamment surpris au lit la sous-préfète, logeait, comme on. sait, sur lo môme palierquo ces dames. Les oaux Tagilaient fort. En sortant do table, après un café abondamment arrosé do liqueurs, il était remonté chez lui, s'était mis à son aiso et étendu sur son lit. Ce bon Méridional adorait la sieste. La journée était accablante, et vêtu d'un seul caleçon, son f.iux-col ôté et sa chemise enlr'ouverfo, M. Eustacho reposait, on eiU dit, écartclé, les jambes do ci et les bras do-li, dans le clair-obscur des persiennes closes.

Monsieur Eustacho était tYès vigoureux, dans la fleur de la trentaine, et, la mémoire encore pleine de ses prouesses de Tavant- veille; M. Eustache se congestionnait doucement ; rinfluenco complexe des eaux et des liqueurs le raidis-

sait... Le souffle halelani, les poings serrés, il croyait encore y être ; la querelle d'en bas l'arrachait à son rêve.

M. Eustache était curieux. II maudissait les péronnelles dont les cris avaient interrompu sa sieste, mais il n*en venait pas moins sur la pointe des pieds écouter derrière sa porte, 11 l'entrebâillait même et regardait dans le couloir... Le couloir était désert. Tout à coup, la porte de la sous-préfète s'ouvrait et l'envol d'un long peignoir de soie paille emplissait le corridor, un parfum do verveine faisait hennir M. Eustache. Le Marseillais croyait reconnaître SI victime de l'avant- veille, il ouvrait sa porte grande et saisissait dans ses bras la fugitive a'i passage... La porte se refermait sur eux.

Madame Rosbidard, happée comme une proie, se voyait entraînée au fond d*une chambre obfcure, Foulevée de terre et culbutée sur un lit. Muette de saisissement, ahurie d'épouvante, elle ne reprenait ses sens que sous une véhémence de caresses auxquelles ne l'avait pas habituée Monsieur Rosbidard : l'inconnu la dévorait de biisers. Lui aussi ne reconnaissait pas le corps gracile qu'il avait une fois possédé; les maigreurs de la sous- préfète s'étaient singulièrement rembourrées depuis deux jours ; son ardeur en redoublait. II ne se lassait pas d'aimer cette étonnante maltresse, et madame Rosbidard, pénétrée de cette ardeur, perdait

à son tour la têle et lui rendait ses baisers. Il y a un terme k tout.

— Mon Dieu î ce n'est pas vous î Madame^ toutes mes excuses; tous avez payé pour une autre !

— Monsieur Eustachel Seigneur! je suis perdue I

— Vous ne vous croyez pourtant pas chez votre mari?

— Ah 1 monsieur^ n'abusez pas. Que vais-je devenir?

— Etait-ce si mauvais que cela?

— Non, mais ma réputation, mon mari, ma famille?

— N'ètes-vous pas venue ici pour l'augmenter, votre famille? — le Marseillais était au courant de la situation. — Eh bien 1 foi de Provençal, si dans neuf mois d'ici vous n'avez pas un petit Eustache, c'est votre mari qui a raison et c'est vous qui avez tort f

L'effet des eaux !

Qui n'entend qu'une cloche.

a Ma chère Amélie.

» La situation ici n'est plus tooable, je voulais l'épargner un aveu pénible; mais, vraiment, cela dépasse tout, la chose tourne au scandale. Dans quel temps vivons-nous, mon Dieu? Et dire qu'il faut que le mauvais exemple soit donné ici par quelqu'un de la Famille.

y> 11 s'agit de Reperce, naturellement.

» Ton beau'frère nous lâche publiquement.

Après nous avoir fui pendant dix jours, il avait daigné nous donner une soirée; il n'a pas reparu depuis, et tu le reconnais bien là. Il n'a aucune éducation, aucun tact, aucune tenue; je suis sûre qu'il ne se doute même pas à quel point il

est impoli vis-à-vis de nous. Je lo dirai qiio Jo mo soucie pou de ses faits et gestes, mais encore pourrait-il choisir sa société, ne serait-^ce que par égard pour nous; nous sommes dans lo pays. •

» Il continue do s'afficher avec cette danseuse de Vienne, dont l'amant, un banquier juif allemand, naturellement, un certain Bleskerer est à la mart. Immensément riche, ce juif.

» Ils ne se gônent môme plus maintenant.

Pendant que Tenlreteneur râle et agonise dans sa chambre d'hôtel, on rencontre ton beau-frère et cette demoiselle dans les petites allées du parc. D'où reviennent-ils? Mystère. Que font-ils? C'est aisé de le deviner. Enfin la conduite de Roperce est ignoble, il a quarante-six an?, et est père de deux enfants... et puis il est marié enfin! Ah! ces hommes de lettres! D'ailleurs, il n'est pas en beauté, le poète, et je ne m'explique pas quel charme peut lui trouver cette danseuse; mais ces créatures-là flirteraient avec des chiens coiffés; c'est chez elles une affaire d'habitude, pis, de métier! Elles s'entretiennent la main comme les prévôts à la salle d'armes.

» Du reste, il se passe ici des choses extraordinaires, et je ne reconnais plus ni Plombières, ni cet hôtel.

)D Nous y avons eu dernièrement je te l'ai déjà dit un ballet de Loïes Fuller, oui, ma chère enf^t, un ballet organisé par des soi-disant fcm-

m3S (lu monde on Thonneur de Ion beau-frère; il les met toutes ici en révolution. Âh) il incarne bien l'esprit corrupteur du sièiîle!

» C*est une petite sous-prérèle d'Âgde, une madame Ilerbelay, dont je t'ai déjà parlé, laquelle a la tenue la plus déplorable, qui en a pris Tinitialive.

» Toute une bande d'évaltonnées comme elle a pris part à ce scandale; le personnel des Trois- Fontaines en est encore tout bouleversé. Cette mascarade a eu lieu dans le salon de l'hôtel. Ces dames déshabillées comme des filles, leurs jupes relevées par dessus la tète^ ont gigoté jusqu'à minuit je ne sais quelle carmagnole. J*ai protesté par mon absence...

ï> £h bien^ cette madame Herbelay, qui est mariée... et vient ici pour la santé de son fils, entretient publiquement une intrigue dans cet hôtel : elle ne quitte pas un Marseillais commun et assez beau, une espèce de commis voyageur ici au^?i pour sa santé... elle lui soigne ses rhumatismes. Par quelles frictions? c'est un llirt organisé au su et au vu de tous les bai- ^^neurs; partie double en adultère, adultère Roporc3, adultère ilerbelay.

