A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
Droits de reproduction et de traduction réservés
C'en est fait, je n*irai pas à Paris ! Il faut renoncer à tous nos beaux projets, à tous nos rêves. Les châteaux en Espagne que, pendant nos deux années de rhétorique et de philosophie, nous avons bâtis, en nous promenant dans la cour du collège de Nancy , se sont écroulés comme des châteaux de cartes.
Dans trois jours, je quitte Neufchâteau pour Strasbourg ; c'est là que je ferai mon droit : l'arrêt a été rendu hier en conseil de famille tenu entre mon père et mon beau-frère; il m'a été signiQé ce matin.
Mon père était assez disposé à m'envoyer à Paris; ma mère demandait Nancy pour m'avoir plus près de la maison, mon beau-frère voulait Strasbourg. C'est lui qui l'a emporté; bravement il s'est chargé de m'annoncer son triomphe.
2 MADAME ÛBËRNIN
Mon beau-frère n'est pas précisément Thomme le plus doux, le plus gracieux de la Lorraine. Ses cheveux et ses favoris roux, son front carré, sa bouche aux lèvres minces ses yeux noirs enfoncés sous des sourcils hérissés en brosse, sa démarche mécanique, ses habits le serrant comme un fourreau, tout en lui indique, au premier coup d*œil, un homme d'énergie et de volonté.
11 est réellement cet homme, et il n'a pas eu grand mal à prendre un ascendant irrésistible sur mon père, qui paraît avoir pour unique préoccupation d'assurer à sa vie la paix et la tranquillité de l'intérieur, et sur ma mère qui chaûge dix fois de résolution dans la même journée.
Quand il sortit da la conférence avec mon père, je compris que mon sort était décidé.
— Robert, me dit-il, tu viendras déjeuner demain avec moi, j'ai à te parler. A dix heures, tu sais, pas à neuf heures cinquante-cinq ni à dix heures cinq ; à dix heures : tâche de mettre un peu de régularité dans ce que tu fais.
Le lendemain, comme dix heures sonnaient à Saint* Nicolas, j'entrais dans les bureaux de mon beau-frère.
— Bon, dit-il, quand le dernier coup eut frappé, tu es exact, j'aime ça. Malheureusement, ta ponctualité aujourd'hui ne prouve que la curiosité. Déjeunons d'abord elle sera bientôt satisfaite.
Il me fit entrer dans la salle à manger : ma sœur était a SA place, devant la table, non assise, mais de^
MADAME OBËRNIN S
bout, attendant son seigneur et maître. En nous voyant, elle s'assit et commença à servir.
Chez mon beau-frère, on ne mange pas pour manger, mais pour mettre de l'huile dans la lampe, comme il dit î le déjeuner fut donc vite expédié. Lorsque le café fut servi, ma sœur, qui avait été sans doute prévenue à l'avance,, se leva et nous laissa seuls.
— * Tu te doutes bien, n'est-ce pas, 4ae dit-Il, de quoi je te veux parler?
— • De mon départ.
— Juste comme cinq et trois font huit ; tu vas à Strasbourg.
— A Strasbourg !
— Oui, mon garçon, et c'est à moi que tu le dois. Je sais bien que tu vas m'en vouloir pour cela, mais plus tard tu m'en remercieras.
Je ne cachai pas mon désappointement, mon mécontentement.
— Tu aurais voulu aller à Paris.
— Assurément.
— A Paris pour t'amuser ?
— A Paris pour suivre les cours de Michelet, de Quinet, pour visiter le Louvre tous les jours, pour voir Rachel, pour vivre avec des gens d'esprit.
— Et au quartier latin avec Mogador et Clara, c'est là justement ce que je n'ai pas voulu moi. Ton père, voyait dans ton séjour à Paris les relations que tu pourrais former, U comptait sur ses anciennes amitiés pour te bien poser tout d'abord, et il comptait sur toi pour
4 MADAME OBERMN
le reste. Je lui ai ouvert les yeux. Robert n'est pas d'âge à avoir de l'ambition, il ne voit dans la vie que le plaisir et la liberté; à Paris il se donnera des deux à cœur joie. Au lieu d'entretenir les relations que vous lui aurez créées, il se fabriquera uu grand homme au collège de France par lequel il jugera tout, mie jolie petite fen^me au quartier latin par laquelle il agira, une opinion de café qui le dominera et nous n'en ferons rien. Ce n'est pas Paris qu'il nous faut.
— Et Nancy? interrompîs-je, dépité de l'entendre parler ainsi, mais sans oser le contredire absolument, car dans ce qu'il disait je sentais qu'il y avait du vrai; et ce qu'il y avait de faux j'aurais perdu mon temps à vouloir le lui faire comprendre.
— Nancy ? Mon clier, ta mère est ta mère, et de plus la mère de ma femme ; c'est plus qu'il n'en faut pour que nousla respections. Mais enfin, il est bien permis de dire que si tu avais été à Nancy, par cela seul ta mère eût fait notre malheur à tous. A la moindre difficulté avec ton père, et Dieu sait si les difficultés se seraient souvent présentées, elle eût été s'établir chez toi : les quinze lieues de Neufchâteau à Nancy eussent été un plaisii^plutôt qu'une fatigue, son chien sous son bras, une place dans le coupé de la diligence, et tout le monde eût été sur les dents, toi le premier, ton père, ma femme et moi. Ton père n'a pas besoin de cela. Pauvre M. d'Autrey! De Nancy tu serais souvent venu nous voir, tous les mois sans doute, et aussi lors de toutes les fêtes. En ce moment ces visites eussent été
mauvaises. Ton père est légitimiste, toi tu es républicain, moi je suis pour les affaires et la tranquillité. Nous aurions recommencé entre nous des querelles politiques aussi niaises qu'elles sont inutiles. Pourquoi diable es-tu républicain?
— Parce que c'est l'opinion des gens de cœur et d'intelligence.
— Bon ! te voilà parti ; ton père et moi nous n'avons donc ni cœur ni intelligence ? Crois-tu qu'il soit agréable de s'entendre dire ces choses-là par un gamin de vingt ans ? Les jeunes gens prennent au collège des idées générales sur toutes choses, et, dans leur présomption, ils les appliquent à tort et à travers. Tu as blessé bien des fois ton brave homme de père par des opinions tranchantes, et moi tu m'as exaspéré au point que je t'aurais souvent claqué. Il est bon d'éviter que cela puisse se reproduire. Nous traversons une époque difficile où prochainement il y aura des vainqueurs et des vaincus, il ne faut pas que les victoires ou les défaites politiques puissent allumer la guerre dans notre famille. Au fond du cœur tu dois convenir que j'ai raison.
Et de fait, j'en convenais, car depuis le commencement des vacances j'avais eu avec mon père trop souvent des discussions politiques dans lesquelles je l'avais froissé.
— A Strasbourg, poursuivit mon beau-frère, rien de tout cela n'est à redouter. Strasbourg est, après Paris, la ville de France la mieux partagée sous le rapport
MADAMf: OBEHNIN
de Tinstruction supérieure. Il y a des Facultés de droit, de lettres, de sciences, de médecine. Tu pourras suivre tous les cours que tu voudras.
— Oui, seulement, au lieu d*ayoir des chefs d'emploi j'aurai des doublures.
-^ Tu mé fais rire avec tes doublures ; le jour où ces prétendues doublures n'auront plus rien à t'apprendre, je serai le premier à demander qu'oQ t'envoie h Paris. En attendant tu peux passer quelques années h Strasbourg ; tu sais que j'y ai des amis, particulièrement M. Charles Hummel, le banquier ; c'est lui qui sera ton correspondant, ou mieu}(, pour appeler les choses par leur nomj ton surveillant. Sa maison sera la tienne ; tu trouveras en lui un homme de tète et de volonté qui, comme moi, est parti de rien pour arriver à quelque chose par la seule puissance du travail. J'espèrQ que madame Charles voudra bien te prendre en amitié ; tu voudras bien, toi, pour l'en récompenser, oe pas la prendre en amour.
— Merci de vos conseils.
-^ Crois^u que je ne te connais pas, monsieur le sentimental? Je n'aurais donc jamais regardé tes yeux, quand tu es avec des femmes, et tes soupirs et tes empressements 1 Je ne t'en blâme pas, c'est de ton âge; à vingt ans, j'étais amoureux de toutes les femmes, les jeunes aussi bien que les vieilles. Madame Charles Hummel, ni jeune ni vieille, approche de la trentaine; elle est assez jolie, elle a de l'esprit, du goût, des manières distinguées, voilà pourquoi je te recop^mande de n'en
pas devenir amoureux. Toutes les autres, excepté celles là, et si jamais tu te trouves pris dans une position difficile, où il faille de l'argent ou un bon conseil, adresse* toi sans crainte h ton beau-frère, je te promets qu'il te viendra en aide. Il faut que jeunesse se passe, et je ' ne suis pas si mauvais diable que j'en ai l'air ; rappelletoi ça. Travailler, s'amuser, les deux peuvent aller de front; seulement, ce que je n'admets pas, c'est qu'on s'amuse gans travailler, et précisément c'est là ce que vous demandez presque tous en sortant du collège. Vous ne pensez qu'à une chose : jouir de votre liberté,
Ce long discours de morale commençait à m'ennuyer, et l'ennui se joignant à la contrariété, je faisais une mine peu gracieuse,
— Tu m'en veux de toutes ces j^récautions, continua mon beau-frère : sois bien persuadé pourtant que j'agis dans ton intérêt et parce que j'y suis poussé par une véritable affection pour toi. Que m'importerait, si j'étais comme beaucoup de beaux-frères; que tu fusses ici plutôt que là ? Paris même ferait mieux mon affaire, j'aurais au moins la chance que tu t'y perdes, et, resté seul, j'aurais la fortune entière de ton père. Mais ce n'est pas ainsi que je raisonne. Tu me plais et je t'aime ; j'ai vingt ans de plus que toi*, je veux que tu sois Torgueil de notre famille. Puisque probablement je n'aurai pas d'enfants, je veux que tu sois mon fils ; je veux que tu fasses dans la vie et dans le monde le chemin que je n'ai pas pu faire. Ah ! si j'avais eu quelqu'un pour me mettre le pied sur le premier éche-
Ion, jusqu'où ne serais-je pas monté. Mais, fils de paysans, élevé à l'école, où durant l'hiver je ne pouvais porter la provision de bois exigée, qu'en la cassant sur mon chemin, tant l'argent était rare à la maison, je n'ai pas eu les commencements faciles, et ne suis arrivé à quelque chose que parce qu'il y avait en moi l'énergie et l'obstination de dix bons Lorrains. Aujourd'hui, riche de trois cent mille francs, à la tête de la meilleure banque du pays, la plus solide et la plus considérée, je ne me plains pas, seulement je veux mieux que ça pour toi. Ce n'est pas avec sa petite place de juge que ton père pourra t'araasser un gros héritage, ce n'est pas avec ses opinions royalistes qu'il pourra te pousser dans l'administration, car le vent ne me parait pas souffler dans la voile de Henri V ; il faut donc que j'intervienne ; c'est ce que je fais, et je commence au bon moment, au moment du départ. Ainsi, tout est entendu, convenu, nous prendrons samedi la diligence pour Nancy, et à Nancy celle pour Strasbourg.
11 me versa un verre de kirch.
— Allons, ne me boude pas I... Je bois à ta santé. Maintenant, assez causé ; va te promener, si le cœur t'en dit ; moi, je vais travailler.
Quand je suis rentré à la maison, mon père arrivait du Palais de Justice.
— Tu as déjeuné avec Harol, me dit-il; il t'a parlé ?
— Il m'a annoncé que je n'irais pas à Paris.
— Tu iras à Strasbourg; oui, il vaut mieux que cela soit ainsi.
Et, sans un mot de plus, il m'a pris la main et me l'a serrée. •
Pauvre père, sa voix était tremblante; il était presque honteux.
A trois heures, ma mère est rentrée de sa promenade et aussitôt elle est montée dans ma chambre.
— Eh bien, Robert comment s'est passée ta conversation avec Harol ? m'a-t-elle demandé.
— 11 m*a annoncé que j'irais à Strasbourg, et il m'a donné les raisons qui avaient dicté ce choix.
— Et tu as cédé ; tu ne t'es pas défendu î
— Mais, ma mère...
— Ah ! si tu avais voulu rester à Nancy, tu aurais bien su l'obtenir. Mais Nancy, c'est trop près de la maison maternelle. Monsieur veut courir, voir le monde, être libre. Mon Dieu, que les mères sont malheureuses !
Je ne suis à Strasbourg que depuis un mois, et il me semble que je suis resté enfermé au moins dix ans dans une prison. Pas gaie, la capitale de l'Alsace, au moins pour moi.
La morale que mon beau-frère avait jugé à propos de me faire sur madame Charles Hummel avait éveillé ma curiosité. J'avais une certaine envie de voir cette femme, ni jeune ni vieille, qui devait me servir de mentor.
Je Tai vue... Je n'en serai jamais amoureux.
A ma première visite, elle m*a produit une impression assez vive. C'était le soir de notre arrivée. Après avoir fait notre toilette à l'hôtel, nous nous sommes rendus chez elle oi!i.nous étions attendus pour diner. Elle était seule dans son salon, un grand salon en ve-
MADAME OBEHNIN U
leurs rouga trèS'*corifoFtable9 avec des tableaux aux murs et un encombrement de dressoirs, d'étagères et de meubles sans nom pour mol, tous garnis de curiosités, de potiches et de bibelots. Pendant que mon beaufrère causait avec elle, j'ai pu l'examiner à mon aise, et cet examen n'a eu rien de désagréable, au contraire. Si elle approche de la trentaine, cela m'importe peu, et je ne comprends pas les hommes qui font les difficiles en disant : « elle a trente ans }» ; pour moi, quarante ans, trente ans, vingt ans, c'est exactement la même chose quand la femme est belle ou jolie, et madame Charles est jolie. Elle est blonde, d'un blond pâle comme le lin soyeux et frisant, grassouillette avec des fossettes au menton, des fossettes aux joues^ des fossettes sur les doigts ; avec cela, de belles épaules rondes et un corsage bombé qui tremble lorsqu'elle rit. Elle rit trèssouvent, en laissant voir de petites dents blanches entre de grosses lèvres roses ; cela aussi est gracieux.
Placé à côté d'elle à table, j'étais très-ému lorsque ma main frôlait ses doigts sous l'assiette qu'elle me passait; et quand mon genou rencontrait sa robe de soie qui criait, un frisson me parcourait le corps. Il se dégagait d'elle, de sa chevelure et de sa chair, un parfum inconnu, indéfinissable, qui me faisait battre les artères.
Mon beau-frère quitta Strasbourg quatre jours après ce dtner, par la diligence qui part à deux heures. A quatre heures, j'étais chez madame Charles pour lui
faire ma visite. Depuis deux nuits je ne révais que fossettes, fossettes sur les mains, fossettes partout.
Je croyais qu'on ^allait me recevoir dans le grand salon rouge; je ne savais pas ce que je dirais, mais j'étais en disposition de dire une infinité de choses intéressantes. Au lieu de me faire monter l'escalier à rampe de fer, on m'ouvrit une porte du rez-dechaussée qui donne dans les bureaux.
Je fus abasourdi quand je me trouvai au milieu d'une vaste pièce partagée en une dizaine de compartiments, dans chacun desquels travaillaient nez à nez deux commis. Un garçon m'ayant demandé ce que je voulais, je répondis :
— Madame Hummel, s'il vous plait.
— Au fond de la salle, à gauche.
Au fond de la salle, à gauche, s'élevait une sorte de cage dont le grillage était garni de rideaux verts; c'était là que se trouvait ma divinité. En face était une autre cage exactement pareille, sur la porte de laquelle on lisait : Caisse.
— Ah ! c'est vous, monsieur d'Aulrey I dit madame Charles en m'apercevant; entrez donc.
Elle me montra une chaise en cuir jaune qui occupait un des coins de sa cage.
J'entrai et m'assis : ce n'était pas à cela que je m'attendais.
Sans plus faire attention à moi que si je n'étais pas là, elle continua la lecture du papier qu'elle tenait
entre ses mains, un papier timbré au haut duquel était écrit : « Compte de retour, » Devant elle, un commis attendait dans une attitude respectueuse.
— Monsieur Schnegans, dit-elle en le regardant, vous avez oublié dans votre compte de retour le change à un et un quart pour cent.
Prenant une plume, elle écrivit quelques chiffres.
— Sur 2,0i8— 40, c'est 26 fr. 50 c, dit-elle; il faut recommencer cela ; à l'avenir, respectez un peu plus le papier timbré, je vous prie.
— Puis, se levant et penchant la tête en dehors de la cage :
— Monsieur Wentzel, dit-elle, écrivez au correspondant de Barr que si le billet Eissen n'est pas payé, il faut poursuivre activement.
Ces devoirs accomplis, elle se tourna vers moi.
— Qui me vaut le plaisir de votre visite ? dit- elle en souriant.
Les fossettes se creusèrent bien dans les joues à la place même où je les avais vues en rêve, mais il y avait de l'encre au bout des doigts de ma déesse, et j'entendais toujours sa voix disant : « Vous avez oublié le change à un et un quart pour cent. » Ce fut à peine si j'eus la force de répondre quelques paroles stupides, et je me sauvai avec un pouce de rouge sur la figure.
Suis- je assez malheureux avec les femmes !
Mais aussi, quelle fatalité faut-il pour que je tombe
U MADAME OBERNIN
précisément sur un portefeuille au lieu de tomber sur un cœur. Une femme qui pense au change, aux protêts, aux intérêts, à la commission ! Quelle profanation I et comment la fenune a-t-elle pu en arriver à ce degré d'abaissement ? Est-ce que les Parisiennes sont assez lâches pour travailler dans les bureaux de leurs maris?
Je ne pourrai jamais aimer madame Charles, cela n'est que trop -certain, et je devrai me contenter de ce qu'elle peut seulement me donner c une maison agréable où je pourrai, je l'espère, me créer d'utiles relations. »
Quant à M. Hummel, c'est, je crois, un excellent homme : il a beaucoup de gaieté avec un fonds ioépuisable de bienveillance ; il a encore cette supériorité sur mon beau-frère de comprendre qu'on puisse lire d'autres vers que ceux de Béranger.
Si pendant mes dernières années de collège j'ai pu sans trop dimpatience étouffer les élégies qui du cœur me montaient à la tête, c'est que j'avais Tespérance d'être bientôt libre, et que nos murailles me créaient d'ailleurs une de ces impossibilités matérielles devant lesquelles il faut, bon gré mal gré, s'arrêter. Mais aujourd'hui cette liberté après laquelle j'aspirais si ardemment, je l'ai, et je n'en jouis pas. Ce que je voyais dans cette liberté, ce n'était point la vie de flânerie, ce n'était point la vie de café, c'était la vie d'amour, et je n'aime pas ! Je me sens dans le cœur des trésors de tendresse à dépenser, et cette ten-
dresse, je ne sais à qui l'offrir : personne ne la demande, personne n'en veut. Je ne peux pourtant pas écrire sur mon chapeau : « Ici l'on aime. » Et cependant renseigne ne serait pas trompeuse. Les femmes sont donc aveugles ou mes yeux n'ont aucune expression, aucune flamme, que pas une ne s'arrête pour me tendre la main I Quelle chose étrange que le hasard et l'occasion ! Dans notre voyage, j*ai vu, au milieu de plates vallées, quelques maigres filets d'eau qu'on ramassait à grand'peine pour faire tourner lentement une roue d'usine et de moulin, et dans la montagne, à quelques pas de là, j'ai vu d'impétueux torrents dont personne n'avait songé à utiliser la puissante force, et qui allaient se perdre çà et là, inutiles. C'est aussi un torrent qui jaillit de mon cœur, torrent d'amour auquel personne ne fait attention.
