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Kimec, le ceatre des propriétés de la famille Obernin, est un petit village sur la Bruche au pied du Donon, à huit ou dix kilomètres de Mutzig.
A partir de celte petite ville, où Ton quitte les voitures de Strasbourg, la route est très-pittoresque; on longe des coteaux plantés de vignes ; çà et là les champs cultiv-és s'interrompent, puis, après un escarpement de grès rouges égayés par une végétation de plantes sauvages, ou bien après une immense muraille naturelle coupée à pic, ils reprennent suspendus, accrochés au flanc de la montagne, partout où le travail a pu retenir une suffisante quantité de terre végétale ; en contre-bas coule la rivière, au milieu des prairies, et au loin, en suivant ses détours, la vue s'éiend sur de hautes montagnes boisées ; parfois, dans
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la confusion du feuillage» se détache une tour ou un vieux château en ruine.
A la limite du pays de culture et du pays de montagtie s'élève Kimec; d'un côté, les maisons du village touchent aux vignes; de l'autre, aux forêts. Sur une éminence, on aperçoit un grand bâtiment noirâtre, au toit couvert de mousse^ moitié ferme, moitié château. C'est là que demeure M. Obernin, et c'est là aussi qu'il faut le voir pour le bien connaître.
A Strasbourg, lorsqu'on le rencontre dans un salon et qu'un habit noir serre son torse développé tandis qu'une cravate blanche étrangle sa tète sanguine, i 1 paraît, j'en conviens, un peu grossier ; mai& à Kirnec, au milieu de ses domestiques et de ses serviteurs, libre dans ses vêtements de travail, il est à sa place, le portrait ressort bien dans le cadre approprié à sa nature et à son caractère.
Pour la première fois j'eus moi-même conscience de sa valeur en l'observant donner ses ordres à des ouvriers qui allaient partir pour le travail. J'étais entré dans la cour pendant qu'il leur parlait, et comme il me tournait le dos, j'étais resté derrière un tronc d'arbre pour ne pas le déranger. Dans son attitude, il y avait une beauté, dans sa voix mâle une puissance qui me saisirent; on sentait qu'on était en présence d'un homme. Entre lui et tout ce qui l'entourait, — nature primitive, montagnes, rochers, arbres séculaires, maison du vieux temps , chevaux calmes et solides, paysans placides, instruments de culture, il y avait une
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belle et grave harmonie qui plaisait aux yeux et \\ l'esprit.
Les ouvriers se dirigèrent vers la porte et M. Obernin se retourna de mon côté. Je sortis de derrière mon arbre.
— Robert? s'écria-t-il en m'aperce vant, vous ici? en Yoilh une surprise.
Et il vint au-devant de moi, la figure sourianie, les bras ouverts.
En route, je m*ëtaîs demandé avec inquiétude comment il me recevrait; il ne m*avait jamais invité à venir k Kirnec, ma visite ne lui paraîtrait- elle pas singulière î Cet accueil me rassura, mais en même temps il me confirma dans ma résolution de quitter Strasbourg.
— A-t-il un flair, ce Robert, dit-il en me serrant les mains avec effusion, il arrive juste au moment de se mettre à table. C'est ma femme qui va èire contente I Ne nous montrons pas avant qu'on sonne : je parie qu'elle n'est pas habillée, vous comprenez que pour moi tout seul on ne se gène pas, on reste au lit à lire un tas de romans, Raphaël, le Lys dans la prairie... dans la vallée, je ne sais trop, — un las d'histoires sentimentales qui m'ont endormi à la troisième page ; nous allons la surprendre, ce sera une vengeance.
Il me prit par le bras pour me promener dans les bâtiments d'exploitation qui entouraient la maison. Mais je n'avais guère d'oreilles pour ses explications ; son nouveau modèle de scierie, ses fours h cuire les
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tuyaux de drdinnge, ses pouliDières, ses vaches, ses taureaux, me laissaient parfaitement indifférent; je répondais à tort et à travers et par des paroles d'approbation banale, et cherchais à prévoir quelle allait être la réception d'Honorine. Comment la prévenir de ma résolution ? En particulier, c'était m'exposer à de pénibles émotions, des larmes, des déchirements, et puis pourrions-nous nous voir en particulier î Devant son mari ? n'y avait-il pas danger qu'elle se trahit ?
La cloche du déjeuner sonna, et M. Obernin m'entraîna vers la salle à manger ; Honorine n'était pas encore descendue.
— Entrez là, dit-il en me poussant dans un salon, je veux faire une surprise à ma femme.
Ce jeu me plaisait médiocrement^ mais comment m'y refuser : j'étais à peine dans ce salon quand j'entendis le pas d'Honorine et le bruissement de sa robe : ah I combien était grande encore sa puissance sur mon cœur, mon sang s'arrêta dans mes veines. Il y avait un mois que je ne l'avais vue.
— J'ai une bonne nouvelle à t'annoncer, dit son mari, M. Ornois arrive de Strasbourg pour passer la journée avec nous.
Ce M. Ornois était un fat insupportable qui faisait le désespoir du monde strasbourgeois par la façon dont il s'attachait à vous : le matin, il choisissait une victime, et quand il avait mis le grappia dessus, il n'y avait plus moyen de lui échapper.
J'entendis Honorine se diriger vers le salon; mais je
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n eus pasiaforcederatteadre, je me montrai à la porte.
— M/ Robert ! s*écria-t-elle, ah 1 quel bonheur!
— Je savais bien que vous lui feriez plaisir, dit M. Obernin enchanté de sa plaisanterie. Puis s adressant à sa femme : Si ça avait été M. Omois, aurais-tu crié quel bonheur ? Quelle mine tu faisais déjà !
On se mit à table. Honorine était pâle d'émotion, ses mains tremblaient ; en voulant me passer une assiette, elle la laissa tomber. Cela nous fut une occasion de rire qui arriva fort à propos : il fallait véritablement être aveugle pour ne pas remarquer le trouble d'Honorine et le mien.
Ce trouble et le cri de joie qui s'était irrésistiblement échappé de son cœur avaient chassé loin de moi les motifs de mécontentement que j'avais contre elle. En ce moment, sensible au seul plaisir de la voir, j'oubliai ma résolution de départ et voulus jouir entièrement de rheure présente. J'étais assis à sa droite et assez près d'elle, car la table, servie seulement pour deux personnes, était petite. J'approchai mon pied pour rencontrer le sien, mais elle recula. Je la regardai» elle détourna les yeux.
Que signifiait celte retenue? Que s'était-il passé en elle ? Un changement? des remords ? Quoi ?
En une seconde, les questions se pressèrent dans ma lète; l'impression de joie que j'avais éprouvée en entrant s'effaça, et la colère m'emporta.
— Vous êtes peut-être un peu surpris de ma visite? dis-je en la regardant.
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— Enchanté, mon cher Robert, répliqua M. Obernin, et il y a longtemps que je vous aurais prié de venir passer quelques jours avec nous, si j'avais pensé que vous pouviez vous décider à quitter Strasbourg sans motifs sérieux.
— . Ces motifs existent aujourd'hui, et ce sont eux qui ont décidé ma visite.
— Ah bah! fit M. Obernin avec curiosité.
Honorine, ne dit rien, mais ses yeux, qu'elle tenait si obtinément baissés, se posèrent sur les miens avec une dévorante anxiété.
J'étais trop avancé pour reculer; d'ailleurs, puisque le hasard m'avait offert une occasion, il fallait en profiter : c'était trancher la difficuté dans ses racines.
— Vous savez, dis-je sans oser lever les yeux, que je louche à la fin de ma troisième année de droit, c'est-à-dire que le temps de mon séjour à Strasbourg est sur le point d'expirer.
— Je croyais que vous vouliez faire votre doctorat? interrompit Honorine.
— Assurément; mais le ferai-}e à Strasbourg ou à Paris? Jusqu'à présent la question était posée sans être résolue. J'ai écrit à mon père. 11 me laisse libre, seulement il demande, en même temps que je me déciderai, de choisir la voie que je veux suivre. Or, c'est là l'embarras.
Le déjeuner était interrompu.
Je continuai*:
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— Avocat, mon père ne désire pas que je me tourne de ce côté, tandis que moi je ne veux pas être magistrat, parce que je trouve que, pour un homme qui a de Tambition et en même temps de Thonnéteté , c'est une impasse : rester simple juge topte ma vie en respectant ma conscience, je sécherais d'ennui; avancer en rendant des services au gouvernement, je me brûlerais la cervelle de honte. Mon père, qui connaît mes convictions, a voulu les ménager, et il a tâché de me trouver une position dans les finances ou Tâdminis* tration.
— L'administration! interrompit M. Obernin.
— Vous voulez dire qu*un préfet est plus esclave du gouvernement qu'un juge. Peut-être. Seulement le préfet sert ostensiblement le gouvernement, tandis que le juge ne doit servir que la justice. Il y a là une distinction qui au point de vue de la conscience a son importance. Mon père Ta compris ainsi, et il a écrit au duc de Saint-Nabor pour lui demander son appui. Voici la réponse du duc.
Je lus cette lettre.
— Eh bien, dit M. Obernin quand j'eus achevé, que décidez'vous ?
— Avec les idées que vous me connaissez, vous comprenez que je ne peux pas me faire secrétaire d'un préfet pour devenir préfet moi-même du gouvernement du 2 Décembre.
— Pas du tout, interrompît M. Obernin, je ne comprends pas cela ; le gouvernement du 2 Décembre est
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aussi Celui du 10, et puisque la France Ta reconnu, vous pouvez bien le reconnaître.
— Entre le reconnaître et le servir il y a un abîme : pour moi, le 2 Décembre est la négation du droit, Tavénement de la force brutale et de la ruse.
—Tout cela, c*est possible, mais il n'en est pas moins vrai que ce gouvernement a été consacré par le pays. A mon sens on peut très-bien le servir, quelque opinion qu'on professe , et n'être point pour cela déshonoré. D'ailleurs, regardez autour de vous : estce que notre ancien préfet n'était pas un orléaniste? Notre président n'est-il pas légitimiste? Et cela n'est pas spécial à notre pays ; où voyez-vous des impérialistes?
— Je sais qu'en politique vous avez les opinions les plus larges.
— Je croîs avoir celles du bon sens.
— Moi, je n'ai que celles de mes passions. Au reste, sur ce point, je m'en rapporte k madame.
Jusque-là, j'avais parlé en m'adressant à M. Obernin et sans oser lever les yeux sur Honorine. Mais le moment de courage était arrivé, je la regardai en plein visage, et ce fut presque méchamment que je prononçai ces derniers mots : j'étais exaspéré de son silence.
— Je ne connais rien à la politique, dit-elle.
— A la politique non, mais qui plus haut que vous porte le sentiment du devoir et de l'honneur?
— Ça c*est, vrai, dit M. Obernin.
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11 y eut un moment de terrible silence, terrible pour elle et pour m©i je veux dire , car nous nous comprenions.
Comme elle ne décidait pas, je la poussai à bout.
—Eh bien, madame, prononcez donc.
— En toutes choses, dit-elle lentement etd*une voix vibrante, je crois qu'on doit faire ce que le devoir ordonne, dût-on en mourir.
— C'est madame qui a prononcé; sa voix m'ordonne de quitter Strasbourg , ma visite est une visite d'adieu.
-— Je n'ai pas dit cela.
— Cependant.
— Ne querellez pas, dit M. Obernin, vous êtes d'accord ; mais c'est égal, vous avez l'un et l'autre une singulière façon de comprendre l'honneur.
Puis, comme il s'était établi un silence gênant pour tous, il le rompit en venant à notre secours.
— Puisque Robert ne connaît pas Kirnec, dit-il, je propose une promenade ; je vais faire seller des chevaux; viendras-tu, Honorine, et faut-il commander le lien?
— Assurément, dit-elle ; puis, passant à côté de moi, à voix basse, elle ajouta : Il faut que je vous parle.
Mais j'étais dans un tel état d'exaspération, que je lui tournai le dos et sortis avec son mari.
Quand nous revînmes de l'écurie, elle était sur le perron en costume pour monter à cheval, la cravache
à la main, jupe longue et chapeau à larges bords; je ne l'avais jamais vue ainsi : comme elle était jolie I
En toute autre circonstance j'aurais manœuvré pour cavalcader auprès d'elle; au contraire, je poussai mon cheval près de M. Obernin, et j'engageai une grande conversation sur le produit et l'aménagement de ses bois. Le chemin était extrêmement rapide, et nous marchions au pas, lui et moi en tète, elle derrière nous.
Après avoir monté à peu près pendant une heure, nous nous trouvâmes au milieu d'une profonde solitude, troublée seulement par le bruit de différentes sources qui s'écoulaient en petits filets tapageurs; dans la terre imprégnée d'^humidité s'élevaient de magnifiques futaies aux arbres droits comme des colonnes. Sous leurs ombrages s'étendaient d'immenses tapis de mousse qui, par la déclivité du terrain, semblaient glisser sur nous comme une avalanche de velours vert. Bientôt les arbres furent plus chétifs ; puis nous ne rencontrâmes plus que quelques buissons de hêtres, des myrtiles, des bruyères; l'air fraîchit; nous arrivions aux chaumes, autrement dit aux pâturages.
Pendant que M. Obernin s'arrêtait pour regarder l'écoulement d'un petit filet d'eau qui s'échappait d'un caniveau à moitié détruit, Honorine s'approcha de moi et, d'une voix rapide :
— Allez en avant, dit-elle.
Comme je la regardais sans bouger :
— Allez donc!
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En même temps elle donna un coup de cravache sur la croupe de mon cheval. Devant nous s'étendait un vaste carré de gazon coupé çà et là par des mouvements de terrain. Mon cheval prit le galop et Honorine me suivit.
— Vous allez vous casser le cou ! cria M. Obernin.
C'était évident, cependant je n'arrêtai pas; Honorine passa h ma gauche et nos deux chevaux galopèrent nez à nez. Alors elle tourna la tête de mon côté e^, se penchant légèrement ;
—Il faut que je vous parle, cria-t-elle, j'irai aprèsdemain h Strasbourg.
— Seule,
— Seule; à deux heures venez à la maison; ne prenez pas de résolution avant Me^intenant retournons.
Nous primes une allure plus tranquille pour revenir auprès de M* Qbernini qui nous gronda et nous.appela fous.
Fou, je rétais assurément, car je ne pouvais joindre deux idéeSâ
De toute la journée je ne pus voir Honorine seule un instant, et je partis le soir sans avoir échangé d'autres paroles intimesé
^ Réfléchissez à ce que nous avons discuté^ me dit M. Obernin eu me serrant les mainsi et çroyezomoi^
ne quittez pas Strasbourg.
Le surlendemain à Theure dite, je frappai à la porte d'Honorine et ce fut-elle-mème qui vint m'ouvrir, car la maison était abandonnée pendant ré(é> les domes-^
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tiques étant à Kirnec. Elle me conduisit au premier étage dans son petit salon de travail. Dans Tescalier, nous n'échangeâmes pas un seul mot, Jamais je n'avais été aussi ému ; l'heure était décisive,
— Tu es seule ?
— Seule. Est-il vrai que vous voulez partir?
— Je ne puis vivre ainsi, J'ai vingt-trois aps, je t'adore, je meurs.
Elle me regarda longuement jusqu'au fond du cœur.
— Si j'avais été votre maltresse, vous n'auriez pas quitté Strasbourg ?
— Jamais.
— Vous m'auriez sacrifié vos convictions , votre foi?
— Ma foi, mon honneur, tout; pour toi, je tuerais.
— C'est vrai I c'est vrai ! vous le feriez, vous ?
Elle se tut; ses yeux étaient égarés, et machinalement elle prononçait des paroles qui n'avaient aucun sens pour moi.
Après un long moment de silence, elle leva les yeux, sa face était bléme^ il n'y avait plus de sang dans ses lèvres ; elle fit quelques pas vers moi et, d'une voix éteinte:
— Prends-moi, dit-elle.
Je la saisis dans mes bras, mais en rencontrant ses lèvres glacées, la raison me revint.
— Non, dis-je, pas ainsi. Et je m'éloignai d'elle. "
Nous restâmes au4noins dix minutes sans échanger
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une parole ou un regard ; mais quelle lutte, quelle lutte terrible dans nos cœurs, elle pour étouffer son honneur, moi pour contenir mon amour !
Enfin, sans oser lever les yeux sur elle Je l'entendis s'approcher; puis, comme un fer brûlant, je sentis sa main dans la mienne.
— Robert. . . dit-elle faiblement.
Celui-là m'eût bien étonné qui m'eût prédit qu'Honorine me céderait un jour.
Mais j'aurais assurément traité de fou celui c(ui m'eût affirmé que je deviendrais à vingt-trois ans secrétaire d'un préfet de l'Empire.
Cependant me voilà l'amant d'Honorine et le secrétaire intime de M. le comte de Cheylus, conseiller d'État en service extraordinaire, préfet du Bas-Rhin, officier de la Légion d'honneur, etc.
C'est une belle loi que celle des probabilités.
Par sa nature froide, son tempérament réfléchi, son éducation puritaine, le milieu honnête et calme qui l'entoure, Honorine semblait destinée à une vie pure et tranquille, — la voilà ma maltresse. Par mon esprit indépendant, ip fierté,' ma roideur de caract
tère, mon horreur instinctive pour tout ce qui est concession ou hypocrisie de conduite, je devais me croire condamné à l'opposition perpétuelle : — me voilà l'employé d'un gouvernement que je méprisais hier et qu'aujourd'hui je suis honteux de servir.
Je ne pus m'erapècher, lors de ma visite à mon nouveau préfet, de lui faire part de cette dernière réflexion.
Il me regarda un moment avec un un sourire, puis, me serrant doucement la main :
— Voulez-vous me permettre un conseil, mon cher monsieur d'Autrey, un conseil d'ami? Ne pensez jamais tout haut; ou si vous avez absolument besoin de parler, dites le contraire de ce que vous pensez.
Cette pwote ïm fit étudier mon préfet. H est certainement le plus jeune des préfets da France, Mais chez , Ifli kme» bien nées, la faveur comme la valeur p'attindpasla nombre des années: gendre du dqç io Saint-Nabor, il a eu tous les méritea* En réalité il en a beauQQup, Ptruonneltement c'est un homme charloant ; JoU vi^agei cheveux blonde friséei teint rosé ; il aérait parfait e'il n'avait pas Tair un peu vain et vi^e» et si une myopie déplorable ne lui faisait paa saluer les mur» ; hier j'avais poeé mon chapeau sur mon pa* npluie; en passant, il lui a fait un grand salut ; aasufément, U ne savait pas quel était le monstre qu'il bQaérait de ses peUte^^eSi meis gela lui importe peu: il veut plaire.
