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abandonnée, et elle venait d*è*re surprise par son mari dans une situation telle qu'un duel avait été inévitable. Le mari avait donné un coup d'épée à Tamant, et la femme avait été renvoyée chez ses parents. Quelle contenance tenir si on abordait ce sujet? aussitôt que je voyais la conversation pencher de ce côté, je m*empressais de la détourner ; à un moment, le mot militaire fut prononcé ; de militaire à colonel la pente était glissante ; sans hésiter, je coupai la parole à la personne qui avait laissé tomber ce mot, et me lançai dans une tirade politique, aussi maladroite qu'absurde.
Dans le salon j'espérais pouvoir m'approcher d'Honorine et échanger avec elle un mot ou un signe. Mais toute la soirée s* écoula sans que cela fût possible. Il est vrai de dire qu'elle me parut éviter les occasions et même se tenir à l'écart avec une certaine affectation.
Cette nuit allait donc être encore une nuit d'angoisse. De ce que M. Obemin n'était pas venu chez moi et aussi de son accueil, je devais conclure qu'il renonçait aux résolutions tragiques. Mais ses manières étaient si peu rassurantes^ qu'à un certain moment Rozerotte s'était approché de moi et m'avait dit à l'oreille :
— Défie-toi.
Avertissement superflu, car je sentais bien que si nous étions dans le calme, c'était ce calme lourd et menaçant qui précède les orages.
Enfin je renonçai à toute espérance d'éciaircisse*» ment pour ce soir-là, et ne pensai plus qu*à partir 2 înais, malgré l'horrible fatigue que me causait le rôle joyeux que je m'étais imposé, je ne pouvais pas me sauver; paraître avoir peur eût été une maladresse et une imprudence, je dus rester jusqu'au moment où quelques invités se décidèrent à s'en aller.
Gomme je prenais congé d'Honorine, elle m'arrêta d'un geste do main, et tout haut, de manièrB à être entendue de son mari qui n*était pas loin de nous et de sa tante, près de laquelle elle était assise, elle me dit en souriant :
— PouveE-vous me donner une heure demain ? J'aurais un service à vous demander.
Je m*inclinai pour cacher la stupéfaction dans la^» quelle me jetaient ces paroles.
— A quelle heure serez-vous libre ? continua-t-elle.
— A votre heure.
— A quatre heures , alors.
•*- Eh bien ? s'écria Rozerotte quand nous fûmes dans la rue.
-•Eh bien?
Jusqu^à une heure avancée dans la nuit nous restâmes à nous promener $ur le Broglie, examinant les différentes hypothèses que permettait cet étrange rendez-vous, et toutes arrivèrent à de fâcheuses conclusions. Bien certainement, dans cette entrevue, il ne pouvait être question que d'une explication. Quelle ^erait cette explication î sur quoi pofteratt-elle î avec
MADAME OBëRMN â3t
qui aurait-elle lieu? toutes demandes auxquelles il nous était impossible de répondre.
A quatre heures le lendemain je sonnais à la porte d'Honorine.
On me conduisit au salon.
Elle était seule; c'est-à-dire que je ne voyais pei^sonne auprès d'elle.
-*- Madame, dis-je en saluant, je me rends à votre invitation.
— Je suis seule, nous pouvons parler librement. Mais je ne m'en rapportai pas à cette parole : — Où est M. Obernin? dis-je à voix basse.
— A Schlestadt, d*où il ne reviendra que ce soir. Elle se jeta dans mes bras : ce n^élait plus la femraq
des jours précédents : autant elle avait été calme et résolue, autant elle était maintenant accablée et dé« faillante.
J'avais hâte de tout apprendre. Je l'interrogeai et la forçai à répondre.
Voici ce qui s'était passé entre elle et son mari, au moment où les éclats de leur discussion étaient arrivés jusqu'à moi.
11 lui avait demandé pourquoi j'étais avec elle dans le parloir ; à quoi elle avait répondu que je n'étais pas entré dans le parloir.
— Pas entré ! je l'ai vu sortir.
Cette négation avait porté ea colère jusq!i*à l'exaspération : il lui avait pris les mains avec brutalité et lui avait fait vtolepoe pour Ut forcer à avouer. Elle
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avait continué à répéter que je n étais pas entré dans le parloir. Alors, il s'était écrié avec fureur qu'il allait venir me chercher dans le salon et me brûler la cervelle. Il était fou. Elle s'était cramponnée à lui, l'avait retenu de force, et avait fait si bien par les prières, les serments, la peur du scandale, le déshonneur de son nom et celui de ses enfants, qu'elle l'avait décidé à n'avoir d'explication avec moi que le lendemain, quand il serait en état de comprendre ce qu'il dirait et de garder sa dignité.
Remettre au lendemain, c'était gagner la nuit ; mais elle avait compté sans la visite qu'il avait été faire du parloir*, sans le désordre du lit qu'elle ne connaissait pas et qu'il lui a appris.
Cette nuit, ils l'ont passée dans la colère, dans les larmes, dans les menaces les plus terribles.
Qui avait défait le lit, si je n'étais pas entré dans le parloir? Cela était difficile à expliquer. Si j'y étais entré, pourquoi était-il défait? Ce n'était que trop facile à comprendre.
Elle commença par nier que le lit fût tel qu'il disait, et là, elle eut beau jeu, elle était sincère. II la mena dans le parloir et lui montra les traces de mon escalade. Heureusement, là encore, sa surprise nous servit et parvint à jeter des doutes dans l'esprit de M. Obernin.
Le lit était piétiné ; cela était certain et sautait aux yeux. Mais par qui avait-il été piétiné? Elle n'en savait rien. La seule chose qu'elle pût affirmer, c'est que ce
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n'était pas par moi, puisque je n'étais pas entré dans le parloir.
De cette affirmation elle ne démordit pas, et, à force de la répéter, elle finit par y donuer une sorte de consistance.
Enfin vers le matin, plus par lassitude que par persuasion, elle lui avait arraché cette concession : qu'il n'aurait avec moi aucune explication, et que ce serait elle qui se chargerait de me faire comprendre que mon assiduité dans la maison devenait compromettante.
— Soit, avait-il dit, mais je serai présent à l'entrevue.
A cela, elle s'était absolument refusée.
— Ou vous avez confiance en moi, ou vous n'avez pas confiance, avait-elle dit. Si vous n'avez pas cette confiance, il faut nous séparer ; si vous Tavez, il faut me laisser le soin de sauver ma réputation et d'assurer votre repos.
En parlant ainsi, elle savait quelle influence elle avait sur lui. Si cette influence était toujours intacte, il céderait ; si elle était amoindrie, il refuserait, céda.
— Demain, après dîner, dit-il, en ma présence, tu lui diras que tu désires avoir un entretien avec lui, et je quitterai la maison.
— Cet entretien, que doit-il être ? dis-je en interrompant le récit d'Honorine. Il a dû t'en fixer les bases. Que veut-il de moi? Que t'impose-t-il à toimême?
— n ne veat pa« de rapture, contiima-t'elte, c'està-dire de rupture violente, car, malgré tous les faits qui depuis longtemps déjà l'ont frappé, il n*a pas de preuve. 11 a des inquiétudes , des soupçons, il n'a pas de certitude. Si grande que soit sa confiance, il ne peut pas s'empêcher d'être frappé d'une foule de circonstances équivoques, qui, groupées, élèvent contre nous de terribles accusations. Dans ces conditions, les rela» tions d'intîmité que nous avons eues jusqu'à présent sont impossibles, elles le font trop souffrir. Il se trouve dans un état dMrritation profond, Jamais il ne se remettra du coup dont il a été frappé, et il sent qu'en vous voyant il pourrait se laisser aller à des mouvements de vivacité et de colère qui amèneraient entre vous un conflit. Or, ce conflit il veut avant tout l'éviter ; car, si précis que soient ses doutes, il vous aime toujours d'une amitié vîvace qui lutte douloureusement contre sa jalousie.
— Eh bien! que veut-il? înterrompls-Je, blessé de ces paroles, qui, comme les coups du remords, m'entraient dans le cœur.
— Il veut, continua Honorine d'une voix hésitante, il veut que notre intimité soit suspendue et que nous ne nous voyions plus que rarement.
Mes craintes, Dieu merci, avaient dépassé la réalité : une rupture qui n'était pas franche et radicale me laissait encore quelque espérance.
Mais de même que j'avais été trop prompt à voir tout perdu, j'étais trop prompt maintenant à me rassu-
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ren Honorine, qui jugeait plus raisonnablement la situatioD, me la fit comprendre.
Nous avions affaire à un homme qui, ne m'ayant pas tué sur le coup, sentait maintenant tous les daagdrs d'un scandalft et voulait lea éviter. Rompre brasquemeht, c'était s'exposer aux ciHnmsntaires du monde* Deux amis comme noua ne se séparent pas sans oitifie; et cette cause n'était pas difâdle à trouver. Au contraire, relâcher les liens de notre intimUé, c'était dé» router là curiosité publique^ et en même temps c'était maîtriser mon caractère ombrageux. £n me laissant entrevoir le moment où nos relations reprendraient comme parie passé, le temps s'écoulerait^ ie printemps arriverait, ils partiraient pour Kimac, et quand ite re* viendraient à l'hiver, la séparation c(Hnplète et défi« nitive pourrait s'opérer sans foiesser les apparences comme sans braver le ridicule.
le restai atterré. Ce plan prudent et adroit ne nous laissait aucun espoir : c'étaient bien là d'ailleurs ]es' moyens d'un paysan qui, pour marcher tortueusement à son but, n'y arrive pas moins sûrement.
— £h bien non, m'écriaî*-je, emporté par la coMm de me voir enlacé dans ces pièges, je ne me laisswai pas assassiner ainsi : il ne veut pas avoir d'explication avec moi, mais mm j'en aurai une avec lui.
Mais c'était là l'exaltation du désespoir; avant de penser à mon amour, je devais penser à l'honneur d'Honorine et ne pas provoquer une querelle qui pouvait le compromettre.
S36 MADAME OBERNIN
II fallait subir sans se révolter les conditions qu'il lui plaisait de nous imposer, heureux encore qu'elles ne fussent pas plus dures.
C'en était fini.
Pendant une heure, nous n'avons cessé de pleurer dans les bras l'un de l'autre.
Nous ne pourrions plus nous voir.
Cette chambre, où nous avions été si heureux, je n'y rentrerais plus.
Dix fois j'allai jusqu'à la porte, et dix fois je revins pour la serrer dans mes bras. Encore un baiser, encore une parole, une recommandation.
Je la quittai à moitié morte, et, moi, je sortis, la tête perdue, le cœur brisé, les jambes vacillantes. Dans cette maison que je connaissais si bien, je ne pus trouver la serrure de la porte de Tescalier.
Heureusement pour Hpnorine, pour sa douleur , elle a ses enfants, son dernier surtout, sa fille, qui va l'occuper et l'absorber : le sentiment maternel remplacera peut-être l'amour qu'elle avait pour moi.
Mais moi? ah! j'aurais besoin d'être brusquement arraché à cette ville maudite où je n'aurais jamais dft venir. Et cependant je repousserais celui qui voudrait me rendre ce service.
Après tout, c'est ici qu'elle demeure
Il avait été convenu avec Hondrine que chacun de nous s'appliquerait à sauvegarder les apparences, et à entretenir le monde dans la conviction que nos relations restaient telles qu'elles avaient toujours été.
Deux ou trois fois la semaine, à l'heure oùje les savais Tun et Tautre sortis, j'allais sonner rue de la Nuée-Bleue. Puis, quand le domestique paraissait, surpris de ma mauvaise chance à ne pas rencontrer ses maitres, je demandais où ils étaient afin d'aller les rejoindre.
Quelquefois il arrivait que nous nous trouvions ensemble dans des maisons amies : alors nous agissions les uns envers les autres comme par le passé : serrements de mains avec M. Obernin, langage amical, avec Honorine politesses empressées.
Obligé par les convenances d'entretenir Honorine en public, je pouvais parfois lui glisser qnelques mots sincères. Si je lui débitais un compliment plus ou moins niais que je commençais à voix haute de manière à être entendu de mes voisins, je Tachevais quelquefois à voix basse pour ses seules oreilles.
— Votre toilette avant-hier à la soirée du général était d'un goût ravissant ; — tu étais belle , je t'adore.
Lorsqu'elle mettait sa main dans la mienne, le monde ne pouvait voir qu'une politesse banale ; mais, pour nous, il y avait une étreinte qui nous faisait bondir le cœur. '
Dans cette catastrophe^ je ne me sentais aucune haine contre M. Obernin, et lui, de son côté, semblait revenir à ses anciens sentimeats d'amitié» %
En causant, il nous arrivait de nous traiter comme autrefois ; des mots, des intonations d'affection nous échappaient à notre insu, et alors tous deux noua nou3 examinions à la dérobée avec inquiétude.
Cependant j'eus la preuve que ses soupçons n'ai'laient point ea s'affaiblissant, et qu'il désirait vive^ ment me voir quitter Strasbourg.
Il fit des démarches auprès de mon préfet, et aussi auprès de quelques personnages influents» pour qu'on me nomm&t sous-préfet. Aux yeux du public» il n'y avait là rien que de bien naturel : c'était la dette de reconnaissance qu'il av^t contractée envers moi au sujet de son élection qu'il voulait payer ; mais aux miens il
y avait une autre eoiplicatio» de œi iniétèi eixagéré» -*il voulait m'éloigiiôr.
Peut-être, si j'avais a^ âau& la même sens que lui et si j'avais lancé mes amis à Tassaut pour aider les sieûs, uous aurioo» emporté ma oamiBatiou. Um cela ne me convenait pas.
^d vois pas daiks ce refus le désiiKléreesameM d*uae coascieoce qui répugne à servir parmi ses adversaires. Désintéressement et noblesse d'esprit soot, bétes! depuis longtemps étouffés en moi. Si je pense encore comme au temps de ma jeunesse, je n'agis plus comme je pense. J'ai si bien pris l'habitude de plaidef les oir'*' constances atténuantes, que je sms arrivé à crom mon plaidoyer*
Nqo, si j'ai refusé d'aide à ma nomination^ ce n'a pirâit été par fidéEté à mes pmmpes, maïs par fidélité à mon amour. 11 ne m'a pas convenu de quitter Stras* boiiiig pour ne pas m'éloignor d'Honorine* Je me suit oetlenient expliqué là -dessus avec mon préfet^ quand il m'a proposé l'arrondissement d'Argelès, dans les Fy^ rénées«
A mon refus> il a répondu par un sourire finet âi0« erel qui^ poikr cens qui la eomiaisMatt àik tant de
— Vous voudriez Saveme^ dit^il^ ou bien Seblesiadt^ ou même Sarrebourg, ou encore Saint-Dié.
— Je voudrais ne pas m'expatrier.
-^ Expatrier eat \m grand mot. Je crois que vous avez tort. Il Wfivô un mosaent où il faut rompre bni9<'
quemont arec nos habitudes de jeunesse. Argelès vous serait bon pour cela. Mais je n'insiste pas ; je ne me reconnais pas le droit de me mêler de vos affaires malgré vous. Je dirai à M. Oblemin que vous refusez.
C'était là répigramme dont il me faisait payer ses bons offices. Je ne répondis pas, bien persuadé qu*il ne parlerait pas de ce refus à M. Obernin, et qu'il avait seulement voqlu me montrer qu'il devinait les raisons qui me retenaient à Strasbourg.
Bien que je sentisse toute l'absurdité de mon obstination à demeurer à Strasbourg, dans la situation qui nous était faite, j'aurais peut-être longtemps encore, très-longtemps persisté, si un incident terrible pour Honorine n'était venu me forcer la main.
La petite ûUe d'Honorine était arrivée à l'âge de marcher seule, et cependant elle ne pouvait se tenir sur ses jambes. Tout d'abord, on n'avait point fait grande attention à cela, et pour se rassurer on s'était dit : C'est un enfant qui est en retard. Mais à la longue, l'inquiétude était venue. Chaque fois qu'on voulait poser l'enfant sur ses pieds, elle poussait des cris affreux.
On avait appelé un médecin, deux médecins, quatre médecins, chacun avait donné un nom différent à cette maladie obscure, aucun n'avait donné un remède pour la guérir.
Le caractère de M. Obemin n'est pas de se payer de paroles : un beau jour, il avait réuni tous ces médecins auprès de sa fille, il leur avait adjoint une des
grandes célébrités parisiennes, et il leur avait demandé de s'accorder.
Alors, pendant une heure, ils avaient mis la pauvre petite à la question : comme sa bouche ne pouvait pas répondre, il^ avaient pétri, tiraillé, torsionné sa chair pour lui arracher son secret. Enfin, ils avaient été d'avis qu'il y avait une affection de l'articulation de la hanche, affection qui ne pouvait être guérie que par un repos absolu.
On avait ficelé ses jambes sur des attelles comme on le fait pour les membres fracturés, puis elle avait été étendue sur son lit et maintenue dans l'immobilité.
Peut-être un pareil traitement est-il excellent pour les grandes personnes; mais, sur un enfant il ne tarda pas à produire des effets déplorables.
L'enfant vit de mouvement et d'air autant que de nourriture ; la pauvre mignonne, sanglée sur son matelas, s'étiola bien vite et perdit toutes ses forces.
Bien que ce fût l'enfant dont la venue au monde m'avait causé de si grandes tortures, je l'aimais tendrement. Si elle était la fille de M. Obemin, elle était aussi celle d'Honorine : et puis si douce et si gentille avec sa petite mine rose et ses yeux souriants.
Sa maladie m'aviit inquiété et peiné, et chaque jour j'allais prendre de ses nouvelles. Le vieux docteur Frost étant mort, avait été remplacé par un de mes amis que j'avais vivement recommandé et pour ainsi dire imposé, Sergines.
Tous les soirs je m'arrangeais pour rencontrer Serti
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gines et me faire explique»* le bulletin que dans la journée j'avais été chercher rue de la Nuée-Bleue.
Jeune encore, Sergines est un garçon d'avenir, piocheur, actif, et je le crois savant dans son art.
L'état de la petite Henriette le tourmentait vivement; il la voyait dépérir chaque jour, et il n'était point d*avis que le traitement ordonné par ses grands confrères dût être continué. Mais il paraît que dans l'état médical il y a, comme dans l'état militaire, une hiérarchie, et que, quand un général a parlé, un souslieutenant n*â rien à dire. Or, Sergines n'était encore que sôus-heutenant, et, tout en blâmant les mesures prises par ses anciens, il n'osait pas les changer.
Avec moi, il s'expliquait franchement sur les inconvénients qu'il trouvait à cette immobilité étiolante; avec les parents il était plus retenu r il mettait même dans ses observations une prudence qui me choquait : par cela seul qu'il était mon ami, j'aurais voulu lui voir plus de décision dans le caractère, j'aurais voulu qu'il ne fît point passer son désir de contenter tout le " monde, de ménager celui-ci, de plaire à celui-là, avant les exigences de sa conscience..
Plusieurs fois, je lui en fis l'obse va lion ; mais toujours il me répondit qu'il avait prévenu les parents comme îl devait, et que c'était à eux d'aviser.
A la fin, inquiet de voir les choses suivre leur cours sans aucun changement dans le traitement, mais avec une aggravation dans l'état de l'enfant, je résolus de faire moi-même une démarche auprès d'Honorine;
J'attendis un jour où M. Obernin serait à Ktmec, et ce jour-là, au lieu de m'en tenir aux nouvelle» que me donnait le domestique, je demandai à voir Honorine.
Elle me fît répondre que, retenue auprès dd sa fille, elle regrettait de ne pas pouvoir me recevoir.
En toute autre circœistaace je lo^ serais probd)lement retiré fâché, mais je persistai «t lui fis aire que j'avais absolument besoin de l'entreianûr uû moment.
On me condui^t au salon, et aprè^ une attente assez longue, je la vis paraître.
Lorsqu'elle entra, je ne fus pas maitre de mon premier mouvement, j'oubliai pourquoi j'étais là, et je marchai vivement au-^vant d'elle, mais eUe recula.
— Que me voulez-vous, dit-elle, pourquoi veneZ'» vous me poursuivre jusqu'au Ut de ma pauvre petite fille?
Je l'examinai. Depuis plus d'un mois je ne l'avais pas rencontrée. Elle était pâle^ fatiguée, et son visage fiétri gardait la contraction nerveuse de ia douleur.
— Je viens pour Henriette, dis-je tristement ; l'amitié que j'ai pour ^e m'oblige k vous voir. £8t^ce un crime à vos yeux?
— Oui, un crime dont je ne veux pas être la complice.
— Vous direz que j'ai voulu avoir des nouvelles de l'enfant^ si M. Obernin apprend ma visite.
— 11 ne s'agit pas de M. Obernin. Sortez, je vous prie. Laissez-moi retourner près d'elle.
âU MADAME OBERNIN
Et elle se dirigea vers la porte : je me plaçai devant son passage et la retins par la main.
Mais elle se dégagea vivement et me repoussa.
— Laissez*moi; ne me touchez- pas.
— Puisque je suis entré, je ne vous quitterai pas ainsi.
Elle recula en me regardant avec effroi ; je fis autant de pas 'en avant qu'elle en fit en arrière.
Mais je ne me sentais pas sur elle le pouvoir que j'avais toujours eu : c'était elle, au contraire, qui me dominait.
Je m'arrêtai malgré moi devant l'indignation qui éclatait dans son regard.
— Après trois mois de séparation, c'est donc ainsi que tu me reçois !
— Ah ! ne me parlez pas ainsi, s*écria-t*elle, tout est rompu entre nous. Que me voulez-vous ? N'est-ce pas assez pour vous de la maladie d'Henriette, vous faut-il donc sa mort ?
— Ce que vous dites là est insensé. Vous savez bien que j'aime la petite fille» et que je l'ai toujours aimée.
— C'est là votre crime. C'est votre amour qui la tue. Dieu me punit.
C'était donc là le secret de ses paroles étranges. Le remords. A ses yeux, la maladie de l'enfant était une expiation.
Sans être dévote, Honorine était de par sa nature et son éducation sincèrement religieuse. Depuis son mariage, elle n'avait pas suivi régulièrement les pra-
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tiques de l'Église, mais elle ne les avait pas non plus complètement abandonnées ; il n'était donc pas étonnant que, dans son malheur, elle fût revenue à des sentiments de religiosité exagérés. C'était Tenfant qui payait pour nous.
L'esprit faussé par les idées qui lui avaient été imposées, la pauvre mère trouvait naturel que ce fût l'innocent qui payât pour le coupable. Les desseins de Dieu ne sont-ils pas mystérieux ? il y avait eu faute, il devait y avoir expiation : qu'importait la victime !