En attendant que je trouve une femme qui veuille bien laisser tomber un regard sur moi, j'ai tâché de m'or^aniser la vie la moins triste possible. J'habite,' rue des Pucelles, un appartement tout petit, mais commode et agréable. Il est dans une vieille maison en bois à étages saillants qui, au sommet, rejoint presque la maison qui lui fait vis-à-vis, laquelle est bâtie d'après le même système. Mes fenêtres ouvrent sur une galerie couverte formant un large balcon à balustre de bois sculpté. Cette galerie sera charmante l'été pour y mettre des fleurs. En face, sur une cheminée, je vois une énorme bourrée qu'on me dit être m md de cigogne. Ce sera pour l'été, OQvme les fleurs çur
16 MADAME OBEIININ
la galerie, et peut-être aussi comme Tamour dans mon cœur. Espérons tout de Tété.
Quand Télé vient, le pauvre adore !
L'été, c*est la saison de feu, C'est l'air tiède et ki fraîche aurore ; L'été, c'est le regard de Dieu.
Mon appartement se compose de deux pièces : une chambre et un petit salon. Mon beau-frère a bien fait les choses, et il m'a meublé ces deux pièces très-confortablement.
— Quand on se plaît chez soi, on y reste, m'a-t-il dit, et cela vaut mieux que la vie de café.
En cela, comme en beaucoup d'autres points, je trouve qu'il a raison et suis, tout disposé à suivre ses conseils. J'ai visité toutes les grandes brasseries de Strasbourg. Le Dauphiriy le Griffon^ les Pêcheurs^ les TroiS'RoiSy j'y ai vu mes camarades d'école attablés, mais le cœur ne m'en dit pas. Ce n'est pas de ce côté que je penche ; et ce n'est pas la compagnie de messieurs les étudiants qui m* y attirera : je ne sais pas si je me ferai des amis parmi ceux-ci, j'en doute, nous n'avons ni les mêmes goûts, ni les mêmes habitudes, en général bien entendu.
Ma plus grande, ma seule distraction jusqu'à présent a été de monter sur la plate-forme de la cathédrale. C'est une promenade qui n'est pas pénible, trois à quatre cents marches, ni coûteuse, trois sous de pourboire au gardien, et qui a son charme et son
agrément, quand on est arrivé au but, je veux dire. De la terrasise on jouit d'un immense panorama sur la vallée du Rhin, et Toeil, qui, en suivant ou en remontant le cours du fleuve se perd dans la courbure extrême de l'horizon, s'arrête avec plaisir d'un côté sur les montagnes des Vosges, de Tautre sur les montagnes de la Forêt-Noire. Pour cette ascension j'ai soin de me munir d'une lorgnette, car avec mes mauvais yeux qui ne voient guère plus loin que le bout de mon nez, je resterais dans l'enceinte fortifiée perdu au milieu de la confusion des toits pointus et des hautes chqminées.
Pendant les premiers, jours le gardien se croyait obligé de venir causer avec moi et de me montrer, en me les nommant, les points principaux qui peuvent servir à s'orienter : le cours de l'IU bordé d'arbres , le Donon, la forêt de Haguenau, le vieux château de Bade; maintenant il m'a jugé comme un original et il me laisse tranquille. Je reste là des heures entières à me promener, ou bien, accoudé sur la balustrade de pierre, je rêve : le vent de novembre me souffle à la face,. mais il ne me fait pas froid, sa puissante voix' qui chante ou qui pleure dans les escaliers de la tourelle, est un accompagnement mystérieux à ma rêverie, qui l'élève et l'emporte au-dessus du temps présent. Parmi toutes ces maisons qui se mêlent confusément au-dessous de moi dans des nuages de • fumée, il en est une, sans doute, qui renferme le secret de mon avenir, bonheur ou malheur. Laquelle ?
18 MADAME OBBRNIN
Est-ce ici à mes pieds? oa bien là-bas quelque part dans ces plaines qui s'étendent entre ces bouquets de bois et ces villages, jusqu'à ces montagnes bleues ? C'est une pag*e blanche que ce pays nouveau, sur la^ quelle va s'écrire ma destinée. Quelle sera-t-^elle ? drame ou comédie !
Redescendu dans le bruit et dans la boue, je flâne. J'ai visité toutes les églises, tous les temples, le mau^ solée du maréchal de 3a:f(e, le Musée, la fonderie de canons^ la Manufacture des tabacs. Je flftne sur les quais, je flâne dans les rues, je flâne sur le Broglie, la . promenade à la mode.
Et les cours de droit ? Je les suis religieusement, non-seulement ceux de droit, mais encore ceux de médecine, au moins quelques-uns.
J'ai rencontré, chez M. Hummel, un vieux médecin, le docteur Frost, professeur à l'école, qui m'a tout de suite pris en affection : il m'a fait causer, beaucoup causer, et je crois que je ne lui ai pas déplu.
— Si j'étais à votre place, me dit-il, je suivrais quelques cours de médecine et de chirurgie. Je sais *que vous êtes ici pour faire votre droit, mais la première année ne donne que peu de travail II vous reste du temps à dépenser; ce temps, je vous conseille d'en employer une partie à suivre le cours de chirur-» gie et de pathologie générale. Cela pourra vous rendre service. Non pas que je veuille dire que vous ayez un jour à guérir les hommes, puisque vous devez être avocat, magistrat ou administrateur, mais la méde-
MADAME OBRRNIN 19
cina est uifie science qui intéresse Thomme tout entier. De plus, ce qu'il y a de bon dans cette étude, c'est qu'elle vous habitue au spectacle de la douleur et c'est là ce qui me fait vous la conseiller. 11 est indispensable que Thomme qui veut faire son chemin dans la vie ne soit pas trop sensible et commande à ses nerfs : la vue des opérations chirurgicales vous aguerrira, et aussi les visites au lit des mourants : l'artiste vit de la sensation et il ne faut pas émousser sa délicatesse : l'homme d'action vit d'observation. Vous ne voulez pas être artiste, n'est-ce pas ?
Tout mon temps n'est pas pris par mes cours de droit et de médecine, ni par mes flâneries, il m'en reste pour la lecture. Qu'ai-je lu? Indiana, Valentine, Jacques, le Lys dans la vallée. Indiana et Valentiney m'ont ému, Jacques m*a blessé. Hé quoi! c'est là ce livre d'amour, ce hvre qui, dit-on, a toucfié toute une génération et perdu des milliers de femmes! Elles devaient être étrangement sensibles, si cela est vrai, et surtout bien éveillées. Ce n'est point ainsi que je vois la vie et que j'imagine l'amour. Bien entendu, c'est le caractère d'Octave qui m'exaspère et aussi celui de Sylvia. Et puis cette action dans des espaces imaginaires, entre terre et lune probablement, ne me dit rien; il me faut des personnages en chair et en os, que je coudoie dans la rue, qui vivent, jouissent et souffrent comme moi.
Ouant au Lys dans la vallée^ il m'a transporté, je l'ai lu dans une édition de cabinet de lecture, et aussitôt
20 MADAMR OBERNIN
j'ai été acheter le volume de la bibliothèque Charpentier pour le relire immédiatement dans mon exemplaire à moi. Il y a tant de points de ressemblance entre la situation du héros et la mienne : cette enfance sans affection, cet immense besoin d'amour lorsqu'il entre dans la vie, c'est moi.
Depuis un mois, j*ai une maîtresse, mademoiselle Salomé Hausach, lingère : parti avec l'espérance de conquérir les pommes hespérides, j'ai* trouvé un navet que je presse tendrement sur mon cœur.
Voici comment les choses se sont passées.
J'ai pour voisin au cours de droit romain un grand garçon de vingt-deux à vingt-trois ans, nommé Humbert; il est des environs d'Épinal, et la qualité de compatriotes, nous a jusqu'à un certain point rapprochés ; mais de ma part avec une certaine réserve, car le train qu'il mène ne me permet pas de frayer avec lui sur un pied d'égalité parfaite : c'est le fils d'un des plus riches marchands de bois des Vosges, il a perdu son père et il jouit en ce moment de plus de vingt mille francs de rente, tandis que sa mère a conservé
un revenu au moins triple de celui de son fils. Ma pension de 150 francs par mois fait trop petite figure à côté de ses 1,500 francs. Il est à Strasbourg depuis deux ans ; Tannée dernière il avait commencé la médecine, puis la médecine l'ayant, ennuyé, il s'est mis cette année à l'étude du droit, mais je ne crois pas qu'il la pousse bien loin : le travail n'est pas son afifaire, celui du droit pas plus qu'uu autre.
Plusieurs fois il m'avait engagé à aller chez lui le soir, dans un assez bel appartement qu'il occupe rue du Marché-au- Poisson, au coin de la place Gutenberg; je n'avais jamais refusé, mais jamais non plus je n'avais formellement promis.
Cependant les invitations devinrent si pressantes qu'il fallait ou accepter ou rompre toutes relations. Je me décidai un soir à monter chez lui. Il m'avait dit que je le trouverais de huit heures à minuit au coin d'un bon feu avec un flacon de via du Rhin sur la table ; je le trouvai en effet installé dans ces conditioûs : un bon feu brûlait dans la cheminée, et sur la table se trouvait une bouteille au long cou flanquée de verres de Bohème.
Seulement il n'était pas seul ; en face de lui^ à Tan^ gle de la cheminée^ était une jeune femme.
En moins d'une minute, je sus à quoi m'en tenir : cette jeune femme était sa maîtresse. Je crus même m'apercevoir qu'il mettait une certaine affectation à me le faire comprendre.
Elle me parut tout d^abord très-timide, mais quaod
j'eus retiré med gants et accepté deux verres de vin qui instantanément m'allumèrent les joues^ elle se mit à son aise.
Pour moi, j'étais assez embarrassé : comment fallâit-il la traiter, conunent fallait-il lui parler? Madame ou mademoiselle ? Poliment ou gaillardement ? C'était la première fois que je me trouvais avec une femme qui n'était ni une dame ni une âlle ; mais un être assez difficile à classer, sans position et sans nom.
La soirée s'écoula gaiement; on alla chercher une nouvelle bouteille de vin du Rhin et des marrons ; tous trois nous étions jeunes ; on dit des niaiseries qui nous firent rire aux éclats» sans rime ni raison, et, à onze heures, la maîtresse de Humbert voulut absolument me tirer les cartes. De son travail cabalistique, interrompu par nos moqueries et nos mauvaises farces, il résulta que j'étais sur le point de devenir amoureux et qu'avant huit jours j'aurais rencontré la dame
de cœur.
il était minuit quand je rentrai chez moi. Le lendemain je rencontrai Humbert au cours.
— N'est-ce pas, dit-il, que c'est une belle fille ?
Je convins de cela volontiers, ce qui parut lui faire plaisir.
— Et fecile à vivre, je la conduis au doigt et à l'œil, vous avez dû vous en apercevoir. Si vous vouleiJ venir dimanche, je lui dirai d'amener sa sœur, une char"* mante fille ; si elle vous platt, nous pourrons faire ménage à quatre ; ce sera amusant.
A cette idée, un pouce de rouge m'empourpra le front.
En nous séparant il me répéta :
— A dimanche.
Toute la semaine je me répétai, je n'irai pas : cette pensée d'une jeune fille donnant un amant à sa sœur me révoltait. Cependant le dimanche soir je fus tout surpris de me trouver vers sept heures devant ma glacjB, en train de disposer gracieusement les coins de ma belle cravate bleue.
Non-seulement les deux sœurs étaient chez Humbert, mais encore il s'y trouvait, lorsque j'arrivai, un autre couple : un étudiant en médecine de troisième année et sa maîtresse. La mienne, je veux dire, celle qui m'était destinée, ressemble d'une façon frappante à une gravure de Court que nous avons vu ensemble bien souvent, Fleur de Marie au couvent ; front pur, visage ovale d'un type angélique, de grands yeux bleus doux et tristes ; de chaque côté des tempes, des cheveux d'un blond cendré : elle est donc fort jolie : l'impression qu'elle fit sur moi me troubla profondément.
Pour occuper la soirée, il fut décidé qu*on jouerait au colin-maillard. L'appartement de Humbert se composant de quatre grandes pièces, le jeu fut facile à organiser ; on alluma partout des lampes et des bougies et Ton tint toutes les portes ouvertes.
Le sort me désigna pour être le premier colinmaillard : cela me contraria, car j'aurais mieux aimé
me servir de mes yeux pour la regarder que de me les laisser clore avec un foulard, et puis j'avais peur de faire quelque maladresse, de me jeter par terre ou de renverser quelque meuble d'une façon ridicule, ce
qui devant elle m*eût humilié. Mais lorsqu'au milieu du jeu je la pris entre mes bras, ma contrariété fut remplacée par une bouffée de bonheur : je n'eus pas une seconde d'hésitation, je sentis que c'était elle ; comment, pourquoi, je n'en sais rien, seulement mon sang s'arrêta dans mes veines et j'eus chaud au cœur. La nommer, c'était la mettre à ma place, et j'étais , trop heureux pour perdre si vite mon plaisir. Je la serrai doucement contre moi, sa taille se tordait dans ma main el je respirais son haleine. Je promenai ma main sur ses cheveux, sur ses joues; elles étaient douces et fermes comme une prune ; je descendis sur le cou, sur les épaules.
— Eh bien ! cria Humbert, ne vous gênez pas ; seulement, mon brave aveugle, je dois vous prévenir que nous voyons clair, nous autres.
Les autres, je n'y pensais guère; j'avais la tête perdue. Le mot de Humbert me ramena à la réalité. Je lâchai Salomé et courus sur Humbert.
Mais où j'éprouvais une sensation tout à fait délicieuse, enivrante, ce fut quand Salomé, colin-maillard à son tour, m'attrapa, passa ses doigts sur mes cheveux et sur ma barbe.
— C'est M. Robert, dit-elle.
— Non, cria sa sœur.
26 MADAME OBËRNIIV
— C'est lui.
— A quoi le reconnais-tu ?
— A ses cheveux qui sentent la violette et à sa barbe qui est douce.
Elle avait remarqué que ma barbe était plus douce que celle de mes caramades. Gela me rendit tout fier.
Qumbert, qui était un grand mangeur, nous avait fait préparer un souper ; en me mettant à table, à côté de Salomé, j'étais tellement ému que je cassai son irerre.
— Ça ne fait rien, dit Humbert, Salomé boira dans le verre de Robert.
Quand on se sépara, je fus tout surpris de voir à ma montre qu'il était deux heures du matin; il me semblait qu'il était k peine dix heures.
Sur la place Gutenberg l'étudiant en médecine et sa maltresse nous quittèrent, et, comme il faisait froid, ils se sauvèrent en courant.
— Où faul-il vous conduire ? demandai-je à Salomé. — Où vous voudrez.
—Chez vous?
— Si vous voulez.
Elle demeure auprès de Saint-Marc, c'est-à-dire tout à l'extrémité de la ville ; mais jamais route ne me parut plus courte; elle avait passé son bras sous le mien, et nous marchions serrés l'un contre l'autre ; je la sentais qui tremblait ; quant à moi, malgré le froid, j'étouffais. Ah ! comme la lune était belle dans le ciel sans nuage.
Arrivé à sa porte, je lui demandai quand je pourrais la revoir.
— Quand voua voudrez.
— Demain soir, alors,
— Si vous voulez.
Lorsque sa porte fut refermée, je me sentis furieux de n'être pas entré avec elle ; j'avais mille choyas à lui dire. Je l'aimais, je l'adorais.
Le lendemain matin, pour la première fois, je manquai mes cours. La journée fut éternelle à passer. Vers deux heures, je m'habillai ; je mis ma plus belle chemise, celle à plis crevés, j'essayai plus de dix cols avant d'en trouver un, et j'allai marcher par la ville pour tuer le temps. A sept heures, je rentrai cbes moi pour changer de linge, ma belle chemise me semblait fripée, la cérémonie des ools recommença: enfin, comme huit heures allaient sonner et que c'était l'heure à laquelle elle devait rentrer, je partis.
Elle vint elle-même m'ouvrîr la porte de la rue et me prit la main pour me guider dans l'escalier sombre, Quand je fus entré dans sa chambre, je tombai à ses genoux, et sans pouvoir trouver une parole^ suffo*que de bonheur et d'émotion, je pris ses mains que j'embrassai.
J'avoue sans honte que je devais avoir l'air singulièrement nigaud, et je comprends maintenant ses regards étonnés.
Après quelques mots inintelligibles que je balbutiai
plutôt que je ne les prononçai, je Tattirai vers moi et j'embrassai son front.
Sans me répondre, elle me laissa faire.
Peu à peu je retrouvai ma raison ; je me relevai alors et m'assis près d'elle, ses mains toujours dans mes mains, mes yeux sur les siens, je lui dis que je l'aimais, que je l'adorais, que j'étais fou. Doucement, avec un sourire où il me sembla lire de la tristesse, elle me dit qu'elle était heureuse de mon amour, mais qu'elle avait peine à croire à mes protestations, que depuis le peu de temps que je la connaissais, je n'avais pas dû concevoir pour elle une passion si extraordinaire, et que si je voulais lui donner une affection franche et durable, elle en serait très-contente, parce que je lui plaisais.
Durable, mon affection ! éternelle, et je la pris dans mes bras; doucement, sans embarras comme sans exaltation, elle me rendit mes caresses. >
Je voulus l'emmener chez moi : il me semblait que par sa présence ma chambre allait être sanctifiée.
Le matin du troisième jour, il me prit une envie folle d'aller à la campagne. J'étouffais dans ma chambre, j'avais besoin d'air, j'avais besoin de voir les • arbres, le ciel; j'avais besoin de courir, de crier. Salomé, tout prosaïquement, voulait aller travailler à son magasin ; je liii dis d'écrire qu'elle était malade : le rhume, une entorse, le choléra, ce qui lui passerait par la tête.
Nous voilà donc en route pour Rosheim; j'avais eu
le désir d'aller à Saverne revoir les paysages que j'avais seulement entrevus en les traversant^ mais sa famille habite de ce côté-là /je ne sais trop où, et cela nous avait décidé à choisir Rosheim. Que m'importait d'ailleurs, ce que je voulais c'était de l'air et de l'espace.
Je lui avais acheté un manteau et une fourrure ; elle n'eut donc pas froid dans la diligence, où, d'ailleurs, étant seuls, nous restâmes blottis Tun contre l'autre.
A huit heures du soir, nous descendions à l'hôtel de V Arbre Vert, où nous passions la nuit. Le lendemain matin, avec le jour, nous partions pour les ruines de Girbaden.
Il faisait une belle journée de janvier, froide, mais ensoleillée ; la gelée de la nuit avait déposé sur l'herbe et sur les flaques d'eau des treillis éblouissants, des grappes de givre pendaient aux branches des arbres. En moins d'une demi-heure nous atteignîmes les bois d'Eichwald ; les montagnes des Vosges nous abritaient du vent d'est, tandis que du côté de l'orient le soleil nous arrivait en plein visage. La terre résonnait sous mes pas, et les feuilles sèches que les pluies et les ouragans avaient amoncelées dans les cnemins, se soulevaient en petits tourbillons derrière nous.
Soit que l'amour eût créé en moi de nouveaux sens, soit que la gelée de la nuit eût revêtu ce paysage d'une parure virginale, je trouvai à la nature des beautés que je ne lui connaissais pas. J'étais gai, heureux,
30 MAPAME OBERNIN
léger comme si une force mystérieuse m'eût soulevé au-dessus de la terre et enlevé d^ns un monde éthéré,
Salomé marchait près de moi sans rien dire, s'arrétant seulement de temps en temps» pour secouer les feuilles de ronce qui s'accrochaient à sa robe de laine.
Malgré le froid qui bleuissait nos doigts, malgré le frimas des buissons, malgré la neige des montagnes dont la blancheur nous éblouissait, il me semblait que nous étions en plein printemps, et, tout en marchant, je me mis à réciter à haute voix la Nuit de mai :
h9' fleur de réglantier sent ses bourgeons éclore,
Le printemps naît ce soir; les vents vont s*embraser,
Et la bergeronnette, en attendant l'aurore,
Aux premiers buissons verts commence à se poser.