Peur en arriver là» Il ne néglige rien et n> p^ 1^
MADAME OSËRNIN im
moindre scrupule dé se faire à primièfe vut le oalnarade de son interlocuteur; avec Içs curés^ il parle d'ornements sacerdotaux et de ménage d'église, avec les cultivateurs, d*agriculture> aveô les milttairei, de guerre. Seulement, comme à son besoin d*affabilité se joint un parfait mépris pour ceux qui ne sont pas de sa naissance et de son rang, il croit devoir leur tenir un langage approprié b la force d'esprit dont à vue de ne2 11 les gratifie. Son langage avec eux est celui des nourrices et des mamans avec leur bébés:
t Vilain Charles a fait bobo a son nez^ pas beau» pas beau, Charles. *
Lorsqu'il parle en public il use de la même méthode; il me fait placer à sa droite contre lui» et de temps en temps il se penche k mon oreille pour me demftnder: a Cela va4-il bien, suis-je assez bête?» Si ]e ne lui réponds pas : « C'est, parfait allez toujours* * Il enfile un chapelet de phrases qui n'ont ni queue ni tète.
Mais oii il est tout k fait Impitoyable, c'est avec les maires. Les maires, chacun le sait, sont la plaie la plus cruelle des préfets: ils arrivent, ils s'imposent, ils causent; on ne peut pas s'en débarrasser. On annonce un maire à mon préfet.
— Le maire de Wasenbourg, dit-il en bondissant sur son fauteuil, encore le maire de Wasenbourg. Il a donc Juré ma mort. Ah ! le brigand ! Jean, tu es fort, cours dans Tantichambre, prends^moi cet animal de maire par les épaules, et jette-le dans les escaliers. Jette-le assez bnitalement pour qu'il se casse.
Jean fait quelques pas vers la porte.
— Arrête ; au surplus, puisqu'il est là, qu'il entre. Le maire arrive : la figure de M. de Cheylus change
instantanément; elle était furieuse, elle devient souriante. II court au-devant du maire les bras ouverts :
— Mon cher maire, ne parlez pas, je vous en prie, si votre première parole n'est pas pour me demander quelque chose. Que puis-je pour vousî Que voulez-vous? L'impossible, l'absurde, c'est accordé d'avance ; comment se porte madame^ et les enfants? Bien, ah ! tant mieux, je suis enchanté. Vous m'amènerez votre fils aine, je veux le connaître, nous en ferons quelque chose. N'aviez-vous pas quelqu'un de malade dans votre famille? Non, c'était votre jument. Elle va mieux, enchanté.
En voilà assez , n'est-ce pas , pour montrer quel homme il est; un trait encore cependant et qui le complétera.
— C'est étonnant, me disait-il l'autre jour, comme dans les affaires on perd ce que le vulgaire appelle la notion du juste et de l'injuste : huit fois sur dix, lorsque mon intérêt personnel n'est pas en jeu ; je ne sais quelle décision prendre. Heureusement Jean est là.
Ce Jean ainsi élevé à l'emploi de conscience vivante est le frère de lait du comte: c'est un gros paysan qui, bien que devenu valet de chambre d'un préfet et son homme de confiance, est resté un paysan.
C'est cette qualité de paysan que M. de Cheylus es-
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lime en lui, c'est sa droiture primitive, sa bonhomie, sa simplicité.
— C* t*imbécile-là ne sait rien delà vie, dit-il quelque fois, c'est l'homme de la nature, écoutons la nature nous répondre par sa bouche.
Et c'est par le sentiment de M. Jean que se décident quelquefois les affaires les plus graves.
Honorine, en me quittant, était retournée à Kirnec, où elle devait passer deux mois encore. Avant de nous séparer, j'avais voulu lui faire promettre de revenir la semaine suivante et de m'accorder un second rendezvous. Mais je n'avais pu obtenir d'engagement formel, et devant les pleurs d'une femme qui venait de se sacrifier à mon amour, je n'avais pas eu la force d'insister. J'étais d'ailleurs anéanti par le bonheur, et je ne savais trop ce que je disais, ce que je faisais.
Une nuit de réflexion me fit comprendre que j'aurais au moins autant à lutter pour ce second rendezvous que pour le premier, et que jamais elle ne me le donnerait librement: une semaine, deux semaines, trois semaines d'attente me prouvèrent la justesse de ce raisonnement. ,
N'y tenant plus, je résolus d'aller à Kirnec. Une plainte contre le maire de ce village, adressée à la préfecture , me fournit un prétexte à donner à M. Obernin : je venais faire une enquête secrète et officieuse.
L'accueil d'Honorine fut tel que je l'attendais.
— Voulez-vous donc me poursuivre jusqu'ici et ne
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pouvez-vous me laisser à mes remords? me dit-rite avec désespoir.
Et pendant tôiite la journée il me fut impossible de me trouver seul avec elle. Elle avait cru que je repartirais le soir pour Strasbourg. Maïs je restai; jô fis traîner mon enquête et gardai quelques personnes à entendre pour le lendemain.
On me donna une chambre qui n*est séparée de celle d*Monorine que par un gros mur, mais qui en môme temps, par une disposition particulière de la construction ne communique pas avec la partie qu*eUe habite. C'est-k-dire que pour l'aller voir la nuit, comme je l'avais espéré^ il m^aurait fallu descendre dans le jardin par mon escalier, rentrer dans la maison et monter par un autre escalier qui dessert Taile de bâtiment 0^1 se trouvent sa chambre, celle de son m&ri et celle de l'enfant, — Timpossible.
C'était bien calculé pour se mettre à Tabri. Mais elle avait compté sans les résolutions extrêmes de la passion. Tout le long de la maison règne une corniche en pierre qui forme une saillie large à peu près comme la main. Ce fut par ce chemin impraticable pour les chats que je résolus de gagner son balcon : j'avais dix-neuf chances pour me tuer, je û*en avais qu'une pour réussir. Elle consistait dans une tige de store qui se trouve entre les deux fenêtres. Si je pouvais atteindre cette tige et m'y cramponner d'une main, il me serait peut-être possible, en marchant sur la corniche, de passer de mon balcon à celui d'Honorine.
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Une fûU là, je parviendrais bien à mê faire ouvrir. Mon brâs serait-il assez long pour attôindre le store ? Toute la question était donc là. Par malheur, je ne pouvais faire Texpérience avant la nuit.
Je fis traîner la soirée fort lard pour donner le temps aux domestiques de se coucher avant nous.
Pour en arriver là, je déployai une gaieté qui n'était pas dans mon cœur. Honorine me regardait de temps en temps avec inquiétude, se demandant ce que signifiait cet entrain.
Enfin, M. Obernin me conduisit à ma chambre, mais j*avais dépassé le but: il était trop bien éveillé; Je cru!^ qu^il ne se déciderait pas à me quitter.
Enfin, il me laissa. J'étais tellement impatient que je fus obligé de tenir ma montre dans ma main poUr me donner la force d'attendre. Lorsqu*une demi-heure se fut écoulée,— un siècle,— j'enjambai mon balcon.
La nuit était noire, mais j'avais bien étudié où se trouvait le store ; suspendu d^une main à la balustrade du balcon, le pied posé sur la corniche, je me collai contre la muraille et m^allongeai tout de mon long. Après avoir tâtonné un moment, mes doigts rencontrèrent la tige de fer, mais ils ne pouvaient que la toucher sans la saisir. Il fallait donc lâcher le balcon d'une main avant d'avoir un point d*appuî pour l'autre.
Quoique mes yeux ne pussent pas pénétrer l'obscurité jusqu*au sol, ce qui était fort heureux, carie ver-
tige m'eût probablement entraîné, Tidée me vint que, si je tombais, je n'avais pour me recevoir qu'un perron en grès, c'est-à-dire une mort certaine. Au hasard des amoureux, je lâchai le balcon et me lançai en avant; ma main rencontra la tige, et je pus me retetenir au moment même où je me sentais partir à la renverse.
Je n'étais qu'à moitié chemin^ heureusement la seconde moitié était plus facile, le balcon offrant une large prise à la main. Je le saisis et l'enjambai.
Avec la sécurité des gens qui habitent la campagne et n'ont poiat à craindre la curiosité d'un vis-àvis, Honorine n'avait point tiré ses rideaux. Je la vis aller et venir dans sa chambre , préparant sa toilette de nuit.
Tous les bruits avaient cessé dans la maison, au dehors seulement on entendait un léger bruissement et au loin le murmure des eaux courantes. Fallait-il attendre encore? Le mari était-il couché î
Au moment où je me posais cette question, une porte s'ouvrit et il entra dans la chambre de sa femme ; il était en pantoufles et à moitié déshabillé.
Une terrible émotion m'étreignit à la gorge ; mes dents claquèrent. Je n'avais pas pensé à cela. Je les tuerais.
Il fit quelques tours par la chambre , causant indifféremment sans que j'entendisse ses paroles. Il s'arèta devant une étagère, prit une petite statuette, la regarda un moment, puis il recommença sa promenade.
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Honorine, debout devant une glace , arrangeait ses cheveux.
Sans doute il attendait : toutes les horribles tortures de la jalousie me déchiquetèrent le cœur : mes ongles s'enfonçaient dans mes mains.
Cependant il ne s'en allait pas, et toujours il tournait dans la chambre. Il s*adossa à la cheminée, et il resta à regarder sa femme comme s*il était en contemplation devant elle. Appuyé sur un coude, la poitrine bombée, la taille cambrée , il était vraiment superbe ainsi : sa chemise déboutonnée laissait voir son cou musclé. Ah ! c'était bien un homme, il n'y avait pas d'illusion à se faire.
J'aurais avalé de Thuile bouillante, je n'aurais pas plus souffert. Et Honorine de temps en temps se retournait vers lui en souriant. C'était donc pour cela qu'elle m'avait repoussé, la vertu lui était plus facile. Et quand elle était dans mes bras, elle avait vraiment beau jeu à me parler de sagesse. Et le lendemain, quand je la verrais descendre marchant avec mollesse, les yeux battus, pâles, les lèvres blanches, elle me dirait que sa nuit était mauvaise, qu'elle avait pensé à moi, et que mes souffrances dans ma chambre solitaire avaient été les siennes.
Toujours ils parlaient, mais je n'entendais rien. Que disaient-ils donc? Peut-être était-il question de moi.
Tout à coup elle se retourna vers lui et lui fit une belle révérence : elle était prête pour son seigneur et maître.
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II s^aVânçd, la prit dans ses bra^ et ne psncha Vers
son visage.
Je me sentis mourir, je fermai les yeux.
Quand Je les rouvris, je ne le vis plus dans la diam** bre.
Étâît-il donc parti? Au même instant j'eûtëfldla s'ouvrir une porte, il revenait.
Il est impossible dlmaginer rien de plus atroce que ces brusques changements qui, dans la même minuto, me 'faisaient passer de là fureur folle à la Joie, pour me rejeter instantanément dans la fureur.
Il se dirigea vers un guéridon et se versa lentement un verre d'eau.
J'avais perdu toute idée de prudence et me tenais le visage collé contre la vitre. 11 eût regardé dô ce câtâ, tout était perdu.
Il n*y regarda point. Lorsqu'il eut bu son verre d'eau, il se dirigea vers sa femme et lui tendit la main. Cd*tait le moment. Fallait-il les tuer tous deux^ ou me tuer moi-même en me laissant tomber sur le perron.
Comme je faisais effort pour repousser ces idées, je le vis me tourner le dos et lentement marcher vers la porte de sortie.
Il partait! Ah ! quel soulagement ! La sainte femme, qu^elle était charmante I
Longtemps encore elle tourna dans sa chambre, al**' lant d'un meuble à l'autre, rangeant ceci, dérangeant cela. Pour qui la connaissait, il était facile de comprendre qu'elle ne pensait guère à se coucher.
MADÀIIK UBËl^I^irs 143
San» éiw dévQte pratiquante, elte était religieuse : elle alla se mettre à genoux sur ua prie-Pieu qui était dans ua angle de la chambre. loogteir.ps elle re^ta agaoouillée ; je ne la voyais que de dog, mais sa taille qui H tendait, ^a tôte levée vers le ciel, se3 mains jointes, son attitude accablée et suppliante, disaient la foryeur de sa prière*
Knfln, elle se redressa, c'était le moment, je levms la main pour frapper au carreau, lorsque je la vis regarder autour d'elle mystérieusement, puis, prenant une petite clef à son trousseau, elle alla doucement . ouvrir un petit bureau, et de dedans un tiroiri sous un amas de lettres, elle tira un morceau de papier ou de carton avee lequel elle revint vers la lampe,
J^élais fort intrigué) mais quand la lumière tomba aor cemofoeau de carton, ja reconnus un pgr trait que je lui avais donné deux mois auparavant. La bonheur me fit perdre la raison ; je poussai h fenêtre comme si je pouvais Couvrir-
À ee bruit, elle releva les yeux avec épouvante; alors, je frappai doucement deux petits coups contre la vitre* Klle béaita un moment, se demandant quel
était ce bruit ; puis elle vint a la fenêtre.
Ma face était appuyée contre le carreau. Avant d*ar* river elle me reconnut. Mais au lieu de m*ouvrir, elle recula et me fit des signes désespérés pour me repousser.
Je levai la main pour enfoncer la vitre. Elle eut peur et se décida ; mais en même temps des deux mains elle me retint.
— Va-t'en , dit-elle à voix basse, va-t'en , je t'en conjure ! c'est une infamie ! Va-t'en.
Sans répondre» je fis, malgré ses efforts, quelques pas en avant, puis me dégageant de son étreinte je marchai vers la lampe et brusquement je l' éteignis.
Alors, revenant vers elle, car mes yeux étaient mieux que les siens habitués à l'obscurité, je la pris dans mes bras. Elle voulut se dégager, se défendre, me repousser, mais je ne lâchai point. Elle se débattit quelque temps avec force ; mais que pouvait-elle 7
Elle était dans mes bras sans vêtements : le feu qui me brûlait passa en elle; la chair elle aussi trouve son heure où. elle commande et domine.
Trop tôt l'aube blanchit les vitres, et pour nous se présenta au sérieux la scène de Roméo : — « Veux-tu donc partir? C'estle rossignol et non l'alouette. ^ C'est l'alouette, la messagère du matin ; je dois partir et vivre, ou rester et mourir. »
C'était elle qui ne voulait pas me laisser partir ; avait-elle peur que cette nuit ne se renouvelât jamais, ou bien calculait-elle que pour une heure d'ivresse encore, elle n'en aurait ni plus ni moins de remords.
Dans cette nuit passée à Kirnec, j'avais obtenu d*Honorine la promesse qu'aussitôt son retour à Strasbourg, elle m'accorderait un nouveau rendez-vous.
Puis, comme le mot « aussitôt » avait quelque chose de vague, je voulus préciser cet engagement, et il fut convenu que ce serait dans les quatre jours de son arrivée. Jusque-là, c'est-à-dire pendant six semaines, je devais faire le mort. Si elle pouvait, elle viendrait me donner une heure en passant, mais elle ne s'engageait à rien.
Elle ne vint pas, et ces six semaines furent rétenûté à passer, mais enGn, heure par heure, jour par jour, elles s'écoulèrent.
Au jour dit, ce qui ne s'était jamais produit, elle
rentra de la campagne. Je n'avais plus qu'à attendre la réalisation de sa promesse.
Le soir de son arrivée, elle dînait chez sa^mère. Or, toutes les fois que cela avait lieu, elle avait l'habitude de laisser la société réunie au salon, et de venir dans un boudoir qui donne sur la rue. Là, sous prétexte d'être plus tranquille pour faire de la musique, elle s'enfermait et elle avait ainsi la liberté de se placer à la fenêtre et de me regarder circuler dans la rue.
Cela nous donnait à tous deux quelques instants de bonheur. Ceux qui ne comprendraient pas ce bonheur à distance et le trouveraient ridicule n'ont jamais aimé.
Comme il aurait été imprudent de nous voir trop tôt après son retour, il avait été décidé que, quand je saurais son arrivée, je viendrais le soir^ vers neuf heures^ me promener comme autrefois devant la maison de jsa mère.
En entrant dans la rue, je la vis à la fenêtre» non derrière la vitre, comme de coutume, mais penchée en dehors. Aussitôt qu'elle m'aperçut, elle agita son mouchoir d'une certaine manière qui voulait dire qu'elle allait sortir.
A peine à Strasbourg, elle avait déjà hâte de me voir ; je me sentis pénétré d'une joie triomphante, et j'oubliai mes six semaines de tourments. Où allionsnous nous rencontrer? Chez elle, sans doute.
Cependant, par prudence, je m'éloignai un peu et m'allai cacher dans une ailée obscure vis«à-vis sa rue.
MADAME OBEANIN 147
Elle pouvait n'être pas seule : une femme de chambre pouvait l'accompagner... son enfant. Une fallait pas qu'on me vît devant la maison de ses parents. Après quelques minutes d'attente, elle parut. Elle était seule. Elle marchait avec une inquiétude évidente, semblant interroger la rue, sonder chaque anfractuosité. Au moment où elle arrivait devant mon allée, une porte s'ouvrit dans un magasin en face ; je .n*osai pas me montrer et la laissai passer.
Quand je me décidai à sortir, je ne la vis plus. Oh donc était-elle 7 Malgré le lorgnon que je porte, le soir dans ces expéditions, pour tâcher de suppléer à mes mauvais yeux, je ne l'aperçus nulle part. Il y avait là quelque chose d'inexplicable. La rue était déserte, mal éclairée par les lumières de quelques rares boutiques ouvertes çà et là.
Où la chercher? J'avançais de quelques pas au hasard, quand je me sentis saisir le bras. Je me retournai : c^était elle qui> cachée sous une grande porte sombre, me guettait au passage.
Elle était trembla-nte» Vivement elle prit mon bras qu'elle serra fortement, et nous nous dirigeâmes vers les quais. Son pèi*e demeurant tue du Vieux-Marchéàux-Vins, c'était à peu près notre chemin pour gagner la rue de la Nuée-Bleue, c'eât-à-dire sa maison, où je croyais qu'elle tne conduisait.
Cela'^e fit sans qiie j'en eusàe bien conscieiice; J*étai8 éperdu de joie; Elle prononça quelques paroles qtie je h'entendis pas.
14S MADAME OBERNIN
je crus qu'elle me disait de la quitter et de la suivre de loin. Je voulus me dégager, elle s'attacha des deux mains à mon bras. La tête perdue, je la serrai contre ma poitrine ; elle me repoussa avec force.
— Marchons, dit-elle à voix basse, il faut que je vous parle.