» Cette madame Herbelayl Ton père se promet bien de recommander spécialement son mari à la place Beauvau! J'ai tenu toujours C3tte excentrique hors de mon cercle, et ce que je m'en applaudis maintenant!... Nous avons

perdu mademoiselle Fineluetle : c'était une personne ridiculement sentimentale ; elle a quitté rhôtel par un coup de tète. Heureusement, madame Rosbidard me reste. Quelle charmante femme, et quel ménage uni et ravissant?

Elle est d'un commerce tout à fait exquis et possède le sentiment des convenances comme personne. Quel dommage qu'elle n'ait pas d'enfaut!

» Ma chère Amélie, voilà où nous en sommes, en pleine honte de Tinconduite notoire de Roperce> en plein scandale des frasques et des intrigues de cette éhontée sous-préfète.

» Ce ne serait pas pis à Vichy ou à Aix 1 Non, Plombières n'est plus Plombières et moi qui, sur la foi des traités étais venue ici chercher le calme, tenter de rétablir ma santé, je suis dans une surexcitation nerveuse!

» Ton père continue à brûler les routes et à me planter là le long des jours, il n'aime que sa bicyclette, il en est ridicule; à son âge. Je no le vois maintenant qu'au dîner.

» Heureusement que cet amour de Madame Rosbidard me reste avec la lointaine affection de mes enfants. Je t'embrasse.

» Ta mère. »

Monsieur Vabbé Letimonnier, ' chanoine honoraire, à Notre-Dame-des Champs,

Avr anches,

a Mon chère frère,

» Je tiens à vous marquer ma gratitude de la longue et chère lettre, que vous avez bien voulu m'adresser le 22 du mois dernier, ainsi que des nombreux détails qu'elle contenait. Trouvez également ici, moucher monsieur Letimonnier, tous mes mercis pour le renseignement conGdenliel que je vous demandais.

» II corrobore Topinion que je m'étais faite de ce couple. A l'arrogance de la femme j'avais deviné une petite naissance et une fortune rapidement faite. Le besoin d'afBrmor aussi violemment sa supériorité décèle toujours quelque bassesse d'origine ou de caractère. Cette dame M... ne s'est pas encore habituée à la richesse, sa situation Tétonne d'autant plus qu'elle est inespérée. C'est un peu ce que nous voyons en politique, ce besoin d'opprimer qu'ont certains gouvernants pour se prouver qu'ils sont les maîtres. Ephémère puissance, dont l'imprévu les grise et leur fait perdre toute mesure, comme à des êtres affolés de stupeur. Quos perdere vult, Jupiter dementat.

» Je VOUS dirai, d'ailleurs, mon cher frère, que la main, ou sinon la main, le doigt de Dieu s'est déjà posé «ur ce couple : le vide s'est fait autour d'eux et, à la suite d'une scène pénible, à laquelle mon intervention ne fut pas étrangère, mademoiselle Fineluette, cette jeune personne un peu romanesque^ mais si délicatement tendre, dont je vous avais parlé, a quitté brusquement l'hôtel. .

» Cette jeune personne est une âme, le Seigneur la reconnaîtra parmi les siens : une âme racinienne et que l'évèque de Cambrai, notre grand et cher Fénelon eût certainement attirée au siècle de Louis XIV.

» Madame M... terrorisait cette enfant; j'ai cru devoir prendre sa défense; ne sommes-nous pas là pour protéger les faibles? Grâce à moi cette brebis persécutée aretrouvél'établede Bethléem. Je l'ai conduite et installée à cette pension Blaquoisot, que vous m'aviez recommandée. Cette maison éminemment austère, presque exclusivement fréquentée par des ecclésiastiques, et où je me serais certainement logé sans la présence de Mgr révoque de Toul, que j'ai trop connu au sénâinaire. Son gallicanisme m'a toujours semblé suspect et, jusqu'ici, a tellement servi ses intérêts qu'on peut, avec raison, le croire peu sincère... C'est un prélat d'antichambre ministérielle... un abbé de carrière. Je préférais encore ceux du dix-huitième siècle. Ils rimaient des fa-

deurs à la louange des Tavorites, mais ne dénonçaient pas à l'Intérieur. .

)) Je suis donc descendu (et vous m'en avez blâmé, mon cher monsieur Letimonnier) dans cet hôtel des « Trois-Fontaines », contaminé par Tesprit du siècle. J'y ai eu à souffrir de certaines promiscuités et de certains propos de table, mon caractère sacré n'y fut pas toujours respecté. Je ne reviendrai pas sur cette ridicule légende du Trou-du-Capucin^ où les grossesses, autrefois obtenues par des femmes stériles, y sont dans l'imagination populaire encore attribuées à des moines. J'y eus à supporter les hauteurs d'une Jézabel en manteau écossais et d'un Àchab en bicyclette (quelles misères!), mais j'ai pu y défendre une âme chrétienne contre les entreprises des méchants et arracher une colombe aux serres de l'autour. J'ai donc bien fait, mon cher monsieur Letimonnier, de me mêler au monde puisque j'y ai confondu l'injustice.

» Les autres personnes descendues à cet hdtel vivent loin de l'Eglise, le malheur les y ramènera; mais, vous le dirai je, parmi cette assemblée de Gentils l'âme la plus délicieuse et la plus près du ciel que j'aie rencontrée, se trouve être celle d'une jeune pécheresse, d'une de ces malheureuses et dangereuses créatures qui, combl 'es de dons extérieurs, vivent de leur beauté e\ font commerce de leur corps.

» Cette jeune hétaïre, Autrichienne comme

sainte Elisabeth de Hongrie, est, de plus, la maîtresse d*ua banquier juif et bavarois. Il m'a été donné deux ou trois fois de la surprendre en conversation (je le croyais criminelle) avec un autre égaré de ce temps, M. Henri de Roperce, le romancier talentueux de tant d'œuvres magnifiques et coupables. Vous savez quelle ouïe fine nous donne l'habitude de la confession. Pas plus tard qu'hier encore, je les suivais tous deux pas à pas, dans le parc, et ne perdais pis un mot de leur conversation. L'homme, qui se croyait seul, conviait la jeune femme au péché de la chair... la réponse de la courtisane et les raisons qu'elle opposait à ce désir ! elles eussent fà\f\é un saint et devaient faire sourire les anges.

Il y a de la sainte Marie l'Egyptienne dans cette danseuse. Comme Marie-Madeleine, cette fille-là, un jour, nous reviendra. Je l'écoutaîs parler et je songeais, malgré moi, à sainte Thaïs, à cette divine et nostalgique Thaïs, que cet odieux Anatole France a célébrée dans un livre exquis et abominable »

Et les dithyrambes se poursuivaient pendant trois pages signées de ce nom : « Tiburce Maujean. »

La pension Blacquôisot.