Salomé m'écoutait stupéfaite, bouche béante. Lorsque J'eus achevé la pièce elle chemina quelques instants sans rien dire, comme si elle s'enivrait intérieurement de cette chaude poésie, puis s'arrétant :
. -^ La Muse, c'est sa maîtresse, n'est*ce pas ?
Cette question me ramena sur la terre. J'eus un moment d'étQnnement, mais après tout, la question n'é^ tait pas si absurde chez une fille comme elle.
Cette parole de Salon^é avait interrompu la chaîne de n^es idées, eUe ne l'avait point brisée. Après la Nuit de mai^ je passai à la Nuit d'octobre^ J'avais, je
MADAME OBEHNIN 31
Tavoue, une intempérance de poésie tout à fait malheureuse.
Ce fut sans doute le sentiment de Salomé qui, sans me laisser aller bien loin, m'interrompit une nouvelle fois.
— Sais-tu à quoi je pense ? dilrelle au moment où nous approchions d'un hameau. •
-^ Non, dis-je contrarié.
— Eh bien, je pense que je mangerais bien pour déjeuner des saucisses dans de la purée de pommes de terre.
— Et des confitures.
— Oh I oui ; des confitures, si tu voulais.
— Tes désirs vont être réalisés : retournons à Rosbeim.
-^ Tout de suite?
— Tout de suite,
— Tu es fâché, parce que j*ai faim.
— Je suis enchanté, enthousiasmé, transporté, j'adore les femmes qui ont bon appétit.
Malgré cette assurance, Salomé vit bien que j'étais fâché, seulement elle ne comprit pas en quoi elle m'avait blessé. Elle fit tout ce qu'elle put pour rappeler ma gaieté envolée, elle parla, elle chanta, elle m'embrassa. Puis, dépitée de ma figure maussade, elle s'écria :
— Quel malheur que M. Humbert ne soit pas venu avec nous.
— Pourquoi cela ?
— Parce qu'il est si drôle, si amusant, il nous aurait dit des bêtises et ça vous aurait fait rire.
Des bêtises ! Ah ! si j'avais été seul au pied d'un arbre, assis dans les feuilles sèches, perdu au milieu de ces profondes forêts.
L'inquiétude de Salomé ne tint pas devant la table de l'hôtel de V Arbre Vert. Non-seulement elle mangea des saucisses aux pommes de terre, mais encore d'autres saucisses aux œufs, puis trois ou quatre côtelettes de chevreuil, et, pour terminer, une énorme salade de pommes de terre aux œufs. C'était un gouffre.
J'étais venu à Rosheim avec l'intention d'y rester plusieurs jours, mais les réflexions de Salomé m'avaient rendu sensible au froid et à l'hiver : la nature n'était plus si charmante que je l'avais vue à travers mon enthousiasme, la bise était glaciale, les arbres nus étaient bien tristes. Une voiture partait pour Strasbourg, nous montâmes dans le coupé.
Je n'étais pas disposé à la conversation ; Salomé, pour me distraire, me raconta son histoire. Alors, pour la première fois, je m'aperçus qu'elle parlait alsacien, mais un alsacien déplorable, elle dit : mon pati ami^ mon anchCy ein potiddlk^ des vriandises^ kel pon-hire !
J*ai lu une définition du bonheur qui m'a paru bien étrange : en amour le bonheur serait le plaisir donné et le plaisir reçu, — ce serait de se sentir néœssaire Tun à l'autre, — ce serait la volupté intime et profonde qu'on éprouve à rendre heureux celui qu'on aime, — ce serait la reconnaissance des sensations reçues.
Yoilà une métaphysique bien égoïste, il me semble, et que je n'accepte pas pour moi.
Ce n'est pas ainsi que je comprends le bonheur, et je sens que je peux être heureux à moins de frais, plus facilement et plus naïvement.
Ainsi que j'aime une femme qui ne me connaît pas, une femme qui ne peut pas partager mon amour et me le rendre, je serai cependant heureux.
L'apercevoir au coin d'une rue quand elle passe, la
U MADAME OBERNIN
rencontrer sur une promenade marchant doucement, la savoir dans le lieu où je suis, lors même que mes yeux ne peuvent pas se poser sur elle, pour moi c'est du bonheur. C'est aussi du bonheur que de me sentir troublé à sa vue, de rougir, d'étouîfer, de ne plus distinguer rien, de ne plus rien entendre, perdu, abîmé dans mes délicieuses sensations.
Il n'y a pas là d'exagération, car ce bonheur n'a rien d'impossible, ce n'est point un rêve, en ce moment je le ressens et j'en jouis.
Et Salomé I
La pauvre Salomé a passé dans ma vie sans laisser plus de trace que n'en laisse dans le ciel l'étoile qui file ou dans l'air l'hirondelle qui nous éblouit. Salomé est ein anche anfolé !
Ce n'est donc pa9 d'elle, ni d'une de ses semblables, qu'il est question. >
La femme que j'aime est, il faut bien écrire le mot, une femme du monde, une femme mariée.
Ce fut au mois à,e mai que pour la première fois je la rencontrai sur le Broglie. Le Broglie est une promenade qui s'étend devant le théâtre ; plantée d'arbres, bien sablée, bordée de belles maisons, située dans le quartier le plus propre et le plus aristocratique de la ville, elle est le lieu de réunion de la bonne compagnie, surtout les jours où s'y font entendre les musiques militaires.
J'étais assis sur une chaise tout seul au pied d'un marronnier, perdu dans la rêverie que la musique fai-
sait sourdre dans mon cœur. On jouait la Favorite, et, en écoutant cette mélodie tendre et passionnée, je me disais que sans doute je ne connaîtrais jamais ces désespoirs d'amour, ces ivresses et ces transports. Tout à coup, bien que mes yeux ne fussent pas attentifs, j'aperçois venant du côté de la rue de la Mésange, une jeune femme que je n'avais jamais vue.
Préciaànent l'orchestre attaquait le motif : Un ange, une femme inconnue.
Elle était grande et elle s'avançait avec une démarche légèrement ondoyante pleine de grâce. Quand elle se fut rapprochée je pus distinguer ses traits : les cheveux d'un blond cendré, un profil grec, des yeux ardents chastement voilés par de longs cils, une bouche mignonne^ une carnation fraîche et rosée^ tout en elle charmait et attirait au premier coup d'oeil.
Ab ! mon père, qu'elle était belle.
Elle s'assit à une petite distance de ma place et je pus jouir de sa vue tout à mon aise. L'impression qu'elle m'avait produite en arrivant sur cette promenade était celle d'un rayon de soleil de printemps qui, tombant sur moi, m'eût éclairé et échauffé. Sans exagération, je puis dire qu'elle avait allumé en moi une flamme intérieure, exactement comme le choc eût fait jaillir une étincelle qui serait tombée sur mon cœur. En la contemplant ja voyais plus loin, je senuis autrement qu'avanl sa venue.
N'est-ce pas quelque chose de prodigieux que cet efifet physique, ou plus justement, n'est-ce pas quelque chose de curieux, digue d'attention et de réflexion, car je ne me crois nullement im homme providentiel pour lequel la nature se met en frais de prodiges? Mais, enfin, pour que cet effet instantané puisse se produire, ne faut-il pas que cette étincelle tombe sur un cœur préparé? Ne faut-il pas, pour m'expliquer par une expression vulgaire dans sa prétention, que l'âme ainsi troublée ait rencontré et reconnu rame sœur de la sienne ? Ne faut-il pas que la femme qui nous émeut ainsi soit la matérialisation de notre idéal, et qu'elle vienne donner un corps aux rêveries qui étaient en nous ?
Quoi qu*il en soit de ces hypothèses, il est bien certain que la femme que j'avais devant moi était la réalisation vivante de mes conceptions Imaginatives.
Elle m'avait si parfaitement ébloui que je n'avais pas vu qu'elle était accompagnée d*un petit garçon de deux ans et d'une nourrice ; elle fit asseoir le bébé près d'elle, et, lui tenant sa petite main dans les siennes, elle parut écouter la musique, sans faire attention à ce qui se passait autour d'elle.
Quelle était cette femme ? Une étrangère ? Sa mise était trop soignée et trop correcte pour le suppposer. Une Strasbourgeoise? Je ne la connaissais point.
Je sus bientôt à quoi m'en tenir : tout ce qui à Strasbourg a un nom et une notoriété, la saluait en défilant devant elle. Le docteur Frost, qui vint à passer
MADAME OBERJSIN 37
me compléta cette indication un peu vague. Elle se nommait madame Obernin, elle était de Strasbourg, où elle s'était mariée il y avait environ trois ans.
Et comme je poussais mes questions plus loin, il s'arrêta et me regarda dans le bianc des yeux. Puis, me donnant une petite claque sur 'épaule :
— Tiens, tiens, dit-il, avec un sourire narquois.
Mais ce fut tout ce que j'en pus obtenir. Il me quitta après avoir promené son regard moqueur d'elle à moi et de moi à elle d'une façon qui me blessa.
Les musiciens jouèrent leur dernier quadrille. Qu'allait-elle faire? Rentrer chez elle, ou continuer sa promenade? Dans l'un et l'autre cas, j'étais décidé à la suivre.
Elle se dirigea vers la place de la Comédie, puis, longeant le théâtre, elle prit la route de la porte des Juifs.
Au delà de cette porte, à une courte distance des glacis des fortifications, s'étend une vaste prairie qu'on appelle le Contades ; elle est plantée de grands arbres qui forment de magnifiques allées fraîches et ombreuses.
En la voyant s'engager dans ces allées, j'eus un mouvement de joie : nous n'allions pas être séparés. C'était la première fois que je suivais une femme : c'est une très-charmante et très-agréable récréation, Mais beaucoup de phrases ont été faites, très-bien faites là-dessus ; je n'ai rien à ajouter à ce qu'on a dit avant moi. Je n'aurais jamais cru, avant cette promenade
qu'on pouvait devenir amoureux d'une femme rien qu'à la voir de dos : je le sentis en suivant madame Obernin. Et je ne l'aurais pas vue sur le Broglie, je l'aurais seulement aperçue de loin, marchant devant moi, que, par la grâce de sa démarche, elle eût pris mon cœur exactement comme elle l'avait pris, quelques instants auparavant, par le charme irrésistible de ses yeux fauves. Ce fut ainsi que me fut révélée une vérité que je ne soupçonnais guère, à savoir, que la femme n'est pas tout entière dans la tète. C'est là une découverte qui, par sa naïveté, ferait peut-être rire un homme de trente ans, mais qui sera comprise d'un homme de vingt.
Elle allait lentement, réglant son pas sur celui de son enfant, qui, à chaque instant, s'arrêtait pour jouer avec des cailloux. Cela me forçait à me tenir à une assez grande distance, car je ne voulais ni me faire remarquer, ni la faire remarquer elle-même par mon insistance à la suivre.
Après le Contades et le joignant immédiatement se trouve une autre promenade, la Robertsau , beaucoup plus vaste et plus belle : dessinée, dit-on, par Le Notre, elle a depuis* été transformée en un grand parc anglais, avec çà et là des corbeilles de fleurs et des massifs d'arbustes, si bien que ses immenses allées semblent créées exprès pour des amants qui veulent se rencontrer.
J'espérais qu'en quittant le Contades, elle allait prendre le pont jeté sur l'Ile et passer dans la Robert-
sau, mais soit que sa promenade fût finie, soit plutôt qu elle se fût aperçue de ma présence gênante, elle revint vers la ville.
' Naturellement je ne l'abandonnai pas, et je revins avec elle jusqu'à la rue de la Nuée-Bleue, où elle entra dans une maison de belle apparence. Lorsque la nourrice eut refermé la porte, je demeurai dans la rue abasourdi, stupide.
11 me fallut attendre jusqu'au soir pour en apprendre plus long que n'avait voulu m'en dire le docteur Frost, c'est-à-dire jusqu'à l'heure où je pourrais me présenter chez madame Charles, que je comptais interroger.
— Madame Obemin, me répondit celle-ci, s'est mariée il y a à peu près trois ans, c'est-à-dire que la famille Ritter a marié sa fortune avec la fortune dés Obemin.
— Elle est riche ?
— Les Ritter, dit M. Hummel prenant part à la conversation, valent plus de deux millions ; quant à moi, je leur ouvrirais un crédit de cette somme avec plaisir;' malheureusement ils n'en profiteraient pas; ils n'opèrent qu'avec leurs capitaux : ce sont des commerçants de la vieille école.
— Voilà précisément pourquoi, interrompit madame Charles, ils ont choisi M. Obemin pour gendre. Mademoiselle Ritter, avec sa beauté et sa fortune, eût pu faire un très-brillant mariage, son père et sa mère en ont préféré un solide.
— M. Obernin, continua M. Hummel, est le fils d'un bonhomme de paysan qui possède dans la vallée de la Bruche, en pleines Vosges, dix ou douze lieues de pays parfaitement aménagé en {prêts, en prairies et en vignes.
— Et c'est aussi un paysan comme son père, M. Obernin?
— Un charmant garçon de vingt-huit à trente ans, intelligent, bienveillant; un gaillard admirablement bâti, qui est en homme ce que madame Obernin est en femme. Quand ils sortent ensemble, les femmes tournent la tête pour le mari et les hommes pour la femme.
C'était' en mettant ses gants que M. Hummel me donnait ces renseignements, fort peu encourageants pour mon amour.
— Sortez-vous avec moi î dit-il.
J'hésitai un moment^ mais pensant que j'en apprendrais plus avec la femme qu avec le mari, je répondis que j'étais venu faire un peu de musique et que je resterais s'il ne le trouvait pas mauvais.
— Restez, mon cher Robert, j'espère vous retrouver dans une heure.
— Que faut-il prendre 7 demanda madame Charles en se mettant au piano.
M'était-il possible de penser à autre chose, en ce moment, qu'à la Favorite, et dans la Favorite^ m'étailil possible de chanter autre chose que la romance de Fernand : Un ange, une femme inconnue?
MADAME OBERNIN Ai
Oii a fait un conte pour dire comment Tesprit vient aux filles, je sais maintenant comment le sentiment vient aux garçons : bien souvent j'avais chanté cette romance, mais jamais comme je la chantai alors : Yariffc c'était madame Obemin; qu'elle était belle! je la voyais, elle était là, devant moi, vivante pour mes yeux et pour mon cœur.
Le morceau fini, madame Charles se retourna vers moi et me regarda longuement.
— Quels progrès vous avez faits I s'écria-t-elle ; en arrivant à Strasbourg, vous chantiez comme une mécanique; aujourdliui vous avez dans la voix une expression douce et passionnée tout à fait remarquable. Je regrette que M. Hummel ne soit pas là pour vous applaudir.
— Je n'aurais pas chanté comme cela devant lui. Je voulais dire tout simplement que M. Hummel eût
été un public, et que devant lui je ne me serais pas livré comme devant sa femme qui, en m'accompagnant, faisait partie de moi-même.
— Pourquoi donc ! fit-elle d'une voix caressante ; c'est là précisément le charme de la musique qu'elle nous permet de tout dire à ceux avec lesquels nous sommes en communion de sentiments ou d'idées.
Je restai un moment sans répondre, me demandant ce que je devais comprendre ; mais il ne me convenait pas d'avoir l'esprit trop ouvert; d'ailleurs j'étais trop étroitement obsédé par ma passion pour pouvoir parler d'autre chose.
— A propos, dis-je tout à coup, et assurément sans aucuû à-propos, est-ce que madame Obernin va dans le monde ?
— Pourquoi donc, mon cher Robert, me parlezvous avec cette insistance de madame Obernin ? Elle vous occupe donc bien ! Seriez-vous amoureux d'elle, par hasard ?
Le rouge me monta au front, par bonheur j'étais dans l'ombre et je ne me tr^is point.
— Amoureux, moi ! J'ai vu madame Obernin cinq minutes sur le Broglie, est-il vraisemblable que je me, sois enflammé si vite.
— Mon enfant, je ne- vous blâmerais pas d'être amoureux; seulement, je serais peinée de vous voir donner votre cœur à madame Obernin. Vous auriez un sentiment pour une femme du monde, j'entends un sentiment honnête, qui occuperait vos vingt ans sans vous entraîner dans des folies, que, jusqu'à un certain point, ce serait excusable; mais il ne faudrait pas que cette femme fût madame Obernin.
— Pourquoi donc ?
— Pour bien des raisons : d'abord parce qu'elle est trop jeune et qu'elle ne saurait ni vous retenir ni s'observer ; et puis parce que je la crois fortement égoïste ; enfin parce que, si jolie qu'elle soit, et elle est trèsjolie, j'en conviens, très-séduisante extérieurement, elle n'est pas assez maline.
— Comment, maline ?
— Mon cher Robert, si vous aimiez, comme je le
supposais tout à Theure, une femme de notre monde, il faudrait que cette femme eût de rexpérience et du sang-froid pour elle et pour vous qui n'êtes qu'un enfant; et il faudrait aussi qu'elle eût assez de ressources dans l'esprit pour conduire vos amours sfins se compromettre elle-même et sans compromettre votre avenir. Voilà pourquoi je dis que madame Obemin n'est paSs assez maline, car ce serait là une tâche que je suppose difficile.
Elle avait abandonné le piano et elle s'était assise dans une large chauffeuse très-basse de siège; en parlant, elle avait posé le pied sur le tabouret et la robe avait glissé.
Elle eût parlé ainsi huit jours plus tôt dans celte pose pleine d'abandon, avec les petites fossettes qui se creusaient dans ses joues, avec ses yeux langoureux et ses lèvres humides, que j'aurais sans doute oublié les comptes de retour, le change de place, et le petit bureau aux rideaux verts; mais à cette heure, après avoir vu madame Obernin !
— Puisque M. Huramel ne rentre pas, dis-je, je vous demande la permission de me retirer.
— Vous reviendrez demain, n'est-ce pas? Je vais étudier ce soir dans le quatrième acte la partie de Léonor, nous la chanterons ensemble : € Oh ! mon Femand » puisque la présence de M. Hummel vous gêne, je m'arrangerai pour qu'il sorte.
Depuis les premiers jours de juin jusqu'à la fin de juillet, j'ai, très-souvent rencontré madame Obernin.
Mon assiduité à la suivre a fini par la frapper, et un jour j'ai vu ses yeux se poser sur moi. A-t-elle été touchée, a-t-elle été blessée ? c'est ce que je ne sais pas. Tout ce que je puis dire, c'est qu'elle n'a en rien modifié ses habitudes de promenade, et le lendemain je la retrouvai avec son enfant et la nourrice là où je l'avais vue la veille; seulement cette fois elle retourna la tète de mon côté, puis, sans rien laisser paraître au dehors de ce qui se passait en elle, si toutefois il s'y passait quelque chose, elle continua son chemin.
•J'ai fini par voir le mari. Ce n'est pas le rival que j'aurais choisi. II est bien ce que M. Hummel m'avait dit, un beau garçon, grand, robuste, au teint colore,
MADAME OBEUNIN 45
avec des cheveux bruns, l'air joyeux et bienveillant.
En plus des promenades le Contades , la Robertsau, je l'ai vue aussi très-souvent au théâtre, mais là avec moins de facilité, car il aurait fallu que je me servisse de mon lorgnon, ce à quoi je n'ai jamais pu me résoudre : Je l'aime et la respecte trop pour la blesser ou la compromettre. Si jusqu'à un certain point j'espère la toucher, c'est par une adoration muette : il me semble que, si vertueuse que soit une femme, elle doit se sentir flattée plutôt qu'outragée par une passion comme la mienne. D'ailleurs, je ne tiens pas à ce qu'elle me remarque : être près d'elle, la voir, respirer le même air qu'elle, suffit pleinement à me rendre heureux.
Jusqu'à la fin de juillet, j'ai ainsi vécu littéralement attaché à ses pas, ne faisant rien, ne pouvant pas rester en place, n'entretenant plus de relations avec persomie, sortant à chaque instant de chez moi pour la rencontrer, habitant les voies publiques, heureux quand, après avoir^ marché quelquefois durant des heures entières, je l'entrevoyais pendant quelques secondes, le temps de la croiser dans la rqe.