— Que tu me parles ?
— Oui.
— Eh bien, va devant, je te rejoindrai chez toi. En effet*, plusieurs fois déjà nous avions employé ce
moyen : elle rentrait chez elle pendant que son mari était chez M. Ritter, envoyait tous les domestiques en course et m'ouvrait elle-même sa porte.
— Vous ne pouvez pas venir chez moi, la maison est pleine de tapissiers. Marchez près de moi,toutprès, il faut que je vous parle.
Que signifiait cette insistance. Que signifiait ce ton inquiet, cette parole haletante?
— Nous allons nous promener ensemble sur les quais, contiuua-t-elle. Personne chez ma mère ne me sait sortie, il faut que je rentre bientôt.
— Si Ton nous rencontre?
— Eh bien. Ton nous rencontrera; perdue un peu plus tôt ou un peu plus tard, qu'importe !
L'inquiétude conmiença à me gagner : ce n'était pas pour un simple rendez-vous qu*elle s'exposerait à ce danger. Il devait se passer quelque chose de grave.
Nous arrivâmes sur les quais. Us étaient déserts et sombres. La nuit était par bonheur sans étoiles, et il
soufflait par rafales un vent d'ouest qui faisait vaciller le gaz ; à dix pas on distinguait mal les objets. Tournant le dos à la gare, aux alentours de laquelle la circulation est toujours active, nous gagnâmes le quai Schœpflin, où il n'y a pas de boutiques. Sans doute il était imprudent de se mettre à la merci d'un passant curieux, mais nous n'avions pas le choix d'un meilleur endroit. Je lui jetai autour du cou mon cache-nez,. et pour moi je relevai le collet de mon paletot en baissant mon chapeau sur mes yeux : une voilette noire trèsépaisse cachait son visage; elle ne pouvait donc être reconnue qu'à sa démarche et à sa toilette.
— Que se passe-t-il ? demandai-^e quand nous fûmes arrivés dans un endroit tout à fait solitaire.
— La chose la plus grave, la plus terrible.
— Ton mari ?
— Ce serait peut-être moins affreux. Je suis enceinte. Entre ma demande et la réponse d'Honorine, mon
esprit avait envisagé, tàté, sondé tous les malheurs possibles, tous, celui-là excepté. Je restai stupide et lâchai son bras.
— Je suis enceinte, continua-t-elle, et je ne sais pas qui est le père de mon enfant.
— Ton mari !
— Eh bien 1
Pourquoi pas lui? N'était-il pas son mari? Quel coup de massue !
— Vous comprenez, reprit-elle, que cet enfant ne verra jamais le jour.
150 iMADAME OBERNIN
— Que veux- tu donc?
— Jamais je ne donnerai à mon mari un enfant dont il ne 8era pas le père: jamais je n'introduirai dans sa famille un voleur.
— • Et s'il est de lui ?
— Et s'il est de toi ?
Pendant quelques instants noua marchâmes côte à côte en silence : elle n'avait pas repris mon bras, et nous avancions tous deux d'un même mouvement la tête basse : les vagues du canal soulevées par le vent clapotaient contre les quais, le vent gémissait, de gros nuages noirs couraient sur le ciel sombre; autour de nous et en nous , l'effroyable et le lugubre.
— Que veux-tu donc, dis- je, épouvanté autant de ses paroles que du ton avec lequel elle les avait prononcées.
— Mourir.
— Te tuer?
Follement, et comme si nous avions été seuls dans notre chambre, je la saisis à pleins bras. Sous son voile je sentis son visage inondé de larmes. Mais, dans ces circonstances terribles, elle avait toute sa raison, tandis que je perdais la tête.
— Quelqu'un ! dit-elle, en se dégageant de mon étreinte.
Deux jeunes gens, en effet, venaient k notre rencontre : lorsqu'ils nous croisèrent, ils se penchèrent pour tâcher de reconnaître les amoureux qui se promenaient à pareille heure et par ce temps ; heureuse-
ment, déroutés par mes précautions, ils ne persistèrent point.
Cependant, après quelques pas, ils se retournèrent ; ils voulaient voir sans doute ce qui allait advenir de cette promenade d'amoureux. Hélas ! qu'ils se dou^ talent peu des sentiments qui nous agitaient.
— C*est pour vous annoncer cette nouvelle, continua Honorine lorsqu'ils se furent éloignés , que j'ai voulu vous parler, et aussi pour vous dema'nder du poison.
— A moi ?
— A qui avouer ma honte, si ce n'est à vous? Puisque vous avez eu le courage de me perdre, ayez au moins maintenant le courage de me sauver.
— Mais tu n'es peut-être pas enceinte : tu peux te tromper.
— Je ne crois pas me tromper. Cependant, comme cela est possible, j'attendrai le moment où je sentirai mon enfant.
— Mais c'est épouvantable, ce que tu dis là, c'est monstrueux !
— Pour vous. Et pour moi, donc î
— Quittons Strasbourg, fuyons ensemble, nous nous cacherons : je travaillerai pour toi.
— Abandonner mon mari, mon enfant, ma famille î
— En mourant, ne l'abandonnes-lu pas ?
— Oui, mais je ne leur laisse pas un souvenir honteux, un nom méprisé.
— Eh bien, si tu veux mourir, je mourrai avec toi :
nous avons été deux pour la faute, nous serons deux pour Texpiation.
— Non, Robert, tu ne mourras pas, car ce serait me déshonorer, ce double suicide éveillerait les soupçons; il ne serait pas difficile pour les curieux de trouver la vérité. D*ailleurs je te laisse une tâche, une grande tâche à remplir : j'abandonne mon fils, tu vdlleras sur lui ; tu seras le seul à savoir pourquoi il n'a plus de mère,' tu le protégeras, tu en feras un homme.
En disant ces derniers mots, sa voix, qui jusqu'alors par sa fermeté avait annoncé une résolution implacable, s'attendrit, elle fut coupée par un sanglot.
Mon cœur était brisé, ma raison chancelait.
— Hâtons-nous, dit-elle, il faut que je rentre. Je veux un poison sur, qui ne fasse pas trop souffrir et ne laisse pas de traces : tu étudieras, tu chercheras, tu me l'apporteras après-demain soir chez moi. M. Obernin doit aller passer deux jours à Kimec ; je ferai sortir les domestiques ; tu viendras à huit heures, je t'ouvrirai la porte.
— Mon Dieu, comme tu dis cela ?
— Crois-tu donc que depuis quinze jours je n'aie pas tout arrangé ? ma résolution est arrêtée ; je sais ce que je fais, et je le fais parce qu*il n'y a pas pour moi d'autre issue.
Nous revenions sur nos pas. Tétais littéralement écrasé, anéanti, sans force comme sans raison.
— Pauvre ami, dit-elle tout à coup, comme à elle répondait à sa propre pensée, lui qui m'a aimée pour
être heureux ; la passion peut-elle donner le bonheur? Ah ! les poètes !
— As-tu donc oublié notre nuit de Kirnec?
— J'en meurs et, c'est lâche à dire, je ne me la rappelle qu'avec dès tressaillements de joie.
Nous allions arriver à Tune des petites ruelles qui du quai donnent dans la rue du Vieux-Marché-aux- Vins.
Elle s'arrêta.
— Tu vas me quitter, dit-elle.
Je voulus la retenir.
— Ne parle pas, je t'en prie, interrompit-elle, laissemoi ma force ; peut-être en rentrant va-t-il falloir que j'explique mon absence, il faudra rire, peut-être chanter : comment répondre, si ma figure est bouleversée? Après-demain, tu me diras tout ce que tu as dans le cœur : tu resteras la nuit.
Je fis un geste.
— Ce sera la dernière. Après tu ne me reverras plus. Il faudra, jusqu'au moment où j'aurai à exécuter ma résolution, me laisser à Dieu. Donne-moi ta main.
Elle me la prit plutôt que je ne la lui tendis :
— A huit heures après-demain.
Tandis que je restais immobile à la place où elle m'avait laissé, elle s'éloignait à grands pas.
Le jour me surpritdans ma chambre sans que j'eusse pensé à me coucher.
Honorine, si pleine de jeunesse, si heureuse avant de me connaître, morte dans quelques jours ! Pour la
i54 MADAME OBERNÏN
première fois je sentis le poids de ma faute ; accablé, écrasé sous elle, j'étais comme hébété. Que faire ? C'était le mot que je me répétais à chaque instant. Que faire pour la sauver? Et je ne trouvais pas ; je me levais et marchais par ma chambre, comme si l'inspiration allait me tomber du ciel. Durant des heures entières je restais les yeux fixés sur une fleur de mon papier, tâchant de démêler le fil perdu de mes idées confuses, qui m'échappait aussitôt que je voulais le saisir.
Elle n'avait pas eu une parole de reproche contre moi, et cependant, à qui la responsabilité de la catastrophe par laquelle nous étions emportés? C'est parce que son àme était plus élevée que celle de toutes les autres femmes que je l'avais aimée^ et maintenant, c'était parce que cette âme pure et Cère ne s'était point abaissée qu'il fallait mourir.
Moiirir ! Se tuer 1 Tuer son enfant ! Le mien peutêtre ! Le mien certainement. Car elle ne se tuerait pas si elle ne me savait pas son père.
Par moments, il me semblait que mon crâne éclatait et que ma tête se vidait.
Moi, par qui elle allait mourir, je ne saurais jamais comment j'avais été aimé. Sur satombe, le doute éternel, pour m'en écarter dans les heures d'angoisse, et m'y ramener aussitôt fatalement.
La journée succéda à la nuit, mais que pouvait pour mon âme la lumière fortifiante du jour ?
Machinalement je m'en allai à la Bibliothèque. Je
demandai le Dictionnaire de médecine et , dans la bibliographie, je cherchai quels livres traitaient des poisons. On me donna Orfila, Devergie. Mais mon es-* prit était incapable de comprendre ce que je lisais.
Et puis, quand même j'aurais compris les détails scientifiques de ces livres, qui ne sont pas écrits pour le vulgaire, les moyens me manquaient pour me procurer ces poisons terribles qui tuent instantanément,
J'enlrai chez quatre ou cinq pharmaciens, et chez chacun je me fis donner une petite fiole de laudanum, sous prétexte de douleurs de dents que je ne pouvais calmer qu'avec des cataplasmes laudanisés.
Les cinq petites fioles réunies en ont formé une assez grande, bien capable, hélas ! de donner la mort.
Elle est là devant moi sur la table où j'écris, et dans une heure je vais la porter à Honorine, car il est sept heures, et c'est à huit qu'elle m'attend.
Quel rendez-vous !
Si lo système de rendez-vous employé par Honorine a l'avantage de nous mettre à Tabri de la curiosité des passants, il a en même temps ses ennuis et ses dangere.
Éloigner à la fois d*une maison trois domestiques n*est point chose commode^ surtout lorsque parmi eux se trouve une fine mouche comme la femme de chambrOy toujours inquiète de ce qui se passe et se dit autour d'elle, et un badaud comme le valet qui flâne sans cesse et ne se décide à faire ce qu'on lui a commandé quune heure après ; lorsqu'ils sont partis tout D'est pas gagné, il faut qu'Honorine m'attende à la porte et reste là derrière le vantail entre-bàillé. Cela a quelque chose de honteux qui nous blesse. De mon côté, il faut que je m'arrange pour ne pas rencontrer
les domestiques dans la rue même, et surtout pour ne pas appeler l'attention des voisins.
Heureusement, la maison d'Honorine, qui est un grand hôtel bâti sous Louis XVI, a deux longs murs sombres au rez-de-chaussée en façade sur la rue, et vis-à-vis sont des magasins qui n'ouvrent pas le soir.
Jeudi à huit heures, comme il avait été convenu, j'arrivais devant sa porte : dans quel état de fièvre et d'accablement, ma dernière lettre a pu en donner une faible idée.
A mon angoisse, il y avait cei»endant un soulagement, j'avais la certitude que nous ne serions pas dérangés.
Le matin j'avais rencontré M. Obemin et il m^avait annoncé qu*il partirait le soir pour Kirnec : il avancerait l'heure de son diner et il se mettrait en route vers six heures pour passer là-bas deux ou trois jours. Le temps était doux, il voulait pousser activement de grands travaux de drainage qu'il avait entrepris. Le drainage nouvellement inventé était devenu sa passion, il ne parlait, il ne s'occupait que de cela. Il avait vivement insisté pour m'emmener avec lui. « Je ne connaissais pas les Vosges pendant l'hiver, nous ferions des courses dans la montagne, et peut-être pourrionsnous rester sept ou huit jours : je serais une excuse qui l'empêcherait d'être grondé par sa femme...
• Toutes instances de l'amitié contre lesquelles j'avais eu grand mal à me défendre.
Rassuré de ce côté, je m'étais promis d'employer
ce rendez-vous à combattre la résolution d'Honorine.
Surpris à Timproviste par sa terrible confidence, je n'avais rien trouvé à lui répondre sur le moment. Mais, seul avec elle, n'ayant d'autre souci que de Tarracher à son funeste dessein, il faudrait que je fusse bien impuissant si je ne trouvais pas des paroles décisives. Et il me semblait que j'en trouverais dans la force de mon amour.
Tout n'était pas dit; tout n'était pas fini. Et le poison que je portais dans ma poche n'en était pas ehcore sorti. Honorine morte, tuée par moi! jamais.
Je. la trouvai à son poste, c'est-à»dire derrière la porte; en moins d'une seconde je me fus glissé auprès d'elle, et la porte fut refermée. Je voulus prendre sa main. Elle se jeta sur ma poitrine.
Cependant, au lieu de la trouver abattue comme je le croyais, elle avait une légèreté et une souplesse qui m'étonnèrent.
— Montons vite, dit-elle d'une voix qui ne trahissait pas la moindre émotion.
Je la suivis dans un salon du premier étage qui précède sa chambre à coucher. Vivement, lorsque nous fûmes entrés, elle ferma la porte à clef, et vint à moi en souriant.
— Ma figure vous étonne, n'est-ce pas? dit-elle en me regardant. Sauvés, mon ami.
Je demeurai stupéfait, ne comprenant rien à ses paroles et à ses sourires.
— Sauvés ! que veux-tu dire?
Alors elle m'expliqua que, jusque vers le milieu de la journée de la veille, elle avait gardé la conviction qu'elle était enceinte. Conviction qui, depuis trois semaines, avait été se fortifiant par une série de malaises significatifs; mais dans la nuit même ces symptômes avaient disparu, et elle avait compris qu'elle s'était trompée.
Je n'ai pas besoin, n'est-ce pas? de parler du sentiment de délivrance et de satisfaction qui me pénétra pendant ce récit. Mais à peine était-il achevé que je n'eus plus qu'une idée : Comment était-il possible qu'elle n'eût pas su de qui était renfajat dont elle s'était crue mère ? Le spectre du mari me dansait devant les yeux, dans l'attitude triomphante qu'il avait, le soir où je l'avais vu adossé à la cheminée de Kirnec. Mort, suicide, poison, tout cela était oublié, emporté ; je n'avais plus qu'une pensée, qu'une souffrance, la jalousie.
— Tout cela, dis-je, est fort étonnant; mais ce qui plus que tout cela me parait prodigieux, maintenant que je n'ai plus peur, c'est l'incertitude où tu as pu rester sur la paternité de cet enfant.
A cette brutale injure, elle releva les yeux et me regarda si bravement en face, que je détournai la tête.
Mais elle n'eut pas le temps de répondre : la porte cochère, poussée avec violence, se ferma si bruyamment que tous deux en même temps nous nous trouvâmes debout.
— Oui donc est là?
160 MADAME 06ERNIN
— Je ne sais pas; j'ai dit aux domestiques de ne pas rentrer avant dix heures.
— Mais alors ?
T- Écoutons.
Dans l'escalier on entendait un bruit de pas rapides ; puis, presque aussitôt la serrure de la porte du salon grinça. Heureusement elle était fermée au verrou.
— Honorine, es-tu là ? s'écria une voix impérieuse.
— Mon mari !
M. Obernin ! M. Obernin que nous savions parti pour Kimec, où il devait être arrivé à cette heure. Son départ n'avait donc été qu'une ruse. Alors , que signifiait son retour?
Pris à Timproviste, nous restâmes un moment à nous regarder, à nous interroger, chacun de nous attendant un mot de l'autre.
Comme toujours, ce fut Honorine qui la première retrouva son sang-froid.
Elle me prend par le bras, m'entratne sans prononcer une parole, méfait traverser le salon, la chambre à coucher, et me pousse dans un cabinet où se trouve un petit escalier en bois conduisant dans une sorte de garde-robe où elle serre ses toilettes de bal. Je monte à tâtons cet escalier, dont les marches craquent effroyablement sous mes pas, et je me cache derrière les robes, que je ramène devant moi. Là je respire un peu et j'écoute.
Pendant mon ascension, Honorine avait ouvert la porte du salon, M. Obernin était entré.
— Que fais-tu là ?
— Tu vois, je ne fais rien.
— C'est pour ne rien faire que tu as quitté la maison de ta mère à sept heures et demie ? Où sont les domestiques?
— lis sont sortis.
— Et tu es restée seule? Pourquoi faire? Réponds donc.
— J'étais là à mettre de l'ordre dans mes affaires.
— Comment tes affaires ! Depuis quand as-tu des vêtements dans ce salon? Tout cela est bien étrange. Pourquoi n'as-tu pas fait Wlumer du feu ? Pourquoi étais-tu enfermée? Pourquoi ne m'as-tu pas répondu et tout de suite ouvert ?
Toutes ces questions tombaient dru comme grêle ; sa voix était irritée, et même jusqu'à un certain point brutale.
— Réponds-moi donc quelque chose ?continua-t-il, parle , parle !
— Je t'ai déjà dit que j'étais occupée à ranger mes robes.
— Ranger tes robes, mais tu as donc été là-haut avec la bougie. Il ne manquait plus que cela. Eh bien, je vais voir là-haut.
Je l'entendis pousser violemment la porte du cabinet, les marches de l'escalier craquèrent, derrière mon rempart de soie je vis la lueur de [la bougie monter au mur. Ce rempart me cachait-il bien?
Je crus que c'en était fait.
162 MADAME OBERMN
Mais au moment où il allait atteindre les dernières marches, j'entendis la voix d^Honorine î
•^ Si vous montez là-haut avec une bougie, ce n'est pas le moyen de vous assurer que j'ai laissé tomber ^ quelque étincelle.
Elle prononça ces quelques mots 'froidement, naturellement, comme s'il n'avait été question que d'une simple précaution à prendre contre le feu.
Ah ! l'admirable femme !