La pension Blacquôisot ouvrait les quatorze fenêtres de sa façade^ quatre au rez-de-chaussée et cinq par étage, sur la rotonde vitrée du Bain Romain. Située on pleine rue Stanislas, c'était la plus centrale desfamily-housesdePlombièreSi, la plus commode aussi, placée comme elle était au milieu de tous les magasins de la petite ville, le pharmacien à droite, le coiffeur à gauche, une mercerie et un papetier à quelques numéros plus loin, et la Source des Dames, où tout baigneur doit s'abreuver deux fois par jour, coulant à cinquante mètres do là.

L'ancienne crypte des Bains Romains, devenue aujourd'hui une espèce de hall de gare sous son vitrage de verre dépoli, s'allongeait juste en

face de son perron. Les pensionnaires de la maison Blacquoisot n'avaient qu*à traverser la rue pour aller se plonger dans Teau bienfaisante de$ sources. Le voisinage de l'église, offrant à proximité à Tangoisse des familles les ressources de la méditation et de la prière, achevait d'achalander la pension Blacquoisot auprès d'une clientèle spéciale de vieilles dames bien pensantes, de messieurs prêtres et de gens titrés sans fortune. L'ameublement à lui seul édifiait sur la tenue de la maison ; et ce qu'on entrevoyait par les fenêtres du rez-de-chaussée entr'ouvertes, le canapé de velours rouge du salon, les voiles de guipures au dos des fauteuils, les petits carrés en tapisserie, dessin damier vert et rouge, devant chaque siège, et une grande photographie en pied du Saint-Père dominant la pièce, disaient assez quelle société choisie fréquentait la pension Blacquoisot.

Les habitués de la pension Blacquoisot ne vont pas au Casino. Le soir, les dames travaillent en rond autour de la lampe, tandis que quelque ecclésiastique leur fait une lecture pieuse à voix haute. Une suspension éclaire la salle à manger; c'est la seule pièce où les sexes fusionnent, et les repas s'y prennent dans l'intimité, sanctifiés do Bénédicité et de Grâces paternellement récités par le plus vieux prêtre de l'assistance... On n*est admis à la pension Blacquoisot que sur présentation ou recommandation...

128 MADAMii MONPaLOU'

Des robes de religieux, drap blanc de dominî Gains, buro marron de capucins et longs manteaux de missionnaires, stationnent, le long du jour, sur les deux bancs de pierre scellés dans la façade.

La pension Blacquoisot possédait, cet été-là, un patriarche archimandrite. L'évêque de Toul y descendait; un murmure d'oraisons y bourdonnait de la cave au grenier ; et l'escalier s'y .«îolennisait, do Taube au soir, de génuflexions et de révérences.

La table y est excellente; mais, tout imprégné qu'il soit d'odeur de sainteté, l'air y est plutôt lourd. L'élouffement do la rue très étroite, le voisinage du Bain Romain, dont les eaux s'évaporent en buée, y développent d'étranges combinaisons de relents de cuisine et d'encens. Une passion malheureuse et combien innocente de madame Blacquoisot pour les chats aggrave en tout temps l'atmosphère d'une odeur de matou un peu forte. Une demi-douzaine de magnifiques angoras peuplait^ cet été-là, la maison, happés, caressés et baisés au passage par les vieilles dames pensionnaires. C'était un leil-motiv quotidien d'oremus, de : « Minet, minet I » et de Benedicat Vos.

Les athées du pays prétendent qu'en passant devant la pension Blacquoisot cela sent le roux, et que ce n'est pas seulement le roux des sauces, pis ; les maisons meublées rivales ont

surnommé M. Blacquoisot Fesses cousues, par dérision pour sa démarche embarrassée; mais c'est jalousie pure. La clienlèle do M. Blacquoisot le venge, lui et sa maison^ des propos malveillants.

C'est dans ce milieu d'élus que l'abbé Maujean avait conduit mademoiselle Fineluette. Il avait trouvé ce logis de tout repos pDur cette brebis persécutée. C'est lui-même qui avait débattu le prix de la pension et présenté la romanesque Eulalie à monsieur et madame Blacquoisot. Il s'était porté garant de l'innocence de la vieille fille : c'était une calomniée, et, s*il ne quittait pas luimême un hôtel où la malveillance aux aguets soupçonnait les âmes les plus simples et où l'outrecuidance de certaines personnes allait jusqu'à décacheter les lettres d'autrui, c'est qu'il ne voulait pas prêter le flanc à la médisance et exposer une jeune personne déjà éprouvée à la malignité des propos. Son départ de l'hôtel des Trois- Fontaines eût été certainement mal interprété. On l'eût accusé d'avoir suivi mademoiselle Fine luette, et l'abbé Maujean ne voulait pas prêter des armes à madame Monpalou. Il devait rester aux Trois-Fontaines pour surveiller et tenir en respect l'Ennemie ; mais il viendrait souvent déjeuner ou diner à la pension Blacquoisot et soutenir de sa présence et de son autorité sa jeune prolégéOi et cela pas plus tard que le lendemain. Il prêchait justement ce prochain dimanche à No-

130 MADAME MOXPALOU

tre-Dame, et, après la grand*messe, il vieaJrait s'asseoir à la table rainilialo de la poiision Blacquoisot. Mais, ce samedi soir, il se devait eacoro à la table d'hôte des Ïrois-Fontaiaes pour y af- 'froiitor la femme du sénateur.

Le prêtre, lui non plus, no détarmait pas.

Le môme soir, à table, il déclarait à ses voisins qu'il prêchait le lendemain à Notre-Dame, et, avec un regard de coin adressé à madame Monpalou, il annonçait que son sermon traiterait de la médisance et de l'orgueil.

— Nous y serons toutes, monsieur l'abbé, avait riposté la sous-préfète.

La table d'hôte avait fait presque une ovation à l'abbé Maujean.

La même ovation accueillait le lendemain Tecclésiastique à la table de la pension, ovation peut-être moins nombreuse, mais encore plus chaude dans l'enthousiasme soulevé par l'éloquence du prédicateur. Tous les pensionnaires de la maison Blacquoîsot avaient assisté à la messe; tous avaient entendu l'abbé Maujean fulminer du haut de la chaire contre l'esprit du siècle et lo démon de l'orgueil, se réincarnant d'âge en âgo dans la superbe de femmes impérieuses et hautaines, dont la tyrannie bourgeoise égalait celle des Eudoxie et des Théodora. Le prêtre y avait aussi accablé de son blâme l'esprit de médisance et de calomnie, qui met la dissension parmi les âmes chrétiennes et qui, armant le frère contre

MADAME MOXPALOU 131

la sœur et la mère contre la fille, coatamine jusqu'à l'Eglise et fait saigaer uue fois de pluç TAgneau sur la croix.