Puis, vers les derniers jours de juillet, le 26 (mes souvenirs me permettent facilement de préciser), j'ai cessé absolument de la rencontrer : et après quelques jours de recherches vaines et d'inquiétude, j'ai appris qu'elle était partie pour la campagne, aux environs de Soultz-les-Bdins, dans une propriété de son père.
Moi-même en août je me suis mis en route pour NeufchAteau, où j'ai passé tristement mes vacances;
présent de corps chez mes parents, j'étais d'esprit et de cœur à Strasbourg sur le Gonlades et la Robertsau.
J'avais bâte de revenir ici, mais je n'y trouvai pas madame Obernin qui, je l'appris, devait rester à Soultz et dans les propriétés de son mari jusqu'à la fin de l'automne.
J'attendais qu'elle rentrât à Strasbourg quand éclata le coup d'État. Comme tous les honnêtes gens, j'en fus indigné. A Paris, je crois que j'aurais eu le courage de me ranger du côté des défenseurs du droit et dé l'honneur; mais que faire ici, alors que tout Iç monde, effrayé par ce qu'on apprenait des hauts fait3 de l'armée à Paris et dans les provinces, ne songeait qu'à sauver sa peau?
Le résultat immédiat du coup d'État fut de causer une perturbation générale, et les soirées sur lesquelles je comptais pour voir madame Obernin tout à mon aise, furent naturellement ajournées. Par là, je me trouvai atteint dans mes espérances; il n'était pas besoin de cela pour me le faire maudire. ^
Après avoir cru toucher au but (car pour mon aipour peu exigeant c'était un but que la voir), je m'en trouvai de nouveau éloigné sans savoir quand et comment je pourrais m'en rapprocher, car madame Obçrnin, qui avait dû revenir à Strasbourg dans les premiers jours de décembre, restait à la canipagne, et ceux de ses amis que je pouvais interroger ignoraient quand son retour aurait lieu et même s'il aurait lieu.
Sur ces entrefaites, un des jeunes gens avec lequel je suis le plus lié m'invita h un réveillon chez lui : il devait s'y trouver une douzaine de nos camarades et quelques femmes. Cette partie me souriait peu;cependant, après avoir longtemps hésité, j'y allai.
Quand j'arrivai, la compagnie était au complet; je connaissais tous les hommes, c'est-à-dire que j'avais eu des relations plus ou moins suivies avec chacun d'eux; mais des femmes, qui étaient au nombre de quatre, je n'en connaissais qu'une seule, pour l'avoir souvent vue au théâtre, où elle joue les premières amoureuses.
Comme je suis très-gauche avec les lorettes et les filles, ne sachant comment lestraiter,et toujours beaucoup trop retenu, beaucoup trop respectueux avec elles, pe fut à celle-là qu'après quelques instants d'hésitation je m'attachai ; elle piiraissait libre de tout engagement, le théâtre me fournirait un fond de conversation : d'ailleurs je n'avais jamais connu de comédienne, et je n'étais pas fâché de savoir comment c'était fait.
Me voilà donc en conversation avec elle ; bientôt je devins assidu, empressé, ce qui ne parut pas lui déplaire : toute la nuit se passa à boire, à rire, à chanter, à danser ; pris d'une gaieté nerveuse, j'étais le plus bruyant, et toujours j'entraînais Florine, c'est le nom de notre amoureuse.
Vers le matin nous étions tous un peu gris, quelques-uns d'entre nous l'étaient même tout à fait. L'air
48 MADAME OBERMN
de Tappartement était lourd, chargé de fumée de tabac, de mauvaises odeurs de viande et de punch , j'ouvris la fenêtre pour respirer ; du côté du Rhin, pardessus les toils des maisons, de larges bandes rouges rayaient le ciel, martelé de petits nuages roses.
— Si nous nous en allions à la campagne, dit Florine, qui était venue s'appuyer sur mon épaule.
Sans remarquer la façon intime dont ces mots m'avaient été dits à Toreille, je me retournai :
— Je fais une proposition : nous ne pouvons pas nous séparer ainsi, que ceux qui sont d'avis d'aller à la campagne lèvent la main.
— A la campagne , oui.
— A la campagne ! jamais.
Nous nous trouvâmes huit pour accepter la proposition de Florine, les quatre femmes et quatre jeunes gens.
Nous nous entassons donc dans ua break, et en route pour Kehl. On avait longtemps discuté le but de notre excursion; les uns avaient proposé Sainte- Odile, les autres Girbaden; mais Florine jouait le soir, nous ne pouvions pas trop nous é'oigner de Strasbourg.
Notre break était découvert, et sans qu'il fît trèsgrand froid, il soufflait un petit vent du nord qui, après notre nuit de réveillon, nous faisait grelotter; seul je n'avait pas de gros vêtements; mais Florine me plaça à côté d'elle et voulut à toute force partager avec moi son grand manteau doublé de fourrures. Un
MADAME OBEUNIN 49
de nos camarades avait pris une trompette de postillon, et il soufflait dedans tant qu'il pouvait : les bons bourgeois, éveillés par le tapage, se mettaient sur leur porte pour nous voir passer.
Nous allions arriver au monument du général Desaix, quand je sentis un pied se poser sur le mien; je reculai, le pied me suivit. J'étais toujours enveloppé dans le manteau de Florine, et nous étions serrés l'un contre l'autre. Je relevai les yeux sur elle ; en même temps elle tourna la lète de mon côté, et son regard plongea dans mes yeux tandis que son pied s'appuyait doucement sur le mien.
Un long frisson m'agita, je cherchai sa main et la pressai fortement : la route s'acheva sans que nous changions de position, les mains dans les mains, sa poitrine battant comme la mienne.
A Kehl, il fallut descendre de voiture et recommencer à boire.
Lorsque Florine ne fut plus dans mes bras, je retrouvai un peu de ma raison.
Sans être belle, Florine est très-agréable : de beaux yeux, une physionomie pariante, une bouche délicieuse faite pour le baiser. Son seul défaut, c'est d'être toujours en scène, je veux dire qu'elle est un peu maniérée, mais celaT tient sans doute à sa qualité de comédienne. Au théâtre, oh elle a beaucoup de succès, je l'avais remarquée pour sa grâce et son talent, mais jamais je ne m'étais senti attiré vers elle. Lorsque je ne fus plus sous Tinfluence qui m'avait entraîné dans
50 MADAME OBERNIA
le break, je me retrouvai à son égard exactement dans les mêmes sentiments d'indifférence.
Après notre déjeuner, on décida de se promener dans la campagne. Il faisait le plus beau Noël que j'aie jamais vu, du soleil, un ciel bleu et un vent sec. Toute la population était dans les rues, endimanchée dans ses habits de fête, les hommes en culotte courte avec des jarretières roses, le gilet rouge brodé, la redingote noire et le bonnet à poil de martre terminé par une houppe brillante; les femmes avec le bonnet brodé d'or surmonté d'un grand papillon de rubans noirs, la veste d'hiver bordée de rubans gaufrés et la jupe fendue par devant. Dans les maisons, à toutes les fenêtres, on apercevait des branches de sapin auxquelles pendaient des rubans et des jouets d'enfant.
— Laissons-les aller devant, dit Florine en prenant mon bras.
Nous restâmes donc seuls en arrière, et tandis qu'ils se dirigeaient vers la plaine, nous prîmes une route qui devait aboutir au Rhin.
Florine a beaucoup d'esprit naturel, et elle cause très-agréablement de toutes choses, en véritable Parisienne qu'elle est. Pas plus que moi, elle ne semblait se souvenir de ce qui s'était passé dans le break, et nous cheminions en bavardant joyeusement.
Arrivés sur le bord du Rhin, nous trouvâmes un endroit qui était abrité du vent par un petit bois de peupliers et de saules ; un tronc d'arbre était couché dans le chemin; elle s'assit dessus et voulut me faire asseoir
MADAME OBERMN 51
près d'elle. Comme je parlais du vent du nord, elle m'enveloppa gentipent dans son manteau de fourrures. Nous étions seuls, serras l'un contre Tautrç, et devant nous le fleuve roulait ses eaux jaunâtres; eo soufflant contre le courant, le vent soulevait de petites vagues qui, de chaque côté, frangeaient la rive d'gne blanche écume ; sur le ciel pâle, des arbres dress^ieot leurs rameaux dénudés, et tout au loin, à Thorizon, Ips pics neigeux des Vosges rayonnaient dans pne vapeur confuse. Ce paysage avait véritablement un caractère de grandeur et de tristesse qui pesait sur le cœur.
— C'est presque la mer, dit Florine ; mais j'aim^^js mieux être au bord de la mer... avec vous.
— Parce que ?
— Parce que la mer nous parle de contii^uité et (J'infini, tandis que cette rivière, avec ses leaux qjii passent rapidement, semble vouloir nous entraîper dans son tourbillon.
Je ne sais pourquoi, mais instantanément je me reportai en pensée à la promenade qite j'avais faite l'année précédente avec Salomé ; il y avait loin de ces idées à celles de la petite lingère qui, en face des Vosges, ne pensait qu*à manger des 3aucisses. Jç regardai Florine ; une fois encore je sentis ses d^ux yeux me pénétrer jusqu'au cœur.
Nous restâmes ainsi, les yeux dans les yeux, quelques secondes, unp demi-minute peut-être, et la tète commençait à me tourner, quand derrière npus j'en-
tendis un grand bruit de voix et de rires. C'étaient nos camarades qui nous avaient découverts.
Ils ne nous quittèrent plus, et nous rentrâmes tous ensemble à Strasbourg. Avant de nous séparer, Florine me fit promettre d'aller la voir le soir au théâtre ; elle donnerait mon nom au concierge, et je pourrais monter dans sa loge.
Cependant, malgré cette promesse, je n'allai poin^ au théâtre, et le lendemain je n'allai pas davantage chez elle ; je ne voulais pas me lancer dans une aventure dont la fin n*était que trop facile à prévoir; mais le soir, je ne pus pas résister au désir d'entrer dans la salle.
J'étais à peine installé à ma pkce quand un jeune homme, nommé Paul Haxo, que j'avais rencontré dans quelques maisons et qui m'avait toujours témoigné beaucoup de sympathie, \înt s'asseoir auprès de moi.
— Je vais vous faire une question ridicule, mais je vous demande comme un réel service d'y répondre franchement... Êtes-vous l'amant de Florine ?
— Permettez, mon cher.
— Je sais combien ma demande est sotte, mais je vous supplie d'y répondre.
— Non, je ne suis pas son amant.
— L'aimez-vous ?
— Non.
11 me serra les mains avec effusion, et je vis deux grosses larmes dans ses yeux.
MADAME OBRRNIN 53
— He bien ! moi, je l'aime ; depuis deux mois, j'assiste à toutes les représentations et ne la quitte pas des yeux; ma place est là-bas, contre l'orchestre des musiciens, pour être plus près d'elle. Malheureusement, je ne sais pas encore si elle m'a remaniqué, car jamais elle ne se tourne de mon côté.
— Lui avez-vous dit que vous l'aimez ?
— Je lui ai écrit plus de dix lettres, et, tous les soirs, l'habilleuse lui remet un bouquet de ma part.
— Lui avez-vous parlé ?
— Lui parler !
Je vis à son émotion combien il ressemblait au jeune homme timide qui arrivait l'année dernière à Strasbourg sous le nom de Robert d'Autrey; lequel jeune homme se trouvait presque mal à la pensée d'aborder une femme. Cela me fit rire.
— Vous vous moquez de moi, dit-il tristement, cela me fait peur doublement : j'avais un service à vous demander.
— Quel service ? parlez, mon cher, je suis tout à vous.
— Je sais que vous avez soupe avec Florine et que vous avez passé la journée d'hier ensemble, vous êtes donc bien avec elle ?
— Mais oui.
— Hé bien ! parlez-lui de moi; dites-lui que je suis fou d'elle, que j'en perds la tète, que je l'adore.
— Jolie ambassade.
— Si vous saviez comme je suis malheureux, vous
54 MADAME OBERiNlN
ne me repousseriez pas ; d'ailleurs, si vous avez de ramitié pour Florine, j'ose dire que ce ne serait pas un mauvais service à lui rendre, elle aura en moi un esclave qui l'aimera bien et lui fera une vie heureuse, je vous le jure.
Ce r^e de confident me parut amusant à jouer, j'acceptai.
— Quand la verrez-vous ?
— Tout de suite, je vais monter à sa loge; demain, en sortant du cours, je vous ferai savoir ce qu'elle m'aura répondu.
A la politesse avec laquelle me répondit le concierge du théâtre, je vis que j'avais été bien recommandé.
Je trouvai Florine dans sa loge en train de se passer une patte de ïièvre sur la figure.
— Ah ! enfin, s'écria-t-elle, vous voilà, avez-vous été malade ? je voulais aller chez vous.
Elle me dit cela avec tant d'intérêt et des yeux si touchants, que j'en fus tout ému.
— J'ai été souffrant, dis-je pour cacher mon embarras, mais ce n'est rien, je voudrais vous parler... sérieusement.
— Sérieusement?... — elle me regarda longuement, — ici ce n'est pas possible. Voulez-vous venir ce soir chez moi après le théâtre ?
En même temps une voix cria dans l'escalier :
— On va commencer le deuxième acte.
— Il faut que je vous quitte, dit Florine; à ce soir;
puis, se penchant à mon oreille : attendez-moi devant ma porte, nous entrerons ensemble ; si cela vous est égal, déguisez-vous pour qu'on ne vous reconnaisse pas, j'ai des propriétaires très-bégueules.
Rentré chez moi, je me déguisai comme Fiorine me l'avait demandé : je pris un bonnet de martre que j'enfonçai jusque sur mes yeux, je m'enveloppai dans un caban, et, à mes pieds, par-dessus mes bottines, je mis de gros chaussons fourrés.
A onze heures et demie, j'étais devant sa porte ; à minuit moins un quart, je la voyais arriver : mon déguisement me servit, car dans un homm&qui la suivait de loin, je reconnus Paul Haxo.
Elle ouvrit vivement sa porte et, me prenant par la main, elle me fit entrer.
— Pas de bruit, dit-elle à voix étouffée.
Mais la recommandation était superflue, je marchais comme une ombre impalpable.
— Des chaussons, dit-elle, c'est parfait.
Et, me tenant toujours par la main, elle me guida dans Tescalier, qu'une mauvaise veilleuse éclairait fort mal.
Sa chambre est au premier étage; lorsque nous fûmes entrés, elle commença par raviver un brasier de charbon de terre qui se consumait à l'étouffée, et elle alluma une bougie. Je vis alors que sur la table était servi un souper : une assiette de viande froide et ..une terrine de pâté.
— Avant tout, dit-elle gaiement, nous allons com- ' mencer par souper, après nous causerons.
— Je n'ai pas faim.
— Pour me tenir compagnie.
Tandis qu'elle mettait mon couvert, trottinant joyeusement par la chambre, je me débarrassai de mon accoutrement ridicule.
— Pourquoi diable m'avez-vous imposé cette mascarade?
— Pour qu'on ne vous reconnaisse pas et aussi pour qu'on ne vous entende pas sortir : demain on dirait que j'ai renvoyé un monsieur à deux ou trois heures du matin, ce n'est pas la peine.
Ce fut seulement plus tard que je me rappelai que les chaussons étaient de mon invention ; donc cette réponse n'était pas sincère.
Nous nous mîmes à souper.
— On est mieux ici que dans le break, n'est-ce pas ? dit-elle.
— Mais non.
Ce mot m'échappa involontairement.
— Vous le regrettez donc, le break ? dit-elle d'une voix légèrement tremblante.
' Il ne fallait pas se laisser aller à ces souvenirs ou tout était perdu.
— Ma chère Florine, dis-je gravement en reculant ma chaise et en fixant mes yeux sur le foyer, car je n'osais la regarder, je vous ai dit que j'avais à vous parler, je me suis engagé, il faut que je m'exécute.
— Vous me faites peur.
— Ce que j'ai à vous apprendre n'est pas bien effrayant. Voici de quoi il s'agit.
Alors, en hésitant, en cherchant mes paroles et toujours les yeux baissés, je tâchai de m'acquitter de ma mission ; mais je m'entortillai si bien dans mes phrases, qu'elle resta longtemps sans comprendre.
— Le jeune homme dont il est question, dis-je en terminant, est celui qui, tous les soirs, vous fait remettre un bouquet.
A ce mot, elle se leva d'un bond, courut à une éta* gère, prit dans un vase un bouquet de camélias rouges, ouvrit brusquement la fenêtre et le jeta dans la rue.
Puis, revenant vers moi :
— Vous î dit-elle, vous ! Ah ! Robert !
Et elle se cacha le visage entre ses mains.
J'étais très-embarrassé, ému aussi.
Tout à coup elle releva la tète et, me regardant en face :
— Voulez-vous donc m'insulter, dit-elle, vous, M. d'Autrey?
Mes regards, mon attitude, parlèrent pour moi.
— Non, n'est-ce pas ? Mais alors comment avezvous pu me parler comme vous l'avez fait tout à l'heure ? Après ce qui s'est passé hier entre nous, vous me parlez d'amour au nom d'un autre !
Elle dit cela d'une voix profonde , douloureuse , brisée, et des larmes, de vraies larmes, grosses et rondes, roulèrent sur ses joues. '
Je n'avais pas pensé que notre entretien tournerait ainsi, je me trouvai mal à mon aise : si je n'avais pas d'amour pour Florine, j'avais au moins de la sympathie, une sympathie vive et tendre; je ne pus pas résister à ses larmes ; sans trop savoir ce que je faisais, je lui pris la main et l'attirai vers moi. Elle ne résista pas.
Nous restâmes ainsi quelques instants, elle pleurant toujours, moi ne sachant qqe dire : j'étais dans une situation ridicule et ne savais comment en sortir : d'un côté, je voulais être fidèle à la promesse que j'avais faite à Paul Haxo, d'un autre, je ne voulais pas peiner Florine, en même temps je me sentais de plus en plus troublé : mes yeux malgré moi se relevaient sur Florine, et ma main serrait la sienne dans une étreinte qui me brûlait.
Je fis un effort pour me remettre et lui dis que, si je m'étais chargé de la commission de Paul Haxo, c'est parce que je n'étais qu'un pauvre étudiant sans fortune
tiO MADAME OBËRNIN
dans ravenir, sans le sou dans le présent, tandis que lui il était riche.
— Si vous n'étiez pas un enfant, interrompit-elle, si vous compreniez ce que vous dites, je me fâcherais ; mais vous, vous êtes un enfant, — elle me regarda longuement, — un méchant enfant. De l'argent ti moi ! Est-ce que je vous ai parlé d'argent hier? Est-ce qu'on vous a dit dans la ville que j^étais une femme d'strgent ? Est-ce que je n'en gagne pas de l'argent en travaillant? j'ai mes appointements, je n'ai besoin de rien. Non, Robert, non, ce n'était pas de l'argent que je voulais de vous. *
En parlant, elle s'était encore rapprochée, et sa main était toujours dans la mienne ; à ce dernier mot, elle appuya sa tôle sur mon épaule ; je sentis ses cheveux effleurer mon oreille, et son souffle me brûla le cou. Je ne fus plus maitre de moi ; je la pris dans mes bras.
Vraiment ! c'est un rôle difficile que celui de confident ; par malheur je n'ai appris cela que trop tard. Si madame Putiphar était jeune et belle, il est certain que Joseph est le personnage le plus étonnant. de la Bible, où l'on trouve cependant une riche collection d'originaux. J'étais certes dans de meilleures conditions que ce fils de Jacob : le cœur pris par un puissant amour, la conscience protégée contre toute faiblesse par un devoir à remplir, et cependant, là où il a résisté, j'ai succombé.
La femme est véritablement un être bien étrange.