J'avais appris par Sergines qu'un prêtre de Saint- Pierre-le-Jeune venait depuis quelque temps assidûment dans la maison ; plus de doute maintenant sur ces visites. Il avait trouvé Honorine tourmentée par les remords, il s'était emparé de son esprit et il lui atait montré la maladie de l'enfant comme le résultat de sa faute.
En une minute cette situation nouvelle se déroula devant moi et je restai accablé. Que dire pour combattre ces leçons qui étaient tombées dans un cœur si malheureusement disposé à les recevoir? Elle m'échappait. Comment toucher cette mère infortunée, sensible maintenant à la seule maladie de son enfant 7 Notre amour, si rudement attaqué par la séparation que le mari avait opérée, ne Tétait-il pas plus rudement encore par ces complications morales ?
Habituée comme elle l'était à lire en moi et à suivre les mouvements de mon esprit et de mon cœur, elle
Ua MADAME OBERNIN
sentit bien que je cherchais à lui répondre.. Elle na m'en laissa pas le temps.
— Si vous m'avez aimée, dit-elle, ayez pitié de moi, Partez, ne restez pas ici plus longtemps,
Puis, comme je la regardais tristement, elle se jeta à mes pieds et fondit en larmes.
Profondément ému de voir cette femme que j'aimais tant à mes genoux, je voulus la relever ; mais elle se dégagea de mes bras, et, restant toujours sur le tapis, elle leva la tête vers moi.
— Écoute, dit-elle en revenant au tutoiement et m reprenani son accent doux et passionné au lieu de la voix sèche et dure qu'elle avait depuis mon arrivée, tu es bon, lu ne me refuseras pas. Si tu veux jurer de ne me revoir jamais, de ne jamais me parler d'amour, Henriette, j'en suis certaine, guérira. Dieu se laissera attendrir, et au lieu de me frapper en elle, il me punira seule. Et ce sera justice, puisque seule j'ai été coupable. J'étais malheureuse de te voir entrer dans cette maison, mais maintenant je sens bien que c'est Dieu qui t'envoie. C'est lui qui t'a donné cette inspiration. Tu as la vie de ma fille entre tes mains.
C'était de la folie pure que ces paroles, mais combien souvent est-ce cela précisément qui est impossible ou fou qui nous touche le plus profondément 1 Cet appel me remua jusqu'au fond du cœur et les larmes m'emplirent les paupières.
— Dieu te touche, s'écria-t-elle en voyant mon émotion.
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Et joignant les mains, elle fixa ses yeux sur les miens avec une exaltation qui me fit frissonner.
Je ne sais pas si le Dieu qu'elle invoquait daignait faire ce miracle, mais j'étais disposé aux derniers sa* ciçifices. N'était-ce pas à moi de rendre le calme à cette femme, qui, par ma faute, avait tant souffert? L'heure était venue de la générosité.
•^Jure, dit-elie, jure que tout est rompu entre nous !
Il fallait parler.
— Tu le veux, dis-je en me penchant vers elle, eh bien I je loferai ce serment; mais à une condition.
— Gh I noblement, Robert.
— Ce n'est pas pour moi que je veux parler, c'est pour elle, c'est pour la sauver.
— Si tu jures, elle sera sauvée.
Si je faisais le sacrifice de mon amour, je voulais au moins que ce ne fût pas inutilement : en rendant la tranquillité à la mère, je voulais en même temps rendre la santé à Tenfant. Je fis promettre à Honorine de ne pas s'en tenir au traitement jusqué^à suivi et d'appeler une nouvelle consultation de médecins.
— Ahl oui, tu l'aimes, s*éeria-t-elle.
Ce fut son dernier éclat de passion, et quaod je vou* lus la prendre dans mes bras avant de nous séparer à jamais, elle me repoussa. Elle avait hâte de me renvoyer pour retourner près de sa fiDe.
Je sortis navré. Cette fois c'était bien fini : jamais plus je ne franchirais le seujl dé cette maison.
MH MADAMF. ORERNIN
L'enfant ne guérit point. Elle mourut trois semaines après le serment qui m'avait été arraché pour la sauver.
Je me rendis à l'enterrement, mais je n'osai point entrer dans la maison avec les parents et les amis: je restai dans la rue et me joignis au cortège lorsqu'il partit pour l'église.
M. Obernin était accablé, plus mort que vif. Je n'ai jamais vu douleur pareille à la sienne. Quelle ruine pour ses projets d'avenir!
A réglise et au cimetière, je fis des réflexions qui me dictèrent ma conduite.
Trois jours après l'enterrement, je me présentai rue ^ de la Nuée-Bleue chez M. Obernin.
— Je vous demande pardon, lui dis-je, de venir vous troubler dans votre douleur, mais il y a quelques mois vous avez fait des démarches pour obtenir ma nomination : aujourd'hui, si vous vouliez appuyer celles que font mes amis, je crois que je pourrais être nommé à Remiremont.
Il me regarda longuement, puis tout à coup, fondant en larmes, il se jeta dans mes bras.
Ce matin ma nomination de sous-préfet à Remiremont a paru dans le Moniteur.
J'étais à Remiremont depuis un mois à peine, quand je reçus une lettre de Rozerotte qui vint brusquement changer mes dispositions morales.
Les premiers jours avaient été affreux. Le pivot sur lequel ma vie avait roulé depuis plusieurs années venait de casser ; dans ma chute, je ne trouvais rien à quoi me cramponner et me retenir ; habitudes, sentiments, tout en moi et autour de moi était bouleversé, anéanti : c'était une vie nouvelle à refaire.
Mais peu à psu j'avais commencé à me reconnaître dans ce trouble : Torage qui était tombé sur mon amour l'avait brisé sans le réduire en cendres, sous les mines qu'il avait faites les matériaux pouvaient être retrouvés, assemblés à nouveau. Autrement dit, Remiremont n'est pas bien loin de Strasbourg et
encore moins loin de Kiraec : la jalousie de M. Obernin s'éteindrait faute d'aliments, l'exaltation religieuse d'Honorine tomberait. Tout n'était peut-être pas encore fini. Sans doute nous ne reverrions jamais les belles et chaudes journées printanières de nos amours, mais enfin ce n'était pas encore la nuit froide, le néant.
L'homme qui tombe à l'eau se rattache à un brin de paille ; l'espérance vague à Jaquelle je me rattrapais était ce brin de paille, elle ne me sauvait pas, mais elle m'empêchait de m'abandonner.
En même temps la masse de travail que j'avais eu à déblayer pour mon installation avait contribué à me distraire de mon accablement.
Par sa lettre, Rozerotte m'apprenait que M, Obernin était sérieusement malade et que sa vie était en danger.
Il n'est pas besoin que je dise, n'est-ce pas ? l'effet de cette nouvelle sur mon esprit et sur mon cœur.
Immédiatement j'avais envoyé une dépêche électrique à Rozerotte, car sa lettre datait de deux jours, et pendant ces deu;^ jours il avait pu se passer bien des choses : la réponse télégraphique fut que l'état du malade inspirait les plus grandes inquiétudes.
Je me sentis incapable d'attendre à Remiremont : j'envoyai chercher une voiture, je me fis conduire à Épinal, et après m'étre entendu avec mon préfet, je partis pour Strasbourg, où j'arrivai le soir.
Le cœur me battait fort en tirant la sonnette de Roze-
rotte. Celui-ci était chez lui, prêt à partir pour aller passer la nuit auprès de M. Obemin.
— Que viens-tu faire ? s'écrîa-t-il en me voyant.
— Savoir ; je n'ai pas pu rester à Remîremont dans Fattente. QueUe est sa maladie? Dans quel état est-il?
Sa maladie était la fièvre typhoïde ; mais c'était depuis deux jours seulement qu'on était fixé. Tout d'abord Sergines avait annoncé la fièvre typhoïde, mais les autres médecins appelés en consultation avaient déclaré que c'était une grosse erreur. M. Obernin n'était pas malade, c'est-à-dire qu'il n'avait pas de maladie proprement dite, son état tenait au chagrin pour Fun, au trop de santé pour l'autre.
On avait ainsi perdu un temps précieux en tâtonnements. Le mal avait marché à grands pas. Sergines effrayé avait proposé à Honorine d'appeler Carbonneau, et il avait été le chercher lui-même à Paris.
Garbonneau en voyant le malade s'était mis clans un de ces accès de colère qui ont fait pour sa célébrité au moins autant que son talent.
— Pourquoi m'a-t-on dérangé ? s'étaît-îl écrié. Est-ce qu'on me prend pour le bon Dieu ! Je ne suis que médecin, je ne ressuscite pas les morts.[
Cependant» il avait ordonné une médication énergique, et arrivé dans la nuit, il était reparti le matin avec cinq mille francs dans sa poche.
En ce moment on appliquait cette médication. Vési- Catoires, bains, glace; mais dans cette puissante nature la fièvre faisait rage : le délire était permanent.
232 MADAME OBKRNIN
— Et Honorine ?dis-je quand Rozerotte m'eut donné ces détails.
— Elle est admirable de force : depuis le commencement de la maladie, elle n'a pas quitté la chambre de son mari^ il n'a pas pris une cuillerée de potion qu'elle ne la lui ait elle-même tendue.
— Comment supporte-t-elle ce nouveau coup ?
— Son chagrin est immense» mais son courage est au-dessus de son chagrin.
— Oui, c'est un grand cœur.
Rozerotte me quitta, mais au bout de deux minutes il revint:
— Je crois que ta présence à Strasbourg, dit-il, est une maladresse ; tu feras donc bien de ne pas te montrer; il est inutile de donner un aliment à la malignité du monde. Si j'étais maître de toi, je te renverrais .instantanément à Remiremont; mais, comme je sais que tu ne suivrais pas ce conseil, je te demande de rester enfermé ici jusqu'à demain.
Ces paroles étaient trop sages pour n'être pas écoutées. D'ailleurs oii aller? Je n'avais qu'une préoccupation : cette maladie.
Je restai donc au coin du feu de Rozerotte. Mais dans le milieu de la nuit, à l'heure où la ville devait être déserte, quand dans le silence je n'entendis plus ni bruit de voitures, ni bruit de pas, je ne pus résister à l'envie d'aller rue de la Nuée-Bleue. Je m'enveloppai dans le manteau de Rozerotte et je partis.
La maison était précisément telle que je l'avais déjà
MADAME OBERNIN <tô3
vue pendant la nuit où Honorine était accouchée de cette pauvre petite Henriette : toutes les fenêtres du premier étage étaient éclairées, et sur les rideaux on voyait de temps on temps passer lentement des ombres. Dans la rue était une litière épaisse, et la paille mouillée exhalait une odeur écœurante.
Je m'assis sur la borne où tant de fois j'étais venu m'asseoir. Les temps étaient bien changés, ce n'était plus la jalousie qui me clouait là, mais une curiosité coupable. Il était sur son lit mourant. Mourrait-il, guérirait-il ? Il me fallait faire effort pour maintenir mon esprit dans ces deux hypothèses et ne pas aller au delà.
A un certain moment, il se fit un grand mouvement dans la chambre, les ombres s'agitèrent rapidement, les lumières coururent çà et là, il me sembla entendre des cris étouffés. J'écoutai, mais rien de distinct n'arriva jusqu'à moi. Que se passait-il? Était-il plus mal? Etait-il mort ?
Puis, après un quart d'heure, une di?iài-heure peutêtre, le calme. et le silence se rétablirent.
Le vent d'est me soufflait à la figure le brouillard glacé du Rhin ; mes dents claquaient, le froid m'avait pénétré jusqu'aux os ; j'abandonnai la place.
Vers le matin, j'entendis Rozerotte mettre sa clef dans la serrure; je courus au-devant de,luî.
— Eh bien ?
— Il est perdu.
— Perdu!
Rozerotte me regarda longuemeDt sans répondre; je baissai les yeux,
— Comment la nuit s'est-elle passée?
— Une nuit épouvantable. J'en suis accablé. Ah ! le pauvre hommel Ce n'était pas à moi d'assister à ce spectacle, mais à toi.
— Qu'est-il donc arrivé?
— Jusqu'à minuit, il est resté assez calme, comme engourdi. A minuit, Sergines s'en est allé, et nous sommes seuls, madame Obernin et moi, demeurés dans la chambre ; les domestiques et la garde dans une pièce à côté. Quelques instants après le départ de Sergines, il a commencé à délirer, mais doucement, par quelques mots entrecoupés qui ne se suivaient pas et n'annonçaient pas d'exaltation. Brusquement, il s'est levé sur son séant et il a appelé sa femme.
— Il faut rester là, dit-il d*une voix empâtée^ là tout près, j'ai peur.
Elle s'est approchée du lit et lui a pris la main.
— Qui est là? a-t-il dit bientôt en regardant autour de lui.
— C'est M. Rozerotte.
— Rozerotte ! où est d'Autrey, — d'Autrey est ici : qu'il sorte !
Et il s'est mis à gesticuler avec fureur en délirant, nous avons eu grand' peine à le retenir. Il prononçait des phrases qui n'avaient aucun sens^ mais dans lesquelles ton nom revenait souvent.
Nous lui avons fait prendre une potion qui devait rendormir, mais qui Ta seulement calmé un peu.]Il n'a pas lâché la main de sa femme et de temps en temps il la caressait.
— Rozerotte, vous êtes un bon ami, m'a-t-îl dit, comme s'il me connaissait seulement à l'instant, pourquoi d'Autrey n'est-il pas avec vous? j'aurais voulu le voir.
Ces quelques mots avaient été prononcés lavec un accent raisonnable, mais le délire reprit avec des intermittences de paroles sensées.
— • Mets ta tête sur mon oreiller, dit-il à sa femme, là, tout près, contre moi comme ia nuit de notre mariage. Je t'aimais bien, je t'aimais trop.
En disant cela, un flot de larmes a jailli de ses yeux, madame Obemin n'a pas pu retenir ses sanglots, et moi, tout dur que je sois, j*ai senti mes joues mouillées.
De sa main pâlie et blanche comme ses draps il a maintenu la tête de sa femme sur son oreiller, et il s'est approché d'elle de telle sorte que leurs deux joues se touchassent. Longtemps il est resté ainsi «ans parler ; il paraissait moins oppressé, sa respiration était moins haute.
— Rozerotte, dit-il, il faudra vous marier.
— Je veux bien, je vous charge de me trouver une femme
Je me rassurais presque et me disais que les médedn« se trompaient peut-être, quand tout à coup îl a
t^ MADAME OBERNIN
repoussé sa femme. Recommençant à parler et à gesticuler avec emportement :
— Donne-moi ton crucifix, dit-il.
Elle apporta un grand christ en ivoire qui est crucifié sur un panneau de velours noir.
Je croyais qu'il avait un accès de dévotion et voulait faire une prière ; mais, quand sa femme lui présenta le crucifix, il le repoussa.
— Non pas à moi; là, là, dit-il en montrant les pieds du lit.
Je compris qu'il voulait qu'on posât le cadre contre * le lit. Ses mains tremblaient, il s'était assis sur son séant, et il nous regardait avec des yeux effrayants.
— Mets-toi à genoux, dit-il à sa femme.
Elle se mit à genoux.
— Donne-moi ta main.
Elle la lui donna^ Ces préparatifs avaient quelque chose de lugubre. Haletant, les yeux ardents, la bouche contractée, il me faisait peur.
— Tu vas me jurer, dit -il en lui posant la main sur le christ, de ne jamais épouser d'Autrey.
Si Rozerotte avait été ému par ce qu'il avait vu et entendu, je l'étais, moi aussi, terriblement, par son récit. A ces mots, l'angoisse m'emporta :
^ A-t-elle juré ?
— Attends un peu; si tu veux savoir comment les choses se sont passées, laisse-moi me les rappeler avec ordre. Madame Obernin à genoux devant le lit avait la main posée sur le christ et plus morte que
vive, aussi pâle que le malade, elle tenait ses yeux baissés.
— Je veux mourir tranquille, reprit-il; si tu me fais ce serment, je serai moins malheureux. Je ne yeux pas qu'il t'épouse.
II s'était penché tout à fait sur sa femme et il parlait en gesticulant vivement. Je craignais qu'il ne tombât, mais je n'aurais pu le retenir qu'en dérangeant madame Obernin, et paralysé par l'émotion, je n'osai remuer.
— Jure, reprit-îl, jure, j'aurai foi dans ta parole. Disant cela il voulut la tirer à lui ; mais ce fut lui,
au contraire, qui vint à elle ; il glissa de son lit incliné et roula sur le tapis.
Je voulus le relever, mais il se débattait : il fallut appeler les domestiques. Nous le replaçâmes dans son lit sans qu'il s'arrêtât de parler. Mais ses paroles n'avaient plus aucun sens : c'était une suite de mots incohérents avec des cris et des accès de colère. C'est vers le matin seulement qu'il s'est engourdi. Sergines en arrivant m'a dit que l'agonie allait commencer et qu'assurément il allait mourir ce soir ou dans la nuit.
— Et Honorine ?
— Nous l'avons prévenue. Mais elle-même sentait bien que tout était perdu. Elle a envoyé chercher un prêtre qui doit être à la maison en ce moment. Avant mon départ elle a fait monter son fils pour qu'il pût dire adieu à son père. Mais celui-ci ne l'a pas reconnu.
Rozerotte insista de nouveau pour me faire partir,
â58 MADAME OBERMN
mais je ne pus m'y décider. Je restai enfermé chez loi toute la journée sans voir personne ; assis à une fenètrO) caché derrière un rideau, je me tenais les yeux fixés sur la rue de la Nuée-Bleue : au mouvement de la rue il me semblait que je devinerais ce qui se produirait dans la maison.
Il mourut le soir, comme Sergines l'avait annoncé.
Quand Rozerotte> qui allait d'heure en heure s'informer de son état, me rapporta cette nouvelle, cela me produisit un effet indéfinissable.
Je le confesse avec honte, j'éprouvai un sentiment de soulagement et d'espérance.
Et pourtant, je le dis avec la même sincérité, j'aimais M. Obernin. Il est mauvais de laisser la passion entrer dans son cœur et s'y établir en maître.
— Maintenant, me dit Rozerotte, tu vas partir, je n'écoute rien et te conduis de force au chemin de fer : tu ne comptes pas, j'espère, assister à l'enterrement; il vaut donc mieux t'en retourner tout de suite àRemiremont. Ne te fais pas empoigner par le public qui ne te ménagerait pas : en ce moment le pauvre Obernin n'a plus que des amis.
Avant de partir, je voulais écrire à Honorine.
-*• Lui écrire! s'écria Rozerotte. Es-tu vraiment fou?
Une lettre était difficile à écrire. Envahi par la plus intime satisfaction, je ne pouvais trouver une phrase de circonstance.
J'ai de l'honneur à ma manière. J'aurais été hypo-
crite en pleurant le mari. Je ne le pouvais pas, et cependant il me fallait dire à Honorine que j'étais son unique ami et voulais continuer à l'être.
Cela me fut impossible à exprimer sans brutalité, et je dus me contenter de la lettre que voici : « J'apprends le nouveau malheur qui vient de vous frapper. Je prends la part la plus vive à votre douleur. »
Cela est bien pauvre de pensée et d'expressions, bien sec, bien incolore, mais c'est tout ce que j'ai pu trouver.
Dans quelques jours je pourrai m'exprimer plus convenablement et plus clairement.
Car maintenant les événements ont parlé ; Honorine est bien à moi. Qui pourrait me l'enlever?
Du mois d'avril, époque de la mort de M. Obemin, jusqu'au mois de septembre, je ne vis pas Honorine.
Aussitôt après l'enterrement, elle s'était retirée avec sa mère et son fils dans sa propriété de Kirnec, où les convenances ne me permettaient pas de me présenter.
Or, les convenances ayant toujours été sa règle suprême, je ne voulais pas, dans ces circonstances délicates, m'exposer à les blesser. Tout me faisait une loi de ne rien brusquer et de laisser le temps agir. Je ne pouvais la voir sans aborder la question de l'avenir, et je ne pouvais lui parler d'avenir alors qu'elle était encore en plein dans le passé douloureux. Elle n'eût pas voulu m'entendre, et moi-même je n'aurais pas osé m'expliquer franchement.
Cependant je crus pouvoir luiécrire. Ma lettre ne
fut que le développement de celle que j'avais eu tant de mal à trouver à Strasbourg , le jour même de la mort de M. Obernin.
J'attendais une réponse dans le même genre, mais je n'en reçus] d'aucune sorte, ni précisé ni indécise. J'avoue que je fus étonné.
Les seules nouvelles qui me parvinrent me furent données par Rozerotte : des inondations survenues au mois de mai avaient emporté des ponts et causé d'assez graves dommages aux propriétés de Kirnec. Honorine avait demandé les conseils de Rozerotte, et celui-ci avait eu ainsi l'occasion de la voir plusieurs fois.
Elle vivait fort retirée, ne recevant absolument personne, ni parents ni amis, n'ayant pour toute compagnie que sa mère, qui ne la quittait que deux jours par semaine, pour aller passer le samedi et le dimanche à Strasbourg. Elle sortait peu et seulement pour visiter les travaux indispensables ; elle lisait beaucoup, et presque toute la journée elle se tenait enfermée dans sa chambre.
Au mois d'août, fatigué d'attendre inutilement qu'elle me donnât signe de vie, je lui écrivis une lettre plus décisive que la première, en lui demandant formellement un rendez-vous.
Huit jours, quinze jours, un mois se passèrent, et je ne reçus pas de réponse. Alors qu'elle avait un mari, je comprenais son horreur pour les lettres, contre une lettre il n'y a pas à se défendre, mais maintenant
qu'avait-elle à craindre. Pourquoi ce silence ?.., Ne m'aimait-elle plus ? Était-elle toujours en proie à ses remords et à ses idées de religiosité ?
A la longue, l'inquiétude m'inspira un projet qui n'était guère en rapport avec ma nature, mais auquel je m'arrêtai cependant, n'en trouvant pas d'autre pour sortir de cette situation que je ne pouvais plus supporter.
J'irais à Kirnec, je pénétrerais dans la chambre d'Honorine, et là nous aurions une explication nette et formelle.
Si je ne l'obligeais à prendre un parti, elle resterait toujours hésitante; plusieurs mois encore pourraient se passer dans cette indécision, peut-être demeurerait-elle tout l'hiver à la campagne ; après l'hiver, elle n'irait pas pour l'été à Strasbourg. Je ne la reverrals donc pas avant un an ou deux ans peut-être.
Jamais elle ne m'avait rien accordé spontanément ; tout ce que j'avais obtenu d'elle, je ne l'avais dû qu*à la ruse, à la force ou à un concours de circonstances indépendant de sa volonté. 11 devait en être maintenant comme il en avait toujours été.
Ma seule chance de succès était de tomber sur elle à Timproviste. Une fois que je la tiendrais sous mon regard, il faudrait bien en arriver à une explication et à une résolution.