Et tous et toutes avaient saisi l'allusioQ. Oii savait de qui Tabbé Maujean avait voulu parler; on avait assez remarqué Tabsence de la personne et, à la sortie de Toffioe, les pensionnaires de la rue Stanislas, groupés autour de mademoiselle Fineluetle, avaient cru devoir faire escorte à Tabbé Maujean. On avait tenu à lui rendre cet hommage public.

Maintenant assis dans la salle à manger de celui qu'on surnommait Fesses cousues, au milieu de la clientèle en soutanes, en robes de bure et dé soie aussi de la pieuse maison, l'abbé Maujean recueillait les congratulations, les eifusions et les œillades attendries d'une assistance enthousiaste. Deux vieux prêtres de Saint-Sulpico, desséchés dans l'enseignement, lui avaient serré la main en silence, mais d'une si vigou reuse étreinte que le prêtre avait compris. Trois vieilles dames à mantelets et à mitaines le couvaient d'un regard complice et maternel. Quel courage il. avait eu d'oser ainsi dire son fait à une femme aussi haut placée dans le monde politique I Cet abbé Maujean avait l'âme d'un héros, le zèle d'un martyr et la bonté d'un saint. La comtesse de la Tour-Ardue, qui avait pris mademoiselle Fineluette sous sa protection, exagérait encore l'aristocratie de son profil en tenant

133 MADAMFB MONPALOU

8011 nez obslinément levé; toute la race des La Tour-Ardue s'affirmait dans celte altitude.

La maison Blacquoisot Temporlait sur les Trois-Fonlaines. Cette matinée était un triomphe.

Assise entre Tabbé Maujean et Tarchimandrite d'Aolioche, mademoiselle Fiaeluelte, la véritable héroïne de celte matinée, rougissait doucement sous les regards posés sur elle et, pénétrée d'une onclion inconnue, sentait son âme défaillir dans l'extase qui Tenivrait. Elle avait, le matin même, trouvé à la poste une lettre d'Henri deRoperce... // lui avait répondu, Lui!.,, et, grisée de chants liturgiques, de musiques d'orgue et d'encens, étourdie de félicitations et de caresses, frôlée par la longue barbe parfumée de l'archimandrite, effleurée du coude par l'abbé Maujean, la demoiselle de Montluçon s'amoUis-. sait de béatitude. Une langueur infinie noyait ses yeux,

— Regardez-la, faisait remarquer la comtesse de la Tour-Ardue, elle en devient presque jolie. Le bonheur la transfigure. C'est le rayonnement de l'innocence reconnue, sainte Agnès devant le proconsul.

— Sainte Agnès, vierge et martyre, marmottait dans son rabat un des prêtres de Saint-Sulpice.

Madame Monpalou était moins sereine.

Toute la nuit, elle s'était creusé la tête, essayant de déchiffrer l'énigme qu'elle sentait

MADAME M0NPALOU 183

flotter autour d'elle et dont le mystère lui échappait.

Qu'est-ce que Roperce pouvait bien écrire à mademoiselle Fineluelte ? Etait-ce bien à elle qu'il écrivait^ la demoiselle de Montluçon n'avait-elle pas été l'intermédiaire de quelque autre femme? de la sous-préfète, par exemple, ou de madame Rosbidard? Madame Monpalou enveloppait maintenant les deux jeunes femmes de son soupçon» elles exhalaient pour elle une odeur de péché t quelque chose était survenu. Madame Monpalou avait à cœur de trouver une coupable... Depuis vingt-quatre heures qu'elle supportait en silence les réflexions pointues des uns et des autres et les plus mordantes allusions, la femme du sénateur étouffait. Mais comment prouver qu'elle n'avait calomnié personne et que c'était à la sous-préfète ou à madame Rosbidard, à toutes les deux peut-être^ que cette canaille de Roperce écrivait.

Mademoiselle Fineluette n'était qu'un prêtenom, elle en était maintenant certaine. Elle regrettait d*avoir brusqué les choses. Avec plus d'adresse elle aurait peut-être su; mais il était trop tard, et il lui fallait aviser à d'autres moyens. Toute la nuit madame Monpalou y avait songé. Le lendemain, à midi et demi^ madame Monpalou avait trouvé. Elle savait Henri de Roperce absent, parti pour toute la journée à Bussang, h une représentation du Théâtre du

134 MADAME MOXPALOQ

Peuple. 11 les y avait môme invités, elle et le sénateur. Assise enlre deux places vides, celles de M. Rosbidard et du sénateur partis avec Henri de Roperce, elle avait assisté au déjeuner de la table d'hble, raidie comme l'Angleterre dans un splendide isolement. Elle s'était bien gardée d'aller à la grand'messe, mais elle en avait dû subir le retour, les froufrous de robes neuves et les conversations. Toutes et tous parlaient du sermon de l'abbé.

— Comme il a bien prêché, c'était émouvant!

— Poignant I

— C'est l'éloquence des premiers Pères de l'Eglise I

— Avec la virulence d'un pamphlétaire moderne! »

Et l'on avait cité des noms : saint Anastase, Veuillot, saint Jean Chrysostome, Lacordaire et saint Augustin. Madame Herbelay n'avait pas tari d'éloges. Toute la table d'hôte avait fait chorus, et, parmi cette rumeur de volière, madame Monpalou avait gardé un mutisme méprisant.

Mais en sortant de table, sans lâcher madame Petitnicoud, elle cueillait comme une fleur madame Rosbidard :

— Voire mari vous a confiée à moi, j'ai charge d'âmes. »

Et elle emmenait ces dames au café du Casino.

— Qu'allons-nous faire aujourd'hui ? ces journées du dimanche se traînent...

— Eq effet, soupirait madame Petitnicoud.

-^ C'est le jour le plus triste de la semaine^

répondait en écho madame Rosbidard.

— Le parc est envahi par les gens du pays.

— l Les boutiques sont fermées.

— On ne peut aller nulle part.

Il y eut un silence.

— Moi, je vais vous proposer quelque chose.

Et madame Monpalou risquait d'une voix flù-

tée :

— Si vous vouliez être discrètes^ nous ferions une petite escapade?

Et les prenant à part :

— Nous irions visiter le logis du Poète.

— L'appartement de M. de Reperce?

— Pourquoi pas ? je suis sa parente, son valet de chambre me connaît. Reperce est à Bussang, je n'ai qu'à me présenter, nous monterons chez lui. Quel mal voyez- vous à cela? Nous surprendrons ainsi l'intérieur du grand homme.

Vous n'ôles donc pas curieuses? mesdames; un homme célèbre en déshabillé. Il apporte toujours un tas de bibelots avec lui et de superbes reliures, il voyage comme un nabab; je suis sûre que sa chambre est remplie de fleurs. Allons, venez, nous monterons pour chercher un livre.