MADAME OBËKNIN 61
Pourquoi donc va-t-elle toujours à rhomme qui ne pense pas à elle ? J'aurais fait la cour à madame Charles, il est à peu près certain qu'elle m'eût mis à la porte ; je reste avec elle parfaitement insensible et froid, elle me fait comprendre que je n'ai qu'un mot à dire. Au lieu de m'empresser autour de Florine, comme tous mes camarades, je me mets dans un coin, elle vient à moi, par cela seul que je suis dans un coin tandis que les autres n'y sont pas; je lui parie d'amour au nom d'un charmant garçon qui souffre pour elle, c'est moi qu'elle aime, moi qui ne l'aîme pas.
Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle était sincère dans cet amour.
Tant que j'avais été de sang-froid, j'avais pu me conformer à la recommandation de Florine de Qe pas faire de bruit, mais le sang-froid et la recommandation furent bientôt oubliés.
Tout à coup on frappa à la cloison de la pièce voisine et une grosse voix se mit à crier :
— Est-ce que vous allez recomm^cer- votre train de la semaine dernière.
A ce mot je regardai Florine, elle baissa les yeux ; mais tout à coup, me jetant les bras autour du cou :
— Crois-tu que je t'aime, le crois-tu?
Il était difficile de répondre non.
— Hé bien, continua-t-elle, que t'importe le reste ? Si tu avais dû sortir d'ici comme tu es entré, j'aurais voulu qu'on ignorât que tu étais venu ; mais maintenant que m'importe. Tu sortiras de chez moi à midi,
Ce mot m'échappa involontairement.
— Vous le regrettez donc, le break î dit-elle d'une voix légèrement tremblante.
' Il ne fallait pas se laisser aller à ces souvenirs ou tout était perdu.
— Ma chère Florine, dis-je gravement en reculant ma chaise et en fixant mes yeux sur le foyer, car je n'osais la regarder, je vous ai dit que j'avais à vous parler, je me suis engagé, il faut que je m'exécute.
— Vous me faites peur.
— Ce que j'ai à vous apprendre n'est pas bien effrayant. Voici de quoi il s'agit.
. Alors, en hésitant, en cherchant mes paroles et toujours les yeux baissés, je tâchai de m'acquitter de ma mission ; mais je m'entortillai si bien dans mes phrases, qu'elle resta longtemps sans comprendre.
— Le jeune homme dont il est question, dis-je en terminant, est celui qui, tous les soirs, vous fait remettre un bouquet.
A ce mot, elle se leva d'un bond^ courut à une étagère, prit dans un vase un bouquet de camélias rouges, ouvrit brusquement la fenêtre et le jeta dans la rue.
Puis, revenant vers moi :
— Vous ! dit-elle, vous ! Ah ! Robert !
Et elle se cacha le visage entre ses mains.
J'étais très-embarrassé, ému aussi.
Tout à coup elle releva la léte et, me regardant en face :
MADAME OBERNlxN 59
— Voulez-vous donc m'insulter, dit-elle, vous, M. d'Autrey ?
Mes regards, mon attitude, parlèrent pour moi.
— Non, n'est-ce pas ? Mais alors comment avezvous pu me parler comme vous Tavez fait tout à rheure ? Après ce qui s'est passé hier entre nous, vous me parlez d'amour au nom d'un autre!
Elle dit cela d'une voix profonde , douloureuse , brisée, et des larmes, de vraies larmes, grosses et rondes, roulèrent sur ses joues. '
Je n'avais pas pensé que notre entretien tournerait ainsi, je me trouvai mal à mon aise : si je n'avais pas d*amour pour Florine, j'avais au moins de la sympathie, une sympathie vive et tendre; je ne pus pas résister à ses larmes ; sans trop savoir ce que je faisais, je lui pris la main et l'attirai vers moi. Elle ne résista pas.
Nous restâmes ainsi quelques instants, elle pleurant toujours, moi ne sachant que dire : j'étais dans une situation ridicule et ne savais comment en sortir : d'un côté, je voulais être fidèle à la promesse que j'avais faite à Paul Haxo, d'un autre, je ne voulais pas peiner Florine, en même temps je me sentais de plus en plus troublé : mes yeux malgré moi se relevaient sur Florine, et ma main serrait la sienne dans une étreinte qui me brûlait.
Je fis un effort pour me remettre et lui dis que, si je m'étais chargé de la commission de Paul Haxo, c'est parce que je n'étais qu'un pauvre étudiant sans fortune
58 AIADAMë OBERNIN
Ce mot m'échappa involontairement.
— Vous le regrettez donc, le break ? dit-elle d'une voix légèrement tremblante.
' Il ne fallait pas se laisser aller à ces souvenirs ou tout était perdu.
— Ma chère Florine, dis-je gravement en reculant ma chaise et en fixant mes yeux sur le foyer, car je n'osais la regarder, je vous ai dit que j'avais à vous parler, je me suis engagé, il faut que je m'exécute.
— Vous me faites peur.
— Ce que j'ai à vous apprendre n'est pas bien effrayant. Voici de quoi il s'agit.
' Alors, en hésitant, en cherchant mes paroles et toujours les yeux baissés, je tâchai de m'acquitter de ma mission ; mais je m'entortillai si bien dans mes phrases, qu'elle resta longtemps sans comprendre.
— Le jeune homme dont il est question, dis-je en terminant, est celui qui, tous les soirs, vous fait remettre un bouquet.
A ce mot, elle se leva d'un bond, courut à une éta* gère, prit dans un vase un bouquet de camélias rouges, ouvrit brusquement la fenêtre et le jeta dans la rue.
Puis, revenant vers moi :
— Vous ! dit-elle, vous ! Ah ! Robert !
Et elle se cacha le visage entre ses mains.
J'étais très-embarrassé, ému aussi.
Tout à coup elle releva la tète et, me regardant en face :
— Voulez-vous donc m'insulter, dit-elle, vous, M. d'Autrey ?
Mes regards, mon attitude, parlèrent pour moi.
— Non, n'est-ce pas î Mais alors comment avezvous pu me parler comme vous l'avez fait tout à rheure ? Après ce qui s'est passé hier entre nous, vous me parlez d'amour au nom d'un autre !
Elle dit cela d'une voix profonde , douloureuse , brisée, et des larmes, de vraies larmes, grosses et rondes, roulèrent sur ses joues. '
Je n'avais pas pensé que notre entretien tournerait ainsi, je me trouvai mal à mon aise : si je n'avais pas d'amour pour Florine, j'avais au moins de la sympathie, une sympathie vive et tendre; je ne pus pas résister à ses larmes ; sans trop savoir ce que je faisais, je lui pris la main et l'attirai vers moi. Elle ne résista pas.
Nous restâmes ainsi quelques instants, elle pleurant toujours, moi ne sachant qqe dire : j'étais dans une situation ridicule et ne savais comment en sortir : d'un côté, je voulais être fidèle à la promesse que j'avais faite à Paul Haxo, d'un autre, je ne voulais pas peiner Florine, en même temps je me sentais de plus en plus troublé : mes yeux malgré moi se relevaient sur Florine, et ma main serrait la sienne dans une étreinte qui me brûlait.
Je fis un effort pour me remettre et lui dis que, si je m'étais chargé de la commission de Paul Haxo, c'est parce que je n'étais qu'un pauvre étudiant sans forlune
66 MADAME OBERMN
comptions sur un succès. Tout à coup mes regards, en errant dans la salle, aperçoivent au premier rang d'une loge madame Obernin et son mari, et instantanément Florine n'existe plus.
Comme un flot tumultueux, mes souvenirs jaillissent de mon cœur et ils emportent le mois de bonheur que la pauvre fille m'a donné; je ne vois plus que madame Obernin, je ne sens plus en moi qu'une seule impression, celle que madame Obernin m'a causée en paraissant sur le Broglie.
Ce fut en vain que pendant toute la représentation
Florine se tourna de mon côté. La tête perdue, elle
manqua de mémoire cinq ou six fois et fut exécrable.
. J'éprouvai presque de la salisfaclion à l'entendre
chuter.
A minuit elle arriva chez moi furieuse. Sans savoir sur qui précisément mes regards étaient portés, elle avait vu cependant que c'était sur une femme de la galerie ou des premières loges. Elle voulut une explication, que je refusai d'autant plus durement que tous les torts étaient de mon côté.
Elle n'avait encore ôté que son manteau, elle le remit et partit.
Sans doute elle avait cru que je l'arrêterais, mais j'étais trop soulagé de ce départ pour courir après elle.
Le lendemain, elle m'envoya un mot pour me prier de l'aller voir. Mécontent contre elle, mécontent contre moi, embarrassé aussi, j'y allai à contre-cœur.
MADAME OBKRNIN 67
La nuit n avait point calmé sa jalousie : elle reprit l'entretien à l'endroit même où elle l'avait laissé la veille, mais avec plus d'aigreur et d'emportement.
Je n'avais rien à répondre, je ne voulais pas me laisser aller à la colère, je sortis.
Pendant quatre jours; je restai sans la voir.
Enfin le quatrième jour je reçus un mot d'elle ne contenant que trois lignes : « Il faut que cela finisse ; si mardi vous n'êtes pas chez moi à minuit, décidé à une explication franche et précise, ne vous en preneat qu'à vous de ce qui arrivera. »
Le mardi, précisément, il y avait bal à la préfecture. Celait la première grande fête que donnait le nouveau préfet; sans doute madame Obernin s'y trouverait. J'avais une invitation. Que m'importaient les menaces de mademoiselle Florine?
A dix heures j'arrivais à la préfecture, et à la porte du premier salon j'apercevais madame Obernin qui faisait son entrée appuyée au bras de son mari.
Depuis six mois je n'avais eu qu'une idée, qu'un désir, — me rencontrer avec madame Obemin dans une maison amie : pour mon réye cela renfermait tout un monde d'espérances.
Malheureusement, comme tous les rêves , celui-là avait fait trop bon marché de la réalité, et d'un bond il m'avait porté au but , sautant par-dessus les difficultés de la route : dans cette maisoa amie , je la verrais tout à mon aise, je lui parlerais, je lui dirais mon amour : quelle joie ! C'était parfait. Illusions des amoureux et illusions des pauvres diables, vous êtes bien les mêmes: quand je serai aimé, quand je serai riche. Mais comment vous ferez-vous aimer, comment deviendrez-vous riches ?
Avant de me faire aimer de madame Obemin, il
fallait commencer par me faire bien accueillir d'elle ; naturellement mes rêves n'avaient point pensé à cela, et je dus convenir que ce n'était pas chose si facile.
Je m'étais placé à une dizaine de pas derrière elle, de manière à la regarder sans qu'elle-même pût me voir; c'était une excellente position pour admirer ses épaules sur lesquelles ondoyaient deux grosses mèches de cheveux mêlées aux fleurs rouges de sa coiffure; mais j'aurais pu passer ainsi toute la nuit sans avancer en rien mes affaires : il fallait lui parler, il fallait qu'elle sût que j'étais là.
Je manœuvrai donc pour me trouver en face d'elle, ce qui fut tout un travail, car il fallut déranger une vingtaine de femmes, et si avec un salut et un sourire on apaise les jeunes, les vieilles ne sont pas si faciles; cependant j'arrivai où je voulais : je la voyais en plein visage, je voyais ses yeux, je voyais ses lèvres, je voyais sa poitrine se soulever dans son corsage échancré ; mais ce n'était pas tout : maintenant, comment l'aborder î Encore si j'avais connu ses voisines ; mais précisément celle de droite et celle de gauche étaient deux jeunes femmes auxquelles je n'avais jamais été présenté.
Je restai là assez longtemps cherchant et ne trouvant rien : le seul moyen qui se présentât était de l'inviter à danser, c'était simple et naturel. Mais si elle refusait Ceux-là seuls sont entreprenants et courageux qui n'ont rien à risquer. Je ne l'aurais pas
aimée , j'aurais bravement marché vers elle ; je Taimais, je tremblais et restais en place.
Tout en déiibérai[it ainsi avec moi-même sans pouvoir m'arrèter à rien, je ne la quittais pas des yeux. Cp n'est pas un vain mot que le magnétisme, car bien que je fusse éloigné d'elle d'au moins quatre ou cinq mètres, et pour ainsi dire caché derrière trois gros Strasbourgeois, ses paupières se soulevèrent comme si elles obéissaient à une force étrangère, et son regard, passant par-dessus les groupes qui l'entouraient, traversant l'espace vide qui nous séparait, glissant entre mes voisins, vint se perdre dans le mien. Assurément les oiseaux qui se jettent la nuit sur une lumière ne sont pas autrement attirés.
Durant quelques secondes, nous restâmes les yeux dans les yeux, puis tout à coup une vive rougeur empourpra ses joues, et brusquement elle détourna la tête.
Elle m'avait reconnu pour .celui qui, pendant Tété, s'était si obstinément attaché à ses pas, cela n'était pas difficile à comprendre ; mais quelle impression avait produite cette brusque reconnaissance? De Tennui? de la satisfaction ? Je n'en savais rien. La seule chose certaine, c*est que, pour elle, je n'étais pas un indifférent.
Je serais probablement resté toute la nuit dans mon enâbarras et mon indécision, sans le secours que m'apporta le docteur Frost. Pendant que je me répétais pour la csntième fois « que faut-il faire ?» je le
vis s'approcher de madame Obernin et causer avec elle et ses voisines.
Lorsqu'il les eut quittées pour continuer son voyage de politesse, je l'arrêtai au passage.
— Mon cher maître, tirez-moi donc d'embarras; quelles sont ces dames que vous venez de saluer?
— Comment! mon bon Robert, mais vous m'avez fait déjà cette question pour l'une d'elle^ il y a huit ou neuf mois , je m'en souviens très-bien.
. — Madame Obernin, mais les deux autres?
— Celle de droite est madame Human, sa faellesœur; celle de gauche une jeune femme de Schelestadt.
— Eh bien, présentez-moi donc, que je puisse leâ inviter, je les trouve charmantes.
— Toutes les trois ?
— Toutes les trois.
— Venez.
La présentation se fît, accompagnée de quelques plaisanteries du docteur, qui aimait fort les propos salés, et qui avait bien de la peine à les adoucir pour les jeunes femmes. Qui, de madame Obernin ou de moi, était le- plus mal à son aise pendant ce temps ? Je n'en sais rien; mon cœur ne battait plus, et madame Obernin était plus rouge que les camélias de sa parure.
L'orchestre jouait le prélude d'une valse; pour échapper à mon oppression, je présenta ma mahi à madame Human et je l'entraînai au milieu du salon-
Jamais je n'avais désiré aussi vivement paraître aimable et spirituel;, ce qui fut cause que je fus parfaitement nul et gauche. Cependant, lorsque je ramenai ma valseuse à sa place, j'eus l'intelligence de ne pas inviter immédiatement madame Obernin.
Enfin, j'osai faire ma demande; mais j'étais si ému, si tremblant, qu'elle dut répéter deux fois qu'elle acceptait pour que je comprisse.
Qui m'eût dit le matin que cette heure que j'avais si ardemment désirée serait une des plus douloureuses de ma vie m'eût bien étonné ; cela fut ainsi cependant.
A peine madame Obernin eut-elle frôlé mon bras que je perdis absolument la direction de ma volonté. J'avais mille choses à lui dire^ mon esprit ne put pas joindre deux idées, et tandis que je restais ainsi incapable d'exprimer ce que je sentais, je me jugeais avec une lucidité parfaite et j'avais honte de moi. En même temps, je souffrais horriblement de mon silence : je ne pouvais pas parler parce que les seuls mots qui me vinssent m'auraient rendu ridicule, et je ne voulais pas me taire parce que je comprenais que mon silence me rendrait plus .ridicule encore. Je fermai les yeux, et de désespoir je me jetai à la mer :
— Il y a à Strasbourg de bien belles promenades, dis-je avec un enthousiasme joué.
— Elles sont très-agréables pour les enfants.
La bataille était engagée, je n'avais qu'à riposter c et pour moi donc, » et aussitôt la situation se dessi-
MADAME OBERiMN 73
nait. J'eas.peur; j'avais trop à risquer pour m'aventurer; je calculai tout ce que ce mot pouvait entraîner, je ne le dis pas.
Je la reconduisis à son fauteuil presque heureux d'être libéré. Mes tourments n'étaient pas finis : toute la soirée les remords me harcelèrent : « J'ai manqué de sang-froid, j'ai manqué d'esprit, j'ai été lâche, il fallait dire ceci, il fallait faire cela... Et toutes les angoisses d'avoir perdu une occasion qui lie se représenterait peut-être pas de la saison.
Le lendemain, je la rencontrai dans la ville, mais je n'osai pas la suivre comme autrefois, et me contentai de lui faire le salut le plus éloquent possible : f Je vous adore et j'ai une envie folle de vous accompagner, mais comme en même temps je vous respecte, je me prive de ce bonheur. » Comprit-elle tout cela? C'est peu probable : il eût fallu que je fusse un mime merveilleux, et mes yeux comme mes gestes, s'ils dirent quelque chose, ne purent parler que de mon embarras.
Le soir on donnait au théâtre la première représentation des Noces de Jeannette. Après les fatigues de la veille, il n'était guère permis de croire qu'elle y assistât; cependant, comme c'était possible, j'y allai. Pendant le vaudeville dans lequel jouait Florine, je montai au foyer et j'aperçus devant la cheminée M. Ritter, le père de madame Obernin, en conversation avec un vieux négocient que j'avais souvent rencontré dans la maison de M. Hummel. En me voyant, celui-ci me fit
âgne d'approcher et me demanda un renseignement sur un commerçant de Neufch&teau.
— Ce n'est pas pour moi, dit-il, mais pour mon ami, M. Ritter.
Si j'avais été stupide avec la fille, je ne {us pas trop maladroit avec le père. Je n'avais pas les mêmes motifs d'embarras et de malaise. Quoique connaissant parfaitement le commerçant sur le compte duquel on m'interrogeait^ je me tins dans des indications assez vagues, mais en promettant d6>les compléter bientàt; précisément j'avais à écrire à mon père, et soit par lui, soit par mon beau-frère, je pouvais avoir les renseignements les plus sûrs. Aussitôt que j'aurais cette réponse, je m'empresserais de la communiquer à M. Ritter. Là-dessus défense de celui-d, insistance de ma part; bref, je fais la conquête du brave homme. Et au moment où je le quitte en serrant la main qu'il m'a tendue, je vois entrer sa chère fille au bras de sa mère.
La surprise fut si vive chez madame Obemin^ qu'elle ne put pas la dissimuler; elle resta les yeux fixés sur moi, se demandant évidemment comment je m'étais mis sur un tel pied d'intimité avec son père. Ah ! madame, je vous en réserve bien d'autres. Je serai l'ami de votre père, de votre mère, de votre mari, de votre enfant, de vos domestiques, de votre chien^ si vous en avez un, et finalement, je Fespère bien, le vôtre.
Quatre jours après , je me rendis chez JM. Ritter pour lui communiquer la lettre que j'avais reçue de
Neufchâteau : je trouvai madame Ritter travaillant dans le bureau de son mari, car ici cela parait être une habitude générale chez les femmes^ et du même coup je commençai la conquête du père et de la mère. Ce sont de braves gens qui, bien qu'ayant passé toute leur vie dans le commerce, ont de la dignité et un certain air de grandeur. Us prirent pour eux mes amabilités et mes avances, et nous nous quittâmes dans les meilleurs termes.
Et le mari 7 II est pourtant assez intéressant dans rafiFaire pour que je ne l'oublie pas. Cela est juste. Mais le mari n'est pas en ce moment à Strasbourg, il est resté dans la vallée de la Bruche à faire exécuter des travaux importants pour mettre ses propriétés à Fabri des inondations.
C'est une étonnante passion que Tamour.
Étonnante pour un homme de vingt ans, je veux dire. Puisqu'on nous donne en philosophie un professeur pour nous expliquer ce que c'est que rame, on devrait bien nous en donner un pour nous enseigner les lois de l'amour. L*àme ! combien parmi nous meurent sans savoir s'ils en avaient une, tandis que Tamour, qui n'apprend à ses dépens à le connaître ?
Je rencontre madame Obernin et, pendant six ou huit mois, je ne sais si malgré mon amour je pourrai m'approcher d'elle.