Mon idée mûrie, mon plan bâti, je m'embarquai dans la voiture de Saint-Dié, car il n'était pas prudent de passer par Strasbourg, où j'aurais été reconnu. De
Saint-Dié, je pris une voiture et me fis conduire à Schirmeck, et de Schirmeck à Urmatt.
A Urmatt, j'abandonnai ma voiture et fis la route à pied jusqu*à Kirnec.
Pour échapper à l'attention, j'avais revêtu un cos* tume de touriste, et comme c'était la saison des excursions, je pouvais passer, aux yeux des curieux, pour un étranger qui visite les Vosges.
J'avais combiné les heures de manière à me trouver & Kirnec le samedi matin ; afin de m'assurer par moimême que madame Ritter était partie pour Strasbourg et me laissait la place libre, j'allai me mettre en observation sur la route de Mutzig. Vers neuf heures je reconnus les chevaux d'Honorine qui s'avançaient en soulevant la poussière, et dans le phaéton je vis madame Ritter : j'étais caché derrière une cépée de charmes, ni elle ni le cocher ne m'aperçurent.
Maintenant, il me fallait attendre jusqu'à la nuit : je rebroussai chemin sur la route d'Urmatt et j'allai déjeuner à deux lieues de Kirnec, dans la première auberge que je rencontrai.
La journée fut longue pour mon impatience; mais enfin l'ombre descendit du sommet des Vosges dans la vallée, et de nouveau je m'acheminai vers Kirnec à petits pas, de manière à y arriver entre neuf et dix heures.
La nuit était sans lune, éclairée seulement par les étoiIes,qui dans un ciel sec HQ donnaient qu'une clarté douteuse.
Pendant le mois que j'avais passé à Kirncc pour préparer l'élection de M. Obernin j'avais appris à connaître les moindres sentiers du pays, et en même temps j'avais pu observer les habitudes et les usages de la maison comme si j*étais un de ses maîtres.
En me promenant j'avais remarqué que le jardinier accrochait ses échelles contre le mur d un grand hangar à Fabri de la saillie du toit, et la tète toujours pleine de mes idées amoureuses, je m'étais dit que si je n'avais pas le chemin du balcon, ces échelles me seraient très-commodes pour escalader la fenêtre d'Honorine. J'avais même fait le projet de venir quelques fois de Strasbourg lorsqu'elle serait à Kirnec et de la voir par ce moyen.
Je ne l'avais abandonné que parce qu'elle m'en ayait supplié, c'était lui que je reprenais aujourd'hui.
Arrivé vers dix heures à la lisière du bois qui touche le jardin d'Honorine, je restai un moment sous le feuillage : la maison était déjà silencieuse, les portes et les fenêtres du rez-de-chaussée étaient fermées, la seule chambre d'Honorine était éclairée.
Si pressé que je fusse de me lancer dans mon aventure, j'attendis encore, les domestiques pouvaient n'être pas couchés ; tant que la lumière d'Honorine ne s'éteindrait pas, je devais m'imposer la patience : dix heures et demie sonnèrent, puis onze heures. Tout le monde, la maltresse de la maison exceptée, devait être endormi, c'était le moment. L'a nuit était silencieuse, sans un souffle de vent et sans un frissonne*
ment de feuillage : bêtes, gens, nature, tout dormait.
Je sortis de l'ombre dans laquellej'étais resté caché; au bruit de mes pas, les chiens aboyèrent. Heureusement, j'avais chassé avec eux, et je les connaissais; je me dirigeai vers leur niche en les appelant doucement par leur nom; ils reconnurent ma voix et cessèrent leurs aboiements.
Je m*arrêtai cinq minutes derrière le tronc d'un arbre pour que les gens de la maison pussent se rendormir s'ils avaient été réveillés par les chiens, puis je me remis en route vers le hangar.
L'échelle était-elle à sa place habituelle, tout élait là. Si je ne la trouvais pas, il faudrait donc renoncer à mon entreprise : car si la nuit sombre avait l'avantage de m' envelopper, elle avait le désavantage d'empêcher toute recherche. Heureusement l'échelle était appliquée contre le mur et je n'eus pas à subir cette déception.
Je la chargeai sur mon épaule et me dirigeai vers a maison.
J'étais, je l'avoue, fort ému.
Si on me tirait un coup de fusil ! La chose était possible.
Non blessé ! Je lâchais l'échelle et me sauvais dans les bois oh je parvenais à me cacher : on croyait à un voleur.
Blessé ! J'étais condliit à la maison et l'esclandre obligeait Honorine à une décision immédiate. C'était un moyen comme un autre de terminer l'affaire.
Mais si j'étais tué ! l'échelle eut un vacîUement significatif. Bast ! est-ce qu'on est jamais tué ?
Les fenêtres de la chambre d'Honorine étaient toujours éclairées, et en approchant, je vis ce que la distance m'avait empêché de reconnaître, c'est-à-dire que Tune d'elles était poussée, sans être fermée.
Jusque-là j'avais toujours eu soin de marcher sur l'herbe de sorte que le gazon étouffât le bruit de mes pas : mais il fallait maintenant traverser une allée, le sable allait craquer.
Je retirai l'échelle de dessus mon épaule et, la dressant, je la pris au bout des bras, puis vivement je traversai l'allée sans me préoccuper du bruit; j'appliquai l'échelle contre le balcon de la fenêtre ouverte, et aussi légèrement que possible je m'élançai sur les échelons. ,
Quand j'arrivai au dernier, Honorine, attirée par le bruit, arrivait à la fenêtre. Elle voulut la fermer, mais plus prompt qu'elle, je pénétrai dans la chambre.
Durant une minute au moins, nous restâmes en face l'un de l'autre, nous regardant sans parler. La première elle rompit ce silence.
— Partez, dit-elle, voulez-vous donc me perdre ?
— Je veux te voir.
— Et moi je. ne veux pas vous voir. Allez- vous-en. Partez.
Ce n'était pas avec émotion que les mots étaient prononcés, mais avec colère, d'une voix sèche, impé-
rieuse.
MADAME OBERNIN â^
— Après dix mois de séparation voilà mon accueil !
— Pourquoi pénétrez-vous ainsi auprès de moi?
— Pourquoi i\e m*as-tu pas répondu et ne m'as-tu pas donné le rendez-vous que je te demandais?
■— Parce que je ne voulais pas vous revoir,
— Tu ne voulais pas ?
Elle me regarda en face, et d'un regard dur, hautain, elle souligna ses paroles en les répétant :
-7- Je ne voulais pas.
Je restai un moment embarrassé. Je connaissais bien sa force d'inertie ; mais je ne lui connaissais pas cette franchise dans la résolution.
-r- Crois-tu donc avoir le droit de vouloir ou de ne vouloir pas ?
— Ne suis-je pas libre ?
— Tu es à moi, ne l'oublie pas.
— J'étais à vous par mon crime, aujourd'hui je suis libre, la mort a brisé les liens qui nous attachaient.
Les mots vont vite dans , la colère : brutalement ils me donnaient l'explication de son silence depuis six mois, et de son accueil en ce moment.
Qui la poussait à cette résolution? Le remords du passé, ou la peur de l'avenir ? Toute la question était là. Ému par la surprise et l'anxiété, je n*avaispasle temps de la sonder, et il me fallait l'aborder franchement.
— Quand un homme a séduit une jeune fllle, dis-je en tâchant de me maîtriser, et qu'il épouse une autre femme, il commet une faute aux yeux du monde, un
crime aux yeux de la morale. C'est-là votre avis, n'estce pas'?
Elle me regarda sans répondre.
— N'essayez pas de laisser croire que vous n'avez pas d'opinion là-dessus, je sais ce que vous pensez. . Mais quand on pense une chose^ il faut l'appliquer non-seulement aux autres, mais encore à soi. Si vous condamnez l'homme qui se conduit ainsi, ne soyez pas indulgente pour la femme qui fait pis.
—Ksi
— Assurément ; une femme a un mari, mais ce mari ne réalise pas tous ses rêves, — un amant se présente, elle l'accepte. Une vie de douleurs et de joie commence; plus d'une fois, pendant cette existence tourmentée, la femme regrette d'avoir succombé : cependant elle succombe toujours, entraînée par sa passion. Un jour le mari meurt : — Maintenant, tu es à moi, dit l'amant. — Maintenant, je suis à moi, dit la femme. Oui, elle a raison de parler ainsi, si elle n'a vu dans l'amour qu'une fantaisie d'un instant; mais si elle est une honnête femme, si elle a souffert d'une liaison coupable , c'est autre chose, la mort de son mari ne lui donne qu'une liberté, celle de racheter sa faute. Quelle femme êtes-vous ? Je croyais vous connaître, mais devant un pareil accueil je suis obligé de vous faire cette demande : prononcez vous-même.
J'étais parvenu à me dominer complètement et je parlais froidement, méthodiquement, non comme un amant devant sa maîtresse qu'il n'a pas vue depuis dix
MADAME OBERNIN t269
mois, et qu'il adore, mais comme un homme d'affaires dans rétude d'un avoué.
Je plaidais, maisje plaidais sans connaître ma cause, car je ne pouvais pas lire dans cette âme mystérieuse. M'aimait-elle toujours ? ne m'aimait-elle plus ? Rien ne venait m'éclairer; ses yeux ternes, posés sur les miens, ne trahissaient aucun des mouvements de son cœur. Elle me semblait impatiente, effrayée de ma présence dans sa chambre , voilà tout.
Si elle ne m'aimait plus, cet accueil était bien naturel et je n'avais pas d'autre explication à demander.
Mais si elle m'aimait encore, que signifiait-il ? A quelles causes tenait-il ?
Inutilement je cherchais à percer ce mystère, et plus je voulais me rendre compte de la situation; moins je la comprenais.
— Qu'attendez-vous ? dit-elle, voyant que je ne parlais plus.
— Votre réponse.
— Quelle réponse ?
— Êtes-vous une femme de plaisir ou une femme de cœur ?
Elle me lança un regard qui me glaça et elle fit deux pas en arrière ôomme pour m'abandonner la place mais aussitôt, revenant vers moi et posant son doigt sur mon épaule :
— En quelques mois, dit-elle, j'ai perdu mon enfant et mon mari : je suis accablée, broyée par la douleur ; à cette douleur s'ajoute ce que mon amour
pour VOUS m*a fait souffrir. Vous trouvez que ce n'est pas assez. Dans votre impatience, dans votre exigence, vous me poursuivez jusqu'ici, vous escaladez cette fenêtre au risque de me perdre et de me déshonorer. Tout cela pour me demander si je suis une femme de cœur. Ce que je suis, je ne le sais pas Ce que je ferai, je ne le sais pas moi-même, et vous voulez que je vous réponde !
Ce n'était pas une femme décidée, c'était une femme irrésolue que j'avais devant moi; tout n'était pas perdu.
— Laissez-moi, continua-t-elle, laissez-moi à mes remords, laissez-moi à mon recueillement.
Je secouai la tête.
— Vous ne voulez pas, vous voulez que je vous réponde, vous voulez me poser les questions que je lis sur vos lèvres; pourquoi n'êtes-vous pas venu me les adresser ces questions devant le cadavre de mon mari? Eh bien ! puisque vous ne voulez pas partir, c'est à moi de me retirer ; nous verrons bien si vous viendrez me chercher jusqu'auprès du lit de mon fils.
Et, me tournant le dos, elle se dirigea vers la porte de sortie. Mais je me plaçai devant cette porte.
Et je la pris à pleins bras pour la retenir. Elle voulut se dégager et se défendre. Mais je la serrai avec l'emportement de la passion. Dans la lutte ma tête effleura la sienne. Elle était sur mon cœur. Mes lèvres cherchèrent les siennes.
Elle luttait avec énergie ; mais lorsque mes lèvres
eurent rencontré ses lèvres, elle faiblit dans mes bras. Ce que toutes les paroles du monde n'avaient pu faire, un baiser le fit : le souvenir avait vaincu.
Au mois de septembre le soleil est matineux. Il fallut partir, je n'avais pas trop de temps pour replacer réchelle et m'éloigner de Kirnec.
Pendant les quatre heures que nous passâmes dans les bras Tun de l'autre, pas une parole décisive ne fut échangée, mais il fut convenu que nous nous reverrions à Strasbourg à la fin d'octobre.
Rentré à Remiremont, j'écrivis deux longues lettres d'amour à Honorine, mais purement d'amour, sans un seul mot qui engageât l'avenir. Je ne reçus pas de réponse.
Mais peu importait, notre rendez vous était fixé pour la fin d'octobre, j'étais certain de la voir bientôt, et dans ce rendez- vous notre sort se déciderait.
Le 28 j'arrivai à Strasbourg, Honorine n'y était pas encore, et Rozerotte m'apprit qu'elle était à Paris, où elle avait accompagné sa belle-sœur et son frère. Depuis le 25 la belle-sœur et le frère étaient revenus, la laissant seule à Paris.
A cette nouvelle je m'emportai. Comment! elle était à Paris, seule, libre, et elle ne me le faisait pas savoir. Ce serait donc toujours la même apathie.
La journée du 29 s'écoula sans que Honorine revint; à chaque train arrivant de Paris j'allais rôder aux alen tours de la gare, mais inutilement; je ne la vis pas. Se moquait-elle de moi?
Si j'avais su où la trouver, je serais parti pour la rejoindre, mais je n'avais personne à qui demander son adresse.
Le soir, j'étais avec Rozerotte au coin de son feu, tristement ploiïgé dans mes réflexions, pendant qa'il travaillait, lorsque tout à coup, s'interrompant d'écrire, il vint s'adosser à la cheminée.*
— As-tu rencontré Sergines aujourd'hui? me dit-il.
— Non, mais je ne l'ai point cherché. Je ne suis point allé chez lui.
— Je crois que tu ne l'aurais pas trouvé.
Je ne répondis rien.
Il me sembla remarquer dans Rozerotte un air assez étrange en prononçant le nom de Sergines; mais comme il ne l'aimait guère, je n'y pris pas autrement attention.
Tandis que je m'étais lié assez étroitement avec Sergines, Rozerotte s'était tenu sur la réserve. A côté des qualités sérieuses qu'il lui reconnaissait, il lui trouvait un défaut pour lui insupportable, qui était un orgueil monstrueux enté sur une présomption phénoménale.
Voyant mon silence, Rozerotte retourna à son bureau et se remit à écrire ; mais après un moment de réflexion, la curiosité me prit. Rozerotte ne vous posait
riA HADAMË OBëRNIN
jamais de question à la légère, et chacune de ses paroles avait son but et son utilité.
— Pourquoi diable me parlais* tu de Sergines ? dis-je en me levant.
-*- Parce que je crois que, depuis samedi, il est à Paris.
— A Paris! quoi faire?
Cette fois Rozerotte se leva et, venant au milieu du cabinet : •
~ Mon cher, dit-U gravement, tu sais que je n'ai aucune sympathie pour Sergines, je peux donc être injuste à son égard, c'est pourquoi je te prie de n'accorder à mes paroles qu'une importance relative.
— Tu mefais peur, que veux- tu dire?
— Je veux dire que depuis longtemps Sergines est jaloux de toi, ou plus justement envieux ; mais depuis la mort de M. Obernin ces sentiments, qui n'avaient d'autre raison d*étre que sa propre nature, ont une cause, tu le gènes .
— Sergines serait?...
— Sergines, avec sa présomption ordinaire^ pense à épouser madame Obernin.
— Allons donc !
— Il n'a pas le sou> c'est vrai ; mais il est jeune, beau gardon ; il Croit en lui et en son avenir ; il est homme à ne reculer devant aucun moyen. Ce matiage, à ses yeux, n'est donc pas impossible.
— C'est pour cela qu'il est à Paris?
-=^ Il est à Paris pour savoir si tu es l'amant de
madame Obernin, car cela le gênerait terriblement, tandis que si tu ne Tes pas il croit pouvoir espérer. Et puis ce voyage a un double but : comme madame Obernin est seule à Paris depuis jeudi soir, il soupçonne que tu es allé la rejoindre pour passer les journées de vendredi et de samedi. Voilà pourquoi il est parti vendredi soir. Si tu n*es pas vu par lui à Paris, il aura toujours Tagrément de faire dire dans le public curieux et médisant ; t M. Sergines est allé voir madame Obernin pendant qu'elle était seule à Paris, pourquoi donc? — Dame, ce n*est pas difficile à deviner. — Ah 1 vraiment! — Pourquoi pas? il est beau garçon, elle est veuve. » — C'est une double traîtrise, il t'espionne, toi son ami, et il compromet une femme qui ne peut se défendre. 11 compte sur les rumeurs du monde pour forcer moralement madame Obernin à Tépouser. En même temps il abuse des services qu'il lui a rendus pendant la maladie de son mari, et qu'elle lui a plus que payés, soit dit en passant, pour s'imposer à elle : à propos de rien il a été quatre fois cet été à Kimec, et les deux ou trois fois qu'elle est venue à Strasbourg il est tombé chez elle. Un jour que je me trouvais-là, elle a refusé de le recevoir avec un mouvement d'impatience qui en disait long chez une femme si parfaitement maîtresse de ses impressions; le matin il s'était déjà présenté.
Rozerotte, ordinairement très-réservé dans ses paroles et même un peu nonchalant , me débita ce petit discours avec une animation singulière. Je demeurai
fort étonné; je m'attendais à tout d'Honorine, mais dans mon inquiétude, je n'avais jamais pensé qu'à elle, et Tidée ne m'était pas venue qu'un danger du dehors pouvait me menacer.
— Comment ces doutes sur Sergines te sont-ils donc Vénus, demandaiTJe, et pourquoi ne m'en as-tu pas entretenu?
— Je te les ai jusqu'à présent cachés pour ne pas te donner inutilement la fièvre, l^i-bas sur ton rocher de Remiremont, où tu ne pouvais rien ; je parle aujourd'hui parce que je crois que le moment d'agir est arrivé, et que Sergines, par sa dernière escapade, s'est mis dans une fausse position où il sera possible de l'écraser sans qu'il résiste, ce que je souhaite.
— En dehoi;s de, ce voyage à Paris, que sais-tu, qu'as-lu remarqué ?
— Il y a huit jours, au moment où je lisais ta lettre m'annonçant ton arrivée, Sergines est entré, je lui ai dit que tu serais à Strasbourg prochainement. « Que vient-il faire? demanda-t-il, est-ce qu'il restera id longtemps î — Sept ou huit jours. — Pourquoi ce long séjour? — Pour se distraire, pour me voir, pour voir ses amis. » Il parut très-vexé et voulut partir, je lui fis remarquer que ce n'était pas la peine d'avoir monté mon escalier pour s'en aller ainsi. Cependant, il s'en alla. Le soir, il revint sous un prétexte frivole, pour savoir s'il n'avait pas oublié un cache-nez, et il me dit : — « Quand donc d'Autrey arrive-t-il ? — Dimanche. » Puis, après quelques mots insignifiants, il me
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parla de madame Obernin : — « Si nous allions la voira Paris ? ajouta-t-il. » A quoi je lui répliquai que j'espérais qu'il agirait avec plus de tact, qu'il n'allait jamais à Paris, et que faire ce voyage pour voir une femme seule, dans ces circonstances, serait manquer de délicatesse. 11 me quitta sans répliquer. £st*ce assez pour t'inquiéter?
— C'est un traître.
— Ce n'est pas tout. Il y a quinze jours ou trois semaines il me demanda si j'entendais dire qu'on mariât madame Obernin. Je lui répondis affirmativement. Aussitôt il insista pour savoir avec qui. Je lui répondis qu'il y avait trois compétiteurs : d'Autrey, le général Cornaton et lui Sergines. Je mentais en là nonmiant, mais je voulais l'observer.
— Ah ! vraiment, s'écria-t-il, on croit que je pourrais épouser madame Obernin; cela me fait plaisir. Écoutez donc, Rozerotte, vous, vous avez votre position faite, mais la mienne est à faire, ce serait un beau mariage. Ah çà ! dites-moi, en parle-t-on beaucoup ?
— Une seule personne vous a nommé.
— Une seule, enfin ? c'est égal, je suis heureux de cela.
Il était enthousiasmé. A partir de ce moment, il ne fut plus à la conversation ; il était sous le charme, emporté par sa vision ambitieuse.
La conclusion de ces confidences de Rozerotte fut que je devais aller chez Sergines pour me bien assurer qu'il était à Paris.
ifi
Malgré l'heure avancée, j'y courus, je trouvai sa tante qui demeure avec lui : je la confessai adroitement, et comme elle n*est qu'une bonne femme assez simple, je sus en cinq minutes que son neveu était parti pour Paris le vendredi et qu'il revenait le lendemain matin mardi.
Le mardi je rencontrai Sergines. Il commença, par me cacher son voyage à Paris, mais un plan conçu par nous le perdit : il donna dans le piège que je lui tendais et il me quitta comprenant qu'il s'était trahi.
Je rentrai chez Rozerotte dans un état d'exaspération violente : exaspération contre Sergines, exaspération contre Honorine. Pourquoi n'était-elle pas revenue en même temps que sa belle sœur? Avait-elle voulu se ménager un rendez-vous avec Sergines?
Je lui écrivis une longue lettre dans laquelle je lui exposai tous les faits à la charge de Sergines. Cela formait un ensemble accablant pour lui. Je rédigçai cette lettre avec calme, sans commentaires; je restai digne, sans me laisser aller à ces emportements tumultueux qui me perdent toujours quand je suis en face d'elle. Je terminai en disant que Sergines avait voulu nous espionner ou, ce qui était plus grave, la compromettre. Que vis-à-vis d'un homme qui se conduisait ainsi il n'y avait pas de ménagements à garder, qu'elle devait donc charger sa mère de prier ce motlsieur de cesser ses visites. Que cette mesure on l'avait prise envers moi il y avait longtemps, et que c'était la même madame Ritter qui me l'avait signifié. Mes derniers mots
furent ceux-ci : « Je sais combien tu répugnes aux exécutions violentes ; mais tu comprendras, je l'espère^ que cette satisfaction que je demande m'est due^ et que je la veux sérieuse et immédiate. Me la refuser, ce serait me pousser à des extrémités dont la responsabilité retomberait sur toi seule. »
Dans cette même journée du mardi, Honorine arriva à Strasbourg ; Honorine le soir, Sergines le matin, j'aurais été moins tourmenté si bravement ils étaient revenus ensemble.
Aussitôt qu'elle fut rentrée chez elle^ je lui envoyai ma lettre.
Le lendemain, j'attendis longtemps le signal m'an* nonçant que je pouvais aller chez elle ; ce signal est une persienne ouverte d'une certaine manière et que je vois de chez Rozerotte ; ainsi, je n'ai point à me promener dans sa rue. Vers trois heures la persienne s'ouvrit. Deux minutes après j'étais chez elle.