M. Obernin s'arrêta, hésita un moment, puis il redescendit lentement.
— Prends la bougie, dit-il lorsqu'il fut en bas.
•^ Ce n'est pas la peine, je vais monter moi-même. Avant qu'il eût répondu, elle s'élança dans l'escalier.
— Je monte avec toi, dit M. Obernin, qui, décidément, persistait dans son idée.
Et j'entendis le bruit du flambeau posé sur une tablette de marbre.
Maintenant, peu m'importait. Je n'avais qu'à ne pas faire de bruit, nous étions sauvés.
Tous deux entrèrent dans la chambre, Honorine la première, M. Obernin restant sur le seuil.
J'avais comprimé les battements de mon cœur, je ne respirais plus.
L'inspection ne fut pas longue.
— Descends-tu ? tu vois qu'il n'y a rien : vraiment, c'est à croire que tu {ne prends pour un enfant.
Il se décida.
Mais sa colère n'était pas calmée, car, lorsqu'il fut revenu dans le cabinet de toilette, il s'écria ;
— Vas-tu rester à me regarder ainsi comme si tu révais ? Prends ton chapeau, et viens chez ton père t on nous attend.
— Je ne suis pas à mon aise, j'aimerais mieux rester
— Si tu peux niarcher, viens.
Il y eut un moment de silencct ou plus justement je n'entendis pas ce qui se passait et ce qui se disait, car les bruits ne m*arf ivaient que parce que tous deux parlaient assez fort.
Enfin il y eut des mouvements de meubles, puis une serrure claqua : c'était la porte du salon que Ton fermait è double tour.
En prêtant Toreille et en sortant ma tête de dessous l'amas de robes, il me sembla comprendre qu'ils descendaient l'escalier. Mais presque aussitôt la clef tourna encore dans la serrure du salon. La retirait-on ou bien défaisait-on le double tour ? Qui remuait cette clef î Honorine ou le mari ? Quelques secondes s'étant écoulées, le bruit, sourd de la grande porte m'annonça qu'ils étaient sortis.
Je m'élançai de derrière ma cachette. J'étouffais et j'avais besoin de toute ma raison pour envisager la situation et prendre un parti.
— S'il n'a pas de certitude, pensai-je, il a des soupçons. N'ayant pas de conviction, il n'a pas osé, devant sa femme, pousser loin ses recherches. Mais il
iH MADAME OBERNIN
ne doit pas vouloir s*en tenir là. La précaution de fermer la porte à double tour est signiûcative. Il faut cinq minutes pour aller chez M. Ritter et revenir; s'il revient, où me cacher ? D'ailleurs, quand même il ne reviendrait pas, où passer la nuit et attendre Honorine.
Il faut donc partir. Mais comment partir? Gomment sortir si la porte est fermée à clef? Il faudra sauter par la fenêtre. La rue sera-t-elle déserte? Si au contraire la porte a été rouverte par Honorine, comment «passer par lé vestibule si les domestiques sont rentrés ? En tous cas, il n'y a pas de temps à perdre en longues réflexions; il faut agir : les circonstances feront mon plan.
Je cherche la porte. C'est en vain. J'étais désorienté, troublé, et ce qui était fâcheux pour mon expédition, engourdi par la mauvaise position prise derrière les robes. Deux fois je tourne autour des murs et ne trouve pas. Je perds au moins une minute et me mets
en fureur contre ma maladresse. Enfin je rencontre Tissue.
Je d^ringole plutôt que je ne descends l'escalier. Arrivé dans le cabinet, je me sens encore égaré. En cherchant vivement, je me cogne la tête avec violence à une tablette, et reste un moment étourdi sur le coup.
Le temps s'écoule. Depuis combien de minutes sont* ils partis, je n'en ai pas conscience : beaucoup, il me semble.
MADAME OBKRNIN ICa
Du cabinet je passe dans la chambre, de la chambre dans le salon. Tout palpitant^ je mets la main sur la serrure. Au lieu d'être fermée, la porte a été poussée tout contre : elle vient sur moi, me repousse en ' arrière et me jette contre une chaise qui culbute. La maison entière retentit de ce tapage.
Je reste durant quelques secondes abasourdi ; il n'y a plus de précautions à prendre : ma présence est connue, s'il y a du monde dans la maison.
Je m'élance dans l'escalier ; deux bougies brûlent sur une table. Mes yeux, accoutumés à l'obscurité, sont éblouis, instinctivement je les ferme, et, les rouvrant instinctivement aussi, je regarde s'il n'y a personne devant moi.
Le silence. Retrouvant plus de calme, je descends l'escalier vivement, mais sans courir.
Arrivé en bas, je vois de la lumière dans la cuisine et j'entends le feu brûler dans la cheminée, avec des pétillements et des éclats, comme si l'on venait d'y jeter à l'instant même des sarments.
La cuisinière est donc rentrée. Me voilà de nouveau arrêté, car, la porte vitrée de l'escalier étant fermée en dehors, il me faut passer par la cuisine.
£h bien ! j'y passerai. Si la cuisinière est là je lui donnerai de l'argent pour qu'elle se taise.
Ai-je de l'argent sur moi ?
Oui, une centaine de francs ; pour une fille comme elle, c'est une somme. Mais si elle crie. Tant pis pour elle, je suis résolu à tout.
, J'ouvre la porte de la cuisine, personne : j'ouvre la grande porte discrètement, personne dans la rue ; je sors et la referme bruyamment en habitant de la ^maison.
Puis, comme il est bon d'avoir un alibi, je cours chez Mme Charles, que j'ai la chance de rencontrer i et passe la soirée à chanter : comment? j'ai eu plus d'un chat dans la gorge.
Le lendemain je n'ose aller chez Honorineiet malgré mes courses dans la ville, je ne la rencontre pas. Mais le soir, au théâtre, je l'aperçois dans sa loge ; et à un moment donné, en nous regardant, nous nous laissons aller à un éclat de rire immodéré.
J'aime ce parti pris chez Honorine.
' . Quant au mari» il ne se doute de rien, et, me voyant à ma place, il vient s'asseoir à côté de moi,
•^ Ah ça I diable ! mon cheri comment étes^vous ici? dis*jej curieux de savoir qui l'avait ramené brusquement à Strasbourg. Je vous croyais à Kirnec I
— J'étais parti hier soir ; mais voilà qu'à une Ueua d'ici une roue de mon phaéton casse. Il fallait revenir en ville prendre une voiture. Cela m'aurait beaucoup^ retardé ; de plus, le temps s'était mis à la gelée^ et comme j'allais là^bas faire du drainage, ce n'était plus la peine. Je suis rentré à pied vers huit ou neuf heures, et je ne partirai maintenant pour Kirnec qu'après le dégelt
On jouait Amphitryon pour les représentations dé Samson, de passage à Strasbourg.
Toute la soirée, M. Obernin est resté auprès de moi, et toute la soirée nous avons dit des bêtises. Jupiter prenant la place d'Amphitryon, pendant que celui-ci s'en va-t'en guerre l'a fait beaucoup rire. Le sujet, il faut en convenir, est inépuisable en plaisantes allusions, et il n'y a pas de mari qui s'en prive. C'est à croire que la pièce est pour eux seuls, et qu'ils y trouvent âes douceurs que les autres ne voient pas. Tandis que j'étais plus d'ui^e fois assez embarrassé, il riait aux éclats.
Tout cela va le mieux du monde :
Mais enfin coupons aux discours, Et que chacun chez soi doucement se retire^ Sur telles affaires toujours Le meilleur est de ne rien dire*
Deux paniques comme celles que nous venions d'éprouver coup sur coup — la grossesse et le retour du mari — devaient nous donner à réfléchir.
L'effet de ces réflexions fut déplorable sur Honorine, et lorsque, après avoir laissé passer un certain temps, je parlai d'un nouveau rendez-vous , elle refusa absolument de m'entendre.
— Ce n'est pas lorsqu'on est à peine sauvé du naufrage, dit-elle, qu'on brave, de parti pris^ la tempête. Je viens de voir la mort face à face, et j'en tremble encore.
Je lui dis tout ce qu'on peut dire en pareilles circonstances, mais sans la toucher.
— Vous n'avez donc rien ressenti quand M. Obernin a monté l'escalier du cabinet de toilette ? Moi, je
MADAME OBERNII^ 1G9
VOUS ai VU mort et j'ai été pour me jeter à ses genoux. C'est un miracle que je n'aie pas crié la vérité et que j'aie trouvé la force de mentir.
— L'éclat de rire quia répondu au mien quand nous nous sommes rencontrés au théâtre m'avait fait mieux augurer de ton courage.
— C'était le rire du soulagement^ non celui de la bravade.
— Alors, nous ne devons donc plus nous voir seuls en tête-à-tête?
— Je n'ai pas dit cela, et pourtant ce serait plus raisonnable.
Jusque*là je l'avais écoutée avec un calme douloureux, mais à ce mot la colère m'emporta.
— Pourquoi ne proposez-vous pas tout de suite de rompre, m'écriai-je, ce serait plus sincère?
— Non, mais plus sage assurément.
—Ce serait une infamie, voilà tout. Pour n'avoir pas eu de témoins, les paroles par lesquelles vous vous êtes donnée à moi n'en ont pas moins été solennelles : une rupture ne les effacerait ni de votre conscience, ni de la mienne. Vous êtes à moi par l'amour, qui, plus puissant que votre résistance, vous a jetée dans mes bras; par nos joies, nos souffrances, nos souvenirs;
par votre faute.
Elle voulut m'interrompre, je continuai malgré elle.
— Je sais ce que vous allez me dire : c'est qu'il n'y a pas de faute que le repentir n'efface. £h bien, non; cela n'est pas vrai pour vous. Peut-être par le repente
170 MADAME OBËRNIM
pouvez'-vous effacer votre faute envers votre mari : mais pour cela vous devez me quitter ; comment alors effacerez- vous votre faute envers moi? Nous quitterezvous tous deux, vous enfermerez-vous dans un couvent, pour faire la paix avec Dieu, je le comprends? Mais non, n'est-ce pas? Si vous me quittiez, ce serait pour vous rapprocher de votre mari, pour lui faire oublier par une vie de tendresse une heure d'égaré* ment. Eh bien, et moi? qui me ferait oublier votre amour, qui me consolerait de votre abandon? Vous avez de» devoirs envers lui. N'en avez-vous pas envers moi ?
Elle m'écoutait avec une stupéfaction qui disait clairement qu'elle n'avait pas vu, dans une rupture, le côté que je lui montrais* Elle m'interrompit :
— Je vous ai sacrifié mon honneur, âit**elle indignée.
^ Et moi je vous ai sacrifié ma conscience. Pour moi vous avez trahi votre mari. Pour vous j'ai trahi mes croyances et ma foi.
Elle haussa doucement les éj)aules.
^ Mon sacrifice n'est pas l'égal du vôtre 1 Sans doute. N'oublies pas cependant que (S'est pour rester près de tous que je me suis fait le serviteur d'un gouvernement que je ne reconnaissais pas, et croyez bien que c'est aussi lin supplice pour une âme fiëre que de tttentir chaque jour à ses convictions, que d'applaudir des lèvres à ce qu'on blâme au fond du cœur, que d^igir contre ceux qu'on aime et de préparer leur ruine
quand on voudrait aider à leur triomphe. Non^^seule*^ ment cela est cruel, mais aussi cela est mauvais ; car ce que je détestais il y a quelques mois, je le supporte aujourd'hui sans colère. Jusqu*où en arriverai-je un jour'? je n'en sais tien : probablement à tous les com* promis et à toutes les concessions. Si ce jour-là je n'ai plus votre amour, que me restera-t-il ? Maintenant que je vous ai dit ce que j'avais sur le cœur, si vous croyez toujours que dans notre position une rupture soit le parti le plus sage à prendre, rompez. Vous êtes libre, votre conscience seule est engagée.
C'était dans son salon que cet entretien avait lieu, un jour de réception ; à chaque instant le domestique qui était dans l'antichambre pouvait ouvrir la porte, et pour qu*il ne nous entendit pas, nous étions obligés de parler à mi-voix.
Je me levai pour partir, mais après avoir fait quelques pas, je revins vers elle.
— Rompre par peur, dis-je en la regardant dans les yeux, je vous croyais le cœur plus haut.
Puis, sans ajouter un mot, je sortis. Elle fit un geste pour m'arréter, mais je ne me retournai même pas.
Malgré cette fière sortie, je rentrai chez moi fort tourmenté. Les paroles d'Honorine n'étaient que trop claires; elle avait peur.
Il n'y a pas d'illusion à se faire, ce n'est nullement une âme passionnée. Elle m'aime, cela est certain, mais elle aime aussi le repos, le calme, la sérénité. D'ailleurs, c'est malgré elle que cet amour s'est
I7t2 MADAME OBERNIN
développé dans son cœur, et ses efforts tendent à Tarracher. Sentiments de famille, idée de devoirs, principes religieux, honnêteté, pudeur, tempérament, éducation, enfant, tout lutte perpétuellement en elle contre son amour pour moi et le combat.
Elle m'a cédé, elle me cédera encore, mais jamais librement, jamais sans vouloir aussitôt se reprendre. Il en est d'elle comme du buveur qui succombe à sa passion, qui se méprise d'y succomber, et qui chaque jour prend inutilement envers lui-même la résolution de résister : résolution, exécution, combien rarement marchez-vous ensemble !
Lorsqu'on est séparé de ceux qu'on aime, on pense à eux avec enthousiasme, ont les revêt de toutes les grâces, de toutes les perfections, l'imagination comme le souvenir les grandissent et les exaltent.
Lorsque je suis loin d'Honorine, ce n'est point ainsi, j'en suis sûr, qu'elle me traite : elle se demande conmient elle a pu succomber; elle se le reproche, elle m'accuse, elle me condamne, elle s'excite à la résistance, et elle n'arrive près de "moi que bien résolue à me repousser. Mais, sa main dans la mienne, ses yeux dans mes yeux, l'amour parle plus haut que le devoir, et tous ces beaux projets n'ont pas plus de solidité qu'une vapeur de printemps sous un rayon de soleil.
Seulement, pour qu'il en soit ainsi, pour que ce . rayon de soleil produise son effet, il faut une réunion de circonstances qui nous assurent l'isolement et la
sécurité; or, comraent les faire naître ces circonstantances, si Honorine ne me prête pas son concours ?
C'était la question que, depuis trois semaines, je me posais avec une iaquiétude d'autant plus irritante, que je n'y trouvais aucune bonne réponse, lorsqu'un soir le hasard m'offrit une échappée.
Pendant ces trois semaines, nous nous étions ren contrés presque chaque jour, car c'était en pleine saison des fêtes; mais toujours je m'étais renfermé dans une réserve glaciale et j'avais attendu que Timpatience lui fît faire allusion aux graves paroles qui avaient été échangées entre nous. Mais enfin, n'y tenant plus^ je rompis le silence.
— Eh bien, lui dis-je, j'espère que vous êtes heureuse ?
— Pourquoi heureuse ! fit-elle en me regardant, pour tâcher de deviner ce que j'allais dire.
— Comment ne le seriez-vous pas? nous nous voyons chaque soir, chaque soir vous pouvez me serrer la main, me dire un mot affectueux et vous aller coucher après tranquille et satisfaite. N'est-ce pas charmant cela ?
— Robert, ce que vous dites-la est indigne.
— Lequel de nous deux est indigne? 11 y a trois semaines j'ai prononcé le mot de rupture, vous. vous êtes fâchée. Il ne fallait pas vous fâcher pour le mot si vous étiez résolue à la chose même.
— Je n'ai pas rompu, je n'ai jamais voulu rompre, vous le savez bien, cette querelle est méchante.
— Sans doute vous n'avez pas rompu franchement, vous êtes restée tendre des lèvres, caressante des yeux : vous avez gardé de notre amour juste ce qu'il fallait pour être heureuse, mais sans vous inquiéter de savoir si c'était assez pour me rendre heureux, moi. Tenez, je ne voulais pas vous le dire, mais vous m'y forcez : chaque jour vous m'enlevez mes illusions sur l'amour ; ou bien vous êtes une femme de peu de cœur, ou bien l'amour n'est qu'un mot vide de sens, bon tout au plus pour les romans, pour les histoires sentimentales qui parlent de générosité, de dévouement, d'abnégation, de sacrifices.
A ces dures paroles, elle ne répondit rien ; mais le lendemain, je la vis à la préfecture, et elle manœuvra de manière à pouvoir me parler.
-r-Vous avez dîné seul, aujourd'hui? me dit-elle brusquement.
Que signifiait cette interrogation ; se moquait-elle de moi, d'employer à de pareilles niaiseries les quelques minutes trop courtes qu'une heureuse chance nous donnait?
— Sans doute, répondis-je dépité, avec qui diable voulez-vous que je dîne ?
— Ce n'est pas cela que je voulais dire ; je demandais si vous preniez vos repas chez vous et seul.
— Toujours ; j'ai quitté ma pension pour être plus tranquille dans mon isolement, et pour n'être point troublé dans mes pensées, qui ne sont pas toujours gaies, surtout depuis quelque temps, je ne veux pas
m'embarrasser de convives qui me dérangeraient.
— Votre bonne est-elle près de vous pendant votre repas ?
— Jamais, ma bonne ne reste chez moi que jusqu'à midi. On m'apporte mon dîner du restaurant, et je le trouve sur ma table tout prêt, ni plus ni moins qu un dîner de carton au théâtre.
— A quelle heure ! '
— A cinq heures et demie, quelquefois à six.
La langue me tourna pour lui demander dans quel but elle me posait ces questions assez étranges. Mais j'étais encore fâché de notre conversation de la veille et ne voulais faire aucune avance. Sans doute elles étaient une marque d'intérêt et elles n'avaient d'autre objet que de me dire qu'elle pensait à moi, de me prouver qu'en s'informant de ces détails d'intérieur, elle recomposait ma vie lorsqu'elle était seule et voulait me suivre pas à pas, minute par minute.
Mais, à deux jours de là, nous trouvant encore ensemble dans une maison amie, elle recommença son interrogatoire.
— A quelle heure vous levez-vous?
Je la regardai ne sachant si je devais rire ou me fâcher de celte insistance.
— A dix heures, à onze heures, je ne sais trop.
— Vous êtes donc paresseux ?
Alors elle me gronda doucement de cette paresse, puis revenant à son point de départ,
— Combien mettez-vous de temps à votre toilette?
— Vingt minutes, une demi-heure.
— Après déjeuner vous partez pour la préfecture. , — Oui.
— A quelle heure?
— A midi.
— Est-ce que vous y restez longtemps?