Tout à coup le hasard nous met en présence et, eo quelques jours, je vais assez vite pour en arriver à lui faire savoir que je l'aime; sans trop de présomption, je peux tout espérer.
Depuis ce moment jusqu'au jour où nous sommes, près d'une année s'est écoulée, et j'en suis toujours au même point.
Pour être exact, il faudrait dire que j'ai reculé, car en devenant l'ami de cette famille, j'ai naturellement perdu beaucoup de ma liberté d'action et je me suis mis dans une situation difficile.
M. Ritter, le père de madame Obernin, est le type du brave homme, honnête, droit et bienveillant. Heureusement, il a un travers : il ne veut pas être dupe. Pour cela, il outre sa finesse naturelle et prend partout et à propos de tout des airs de diplomate entendu, qui jurent étrangement avec sa bonne figure ouverte. C'est par ce côté faible que je suis entré dans son cœur, c'est en lui disant : « Vous, qui êtes si fin, vous qui ne vous laissez pas tromper. » Tout d'abord, sensible au seul avantage de me mettre bien avec lui, je n'ai commencé à avoir honte de ma flatterie qu'en reconnaissant une à une ses qualités de cœur et de caractère.
Née dans la petite bourgeoisie, pour ne pas dire dans la classe ouvrière, madame Ritter a été prise d'ambition mondaine et nobiliaire quand sa fortune a été ' faite. Elle a voulu avoir un salon, une cour. La particule qui est à mon nom et l'origine de ma famille ont fait plus pour moi auprès d'elle que des années de roueries. J'ai été poli, empressé comme si elle avait trente ans, je l'ai écoutée sans jamais l'interrompre, je lui ai témoigné la déférence que j'aurais eue pour
7« MADAME GBERNIN
une marquise ou une duchesse : elle m'a trouvé charmant.
Quant au mari, quant à M. Obernin, si nous nous sommes liés^ ç*a été involontairement. Chose curieuse ! à première vue nous nous sommes pris l'un pour l'autre d'une véritable sympathie. De lui à moi, cette sympathie s'explique, non pas que je prétende être irrésistible, mais tout simplement parce qu'il ignorait mes sentiments pour sa fenune. Mais que moi aimant la femme j'aille me prendre de tendresse pour le mari, c'est ce qui me parait difficile à comprendre. Et pour* tant cela est, j'ai pour lui à Fheure où j'écris ces lignes une amitié réelle. C'est ce qu'on appelle un beau garçon ; grand , bien bâti , tôte ouverte , démarche décidée, santé de fer dans un corps moulé pour la statuaire; avec cela une grande droiture, de la franchise et de la générosité. Assurément ce n'est pas un esprit remarquable, ni même cultivé, mais ce qui lui manque du côté de l'instruction, il le rachète par la simplicité et la bonté.
Ces facilités, dues à un concours de circonstances heureuses et aussi, je Tavoue, à une diplomatie peu honnête, m'ont mis en rapport presque chaque jour avec madame Obemin. Deux fois la semaine je vais faire le whist chez son père, où je la vois; le dimanche on se réunit chez elle, et les autres jours nous nous rencontrons au théâtre, dans les soirées, dans les concerts, tout cela bien entendu sans parler des promenades tle l'après-midi, promenades pendant lesquelles
je l'accompagne si elle est avec son mari, ou jeja suis de loin si elle est seule avec son enfant.
Il y a dix-huit mois, au commencement de mon amour, j'aurais supposé qu'une pareille intimité pouvait s'établir entre nous^ que j'aurais considéré ma cause comme gagnée ; cependant elle ne l'est pas, et souvent même je me demande si elle le sera jamais. L'imagination a des ailes, la réalité traine des semelles de plomb.
Quoi d'étonnant à cela, d'ailleurs ? ne serait-ce pas le contraire qui serait étrange et invraisemblable? J'entends étrange pour qui connaît madame Obemin.
Honorine est la femme vertueuse par excellence; vertueuse d'éducation, de goût, de tempérament, vertueuse dç regard, d'attitude ; si je n'avais peur d'ôtre ridicule, je dirais vertueuse de carnation ; et pourquoi ne pas le dire : une belle pêche sur l'arbre n'a-t-elle pas quelque chose de virginal et d'immaculé, cela pré* cisément qui charme dans Honorine ?
Comme madame Ritter a passé sa jeunesse à surveiller sa maison de commerce et à aider son mari à faire une grosse fortune, elle n'a pas pu s'occuper de sa fille, et celle-ci en quittant sa nourrice a été mise aux mains d'une gouvernante anglaise qui ne l'a quittée que le jour de son mariage. Or, cette gouver** nante, quinzième ou dix-huitième enfant d'un ministre anglican, était une puritaine qui a donné à son élève une éducation austère où la pruderie a tenu une large place.
Comment une femme née avec ces dispositions et élevée de celte manière, ouvrirait-elle son cœur à, un amour coupable, surtout alors qu'elle a pour mari un homme excellent, jeune, plein de tendresse et de bonté ?
Que lui donnerait un amant?
En m'entendant parler ainsi, avec un sentiment si net de la situation, tu dois te demander comment je m'obstine dans ma passion.
Assurément, je suis stupide, ridicule, insensé :
... Ma raison me le dit chaque jour,
Mais la raison n'est pas ce qui règle Famour.
Et puis, je le confesse, je ne suis pas absolument sans espoir. Oui, Honorine est bien telle que je l'ai dépeinte : vertueuse, heureuse. Mais la Bible nous montre dans Eve mie femme qui, elle aussi, était parfaitement heureuse, et qui, cependant, a voulu plus qu'elle n'avait et s'est laissé tenter par l'inconnu. Or, je suis l'inconnu, c*est là ma force, ma seule puissance, mon seul mérite, mais c'est quelque chose. Un jour ou l'autre le Ciel bleu fatigue et ennuie, on voudrait des nuages ; la chaleur de Tété devient écœurante à la longue, et l'on pense avec plaisir aux ouragans et à la neige. Si cette heure sonne pour Honorine, je serai près d'elle.
Voilà pourquoi je ne me décourage point. J'attends, Par ce qui s'est passé depuis un an entre nous, je sens très-bien que si Honorine cède jamais à mon amour^
MADAME OBERNIN dl
ce sera non dans un élan de passion, mais lentement, petit à petit, après que successivement elle aura été forcée dans tous ses retranchements, toutes ses défenses.
Peu d'hommes probablement se contenteraient de ma situation, et Parisien comme. tu les maintenant, habitué aux femmes qui mènent la passion gaiement et vivement, tu dois joliment rire de ces amours bourgeoises qui vont à pas lents comme si elles avaient l'éternité devant elles. £h bien, ris à ton aise : ne sommes-nous pas des bourgeois, après tout, et, ce qui est bien autre chose, des Strasbourgeois. Quand toi et moi nous aurons quarante ans et que nous nous raconterons notre jeunesse, nous verrons lequel des deux aura les souvenirs les plus doux et les plus vivaces^, tu es parti pour faire le tour du monde, moi je . n'irai pas plus loin que ma fenêtre, mais l'étude de mon fraisier me donnera peut-être des sensations plus intenses que ne t'en donneront, à toi, tes études de l'univers entier.
En attendant, je conviens que les joies dont j'ai à parler n'ont d'autre valeur que celle qu'il me platt de leur reconnaître , mais qu'importe ? Ce qui ne serait rien pour un homme plus positif est pour moi du bonheur.
Honorine serait ma maîtresse que nous ne pourrions pas mieux nous entendre.
Chaque soir nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain.
8» MADAME OBERNJN
— OÙ irez-vous, que ferez-vous demain ?
Et, rigoureusement, elle me donne le programme de sa journée : « A trois heures, je sortirai de cbes moi; s'il fait beau, j'irai aux Contades, s*il fait mau-* vais, je me promènerai dans la ville par le'BrogUe, la rue de la Mésange, la place Kléber ; le soir noua irons au théâtre. »
Et à trois heures elle est certaine de me trouver au coin de la rue de la Mésange : nous nous saluons, noua nous regardons. En entrant au théâtre, son premier' coup d'œil est pour ma place, et son sourire répond à mon sourire.
C'est moi qui choisis ses toilettes : cela est entre nous le sujet de longues discussions, et toujours j'ai la satisfaction de la voir paraître avec la robe ou la coif« fure que j*ai <^onseillée* Elle ne me dit pas brutalemont : tt Est-ce bien, suis-»je à ton goût? » Mais son regard ! Elle est heureuse de mon bonheur.
Au jeu, au jeu de famille bien entendu, nous sommes complices, et je Tai amenée à tricher; quand je suis près d'elle, je lui passe la carte qui doit la faire gagner ; si je suis loin d'elle, j'écarte celle qui pourrait la faire perdre. Je ne connais pas de plus Apre plaisir que cette associatioif.
Je règle ses lectures et lui prête les livres que je veux lui faire connaître. Naturellement^ je ne prends que ceux qui peuvent la pousser plus avant, l'entre* tenir dans la disposition où je la veux voir : c'est Raphaël de Lamartine, le Lys de Balzac, Indiafia, Ma-^
riana, le Rouge et le Noir, les romans de l'amour, le nôtre en serait un; cela nous permet de parler d'amour, sans mettre dans nos entretiens rien de personnel ou d'intime ; en condamnant ou blâmant les héros de roman, je me fais connaître et j*apprends à la connaître elle-même ; surtout je la jette au milieu d'un courant d'idées qui n'aurait pas pris sa source dans son âme tranquille. Je la force à discuter, à admettre des possibilités qui, sans le secours de ces livres, lui eussent toujours paru des monstruosités.
Nous avons une façon de nous tendre la main, qui n'est pas celle de tout le monde. Sans doute ce ne sont pas ces serrements, ces étreintes à l'usage des amants ; mais par cela seul que notre poignée de main dure un dixième, un vingtième de seconde plus longtemps, c'est tout un ciel de félicité. Lorsque je suis assis près d'elle, mon genou frôle sa robe, et ce simple contact fait passer en moi un courant électrique.
A chaque instant elle cherche à faire briller à mes yeux son talent de musicienne. Elle joue pour moi des morceaux qu'elle a travaillés h mon intention. Elle ne brode pas un œillet qu'elle n'aille chercher son ouvrage et ne me demande mon avis.
Je peux dire sans exagération qu'elle veut me plaire, et qu'elle ne laisse échapper aucune occasion d« le faire paraître; mais de là à dire qu'elle m*aime, il y a l'immensité.
Peut-être au fond, tout au fond de son cœur, a-t-elle pour moi un sentiment de tendresse qui touche de
84 MADAME OBËRJ^IN
près à l'amour. Cela est possible; à vrai dire, c'est môme ce que j'espère. Mais ce sentiment, *elle ne le connaît pas elle-même, et si elle pouvait le voir tel qu'il est, j'en suis certain, il lui ferait horreur. Non, elle n'a pas ouvert les yeux, elle ne sait pas où elle va, où elle est arrivée. Jamais elle ne s'est interrogée sur ses sentiments à mon égard ; mes attentions, ma contenance, l'habitude, une sympathie involontaire, le contraste qui existe entre son mari, bon enfant, bon vivant, un peu grossier dans ses goûts, ses manières, ses paroles, et moi , plus afûné , plus délicat, plus jeune, l'ont amenée à trahir ses impressions, mais jamais à l'amour.
Voilà pourquoi, tout en ne négligeant rien pour lui montrer que je l'aime, le mot amour n'est pas encore venu sur mes lèvres. Qu'il y monte malgré mes efforts pour le refouler, et il tombera en elle comme la foudre : en jetant l'éclair dans son cœur, il frappera les sentiments de tendresse pour moi qui commençaient à s'y développer. Avant de tenter ce grand coup, il faut attendre qu'ils y aient implanté de solides racines.
De cela, j'ai chaque jour la preuve. Hier elle me montrait des échantillons de robe de bal à la nouvelle mode, avec des rubans d'or et d'argent.
— Gela fera une jolie robe, lui dis-je, mais jamais aussi belle cependant que celle que vous portiez au bal de la préfecture, il y a deux ans, la première fois que je vous parlai. Celle-là, je la vois et la verrai toujours.
Elle était devenue pourpre et sa poitrine se soulevait; un mot de plus eût été de trop, je m'arrêtai.
On ne s'occupe pas d'une femme comme depuis deux ans je me suis occupé d'Honorine sans provoquer l'attention et la curiosité. Un de mes amis m'a dernièrement prévenu, avec force ménagements, que mon amour était connu de la plupart des jeunes gens de Strasbourg. Depuis longtemps j'étais observé, deviné. Parmi mes camarades ou mes connaissances il 'en est qui m'épient depuis quinze ou dix-huit mois, ce qui, soit dit entre nous, ne fait pas honneur à leur perspicacité, car il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour voir, je ne le sens malheureusement que trop. On dit tout haut que lorsque dans un bal, dans un concert, sur une promenade, on voit Honorine arriver^ on peut être certain de me rencontrer aussitôt, soit en ayant d'elle, soit en arrière. On dit aussi qu'Honorine sait parfaitement ce qu'il en est, et que si cela ne lui plaît pas, au moins n'en est-elle pas fâchée.
Un soir, après avoir fait un whist, madame Ritter me dit à l'oreille qu'elle avait besoin de me parler en secret h Tinsu de son mari, de son gendre et de sa fille, et qu*elle m'attendrait chez elle le lendeàialn h trois heures.
Je voulus rinterroger, elle mit la main sur ses lèvres.
Je ne dormis guère de la nuit, car je navais pas à me méprendre sur le sujet de la communication annoncée.
Que savait-on ? Tout était là.
Je me rendis chez madame Ritter à l'heure indiquée. En me voyant, le domestique laissa paraître qu'il m'attendait, et il me fit entrer dans le boudoir, dont il referma la porte sur moi. J'avoue que j'étais trem-
blant ; mon cœur, serré dans un étau, ne me laissait pas respirer.
Je trouvai madame Rilter en pleurs. Dès qu'elle me vit, çlle se jeta dans mes bras, m'embrassa plus tendrement que ma mère ne m'a jamais embrassé, et me supplia de lui pardonner d'avance tout ce qu'elle allait me dire. Depuis huit jours elle était tourmentée, malade, par la fièvre et l'inquiétude ; si j'avais de l'amitié pour elle et pour sa famille, il fallait absolument que je répondisse en toute franchise à ses questions.
Un pareil début était peu fait pour me rassurer : Je vis^Honorine perdue pour moi.
— Il y >a eu hier huit jours, commença madame Rilter, j'ai reçu la visite d'un ami de mon mari : sans qu'il soit, à proprement parler, de notre intimité, il y a liaison de sympathie et d'estime entre nous ; c*est, d'ailleurs, un des hommes les plus honorables et des plus considérés de Strasbourg. II me dit qu'il venait de faire auprès de moi une démarche qui lui coûtait beaucoup, mais à laquelle il se croyait obligé d'honneur; cette démarche avait pour but de m'apprendre les propos qui, dans le monde, couraient sur ma fille ; que ces propos il les connaissait depuis quelque temps déjà, mais qu'il y attachait maintenant une certaine importance, parce qu'ils lui avaient été rapportés par plusieurs personnes dignes de foi. Après cet exorde qui me jeta dans une étrange inquiétude, il continua en m'apprenant que, dans l'opinion publique, vous passiez pour l'amant de madame Obemin. Du reste*
dit-il, M. d'Autrey fait tout ce qu'il faut pour accréditer ce bruit, il se vante de sa liaison à qui veut l'entendre ; en plein café, il répète à tous qu'il est l'amant de votre fille ; au tkéàtre, il en fait ses beaux bras, il est constamment tourné vers votre loge et il fait des signes et des coups de tète à madame Obernin qui paraît lui répondre^ ils se saluent, ils se sourient; ils s'arrangent pour se rencontrer partout, M. d'Autrey demeure sur le Broglie pour attendre que madame Obernin sorte, et la suivre. En un mot, il l'af&che et h' compromet.
Je reproduis d'une seule haleine toute cette conversation, la vérité est cependant qu'elle fut souvent interrompue par des mouvements d'indignation de madame Ritter. Elle n'avait pas laissé l'officieux monsieur défiler son chapelet sans protestation, elle m'avait défendu en disant : qu'elle me connaissait trop pour admettre une seconde que j'eusse parlé de sa fille comme on le prétendait ; que, qu'oi qu'on inventât, quoi qu'on fit, jamais on n'entamerait l'affection qu'elle avait pour moi; que si ces sottes accusations continuaient, elle ne ferait qu'une chose, elle me les dirait^ et si je répondais qu'elles étaient fausses, elle avait une telle confiance en mon honneur que sur cette simple parole elle me croirait.
En présence d'une douleur aussi profonde, en écoutant cette brave mère qui pleurait, et qui, malgré les attaques adressées à sa fille, trouvait encore la force de me défendre; en voyant la confiance qu'elle avait
en moi, en ma dignité et en mon honneur, le cœui* me manqua, et avec la honte, les larmes me montèrent aux yeux.
C'était un mouvement de fierté et de conscience; mais à cette heure ce n'était point de remords et de repentir qu'il s'agissait; il fallait se défeadre. Que dire ? Au moment où j'ouvrais la bouche pour commencer ma justification, elle m'arrêta ;
— Ce n'est pas tout, dit-elle, cette dénonciation ne s'appuyait pas seulement sur des propos en l'air, elle était encore accompagnée d'une lettre anonyme répétant à peu près les mêmes insinuations.
— Vous avez cette lettre ?
— La voici.
A la première ligne je reconnu^ l'écriture de Florine, qui d'ailleurs n'était nullement déguisée. C'était donc d'elle que venait ce coup. C'était sa vengeance.
Cela me donna beau jeu auprès de madame Ritter : je lui racontai mes amours avec Florine.
A mesure que je parlais, la figure de madame Ritler s'épanouissait. Quand j'eus terminé, elle me prit les deux mains avec effusion.
— Maintenant, dit-elle, me voilà rassurée ; ne vous inquiétez désormais de rien; je me charge de tout arranger. La seule chose que je vous demande, c'est de ne point parler de ces bruits à ma fille, elle en mourrait de honte, ni à mon mari, ni à mon gendre ; quant à vos relations avec nous, elles resteront ce
qu'elles étaient : de la froideur entre nous causerait trop de joie à vos ennemis.
Il y avait là assurément de quoi réfléchir; mais, comme si ce n'était pas assez, un autre danger, auquel je fus exposé quelques jours après cet entretien, vint rendre mes réflexions encore plus pénibles et plus pressantes.
Bien que ne vivant que pour Honorine, je n'ai pas rompu absolument toutes mes relations avec les jeunes gens de mon âge.
Un de ces jeunes gens, qui venait de passer son examen de licence, nous avait invités à un souper d'adieu avant son départ : nous nous trouvâmes une douzaine d*hommes et cinq ou six femmes. On s*était mis à table à onze heures du soir, à quatre heures du matin on y était encore. Comme les femmes ne me disaient rien, je m'étais rejeté sur les liquides, car il ne me convenait pas de faire une figure triste et maussade qui eût été commentée et expliquée. A deux heures j'étais gai, à trois heures j'étais échauffé. J'avais con* serve cependant assez de lucidité d'ei^rit pour entendre et com{»rendre ce qui se disait autour de moi.
— A qui lègues-tu ta maîtresse ? demanda l'un de nous s'adressant à notre hôte.
-- A personne, elle est honnête. A qui lègueras-tu la tienne quand tu partiras ?
— Et vous, d'Autrey, à qui la vôtre?
— * Vous savez bien que je n'en ai pas.
MADAM6 OBERNIN 91
A ce mot, il y eut une explosion de cris, de rires, de grognements.
— La discrétion est une belle chose, cria au milieu du tumulte celui qui avait demandé à qui notre hôte léguait sa maîtresse ; mais, entre nous, c*est de la bêtise. Est-ce que tout le monde ne sait pas que Jobey est ramant de madame Bourdon, Moine l'amant de madame de Ver, Molh l'amant de madame Vischer, et vous, d'Autrey, l'amant d'une jeune et belle femme dont le nom est sur les lèvres de chacun de nous.