Je la trouvai dans son salon, et, malgré mon trouble et ma colère, je me dirigeai vers elle en souriant et lui dis :
— Je te remercie, d'être revenue exprès pour moi. Elle recula d'un pas, et froidement elle dit :
— J'étais revenue de Paris pour vous ; mais je dois vous déclarer, avant de vous donner la main, que les conditions que vous m'imposez dans votre lettre exigent de moi une infamie que je ne commettrai pas.
Je portais à la chaîne de ma montre un petit médaillon qu'elle m'avait donné et dans lequel était une
mèche de ses cheveux, toute petite mèche, je dois le dire, car la générosité n'a jamais été son fort, mais enfin telle qu'elle était j'y tenais en proportion du mal que j'avais eu à l'obtenir.
 ce mot infamie je détachai ce médaillon et, le lui tendant :
— La condition que je vous ai* imposée est pour moi capitale, la façon dont vous Taccueillez me permet de poser nettement la question entre Sërgines et moi. Choisissez.
— Chasser M. Sërgines, dit-elle sans s'émouvoir, serait une ingratitude dont je ne me rendrai pas coupable : il a soigné ma fille et mon mari avec un dévouement admirable : à vos yeux ce n'est rien, aux miens cela lui crée des droits sacrés.
— Même celui de vous compromettre, de vous perdre de réputation.
— Cela me regarde.
— Et moi, cela ne me regarde-t-il pas ?
— Que vous importe si je ne l'aime pas ? Et vous savez bien que je ne l'aime pas. Les insinuations de votre lettre sont pour moi une injure grossière.
Rozerotte et moi nous n'avions pas prévu qu'elle comprendrait ainsi ma lettre : j'eus beau la ramener au sens vrai, elle ne sortit pas de son interprétation et de sa défense.
Impatient, je l'arrêtai.
— Oui ou non^ depuis la mort de votre mari, Sërgines a-t-il toujours été pour vous ce qu'il devait être ?
Elle me répondit évasivement et me répéta avec énergie qu'elle n'aimait pas Sergines et que je l'insultais par mes soupçons. C'était une femme blessée, il n'y avait rien de raisonnable à lui dire.
Après une demi-heure d'explications confuses, de récriminations, la colère finit par m'emporter.
— Eh bien, m'écriai-je, puisqu'il en est ainsi, tout est rompu entre nous.
Sur un mouvement qu'elle fit, je continuai :
— D'ailleurs nos relations ne pouvaient continuel ainsi, la vie que vous me faites m'est à charge. S'aimer quand on est à trente lieues l'un de l'autre, quand on ne s'écrit pas, quand on ne se voit pas, est absurde . Rompons donc. Ah ! certes, ce n'est pas là ce que j'avais espéré,;ce que je voulais. Jusqu'ici je ne vous avais pas parlé de mes espérances et de mes projets. Et ce silence, je^^l'avais gardé par délicatesse, même à Kirnec il y a six semaines, quand je vous tenais dans mes bras ; j'avais eu la force de pas laisser échapper un seul mot qui fit allusion à l'avenir. Le souvenir de votre mari, mon respect pour vous, m'imposaient cette retenue ; et puis, je l'avoue, je croyais que, la première, vous aborderiez ce sujet, car il y a entre nous un obstacle qui nous sépare, votre grande fortune, et il eût été d'une femme de cœur d'écarter cet obstacle. Ce que je voulais, c'était, vous le savez bien, c'était vous épouser. Dans quelques mois, je vous aurais demandé votre main, vous laissant libre de prendre, pour date de notre mariage, une époque aussi éloignée
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que VOUS auriez jugé convenable. Mais en présence de votre conduite d'aujourd'hui je ne peux que rompre avec vous : c*est la seule chose que me permette ma dignité, et c'est aussi d'ailleurs le conseil de^Rozerotte qui m'a éclairé sur les intrigues de Sergines. Tout est fini entre nous.
Au mot mariage, Honorine leva les yeux sur moi ; mais comme j'étais furieux, je ne m'arrêtai pas.
— Ne m'écrivez jamais, continuai-je en me levant; mais comme dans tout ceci il faut une expiation, je vais trouver Sergines : s'il y a des suites fâcheuses à notre entrevue, n'en attribuez la cause qu'à vous seule.
Alors cette femme, qui jusque-là avait lutté avec une énergie incroyable, perdit la tête et se jeta à mes pieds.
Je ne la relevai point et partis sans retourner la tête.
£n sortant de chez elle, je courus chez Sergines ; on me répondit qu'il était absent. Toute la journée, je cherchai aux endroits où il avait coutume d'aller ; je ne le rencontrai pas. Se sentant coupable, il était devenu insaisissable. Heureusement, Rozerotte est parvenu à me calmer : si j'avais rencontré Sergines, je lui aurais craché au visage.
Je suis resté deux jours encore à Strasbourg sans voir Honorine.
Le jour de mon départ, vendredi, elle a ouvert sa persienne pour me dire qu'elle m'attendait. Jamais je n'avais résisté à cet appel. Je ne suis point allé chez elle.
En me rendant au chemin de fer je Fai trouvée auprès de la gare. Elle a marché sur moi, je n'ai pas eu l'air de la connaître et lui ai tourné le dos pour parler à Rozerotte.
Elle s*est éloignée, mais cinq minutes après elle est entrée dans la salle où se donnent les billets. Je suis resté impassible. Elle faisait pitié à Rozerotte. Après avoir acheté un journal, elle est sortie. Je suis parti.
Voilà où en sont les choses. Venu à Strasbourg avec Tespérance de décider mon mariage, j'ai décidé ou plutôt les circonstances ont amené une rupture.
La situation maintenant est entre les mains de Rozerotte. A cause des travaux qu'il dirige pour elle, il la voit souvent. Elle sait qu'il est instruit de tout. Peutêtre s'ouvrira-t-elle à lui. Je la laisserai venir, et alors il lui dira nettement qu*il faut ou un mariage ou une rupture.
Quant à moi, je fais le mort, et, dans les conditions morales où je me trouve, c'est un rôle que je remplis avec un naturel parfait
Il y a un mois que je suis rentré à Remiremont et je n'ai pas de nouvelles d'Honorine. Rozerotte, qui seul peut observer la situation et me tenir au courant de ce qui se passe, ne m'a pas écrit, d*où je conclus qu'î^ ne s'est encore rien passé.
Et de fait il n'y a rien là que de bien naturel, étant donné le caractère d'Honorine.
En admettant qu'elle soit disposée à renouer avec moi, et je ne sais pas si telle est son intention, elle ne peut le faire que de deux manières : elle s'adresse à moi directement, ou elle s'adresse à Rozerotte.
Ce qui peut l'éloigner de Rozerotte, c'est qu'elle sait parfaitement, car j'ai pris soin de le lui dire, que c'est lui qui m'a éclairé sur les menées de Sergines et que parcela il a été la cheville ouvrière de la rupture.
MADAME OBERNIN î285
En dénonçant Rozerotte, j'avais un but; son nom, dans cette affaire, avait une grande portée. Elle a pour son caractère beaucoup d'estime, et elle a été frappée de voir cet homme indifférent et froid, qui est son ami, qui est l'ami de Sergines, démasquer ledit Sergines.
Maintenant, pour qu'elle s'ouvre à lui, il faut qu'elle commence à vaincre son ressentiment. Le pourra-teUe?
En résumé, la situation est mauvaise : Honorine est aux prises avec trop de tiraillements intérieurs pour prendre une franche décision, et il y a tout à parier qu'elle laissera les choses aller sans intervenir, s'en remettant au temps pour les conduire à bonne fin.
Or, pondant que les choses iront ainsi, j'ai tout à craindre de Sergines, qui, lui, ne manquera pas les occasions de l'attirer vers lui. 11 s'imposera de plus en plus à Honorine, il la dominera, il la compromettra.
Sergines, puisqu'il paraît devoir prendre une place si importante dans ma vie, doit être mieux connu.
C'est le fils d'un petit cultivateur de la piétine d'Alsace. Son père a amassé sou à sou mille écus de rente environ par un labeur acharné, au travail de la terre joignant un petit commerce de draperie tenu par sa, femme. Le bonhomme est honnête ; il pousse la droiture jusqu'au préjugé; avec cela ennemi entêté de tout progrès ; faire comme ses pères ont fait, est sa loi. Dans cet intérieur se sont religieusement gardées les traditions de l'ancien temps. Si tu es curieux de ces
286 M>tf>AME OBERNIN
mœurs, lis les romans d'Erckmann^Chalrian et surtout leur admirable Ami Fritz, La mère porte le bonnet alsacien avec des rubans en papillon, et quand cette brave femme, douée de beaucoup de bon sens, a voulu faire comprendre à son mari que leur fille mettrait un chapeau simple pour aller à la ville voir son frère le docteur, la bonhomme Sergines s'est abandonné aux plus violents emportements, a crié après lesiècle, a invoqué les usages de ses pères et a absolument refusé. Athénaïs — c'est la soeur -— • a cependant acheté un chapeau qu'elle déposait chez une voisine en revenant de là ville, pour l'y reprendre quand elle partait. Le père, ayant su ce manège, a traité sa fille ni plus ni moins que si elle était revenue enceinte à la maison.
Joël (c'est mon individu) fut envoyé en pension h Strasbourg,- non pour y faire des études complètes, mais seulement pour y prendre les premiers éléments de Tinstruction. Il montra une intelligence remarquable et en quelques années remporta tous les prix. On engagea le père à continuer, il refusa.
Sergines alors donna des répétitions, et le produit de ses leçons lui permit d'achever ses études et de se faire recevoir bachelier.
Aussitôt il se mit à piocher la médecine, payant ses
inscriptions et existant avec le modique argent qu'il
tirait de cours faits dans les pensions : à Paris, où il
alla, il suivit le même système.
Quand on est forcé de cheminer seul et sans aide
MADAME OBËRNIf^ C87
par de pareils zigzags on va moins vile que par la route directe. Il avait trente- un ans quand il fut reçu docteur.
Il vint se fixer à Strasbourg et prit chez lui une , vieille tante qui prépara ses repas, tint sa maison et reçut les clients pendant son absence. Pendant deux ou trois ans, il eut peu de malades. Sa clientèle ne se composa guère que de grisettes qu'il attira par sa tenue élégante. Petit à petit, cependant, il se fit connaître chez les boutiquiers et les petits bourgeois. Deux ou trois fonctions honorifiques vinrent l'aider ; il fut nommé médecin du dispensaire et suppléant à l'École de médecine. Peu après, un ancien condisciple lui fit obtenir la clientèle du chemin de fer, ce qui lui valut un traitement annuel de mille francs et un laisser-passer sur les lignes de la Compagnie.
Il y a quatre ans environ que je fis sa connaissance chez le docteur Frost. Avant cette rencontre je ne l'avais jamais vu et jamais je n*avais entendu parler de lui. Il était Joli garçon, il avait un certain esprit, il parlait bien, son instruction paraissait grande, il m'altira. Dans la soirée on le pria de dire des vers qu'il avait faits récemment. Ces vers étaient d'un Lamartine de province. Mais je ne cherchais pas un poëte. Je ma contentai de cette pensée que j^avais devant moi un homme aux aspirations élevées. Il chanta un duo avec tooî, il causa musique, il disserta littérature. Bref, il tne plut.
J'étais heureux de trouver en lui une sorte d'artiste 2
en politique, en littérature, nous avions les mêmes tendances, je ne dis pas les mêmes goûts, car, en fait de personne, il est purement négatif.
Le lendemain de cette soirée, il était chez moi; nous nous liâmes.
J'allai chez lui, je connus sa tante, son intérieur, il me fit ses confidences, je fus surpris qu'un homme qui avait de pareils avantages physiques et intellectuels n'eût 'pas mieux réussi. Je voulus réparer envers lui ce que j'appelais l'injustice du sort.
Très-répandu dans le monde, secrétaire du préfet, par là ayant la clef de toutes les portes administratives, je voulus le lancer dans la société, convaincu que sur un théâtre digne de lui, et débarrassé de ses lisières, il marcherait à grands pas.
Avec plus d'expérience de la vie, j'aurais sans doute mis plus de réserve dans mon zèle, mais j'étais engoué de Sergines.
Cependant, dès le commencement de mes relations, j'avais pu m'apercevoir qu'il avait un immense orgueil, orgueil pour sa personne, orgueil pour son intelligence. A chaque instant, il accusait la société de ce qu'il ne parvenait pas, lui; qui était beau, spirituel et instruit. La façon dont il était arrivé du grade de bachelier à celui de docteur lui avait porté à la tête : il se croyait apte à tout et digne des plus hautes destinées. C'était en vain que je lui représentais qu'il n'avait pas à se plaindre, qu'il, était médecin à Strasbourg, tandis que beaucoup de ses camarades ne l'étaient que dans
de pauvres villages faisant à cheval des visites dont ils n'étaient pas payés. Il continuait à se plaindre de sa pauvreté, il voulait chevaux, voitures, il accusait les riches, il criait contre l'état social, il disait avec désespoir qu'il ne pourrait jamais se marier, et quand je lui parlais de quelque jeune fille, il me répondait : — « A-t-elle quinze mille francs de rente, je ne la prendrai pas à moins, il me faut quinze mille francs. Mais je ne les aurai jamais, et cependant un tel les a bien ; mais lui, il est laid, il est rouge, tandis que moi, je suis bien fait, j'ai de beaux cheveux. i»
Certes, pareille vanité et pareils défauts me blessaient ; mais accoutumé à l'entendre se vanter, je tâchais de n'y pas trop faire attention, et Ije lui cherchais des excuses dans la façon dont ses parents se comportaient maintenant avec lui : éblouis d'avoir un fils, un neveu docteur à la ville, ils étaient en adoration devant celte merveille.
Quand Rozerotte arriva à Strasbourg, je le mis en relation avec Sergines. Après quelques entrevues, Rozerotte me dit : » Je veux bien recevoir Sergines si cela te fait plaisir, mais ne me l'amène pas trop souvent, je ne veux pas l'avoir pour ami. Quant à toi, je te conseille de te tenir sur la réserve. »
Une chose avait blessé Rozerotte de prime abord, c'était la déplorable habitude que Sergines avait de se vanter de prétendues bonnes fortunes ; à l'entendre, toutes les feomies à première vue se jetaient à son cou. Puis, il nous avait raconté certains moyens d'avoir
des maîtresses qui nous avaient paru suspects au point de vue de la délicatesse.
En même temps, il s'était avec moi montré jaloux de Rozerotte, dont la position est magnifique. Il s'informait sans cesse de ce qu'il gagnait, et cela avec des réflexions qui révélaient un caractère envieux.
— S'il avait, disait Rozerotte en haussant les épaules, il ne serait peut-être' pas jaloux ; mais il est Jaloux de ce qu'il n*a pas.
Je reconnaissais tous ces travers, mais en étant le pre-» mier à leur chercher, à leur trouver des circonstances atténuantes. D*ailleurs jelui devais de la reconnaissance; car atteint en ce moment d'une maladie d'estomac, maladie causée par mes inquiétudes amoureuses, il me soignait avec beaucoup de sollicitude. Je le présentai dans les meilleures maisons de Strasbourg ; je l'introduisis chez le préfet et lui fis faire la connaissance de M. Obernin ; sur mes chaudes recommandations il fut des soirées. Il fut des dfners, et M. Obernin finit par le prendre en amitié.
Précisément, h ce moment môme, M. Obernîn commençait à entrer dans sa période de jalousie contre moi, Serglnes arrivait juste à point pour me remplacer dans son amitié et ses habitudes.
Cependant, je ne m'éloignai pas de lui, et même je tâchai de lui préparer un bon mariage ; par bon, j'en-tends riche. Il s'agissait d'une veuve qui avait vingt mille francs de rente, pas d*enfants, vingt-six ans, une tournure de paysanne, le langage et les manières de la
campagne. Elle plut, ou mieux, sa fortune plut à Sergines, car elle n'était pas belle. Je connaissais beaucoup son oncle, qui était un de nos maires des environs ; je lui demandai sa nièce pour mon ami. Ce brave homme de maire, qui avait pour le secrétaire de M. le préfet une admiration craintive et qui ne lui parlait que comme les séminaristes de première année parlent au Saint-Esprit, accepta ma demande avec enthou-^ siasme. La nièce accepta aussi. Mais le gaillard fut si empressé dès la première visite, convaincu que ses charmes avaient un pouvoir irrésistible sur les femmes^ qu'elle n'en voulut bientôt plus. Puis elle voulut do nouveau. Pendant un an elle Ta fait danser comme un pantin en se moquant de lui. Le malheureux la mépris sait, mais les vingt mille francs de rente lui tenaient au cœur. Elle Ta si bien mystifié et rendu le jouet da la ville, que M. Obernin et moi nous avons dû le supplier de se respecter un peu et de sauver au moins sa dignité. Trois fois il a fait reprendre le mariage, trois fois elle l'a rompu avec une grossièreté sans exemple. Il a bien fallu reconnaître qu'il n'avait pas grand cœur.
Je commençais à me singulièrement refroidir pour lui, lorsqu'un matin il vint m'apprendre qu'il était impliqué dans un procès d'avortement. De quoi l'accu* sait-on ? il ne le savait pas au juste, Tinstruclion venait seulement d*ètre entreprise.
J'allai aux renseignements, le procureur impérial me déclara que Sergines serait poursuivi comme
complice et envoyé devant les assises. Il était perdu.
Très-contrarié de voir un de mes amis ainsi compromis, je fis tout expliquer à Sergines , et j'acquis la conviction qu'il était innocent : je dis la conviction et non la preuve.
Je promis de tout faire pour le tirer de cette mauvaise position, 'et ne ménageai ni mon temps ni ma peine. J'étais lié avec le procureur impérial, je le suppliai de m'entendre ; il m'écouta et me dit : — « Vous êtes presque du métier, je vais vous montrer la procédure. 9 Je la lus avec lui. Il paraissait résulter d*un concours de circonstances diaboliques que le malheureux Sergines était coupable : une vieille sagefemme et deux coquines qu il avait, il est vrai, chassées de chez lui l'accusaient formellement. La lecture terminée, je fus fort embarrassé. Le procureur impérial, lui, n'avait pas de doutes :
— Je ne connais pas M. Sergines, me dit-il ; mais j*ai fait prendre sup lui des notes par la police. Elles sont accablantes : il est le médecin du demi-monde à Strasbourg.
— Ce n'est pas là un crime.
— Non ; mais ce n'est pas non plus une recomman* dation.
Convaincu, malgré tout, de l'innocence de Sergines, je le défendis énergiquement. Je fis interroger de 4 nouveau les femmes, elles persistèrent dans leur accusation. J'essayai de démontrer qu'il était victime d'une
basse vengeance^ le procureur impérial ne se laissa pas toucher. *
Je n'avais plus d'espoir que dans mon préfet : c'était assez rude pour moi d'aller dire à mon chef : « X^n de mes amis est accusé d'avortement » ; je le fis cependant.
M. de Gheylus prit très-bien ma confidence.
— Hélas ! dît-il, voilà à quoi nos amis nous exposent. C'est fort désagréable, cependant il n'y a pas de quoi se désespérer.
Mais quand je lui demandai son appui pour sauver Sergines, il poussa les hauts cris.
— Eh quoi ! mon cher Robert, vous n'abandonnez pas honteusement ce malheureux ? Vous me faites de la peine. Je crains bien que vous ne soyez jamais un homme politique. A quoi peut vous servir, je vous le demande, un ami déshonoré?
J'insistai. 11 finit par se rendre. Il verrait le procureur général et tâcherait d'assoupir l'affaire.
— Ce n'est pas la première fois que je me fais remettre un dossier ; mais que diable ! il faudrait au moins qu'il y eût dans tout cela quelque saleté politique : la politique, mon ami, tout est là ; soyez un gredin, si le cœur vous en dit, mais au moins, ayez l'adresse de mêler la politique à vos gredineries.
Bref, Sergines ne parut que comme témoin dans Faffaire. A Strasbourg, il y eut deux partis : les uns le disculpèrent, je fus parmi eux ; les autres le crurent coupable, Rozerotte fut de ceux-là.
±H MADAME OBEENIN
Quoi qu'il en soit, Sergines, n'est-il pas vrai ? ra*a dû dans celte circonstance un beau cierge.
Voyons comment il m'a payé sa dette de reconnaissance.
Étant donné le caractère de Sergines, fallait-il espérer qu'il me témoignerait de la gratitude de ce que j'avais fait pour lui ?
Je ne m'attendais pas à cette gratitude, mais je croyais cependant avoir acquis des droits à son amitié.
Malgré le mauvais effet que son affaire produisit dans le public, nous ne l'abandonnâmes pas, M, Obernin et moi: bien qu'il nous fût peu agréable d'entendre dire qu'un homme qui était notoirement notre ami avait failli passer en cour d'assises, nous continuâmes à l'accueillir comme autrefois.
Déplus, M. Obernin le voyant accablé sous ce coup, car il est très-facile à abattre, eut pour lui la sympathie que fait éprouver un malheur immérité ; pour le con-
soler et le soutenir, il le reçut avec plus d'intimité qu'avant l'accusation dont il avait été victime.
Sergines profita de cette intimité pour tâcher de plaire à Honorine, et cependant il savait que je l'aimais.
Bien entendu, je n'avais pas fait la sottise d'aller le prendre de moi-même pour confident, mais lui, il avait su me forcer à un demi-aveu.
Jusqu'à ses démêlés avec la justice, il ne m'avait jamais parlé d'Honorine ; mais un jour il me dit :
— Ce matin, j'ai rencontré un ami qui m'a confié que vous ainiiez madame Obemin, et que l'altération de votre santé a pour cause vos chagrins d'amour. Comment n'a vez-vous jamais parlé de cela à votre médecin? — vous m'exposiez à vous traitera l'aveugle.
Je lui répondis que s'il voulait rester mon ami, il devait ne jamais me parler de madame Obernin ni des bruits que le monde pouvait faire courir sur elle et sur moi. Puis j'ajoutai, ce qu'Honorine m'avait recommandé d'avouer quand il faudrait absolument faire une concession :
— Je reconnais que j'aime madame Obernin, mais je l'aime sans espoir d'en être aimé, de là les chagrins que j'éprouve et qui n'ont pas dû vous échapper ; de là ma mauvaise santé. Si j'étais un amant heureux, est-ce que je serais malade? Maintenant que cela a été dit entre nous, nous en resterons là, n'est-ce pas ? un mot, une allusion, et je me fâche.
Il reprit :
*— Vous êtes heureux, vous, de passer pour ramant d'une femme du monde ; cela vous pose ; on parle de vous. Ah ! si cette chance pouvait m'arriver, je ferais mon chemin. Une femme en amène une autre. Quand on en a une, on les a toutes, si Ton sait les prendre.