— Cela dépend ; quelquefois j'y reste jusqu'à trois heures, mais très-souvent beaucoup moins; jamais on ne m'y trouve après quatre heures.
— Que faites-vous en sortant ?
— Vous Je savez bien : je me promène de trois à quatre heures pour tâcher de vous rencontrer.
— Alors, à quatre heures vous êtes chez vous?
— Ordinairement.
— A propos, à quel étage demeurez-vous? C'est au second, n'est-ce pas?
La lumière s'était faite dans mon esprit; ces questions ne m'étaient plus indifférentes.
— Comment monte-t-on chez vous ? Est-ce qu'il faut parlera quelqu'un?
— Pas du tout : on suit l'allée ; au bout de cette'allée est l'escalier; sur le palier, au second étage, ouvre ma porte; il n'y en a qu'une. Rien n'est plus simple et plus facile. C'est une maison pour les aveugles.
Nous en restâmes là. Je n'avais qu'un mot à dire pour qu'elle s'expliquât. Je ne le dis point. Cet interrogatoire m'apprenait qu'en ce moment il s'opère en elle un travail qu'il faut, je crois, laisser s'achever complètement. Elle souffre de me voir souffrir, et la
pitié enlèvera ce qui résisterait à la tendresse el à Tamour. D'ailleurs, je puis me tromper sur ses intentions vraies, et je dois être prudent.
Bien évidemment ses questions veulent dire qu'elle pense à venir chez moi. Mais est-elle sincère en les faisant?
Viendra-t-elle ? Désormais, toute la question est là.
Par malheur, elle se complique d'un événement fâcheux. Le père Ritter, qui depuis quelques mois allait se traînant difficilement d'indisposition en indisposition, vient de mourir presque subitement.
Voilà donc Honorine tout à son deuil et à sa douleu profonde, accablante, car elle aimait tendrement son père.
Lorsqu'on est heureux en amour, on commet peu d'imprudences : au contraire^ lorsqu'on est malheureux, on agit par coups de tête, par boutades, on entasse sottise sur sottise, on se risque à chaque instant et l'on se perd : c'est ainsi que je me suis compromis auprès de M. Obernin. A la fin, mes extravagances de conduite ont achevé ce que les médisances charitables avaient commencé; sa jalousie s'est éveillée.
Comment? A quel moment? Dans quelles conditions? Je n'en sais trop rien, car il est d'une nature peu expansive, et, en tous cas, j'aurais été le dernier auquel il eût laissé voir ses soupçons.
La façon dont je fus averti de cette jalousie est, je crois, assez caractéristique, et d'ailleurs, par les tor-
tufes qu'elle me causa, elle doit trouver place ici.
Le sujet inépuisable de nos conversation-, lorsque nous étions seuls ensemble, sujet auquel il revenait toujours avec une curiosité inquiète, était mon amour pour la petite Marnier, amour imaginaire bien entendu et qui n'existait que pour lui. C'était le thème ordinaire de ses plaisanteries, et comme j'avais intérêt à ce qu'il admit cette passion, je ma prétais volontiers à toutes ses questions. Ce que j*ai inventé d'histoires pour lui répondre de manière à l'entretenir dans cette erreur formerait des volumes.
Combien de fois Tai-je quitté le soir sous le prétexte d'aller à un rendez*vous avec la comédienne, qui se passait en une promenade solitaire sur le talus intérieur des fortifications !
— Vous verre?, me disait-il, que vous vous ferez pincer quelque jour par le mari. Il est merveilleux que cela ne soit pas arrivé encore. Mais je crains bien que vous ne perdiez rien pour attendre : tout se paye. Que faut-il pour que vous soyez découverts 7
Alors Je lui racontais les dangers auxquels nous avions échappé, je lui disais les difficultés qui nous empochaient de nous voir, et comme par malheur j'étais plein de ce sujet, mes récits avaient un accent de vérité qui leur donnait la vraisemblance.
-* C'est égal, disait-il, à votre place, je renoncerais à cet amour. Vous en trouverez une autre qui vous consolera i$ celle«*là, et qui ne vous jettera pas dans les mêmes aventures.
A ces sages paroles je ne répondais que par des protestations de fidélité.
— Elle est donc bien drôle.
-r Je l'aime. .
— Je suis sûr que tout cela finira mal, croyez-moi, Robert, quittez-la.
Pour la quitter, il aurait fallu en inventer une autre; je continuai donc mes histoires; et quoiqu'il m'en coûtât de mentir avec une telle impudence je ne renonçai pas à ce moyen de l'endormir dans sa sécurité.
A la fin eut-il des doutes sur cette liaison, ou bien jugea-t-il que la petite Marnier n'était point suffisante pour m'empécher de penser à sa femme ? Je n'en sais rien ; mais le certain est qu'il s'inquiéta de mon assiduité auprès de celle-ci.
— Vous ne me parlez plus de la petite Marnier, me dit-il un jour ; est-ce que vos amours entrent dans la saison d'hiver?
— Certes non, mais comme vous m'accablez de votre morale chaque fois que je vous en parle, j'ai presque honte de répondre si mal à vos conseils. Que voulez-vous! je l'aime.
— Eh bien, vous avez tort ; un caprice pour une femme de cette espèce est excusable, un grand amour ne Test pas. Vous allez vous acoquiner à elle, prendre des habitudes, des allures, des goûts, des besoins dont vous ne pourrez plus vous débarrasser. Vous serez comme les gens qui ont vécu de la vie de restaurant
a t des cercles pendant qu'ils étaient garçons^ et qui.
MADAME OBËRMIN 181
mariés, trouvent la vie de ménage fade et ennuyeuse. Car enGn, la cuisine amoureuse de la petite Marnier doit être une cuisine de restaurant, épicée, salée, avec un tas d'inventions destinées à faire manger quand on n'a plus faim. Comment vous contenterez-vous du régime simple et frugal que votre femme vous offrira, quand vous serez marié ?
— Je ne suis pas encore marié.
— Vous le serez un jour.
— Alors ce sera de la primeur.
— Et quand les primeurs seront passées ! Croyezvous que je serais heureux comme je le suis avec ma femme, si j'étais entré en ménage fatigué et blasé.
— Avez-vous donc eu la jeunesse d'un saint ?
— Non, j'ai eu comme tout le monde des amourettes, mais point de grandes passions. Et aujourd'hui, après sept ans de mariage, ma femme a toujours pour moi l'attrait et le chstrme des premiers jours. Nous nous aimons comme si nous étions encore en pleine lune (}e miel.
Ce mot m'entra dans le cœur comme un coup de couteau. Cet entretien avait lieu sur le Broglie, où nous nous promenions ; malgré moi, je m'arrêtai. J'eus la force de ne pas lever les yeux sur lui, mais un tressaillement agita tout mon corps.
— Ce que je vous dis là vous étonne, continua-t-il en remarquant mon émotion. Vous croyez que je me vante. Un mari faisant un roman de ses bonnes fortunes maritales, ce serait ridicule. Non, mon ami, je
veux vous éclairer, voilà tout. Je veux vous empêcher de gâter votre avenir. Ne brûlez pas votre jeunesse en vous disant qu'il vous restera toujours assez de flamme pour le mariage. Si vous raisonnez ainsi vous vous trompez, et le mariage n'est pas ce que vous pensez. Au moins il ne l'est pas toujours, et mon exemple doit vous donner à réfléchir. Je serais arrivé au mariage dans les dispositions où vous serez si vous continuez votre existence çle polichinelle avec la petite Marnier^ assurément ma femme n'eût pas tardé à chercher des consolations au dehors. Je ne dis pas qu'elle eût pris un amant, je croiâ que sa nature la gardera toujours de ce malheur, mais elle eût côtoyé les limites de la galanterie. Tandis qu'elle a trouvé en moi un garçon qun' avait point usé^sa jeunesse, une espèce de paysan primitif, de telle sorte que nous avons été et nous sommes heureux.
— Cela se voit, dis-Je en m'efforçant de desserrer les dents, car il fallait bien dire quelque chose sous peine de me trahir.
— Pas autant qu'on le pourrait voir si Ton regardait bien. On voit que ma femme m'aime, on voit que je l'aime, on ne voit pas, vous tout le premier j'en suis certain^ l'accord parfait qu'il y a entre nous, accord de pensées et de sentiments. Ririez-vous si je vous disais que nous en sommes encore à nous faire des surprises d'amoureux. Il y a trois jours, mardi j^récisément, c'était l'anniversaire de notre mariage. Nous avons joué aux jeunes mariés. Ma femme> sans m'en
rien dire, s'était fait faire, une toilette charmante. Ah !
mon cher, quand la petite Marnier vous aura lâché, je souhaite que vous preniez femme et que vous soyez en état de goûter une joie comme la nôtre.
Chaque parole était une blessure. C'était la question qu'il m'appliquait, non la question de Teau froide, mais celle de Teau bouillante qu'il me versait goutte à goutte. La prudence voulait que je l'écoutasse tant qu'il lui plairait de parler, mais la douleur fut plus forte que la prudence.
— Pardonnez-moi, il faut que je vous quitte, dis-je en l'arrêtant.
— QU'esl-ce qui vous prend donc 7
— J'ai un rendez- vous.
— Avec la petite Marnier ?
— Non, à la préfecture à deux heures.
— U n'est qu'une heure quarante-cinq.
— Je ne veux pas faire attendre mon préfet.
— Adieu, alors.
— Adieu.
J'allais m'éloigner* U me tendit la main. J'avais déjà fait quelques pas, je revhis et mis ma main dans la sienne.
Jaloux du mari I Je ne ferai pas de phrase là-dessus. Et moi qui en étais venu à me figurer qu'il n'existait pas^ ou si peu, si peu, qu on pouvait ne pas le compter.
Pourquoi m'a-t-elle aimé alors?
Ce qui m'indigne, ce n'est pas qu'il y ait im mari ; je le savais bien, hélas ! C'est son hypocrisie à elle, ses mensonges.
184 MADAME OPËRNIN
Je ne pus la voir que trois jours après ces confîdences d'un mari peu discret. Par le plus grand des hasards elle était seule; M. Obernin était à Kirnecavec le valet de chambre et elle avait envoyé ses domesti* ques au salut. ^
A mon arrivée, sa première parole fut pour m'annoncer cette bonne nouvelle.
— Cela est fort heureux, dis-je, car j'ai à vous parler, et pour vous il serait fâcheux qu'on pût entendre ce que j'ai à vous dire.
Elle me regarda, étrangement surprise de cet accueil, si différent de celui qu'elle attendait.
En montant l'escaUer derrière elle, je regardais sa taille qui se tordait, son petit pied qui se crispait pour prendre la marche.
— Ma chère, dis-je quand nous fûmes entrés dans le salon, je vous ai déjà donné de nombreuses marques d'affection ; celle que je vais vous offrir aujourd'hui dépassera toutes les autres.
— Encore de la colère, qu'ai-je fait, de quoi suis-je coupable 7
— De la colère, allons donc, dites de la générosité, de l'abnégation. Depuis quelque temps vous pâlissez, vous paraissez souffrante. J'ai cherché à quoi tenait cet état maladif, et je crois avoir trouvé. Deux hommes, pour une femme délicate comme vous, cela est beaucoup trop. Il faut que l'un des deux se retire ; si vous le voulez bien, ce sera moi.
— Vous, c'est vous qui me parlez ainsi ?
MADAMK ODKRNJN 185
— Âimeriez-vous mieux que ce fût votre mari ? La préférence que vous m'accordez en ce moment me flatte. Il est vrai que la moitié de ce qu'il raconte suffît parfaitement pour expliquer que vous soyez lasse de lui.
— Ce qu'il raconte !
— Jouer aux jeunes mariés n'est pas toujours amusant, et jouer à l'amant doit l'être davantage.
Sa figure s'était empourprée, ses lèvres frémissaient.
— Pas d'ironie, dit-elle, pas d'injures, si vous avez à vous plaindre de moi, franchement, dignement, exp&quez-vous.
Ces quelques paroles furent jetées avec assez de noblesse pour m'imposer.
— Au fait, cela vaut mieux.
Et mot à mot je lui répétai ce que son mari m'avait raconté.
J'ai vu des tableaux, des statues ayant la prétention de montrer la pudeur ofTensée, mais que les vaines inventions de l'art sont loin de la réalité !
Pendant que je parlais, Honorine tenait ses yeux collés sur le tapis ; je ne voyais pas son regard, mais au sang qui rougissait la racine de se? cheveux, au tremblement qui l'agitait, aux bouffées de honte qui de temps en temps soulevaient sa poitrine, je sentais, je suivais son émotion et son angoisse.
Quand j'eus fini de parler, elle ne releva pas les yeux, mais d'un bond elle se jeta à mon cou et se
186 MADAME OBBRNIN
serra contre ma poitrine. Elle voulait parler, mais les sanglots rétouffaient. '
Enfin, son trouble se calma un peu : profondément ému moi-même, je ne savais que dire ; seulement mes étreintes répondaient aux siennes. J'avais perdu le sang-froid qui me maîtrisait lorsque j'étais entré, et je me sentais foi^t embarrassé.
•— Robert, dit-elle, me crois-tu honnête femme?
Je ne répondis pas ; car ma colère, accumulée, comprimée depuis trois jours, bouillonnait encore en moi ; ma chair faiblissait, mais mon esprit n'était pas atteint.
— Mon Dieu ! dit-elle désespérément, mon Dieu ! Alors, relevant la tête : '
— Tes yeux dans les miens, dit-elle, en face, regarde-moi bien en face.
Je me sentis perdu si j'affrontais son regard.
— Ce n'est pas à tes yeux de te défendre, c'est à ta bouche. Parle. Ou bien ton mari a menti, ou bien tu mens en ce moment. S*il est un honnête homme, tu n'es pas une honnête femme. Prononce toi-même.
— Je te jure que dans ce que tu m'as raconté il n'y a pas un mot de vrai.
Une femme qui jure qu'elle est innocente de co^ quetterie ou de galanterie, cela est peut-être peu rassurant. Mais Honorine pour moi n'est pas uae femme comme les autres. Elle me jurerait h midi qu'il fait nuit noire que je croirais sa parole plutôt que mes yeux.
Ce serment m'ébranla. Avait-il voulu se moquer de moi. Mais dans quel but?
— Voyons, dit Honorine, répète-moi bien comment a eu lieu entre vous ce singulier entretien, dans quelles conditions, qui l'a amené?
Je recommençai mon récit.
— Une seule chose est possible, dit-elle lorsque je l'eus achevé, et je crois par malheur qu'elle est certaine : il est jaloux, il est jaloux de toi ; il croit que tu m'aimes sans soupçonner toute la vérité, et il a voulu te décourager de cet amour en inventant des détails qui devaient l'éloigner de moi. Depuis quelque temps déjà je croyais remarquer cette jalousie, qu'il me cache, car il en est honteux. Maintenant, il n'y a plus de doute.
Ainsi, pour avoir voulu nous séparer, il la jeta dans mes bras plus étroitement.
Nous eûmes alors une période de bonheur complet où Honorine se donna tout entière.
Je n'ai pas pu, avec M. Obernin, me tenir dans une prudente réserve, et j'ai pris une sorte de plaisir à le pousser sur le chemin des confidences : n'est-ce pas* le moyen de tromper sa jalousie?
Il a donné en plein dans le piège, et je suis sûr qu'il creuse sa cervelle, qui, à vrai dire, n'est pas trèsimaginative, pour trouver des histoires vraisemblables sur sa femme.
A la longue cependant ce genre de récréation m'est devenu douloureux. Bien souvent j'ai ri tout bas quand
il me parlait de sa fefïime, car j'ai la prétention de la connaître tout aussi bien que lui. Mais parfois aussi j*ai souffert de certains détails qu'on sentait pris au cœur même de la réalité.
Pendant trois mois à peu près, nos rendez-vous continuèrent avec des chances diverses ; mais au moins Honorine, pendant ces trois mois, montra-t-elle une grâce parfaite pour me les accorder et beaucoup de bon vouloir pour les préparer.
Puis tout à coup ils cessèrent, et j'entendis de nouveau cette phrase qui si souvent m'avait dépité et exaspéré :
— Ce n'est pas possible.
Tout d'abord, je ne m'en tourmentai pas trop, car nous étions entourés de dangers qui devaient nous imposer une grande prudence.
Mais à la longue la persistance de ces refus commença à m'inquiéter : trois fois, quatre fois, cinq fois,
M. Obernin alla à Kirnec, et toujours elle m'opposa une litanie d'impossibilités.
Était-ce un parti pris ? Allait-il falloir recommencer à lutter ?
En même temps je remarquai en elle un changement d'humeur tout à fait inexplicable. Elle devint d'une tristesse qui frappa tout le monde ; et pour moi elle eut des alternatives de froideur et de tendresse que rien ne justifiait : tantôt je voyais ses yeux se fixer sur les miens avec une expression passionnée, tantôt au contraire elle m'abordait comme si elle me détestait.
J'essayai de la questionner, de la faire parler. Je ne pus rien savoir.
Elle était souffrante, nerveuse, et elle me demandait pardon de me donner des sujets de plainte» dont en réalité elle était innocente,
Il n'y avait pas là de quoi me rassurer, et de fait je ne me rassurai pas.
Mes inquiétudes duraient depuis deux mois environ, lorsqu'un soir M. Obernin me dit qu'il partait le lendemain pour Kimec, où il comptait rester cinq ou six jours.
Les circonstances se présentaient donc favorables pour un rendez-vous. Mais je ne voulus pas le deman- * der à Honorine, préférant lui laisser toute liberté et voir comment elle agirait avec moi.
Pendant deux jours j'attendis en vain un mot oaun signe qui me dit d'accourir. Je ne la rencontrai même
pas aux endroits où noas avions coutume de nous voir.
Le troisième jour se passa comme les deux premiers : ce fut inutilement que je restai chez moi, ne sortant que pour aller dans sa rue explorer* ses fenêtres, et sur les promenades, où je pouvais avoir la bonne fortune de la croiser. Rien, toujours rien, pas même une ligne qui me Ût connaître ses empêchements, si elle en avait.
La fièvre me prit^ et je passai successivement de la xolère à l'abattement: un chagrin morne et lâche m'anéantissait. Je voulais aller chez elle, lui dire tout ce que j'avais sur le cœur; je voulais quitter Strasbourg sans la revoir et profiter de cette crise pour rompre cette liaison qui fait souffrir mon cœur autant que ma conscience.
Enfin, le quatrième jour, je lui écrivis trois lignes : «Je veux vous voir, j'irai ce soir chez vous à huit heures; si vous me fermez votre porte j'entrerai par la fenêtre : comment, je ne le sais pas, mais je vous jure que j'entrerai, i
A huit heures, quand je sonnai, ce fut le domestique qui m'ouvrit, et non elle, comme je l'avais presque espéré. Il me conduisit au grand salon, où se trouvait Honorine.