La colère m'emporta :
— Vous êtes tous des brutes ! m'écriai-je, et je jetai à travers la table mon verre qui était plein.
Instantanément il s'éleva un tumulte effroyable; les hommes, les femmes, tout le monde hurlait en môme temps. Un officier d'artillerie qui était de notre bande et trois jeunes gens vinrent se ranger auprès de moi.
Ce qui se passa alors, je n'en sais trop rien; seulement, je me souviens qu'après beaucoup décris, notre hôte parvint à mettre le provocateur à la porte.
Le lendemain nous nous battîmes aux environs de Kehl, et j'eus la chance de ne le blesser que légèrement au bras.
Deux jours après, j'appris que le pauvre garçon était de l'intimité de Florine. C'était donc un piège qu'on m'avait tendu.
Ainsi elle me poursuivait, elle me poursuivrait partout, et si je no prenais un parti décisif, un jour où l'autre elle en arriverait à compromettre Honorine.
9â iMADAME OBERNIN
Mais quel parti? Agir sur Florine, je la connaissais trop pour croire qu'on pourrait Tintimider. Un seul se présentait : donner le change aux soupçons en prenant ostensiblement une maî^reçse...
Dans mes parties avec mes amis ou mes camarades, j'avais souvent rencontré une comédienne qui joue les Déjazety et qui est la femme ou la maîtresse de notre ténor, nommé Marnier. Ce fut à elle que je pensai. De toutes les fenmies que je connaissais, c'était elle qui me plaisait le mieux, et si je n'avais pas d'amour pour elle, ni même de caprice, elle m'inspirait pourtant une certaine sympathie, et je n'aurais pas été fou d'Honorine, qu'elle m'eût «assurément plu.
Résolu à tenter l'aventure, je lui écrivis aussitôt. De ma liaison avec Florine il m'était resté une sorte d'habitude des coulisses; je parvins à lui faire remettre ma lettre par un des coiffeurs du théâtre, ce qui était assez difficile, car Marnier la surveille de près. Elle accueillit parfaitement ma lettre, me dit mon messager ; seulement elle se plaignit que je n'eusse pas eu la confiance de signer. Là-dessus je m'empressai d'en envoyer une seconde beaucoup plus catégorique, avec mon nom, mon adresse et la demande d'un rendezvous. Que m'importait un esclandre! N'était-ce pas en grande partie pour faire parler de mes fredaines, que Je m'étais lancé dans cette affaire.
De ce côté, je fus servi à souhait, mon billet tomba dans les propres mains de Marnier. Celui-ci fit un
tapage de tous les diables. On lui conseilla de garder le silence; il ne voulut rien entendre, déclara partout qu'il se vengerait de moi, qu'il était là pour défendre sa femme, qu'il la défendrait.
Le bruit devint tel dans la ville qu'il parvint aux oreilles de M. Obernin.
— Ah çà! mon cher, me dit-il, en arrivant un matin, est-ce vrai ce qu'on raconte, que vous allez vous battre avec Mamier?
— Je le crains.
Là-dessus il partit d'un grand éclat de rire.
— Ce diable de Robert, cachait-il étroitement son jeu. Vrai, je ne me doutais de rien. Je me disais bien que vous deviez avoir des amours quelque part ; un garçon de votre âge, avec une tournure comme la vôtre, naturellement il faut que ça s'amuse; mais quand je pensais à cela, et me demandais qui pouvait bien être votre maîtresse, l'idée ne m'est jamais ve-
' nue que c'était la petite Marnier. Ah ! vous êtes un garçon discret, vous. Mes compliments, vous savez, elle est très-gentille, et drôle, je parie qu'elle est drôle au possible; vous me direz ça, hein, monsieur le sournois.
Et les rires recommencèrent. Quelle chose bizarre que la vie. Voici un mari qui m'eût tué si on avait dit que j'étais l'amant de sa femme, et qui trouvait prodigieusement amusant qu'on dit que j'étais l'amant de la femme d'un autre.
L'affaire n'en vint pa^ à un duel, malgré l'exaspé-
9i * MADAME 0B£KN1N
ration de Marnier : je payai d^audace. Eut-il peur de se battre, ou, ce qui est plus vraisemblable, craigoaitr il de ae mettre à dos tous les jeunes gens de ville, je ne sais ; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il s'apaisa, et je n'entendis plus parier de lui.
Ainsi entravé dans mes idées de conquête par ce ooncours de circonstances, je le fus encore bien mieux par ce qui se passa entre Honorine et me» à quelques jours de là. ' *
C'était un soir; j'étais auprès d'elle, debout devant son piano, c'est«à-dire que je tournais le dos à M. et madame Ritter et à M. Obernin, qui faisaient un robber, et, profondément absorbés dans leur jeu, ne s'occupaient pas de nous le moins du monde; Honorine, assise sur une chaise basse, brodait.
Depuis le commencement de la soirée j'étais gai, efijoué, heureux de ce téte-èhtéte, et je continuais avec eOe une conversation fdus ou moins futile qui m'en!-* virait doucement, non par les paroles que nous échan-^ pcmê^ mais simplement parce que ces psffoles sortaient de ses lèvres acoompagnées de ses gestes, soui^nées de son sourire.
Tout à coup elle vint à parler de son prochain dé^ . part pouf la campagne. Certes il n'y avait là rien de Ken étonnant. Je dévais m'attendre à la voir partir . Mentdt, Je m*y attendais même ; mais ce mot : départ^ dit au moment oh, goûtant les joies de l'intimité à deax, j'étais envolé dans le réve« me refeta rudemeitt sur la terre. Je fus frappé brotalemeiit dé la manière
la plus cmelie et, machinalement, Je répétai à mi-voix:
«-* Vous partez, voua partes donc ?
Là-dessus, elle me fit une réponse que je n'entendis pas, car mes oreilles bourdonnaient.
Elle s*aperçut de mon trouble» et il me sembla la voir jeter un regard inquiet du côté du groupe des joueurs. Puis elle se nût à parler avec rapidité, à voix presque basse. Pour moi, il m'était impossible d'articuler une parole ; je tourmentais un cahier de musique, je le feuilletais, je Técornais.
Ce qu'elle disait, je n'en sais vraiment rien ; j'ent^dais seulement souvent répétés les mots : mon mari, la campagne, mon enfant. Enfin, étonnée de moa silence, embarrassée aussi de cette étrange situation, elle se remit à son travail, ne le quittant des yeux que pour me regarder.
Cela fut loin de me remettre ; ThorrlMe malaise qui me serrait la poitrine s'augmenta, des larmes me moU'» lèreût aux yeux.
Honorine vit mon angoisse, et, étendant vivenmit la main sur le guéridon, qui était à portée de son bras, die prit son nécessaire à ouvrage, qu'elle ouvrit
— Tenez, dit-elle> respirez cela.
Puis^ me regardant en plein dans les yeut, comme jamais elle ne m'avait regardé :
— Cette bonne odeur de violette tous fera du bien;
Ce mot n'est rien et pourtant il renfermait un moildé de félicité, le bonheur, l'aveu le plus doux, la rë-
96 MADAME OBËRMN
compense de deux années de soins et d'amours. Quinze jours avant cette soirée j'avais placé dans ce nécessaire un bouquet de violettes, et depuis je m'étais souvent demandé si elle m'avait vu l'y mettre, et si, l'y trouvant, elle avait su de qui il venait*: au moment où je touchais à ce nécessaire et le refermais précipitamment, ses yeux avaient rencontré les miens, mais depuis .elle ne m'avait rien dit, rien laissé entendre.
A ce mot un ^lan de joie me souleva ; mon visage prit une telle expression de bonheur qu'elle en fut effrayée, je tremblais, mes lèvres s'agitaient sans former des paroles et mes mains se serraient l'une contre l'autre dans un mouvement d'extase. Elle mit son doigt sur sa bouche pour me recommander le silence et la prudence. Mais j'étais éperdu, j'étais fou.
— Allez donc dans le petit salon me chercher la partition de Norma, dit-elle à haute voix.
Ce petit salon n'est séparé du grand que par un mur percé de deux larges baies. J'étais dans un coin, tâchant de me remettre, lorsque je la vis s'avancer vers moi.
Lorsqu'elle ne fut plus qu'à quelques pas, j'ouvris les bras, mais elle leva la main, et à ce signe, me prosternant devant elle, je pris sa robe que je baisai. Alors, sur mon front, je sentis passer un souffle ; de ses lèvres, elle l'avait effleuré.
Honorine m'aimait.
Les scrupules et les remords de ma consdence furent emportés dans ce torrent de joie. Le mari, Tenfant, le père, la mère, j'avais pu m'inquiéter d'eux quand je ne me savais pas aimé, mais maintenant ? Ne nous faisons pas meilleurs que nous ne sommes, et soyons au moins sincères dans la confession : en balance avec ma passion, ils ne pesèrent pas plus qu'une plume.
Ce n'était pas à comprimer et combattre cette passion qu*il fallait travailler désormais, mais à la faire triompher.
Le temps n'était plus où je redoutais un tête-à-téte aVec elle, toujours en garde contre moi-même, de peur qu'un mot, qu'un regard ne me jetât à ses pieds, — elle m'aimait.
En posant ses lèvres sur mon front elle avait mis Taudace dans mon cœur. Je ne doutais plus de rien, et, en allant chez elle le lendemain de cette soirée, je marchais en vainqueur : volontiers je me serais baissé pour passer par la grande porte.
Que je connaissais peu les femmes, celle-là au moins !
Elle m'accueillit avec un air glacial, les yeux baissés, sans me tendre la main ; puis, comme je voulais l'entraîner dans un têle-à-tôte, car j'étais éperdu d'inquiélude, fou d*anxiété, ne comprenant rien à ce qui se passait, elle prit place à la table de jeu, elle qui ne jouait jamais. De toute ^la soirée, elle ne m'adressa pas la parole et ne leva pas les yeux sur moi* Furieux, après une beore d'attente cruelle, je me retirai.
Jamais je ne la reverrais ^ c'était une coquette, elle se jouait de mol.
Cependant, le lendeniain, à rbeure habituelle, j'en* trais chez die. Même accueil et méfiie attitudOé
Ce lut seulement après quelques jours^ quand ma cxilèi^e oommeoça à s'oser, que je compris ce qui se passait dans Honorine.
Elle a eu toi Doment de v^tige; elle a cédé à la leodtesse, surtout à la pitié, mais dans cette Ime honnête et calme, la raison n^a pas tardé à reprendre te dessus. Alors^ j'en suis certain, elle a souffwti elle a (M honte d'elle-même « elle s'est repentie de de ()u'ette regarde comme un crime^ et la nuit que je passais dans l'ivresse^ elle la passait dans les |dtturs et
le déseq)oir. Pour combler la mesure, je Tai le lendemain abordée en vainqueur : elle m'avait donc donné des droits sur elle !
Assurément, j'avais le droit de parier, j'avais le droit de dire qu'il ne fallait pas s'avancer si loin, si c'était pour reculer aussitôt. Néanmoins, je ne parlai pas ; pourquoi m'exposer au risque de tout perdre.
Alors commença entre nous une lutte de tous les instants, lutte cruelle pour tous les deux, et qui de ma p&rt ne fut pas toujours loyale ; combien de fois au moment même où j'aurais été heureux de donner ma vie pour Honorine, ne Tais-je pas traitée plus durement qu'un ennemi mortel !
Je me fis un plan de conduite et je le basai sur le raisonnement suivant : Jamais Honorine ne se donnera librement ; je ne l'obtient^rai que morceau par morceau, si l'on peut s'exprimer ainsi ; c'est un véritable siège à entreprendre, et, comme dans la vieille tactique, on m'opposera une série de défenses que je devrai enlever méthodiquement les unes après les autres.
Je crois que ce plan était juste, appliqué à une femme aussi peu passionnée qu'Honorine, mais il ne pouvait pas y avoir de supplice plus atroce que son exécution ; juges-en.
Aussitôt que j*eus compris à quelles causes je devais attribuer la froideur et la retenue d*Honorlne, mon premier soin fut de la rassurer : je redevins l'amant respectueux, soumis, timide et malheureux que. j'agis
MO MADAME OBERNIN
été au premier mois de nos amours, malheureux surtout, car la compassion, je le sais, est toute-puissante sur son cœur; elle ne peut pas voir souffrir.
Cette attitude, car ce n'était qu'une attitu4e, c'està-dire de l'hypocrisie, il faut bien appeler les choses parleur nom^ réussit à souhait : Honorine, rassurée, ne se tint plus sur ses gardes.
Alors je commençai l'exécution de mon plan en lui demandant un souvenir : un souvenir après un baiser, c'était singulièrement se rabaisser; mais pour avancer désormais il fallait revenir sur le chemin parcouru et partir d'assez bas pour ne point l'effrayer.
Naturellement elle refusa. Quel besoin d'un gage matériel ? Qu'ajouterait-il de plus à ce qui existait ? J'insistai, elle me supplia d^ne pas la tourmenter; elle me conjura par des paroles si tendres et en marne temps si logiques, que j'aurais cédé si je n'avais pas obéi à une règle fixe. J*attendis une occasion où je serais à peu près seul avec elle. Alors à son refus j'opposai la prière, et lui présentai cette faveur que j'implorais comme l'unique récompense de mon amour.
Précisément , le soir du jour où ceci se passait, il y avait une grande soirée, à laquelle Honorme assistait, et moi aussi, bien entendu. Mécontent contre elle, je lui parlai à peine et m'attachai à la femme d'un colonel d'artillerie qui fait sensation à Strasbourg. Jeune encore, jolie, elle est d'une coquetterie insatiable, il faut que tous les hommes lui fassent la cour ; avec cela ceneiidant elle sait manœuvrer de telle sorte que sa
iMADAlHE OBRRNIN 101
réputation n'a pas encore reçu de trop grands accrocs. Futée, curieuse, éveillée comme une souris, elle jn'avait vingt fois tourmenté de questions sur madame Obernin, me prouvant de toutes les manières qu'elle voulait en savoir sur elle plus que n'en disait le monde. Cela m'avait mis en garde, mais ce soir-là ma bouderie contre Honorine me rapprocha de cette femme : je fus empressé, aimable, attentif, et plusieurs fois je dansai avec elle.
Il arriva un moment où Honorine nous fit vis-à-vis avec un de mes amis. Je dois dire que je n'avais pas préparé cette rencontre, mais je l'acceptai.
Soit que ma colonelle voulût montrer à tous que j'étais devenu enfin l'un de ses esclaves, soit qu'elle prit plaisir à exciter la jalousie d'Honorine pour voir où en étaient les choses entre nous, toujours est-il qu'elle me traita comme si j'avais été son amant déclaré , me parlant bas , se haussant sans cesse à mon oreille, et riant à tout propos comme une folle. Elle était arrivée avec un énorme bouquet de violettes de Parme ; pendant le quadrille, le bouquet se desserra.
— mon Dieu, s'écria-t-elle, les fleurs se détachent, dans cinq minutes je n'aurai plus de bouquet, au moins gardez-en un souvenir.
Et elle me tendit quelques violettes.
Je restai assez embarrassé, j'avais rencontré les yeux d'Honorine, et son regard avait une expression de tristesse qui me remuait le cœur. Cependant ^
103 MADAME OBERMN
fallait 86 décider, je pris les violettes et les gardai à la maiiu
— Vous allez les perdre, dit la colonelle, tenez, placez-les avec celles que voici à votre boutonpière*
Là-dessus elle détacha une touffe de tleurs de son bouquet et me la donna.
Une larme mouilla les yeux d'Honorine, Cependant je pris les fleurs et les mis à la boutonnière de mon habit.
Quand la contredanse fut finie, je voulut m'approcher d'Honorine, mais elle me tourna le dos et ge dirigea vers un autre salon. Je la suivis et parvins à la joindre dans une pièce où Ton jouait. Presque de force, je rentratnai dans une embrasure de porte.
—M'était-il possible de refuser ces fleurs? lui dis-je.
— Je ne sais pas.
— Je vous jure que je méprise la colonelle pour ce qu'elle a fait.
Alors ses yeux se plongèrent dans les miens ; et, me tendant la main :
-r- Prenez cela, dit-elle, et gardez-le.
C'était son niouchoir qu'elle me présentait : fou de bonheur je le pris d'une main, et de l'autre j'arrachai les violettes de ma boutonnière.
Je piétinais dessus , quand j'aperçus la colonelle qui se dirigeait de notre côté. J'avoue que je n'eus pas le courage de Taffrontor. La discussion eût été embar- .pajss^te pour moi, et pour Honorine compromettante.
Je me sauvai , emportant son mouehoir.
Ce qui se passa à propos de ce bouquet se renouvela à propos de tout; pendant six ou sept mois, tous les quinze jours nous nous sommes brouillés, et après chaque brouille j'ai obtenu ce que je demandais. Mais chacune de ces faveurs qui, librement accordée, m'eût rempli de joie, me laissait mécontent : peut-on être heureux en amour lorsqu'on raisonne et calcule. Chaque fois que j*avais une bataille h livrer, je partais avec ma leçon dans ma tête, c Je dirai ceci, je ferai cela. » Ce qui plus que tout m'était horriblement pénible, c'était de ne jamais m'abandonner aux mouvements de mon cœur, et d'àtre toujours en garde contre moi-même; car si je cédais à la tendresse ou à la reconnaissance, j'étais certain d'être battu. Ce qui m'était arrivé lorsque j'avais voulu lui remettre ma première lettre^ m'avait été un enseignement plus que sufflsant.
Nous étions alors dans la saison des bols et des soirées, et assez souvent nous avions l'occasion de nous voir, chez elle, en visite ou bien chez des amis où noua nous rencontrions. Cependant ce n'était point assez pour moi; je voulais lui écrire. Pourquoi? Pour lui répéter ce que je lui avais dit dans la journée, pour lui achever ce qui avait été interrompu, pour lui écrire enfin, et laisser librement causer mon cœur. Toujours elle avait trouvé des raisons pour ne pas prendre mes lettres. Un jour, je la trouvai chez elle sans son mari et sans personne; aussitôt, je voulus lui remettre nn^
lettre que j'avais sur moi : je tenais d'autant plus à la lui donner que j'avais exprimé mes souffrances depuis longtemps contenues et que je la croyais assez éloquente pour enlever tous les obstacles ; j'y tenais aussi parce qu'elle était une des piëces principales de mon jeu, et que le moment était venu de la faire marcher. Cela ne me faisait aucun plaisir de violenter Honorine, mais je le devais à ma tactique,
Elle se refusa obstinément à la recevoir, et, comme je Tavais malgré elle posée sur la cheminée, elle voulut la jeter au feu.
—-Que voulez-vous qu'elle m'apprenne? me ditelle ; que vous m'aimez. Croyez-vous que je ne le sache pas? Que vous souffrez ; croyez-vous que je n'en sois pas malheureuse? Je vous aime autant qu'on peut aimer.
Je fis un geste pour lui tendre ma lettre que j'avais reprise, car m'étant butté à mon idée, il fallait la faire triompher quand même.
— Autant que je peux aimer, continua-t-elle sans se laisser interrompre; à chaque instant j3 suis sur le point de me trahir ; mon amour pour vous parle par mes yeux, par mes silences, et il faut que ceux qui nous entourent soient aveuglés pour ne pas me surprendre. Pourquoi voulez-vous ajouter une mauvaise chance de plus à toutes celles qui déjà nous menacent ? N'exigez pas que j'accepte cette lettre, celle-ci en entraînerait une autre, je devrais vous répondre, et demain, dans six mois^ dans un au, nous serions dé-
couverts : avez- vous pensé que cela pouvait arriver un jour, ah ! mon ami.
Que répondre à de pareilles paroles, lorsque c'est une bouche adorée qui les prononce ? Ah ! que les yeux qu'on aime sont éloquents !