— Elle n'a pas cillé, ce n'est pas à elle qu'il a écrit, pensait in petto madame Monpalou, l'œil posé sur madame Rosbidard.

La grosse Hermance enlevait le consentement

de ces dames. Les trois femmes se levaient et prenaient le chemin de la villa Tancelin.

— Le valet de chambre est là-haut ? demandait la femme du sénateur.

— Oui> monsieur est sortie mais le valet de chambre y est. »

Madame Monpalou montait l'escalier.

Les adieux.

Roperce était encore au lit. Il dtait rentré la veille de Bussang et de Remiremont par une pluie battante, une torrentielle pluie d'orage éclaté pendant la représentation du théâtre du Peuple et qui avait fait rage toute la nuit. La pluie fouettait encore les vitres et, derrière les fenêtres ruisselantes, la vallée toute grise de vapeurs fumait comme une cuve. Les chemins étant défoncés par Taverse, Monsieur Monpalou et lui n'étaient rentrés que très tard dans la nuit et^ courbaturé, rompu des émotions de la veille, le poète venait de s'éveiller trop lard pour faire son traitement; et ce que lui apprenait son valet de chambre ne dissipait pas sa mauvaise humeur.

— Laissez donc^ laissez donc> j'en fais mon affaire Elle a dit cela ?

— Oui, monsieur.

— Et tu l'as laissée faire t Elle a inspecté mes papiers, fourré son nez dans mes livres; une vraie visite domiciliaire. Mais tu laisserais piller mes manuscrits! cela dépasse tout.

— J'ai bien essayé de l'empêcher, mais c'est une parente de monsieur. Elle m'a dit qu'elle cherchait un livre. Monsieur le lui avait promis.

— Quel estomac I Et Ta-t-elle trouvé, ce livre?

— Oh ! j'ai bien vu que ce n'était pas cela qu'elle cherchait.

— Parbleu ! Et elle était seule, madame Monpalou?

— Non ; je l'ai déjà dit à Monsieur. Elle était avec deux dames : une brune assez jolie, grassouillette, et l'autre, une grande blonde plutôt laide et molle.

— Madame Rosbidard et madame Pelitnicoud, son escorte ordinaire. C'est trop fort ! Et qu'at-elle dit en entrant ici ?

— J'ai déjà dit à Monsieur... Elle m'a dit:

« C*est moi, Sosthènes. Je viens chercher un livre que M. Henri m'a promis, VAme bretonne; ne vous mettez pas en peine, je vais le trouver là sur la table ; je fais voir en même temps l'appartement à ces dames, » Elle faisait les hon-

neurs de chez Monsieur, on l'aurait crue chez elle.

— Et ces dames ?

— Elles regardaient, elles admiraient.

— Elle est bien bonne I Et que faisait madame Monpalou ?

— Madame Monpalou, elle, cherchait Ip livre et feuilletait du doigt les papiers de Monsieur. Et comme je m'interposais , un peu ahuri :

a Laissez donc, j'en fais mon affaire. )> Et un sans-gêne que j'en étais outré.

— Une vraie perquisition. Mais que pouvaitelle venir chercher ici ?

L'écrivain renonçait à se creuser la tête.

— Et le courrier? Il n'y a pas de lettres ce matin ?

— Le facteur n'est pas encore passé.

— Et hier soir ?

— Les journaux et une lettre.

— Donne.

C'était une lettre de mademoiselle Fineluette. La pauvre fille y racontait tout au long ses- démêlés avec la femme du sénateur, la tentative de madame Monpalou pour s'emparer de sa lettre et son essai d'intimidation auprès d'elle pour se la faire remettre ; puis, c'était la scène de l'altercation dans le vestibule de l'hôtel et son départ des Trois-Fontaines. Mademoiselle Fineluette remerciait aussi le poète de lui avoir écrit. Il avait été bon, il avait eu pitié, elle l'a-

vait bien jugé dès le premier jour, et elle lui donnait sa nouvelle adresse : Maison Blacquoisot, rue de la Préfecture.

La garce f

Roperce venait de comprendre ce qu'était venue faire chez lui madame Monpalou. La grosse dame était venue y trouver la preuve de ses soupçons; sa visite n'était qu'un prétexte à cambriolaiçe de correspondance : c'est cette lettre qu'était venue chercher la femme du sénateur. Quelle arme elle eût eue dans ses mains pour confondre et anéantir Tinaocente Fineluette !

— On voit bien que c'est une femme politique. Quelles mœurs!... C'est tout? demandait-il au valet de chambre.

— Pardon, il y a encore une lettre ; mais cellelà, on Ta apportée des Grands-Hôtels.

— A quelle heure ? Donne !

— Mais, vers trois heures, monsieur. Madame Monpalou venait de partir.

La lettre était de Lili Reyman.

a Cher monsieur et ami,

))Vous ne nous trouverez plus demain à Plom- » bières. Otto va de mal en pis et a pris le pays » en horreur; son médecin lui-même lui con- )> seille de partir; nous coucherons ce soir à Gé- » rardmer, peut-être y resterons-nous quelques » jours et, si mon malade s'y plaît, y fînirons-

» nous notre saison par une cure d'air. Adieu, j> monsieur et ami, merci du cœur et des lèvres » pour les belles heures dont vous avez bien j> voulu enchanter notre ennui ; gardez un souj^ venir à Otto et à celle qui le soignait, mais D oubliez Lili.

»P.-S. Ne venez pas àGërardmer. J*ai cru de- » viner qu'Olto était un peu jaloux. Si vous ve- » niez quand mêmc^ surtout ne descendez pas » à notre hôtel et prévenez -moi par un mot à la » poste restante : R, L. R. ; nous sommes, nous, j> à rhdtel du Lac. »

Roperce mettait la lettre en pièces.

— Heureusement que madame Monpalou venait de partir, je serais frais si elle avait eu C3 papier entre les mains. Voilà un petit billet que ma femme aurait reçu, ce malin, h Villers...

Quelle rosse !

Et, sautant à bas de son lit:

— Soslhènes, nous partons dans deux heures.

— Monsieur dit?

— Nous partons dans deux heures I Comprends-tu? Allons, rassemble tout, fais les malles, je m'habillerai sans toi. Occupe -toi des effets. J'emballerai mes papiers. Allons, grouille-toi.

El, s'asseyant en caleçon à sa table :

Madame Henri de Roperce, Chalet Tamaris,

V Hier s {Calvados). .

<( Ma chère amie, madame Monpalou abuse ; elle a fait chez moi une perquisition domiciliaire. Comme-je ne peux pas gifler le sénateur, je pars et, jusqu'à nouvel ordre, je suis à Gérardmer. Poste restante, lettre suit. Tendresses.