Lorsqu'il eut fermé la porte, elle vint vivement à moi et jetant ses deux bras autour de mon cou, elle fondit en larmes.
Je croyais à un accueil glacial, à une querelle, je restai stupéfait de cet accès de tendresse.
— Accable-moi de ta colère, dit-elle en sanglotant, mais tout ce que tu me diras de dur et d'impitoyable, je me le suis dit déjà depuis quatre jours. Oui, je te fais souffrir; oui, ta vie est une fièvre perpétuelle ; oui, je suis indigne de tant d'amour, indigne, bien indigne.
Elle parlait évidemment sans trop savoir ce qu'elle disait, la tète perdue, le cœur étranglé par l'émotion, ses bras me serraient convulsivement.
— Il faut quitter Strasbourg, vois-tu ? continua-t-elle, il le faut. Tu m*as sacrifié ta jeunesse, ta dignité, ton honneur; il est tempsencore: quitte-moi; quitte-moi.,.
Disant cela, elle me serra plus fort et se pressa contre moi. Elle était d'une pâleur mortelle, agitée par un tremblement nerveux.
— Tu vas me jurer de me quitter, n'est-ce pas?
— Jamais ! Tu es folle.
— Malheureuse, oui ; folle, non. Si»tu savais...
— Quoi donc? Parle.
— Oh non !
Et ses sanglots redoublèrent. Elle éprouva une véritable crise nerveuse et se laissa aller défaillante entre mes bras.
Longtemps je la tins ainsi à demi évanouie: sa poitrine en battant contre la mienne me disait le trouble de ses sens. Plus je la priais de parler, plus ses larmes augmentaient. Jamais je ne l'avais autant aimée : quand je l'embrassais, c'étaient ses dents froides que je rencontrais et non ses lèvres, cela me produisait un effet étrange, indéfinissable.
Enfin, après s'y être reprise à plusieurs fois, elle me dit ce qui l'oppressait si cruellement. Ah I pourquoi a-t-elle obéi à mes instances, pourquoi a-t-elle parlé !
Ses parole» je ne les rapporterai point ici : le souvenir m'en est trop horriblement péniblQ pour que j'aie la force de les évoquer.
En quelques mots voici ce qu'elle m'apprit : Si depuis deux mois elle m'avait témoigné tant de froideur, si depuis quatre jours elle ne m'avait pas reçu comme autrefois, ce n'était pas que son amour pour n^oi ne fût plus ce qu'il avait été : elle m'aimait toujours, elle m'aimait plus qu'elle ne m'avait jamais aimé. Mais la mort de son père avait changé leur position de fortune; aujourd'hui cette fortune s'élevait à plus de cent mille francs de rente, et dans un temps donné, par la succession de sa mère et de sa bellemère, elle monterait à plus de deux cent mille francs, sans compter les héritages assurés de deux oncles et d'une tante tous trois fort riches. Cette fortune jusqu'à présent ne reposait que sur la tête d'un seul enfant, leur fils. M. Obernin avait des idées de médiocrité bourgeoise qui n'étaient pas celles delà noblesse. A ses yeiK, une trop grande fortune était un malheur plutôt qu'un bonheur. Il ne croyait pas sage de laisser après lui cette fortune considérable, qui à ce moment serait d'ailleurs encore augmentée, à ee seul enfant ; il voulait donc en avoir un second. Elle avait utté, combattu, résisté, elle avait appelé le médecin 1 son aide, elle avait dû céder.
— Accable-moi de ta colère, dit-elle en sanglotant, mais tout ce que tu me diras de dur et d'impitoyable, je me le suis dit déjà depuis quatre jours. Oui, je te fais souffrir; oui, ta vie est une fièvre perpétuelle ; oui, je suis indigne de tant d'amour, indigne, bien indigne.
Elle parlait évidemment sans trop savoir ce qu'elle disait, la tète perdue, le cœur étranglé par Témotion, ses bras me serraient convulsivement.
—Il faut quitter Strasbourg, vois-tu ? continua-t-elle, il le faut. Tu m*as sacrifié ta jeunesse, ta dignité, ton honneur; il est temps encore: quitte-moi; quitte-moi.,.
Disant cela, elle me serra plus fort et se pressa contre moi. Elle était d'une pâleur mortelle, agitée par un tremblement nerveux.
— Tu vas me jurer de me quitter, n'est-ce pas?
— Jamais ! Tu es folle.
— Malheureuse, oui ; folle, non. Si.tu savais...
— Quoi donc? Parle.
— Oh non !
Et ses sanglots redoublèrent. Elle éprouva une véritable crise nerveuse et se laissa aller défaillante entre mes bras.
Longtemps je la tins ainsi à demi évanouie: sa poitrine en battant contre la mienne me disait le trouble de ses sens. Plus je la priais de parler, plus ses larmes augmentaient. Jamais je ne l'avais autant aimée : quand je l'embrassais, c'étaient ses dents froides que je rencontrais et non ses lèvres, cela me produisait un effet étrange, indéfinissable.
Enfin, après s'y être reprise à plusieurs fois, elle me dit ce qui l'oppressait si cruellement. Ah I pourquoi a-t-elle obéi à mes instances, pourquoi a-t-elle parlé !
Ses parole» je ne les rapporterai point ici : le souvenir m'en est trop horriblement péniblç pour que j'aie la force de les évoquer.
En quelques mots voici ce qu'elle m'apprit : Si depuis deux mois elle m*avait témoigné tant de froideur, si depuis quatre jours elle ne m'avait pas reçu comme autrefois, ce n'était pas que son amour pour n^oi ne fût plus ce qu'il avait été : elle m'aimait toujours, elle m'aimait plus qu'elle ne m'avait jamais aimé. Mais la mort de son père avait changé leur position de fortune; aujourd'hui cette fortune s'élevait à plus de cent mille francs de rente, et dans un temps donné, par la succession de sa mère et de sa bellemère, elle monterait à plus de deux cent mille francs, sans compter les héritages assurés de deux oncles et d'une tante tous trois fort riches. Cette fortune jusqu'à présent ne reposait que sur la tête d'un seul enfant, leur fils. M. Obernin avait des idées de médiocrité bourgeoise qui n'étaient pas celles de la noblesse. A ses yeiK, une trop grande fortune était un malheur plutôt qu'un bonheur. Il ne croyait pas sage de laisser après lui cette fortune considérable, qui à ce moment serait d'ailleurs encore augmentée, à ce seul enfant ; il voulait donc en avoir un second. Elle avait utté, combattu, résisté, elle avait appelé le médecin 1 son aide, elle avait dû céder.
193 MADAME OBERNhN
— Accable-moi de ta colère, dit-elle en sanglotant, mais tout ce que tu médiras de dur et d'impitoyable, je me le suis dit déjà depuis quatre jours. Oui, je te fais souffrir; oui, ta vie est une fièvre perpétuelle ; oui, je suis indigne de tant d'amour, indigne, bien indigne.
Elle parlait évidemment sans trop savoir ce qu'elle disait, la tète perdue, le cœur étranglé par Témotion, ses bras me serraient convulsivement.
— Il faut quitter Strasbourg, vois-tu ? continua-t-elle, il le faut. Tu m*as sacrifié ta jeunesse, ta dignité, ton honneur; il est temps encore: quitte-moi j quitte-moi...
Disant cela, elle me serra plus fort et se pressa contre moi. Elle était d*une pâleur mortelle, agitée par un tremblement nerveux.
— Tu vas me jurer de me quitter, n'est-ce pas?
— Jamais ! Tu es folle.
— Malheureuse, oui ; folle, non. Si.tu savais...
— Quoi donc? Parle.
— Oh non !
Et ses sanglots redoublèrent. Elle éprouva une véritable crise nerveuse et se laissa aller défaillante entre mes bras.
Longtemps je la tins ainsi à demi évanouie: sa poitrine en battant contre la mienne me disait le trouble de ses sens. Plus je la priais de parler, plus ses larmes augmentaient. Jamais je ne l'avais autant aimée : quand je l'embrassais, c'étaient ses dents froides que je rencontrais et non ses lèvres, cela me produisait un effet étrange, indéfinissable.
Enfin, après s'y être reprise à plusieurs fois, elle me dit ce qui l'oppressait si cruellement. Ah I pourquoi a-t-elle obéi à mes instances, pourquoi a-t-elle parlé !
Ses parole» je ne les rapporterai point ici : le souvenir m'en est trop horriblement péniblç pour que j'aie la force de les évoquer.
En quelques mots voici ce qu'elle m'apprit : Si depuis deux mois elle m*avait témoigné tant de froideur, si depuis quatre jours elle ne m'avait pas reçu comme autrefois, ce n'était pas que son amour pour n^oi ne fût plus ce qu'il avait été : elle m'aimait toujours, elle m'aimait plus qu'elle ne m'avait jamais aimé. Mais la mort de son père avait changé leur position de fortune; aujourd'hui cette fortune s'élevait à plus de cent mille francs de rente, et dans un temps donné, par la succession de sa mère et de sa bellemère, elle monterait à plus de deux cent mille francs, sans compter les héritages assurés de deux oncles et d'une tante tous trois fort riches. Cette fortune jusqu'à présent ne reposait que sur la tête d'un seul enfant, leur fils. M. Obernin avait des idées de médiocrité bourgeoise qui n'étaient pas celles de la noblesse. A ses yeiK, une trop grande fortune était un malheur plutôt qu'un bonheur. Il ne croyait pas sage de laisser après lui cette fortune considérable, qui à ce moment serait d'ailleurs encore augmentée, à ee seul enfant ; il voulait donc en avoir un second. Elle avait utté, combattu, résisté, elle avait appelé le médecin \ son aide, elle avait dû céder.
A cette conclusion^ je restai atterré, et ce fut à peine si je Tentendis m'expliquer que puisqu'elle était condamnée à avoir un enfant, elle voulait savoir qui en était le père et ne pas introduire un voleur dans sa famille.
Sous le flot de ses paroles embarrassées et entrecoupées, une seule pensée surnageait dans mon trouble.
— Es-tu enceinte î m'écriai-je.
—Non.
Je la repoussai violemment loin de moi. Elle comprit, la malheureuse, à quel mouvement j'avais cédé, et alla tomber dans un coin, où elle resta accablée.
Non-seulement je n'eus pas la force de fuir au loin, à Paris ou ailleurs, quelque part où j'aurais pu oublier, mais encore, quand je les avais quittés au théâtre ou dans le monde, je m'en venais rôder sous leurs fei^ôtres. Je suivais leurs ombres sur les rideaux de leur chambre à coucher et ne me décidais à partir que longtemps après que leur lampe était éteinte.
Que de larmes j'ai versées là, assis sur une borne, abîmé dans ma honte et ma douleur !
Et le jour, quand je les rencontrais lui ou elle, comme j'épiais leur visage et cherchais mon malheur dans leurs yeux.
Ce fut lui qui se chargea de m'apprendre qu'elle était enceinte. Avec quel air de triomphe 11 m'assassina de cette nouvelle !
—» Eh bien t vous ne me félicitez pas ? dit-il en re* marquant mon accablement.
-^ Assurément non ; le hadard vous permettait de constituer une fortune considérable, vous allez la diviser en deux,
— En trois môme, je l'espère. Je ne le dis pas à ma femme, mais je veux un troisième enfant. Cent mille rancs de rente à chacun, c'est bien assez.
Alors je devais mourir à la peine.
La grossesse fut maladive ; Honorine dut garder sa chambre, sortant seulement une heure par jour pour venir sur le Broglie ; je ne pus donc presque pas la voir, car il ne la quittait pas.
Dans mon chagrin, il m'arriva une sorte de consolation. Rozerotte, un de mes cousins, fut nommé ingénieur des travaux du Rhin ^ Strasbourg. C'est un garçon encore jeune, qui doit à un travail acharné et à une remarquable intelligence, cette haute position.
Je lui choisis un logement sur le Broglie, juste en face la rue de la Nuée-Bleue : de sorte que de ses fenêtres on voit la porte môme d^HonorinCy et je m'installai chez lui.
Il ne tarda pas à remarquer mon manège et k me plaisanter sur mon assiduité auprès de lui. Alors, je crus devoir lui avouer une partie de la vérité : à savoir que j'aimais madame Obernip, mais sans aller plus loin dans mes confidences et sans parier de notre liaison.
Rozerotte est bien l'homme le moins sentimental qu'aient pu former l'étude de l'X et l'Ecole polytechm-
196 MADAME OBERMN
que : excellent garçon d'ailleurs, mais sensible à la passion comme si son cœur était un caillou. Mon amour lui parut une chose prodigieusement réjouissante.
— Quelle chance, dit-il, d'avoir pour cousin un héros de roman, cela va joliment me former le cœur et l'esprit!
— Tu ne crois donc pas à l'amour, tu n'as donc jamais aimé?
— C*est exactement comme si tu me demandais si jamais j'ai eu faim, Oui, mon petit couscous, j'ai eu faim. Et même j'ai encore faim quelquefois. Quand cela me prend, je mange, voiia tout, mais je ne passe pas' ma journée à me dire, c Je mangerai ça à mon dîner, » et ma soirée à. me répéter, avec délices : c J'ai mangé ça. » Le premier morceau venu m'est bon : j'entends pourvu qu'il soit appétissant et solide. Crois-tu par hasard que, si je m'étais donné pour but unique dans la vie de manger ou d'aimer, je serais aujourd'hui, à trente-sept ans, ingénieur des travaux du Rhin.
J'aurais préféré utie nature un peu moins positive, mais comme malgré ce matérialisme il a des côlés qui me sont très-sympathiques, un entrain toigours dispos, un esprit juste et ferme, un caractère indépendant, nous fûmes bientôt inséparables. Ce n'est pas le conGdent que je me serais fabriqué, mais c'est toujours un confident. Il me remonte et m'empêche de tomber dans l'apathie.
— Je vais te chanter la chanson de l'Ecole, dit-il lorsqu'il me voit abattu.
MADAME OBKKNIN 197
La chanson de l'Ecole, les plaisanteries de l'Ecole, je les connais par cœur et ne les troiive pas bien drôles, malgré le respect de Rozerotte pour elles, mais enfin c'est du bruit : je ne suis pas seul.
Ce bruit m'aida à passer les longs mois de la grossesse d'Honorine. Enfin le moment de la délivrance arriva et je ne quittai plus les fenêtres de Rozerotte.
Un soir, à la tombée du jour, comme nous étions tous deux appuyés sur le balcon, je vis M. Obemin sortir de chez lui d'un air effaré.
En une seconde je fus dans la rue de manière à le croiser.
— Je vais chercher le médecin, dit-il.
Le médecin ! je répétais ces deux mots comme un idiot, mais il était déjà loin, il courait légep et dispos, il était heureux, lui.
Je me mis à marcher droit devant moi et sortis de la ville sans savoir où j'allais: pendant une heure, deux heures peut-être, j*errai dans les prairies du côté de rni; il faisait nuit noire.
Je rentrai en ville et, machinalement, mes pas se portèrent dans sa rue. On était au printemps, une fenêtre de sa chambre était ouverte. En passant j'écoutai. Je n'entendis rien. Était-ce fini? Mais en revenant sur mes pas, une faible plainte m'étreignit le cœur. C'était elle. Instantanément une sueur froide m'inonda.
Elle était là, à quelques pas de moi, et je ne pouvais la voir. Souffrait-elle beaucoup? Et hii, il était
près d'elle ; c*était sa main qu'elle pressait sans doute dans ses accès ; par de douces paroles, il l'encourageait à la patience.Jamais jen'ai été aussi atrocement jaloux.
Je courus chez moi, et, changeant de vêtements, je me déguisai de mon mieux : puis je revins rue de la Nuée-*Bleue. Onze heures du soir sonnaient à Saint- Pierre-le-Jeune, les boutiques étaient fermées, la rue était déserte.
J'étais à peine arrivé depuis deux minutes, quand j* entendis une plainte plus forte, plus douloureuse ; j'avais étudié assez de médecine pour comprendre.
Les exemples me revenaient à la mémoire. Pauvre et chère Honorine ! et lui, rimbédle; il était là se réjouissant^ pensant à sa fortune. Si elle mourait je le tuerais.
J'aurais voulu rester sous la fenêtre, mais il fallait marcher pour ne pas attirer l'attention. Je parcourais la rue d'un bout à l'autre ; m'arrêtant sous tous les porches, accourant éperdu, lorsqu'un cri plus fort me frappait.
J'avais les lèvres en sang, je m'enfonçais les ongles dans les chairs. . .
Tout à coup la porte s'ouvrit, et un domestique, en sortant brusquement, faillit me renverser. Par bonheur, il ne me reconnut pas.
Où courait-il donc? Était-elle plus mal? Allait-il chercher quelque médicament héroïque, ou bien un prêtre ? Si je l'arrêtais, si je le faisais causer ?
Il fallait attendre ! Et si elle était dans un état désespéré ! Les gouttes de sueur tombaient de mon visage sur ma main comme une pluie.
Les crises que je suivais, la montre à la main, car je n'avais pas conscience du temps, se répétèrent de cinq minutes en cinq minutes .
Je tombai sur une borne, et j'y restai.
Tant pis si Ton me reconnaissait.
Un cri épouvantable par son intensité et sa persistance me souleva haletant, éperdu. Puis tout à coup il s'arrêta : le silence se fit et je vis des ombres courir çà et là dans la chambre et dans les pièces voisines.
Était-elle sauvée, était-elle morte !
Une heure s'écoula dans ces affres. Puis j'entendis du bruit derrière la porte. Je courus à l'abri de la maison qui fait vis-à-vis, et me blottis dans l'ombre.
M. Qbemin, une lampe à la main, reconduisait luimême le médecin.
Sur le seuil il l'arrêta pour lui serrer la main avec effusion.
— Tout va bien, dit le médecin; soyez heureux, vous avez une fille superbe.
e suis dans les meilleurs termes avec mon préfet. Comment ai-je fait sa conquête, ce serait trop long à raconter. Le certain, c'est qu'il a pour moi beaucoup d'amitié ; je lui plais, je l'amuse et lui rends des services. C'est l'homme le plus paresseux de la terre et en même temps le plus ambitieux ; il n'a le courrage de rien faire lui-même, et il a Tamour-propre de ne rien laisser faire aux autres, j'entends à ceux qui pourraient lui prendre une part d'autorité. C'est moi qui lis son courrier : je lui résume chaque lettre, je marque au crayon rouge ce qu'il faut absolument qu'il lise, et quand en deux mots il m'a indiqué la réponse, car il a l'esprit vif et sûr, je suis chargé de la rédiger. Par là, il se réserve presque toutes les affaires impor-
tantes et il annihile son secrétaire général, qu'il n'aime pas et qu'il craint.