Je ne persistai pas ce jour-là, mais bientôt, furieux contre moi-même, je me fâchai avec Honorine; je ne lui parlai plus, je cessai de la regarder, et, comme dans tous les salons je ne pouvais pas ne pas danser avec elle, je me contentai de lui offrir mon bras et de faire un tour de valse sans lui adresser un seul mot. Bientôt elle commença à laisser paraître son chagrin : elle était abattue, morne et maladive, — moi-même j'étais lugubre, et, avec tout le monde, insupportable par mon humeur hargneuse. Les choses en vinrent au point qu'Honorine sentit que la situation était tendue à éclater; j'étais presque fâché avec son père, sa mère et son mari, qui ne comprenaient rien à ce qui se passait. Un soir, au moment de nous quitter, elle me donna en deux mots rendez-vous chez elle pour le lendemain. Je refusai.
— Apportez votre lettre, dit-elle, je serai seule.
Le lendemain j'étais chez elle, et ne trouvais pas de paroles pour implorer mon pardon. Longtemps nous pleurâmes dans les bras l'un de l'autre. Tous deux nous avions la tête perdue; elle me pressait les mains, elle me regardait, et ses larmes recommençaient à couler.
— Pauvre ami, pauvre ami, murmurait-elle sans bien avoir conscience de ses paroles.
106 MADAME OBERMN
Alors je la serrais contre ma poitrine» J'étais éperdu de bonheur, exalté par l'enthousiasme, ivre de ses pleurs que j'avais bus. Elle était anéantie, sans défense, sans volonté contre son amour, enflammée de mon ardeur. Cependant elle eut la force de se dé* gager.
— Robert, dit-elle, en. me repoussant doucement, voulez-vous me perdre à jamais et ne plus me revoir ? Je suis en ton pouvoir, épargne«moi.
Ce tutoiement me brûla le cœur ; je m'avançais vers elle les bras ouverts, je m'arrêtai.
— Ah! cher enfant, dit^Ue, tu aimes une femme indigne de toi et qui n'a pas le courage de sacrifier son honneur à ton amour.
, — Veux-tu que je parte ?
Quel regard me récompensa de cette parole.
'— Non, reste, dit-elle, reste.
Durant assez longtemps, plusieurs minutes je pense, nous gardâmes le silence, les yeux dans les yeux, transportés dans un monde idéal, divinisés par la passion.
La première elle rompit ce silence.
— Robert, dit-elle, l'heure est solennelle, et c'est en ce moment, qui marquera dans notre vie comme le plus délicieux, . qu'il faut nous expliquer, car en ce moment, n'est*ce pas? tu es bien certain que je t'aime. Eh bien , il faut que tu me promettes de ne jamais exiger ce que je ne peux pas t'accorder.
— Qu'ai-je donc demandé? dis*je blessé par cette
précaution qui me semblait être une exploitation de mon enthousiasme.
— Je' suis femme, je suis mère, ne me fais pas mourir de honte et de remords. Ah I pourquoi m'as-tu aimée ? pourquoi n'as-tu pas aimé une jeuiie fille digne de ton amour ? Veux-tu prendre l'engagement de prononcer le vœu que je te demande?
— Ah ! Honorine, à cette heure, quand nous sommes seuls, quand j'ai encore sur les lèvres tes larmes de joie et tes baisers d'amour, c'est toi qui exiges un pareil engagement?
— Oui, pour t'aimer plus librement de tout mon cœur et de toute mon âme ; pour t'aimer à jamai comme nous nous sommes aimés dans les quelques mifiotés qui vicoiftèiit de 9*écôuler.
•«« Ttt te ve^ty «h bien, cet etigagefnéfit je le prend».
— Jamaifi.
AkHH cette femttfe dont tant de fois J'avais déses^ 1^ es Hiê f^^ tdmef ^ cette femme à Fàme altière, ie ftdt k getioux devant moi et me prenant les dettt fluins qu'elle mùftumt :
'^Hbm IMbm^ dit-elle j je t'adore.
Quand on aime une femme et qu'on en est aimé, quand on i*a serrée palpitante dans ses bras, quand on garde brûlant et vivace le souvenir de ses baisers, quand on 'la voit chaque jour et que chacune des paroles qu'on échange est une parole de tendresse et de passion, chaque sourire une caresse, chaque geste une promesse, quand on a vingt ans, il est difficile, il est impossible de tenir un engagement comme celui qu'Honorine m'avait arraché. Je le sentis bientôt.
Alors commença pour nous une vie affreuse : naturellement nerveux, je devins impressionnable à la moindre chose, irascible pour la plus légère contrariété, je rompis avec presque toutes mes connaissances, particulièrement avec les jeunes gens de mon âge, et n'ayant plus personne à tourmenter, ma mau-
MADAME OBËKNIN 109
vaise liuaieur retomba sur Honorine et sur sa famille. Son père, sa mère, son mari, elle-même, son enfant, je rendis tout le monde responsable de mes tourments.
Pouvais-je rien faire de plus absurde ? Non, assurément. Mais, hélas ! il y a des circonstances où. c*est précisément Tabsurde, et rien que l'absurde, qu'on choisit Cela est classique, et depuis le quos vult perdere des Latins jusqu'à V esprit d'imprudence et d'erreur de Racine, tous les écrivains l'ont constaté.
Jupiter et le dieu'de Joad voulaient-ils me perdre? J'en doute, car ces dieux devaient avoir mieux à faire; cependant le résultat de cette étrange conduite fut de me mettre au plus mal avec la famille Ritter et M. Obernln. Honorine m'en avertit, ce qui était inutile, car je ne m'en apercevais que trop.
Mais cet avertissement fut en pure perte , je ne changeai rien à mes manières ; j'arrivais chez eux dans les meilleures dispositions, puis, insensiblement, sans en avoir conscience, je m'irritais et je disais ou je faisais quelque sottise. C'était à croire, pour quelqu'un qui m'eût observé, que je voulais me faire fermer ces deux maisons. Que de fois j'ai vu Honorine, les yeux gros de larmes, être obligée de se réfugier dans le coin le plus obscur du salon pour ne pas éclater.
Trois mois de cette existence tourmentée changèrent aussi tristement la pauvre femme.; elle pâlit, elle maigrit, et souvent dans le monde j'entendis se^ auûes s'inquiéter de son état.
UO MADAME OBERNliN
•— Qu'a donc madame Obernin, disiait-on ? adorée de son mari, heureuse dans son enfant, comblée par la fortune, sans une occasion de souci et de chagrin, il n*est pas naturel qu'elle change ainsi.
Souvent c'était la bienveillance qui inspirait ces observations , mais quelquefois aussi elles étaient faites d'un air de discrétion mystérieuse et de pitié protectrice qui voulait laisser supposer bien des choses. •
Ua 3oir qùç J'avais été plus maussade encore que d'ordinaire, Hoporinç me dit qu'il fallait absolument qu'elle me vtt le lendemain, et que, dans l'impossibilité où elle était de me recevoir chez elle, elle me priait de l'attendre dans la Robertsau.
A l'heure fixée, je la vis arriver ; elle était extrêmement pàlOi ses yeux étaient battus, et ses lèvres sèches annonçaient la ûèvre.
— Marchez près de moi, dit-elle, il faut que je vous
parte.
— Mais ai Y on nous rencontre 7
-T- Eh bien, tant pis pour moi. Ne vous inquiéiez pas de cela.
Je fus effrayé de cette exaltation et voulus faire quelques pas en arrière pour m'éloigner; elle me retint.
-^ Pas de gçnéi*osité, dit-elle, demain vous me la feriez payer trop cher ; je suis venue pour avoir une ;fi;^nche explication, expliquons*nous.
l :-^ Expliquons-nouH, dis-je avec un air de défi, car
MADAME OBËHNIN Ut
le mot « payer >, si juste qu'il fût, avait réveillé ma colère.
<^ Je ne sais pas, dit-elle, quelles raisons vraies dictent votre conduite avec moi, mais ce que je erois comprendre, c'est que vous voulez rompre.
•-' Rompre l
^ J'admets que vous ôtes dans une cruelle position et que vous ne puissiez plus la supporter ; mais si votre intention est d'en finir, au moins dites *Ia franche* ment , ne me torturez pas comme vous le faites depuis trois mois, ne me déshonores pas. Ah ! Robert, pourquoi m*avee-vous aimée si vous deviei me rendre si malheureuse? Qu'ai-je fait pour cela? Pourquoi m'avez-vous poursuivie , pourquoi voua ètea^vous imposé à moi ?
— Vous n'avez pu défendre votre cœur contre Tamour, et vous demandez pourquoi je n'ai pas détendu le mien.
— Oh ! oui, ooupable, bien coupable. Mais j'ai lutté^ combattu, souffert ; vous, Robert, en m'aimant, avez<^ vous vu rabtme où vous m'entraîniez ?
Ce mot fut prononcé avec un accent si déchirant que je fAs pris d'une irrésistible pitié. Je me plaignais^ je souffrais, j'étais à bout de force, mais elle«mâme était^Ue donc heureuse ï A qui la responsabilité de nos douleurs ? Je l'avais rencontrée, elle m'avait plu, et sans réfléchir, sans m'inquiéter d'elle, sans me de* mander si jamais elle pourrait se donner à moi, je: m'était dit ; « Je me terai aimer de cette belle jeuile- f V:
112 MADAME OBEUNIK
femme à l'air si calme et. si pur. » £t je m'étais fait aimer. Maintenant elle était là devant moi, brisée par son amour, torturée par ses remords, malheureuse femme, malheureuse mère, malheureuse amante.
Nous aurions été seuls dans un salon, je me serais jeté à ses genoux , et une fois encore j'aurais imploré mon pardon, mais dans cette promenade il fallait se hâter; d'un moment à l'autre nous pouvions nous trouver face à face avec des gens de sa connaissance. Quelle preuve d'amour n'était-ce pas déjà que de s'être exposée à ce danger ?
Vivement je me défendis de vouloir rompre et rejetai tout sur mon détestable caractère.
— S'il en est ainsi, dit-elle, je ne vous demande rien pour moi, car vous avez bien le droit de me faire expier les souffrances que je vous cause ; mais je vous en conjure, avec mon père, avec ma mère, avec mon mari, soyez autre que vous n'êtes.
— Dans une heure je serai chez votre mère.
Et pour lui donner le temps de prendre les devantà, de telle sorte qu'on ne nous vît pas rentrer ensemble dans la ville, je restai à me promener à travers les pelouses de la Robertsau. J'étais léger, dispos, il me semblait qu'elle m'avait réveillé de mon cauchemar. Qu'y avait-il de changé dans notre situation cependant? Rien assurément. Mais j'étais heureux de cette marque de tendresse, flatté de sa crainte de me per- : (ire, touché de la façon courageuse dont elle avait l^bravé le danger de ce rendez-vous. Je jouissais du
MADAMK OBERiMN 113
printemps qui commençait, des feuilles vertes, du chant des oiseaux, de la chaleur du soleil, de la senteur des herbes nouvelles ; là campagne était belle, le ciel radieux, les enfants qui jouaient sur la prairie étaient charmants, j'avais envie de les embrasser tous.
Il y avait longtemps que je n'avais fait une visite à madame Ritter : elle me reçut froidement. Mais j'étais décidé à ne me fâcher de rien et disposé à tous les mensonges pour rentrer en grâce. Je lui dis que si, depuis quelque temps, ma conduite avec elle et avec son mari avait pu lui paraître étrange, elle avait cependant une explication : ma position fausse vis-àvis d'eux, à cause des bruits du monde, m*avait fait croire qu'on me recevait froidement pour en arriver à une rupture ; mais la réflexion m'avait montré combien ces craintes étaient absurdes, et je revenais à elle en lui demandant son pardon et aussi celui de M. Ritter.
Les choses reprirent donc leur cours régulier , mais ce fut pour peu de temps : l'égalité d'humeur que je m'imposais ne put pas tenir contre mes contrariétés de chaque jour, et la situation redevint pire qu'avant la tentative d'Honorine ; les rares instants oi\ nous pouvions nous voir ne furent bientôt plus employés qu'à nous quereller et à nous brouiller. Çà et là seulement s'ouvraient quelques éclaircies de joie: un serrement de main, un sourire, venaient nous pirouver la profondeur de notre amour.
Alors, le mot prononcé par Honorine s'imposa à moi : rompre. Pourquoi continuer cette vie douloureuse
pour tous deux ? A quoi bon nous aimer, isi notre amour ne pouvait nous apporter que des souffrances ? Quand j*aurais donné toute ma jeunesse à Honorine, que me resterait-il ? A mon âge n'était-il pas ridicule, n était-il pas humiliant d'avoir une maîtresse qui n'était pas ma maîtresse ? Si elle n'avait ,pas la force de se sacrifier à moi, fallait'll que j'eusse toujours la bêtise de me sacriRer à elle ?
Si je ne voulais pas compromettre ma vie entière, il était tempa d'ailleurs de prendre un parti. Depuis trois ans que j'étais à Strasbourg, je n'avais littéralement rien fait; mon temps, mon énergie, mon intelligence, tout avait été englouti dans cet amour. Sans doute, c'est une curieuse étude que celle du cœur des femmes ; mais quand même je ferais dans cette science les plus Intéressantes découvertes, où cela pouvait-il me conduire, si je n'étais pas poëte ou romancier? En attendant. J'avais été refusé à mon dernier examen, et cela autant par ignorance que par des habitudes de suffisance prises dans le monde de traiter les choses légèrement.
Après avoir assez convenablement répondu à mes trois premiers examinateurs, j'arrive enfin au quatrième : celui-lk était presque mon ami, c'est-à-dire que nous nous étions souvent rencontrés ; je me crois sûr de mon affaire. Il me lit quelques lignes du Digeste et me passe le volume. Je lui demande étourdiment ce qu'il veut que j'en fasse. 11 me répond de commenter le passage qu'il m'indique.
— Ah bien, lui répliquai-je, Je croyais quMl fallait le traduire, et je vous avoue quô je ne comprends le latin qu^avec de la réfiexion et pas ainsi à première vue.
La foudre fût tombée sur la table, que les examinateurs n*eussent pas été plus stupéfaits. Le professeur qui m*avait passé le DigesICy et qui me voulait du bien, me dit :
-- Monsieur, quand on pense ainsi, on ne le crie pas tout haut.
Comment me représenter devant ces juges? Je sais que Gardenous le doyen est exaspéré contre moi, il a dit que j*étais un sot et un fat et qu*il me ferait payer mon inconvenance.
Du reste, il n'y avait pas que mon intérêt personnel et régoïsme du moment qui me poussaient k abandonner Strasbourg ; Fintérét aussi d'Honorine rexigeait, et même plus impérieusement que le mien.
Mon aimable caractère avait à la fin porté ses fruits ; le père Ritter, fatigué de mon humeur, blessé aussi des propos qu'il entendait, s'était expliqué nettement à mon égard.
Pour me maintenir dans la maison, Honorine avait été obligée de prendre ma défense et presque de se fâcher avec ses parents. Elle n'était arrivée à me faire tolérer qu'en disant que toutes les mesures dirigées contre moi le seraient en même temps contre elle, et par là de poser en quelque sorte la question de rupture.
Avec le mari aussi ma situation était difficile. Aux
116 MADAME OBKRNlIV
bruits du monde qui lui étaient revenus, il avait commencé par opposer son bon gros rire.
— Robert, l'amant de ma femme, avait-il dit, ce serait trop drôle ; c'est un garçon intelligent qui ne s'amuserait pas à avoir la passion platonique que lui prêtent les bonnes âmes. Voyez- vous un jeune homme comme lui, plein d'avenir, passer sa jeunesse à soupirer de loin pour une honnête femme, une mère de famille ? Mais si cela était, je serais le premier à l'aller trouver et à lui démontrer que c'est absurde. Je vous en prie, laissez-moi tranquille avec Robert, c'est mon ami, il restera mon ami.
Mais à la longue cette foi robuste avait reçu des atteintes. Ma froideur à son égard quand j'étais dans un accès de jalousie, mon embarras à lui serrer la main quand au contraire j'étais dans un accès de remords, i'avaient bien souvent étonné, et toujours sans qu'il pût rien comprendre à ma conduite.
En ces derniers temps il avait surpris plusieurs fois sa femme en larmes, et un soir — c'était après une brouille entre elle et moi qui durait depuis quatre ou cinq jours — il lui avait dit : « Qu'as-tu donc, tu changes, tu maigris, tu pleures sans cesse ; tu finiras par me faire croire que c'est l'absence de Robert qui te désole ainsi. » Il commençait à se tourmenter, à s'inquiéter ; de là à trouver et à voir clairement ce qui crevait les yeux il n'y avait qu'un pas. S'il le franchissait, c'était la perte d'Honorine.
Pendant plusieurs semaines, je roulai ces réflexions
MAUAiMË OfiËRNIN 417
dans ma tète, ce qui fut loin de me rendre plus aimable avec Honorine; décidé à partir lorsque j'étais loin d'eUe et que je pensais à Paris, décidé au contraire à rester lorsque je la voyais, car alors j'éprouvais toute la solidité des liens qui m'attachaient à elle et me sentais incapable de les briser.
Enfin J'écrivis à mon père à peu près comme j'aurais joué pile ou face. S'il me permettait d'aller à Paris, j'irais; si, au contraire, il voulait me laisser à Strasbourg, je resterais. Par ce moyen, je ne tranchais rien moi-même, et c'était le sort qui décidait à ma place. Cependant, comme tous, tant que nous sommes, nous ne pouvons guère hasarder notre destinée ou noire argent sans tricher un peu, j'écrivis en même temps à mon beau-frère pour lui demander Paris. N*était-il pas temps de me permettre le changement, et trois années de séjour en province ne m'avaient-elles pas gagné la capitale ?
La réponse de mon père se fit attendre un mois, mais un matin elle arriva; elle était accompagnée d'une lettre du duc de Saint-Nabor.
« Lis cette lettre, me disait mon père, et décide toi-même ce que tu veux ; il s'a^t de ton avenir, tu as
maintenant l'âge de te prononcer ; en ces temps de trouble, où la conscience chancelle, je n'ose prendre la responsabilité de ta destinée. »
Il faut dire que le duc de Saint-Nabor est l'ami intime de mon père, avec qui, malgré ses grandeurs et sa fortune, il a toujours entretenu les relations les plus
étroites. Autrefois l'un des chefs du parti légitimiste, il s^est dernièrement rallié au nouveau gouvernement, non par sympathie bien entendu, mais par intérêt, pour donner des positions à ses quatre iils et à ses cinq gendres. Pour le renégat comme pour tous les renégats passés et à venir, le gouvernement a ouvert à deux battants toutes les portes des grâces et des faveurs. Le duc n*a qu'à demander pour obtenir, c*est lui qu*on remercie de Thonneur qu'il fait en manifestant un désir.
En recevant ma lettre, mon père, comme toujours, embarrassé de prendre une résolution, avait écrit à son ancien camarade pour le prier de m'appuyer dans la vie, et c'était à cette demande que le duc répondait.
< Mon cher d*Autrey, de tout temps la France et son 3t budget ont été à ceux qui ont eu l'habileté de les » prendre. Ce n'est pas le suffrage universel qui chan-
> géra cela, au contraire. Mon avis est donc que ton » fils Robert se fasse de bonne heure la main, c'est-à- » dire qu'il entre dans l'administration, où je me charge » de lui faire faire place. S'il a des scrupules politiques, » je le caserai dans les finances ; alors il doit venir à » Paris. Si au contraire il juge froidement les choses, il » doit rester à Strasbourg, où il sera attaché comme
> secrétaire a la personne de mon gendre, qui dans trois » jours sera nommé préfet du Bas^Rhin. Mon avis est » qu'il ferait bien de rester à Strasbourg, où je ne » l'oublierai pas .
» Ton vieux camarade,
> NtRBStàM. »
Rester à Strasbourg, servir ce gouvernement, jamais. Honorine elle-même ne me conseillerait pas cette apostasie..
Elle était en ce moment dans la vallée de la Bruche, h sa maison de Kirnec. Je me mis en route pour aller lui annoncer ma résolution et lui faire mes adieux.
Le sort avait parlé. J'irais à Paris.