» Henri. »

— Vite, ce télégramme à la poste, et fais-moi la monnaie de cent francs pour les pourboires... Mon médecin, maintenant, — et il glissait un autre billet bleu sous une enveloppe, — et puis, ma revanche; mes adieuî^ à madame Monpalou. »

Madame Monpalou étranglait, suffoquait; son ridicule était public. Reperce venait de lui rendre on une farce, déjà connue de tout Plombières, les mille et une tracasseries dont elle avait empoisonné son séjour. Pis, il avait quitté le pays, et la rancune de madame Monpalou ne savait où l'atteindre... Elle se vengerait sûrement; mais comment?... Et cette perplexité sur les moyens de revanche exaspérait encore sa maie rage.

Retirée dans sa chambre, le front appuyé aux

vitres ruisselantes^ madame Monpalou songeait à son odieuse déconvenue de tout à Theure.

Le scandale avait été public. Le rouge de la honte aux joues, madame Monpalou en revivait tous les détails.

C'était au café du Casino. La pluie l'y avait confinée comme les autres baigneurs. Tassées contre une fenêtre, mesdames Petitnîcoud, Rosbidard et elle y suivaient d'un œil distrait une partie d'échecs engagée entre M. Petitnicoud et le sénateur; des camomilles fumantes étaient servies sur leur table. Autour du groupe, c'était le va-et-vient des garçons affairés, hélés d'un coin à l'autre, et le brouhaha des joueurs de billard; la salle sentait la boue et le tabac.

Ces dames bâillaient ostensiblement. Quand un joueur perdait, elles le remplaçaient à tour de rôle; l'échiquier était toujours en main. Le clan Monpalou ne jouait pas d'argent, l'enjeu était la consommation ou bien des tartelettes aux fruits, qu'on allait manger chez le pâtissier vers cinq heures. C'était alors que l'incident s'était produit.

— Que me veut-on?

— C'est un chasseur de l'hôtel de la Paix, qui a une lettre et un paquet pour vous.

— Qu'il les donne. Tiens, c'est une lettre de Reperce. Un autographe, mesdames. Que nous veut le poète ?

« Chère madame, je regrette iafiaiment de ne pouvoir vous rendre la visite que vous avez bien voulu me faire hier, et je le regrette d'autant plus que je suis forcé de partir. Mon éditeur me rappelle à Paris. Je vous adresse le livre que vous êtes venue chercher, sans le trouver, villa Tancelin, et j'y joins quelques instruments de musi'que d'un jeu facile et de ressource, les jours de pluie. Ils vous reviennent de droit, car personne ne sait mieux en user que vous; vous vous êtes, ces temps derniers, révéljée la maîtresse du genre.

ï> Mes amitiés au sénateur, à vous mon profond respect.

» ROPERCE. »

Madame Monpalou était devenue perplexe; elle hésitait à ouvrir la boite. Madame Rosbidard en avait déjà retiré le papier, mais la curiosité de ces dames était la plus forte, madame Monpalou devait se résigner à l'ouvrir.

C'était une boîte en maroquin vert, étroite et longue comme la boîte d'un service à découper. Madame Monpalou en soulevait le couvercle.

Sur un lit de satin blanc six tuyaux de caoutchouc rouge, longs de vingt-cinq centimètres, étalaient leurs différentes grosseurs ; ils étaient arrondis du haut et percés de deux trous latéraux...

Des rires pouffaient autour de la table, des cu-

rieux s'étaient approchés, des hommes se poussaient du coude.

— Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? Je ne comprends pas! balbutiait la grosse dame devenue pourpre.

— Mais ce sont des canules, s'esclaffait une petite actrice de la troupe accourue, elle aussi, pour voir...

— Des canules !

Une grosse hilarité secouait tout le café; on accourait des salles voisines, les tables de jeu étaient abandonnées.

Madame Monpalou avait refermé la boite et, du même coup debout comme sous la poussée d'un ressort, essayait de fendre les groupes. Ses yeux chargés d'éclairs cherchaient une victime; mais ils ne trouvaient pas l'infortuné sénateur. A la vue des petits instruments de caoutchouc rouge, le mari d'Hermance s'était prudemment éclipsé.

— Le fait est que la dame a l'air joliment canulant, gouaillait une voix anonyme, oracle justicier de l'opinion publique.

Vox populi, vox DeL

Maintenant madame Monpalou se retirait lentement sous les regards ironiques et sous la pluie battante ; deux parapluies ouverts, ceux de madame Rosbidard et de madame Petitnicoud, l'escortaient.

C'est ce sanglant affront que la grosse dame

revivait et remâchait, retirée dans sa chambre. Dehors, Taverse tombait toujours. Vers six heures, madame Monpalou se décidait à changer de robe et commençait une toilette savante. Il s'agissait de descendre à la table d'hôte et d'y faire bonne contenance; elle devait être la fable de rhôtel.

A sept heures, la rougeur de ses joues mal éteinte et Tair, sous sa poudre, d'une framboise roulée dans du sucre, elle descendait majestueusement Tescalier. Elle y rencontrait l'abbé Maujean.

Le prêtre rentrait de sa dernière douche. Un long paquet sous le bras, la soutane luisante de pluie, il causait, arrêté sur la deuxième marche, avec un autre voyageur :

— Alors vous nous quittez demain, monsieur l'abbé?.

— Mais oui, ma cure est finie,

— La saison s'avance et, pour peu que ce temps-là dure, dans huit jours il n'y aura plus personne.

— Oui, Plombières se vide. Il y a eu beaucoup de départs aujourd'hui?

— Mais oui, M. de Reperce est parti.

— Ah I vraiment !

— Oui, ce matin. Bleskerer, le Bavarois de l'hôtel Bastiani est parti hier.

— Ahl oui, pour Gérardmer avec la jolie femme qui l'accompagnait, cette danseuse. »

Madame Monpalou s'était involontairement arrêtée, prêtant l'oreille.

L'abbé Maujean s'effaçait pour la laisser passer; il ne l'avait pas encore aperçue, il venait seulement de l'apercevoir; mais dans ce mouvement il laissait échapper le paquet qu'il tenait sous le bras, et le papier s'ouvrant laissait échapper trois canules ; deux roulèrent dans l'escalier.

Madame Monpalou et le prêtre échangeaient un regard noir.

Monsieur Eustache se dévoue.

M. Euslache venait de se rendormir. La respiration régulière et la chair épanouie par la circulation excellente que donne la fatigue heureuse de l'amour, M. Eustache dormait, tube de frais, sa nudité râblée offerte à l'air pénétrant de la nuit, et, sous le clair de lune entré par la fenêtre ouverte, dans le désordre des draps et des couvertures rejetés, prouvait par un vivant exemple la vérité du vers célèbre de fiichepin :

Le plaisir partagé fait la chair bien vivante.