Cette position m'a donné l'idée de faire nommer M. Obernin membre du conseil général. Cela établirait entre nous des relations forcées qui me permettraient pendant quelques mois de voir sa femme à chaque mstant; cela, en outre, l'obligerait à une certaine reconnaissance envers moi, et affaiblirait peut-être sa jalousie, qui commençait à devenir gênante.
La seule difficulté qui se présentât consistait dans le remplacement du conseiller actuel. Or, ce conseiller, M. Scholer, est un des plus riches industriels de TAlsace : il est estimé de tout le monde et dans son pays adoré ; il y a trois ans il a consacré plus de cinq cent mille francs de sa poche a créer une route dans les Vosges, route qui ne lui sert pas personnellement, mais qui est très-utile à la contrée; — à l'exemple des Dolfus, des Kœchlin, des Schwartz, des Kestner, il a construit aux alentours de ses usines des maisons pour ses ouvriers, et tandis qu'à Mulhouse les maisons de ce genre coûtent 2,400 et 3,000 francs, il n'a fait payer les siennes que 1,800 francs; encore, par des combhiaisons financières, est-il arrivé à faciliter le ' payement de ce prix et assurer l'aisance et le bien-être à tous ceux qui ont un peu de moralité ; — chaque année, il a employé une grande partie de ses gains à quelque amélioration nouvelle : fondation d'écoles, d'hôpitaux, de refuges, d'auberges pour les ouvriers errants; sans esprit de parti, il a aussi bien protégé
aOS MADAME OBERNIIf
les sœurs de charité que les diaconesses protestantes, les instituteurs religieux que les maîtres d'école laïques. Avec cela, libéral, indépendant, un modèle de droiture et d*honnéteté. Plusieurs fois j*avais eu des affaires de préfecture k discuter avec lui, et j'avais été émerveillé de son bon sens et de sa loyauté : c'était Thomme selon mon cœur et ma conscience.
C'était cet honnête homme cependant qui devait faire place au mari d'Honorine. Et cela par cette excellente raison que M. Obernin n'avait quelques chances que dans trois cantons : or, comme Tun de ces cantons appartenait au neveu de l'évoque qu'il fallait ménager, et l'autre à un chambellan qu'il fallait flatter, il ne restait que le troisième, celui de M. Scholer^ dont l'administration pût disposer.
Sans doute, M. Obernin, qui n'avait fait usage de sa grosse fortune que dans un intérêt tout personnel et qui n'avait encore donné aucune marque de mérite^ n'arrivait guère à la taille de ce grand homme de bien ; sans doute il était étrange que l'administration abandonnât sans raison un candidat qui n'avait rien fait de mal pour en prendre un autre qui n'avait rien fait de bon. Mais tout cela importait peu à l'affaire. Ce que je voulais, c'était une occasion de me rapprocher d'Honorine ; cette élection m'en offrait une, je la sai* Bissais. En combattant M. Scholer, je combattais mes sympathies et mes opinions, c'était un sacriflce de plus à mon amour dont sans doute elle me saurait gré.
MADAME OBERNIN âOS
Quand je parlai de cette candidature à M. de CheyluSi il commença par me rire au nez.
— Pardon, mon cher d'Autrey, dit-il en se renversant dans son fauteuil, qui me proposez-vous, M. Obernin ou le mari de la belle madame Obernln ?
— Vous est-il donc désagréable î
— Ce qui me serait désagréable, ce serait de ne pas vous faire plaisir.
— Si vous tenez à M. Scholer.
— Je tiens à vous obliger.
— Alors je vous demande l'appui de Tadministration pour M. Obernin.
— Mon ami, vous me comblez de joie. Vous serez un jour un homme politique. Immoler ses sympathies et sa conscience k son intérêt : tout est là. Vous Tavez reconnu : vous vous formerez , vous arriverez.
Je le regardai pour voir s'il se moquait de moi, mais il parlait sérieusement avec un ton d*ironie qui ne Tabandonnait jamais.
— Si quelqu'un a mérité l'appui de l'administration, poursuivit-il, c'est assurément M. Scholer, nous l'abandonnerons donc et lui préférerons M. Obernin ; ce sera un essai. Je ne suis pas fâché de savoir quelle est au juste notre puissance dans ce pays qu'on dit le plus éclairé de France;
— Si vous tenez à M. Scholeir ?
— ' Pas du tout. Un candidat ou l'autre, cela m'est parfaitement indifférent. Ce à quoi je tiens, c'est à ne pas échouer. Mais un candidat nul, opposé à un can-
â04 MADAME OBËRNIN
didat puissant, présente un certain intérêt ; c'est jouer et gagner avec mauvais jeu. Va donc pour M. Obernin, puisque vous le désirez. Je vous donne carte blanche; gardes champêtres, gendarmes, instituteurs, gardes forestiers,» curés, pasteurs, maires, juges de paix, je vous livre tout le monde. Engagez-moi autant qu'il sera nécessaire, seulement gardez-moi toujours une porte de derrière pour que je puisse vous désavouer
s'il le faut absolument. Bien entendu, si vous avez besoin de moi, je suis à votre disposition; faites un signe, je donnerai de ma personne.
Comme je me retirais en remerciant.
— Nous allons donc être débarrassés de M. Scholer. En y réfléchissant, je crois que c'est un service que vous nous avez rendu. 11 devenait insupportable en parlant à tout propos de son indépendance. Qu'est-ce que nous écririons bien au ministre î
— 11 n'est pas dynastique.
— Voilà le mot qui le tue. Et puis, ne s'est-il pas avisé de critiquer le virement que j'ai fait des fonds réservés aux enfantst-rouvés pour les appliquer au renouvellement du mobilier de la préfecture. Dans la lutte, il va très-probablement se compromettre et nous pourrons le destituer de ses fonctions de maire. Certes, j'ai vu bien des maires ennuyeux, mais jamais je n'en ai rencontré un comme celui-là ; on ne peut pas le faire partir. Dieu vous préserve, mon pauvre ami, des maires qui ne veulent pas s'en aller I
Quand j'annonçai à M. Obernin qu'il serait candidat
du gouvernement aux prochaines élections, il commença par rire d'assez mauvaise grâce. Lutter contre M. Scholer lui paraissait insensé. Que ne faudrait-il pas dépenser pour balancer cette influence ? Mais peu à peu Tambition lui porta à là tête : je lui montrai le conseil général comme un premier échelon qui le conduirait à la mairie de Strasbourg et à la députation. Pourquoi un jour ne deviendrait-il pas ministre î Làdessus il me serra les mains avec enthousiasme, et dans sa griserie, il oublia qu'il était jaloux.
Pour Honorine elle fut radieuse, et le regard dont elle paya mon infamie me la rendit plus légère à porter.
Ce n'était pas chose facile que de démolir M. Scholer ; je m'en aperçus bientôt ; mais, nourri dans le sérail, j'en connaissais les détours et savais de quelles ressources inépuisables peut disposer l'administration. Ah ! mes chers Parisiens, vous ne vous doutez guère de notre pouvoir en province ; le chef-lieu est bien près, la capitale est bien loin, c'est le préfet qu'on craint, ce n'est pas le ministre. Or dans ces circonstances le préfet c'était moi et je ne me ménageai point.
Ma première victoire fut de faire agréer M. Obernin par l'administration, car M. Scholer se défendit et surtout fut défendu énergiquement : personne ne pouvait comprendre qu'il eût perdu l'appui du gouvernement. Aux observations qui nous arrivèrent à ce sujet, il fut répondu par le mot « pas dynastique, » et en y
ajoutant la preuve qu'il était en relation d'amitié avec quelques exilés du 2 décembre, et leS visites qu'il faisait aux princes d'Orléans lorsque ceux-ci venaient à Bade , il fut perdu.
Auprès des électeurs la besogne était moins commode : le paysan dans TAlsace n'est pas aussi paysan que dans beaucoup d'autres départements. Le Bas- Rhin a le numéro un dans la statistique de l'instruction, et sur cent conscrits, quatre-vingt-dix-huit savent lire. Il ne se laisse pas facilement entraîner, il a de la sagesse, de la réflexion et surtout une horreur instinctive de Tarbitraire et de l'injustice.
Je fis de Kirnec mon centre d'opération. De là nous partions tous les matins, M. Obernin et moi, pour visiter nos électeurs, et nous ne revenions que le soir, épuisés, harassés, enroués comme des crieurs de vente publique. La nuit, pour me reposer, je voyageais dé mon balcon à celui d'Honorine.
Pour moi, c'était là toute l'élection, et je croîs qu'au , fond du cœur j'aurais désiré un échec, si cela n'avait dû peiner Honorine et compromettre mon préfet, qui, pour le seul plaisir de m'être agréable, s'était embarqué dans cette affaire.
Au nom de l'administration je promis des ponts, des (îanaux, des clochers, des mairies, des maisons d'école, je fis jalontier et amorcer des chemins qui ne seraient jamais finis, je fis abandonner les procès forestiers, je fis accorder des tableaux, des chemins de croix y des saints, des vases sacrés, des ornements sacerdotaux,
je m'engageai à faire obtenir des débits de tabac, des permissions de cabaret ; enfin je promis un chemin de fer de Kirnec à la grande ligne, ce qui était bien la chose la plus absurde du monde , mais précisément par là la plus déterminante sur l'opinion de la coa<* trée.
— - Si M. Obemin nous obtient ce chemin de fer, il faut qu'il soit bien puissant*
C'était là le mot de tout le monde, et ce fut aussi celui que j'employai avec M. de Cheylus pour lui arra* cher son appui à cette idée insensée.
— Tout ce que vous voudrez, dit-il à la fin de guerre lasse, vous savez bien que je n'ai rien à vous refuser ; promettons donc le chemin de fer : seulement, pour ma satisfaction personnelle, je voudrais que vous me fissiez faire un rapport par l'ingénieur en chef pour savoir si les produits que donnera ce chemin de fer si utile arriveront à un chiffre suffisant pour payer le coke des locomotives. Vous comprenez, mon ami, qu'il faut toujours savoir à quoi l'on s'engage, et le fort comme le faible des engagements qu'on prend ; après tout, ce n'est qu'un engagement, n'est-ce pas ?
Dans un des centres manufacturiers de notre chrconscription on fabrique surtout des gants de coton pour l'armée; c'est l'industrie du pays et çlle fait vivre, bien vivre un grand nombre d'ouvriers. Tout à coup, pendant que nous préparions notre élection, on fit courir le bruit que les gants de coton allaient être remplacés dans tous les régiments par des gants de peau.
208 MADAME OHRlîNIN
C'était la ruine du pays/ si la nouvelle se réalisait. Mais elle était tellement absurde que je voulus tout simplement la démentir en me contentant de la qualifier de manœuvre déloyale de la part d'adversaires aux abois...
M. de Cheylus, qui ne prend jamais les choses par le côté tragique, ne voulut pas de ce moyen.
— Pas de gros mots, dit-il en souriant, si c'est possible, ayons plutôt de Tesprit.
Et il rédigea la lettre suivante qu'il fit signer par M. Obernin :
« Électeurs,
« Je vous ai demandé vos suffrages et je vous ai expliqué comment et pourquoi je me croyais digne dé les mériter. Je ne reviendrai point sur ma profession de foi, et je veux seulement vous dire aujourd'hui que mes sympathies sont acquises aux gants de coton. Si jamais dans notre glorieuse armée on voulait supprimer cet objet d'habillement avec lequel elle a battu les Russes, les Autrichiens, les Prussiens, l'Europe entière, soyez certains que je m'opposerais à cette résolution comme à toutes celles qui voudraient troubler l'ordre établi dans notre chère France; la France de 89 et de 1852. Vive la France! »
Quand l'administration eut fait tout ce qu'elle pouvaît faire, c'est-à-dire l'impossible, il fallut bien que M. Obernin donnât lui-même quelque chose de positif qui dans les mains du paysan défiant fût un gage.
Seulement, comme une route de cinq cent mille
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francs pareille à celle de son adversaire lui paraissait beaucoup trop coûteuse, il se contenta d'un pont.
Pour l'inauguration de ce pont, une fête magnifique fut organisée : tous les pompiers de l'arrondissement furent convoqués ; des pompiers venant recevoir un pont cela n'était pas Irès-logique, mais qu'importe la logique, dans une élection ! Ce qu'il nous fallait, c'était une occasion d'enguirlander M. Obernin de toutes les faveurs de l'administration et de donner un banquet aux électeurs, aux maires, aux différentes autorités et à quelques journalistes de la presse officieuse, obligés, les infortunés, de ne pas rire de ces niaiseries.
Jusque-là je m'étais toujours montré aux côtés de M. Obernin ; mais cette fois, afin de bien établir mon autorité aux yeux de tous, j'arrivai avec mon préfet. Nous fîmes notre entrée en calèche, lui en grand costume et avec toutes ses décorations, moi portant à la boutonnière de mon habit deux petites croix allemandes que le voisinage de la frontière m'a fait obtenir. , Quand notre voiture fut signalée, il y eut des détonations de boîtes d'artifice, les tambours battirent aux champs, les pompiers portèrent les armes, les musiques jouèrent l'air de la Reine-Hortense, les sociétés chorales entonnèrent un Salut.
M. Obernin était sur son pont, nous attendant, à l'oqibrage des drapeaux.* En l'apercevant, mon préfet descendit de voiture, et, marchant vivement à lui, il l'embrassa comme on s'embrasse à la Comédie-Française, la tête par-dessus l'épaule,
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Le moment des discours était arrivé, mais il s'écoula longtemps avant que M. de Cheylus pût prendre la parole, car il fallut aligner les pompiers, et ce ne fut pas une petite affaire : chaque capitaine voulait faire briller sa compagnie, et c'étaient des marches et des contre*marches en marquant le pas qui menaçaient d'être éternelles ; quand on s'était trompé on recommençait: les commandements se faisaient en français et les jurons en alsacien^,
Il parle bien, mon préfet, mais malheureusement avec trop de dédain pour ses auditeurs. Dans son discours il fut question de l'agriculture, de la famille, du travail, de la religion, du souverain, de la France, de 'étranger, du Rhin, de Louis XIV, du tabac, des Vosges, de la Providence, et surtout de la dynastie, qui était le morceau capital. Si M. Obernin n'était pas nommé, c'en était fait de la France, de la dynastie et de la paix de TEurope. De temps en temps il me regardait en souriant et son œil ironique me demandait : c Est-ce assez bête? d Je le rassurais et il continuait :
Enfin il prit M. Obernin une nouvelle fois dans ses bras en souriant :
ce Voilà l'homme, voilà celui pour qui vous devez voter. JD
Puis, dominant les pompiers restés bouche béante, il s'adressa aux femmes qui se pressaient, derrière les lignes.
— Voilà l'homme, Mesdames, pour lequel il faut
MADAME OBËRNIN âll
que vous fassiez voter vos maris, voter vos enfants, voter vos amants.
En Normandie d'où il venait, on comprend la gaudriole, mais pour TAlsace, c'était un peu vif. Je le tirai par la manche. 11 comprit.
— C'est juste, me dit-il à Toreille, il ne faut pas parler de ces choses-là dans ce pays et devant ceux qui nous écoutent.
Puis, relevant le bras :
— C'est à vous, jeunes filles, que je m'adresse. Que celles qui doivent se marier cette année n'accordent leur amour qu'à Thomme qui pourra leur dire : « i'ai voté pour Obernin ; vive Obernin ! »
Le banquet sous la tente fut superbe. On y servit un veau tout entier, et les vins de Volxheim et de Mutzig portèrent l'enthousiasme au comble. Le soir on entendit des coups de fusil dans la montagne, et le lendemain on retrouva dans la boue des chemins plus d'un casque et plus d une épaulelte.
Pendant qu'à Strasbourg je faisais harceler notre adversaire, qui, n'ayant pas l'habitude dé l'opposition, ne savait comment se dépêtrer de nos entraves administratives, je continuais mes tournées électorales. Le temps des longs discours était passé ; je n'avais plus qu'un mot à dire, le bon : Tout maire qui ne nous donnerait pas la majorité n'avait qu'à trembler.
L'élection eut lieu; nous l'emportâmes de treize voix. Notre triomphe ne fut dû qu'à la commune où M. Scho- 1er avait fondé ses grands établissements.
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Tous ses ouvriers comme un seul homme votèrent contre lui.
Il est vrai qu'à Kirnec les ouvriers de M. Obernin votèrent pour M. Scholer.
Te souvient-il d'un danger que nous avons couru, Honorine et moi, cet été, à Bade, et dont tu nous as sauvés ?
J'arrivais de Strasbourg sous le prétexte de passer la journée du dimanche avec toi, mais bien plus, en réalité, pour voir Honorine ; ton amitié me le pardonnera.
Nous étions réunis dans le salon de ce chalet de « Monte-Rosa, d'où l'on jouit d'une si belle vue sur les montagnes de la Forêt-Noire. Tous deux nous avions été invités à dîner par M. Obernin, dont depuis un mois tu avais fait la connaissance, et nous attendions le moment de nous mettre à table.
Tout à coup, je sors sous le prétexte de passer dans la chambre qui se trouve en face le salon de l'autre
côté du palier, et là de me débarrasser de la poussière du voyage. J'étais à peine dans cette chambre depuis une minute, quand Honorine vient me rejoindre. Tu te souviens du reste, n'est-ce pas?
M. Obernin, étonné, inquiété par la sortie de sa femme qui suivait la mienne de si près, veut savoir ce que nous sommes devenus. Toi qui, au lieu d'un doute, as une certitude, tu parviens à l'arrêter à la porte un moment et, par ton tapage, tu nous avertis.
Quand nous rentrâmes tous trois dans le salon, le souci et la colère étaient empreints sur son visage, tandis qu'Honorine déployait ce calme et cette présence d'esprit qui ont fait ton admiration.
Dieu merci ! l'orage passa et le diner, commencé lugubrement, se termina dans un édat de rire.
Un nouvel orage, plus menaçant, qui vient de se former, se dissipera-t-il comme celui-là ?
Je t'écris dans les transes les plus poignantes, je m'attends à une explication, je m'attends à être tué. Voici les faits :
Depuis quelque temps j'allais chaque jour passer la soirée rue de la Nuée-Bleue. M. Obernin semblait avoir chassé toute idée de jalousie, et il insistait pour resserrer notre intimité. Il faut dire d'ailleurs que cette marque de grande confiance avait sa raison d'être dans la présence d'une tante installée à Strasbourg depuis une quinzaine, laquelle tante marche toute la journée dans l'ombre de sa nièce.