Cette conversation me blessant, je la coupai brusquement. J'étais frappé de ce regret qu'il exprimait, et soit par ce qu'il avait dit, soit parce que ses paroles avaient été prononcées à l'occasion d'Honorine, j'étais furieux de trouver chez un ami une pensée de ce genre. J*en parlai à Rozerotte, qui me dit :
— Ton ami Sergines a une morale à son usage, vingt fois il m'a manifesté ces mêmes regrets en ajoutant toujours : Dans ce cas-là, tant pis pour la femme.
Pour faire sa cour à Honorine, il ne trouva rien de mieux que de s'implanter chez elle. Le matin, le soir, dans la journée, il avait toujours quelque prétexto pour se présenter. Dès que j'arrivais, on était assuré de le voir sur mes talons. Alors, sans qu'Honorine lui présentât la main, il la lui prenait comme aurait fait un vieil ami: à la moindre indisposition d'Honorine ou des enfants, il s'empressait, il s'inquiétait, bien qu'il ne fût pas encore le médecin de la maison.
Ces façons d'être m'avaient naturellement beaucoup déplu et, comme je savais que Sergines, pour se poser dans sa clientèle, parlait sans cesse de la maison de M. Obemin, j'avais prié Honorine de mettre un peu de réserve dans leurs relations, et môme j'avais eu quel* ques scènes de jalousie assez vives.
La maladie de la petite Henriette vint faire la place belle à Sergines : par son dévouement, par son sële, il prit le cœur de la mère et du père ; il se c^éa des. droits.
La maladie de M. Obernin acheva de le mettre dans une position formidable ; ce n'était plus seulement un ami^ c'était un bQmme envers lequel on ne pourrait jamais s'acquitter.
A mesure qu'il se guinda dans cetto position, il s'éloigna de moi. Il était froid quand je quittai Stras* bourg pour Remiremont, et lorsque, un mois après la mort de M. Obernin^ je vins passer quelques jours à Strasbourg, il me montra une circonspection étrange pour tout ce qui touchait la maison d'Honorine ; il re«* fusa môme de me donner des détails sur la mort de M. Obernin, sous le prétexte que cette mort l'avait trop ému. Un médecin , comme c*est vraisembls^le !
A Bade> cet été, je crois t'avoir parlé des préoccu-* pations que me donnait Sergines, et des craintes que me faisait concevoir la reconnaissance exagérée qu'Ho-* norine ressentait pour lui ; aujourd'hui, après ce qui s*est passé il y a un mois, ces craintes redoublent et m'inquiètent profondément.
Si Sergines était redoutable, alors que sa vanité seule l'excitait à devenir l'amant d'Honorine ou tout au moins à se faire regarder comme son amant, com<bien ne l'est^il pas davantage, alors que son intérêt est en jeu, et que par de Thabileté et de Tiatrigue il peut s'emparer d'une grande fortune^ vingt ibis plus
MADAME OBEHNIN i»»
considérable que celle qu'il a toujours si ardemment convoitée ! Quel but pour son âpreté, pour sa convoitise, pour sa fièvre d'argent ! 11 y a là, j'en conviens, de quoi entraîner une conscience plus fortç que la
sienne.
Souvent je t'ai parlé de cette fortune ; voici comment
elle se compose : du vivant du mari, le ménage avait 200|000 francs de rente : 50,000 francs du côté de la femme, 150,000 francs du côté du mari. Celui-ci meurt, Honorine jouit de toute la fortune jusqu'aux dix-huit ans de son fils ; à cette époque, il prend la moitié de la fortune de son père, soit 75,000 francs de rente, et Honorine reste avec 125,000 francs de rente et son hôtel, Ce n'est pas tout. Sa mère, veuve avec 2 millions de fortune, et ne dépensant que 6 ou 7 mille francs par an, laissera une énorme succession à partager entre ses deux enfants ; si madame Ritter vit encore dix ans, chacun de ses enfants aura près de 2 millions , soit pour Honorine un revenu total de 235,000 francs , sans compter les héritages certains d'oncles et de tantes qui ne laisseront pas moins de 100,000 francs de revenus en terres. Honorine est donc, dans un avenir certain et prochain, une femme de 300,000 francs de rente.
Telle est la situation pécuniaire ; la situation de la femme n'est pas moins bonne«
Elle aura bientôt trente ans ; l'éclat de sa beauté a peut*$tre été un peu flétri par tous ses chagrins^ maiâ il reprendra bientôt plus brillant ; elle a de l'esprit»
:S00 MADAME OBERNIN
une admirable dignité dans la tenue ; partout elle peut figurer avec honneur et rehausser un mari, si élevé qu'il soit au point de vue social.
Dans ces conditions, on peut affirmer qu'une veuve ainsi posée sera vivement recherchée.
Il ne faut pas croire que moji imagination surexcitée se crée des concurrents et des rivaux qui ne soient dangereux que dans mon esprit. Plusieurs prétendants à la main d'Honorine se sont déjà posés, et parmi eux, il en est un que lout particulièrement je redoute : — c'est le général Cornaton.
Il y a quatorze ans, Cornaton, simple lieutenant d'infanterie, était en garnison à Strasbourg. Il devint amoureux d'Honorine, qui n'avait alors que seize ans et qui commençait h paraître dans le monde. Cet amour devint rapidement chez le lieutenant une passion folle. 11 était célèbre par ses aventures de femmes et par ses duels, il se rangea instantanément et ne chercha plus qu'à plaire à Honorine. 11 la demanda en mariage, il fut nettement repoussé : ce n'était pas pour ce tralneur de sabre, ce casseur d^assiettes, ce fanfaron, cet aventurier, que le père et la mère Rittér avaient élevé leur fille.
Cornaton ne se tint pas pour battu, et il se livra à toutes les entreprises, à toutes les folies, que peut suggérer l'amour le plus ardent.
Ce n'était plus ua novice ni un délicat en amour; il corrompit les domestiques, et une nuit il s'introduisit dans la chambre d*Honorine. Voti à temps, ma foi.
les parents arrivèrent au secours de leur fille, qui, quelques minutes plus tard, n'eût plus eu d'autre avenir que d'épouser Cornaton , s'il avait encore voulu d'elle.
Cela fit un scandale épouvantable dans la ville; mais comme le Cornaton était bien connu , la réputation d'Honorine ne reçut aucune atteinte. Cornaton^ il faut le dire, se conduisit, dans cette circonstance, de façon à racheter sa faute.
Il se battit avec le frère d'Honorine, qui avait vingtdeux ans : trois fois Ritter le manqua, trois fois Cornaton tira en l'air ; enfin, impatienté, au lieu de s'effacer, il se campa devant son adversaire, la poitrine développée, et Ritter lui logea une balle dans le bras.
— M. Ritter, dit-il, en saluant de sa bonne main, je n'ai que ce que je mérite, je vous remercie.
Il donna sa démission et s'engagea simple soldat dans les zouaves, où il ne tarda pas à reconquérir tous ses grades : à chaque promotion il envoyait sa carte à Honorine avec ces mots : Par la grâce d^ Honorine Ritter y Cornatœi fait officier de la Légion d'honneur sur le champ de bataille.
Cornaton est un de ces hommes d'une bravoure exceptionnelle qui ne respectent pas plus leur vie que celle des autres ; il marcha vite ; la guerre de Crimée, les campagnes d'Afrique le conduisirent de grade en grade à la position de général : il y arriva méprisé de ses officiers, adoré de ses soldats. Ses voleries sont célèbres dans Tarmée ; mais comme il n*a jamais volé
pour lui seul, elles y sont gënéralemeat défendues et trop généralement excusées. De tout l'argent qu'il a pillé, il ne lui est pas resté un sou dans les mains ; les hasards du jeu ont repris ce que les hasards de ia guerre avaient donné.
11 fut nommé à Strasbourg, quelques mois avant mon départ pour Remiremont ; j'avais souvent entendu parler de lui, je le vis alors : c'est un homme vigou*reux, au buste large et puissant ; sa tète serait adqai* rable de beauté, si elle n'était pas gâtée par l'expression d* énergie féroce que lui donnent Veux petits yeux de faucon et un neis un peu trop busqué ; il marobe eh trois morceaux, la poitrine en avant, la tête en arrière et les jambes deci delà, comme un héros de théâtre ; dans le monde, on le nomme le général Matamore ; dans le peuple, le général Cassegueule.
La première fois qu'il rencontra Honorine, il marcha droit à elle, et sans plus se gêner que s'il commandait dans une ville conquise :
*-* Madame, dit-il, en lui prenant la main, votre souvenir est demeuré vivace dans mon cœur et je vous déclare que je vous aime toujours.
Tant que M. Obernin avait vécu, le général m'avait peu inquiété ; je n'étais nullement jaloux de ce vainqueur. Mais le mari mort, la situation changeait.
Cornaton avait immédiatement déclaré ses intentions matrimoniales, et je dois maintenant le considérer comme un prétendant sérieux. Il n'a que quarante six ans ; un bel avenir lui parait réservéi car dans un état
MADAME OBEHNIN 303
militaire ces gens sans foi ni loi sont des instruments indispensables. Comment Honorine le traitera-t-elle ? Les femmes sont bien indulgentes à l'endroit des hommes qui ont fait des folies pour elles : Cornaton s'introduisant dans sa chambre n'est peut<*étre pas aussi coupable, aussi ridioule pour elle, qu'il Test pour nous*
Si dangereux que soient Sergines et Cornaton, l'un par ses intrigues, l'autre par sa position et d'anciens souvenirs, j'ai encore d*£(utres concurrents qui me me** nacent ; je ne les connais pas, je ne sais pas leurs noms, mais je suis certain qu'ils existent et qu'ils se révéleront un jour.
A cette heure, vingt personnes conspirent contre moi : à Strasbourg, dans le département, à Paris même, partout où elle a des amis, chacun cherche autour de soi, dans ses parents ou ses alliés, un parti qui pourrait être agréé par cette riche veuve : car tout le monde comprend qu'une femme de trente ans, belle comme est Honorine, ne reste pas veuve éternellement, aux prises avec la lourde administration d'une fortune comme la sienne.
Contre ces prétendants et contre ceux qui ont déjk pris leur rang, je ne me dissimule pas mon infériorité.
Contre Sergines et .Cornaton je suis pour ainsi dire sans défense,* eux pouvant agir chaque jour et profiter de toutes les occasions, moi étant à vingt lieues de distance.
Contre les nutret ]è ne suis pas mieux protégé.
J'ai de Tavenir, c'est possible ; mais en attendant je ne suis qu'un sous-préfet. A mes yeux je vaux mieux qu'un riche capitaliste ignorant ou grossier, mais aux yeux d'Honorine en est-il de même ? Oui, pour un amant; quid pour un mari , comme on dit au palais ? L'homme d'argent n'est soumis à aucune hiérarchie, un sous-préfet, un préfet ont un chef et sont obligés aune résidence forcée.
Pour se rendre un compte exact de l'état moral d'Honorine, il faut se rappeler que quand M. Obernin est mort, l'ambition — par ma faute — avait mordu Honorine ; ses salons étaient les plus beaux de Strasbourg, ses fêtes étaient les plus resplendissantes: confidentiellement, au coin du feu, on parlait de l'écharpe de M. le maire et des séances du corps législatif.
Honorine, aujourd'hui, n'est plus la femme que tu
as connue il y a quelques années. Tout en restant simple et naturelle au fond, elle a pris des habitudes de fierté et d*orgueil qui auraient à souffrir si elle devenait la femme d'un sous-préfet; elle est habituée aux grands appartements, aux somptueux mobiliers, et elle ne voudrait jamais les abandonner pour l'existence médiocre d'une petite ville de province, et cela, parce que précisément elle n'est qu'une provinciale.
Sans doute, je pourrais donner ma démission, mais à quoi cela me conduirait-il ? A être l'intendant de la fortune de ma femme. Jamais, si grand que soit mon amour, je n'accepterai de me mettre dans la dépen«
dance absolue d'Honorine. C'est elle que j*aime, ce n'est pas sa fortune. Élevée dans les idées que la fortune est tout, veuve d'un homme qui portait cette croyance jusqu'au ridicule, elle pourrait m'attribuer un calcul intéressé si je donnais ma démission, et je ne veux pas que cela soit.
Parmi mes ennemis, j'allais oublier la mèfe Ritter; ce n'est pas pourtant ni le moins actif ni le moins redoutable.
Madame Ritter, qui n'aimait pas son gendre, poussera bientôt sa fille à un mariage, et, bien entendu, elle la poussera à faire un mariage de fortune ou d'ambition. En même temps que ce sera la satisfaction de tous ses désirs, ce sera sa vengeance contre moi : elle aura enfin arraché sa fille à une liaison dont elle n'a jamais osé se plaindre, mais qu'elle connaît et dont elle souffre.
Je n'ai pour moi que mon amour et les droits que me donne une longue possession; jusqu'à présent ces droits m'ont toujours soumis Honorine, même dans ses tentatives de résistance les mieux combinées : je parais et les souvenirs parlent ; mais aujourd'hui ces droits ont-ils encore leur puissance ? Voici deux mois bientôt .que j'ai rompu et rien ne m'annonce qu'elle veuille revenir à moi. Je suis toujours sans lettre de Rozerotte,
Je devais partir pour Strasbourg le 3 ou le k janvier ; le 25 décembre je reçus enfin, alors que je n'y comptais plus, une lettre de Rozerotte.
Il me disait qu'il était parvenu à voir Honorine et à causer utilement avec elle. Il ne me rapportait pas leur entretien, mais il terminait par ces mots : c On a été aimable, tu devras l'être toi-môme. »
J'aurais voulu qu'il me fft connaître en quoi « on avait été aimable ; » mais c'était déjà beaucoup que ces quelques lignes pour un homme qui a horreur d'écrire.
Au lieu de quitter Remiremont le 4, je partis le 2, plein d'espérance, presque joyeux. Le soir, j'arrivai à Strasbourg.
Aussitôt je pressai Rozerotte de questions.
MADAME OBËRMN 307
— Que lui avait dit Honorine ? En quoi avait^elle été aimable?
— - Aimable, dit*il avec un certain embarras, est un mot relatif; ne te figure pas qu'elle m*ait déclaré qu'elle consentait à se marier tout de Buite. C'est le contraire qui est vrai : elle prétend qu'elle ne songe nullement à se marier.
— Pour toi, c'est là une réponse aimable : tu n'es pas difficile.
-*- Je crois que tu te fais illusion sur les dispositions de madame Obernin. Pour moi, c'est une femme fati-gaëe, qui a peur de toi^ de ton caractère, de.tes emportements, de ta passion ; ce n'est nullement une Espagnole de romance, mais une belle bourgeoise qui désire un bonheur tranquille. Or, ce n'est pas ce bonheur-là que tu lui as donné jusqu'à présent et que tu parais lui promettre. Eh bien ! quand une femme dans ces dispositions consent à discuter une proposition de mariage après une scène comme celle que tu lui as faite il y a deux mois^ je dis qu'il ne faut pas être' dur avec elle.
-^ Tu l'as approuvée, conseillée, cette scène.
— Sans doute, parce que je croyais que lu voulais sérieusement rompre ; maintenant tu parais ne plus le vouloir, voilà pourquoi je te conseille la douceur et la fermeté.
Ne comprenant pas très-*bien ces paroles obscures et ne voulant pas les discuter, je priai Rozerotte de me résumer tout simplement son entretien avec Honorine^
lui demandant la permission d'en tirer telle ligne de conduite que mon cœur m'inspirait.
— Après ton départ, dit-il, je restai près d'un mois sans voir madame Obernin, la mère Ritter m'invita à dîner. Je ne pus pas accepter. Un jour je la rencontrai chez sa mère, elle m'aborda avec un air glacial qui ne me permettait pas la moindre conversation intime. Enfin, il y a huit jours, je me trouvai seul avec elle chez elle. Lorsque je suis entré, elle m'a tendu la main, puis elle l'a retirée avec une attitude contrainte. Elle n'était pas à son aise : depuis ta fameuse explication, nous ne npus étions pas trouvés en tète-à-téte ; son embarras était bien naturel, et moi-même je l'ai par-^ tagé. Nous avons causé de ses affaires. Puis, au moment où j'allais me retirer, je lui ai dit : t N'avez-vous donc pas à me parler d'autre chose ? n'avez-vous rien à me dire ? i Elle m*a regardé un moment effarouchée, mais enfin elle a pris son courage et elle m'a répondu : — € Que Youlez-vous que je vous dise, votre cousin a prétendu qu'il voulait rompre avec moi; malgré mes instances, il a rompu. Tout est fini entre nous. Pourquoi chercher à prolonger une situation intolérable ? II veut que je chasse M. Sergines de chez moi. Demain il voudra que je chasse un autre de mes amis qui lui portera ombrage. Vous, peut-être. Je ne veux pas cédera ces exigences. S'il veut revenir, laissez-le revenir de son propre mouvement. — Vous consentez à le recevoir. — Je ne puis répondre de la réception que je lui ferai. — EIi bien, je vais lui écrire
cela.— Non, soyez réservé, ne lui parlez pas de moi... Ail ! mais non, ah ! mais non. — Dans une heure, ma lettre sera partie. — Faites pour le mieux, a-t-elle ajouté en laissant paraître un mouvement de joie, faites ce que vous voudrez. » Voilà notre entretien et voilà pourquoi je t'ai conseillé d'être aimable. Maintenant, il est bien entendu que si tu es toujours dans les mêmes dispositions qu'au mois d'octobre, je te conseille d'un autre côté de ne pas aller chez elle, car les circonstances sont aujourd'hui ce qu'elles étaient alors : elle reçoit toujours Sergines et ne se prononce pas sur la question du mariage.
Sans en demander davantage, je m'allai coucher.
Voilà comment les choses se sont passées, je le jurerais.
Pendant la nuit j'ai dix fois changé d'avis.
Le lendemain j'étais à ses pieds, et je lui disais que je sacrifiais ma dignité offensée à mon amour pour elle, que je ne lui demandais aucun engagement, et que tout ce que je désirais, c'était qu'elle me souffrit auprès d^elle comme autrefois.
Elle a été adorable, tendre, caressante, aimante.
Seulement, lorsque dans le cours de la journée je suis revenu sans intention précise à de certaines idées d avenir, elle a élevé entre elle et moi un mur infranchissable. '^
-^Si tune veux pas, situ ne veux pas être ma femme, promets-moi de n'être jamais à un autre.
Elle n'a rien répondu.
Je me suis éloigné d'elle, elle s'est mise à pleurer. Je suis revenu, je l'ai prise dans mes bras, je l'ai couverte de caresses et lui ai dit encore :"
— Répônds-moi donc.
Elle a gardé le silence. Jamais je n*ai eu tant de peine à résister à la tentation de la tuer.
Ici, à Remiremont, où je suis rentré désespéré, je regrette amèrement ma faiblesse et ma lâcheté. Je vois plus clairement les choses.
Alors j'examine la situation : si Honorine est vraiment vertueuse malgré sa faute, si sa pudeur est fiin-cère quand elle s'alarme d'avoir un amant, comment se fait-il qu'elle ne saisisse pas avec empressement l'occasion inespérée qui se présente de satisfaire sa conscience et de rendre heureux l'homme qu'elle aime ?
Je ne me fais pas d'illusion sur elle. Je la juge, et je crois que je la juge avec . impartialité. Elle hésite à m'épouser, uniquement pour ne pas perdre certains avantages que ni ma position, ni ma fortune ne com-* penseraient. Si j'avais 75, 000 francs de rente ou de traitement, elle m'épouserait, car cette somme représente à peu près ce qu'elle perd en se mariant» Le malheur de notre destinée est qu'elle soit riche^ tandis que moi je suis pauvre : charmant comme amant, comme mari, détestable. Combien d'autres femmes, à sa place, raisonneraient comme elle î... N'est-ce pas ainsi d'ailleurs que raisonnent ceux qui ne veulent pas épouser leur maîtresse. Notre amour s'est converti
en une opération, en une affaire. Le sort est juste ; je porte le poids de ma faute.
Je la mépriserais si je ne Taimais ; mais je Taime, voilà mon malheur.
Et cet amour est tel chez moi, que si demain j'allais à Strasbourg, je tomberais encore à ses genoux, au lieu de la condamner comme je la condamne ici. C'est qu'à Strasbourg je ne puis me décider à ne pas la voir> quels que soient mes griefs. A Strasbourg, je ne raisonne pas, je sens; et, quand je n'ai qu'un pas à faire pour la voir, dussé-je perdre, comme j'ai perdu, toute autorité morale sur elle, je fais ce pas, ne pensant qu'à la voir.
Alors , tous deux , nous retombons sous une influence réciproque , alors, chez tous deux, l'amour reprend ses droits.
Si j'en avais la force, je partirais, comme tu me l'as conseillé et comme ma raison me le conseille ; je me ferais nommer à deux cents lieues de Strasbourg. Mais le remède serait-il héroïque ?
Infaillible quand on l'applique à une passion de deux mois, produirait-il son effet sur une passion de dix^ ans.
Mes années de fraîcheur, de jeunesse, de virilité, de générosité, d'intelligence, je les ai consacrées à Honorine. Mon mal m*est cher en raison des souffrances qu'il m'a données. J'ai Thabitude d'aimer Honorine, et cette habitude fait que pour moi aucune autre femme n'existe.
En arrivant ici, il y a un an, j*ai pensé un moment à me distraire de mes chagrins en prenant une maitresse. Mais où Taurais-je trouvée ? Sensible au luxe, à l'élégance, à Téducation, obligé par ma position a une grande réserve, je ne pouvais choisir une grisette : il ne me restait donc qu'une femme mariée, qu'une femme du monde, qui, de son côté, eût été en quête de distractions.
Ah ! sapristi ! je ne convoiterai plus la femme de mon prochain, je ne croyais pas qu'il y avait pareille gravité à enfreindre ce commandement. Une femme mariée pour maîtresse, voilà le châtiment que je souhaite à mon plus cruel ennemi.
Je n'aurais pas été gardé par mon cœur que je Taurais été par Texpérience ; le cœur suffisait. Il n'y a qu'une femme pour moi, Honorine : rêves, désirs, souvenirs, tout se concentre sur Honorine.
Il ne me manquait plus que cela pour compliquer ma situation : me voici jaloux de Rozerotte.
En quittant Strasbourg au mois de novembre, je m'étais dit : Je laisse auprès d'Honorine un autre moimême. Rozerotte devenu conDdent d'Honorine dominera la situation, car il a son secret ; il m'aidera, car il a vu mes douleurs, et il sait que cet amour est ma vie; le sentiment de mon malheur Tinspirera, car il est mon parent, et comme tel, en dehors de toute autre considération, il doit désirer pour moi un établisse* ment avantageux.
Eh bien ! je me trompais ; Rozerotte, depuis mon départ, s'est conduit avec moi de telle façon que mes soupçons ont été éveillés.