Madame llerbelay sortait de chez lui.

La sous-préfète avait pris goût aux caresses pimentées de cet homme du Midi. Ils ont le sang chaud^ à . Marseille et sevrée depuis plus d'un

mois do la présence de son raari, la jeune femme, une fois son jeune rompu, se rattrapait frénétiquement de son abstinence. Elle vibrait singulièrement sous Tair de la montagne, et, M. Eustache, brun sanguin et nerveux, ne boudait pas à ces fringales d'amour.

Toutes les nuils, maintenant, madame Herbelay allait retrouver le Provençal. Elle attendait que tout rhôlel fi\t endormi, et vers minuit et demi, elle se glissait hors de sa cbambre et gagnait à pas feutrés celle do M. Eustache. Le Marseillais l'attendait au lit, Toreille attentive au battement de sa porte laissée entr'ouverte. La jeune femme entrait en coup de vent, et, dans Tenvolement da son peignoir, s'abattait éperdument sur la poitrine de Tliomme. Ab! la brusquerie de leur prenaière étreinte ! Il la sentait toute frissonnante contre lui, et, tandis que d'une main curieuse il explorait lentement la gracilité de ses formes, elle écrasait ses lèvres contre celles du Provençal, et M. Eustache buvait passionnément l'haleine de celte femme... et, jusqu'à trois heures du malin, le Marseillais servait à la souspréfète un amour relevé de safran, d'épices et de rascasse, dont la haute saveur effaçait le souvenir du sous-préfet d'Agde. A trois heures, la porte de M. Eustache s'entrebâillait prudemment, et madame fîerbelay regagnait sa chambre et son lit.

Cette nuit-là, comme les précédentes, le Mar-

seiHais avait reçu la visite de la sous-préfète, et, maintenant seul "et détendu par une fatigue heureuse, il reposait, délicieusement anéanti. Il était près de quatre heures. Un léger bruit éveillait M. Eustache. Il écoutait. On grattait de l'ongle à sa porte. Ce n'était pas possible I C'était plutôt quelque souris. Mais non, c'était bien à sa porte que Ton tapait de petits coups. M. Eustache se levait.

— Qui est là?

— Ouvrez, c'est moi.

— Vous !

Et le Marseillais ayant ouvert, madame Herbelay se précipitait comme une folle. Elle lui saisissait violemment les mains.

— Ah ! mon ami, je suis perdue.

— Comment?

— Oui, je suis perdue. Madame Monpalou m'a vue sortir de chez vous.

— Madame Monpalou i Mais elle habite le premier étage.

— Oui, encore hier; mais elle a changé de chambre aujourd'hui.

— Cette nuit alors ?

— Ah! je ne sais pas, je deviens chèvre. Tout ce que je sais, c'est que j'ai été épiée, guettée et qu'au moment où je rentrais chez moi, j'ai vu la porte qui fait face à la mienne se refermer lentement. Je me suis arrêtée abasourdie ; cette porte était entrebâillée, mon ami, et, derrière,

j'ai parfaitement reconnu madanaé Monpalou^ Elle m'a vue rentrer chez moi; mais elle m'a vue aussi «ortir; elle était peut-être là depuis minuit. Enfin, elle ne peut pas avoir de doute sur ce que je suis venue faire ici. Or, elle me hait; et puis, vous la connaissez; elle parlera, et, demain, je serai la fable de Plombières. Demain, on me priera peut-être de quitter cet hôtel; enfin, demain, on saura... Et moi, je suis mariée, j*ai un fils ! Ah ! que devenir, que vaisje devenir I »

Madame Herbelay s'était assise sur le lit avec, dans les yeux, la nacre allumée par la lune de deux grosses larmes. Elle mordait nerveusement son mouchoir. M. Eustache assis à côté d'elle songeait, les mains croisées entre ses genoux.

— La garce ! la garce !

Il répétait le mot comme un refrain; et, tout à coup, se décidant h une phrase:

— Alors elle surveille les corridors, maintenant. Qu'est-ce qu'elle est venue faire à cet étage?

— Mais vous le dites, mon ami, nous surveiller, nous prendre en flagrant délit. Elle aura surpris quelque regard, quelque geste. Vous êtes si imprudent, Gaston! Bref, elle était là. Nous sommes entre ses mains, c'est-à-dire perdus.

Il y eut un silence.

— Si j'allais lui parler, moi, à celte dame !

Si je faisais une démarche auprès d'elle et si je la prenais en douceur. Je ne lui demanderai • qu'une chose: se taire. On ne perd f>as comme cela une femme pour le plaisir. En la flattant un peu et en la prenant par les sentiments... ?

— Vous êtes fou! Madame Monpalou, des sentiments ! Cette femme-là n'a que de la haine. Le départ et la farce de Koperce l'ont mise à bout, la rage l'étrangle. Depuis un mois qu'elle avale des couleuvres, elle cherche un éclat qui la venge et lui donne raison. Nous sommes bons; nous paierons pour les autres. Vous avez beau chercher, nous n'en sortirons pas.

— Eh ! peut-être 1

Le Marseillais marchait dans la chambre.

— Ah ! vous m'énervez ! Faire taire madame Monpalou I Avez- vous barre sur elle? La peur seule la ferait taire.

— La peur 1

— Il ne s'agit pas do menaces. Une femme qui en veut perdre une autre ne se lait que si elle craint qu'on la perde elle-même. Or, madame Monpalou n'a pas d'amants ; elle n'en a jamais eu et n'en aura jamais.

— Qu'en savez- vous?

— Ah 1 cela non, Gaston...

Et la sous-préfète excédée, se levait. M. Eustaclie la prenait par la taille.

— Ecoulez, ma petite (et le formidable accent dd Marseille martelait tous ses mots, l'accent

lui revenait dans les moments graves), je ne comprends pas grand'chose à toutes vos manigances de gens du Nord; mais, tout Marseillais que je suis, je ne suis pas une bète. Nous sommes dans une mauvaise passe, et tous les moyens sont bons pour nous en sortir, et je crois que j'ai un moyen.

— Lequel ?

— Je vous le dirai quand j'aurai réussi. Si je manque mon coup, nous n'aurons qu'à partir.

— Mais ce moyen?

— Ah ! il est dur, mais je n'ai pas le choix. Et maintenant, ma petite, retournez dans votre chambre et tâchez de dormir.

— Oh ! mon ami, comment saurai- je?