Hier mercredi, vers huit heures, j'arrive comme à
mon ordinaire. Au bas de ï'escàlier, je rencontre Honorine et sa tante qui allaient à la cuisine donner des ordres pour un grand dîner qui devait avoir lieu le lendemain. J'entre avec elles et veux aussi commander mon menu, cela nous fait rire un quart d'heure.
Pendant ce temps M. Obernin était dans le grand salon du premier étage avec son oncle, le mari de la tante.
Enfin je monte seul au salon; quelques instants après, Honorine nous rejoint, la tante restant toujours en bas pour faire fabriquer sous ses yeux un plat sucré national.
La conversation s'engage, et , en me frappant la poitrine, je sens dans ma poche une lettre importante que mon préfet m'a recommandé de remettre moimême chez le général Gornaton. Au lieu de la porter, je l'ai oubliée dans mon habit.
M. Obernin veut l'envoyer par un domestique, mais le général demeure à quelques pas, dans cinq minutes je serai dé retour. Je m'échappe.
Bien entendu cette sortie n'était pas préméditée ; la lettre, l'oubli, tout était vrai.
Je ne suis pas cinq minutes parti. En rentrant je trouve Honorine dans l'escalier. M. Obernin et son oncle sont toujours dans le salon, dont la porte est fermée, la tante est dans la cuisine.
Pour comprendre ce qui va se passer, il faut savoir que l'escalier ne coupepas la maison en deux parties égales : l'une de ces parties est très-vaste, c'est celle
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OÙ se trouvent le salon, la chambre d'Honorine, etc., l'autre, au contraire, est très-petite et ne renferme qu'une pièce. Cette pièce ,ouvrant sur le palier en face du grand salon, est un parloir ; seulement dans une sorte de grande alcôve fermée se trouve un lit qui se donne quelquefois aux parents ou aux amis quand la maison est complètement pleine.
En montant l'escalier avec Honorine, j'aperçois la porte de ce parloir entr'ouverte. Une idée me passe par l'esprit, je prends Honorine au poignet, et, presque de force, je l'entraîne dans le parloir, qui n'est pas éclairé.
Nous y étions depuis une minute à peine, lorsque je crois entendre du bruit au rez-de-chaussée. Sans doute c'est une visite. Je sors vivement et redescends à la cuisine auprès de la tante, de plus en plus absorbée dans la fabrication de son gâteau : tous les domestiques sont autour d'elle et écoutent ses explications.
Je lui dis que décidément ce gâteau me tourmente aussi, et que je veux savoir précisément comment on le fait.
Mais ma voix est émue, et la bonne femme en fait l'observation.
— Il est vrai, dis-je, je suis un peu souffrant.
Je m'étais trompé; il n'était pas venu de visite.
Rassuré, je remonte pour rejoindre Honorine, qui était restée dans le parloir.
Il est bien certain, n'est-ce pas, qu'il y a des moments dans la vie où Ton ne fait que des sottises et des
imprudences. Ce moment avait sonné pour nous. Tout au bonheur d'être seuls ensemble, nous ne pensions à rien autre chose, perdus en nous-mêmes, oubliant où nous étions et les dangers qui nous entouraient.
La porte du salon qui s'ouvre nous ramène brusquement dans la réalité. Honorine se précipite sur le palier et ferme la porte du parloir.
— Que fais-tu là ? demande M. Obernin, car c'était lui qui était sorti du salon; d'où viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas de lumière? où est ma tante? où est M. d'Autrey?
Chacune de ces questions rapides, violentes, furieuses, répondait en moi comme si j'eusse été frappé par le battant d'une cloche.
Le parloir était sans autre issue que la porte ouvrant sur le palier ; il était donc impossible de fuir.
Je me blottis derrière un rideau et j'attendis en écoutant.
Mais les paroles d'Honorine, si elle répondait aux questions de son mari, n'arrivaient pas jusqu'à moi.
Ce silence me fit perdre la tête : mon rideau était trop court pour couvrir mes pieds, trop étroit pour m'envelopper.
Je l'écartai et je courus m'accrouplr derrière un grand fauteuil.
J'étais peut-être bien caché, mais je ne me sentais pas caché : l'autruche qui se fourre la tête sous une feuille et se croit à l'abri n'est pas si bête qu'on veut bien le dire : c'est beaucoup d'avoir confiance dans sa
ftS MADÂIIB OBKRNIN
{iiropre ruse* Bm m tfiéàtre, dans le Ma/riage de Fù §arû, mon fouteuil ; materais dans la réalrté.
J0 Ji^^ndcmnai. HmefaHait autm chose, mais quoi?
Sans bruit y j'ouvris la porte de T alcôve dans laqndle se traove le lit et la refermai viveinenft. Puis je voulus mm glisser sous ce lit. M^s il était troFp bas, je ne pus me faire assez mince pour passer. Alors je m'élançai dissos, ety grimpant sur le chevet, je tâdiai de me érapw dans tes tentures.
Je n'étsds pas derrière cette cachette depuis cinq ou six secondes, quand une lueur éclaira mon esprit
J9 me sentb ridicule. Je descendis, et, après avoir refermé la porte, je m'assis sur une chaise au milieu du parioir ; les bras croisés, j'attendis : la fuite était impossible, il n'y avait plus qu'à faire tète et à sauver Hssorine.
Cette résolution me rendit la raison.
Cette course insensée dans les quatre coins du par- Idr avâH 4té aussi rapide que celle d'une souris qu! dMrcbeson trem. Deux minutes ne s'étaient pas écoulées depuis la sortie d'Honorine.
Tout à coup il me sembla entendre M. Obemln »*appelar dans la cour. Avec mon esprit m'était revenu l'usage de mes sens. J'écoutai. Il n'y avait pas à se tromper : c'était bien sa voix qui m*arrivaît par la fenêtre.
H n''étaîft donc pas dans l'escalier; je pouvais sortir.
MADAME OBERlflN »9
En moins de deux secondes je fos dans la cuisine, où je retrouvai la tante et les domestiques.
— Eh bien, dit-elle en remarquant ma pâleur, vous n'êtes pas mieux?
— Non, et je vous serais reconnaissant de me faire préparer un verre d'eau ; je retourne dan» la cour prendre I*a}r.
Pendant que j'étais entré dans la cuisine, M. Obernin avait remonté TescaBer. J*entendis sa voîx qui appelait Honorine. Au tremblement et aux éclats de cette voix, il n'était que trop facile de deviner ce qui se passait en lui.
Nous n'étions pas encore hors de danger, r à tout hasard je crus qu'il fallait mettre à profit mon indisposition prétendue, — prétendue n'est pas tout à fait le mot propre, car en réalité je n'étais pas à mon aise.
Une fois encore, je rentrai dans la cuisine et m'assis sur une chaise : j'étais assez ému, assez pâle pour faire croire aune défaillance. Ce n'était pas là un moyen merveilleux, maïs jusqu'à un certain point cela pouvait servir à expliquer mon absence prolongée.
La tante, les domestiques s'empressaient autour de moi, quand j'entendis M. Obemin redescendre l'escalier en disant avec colère i
— Où donc est-fl?
Il entra dans la cuisine. Sa figure était bouleversée.
— Où étiez-vous tout à l'heure? me demanda-t-il durement, vous ne m'avez pas répondu.
— Je n'ai rien entendu : j'étais et je suis indisposé.
— C'est vrai^ dit la tante, il se plaignait à moi.
— Oui, mais où étiez-vous?
— Dans la cour.
— J'y suis allé : je ne vous ai pas vu.
Honorine arrive.
Ah ! que les femmes sont admirables : elle était calme comme si simplement elle venait d'être dérangée dans sa broderie.
En me voyant sur ma chaise : elle* s'informe de ma 8^té, s'empresse autour de moi^ tout cela avec un naturel merveilleux. Si j'avais l'air d'un coupable, assurément elle n'était pas ma complice.
M. Obernin nous regarde longuement sans dire un mot.
Enfin je trouve que mon indisposition a assez duré et je me lève.
— Montez-vous ? me dit-il d'un ton roide.
— Sans doute.
J'étais mattre de moi. En montant l'escalier à côté de lui 9 je veux le distraire de ses soupçons, et je me lance dans l'explication de mon malaise.
— Depuis un mois, ces défaillances m'ont pris plusieurs fois, cela commence à m'inquiéter.
— Ah ! vous vous inquiétez pour cela.
— Assurément. Ce n'est peut-être pas bien grave, mais c'est fort ridicule.
— Fort ridicule, en effet»
Dans le salon, l'oncle, qui ne comprend rien à tout ce qui se passe, m'interroge avec intérêt. *
MADAME OBERNIN SS1
Il a vu un cas semblable au mien : c'était en 1814, en janvier, au moment où les Prussiens entraient en Alsace... Il avait alors vingt-huit ans.
M. Obernin, nous voyant lancés dans cette conversation, disparaît. Mon oreille rendue fine parle danger saisit les éclats d*une discussion avec Honorine : mais que disent-ils? je n'en sais rien, les paroles n'arrivent pas jusqu'à nous.
Au bout d'un quart d'heure Honorine revient : elle est aussi calme que lorsqu'elle est sortie, c'est en vain que je veux lire sur son visage ce qui s'est passé avec son mari.
L'oncle, qui a fini son histoire, s*inquiète de l'absence de son neveu.
-<- Est-ce qu'il est aussi malade T demande-t-il.
— Je ne crois pas, dit Honorine, je vais le chercher.
Elle ne reparut que dix minutes après. Ces dix minutes me durèrent une éternité. M. Obemin la suivait morne et sombre : il me sembla voir la figure d'un homme qui a pleuré : ses paupières étaient bouffies.
Pour moi, sous l'influence d'une réaction nerveuse, j'étais plein d'entrain. J'entamai une grande discussion avec Tonclesur Pozzo di Borgo, car Tanecdote de 1814 nous avait mis en pleine histoire napoléonienne. Les idées me venaient, j'étais en verve. J'adressai la parole à M. Obemin et voulus l'entraîner dans notre dispute. Mais il ne laissa tomber que quelques mots vagues.
ââ!d MADAME OBERNIfi
Tout en parlant, je tâchais de Tobserver et de devùier rétat de son àsm» Une idée paraissait Tabsorber»
Tout à coup, il prit une bougie et sortit : je Teateodit ouvrir et refermer la porte du parloir.
Évidemment, il aUait faire la visite de ia dian^bre* La Ut fripé, j»étiné ! Nous, étions perdus*
Je regardais Honorine pour ini dire que Theure fatale avait sonné. Sa figure froide ne laissait rien paraître au dehors dea tourments qui l'agitaient.
M. Obemin resta cinq minutes dans le parkHT, je sidvais rbeure sur la pendule du salon, puis il rentra plus blême encore que lorsqu'il était sorti.
Je n'avais pas interrompu ma démonstration de la supériorité de Pozzo sur Napoléon. Je continuais à iparler avec véhémenea. Mais quelle angoisse me rongeait!
Maintenant il s'agissait de partir. Chaque soir, quand je le quittais, il me conduisait jusqu'en bas, et sur le seuil de la n» c'étaient encore de longues conversa** tiens, c'était le mom^t où nous disions des bêtises.
Qu'allai t->il faire? Attendait-il mon départ pour avoir une explication ?
Je pris mon chapeau. Je saluai les deux dames, serrai la main à Tonde, et, arrivé devant M. Obemin, qui n'avait pas bougé, je lui tendis les deux mains.
Je n'avais plus de souffle.
Il y eut un moment de silence terrible ; puis il mit sa main dans les miennes.
— Adieu, M. d*Autrey, dit-il.
Sa T(Hx ami im aceeiit navré. On eftt dit «{M €•
n'était pas à moi qu'il en voulait.
Gontr^iremeDl à ThaUtude, il ne m'aooompagiiapas.
i>an« la rue je marchai tme- heure en vagi^MMidant sans savoir où mes pas me pcHtaieat. IB sentiment di
délivrance que j'avais éprouvé en me retrouvant sur le grès du trottoir avait été purement physique, c'était quelque chose sans doute d'analogue à ce que ressent le naufragé qui se cramponne à une épave flottante ; il respire, il n'est pas sauvé, autour de lui l'immensité et la tempête. Autour de nous aussi combien de dangers ! Il ne me fallut pas de longues minutes de réflexion pour me les montrer ; nous n'étions pas sauvés.
Enfin je rentrai chez moi, mais je ne me couchai pas. ^
J'ai passé ma nuit à t'écrire. Maintenant voici le matin qui s'avance, et j'attends M. Obernin.
Viendra-t-il?
La question est trop dure pour que je veuille la creuser.
S'il ne vient pas, comment l'aborder désormais? Je dois dîner aujourd'hui chez lui, car j'ai reçu une invitation depuis huit jours.
Si je pouvais voir Honorine, si elle m'écrivait, je saurais les paroles qui ont été échangées entre eux et au juste jusqu'où vont les soupçons.
Mais si je ne la vois pas, si elle ne m'écrit pas, quelle conduite dois-je tenir avec lui, tantôt, demain.
tous les jours, jusqu'au moment où j*aurai pu m'entretenir avec sa femme ?
Voici le soleil du matin, le soleil rouge de décembre qui éclaire ma vitre. L'heure approche. Je clos cette lettre, qui peut-être sera ma dernière.
Pauvre Honorine !
XXÏ
Jusqu'à rnidi j'ai attendu M. Obernin et j'avoue, sans rougir, que chaque bruit de pas dans mon escalier me serrait le cœur.
Je ne crois pas être lâche, mais véritablement la situation était mauvaise : j*aimerais mieux attendre la mort dans d'autres conditions : je dis la mort, car je ne me serais certes pas défendu contre lui, et il aurait eu toute facilité de me tuer.
A midi, l'espérance a commencé à me remonter un peu. Sans doute il ne viendrait pas. Mais pourquoi?
Je l'attends, je tremble. Je ne l'attends plus, je tremble encore.
Enfin, ne le voyant pas arriver, je me suis décidé à aller chez Rozerotte. J'avais besoin de parler, de m'étourdir. Je ne pouvais plus rester chez moi, épiant dsr-
rière ma fenêtre les passants dans la rue, écoutant tous les bruits de la maison, incapable de lire, incapable d'écrire.
Sur le Broglie j'ai aperçu M. Obernin, il était heureusement avec deux personnes. Cela m'a tiré de l'embarras de savoir si je devais ou ne devais pas l'aborder. A ma vue, le rouge lui est monté à la figure. J'ai eu la force de ne pas baisser les yeux; lui, il a détourné les siens.
Les émotions de la soirée et de la nuit avaient laissé leurs traces sur mon visage, car, lorsque je suis entré chez Rozerotte, il a poussé un cri de surprise..
— Es-tu malade ?
Jusque-là je n'avais parlé de mes amours à Rozerotte qu'avec une certaine réserve, « j'aimais, j'espérais ôtre aimé, » Voilà tout. Maisi l'heure des ménagements était passée. Rozerotte pouvait me servir, la discrétioa céda devant la nécassité. Je lui racontai tout.
En m'écoutant il poussait desf exQtomations et des grognements,
— Tu veux un conseil ? dit «-il quand j'eus achevé mon long récit.
— Je veux que tu m'ouvres une voie pair laquelle je puisse sortir de cette situation,
'-^ Bien u'est plus facile : tu vas accepter deux billets de mille francs, que je vais te prêter; à six hetires, tu prendras le train et fileras directement jusqu'à Paris. En arrivant, tu te feras conduire rue Dupbot, chez mademoiselle Simplice, du théâtre dep Bouffes ;
MADAME OBERNIN ââ7
ladite Simplice, prévenue par une dépêche dé moi, te îpecevra à bras ouverts : tu resteras chez elle un jour, deux jours, tant que le cœur t'en dira, et tu n'en sortiras que pour aller chez le duc de Saint-Nabor, à qui tu raconteras ton histoire, en lui demandant de te caser à Paris.
— Parlons sérieusement : je n*ai ni Tesprit ni le cœur h la plaisanterie.
— Je parle très^sérieusement. Je croîs que si tu reâ* tes à Strasbourg, tout est perdu : il va se passer des choses terribles entre toi et le mari; Tun de vous deux laissera sa vie dans la bataille, et la femme, cause de cette guerre, sera déshonorée. Voilà pourquoi je veux t*«nvoyer à Paris. Quant à SimpUce, Je ne me moque pas de toi. Toutes les fois qu'une femme^m'a causé dei chagrins, je m'en suis immédiatement consolé avec une autre, et la grosse Simplice est très-consolante.
— Tu n'as jamais aimé, pareil remède ne guérit pas tm amour sérieux.
— Qu'est-ce donc que l'amour pour toi ?
— Rien, moins que rien, s'il n'est pas une fatalité qui nous dompte et nous entraîne.
Rozerotte me regarda comme on regarde un fou et voulut me développer l'excellence de son conseil. le pris mon chapeau et sortis.
• — Tout ce que je te demande, lui dîs-je, c'est d'ouvrir ce soir les yeux et les oreilles : après le dtnet nous causerons.
Enfin arriva l'heure du dîner,
ï»28 MADAME OBKRNIN
A six heures, je fis luon entrée dans le salon^ la tète haute, le sourire sur les lèvres, la naort dans le cœur. M. Obernin m'accueillit froidement, mais poliment; Honorine fut ce qu'elle était toujours. Les politesses échangées, je Texaminai pour tâcher de lire sur son visage ce qui s'était passé et quelle tenue je devais prendre; mais ce visage était impénétrable. A la voir accueillante, souriante avec tout le monde, on pouvait croire que le calme le plus parfait régnait dans son âme.
Incapable d'observer un pareil sang-froid, je me lançai dans une gaieté factice : j'accaparai la conversation comme si j'avais été un grand personnage, et tins tète à tout le monde. De temps en temps je surprenais les regards de M. Obernin posés sur moi avec une fixité gênante.
Honorine remplissait ses devoirs de maîtresse de maison et s'occupait de chacun de ses convives. Parfois seulement l'effort qu'elle faisait se trahissait dans un froncement de sourcils et une contraction des lèvres : alors elle éprouvait 'comme un anéantissement de forces, et elle s'affaissait sur sa chaise.* Mais cela passait comme un éclair, elle ramenait le sourire dans ses yeux et se rejetait dans la conversation.
Le dîner s'acheva sans que nous eussions heureusement à affronter un danger que je redoutais beaucoup. Depuis quelques jours, on ne parlait dans la ville que de l'histoire de ma colonelle, celle qui m'avait donné son bouquet de violettes ; à la fin, la fortune l'avait