Il faut dire cependant qu'ils seraient probablement
restés à Tétat vague, comprimés au fond de mon cœur par ma conGance dans Tamitié et la loyauté de Rozerotte, si une lettre anonyme n'était venue leur donner un corps. Voici ce que dit celte lettre :
et Une femme qui veut du bien à M. Robert d*Autrey, et qui a quelque expérience des choses de Tamour, le prévient de veiller sur l'idole de son cœur. II a placé auprès de cette idole un surveillant qui la surveille d'un peu trop près, car, pour mieux la garder, il emploie le moyen que le bon La Fontaine nous enseigne dans l'Anneau d'Hans Garvel. Cela fait-il Taffaire de M. d'Autrey î Sans doute il peut se dire que tant que son surveillant tient à son doigt la bague de ladite idole, un autre ne peut pas la lui prendre. Ne pas oublier que ledit surveillant n'est pas un muet de Constantinople, mais un joli gaillard et un habile praticien d'amour. »
On a tout dit sur la lettre anonyme : Thonnéte homme la méprise et la jette au panier. C'est pariait. Mais il n'en est pas moins vrai qu'elle ne manque jamais son effet, qui est d'éveiller notre attention et souvent de nous faire admettre comme possible ce qui nous paraissait monstruosité.
Jusqu'au jour où je reçus cette lettre, je n'avais pas osé me formuler mes doutes sur Ro2erotte| et quand ils se présentaient à mon esprit je les repoussais avec honte ; mais en les trouvant précisés dans cette lettre je me fis ce raisonnement : qu'ils n'étaient pas si impossibles^ si monstrueux que j'avais voulu le croire,
puisqu'ils existaient pour d^autres que pi)ur moi.
Quels étaient ceux qui avaient pu dtre frappés des relations de Rozerotte et d*Honorine ? Cela avait son importance. Une femme comme le disait la lettre, je ne lo crus pas une seule minute. Ce n'était pas là le style d'une femme. L'Anneau d'Hans Carvel dénonçait un lettré. Le mot praticien dénonçait un médecio ou un honime de loi ; il n'y a que les médecins et les gens de palais qui se servent du mot « praticien, d Parmi les gens de palais^ je n'en voyais aucun qui eût intérêt à] me prévenir de la fourberie de Roserotte ; parmi les médecins, au contraire, il y en avdlt un que mon cousin gênait terriblement, Sergines.
La lettre était donc de Sergines ; j'en fus aussi oer« tain que si je l'avais entendu la dicter à la allé qui Tavait écrite devant lui, et, par là, elle méritait une sérieuse attention.
Singulière coïncidence ! c'était Rozerotte qui m'avait dénoncé Sergines pour le faire consigner à la porte d'Honorine^ et maintenant c'était Sergines, à son tour, qui le dénonçait. Cela était assez drôle, mais pour moi fort peu rassurant. Ces deux messieurs, dans leur rivalité, me faisaient jouer le rôle du mari : ils se re* gardaient donc comme des atnants.
La fourberie de Rozerolte admise, il était facile d'ex* pliquer la lettre inexplicable qu'il m'avait écrite à la fin de décembre : « On a été aimable, tu dois être aimable, i En écrivant cela, il avait besoin de moi, il voulait rendre son emploi de confident indispensable.
Au contraire, en démentant cette lettre quelques jours après, il se croyait assez solidement établi dans la place pour n'avoir plus besoin de mon aide, et il voulait dès lors me pousser à la porte.
Rozerotte est beau garçon ; il a de l'esprit, du cœur; dans ses confidences , Honorine a pu apprécier ces deux qualités, ayant déjà pour lui d'ailleurs, pour son caractère et sa fermeté, une haute estime conçue depuis longtemps. Quoi d'étonnant à ce que j'aie été un peu négligé? on aura parlé de soi au lieu de parler de moi; on n'aura pas pensé- à me trahir; on ne Taura pas voulu^ mais un beau jour on aura été tout surpris de se sentir confusément dans le cœur un sentiment nouveau. Pauvre d'Autrey !
Les comparaisons qu'Honorine peut faire entre Rozerotte et moi sont, j'en conviens, tout à mon désavantage.
Le grand grief personnel d*Honorine contre moi, c'est ce qu'elle appelle mon exaltation. Combien de fois m'a-t-elle dit : — - Vous aimez d'une manière qui n'est pas naturelle, et vous avez dans la tête aussi bien que dans le cœur une fièvre maladive. Vous ne voyez pas les choses de sentiment comme elles sont. Vous vous montez, vous vous laissez entraîner, et vous exigez de moi un amour que ne peut donner aucune femme raisonnable. Vous vous fâchez de ce que mon entrainenient ne répond pas au vôtre, vous me faites des scènes , et nous sommes malheureux.
Rozerotte, lui, n'a pas de ces façons extravagantes
d'aimer, et s*U se laisse emporter, on peut être certain que ce n*est pas par la tète.
Maintenant toute la question se résume à savoir s*il est capable d'oublier son amitié pour moi.
Non, s'écrie la confiance, c'est une nature loyale et droite.
Hélas ! dit l'expérience de la vie, c'est un métier bien scabreux que celui de confident. On ne parle pas impunément des choses d*amour. Quand une femme se jette dans vos bras, quand elle pleure, quand on lui serre la main avec attendrissement, quand on la tient sur sa poitrine et que ses cheveux vous effleurent la barbe, il est bien difficile de ne pas se baisser un peu pour la consoler : les regards se confondent, les lèvres se rencontrent, le sanglot s'achève dans un soupir, adieu droiture et loyauté.
Rozerotte sait qu'Honorine, il y a deux mois, me prodiguait ses caresses, heu... heu. H y a deux mois, ce n'est pas hier. Et quand ce serait hier.
Ce diable d*homme a encore un autre avantage, il ne tient pas à épouser, lui, au contraire» Je vous plais, c'est parfait : si nous n'avons que quelques instants à passer ensemble, passons-les agréablement. Je ne vous plais plus, c'est parfait encore. Recevez, je vous prie, mes adieux : au reste, cela tombe bien, je suis un peu pressé aujourd'hui, et j'ai afTaire ailleurs.
Honorine est-elle femme à traiter ainsi l'amour ? 11 y a six mois, j'aurais tué celui qui m'aurait posé cette question. Aujourd'hui mes idées ont été terriblement
modifiées pat* les circonstances ; aujourd'tiui je ne sais plus que penser, et si quelqu'un venait me parler d'elle dans ces termes> je serais disposé à discuter avec lui.
Aujourd'liui je suis jaloux, j'ai la fièvre ; demain, peut-être, le temps et la réflexion m'auront calmé et je ne penserai plus aussi amèrement à une trahison possible de la ptirt de Hoeerotte.
Là tmhiflon présumée de Rosei'otte et l'indifférence certaine d'Honorine m'ont jeté dans une étrange areno ture.
En arrivant à Remiremont, je m'étais installé dans les appartements occupés par mon prédécesseur ; mais je me suis bientôt aperçu que dans la 80UB-*préfecture, beaucoup trop grande pour mol, je pouvais me donner le luxe d*une habitation d'hiver et d*une habi^ tation d'été. Tune au midi, Tautre au nord. Quand le mds de novembre s'est fait senthr, j'ai donc abandonné l'exposition du vent pour celle du soleil.
La chambre que j'habite maintenant donne sur une rue dans laquelle je ne passe jamais pour rentrer chéx moi ou sortir. En mettant le nés à la fenêtre, je vis que la maison me faiiant vis'^à*' vis était ooeupéd par
une lingère : sur uae enseigne se lisaient ces mots : Madame Jacquet, lingère ; dans une boutique à double montre, étaient rangés en étalage des bonnets, des layettes et des objets de lingerie.
Plus tard, je remarquai que ma voisine était trèsjolie, mais je fus peu sensible à ma découverte. Me complaisant dans mon ennui, me plongeant avec une certaine sensualité dans des chagrins que je trouvais immérités, je n'accordai aucune attention à mon entourage. Trois mois s'écoulèrent.
Cependant, quelque détaché que je fusse des choses mondaines, il m'avait semblé comprendre que la jolie lingère regardait quelquefois de mon côté, et surtout lo dimanche.
Le dimanche, en effet, je ne vais pas à mon cabinet, }e reste toute la journée dans ma chambre à lire les livres nouvellement parus que j'ai été prendre le samedi chez le libraire. Quand je suis fatigué de lire, je me repose un peu en m'accoudant à ma fenêtre.
Pendant que je restais ainsi à regarder les passants, je crus remarquer que ma voisine me guettait, et, il y a quelques semaines, je fus frappé de la tendresse de ses regards.
Précisément, ce jour-là, j'avais chez moi le commissaire de police qui était venu m'entretenir d'une affaire. Tout en causant avec lui, je me promenais par ma chambre ; j'aperçus madame Jacquet de ma fenêtre, et la curiosité me passa de savoir qui elle était.
Elle venait de Paris : el\s était veuve d*un mari
ivrogne et paresseux, qui avait dévoré ce que possédait sa femme. Sans aucun avoir, elle s'était réfugiée à Remiremont, auprès d*une de ses sœurs, mariée à un boulanger qui s*est fait une grande réputation dans la confection des quiches : — les quiches sont de grandes galettes minces faites d*Œufs, de farine, de beurre, de crème et de ciboule, qu*on fabrique exclusivement à Remiremont. Sans ressources, avec une petite fille h élever, madame Jacquet avait courageusement lutté contre la misère ; elle s*était improvisée lingère, et, par son travail, son intelligence et son bon goût, elle avait — en peu de mois — accaparé la clientèle élégante de la ville. Alors, elle avait étendu le cercle de ses affaires en louant cette boutique, près l'hôtel de la sous-pré* fecture, et elle avait assez promptement prospéré pour occuper une quinzaine d'ouvrières .
— Assurément, dit le commissaire en achevant de me donner ces renseignements, il né m'appartient pas de conseiller M. le sous-préfet ; cependant je ne peux pas m'empècher de lui dire que celte petite madame Jacquet est peut-être ce qui lui manque, car si heureux que soit M. le sous-préfet, il lui manque certainement quelque chose ou quelqu'un.
Mon commissaire de police est un ancien sergentmajor qui a pour les femmes le plus parfait mépris. Cela l'a plus d'une fois entraîné un peu loin ; mais en faveur de sa poigne qui est vigoureuse et de son énergie qui ne recule devant aucune besogne, on a toujours fermé les yeux sur ses excès de pouvoir. J'avais pour /j
Zn MADAME OBERNIN
Jui fort peu de sympathie et ne lui cachais pas mea sentiments: A ce mot, je le regardai de haut.
^^ Je comprends bien, continua*t-i], que monsieur le sous-préfet vive comme un saint ; fait comme il Test, les occasions ne lui ont pas manqué, mais il a voulu sans doute respecter les convenances : des fem*mes mariées, c'est embarrassant ; des grisettes, c'est compromettant; un fonctionnaire élevé doit se res^ pecter, Cest justement là ravantage que je troum dans madaime Jacquet : avec elle on ne risquerait rien.
Je coupai court à cet entretien* Hais mon homme ne se tint pas pour battu ; il tenait à m*obliger par quelque service honteux. Deux jours après, il vint me donner, malgré moi, la suite de ses notes sur madame Jacquet.
C'est une femme vaillante, ne vivant que pour sa fille, ne s'occupant que de son commerce. Debout à sept heures du matin, elle travaille jusqu'à une heure ou deux dans la nuit. En butte aux recherches des jeunes gens, elle leà accueille tous de la même ma-» nièré, rit avec eux tant qu'ils s'observent et les met à la porte quand ils s'oublient. Aimable , intelli<gente, spirituelle, gaie, elle a su -se faire respecter dans sa situation difficile. Mais comme, au lieu d'aller à la messe le dimanche, elle travaille chez elle, on dit qu'elle est légère. Cependant, on n'a pas encore pu lui découvrir uû amant.
En faisant cet aveu, mon commissaire prit un air véritablement honteux ; cela le blessait peraonnellement.
MADAME OBERMIN 3S3
A ce moment, j*étais justement arrivé au dernier degré de la lassitude et du dégoût, et je me demandais de bonne foi si je ne serais pas heureux en apprenant sans préparation, d*un coup brutal, foudroyant, le mariage d'Honorine. Quel triomphe, si madame Jacquet pouvait m*arracher à cette vie de chagrins dans laquelle je me consumais! Pourquoi ne pas essayer? Quelle fierté de dire àmadame Obernin : « Je ne vous aime plus ; cette fortune que vous me soupçonnes de convoiter, je n'en veux pas ».
J'allai chez la lingère lui commander des cravatent blanches : je pus alors Texaminer à loisir. Elle est petite^ bien prise avec un léger embonpoint, ses yeux bleus sont très-beaux, sa figure assez irrégulière est pétillante de physionomie, ses cheveux sont admirables. Tout en elle révèle la femme dlnitialive, de spontanéité ; vêtue simplement avec le cachet des Parisiennes, elle a une telle vivacité, une telle mobilité, elle se remue si bien, riant, parlant, gesticulant, qu'elle vous met la gaieté au cœur.
Elle me demanda deux jours pour ourler mes cravates, que je la priai d'apporter chez moi quand elles seraient prêtes. Pendant ces deux jours j'habitai presqu3 constamment ma chambre et me tins à ma fenêtre : ses yeux répondirent aux miens par des regards significatifs.
Elle vint chez moi, et Ih nous pûmes nous expliquer librement. Je lui demandai un rendez-vous, elle me l'accorda pour le soir même à onze heures. /
C'est une charmante maîtresse. Elle est vraiment très-intelligente ; mais ce qui me plait surtout en elle, c'est son naturel et sa franchise ; de ce côté^ il est ^ vrai, je n'ai pas été gâté.
En allant chez elle, je m'attendais à la trouver en toilette, sous les armes; elle était, au contraire, en costume de travail, les cheveux ébouriffés, et elle poussait fiévreusement Taiguille. Comme je voulais l'interrompre dans son ouvrage, elle me déclara qu'elle était pressée de le terminer, et que si je comptais Tavoir causant et faisant salon, je n'avais qu'à aller me promener pendant deux heures pour tuer le temps et qu'à mon retour elle serait tout à moi.
— Mes heures de sommeil m'appartiennent, dit-elle en riant, mes heures de travail sont à mon enfant.
Cet enfant, une fille, parait tenir une grande place dans sa vie : comme nous allions nous séparer le matin de notre première entrevue, elle me dit :
— Vous ne m'aimez pas, cela n'est pas possible, moi je vous aime et j'aurais été malheureuse de n'être pas à vous : bien que je sache que vous ne resterez pas toujours à Remiremont, cette pensée de départ ne m'a pas arrêtée. Mais ce que je vous demande, c'est de ne pas me compromettre : si nos relations étaient connues un jour, j'abandonnerais Remiremont, bien que j'y sois heureuse, car je ne veux pas que ma fille puisse jamais soupçonner que sa mère n*a pas été une honnête femme.
Rentré chez moi lors de cette première entrevue.
et m'interrogeant, je conslatai a^ec UQ bonheur indicible que j'étais heureux et qu'Honorine était loin de ma pensée.
Mais le lendemain elle se rapprocha ; et madame Jacquet, bien que plus tendre que la veille, me parut beaucoup moins charmante.
Eh quoi ! mon amour pour Honorine m'avaiuil momifié le cœur et pétrifié le sang ? Toutes les femmes étaient-elles mortes pour moi, hormis celle-là ?
Le troisième soir de notre liaison, je partis pour aller chez madame Jacquet, décidé à lui trouver toutes les qualités et toutes les séductions. Il fallait décidément qu'elle me fît oublier Honorine. Pourquoi n'y parviendrait-elle pas ? N'était-elle pas jeune, spirituelle, jolie : elle me* témoignait de Taffection, c'était la plus délicieuse maîtresse qu'un homme dans ma position pût souhaiter ; Honorine absente ne devait pas tenir contre de pareilles séductions.
A onze heures et demie, je frappai doucement à la porte.
Je la surpris travaillant. Elle me pria de la laisser terminer un ouvrage très-pressé, et je m'assis à côté d*elle sans me débarrasser de mon manteau, car il faisait froid.
Nous nous mimes à causer à voix basse. Mais elle me raconta deux bu trois drôleries sur les dames de Remiremont, ses clientes, qui nous firent rire aux éclats et oublier nos précautions de silence. Une demi-heure s'écoula ainsi, et tout à coup j'entendis un bruit élrange.
Mais, pour comprendre ce qui va se passer, quelques explications topographiques sont nécessaires.
Le magasin donne sur la rue par une porte audessus de laquelle est une imposte vitrée, de telle sorte que la nuit, lorsque les volets sont fermés, on voit par celte imposte s'il y a ou s'il n'y a pas de lumière.
Derrière ce magasin est la chambre à coucher de madame Jacquet. Ce sont les deux seules pièces que je connaisse ; mais je sais cependant qu'à la suite de cette chambre se trouvent plusieurs pièces en enfilade donnant sur une cour ou allée. J*ai voulu sortir une fois par cette allée, mais bn m'a dit que ce n'était pas possible, et je me suis contenté de cette explication. Entre le magasin et Tautre moitié de la maison règne un long couloir destiné aux locataires des étages supérieurs ; sur ce couloir, la chambre de madame Jacquet et le magasin ouvrent chacun une petite porte de service.
C'était contre la cloison de ce couloir que j'étais assis, et ce fut de cette cloison que partit le bruit étrange qui vînt me surprendre. La charpente craquait^ et il me sembla que d'énormes rats grimpaient dans toutes les fissUres et s'échappaient dans différentes directions.
Mes yeux coururent aux quatre angles de l*appartement comme s'ils allaient voir apparaître un mons-^ tre effrayant. Us ne virent rien, mais j'entendis un froissement d*étoffe , puis presque aussitôt j'eus la perception d^un corps qui dégringolait. Je us un bond
de dessus ma chaise : ce corps, cet être, portait ses mains sar la cloison derrière moi, et ses ongles égralignaient le bois.
Je vins me placer au milieu de la chambre, les yeux écarquillés, pour voir de quel côté il fallait se défendre.
Le tapage augmenta : on n*en était plus aux tâtonnements contre les lambris ; on avait trouvé la porte, et Ton tâchait de Touvrir en pesant dessus. Heureusement elle était bien fermée, et elle résistait en craquant. Était-elle solide ^ ne Tétait-^Ue pas ? Je n*en savais rien.
Je regardai ma maitresse ! pâle, immobile^ terrifiée, elle était renversée sur sa chaise, les yeux collés sur la cloison.
Je lui montrai de la main la porte de la rue, en lui disant à voix basse :
•— Ouvrez-moi.
Mais, avant qu'elle eût pu répondre, une grosse voix s'éleva dans le couloir en gi^mmelant, mais sans prononcer des paroles distinctes.
Puis, Comme nous n^avions pas bougé, les pesées recommencèrent plus fortes ; la porte pliait par le milieu : il était évident que d'un moment à l^autre les gonds ou la gâche allaient être arrachés. Ces efforts étaient accompagnés de cris et de jurons k réveiller toute la maison.
Je pris la main de madame Jacquet et, sans dire un seul mot, je lui montrai de nouveau la potte de sortie.
Elle se haussa jusqu'à mon oreille et, d'une voix tremblante à peine distincte, elle me jeta ces deux mots : ^
— Mon mari !
Son mari? Elle n'était donc pas veuve.
Dans quel guet-apens étais-je tombé?
Je me dirigeai vers la porte.
Mais ma maîtresse se jeta au-devant de moi pour me repousser.
— S'ils t'attendent dans la rue ! s'écria-t-elle. Bien décidément j'étais traqué. Je Jui fis un signe
pour qu'elle tirât les verrous, mais dans son trouble elle ne pouvait pas les trouver.
De l'autre côté de la cloison, on criait toujours et l'on paraissait vouloir crocheter la serrure, la porte ayant solidement résisté à toutes les pesées. Quand le grincement du fer s'arrêtait, la course le long du mur recommençait et les craquements reprenaient.
Ce n'était pas par minutes qu'il fallait compter 1q temps, pas même par secondes; il fallait sortir.
N'ayant pas d'armes, pas de canne pour me défendre, j'assurai ma clef dans la paume de ma main et, ayant écarté madame Jacquet, je m'élançai dans la rue. J'étais résolu à ne pas me laisser prendre et à me défendre vigoureusement.
Dans la rue, personne ; la nuit était sombre, et l'œil se perdait dans des profondeurs noires, un silence de mort. On était certainement embusqué sous quelque porte. Je pris le milieu de la rue.
MADAME OBERNIN 3â9
Je ne pensais qu'à une chose, au tapage qu'une rixe pourrait faire : les voisins ouvriraient leurs fenêtres, lame s'éclairerait; que diraient-ils en reconnaissant leur sous-préfet ?
En marchant droit devant moi, j'aperçus la lanterne du commissaire de police : là je m'arrêtai.
Alors, je m'imposai de revenir sur mes pas et de passer devant la maison de madame Jacquet.
Cette fois, je m'avançai à petits pas ; mes yeux s'étaient habitués à l'obscurité, et je sondai chaque trou, chaque encoignure. Arrivé devant la maison, je m'arrêtai : la lumière n'était plus dans la boutique, mais une faible lueur passant par l'imposte me disait qu'elle était dans la chambre à coucher. Aucun bruit, un silence complet.
Il était possible que, ne m'ayant pas pris à la sortie, on m'attendit devant ma porte. Je rentrai par des jar« dins, et quand j'eus tourné deux fois ma clef pour fermer la serrure, j*avoue que je respirai plus librement.
Je me couchai sans lumière : mais les sensations que j'avais ressenties en entendant ces bruits sans nom, qui m'avaient assiégé de toutes parts dans le magasin, m'empêchèrent de dormir; quand me yeux se fermaient, j'entendais les cloisons craquer.
Ce matin j'avais un discours à prononcer au comice agricole, j'ai senti qu'on me trouvait faible.
C'est égal, je voudrais bien savoir quel est le gredin qui m'a fait peur.
J'avais naturellement grande curiosité de revoir madame Jacquet et de me faire expliquer, si cela était possible , les causes de notre panique.
Elle ne vint pas le soir màme ; mais le lendemain, au moment où je déjeunais, mon domestique m'annonça que madame Jacquet m'apportait des cravates et qu'elle disait avoir besoin de me parler.
Le malin souligna ces mots d'un sourire encourageant.
Je la fis entrer^ et, pour être tranquille, j'envoyai immédiatement mon espion faire une course qui demandait plus d'une heure.
Madame Jacquet paraissait fort émue et aussi trèshonteuse.
Pour moi, à sa vue, je ne pus pas retenir un mouve-
MADAME OBEKNIN 331
ment de colère; je ne lui pardonnais pas d'avoir eu peur devant elle.
. — Ma chère petite, lui dis-je d'un ton sec, si je suis allé chez vous, c'est que je vous croyais libre. J'aurais su que vous aviez un mari, je serais resté chex moi. Vous n'êtes donc pas veuve?
— Non.