— Attendez-moi demain matin, à onze heures et demie, au kiosque du Parc, à la laiterie. Là, je vous dirai si j'ai réussi. »

Le matin, dès six heures, M. Eustache était installé au Café des Vosges, qui fait face à l'hôtel. Attablé devant une menthe verte, il surveillait, sans avoir l'air, les allées et venues des baigneurs. C'est l'heure où les malades matineux se rendent à la douche, Theure des plaids écossais, des casquettes de voyage, des mantelets et capuchons, des waterprofifs et des tenues invraisemblables. A six heures et demie, M. Monpalou apparaissait. En tenue d'excursion, culotte bouffante et gros bas de laine à damier noir et

gris/ il poussait devant lui sa bicyclette et lui faisait descendre les degrés du perron. Il passait devant M. Eustache.

Le Marseillais parlait rarement au mari d*Hermance. Ce matin» il prenait sur lui de lui adresser la parole :

— Et vous voilà parti, monsieur le sénateur.

Pas de poussière sur les routes ?

— Mais oui^ parti comme tous les jours. Il faut bien occuper ses journées.

— Et vous allez loin ?

— Jusqu'à Gérardmer; je ne rentrerai que pour diner, et encore I

— Mâtoche ! Bonne promenade, monsieur le sénateur I

M. Monpalou enfourchait sa bécane et M. Eustache se commandait une seconde menthe verte.

 sept heures un quart, madame Monpalou se silhouettait sur le perron de l'hôtel. Engoncée dans le manteau violemment écossais adopté pour ses sorties matinales, elle passait devant M. Eustache sans même paraître soupçonner sa présence. Madame Monpalou n'allait plus aux Thermes, on y rencontrait des cocottes ; elle avait adopté le Bain National. Madame Monpalou s'engouffrait dans la rue Stanislas et M. Eustache se commandait une troisième menthe verte.

A neuf heures, madame Monpalou débouchait brusquement par la traverse Guillemile, la ruelle parallèle à la rue Stanislas, et M. Eustache^

qui guettait son retour par la rue, en avait un brusque sursaut. « Encore un peu je la manquais I » mâchonnait-il entre ses dents, et il commandait, cette fois, un Quinquina Dubonnet, puis il payait et rentrait à ThôteL II y cueillait son courrier, montait dans sa chambre et, tout en y lisant ses lettres, revotait une chemise molle et un complet flottant d'homespun; puis il consultait sa montre, la posait sur la table et, tout en la surveillant de Toeil, feuilletait un album de photographies un peu vives qu'il avait rapportées d'Espagne. Il s'absorbait dans leur contemplation, puis, une vingtaine de minutes écoulées, il chaussait des pantoufles feutrées, se levait et allait inspecter le corridor. Le couloir était désert. M. Eustache s'y engageait à pas étouffés et s'arrêtait devant la porte de madame Monpalou. Encore un coup d'œil circulaire pour s'assurer qu'il était bien seul, et, appuyant doucement sur la poignée de la porte, le Marseillais pénétrait dans la chambre.

Les Persiennes closes la baignaient de clair-obscur; un ronflement sonore emplissait le silence.

Couchéo en chien de fusil en travers de son lit, madame Monpalou sommeillait. Elle s'était déshabillée à la hâte, et de vagues blancheurs traînaient sur un fauteuil; c'était la sieste prescrite après le bain. M. Eustache heurtait du pied une paire de bottines et manquait trébucher : la forte respiration de la dormeuse le rassurait.

Il s'approchait à pas de loup. La grosse Hermance ronflait, le nez dans la ruelle^ la tète basse et les reins remontés ; et le désordre des draps révélait une nudité puissante. Madame Monpalou dormait, la croupe au bord du lit... On ne voyait pas le visage de la dame. Dans le demijour tamisé des persiennes ces rondeurs entrevues, ces linges écartés imposaient le souvenir d'une gravure galante du règne de Louis XV.

Petit lever de Baudouin ou Nymphe surprise de Fragonard : Baudouin exubérant, Fragonard vigoureux.

Cette vision du passé décidait M. Ëustache...

— Eh bien ?

M. Ëustache venait de paraître au bout de l'allée et madame Herbelay, qui le guettait, assise sur un banc, à quelques pas de la laiterie, se portait vivement à sa rencontre.

— Eh bien?

— Vous pouvez dormir tranquille, je vous assure qu'elle ne parlera pas. C'est fait.

— Qu'est-ce qui est fait?

— Ce que j'avais à faire, et que c'était une rude besogne, et qu'il faut être de Marseille pour... mais je me comprends...

Et, riant de l'œil à la sous-préfète ahurie :

— Eh 1 que non, elle ne parlera pas. Je n'ai jamais vu une femme aussi muette.

— Madame Monpalou muette I

— Et qu'elle a le sommeil dur! J'ai fait tout ce qu'il fallait pour la réveiller pourtant. Ah ! bagasse ! vous ne dormez pas comme ça, vous !

La sous- pré Tète arrondissait deux yeux de stupeur ; une folle envie de rire lui tiraillait la face. Elle éclatait enfin.

— Ah ! comment vous... vous avez fait cela, mon pauvre ami !

— Oui, j'ai fait cela, et c'était bien pour vous. Vous pensez bien que ce n'était pas un plaisir.

— Ah I mon pauvre ami, mon pauvre ami !

Madame Herbelay ne trouvait que cette

phrase.

— Elle n'a rien dit?

— Rien. Ah I elle est dure d'oreille, quand elle s'y met, la femme du sénateur.

Madame Herbelay pouffait :

— Elle n'a même pas murmuré : Daniel?

— Ah I j'aurais bien voulu voir ça! Je l'aurais plutôt étranglée. Est-ce qu'on me prend, moi, pour un mari?

Et il regardait la jeune femme, droit dans les yeux.

Madame Herbelay se mordait les lèvres :

— Oh ! à propos de mari, lisez cette dépèche. On vient de me la remettre à dix heures. M.

Herbelay arrive ce soir.

— Votre mari ?

— Mon mari. Et nous partons demain par le train de deux heures.

— Bagasse ! Alors plus moyen de se voir?

— Plus moyen.

— Et ma petite récompense ?

— Nous avons rêvé, mon ami.

— Dévouez-vous donc pour les femmes.

Et un groupe de promeneurs s'étant profilé dans Tombre verte de Talléo, la sous-préfète jugeait bon de se séparer de son interlocuteur.

Un peu penaud et déconfît, M. Eustache regardait s'éloigner la fine silhouette de son ex-maitresse. Les feuilles des châtaigniers commençaient à joncher les allées du parc, la transparence de Tair faisait les lointains à la fois plus bleus et plus précis, les hôtels commençaient à se vider : c'était l'automne, la fin de saison et l'heure des départs... Reverrait-il jamais cette fringante et nerveuse madame Herbelay, qui avait enchanté les dernières nuits de son séjour à Plombières?.. Cette intrigue à peine ébauchée se trouvait brusquement terminée par le retour du mari, et, convaincu une fois de plus de l'ingratitude des femmes, M. Eustache reprenait à pas lents le chemin de l'hôtel.

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