— Alors c'est votre mari qui nous a fait CQtte belle peur.
— Non.
— C'est donc un amant jaloux. Vraiment j'aime mieux cela,
— Écoutez, dit-elle, je ne puis vous expliquer en ce moment tout ce qui s'est passé : sachez seulement que l'homme qui est venu est mon ancien amant, avec lequel j'ai rompu, mais qui/; lui, ne veut pas rompre avec moi. 11 s'était introduit par l'alléQ de derrière pour se cacher dans l'escalier et savoir qui venait chez moi. En vous entendant il a voulu forcer une des portes; heureusement, elles étaient toutes fermées au verrou : de là sa colère et ses cris. Aujourd'hui je ne puis vous en dire plus long, il faut que je rentre chez moi, mais lui et les autres partent demain dimanche ; venez chez moi lundi dans la nuit , je vous conterai tout et me justifierai.
Je me suis mis à rire et lui ai répondu sans me fâcher :
—Vous ne me verrez plus chez vous la nuit. / Je ne sortis pas de là, et elle partit sans m'en apprën-
dre davantage, me laissant fort perplexe de savoir quel était cet amant mystérieux qui quittait Remiremont : un ouvrier?... un noble? Et les autres, quels étaient ces autres, qui aidaient leur ami ou leur chef dans ses projets amoureux et s'éloignaient en même temps que lui ? Est-ce que par hasard nous étions tombés en pleine Histoire des treize de Balzac? Que diable serait-il arrivé si je ne m*en étais tenu à une simple et honnête conversation avec madame Jacquet ?
J'eus trois jours pour examiner ces questions et leur imaginer des réponses, car ce fut seulement le troisième jour qu'elle se décida à venir. La pauvre petite sortait de son lit. En me voyant elle pleura beaucoup et, au milieu de ses sanglots, elle répéta vingt fois qu'elle était innocente et qu'elle ne m'avait pas trompé. Je la calmai par de douces paroles, et voici à peu près ce qu'elle me raconta.
— Avant mon mariage, j'ai été recherchée par un jeune homme à qui mes parents me refusèrent. Tant que j'habitai avec mon mari, il resta à Paris dans le commerce des toiles, et je le \1s quelquefois ; il me témoignait la plus vive affection, mais je ne cédai point à son amour. Un jour, mon mari, qui était un ivrogne, m'abandonna avec ma fille. Sur le conseil de mes amis, nous répandîmes le bruit de sa mort ; mais il est parfaitement vivant, et je -crains à chaque instant qu*il n'arrive ici et ne me ruine une seconde fois. Sans ressource, je quittai Paris pour me réfugier auprès de ma
sœur ; le jeune homme, qui m*aimait^me suivit. Il avait des économies, il les plaça dans une maison de blanc ; il devint associé et se chargea de la commission. Cette position lui permit de s'occuper utilement de moi. Je n'avais pas un centime, il m'acheta mes premières marchandises et paya de sa bourse mes premières traites. Mon travail a fait le reste : quand je regarde ma fille, je comprends les services qu'il m'a rendus et quelle reconnaissance je lui dois. Je devins sa mat* tresse : il n'était pas beau : il est grand, rouge de figure, sa barbe est rude, il s*habille prétentieusement, mais enfin il m'aimait. J'étais seule, je n'avais jamais été heureuse : j'avais en lui un soutien, un ami dévoué dont la bourse m'était ouverte; lui, il avait en moi une maîtresse plus libre d'elle qu'aucune jeune fille ou femme mariée. Jamais il n'est venu wi soir, que je l'attendisse ou non, sans me trouver l'aiguille à la main. Vers le mois de novembre dernier, je commençai à m'apercevoir qu'il était presque toujours pris de vin quand il arrivait le soir. Je ne pourrai jamais aimer un ivrogne ; j'en ai peur et dégoût. Je le grondai d'abord doucement, ensuite plus durement. Il prit mal mes plaintes, et, un soir, il arriva en m'amenant deux de ses camarades : il était plus de minuit; ils frappèrent tous les trois à la porte, avec un tapage qui me força à ouvrir. Us entrèrent en dansant et renversèrent les meubles. Heureusement, ses amis étaient moins ivres que lui, je les suppliai de l'emmener; ils m'écoutèrent. Le lendemain, je le vis entrer tout honteux.
Je lui adressai les plus justes reproches, et terminai eh lui disant que je voulais rompre.
Pendant un mois environ il revint^ tantôt calme et triste, le plus souvent ivre, Cela me détacha tout à fait de lui, et, un soir, je lui déclarai formellement que s'il revenait, je ne lui ouvrirais pas. Il accepta cette rupture très-cavalièrement, et Je crus que c'était bien fini.
Je fis alors votre connaissance, et je me croyais bien libre. Aussi, quand la cloison commença à craquer, je ne pensai pas tout d*abord a lui, qui n'était pas venu depuis cinq semaines, mais à mon mari. Ce n*est que quand on me demanda d'ouvrir que je reconnus la voix. Après votre départ, j'allai, la lampe à la main, lui ouvrir. C'était bien lui, pieds nus, un pistolet dans une main, des crochets dans l'autre. Il entra et se laissa tomber sur une chaise; il avait beaucoup bu. Il se mit à pleurer.
* Tai eu la plus grande peine à le renvoyer. Il a quitté Remiremont avec ses amis. Maintenant vous pouvez venir sans danger.
Je lui expliquai doucement que je ne retournerais jamais chez elle. ^
—Parce que j'ai un amant, s'écria-t-elle ; mais j*ai rompu avec lui tout à fait, et, si vous voulez, je lui écrirai devant vous une lettré pour Pempécher de revenir Jamais.
— Non parce que vous avez un amant dont je me moque, mais parce que vous avez un mari dont je me soude lieaucoup.
A ce mot, elle me regarda avec une véritable stupéfaction.
J'aurais répondu que je ne voulais pas la revoir parce qu'elle avait un amant, cela lui eût paru tout naturel, mais je parlais de son mari, elle se demandait si je n*étais pas fou, Il faut vraiment que notre éducation ait été singulièrement faite sur ce sujet : prendre une femme mariée pour maîtresse, quoi de plus drôle, de plus amusant ! N'est-ce pas ce que chacun fait, et, depuis Molière jusqu'à Paul de Kock, n'en a-t-on pas toujours plaisanté ? J'ai pensé comme cela aussi, mais l'expérience m'a donné ^ d'autres idées : amant d'une femme mariée, merci; j'en ai assez.
Madame Jacquet pleura, 3e dépita. Je me renfermai dans ma réponse.
Elle sortit de chez moi indignée; mais comme j'étais parfaitement calme, parce que au fond j'étais indifférent, je pus remarquer qu'il y avait en elle plus de colère que de douleur, ce qui me rassura,
La raison du mari était pour moi déterminante^ mais j'en avais encore une autre tout aus^i paissante que je ne pouvais pas avouer à madame Jacquet : c'est que je ne l'aimais pas. Pendant un jour à peine j'avais pu jusqu'à un certain point me faire illusion et croire qu'elle éloignerait Honorine de mon souvenir. Par malheur, c'était le contraire qui s'était produit ; au lieu de l'éloigner, elle l'avait ramenée plus vivace et plus tyrannique. En tirant, pour les rompre, sur les liens qui m'attachaient à Honorine, je les avai^ seulement roidis,
et j'avais ainsi éprouvé combien ils étaient solides. De ma tentative de délivrance, il ne me restait que le sentiment désespérant et désespéré de mon impuissance : j'étais à elle, bien à elle; jamais je ne pourrais m'affranchir.
Le résultat de cette triste expérience eut au moins cet avantage de me pousser à une résolution : puisque j'étais à Honorine, elle devait être à moi.
Deux jours après avoir rompu avec madame Jacquet, je partis pour Strasbourg.
— Tu viens voir madame Obernin? meditRozerotte lorsque j'entrai chez lui, elle n'est point ici: elle est à Kirnec, toute à son chagrin; ne t'es-tu pas souvenu que tu tombais au milieu de son triste anniversaire ?
— Je ne viens pas pour elle, mais pour toi.
Et je lui tendis la lettre anonyme que j'avais reçue et dont je ne lui avais pas encore dit un mot.
A la première ligne, il releva les yeux sur moi ; voyant que je l'observais, il les baissa aussitôt. Ah ! comme j'aurais voulu qu'il eût un mouvement d'élan et de franchise, lors même qu'il eût dû me dire :
— C'est vrai.
Mais il n'eut qu'un mouvement de froideur et de contrainte.
— Crois-tu cette lettre ? dit-il sans lever les yeux.
— Je ne crois rien, je viens te demander ce que je dois croire.
— Ce que tu voudras.
11 releva les yeux sur moi et nous nous regardâmes
longuement : son regard ne disait rien ou j'étais inhabile à lire ce qu'il exprimait.
— Ecoute, lui dis-je, je suis très-malheureux ; si lu veux me donner ta parole de faire tout ce qui sera en ton pouvoir pour presser mon mariage avec Honorine, tu peux m'épargner bien des chagrins, bien des inquiétudes.
Pendant cinq minutes il ne répondit rien. Enfin, se levant et me tendant la main :
— Tu as ma parole, dit-il.
Quelques mois auparavant, je m'en serais tenu là, et Rozerotte chargé de mes affaires, je serais retourné à Remiremont, m'en remettant à lui seul pour mon avenir et mon bonheur. Mais ce temps de superbe confiance était passé. En le quittant je me rendis chez M. Cheylus.
Mon ancien préfet était resté pour moi plein de bonne grâce et de dévouement.
— Je viens vous demander l'impossible, dis-je en l'abordant.
— Est-ce politique ! je le ferai. Si ce n'est pas politique, je ne m'engage à rien autre chose'qu'à de la bonne volonté ; s'il s'agit d'argent, je n'engage que ma signature ; à mon dernier voyage à Paris je me suis fait plumer chez la Carocchi, et au lieu de me rattraper à Hombourg, je me suis enfoncé davantage.
— Je voudrais que vous me fissiez nommer secrétaire général ici ou bien sous-préfet à Saverne.
— Oh! oh!
— Je sais que ma demande est insensée^ mais il s'agit du bonheur de ma vie.
— Est-ce que vous trouvez que c'est une raison à donner au ministre « le bonheur de votre vie ? s> voilà qui n'est guère politique, mon cher d'Autrey : vous serez donc toujours, malgré l'expérience, un homme de sentiment.
— En venant à Strasbourg ou à Saverne, je puis épouser une femme qui me donnera trois cent mille francs ; à Remiremont, je manque ce mariage.
— Trois cent mille francs? quoil trois, cent mille francs, et après?
— Vous trouvez que trois cent mille francs de rente ce n'est pas assez pour moi?
— De rente î Eh ! mon cher, que ne disiez-vous cela tout de suite. Trois cent mille francs de rente, voilà, voilà une raison politique: où voyez-vous des. rivaux qui puissent vous en opposer une de pareille valeur ?
Je le regardais pour voir s'il ne se moquait pas de moi; il remarqua mon étonnement, et, haussant doucement les épaules avec un fin sourire :
— Vous êtes dévoué au gouvernement, n'est-ce pas? dit-U.
— Je le sers.
— C'est bien cela que Je veux dire. Donc, un fonctionnaire dévoué au gouvernement est sur le point d'épouser mie femme qui lui apporte une fortune de six millions : si ce mariage ne se fait pas, la fortune passe aux mains des Orléanistes, déjà mattres de près-
que toute la richesse de la France, aux Orléanistes qui... aux Oijéanistes que... En échange de ce service qu'il nous rend, ce fonctionnaire demande tout simplement d'être nommé secrétaire général du Bas-Rhin ou sous-préfet de Saverne. Pour quand voulez-vous votre nomination ?
Et comme je le remerciais :
— Pardon, dit-il, me trouverez-vous indiscret si je vous demande quelle est la femme qui doit vous donner cette fortune?
— Madame Obernin , au moins je Tespère.
— Vous l'espérez ?
Il me regarda en se grattant doucement le nez, ce qui était chez lui le signal d'une malice.
— Mon cher d'Autrey, dit-il en me prenant la main, vous êtes un homme antique; mais quel malheur que chez vous le sentiment gâte toujours la politique !
Deux mois s*écoulèrent sans que Rozerotte me donnât signe de vie. Quant à M. de Cheylus, il alla exprès pour moi à Paris, et la réponse qu'il me transmit fut tout à fait satisfaisante : il n'y avait qu'à prendre patience.
Inquiet d'être sans nouvelles de Rozerotte, je résolus de voir moi-même Honorine et de faire encore une tentative : je lui écrivis donc que je me disposais à aller à Strasbourg et que je la priais de se trouver chez elle au jour que je lui fixai.
Arrivé la veille de ce jour, je vis d'abord Rozerotle. Il me parut fort mal à son aise, mais il se remit bien vite et me dit qu'après mon départ, il avait beaucoup réfléchi à la promesse que je lui avais arrachée, et que la résolution à laquelle il s'était arrêté était de rompre
toute relation avec madame Obernin. Sans doute, en 'agissant ainsi, il se mettait dans Timpossibilité de me servir; mais, en même temps, iî m'enlevait toute occasion de jalousie, et cette dernière considération remportait chez lui sur toute autre.
Le lendemain» à midi, une fenêtre ouverte m'indiqua qu Honorine, revenue de la campagne, m'attendait.
Je me rendis chez elle.
Elle me reçut dans son grand salon. Nous nous abordâmes comme deux amants heureux de se revoir après une si dure séparation : longs serrements de main, longs baisers, longues étreintes. Après ces transports muets, elle me fit asseoir près d'elle.
Je la regardai alors : elle aussi avait pensé à me recevoir.
J'enlaçai sa taille, et nous restâmes ainsi longtemps sans échanger un seul mot; puis, me soulevant doucement, je commençai à lui parler, de mon amour, à lui dire combien j'avais souffert loin d'elle, là-bas, à Remiremont, et la joie que je m'étais faite de la revoir..
Elle m'écoutait et paraissait sous le charme de mes paroles ; mais tout à coup, se dégageant brusquement, elle se rejeta en arrière, parcourut du regard ma figure, et, avec une sorte d'expression de regret, elle s'écria :
— Gomme vous êtes jeune, comme votre front est pur : vous avez des yeux d'enfant I
Saisi par Tamertume de son intonation, je sentis un danger, et,» au lieu de lui répondre, je me rapprochai ' d'elle et la pris dans mes bras.
Mais elle me repoussa doucement avec des caresses, et je vis rouler dans ses yeux de grosses larmes qui s'arrêtèrent dans les cils :
^ Que vous êtes jeune I reprit-elle. Regardez-moi, regardez mes cheveux gris, regardez mes rides, — elle retroussa ses bandeaux qu'elle portait collés sur les tempes, — que serai-je dans dix ans î Dix ans ! Que serai-je dans cinq?
Il m^était impossible de garder plus longtemps le silence. Je protestai contre ces plaintes : elle était dans toute sa beauté, et si Téclat avait pu en être terni par le chagrin, il reparaîtrait plus éclatant et plus lumineux quand elle serait heureuse, sans soucis et sans remords.
Ce dernier mot s'arrêta un moment sur mes lèvres, mais il était trop en situation pour n'être pas prononcé; je le risquai.
Elle ne parut pas y prêter attention ; mais, secouant la tête mélancoliquement, elle ajouta avec une certaine fermeté :
— • Robert, je suis une femme fatiguée, usée, finie, et vous, mon ami, vous êtes jeune.
— Qu'importe, si je vous aime?
Elle continua à pleurer silencieusement. Ému de cette tristesse, je cherchai à dissiper ses pensées noires. Mais elle ne paraissait pas m'écouter, et ses yeux, perdus dans le vague, - semblaient regarder au delà, dans cet avenir, sans doute, qui l'effrayait.
Je me mis à genoux devant elle, et avec Tac-
cent d*une douleur sincère, je murmurai son nom.
Elle releva la tôte, me regarda longuement avec passion, puis, me jetant les deux bras autour du cou, elle m'embrassa. Je la pris dans mes bras, elle posa sa tète sur ma poitrine et continua de pleurer. Après une si longue et si cruelle séparation, je la tenais donc enfin dans mes bras.
A chacune de mes caresses, elle laissait échapper ces paroles :
— Pauvre ami, pauvre Robert , je vous rends malheureux, je suis indigne de vous, indigne de tant d'amour.
Qu'elle en fût digne, qu'elle en fût indigne, ce n'était pas à cela que je pensais en ce moment : je ne pensais qu'à la femme aimée, à la femme frémissante que je tenais serrée sur mon cœur.
Elle était éperdue, en proie à une émotion que je ne comprenais pas. Je lui poussai doucement la tète en arrière, et mes yeux lui jetèrent une prière passionnée. Elle se leva. Je la pris par la taille pour la retenir. Elle me résista, me repoussa avec une sorte de colère; mais aussitôt elle me ramena et m'embrassa avec emportement, puis, me repoussant encore, elle laissa échapper quelques mots que je ne compris pas.
La lutte qu'elle soutenait intérieurement se révélait par des mouvements désordonnés, enfin elle se cacha la tête entre ses mains en murmurant :
— Non, Robert, jamais, jamais.
Puis elle tomba sur son canapé en sanglotant.
Surpris, blessé, je me levai et j'allai m'asseoir sur le canapé qui faisait face à celui qu'elle occupait. -
Que voulaient dire ces sentiments tumultueux et contradictoires? M'avait-elie trompé? Rozerotte?... Sergines? Et, dans un resle de loyauté, ne voulaitelle passe donner à moi, m*aimant encore, après s'être donnée à un autre ?
Pendant longtemps nous restâmes en face l'un de l'autre sans échanger une seule parole. Je serais resté là toute la journée sans recommencer le premier notre entrelien.
Enfin, elle releva la tète, et par un mouvement rapide, elle vint se jeter près de moi.
— Pardonnez-moi,* dit-elle désespérément, je suis malheureuse et je vous rends malheureux, abandonnez-moi.
— Je ne vous abandonnerai point, Honorine, vous le savez bien. Et puisque vous parlez d'abandon, laissezmoi vous répondre, non par des mots, mais par des preuves.
Alors je lui contai l'histoire de ma lingère, car si je ne suis plus Thomme de ma jeunesse, au moins m'estil resté de ce temps-là la franchise : mon caprice pour madame Jacquet avait été un outrage à mon amour, et il me semblait que je devais l'aveu de ma faute à Honorine.
Elle ne sourcilla pas, et tout le temps que je parlai elle tint les yeux obstinément baissés.
— Un autre, à ma place, continuai-je, vous cache-
rait sans doute cette tentative de révolte, moi je vous la dis : de quelque façon que vous la jugiez, elle doit vous convaincre cependfint que jamais je ne pourrai aimer une autre femme que vous, et qu'il ne faut pas me parler d'abandon. Au moins ne faut-ii pas espérer que cet abandon viendra de moi; quant à vous, je ne sais que penser. Tout à l'heure, pour la première fois depuis que nous nous aimons, vous m'a- ■ vez repoussé. Pour moi, c'est une blessure à notre amour; mais elle ne me fâche pas contre vous, car rien, entendez-vous bien? Honorine, rien ne peut me fâcher contre vous. Si vous avez agi ainsi, ce n'est pas à la légère; vous avez vos intentions longuement mûries, fermement arrêtées. Puisque nous ne sommes plus que des amis, causons donc comme des amis, séchez ces larmes qui me troubleraient.
Elle me considérait avec étonnement, car j'avais eu la force de prendre un visage souriant, et je causais presque librement.
Je pris ses mains dans les miennes et me mis à lui parler de mon avenir, de mes déceptions, de mes espérances, mais sans rattacher ces déceptions ou ces espérances à notre mariage. Une heure s*écoula ainsi, et la conversation comiûençait à languir, car j'étais à bout de forces quand elle me dit :
— Vous m'avez parlé de votre avenir, de votre avancement, tout n'est pas là pour vous ; et moi, ne suis-je donc plus rien dans votre vie? Voyons, racontez moi ce qui vous préoccupe à ce sujet.
Ce n'était plus moi qui provoquais cette explication, c'était elle qui, dans son impatience, me la demandait; alors sérieux, résolu, mattre de moi, je lui dis :
— C'est vous qui m'interrogez, Honorine, voici ce que j'ai à vous répondre : je veux vous épouser, qu'avez-vous à m'objecterî
— Mon cœur n'a rien à vous opposer, mais ma raison me montre des difficultés insurmontables.
•^ Insttrmonlables?
— Vous êtes trop jeune pour moi. Âujourd*hui,'sans doute, cette union n'aurait rien de choquant ; mais^ dans dix ans, je serai laide et tout à fait vieillei dans dix ans vous ne pourriez plus m'aimer, et je serais une cause de malheur pour vous.
-^ Dix ans de bonheur devant vous ne sont donc rien pour votre cœur?
— Dans l'intérêt de votre bonheur à vous, mon ami, ne pensez pas à ce mariage. Ce qu'il vous faut, à vous, c'est une jeune fille sans expérience, qui D*aura rien connu de la vie, que vous élèverez pour ainsi dire ; elle vous comidétera et vous donnera des joies honnêtes que moi je suis incapable de vousdonner, car si je devenais votre femme, vous ne pourriez pas oublier que j'ai été votre maîtresse. Laissez^moi au triste avenir qui m'est fait, que je me suis fait, car je sens que je ne puis plus être heureuse, et je suis assez misérable pour comprendre que je ne peux pas faire votre bonheur» Oubliez-moi. Permettéz-^moi d'essayer d'achever ma vie sans trop de douleur. Je trouverai peut-être quelque vieillard qui
administrera ma fortune, qui me fera respecter, et près duquel je trouverai le calme. Depuis longtemps j'ai beaucoup réfléchi à tout cela : je suis dans le vrai, croyez-moi. M'épouser est votre malheur, rester mon amant est un malheur plus grand encore peut-être, et, quant à moi, je ne puis de sang-froid penser à être votre maîtresse à jamais : ce serait là une existence dégradante que je ne puis accepter. Mariez-vous, mon ami ; avant deux ans vous m'aurez oubliée, et vous . apprécierez alors qui de nous deux aura fait le sacrifice de son amour.
Tout cela fut débité avec une fermeté qui me glaça.
Alors s'engagea entre nous une lutte de paroles qui' s'échangèrent, sans ordre, rapides ou lentes, vives ou solennelles. Je lui représentai son attitude comme celle d'une personne qui voulait rompre sans avoir le courage de prononcer le mot. Elle m^assura qu'elle ne voulait pas rompre et qu'elle n'avait pas fait le choix d'un mari. Je lui répondis que m'assurer qu'elle n'a* vait pas fait ce choix n'était pas de nature à me tran-^ quilliser^ du moment qu'elle me laissait entrevoir qu'elle en choisirait un.
. — Discuter ainsi notre amour, m*écriai-je, c'est le déshonorer : son agonie est commencée, il serait plus ^
digne à vous de dire loyalement que je vous gêne et que vous ne voulez plus de moi ni comme mari, ni comme amant, et Cependant vous êtes libre, maîtresse de vos actions; \
Alors j'invoquai les titres de mon amour pour lui
prouver combien une rupture était chose douloureuse : je rappelai sa naissance, son ancienneté, sa persistance, les dangers, les joies qui nous avaient liés Tun à l'autre, je mis à nu mes souffrances, mes chagrins, ma jalousie.
A chacun de ces souvenirs que j'évoquais, que je ravivais pour le besoin de ma cause, elle pleurait, elle se tordait les mains et elle disait :
— Oubliez*moi, laissez-moi mourir.
Indigné, mais toujours calme, je lui ordonnai de se lever. Elle obéit. Alors, la prenant par la main, je la conduisis dans les différentes parties de ce vaste salon, et je lui dis :
— Là, la, puis là encore, vous vous êtes donnée à moi. Toujours vous pleuriez sur vos désordres : aujourd'hui, je puis les réparer pour nous deux, et vous me repoussez. Vous la maîtresse, vous repoussez lamant rare, exceptionnel, qui daigne faire de vous sa femme.
A ce mot, elle s'affaissa, en proie à une crise nerveuse. Je m'assis en face d'elle et j'attendis qu'elle fût plus calme. Alors je lui dis :
— Il faut que vous preniez aujourd'hui un parti définitif. Il m'avait semblé que ma proposition de mariage devait éveiller en vous les délicatesses de la femme aimante, heureuse de faire oublier un passé douloureux. En m'épousant, vous me donniez le bonheur, eif par votre fortune, vous aidiez à m'élever à une haute position. Cela ne vous tente pas. N'en parlons
MADAME OBERMK 349
plus. Moi, je ne tiens pas essentiellement à ce mariage que je n'ai pas le droit d'exiger, mais je tiens à votre affection, à votre amour et je veux savoir si vous m'aimez toujours. Tout à l'heure vous avez porté à ma tendresse un coup terrible dont elle ne se relèvera jamais ; ayez du courage jusqu'au bout. Vous qui êtes calme, vous que n'égare pas f exaltation de la passion, vous qui avez beaucoup réfléchi à notre situation et qui, évidemment, savez en ce moment ce que vous serez plus tard, avouez-le franchement : votre désir est-il actuellement de rompre; n'est-ce pas par une sorte de pitié que vous hésitez à m'apprendre une résolution déjà arrêtée dans votre esprit. Votre réponse, quelque cruelle qu'elle soit, sera un bonheur pour moi ; l'indécision, l'incertitude me tuent. Dites donc si vous voulez rompre. C'est vous qui avez provoqué ces explications, allez jusqu'au bout. N'ayez pas peur de me faire mal. Qui sait? vous êtes peutêtre dans le vrai; furieux, désillusionné, au bout d'un an je me marierai peut-être, et, plus tard, je vous remercierai d'avoir eu du courage pour nous deux.
Elle ne répondait rien et paraissait accablée. Je repris :
— Tout "k l'heure vous parliez de sacrifice, vous vous immoliez. Voici une belle occasion de me montrer la noblesse de votre cœur. Si, intérieurement, vous ête§ décidée à une séparation, dites-le et je pars. Je pars sans reproches, sans injures. Vous no me verrez
plus. C'est un courage d'une minute. Demain je serai à Paris et me ferai nommer dans le Midi, et si un jour nous nous rencontrons, ce sera l'effet seul du hasard. Je suis homme de cœur, et je me crois capable de cette abnégation.
Elle était pâle, elle tremblait» ses lèvres s'agitaient, mais sans former aucun son distinct. Cette lutte en elle, au lieu d'un mouvement d'élan, était pour moi une nouvelle douleur*
Ma tête s^exaltait, je continuai !
-^ Honorine, aie le courage de me dire que tu souhaites une rupture.
Je pris mon chapeau qui était posé sur un fauteuil, et revenant me placer en face d'elle :
— Tu le voia^ dis-je en la brûlant de mon souffle ; je suis prêt à partir. Repousse-moi, et je vais m'en aller sans une plainte ; l'homme que tu choisiras sera sacré pour moi. Âh I Honorine^ prononce le^ mot rap« turei cela est bien facile^ bien tentant, et tu as llm*» punité»
Elle me regafda en face pour lire dans mes yeux et sur mon visage. Pendant quelques minutes ^ nous restâmes ainsi* Je vis ses lèvres s'agiter. Elle allait parler.
J'eus peur : il me sembla que j'allais mourir. Mais Ce ne fut qu*un éclair. Le courage me revint d'aller jusqu'au bout, et, lui mettant la main sur la bouche, je lui dis :
-^ Réfléchissez bien, pas de pitié, pas de faiblesse :
il De s'agit plus de moi, de mon bonheur^ de mon avenir, la question est plus haute, il s'agit de savoir si j'aurai de l'estime ou du mépris pour vous.
Deux minutes s'écoulèrent, et je vis ses lèvres s'ouvrir :
— Je suis pour toujours à vous, dit-elle.
XXXIÏl
A quoi tient la destinée !
Au moment où Honorine prononçait ces m.ots, son fils entrait dans le salon. En m'apercevant il vint vivement à moi, et il m'embrassa tendrement.
— Puisque Robert est à Strasbourg, nous allons nous promener avec lui, dit-il en s-asseyant sur mes genoux, n'est-ce pas, maman ?
Cet arrangement ne pouvait pas me convenir ; je lançai à Honorine un coup d'œil, et de peur que la réponse ne fût pas telle que je désirais, je me hâtai de la faire moi-même.
— Ta maman et moi nous avons à causer, va le promener avec ta bonne, en rentrant, tu nous trouveras, et je sortirai avec toi.
MADAME OBERNIN 3S3
Honorine n'osa pas me contredire : l'enfant sortit en faisant la moue, et nous restâmes seuls.
Dans les choses de l'amour commedans celles de la guerre, il faut tirer profit des moindres incidents, même de ceux qui, au premier abord, semblent devoir nous perdre.
— Quel vieillard, -dis-je en montrant l'enfant qui tirait la porte, pourrait avoir pour ton fils une amitié comme la mienne.
— Oh ! ne parlons plus de cela, dit-elle.
Nous n'étions plus dans le même courant, comment y revenir pour qu'il nous portât aubut d'où nous avions été détournés,
— Alors nous sommes bien pour toujours amis, dis-je à voix basse.
— Oui.
— Pour toujours amants?
— Oui.
— Est-ce que tu ne me veux pas pour mari ?
C'était le mot décisif que la fatalité de la situation
m'obligeait à répéter.
En l'entendant, elle redevint sérieuse et me supplia de ne pas recommencer une discussion sur cette question, qui avait déjà été si péniblement agitée entre nous.
Mais j'insistai. Fier de mon premier triomphe, obtenu au moment même où j'avais perdu tout espoir, je voulais en obtenir un second plus décisif e't plus grand encore,
354 MADAME 06ERNIN
J'exigeai qu'à ma question elle répondît par oui ou par non. Pendant plus d'une heure, je la tourmentai de toutes les manières.
— Si tu ne veux pas te prononcer, c'est non, n'est» ce pas ; aie le courage de te déclarer,
— Je ne dis pas cela : je suis épuisée, brisée, je n'ai plus la tète à moi ; ne me demandez pas un engagement dont je ne peux pas en ce moment sentir toute la portée ; j'ai besoin de repos, de réflexion.
— Alors, si tu refuses de dire non, c'est que tu consens : pourquoi ne pas me donner cette joie : crois-tu que, depuis un an, je n'aie pas assez souffert ; veux-tu donc me laisser éternellement dans le doute et dans l'angoisse ?
— Je voudrais que vous fussiez heureux, mais vous, de votre côté, ne. faites pas mon malheur.
— M'épouser serait-il ton malheur î
— Je ne dis pas cela.
— Donc je puis prier M. de Cheylus de te faire une visite et de te demander en mariage pour moi.
— Ne faites pas cela, je ne recevrai pas M. de Cîheylus. C'était à se casser la tête contre la muraille. Mais
plus elle s'obstina dans des réponses évasives, plus je m'entêtai de mon c6té à obtenir une réponse formelle. Je voulais quelque chose de précis , je continuai à l'obséder.
Je n'avais encore pu lui arracher ni un oui, ni un non, quand retentit un violent coup de sonnette, et presque aussitôt dans la cour une voix s'écria :
— Madame Obemin, ne vous dérangez pas, c'est moi, je viens vous demander si vous pouvez me donner une place dans votre break pour retourner à Soultz.
Celui qui parlait ainsi était un ami intime d'Honorine, et le mien, M. Edel, professeur à la Faculté. Il passait la saison à Soultz-les-Bains avec sa femme malade, et le matin il était venu avec Honorine qui, au lieu d'habiter Kirnec, était elle-même h Soultz, chez sa bellesœur.
Avant qu'Honorine eût pu répondre, je m'approchai d'elle et, à voix contenue, je lui dis :
— « Un oui ou non, ou bien j'appelle .Edel et le fais juge entre nous deux.
Elle recula comme une femme blessée, et, me regardant en face :
•— Non, répondit-elle.
Puis, se mettant à la fenêtre, elle promit une place à Edel.
Etourdi de ce non brutal, je ne bougeai pas et j'at tendis le départ d'Edel. Quand j'entendis la porte se re« fermer, je me levai sans prononcer un seul mot et des* cendis Tescalier.
Arrivé dans le vestibule, Honorine se plaça sur mon passage et me tendit la main, je ne la pris pas.
Machinalement, je m'en allais droit devant moi, quand, au coin de la rue de la Mésange, je me cognai contre Edel. Il passa son bras sous le mien et me força à me promener avec lui sur le Broglie. Ce que je compris à ses paroles, c'est qu'il me reprochait de ne
l'être pas allé voir à Soultz, où il avait loué une maison. Je dus promettre d'y aller le lendemain.
Il se rendait chez Honorine, je le conduisis juS' qu'à la porte : les chevaux étaient à la voiture. Honorine parut, et lorsqu'elle fut montée et qu'Edel fut ins; tallé auprès d'elle, elle put entendre celui-ci me dire :
— A demain, nous comptons sur vous.
Les chevaux partirent : il était six heures ; j'étais arrivé à midi chez Honorine, notre lutte, avait duré plus de cinq heures et demie : j'étais anéanti.
J'avais besoin de me recueillir , j'allai jusqu'à la Robertsau, et là, seul, assis sur un banc, j'évoquai une à une chacune des paroles de cette longue explica^ tion.
Il est certain qu'Honorine veut se marier. Les preuves de cette intention abondent pour moi. Deux fois, pendant notre entretien, elle m'a exposé d'une manière navrante la vie d'isolement à laquelle Ta vouée son veuvage ; et cette femme sans imagination est positivement arrivée à l'éloquence, tant était vrai le sentiment de sa misère, quand elle s'est représentée privée de son mari, abandonnée de la société, forcée d'éloigner de sa maison les hommes jeunes, seule à table, seule dans les interminables soirées d'hiver, seule dans son immense hôtel, seule dans sa vaste maison de Kirnec, plus vaste encore et plus lugubre depuis que n'y retentit plus la vobc du maître. Mais je n'avais pas besoin de ses plaintes pour comprendre son état moral, je n'avais qu' à me rappeler ce qu'elle est. Honorine, je ne me
fais pas d'illusion sur son compte, a peu de ressources dans l'esprit, c'est une bonne et belle bourgeoise. Jamais rien de vivant, de spontané ne jaillira de son cœur trop calme- Depuis qu'elle est veuve , l'apathie, l'ennui, les chagrins, ont tué la vitalité de sa jeunesse : la lecture ne la distrait plus ; habile dans les ouvrages d'aiguille, elle les a abandonnés ; douée d'une riche organisation' musicale, elle a délaissé orgues et pianos. Elle ne s'est pas défendue contre l'ennui qui l'a envahie, et maintenant à cet ennui elle ne voit qu'un remède : le monde et l'ambition. Briller, dominer, se servir de sa fortune sans la risquer, pour elle désormais tout est là.
Il était onze heures quand je rentrai en ville, et je
m'allai mettre au litsans penser que je n'avais pas dîné.
Le lendemain, je pris une voiture et j'arrivai chez
mon ami Edel pour le déjeuner. Sa maison est à dix
minutes environ de celle occupée par Honorine.
Je passai la journée avec lui et sa femme, ainsi qu'avec une autre jeune femme de Strasbourg qui est venue s'installer avec eux pour une semaine : tout ce monde de la connaissance et de l'intimité d'Honorine. Vers quatre heures nous allâmes faire une visite à Honorine, que nous trouvâmes seule. Elle m'observa à la dérobée. Je lui montrai une figure souriante, et la mis à Taise. Quelques regards me prouvèrent sa reconnaissance : nous causâmes avec enjouement.
Au bout d'une demi-heure, au moment du départ, je dis à Honorine :
— Puisque madame votre belle-sœur est ici, je serais heureux de la voir.
— Je ne sais si vous la trouverez, répliqua Honorine, mon cocher l'a conduite ce matin à Kirnec avec mon fils, peut-être n'est-elle pas de retour.
Ce départ du fils et de la belle-sœur me donna à réfléchir : Honorine avait-^elle attendu ma visite dans la journée ?
Lorsque nous fûmes descendus dans le jardin, je laissai les dames sortir en leur disant que je les rejoindrais, et j'entrai dans la partie de la maison occupée par la belle-sœur. On me dit qu'elle n'était pas rentrée. Je déposai lentement ma carte ; puis, je rentrai chez Honorme.
Elle parut en haut de l'escalier. Je montai. Son regard était plein de défiance. L'imprévu de cette rencontre m'avait fort ému. Je rentrai dans son salon. Je ne sais pas comment cela se fit, mais instantanément, nous nous trouvâmes dans les bras l'un de l'autre.
Elle fut charmante, et me demanda pardon de ses dures paroles de la veille, mais en soutenant cependant qu'elle avait miirement réfléchi à notre situation, et que , quelque cruelle que pût me paraître son attitude, elle n'en était pas moins imposée par la raison.
Si heureux que je fusse, je ne perdis pas de vue le côté positif de cette reprise de possession, et lui dis nettement que si je ne l'épousais pas, un autre ne l'épouserait jamais.
-^ Vous plaidez trop bien votre cause pour que je sois jamais à un autre, dit-elle en m'embrassant.
Quand nous nous séparâmes, nous étions heureux et J'avais oublié notre terrible entretien de Strasbourg.
Le soir, rentré en ville, je racontai à Rozerotte tout ce qui s'était passé la veille et le jour même, il resta stupéfait.
— Il faut convenir, s'écria-t-il, que la femme est un étrange animal !
11 paraissait ne pas pouvoir comprendre qu'Honorine -fût revenue à moi. Intérieurement, cela me faisait rire ; c'est plus tard seulement que cela m'a donné à réfléchir.
Tout à coup, il releva la tête, et, continuant sa pensée :
— L'homme aussi, et plus bête assurément, car si j'avais continué k aller chez madame Obernin, si je ne m'étais pas fâché de ce que tu m'as dis, j'aurais empêché qu'elle ne tombât sous l'influence de sa mère, sous celle de Sefgines, de Cornaton, de tous ceux qui ont intérêt à Téloîgner de toi. Mais j'y retournerai dé* sormais t tu n'as pas peur que je l'épouse, n'est-ce pas?
— le n'ai pas peur, si tu me dis que tu n'as pas le désir de l'épouser.
— Ni elle ni personne, mais elle moins que personne ; toi qui l'aimes, c'est bien^ ton amour te rend aveugle : moi qui n'ai pçis le même bandeau sur les yeux, je vois clair. J'irai chez elle. Vous avez fran-
chement aborde la question du mariage, je suivrai le chemin que tu m'as ouvert ; désormais, sans préliminaires, sans gêne, nous pourrons causer de cette matière délicate. Elle veut se remarier, cela est certain. Eh bien ! il faut que ce soit avec toi. Si tu combats en homme d'esprit, je serais bien surpris que tu ne devinsses pas son mari. Pendant que je veillerai sur elle et l'entretiendrai dans des idées favorables pour toi, tu devras me venir en aide : au lieu de rester plusieurs mois sans la voir, tu la visiteras tous les quinze jours, toutes les semaines. Il ne s'agit plus de droiture ni de délicatesse à cette heure.
— Hélas I
—Ah ! voilà ce qu'il en coûte d'avoir affaire à des gens moins honnêtes et moins élevés que nous : à la longue nous finissons par nous abaisser à leur niveau. Jus- ^u*à ce jour tu as traité madame Obernin comme si elle était ton égale, elle ne l'est pas : tu as lutté contre tes rivaux avec des armes loyales, tandis que pour eux tous les moyens étaient bons. En somme, tu es son amant, cela te donne sur elle une immense influence : avec de l'intelligence, de la fermeté, et, lâchons le mot, avec de l'intrigue, tu dois l'emporter. Viens si souvent à Strasbourg que le monde parle de votre mariage et que ce soit un bruit universel. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vois nos actions se conformer trop souvent aux bruits du monde : on accuse une femme d'avoir des amants, elle était toujours restée honnête, elle fait ce dont on l'accusait, qu*im-
MADAME OBËHNIN 361
porte, maintenant il n'en sera ni plus ni mcHns. Pour ton mariage la clameur publique peut forcer 4a main à Honorine et à sa mère ; c il est donc nécessaire et naturel puisque tout le monde en parle* »
Je fus heureux d'entendre Rozerotte s'exprimer ainsi ; j'avais besoin d'avoir une confirmation de mes espérances ; partagées, elles me semblèrent plus solides.
Je passai encore deux Journées à Strasbourg ; je les employai à faire une enquête sur les intrigues de Sergines et Cornaton.
Mais c'était là une recherche difficile : mes deux gredins ne marchent pas à découvert. S'ils triomphent l'un ou l'autre, j'aurai le dépit de ne pas savoir quels ont été leurs moyens d'action : il faudrait être dans leur peau, et je suis à Remiremont ; il faudrait lire dans le cœur d'Honorine et j'ai bien de la peine à reconnaître confusément ce qui m'est personnel.
De mon enquête, il résulta cependant pour moi la conviction que Cornaton était beaucoup plus dange-* reux que Sergines.
Quand je prononçai le nom de Sergines devant les gens qui pouvaient me renseigner, ils haussèrent les épaules : il a tant fait pour compromettre Honorine que tout le monde a vu clair dans son jeu et cela ne lui a rapporté que moqueries et mépris. Personne ne regarde son mariage comme possible, et môme, malgré la malignité naturelle du monde, personne ne croit qu'il puisse être l'amant d'Honorine.
3($ft MADAME OBERNIN
Pour Goroaton, c'est autre chose, et j'ai eu par madame Charles Hummel, qui me témoigne toujours une grande amitié, dés renseignements inquiétants. Le général, qui n*est pas maladroit, se montre peu chez madame Obernln, mais il fait agir auprès d'elle. Son beau-frère et sa sœur sont devenus, depuis la mort de M.Obemin, les amis les plus assidus et les plus fidèles d'Honorine. Elle ne fait pas une visite à Strasbourg sans qu*ils accourent chez elle : ils vont souvent à Kirnec. C'est un véritable état de siège autour de la veuve et de la mère ; ce qui m'effraye, c'est qu^Honorine ne m'a jamais parlé de cette sollicitation fraternelle.
Général à quarante-six ans, désigné dans un avenir certain pour un grand commandement militaire, quel mirage pour des femmes ambitieuses I
Ce qui retarda ma nomination à Saverne, — nomination formellement promise, — ce fwt l'approche des élections. Or, par ce temps de suffrage universel, les préfets, et les sous-préfets sont des rouages trop utiles au bon fonctionnement de la machine gouvernementale, pour qa'on les change et remplace à la dernière heure. Après les élections, on s'occuperait de mon affaire ; jusque-là, mon collègue de Saverne et moi nous devions veiller sur nos maires e\ les tenir bien en main.
Pour voir Honorine, je fus donc obligé d'aller toutes les semaines de Remiremont à Strasbourg, et, après une visite d'une heure ou deux, de revenir à Remjre- ^
mont ,' total , quatre cents kilomètres tous les huit 1
jours.
Je ne me serais pas plaint de ces éternels voyages
3U4 MADAME OBEUNIK
s*ils m'avaient condoit au but que je désirais ; mais la vérité est qu'ils me firent plutôt reculer qu'avancer.
Lors de ma première visite, Honorine me reçut admirablement et je crois qu'elle fut heureuse de me voir; lors de la seconde , elle laissa paraître que j'aurais pu attendre ; lors de la troisième, elle fit plus que laisser paraître son sentiment, elle le dit franchement ; lors de la quatrième, elle ne se trouva pas chez elle.
Je chargeai Rozerotte de lui demander une explication : elle répondit que sa situation exigeait les plus grands ménagements, qu'il ne fallait pas s'exposer aux médisances du monde, brefelle me pria de venir moins souvent à Strasbourg.
Comme précisément je désirais ces médisances, je retournai chez elle la semaine suivante.
Je m'attendais à des reproches; elle ne me dit rien; seulement, huit jours après, quand je frappai à sa porte^ le domestique me répondit que Madame était partie à Paris avec sa mère, et qu'il ne savait pas quand elle reviendrait.
Cette absence se prolongea un mois, et, chose significative, je ne pus pas savoir, malgré mes recherches, où elle était descendue à Paris.
Ce mois fut pour mes espérances une horrible agonie. Enfin, je reçus deux lignes de Rozerotte, me disant : (( Tout n'est pas encore perdu, mais hâte-toi d'accourir à Strasbourg ; la dame de tes pensées est rentrée depuis hier. »
Au lieu de partir, j'écrivis à Rozerotte la lettre que
voici, car j'étais à bout de patience, et n'osais, par peur de moi-même, me trouver avec Honorine. J'ai gardé le brouillon de celte lettre, et malgré l'ennui de la copier, je la transcris ici comme pièce essentielle à rintelligence de cette histoire :
<c D'abord, sache bien ceci : j'aime Honorine. Cette déclaration te semble peut-être banale ; elle n'est cependant pas inutile. Car ma passion insensée a traversé une épreuve qui aurait pu, qui aurait dû la tuer et qui Ta laissée intacte. On est heureux d'estimer la femme aimée; m'est-il possible d'estimer Honorine ? Non assurément, et pourtant je l'aime toujours. Mais cet amour me rend lâche ; dix fois par jour, obsédé de pensées contradictoires, tiraillé par les sentiments les plus contraires, je veux rompre et ne peux pas.
» La vérité est que je n'ose.pas. J*ai peur qu'elle ne se donne à un autre ou tout au moins que, si je lui offre la liberté, elle ne la saisisse. Elle n'est plus la femme mariée, se jetant à mes pieds et me suppliant de rester toujours auprès d'elle. Forte de sa liberté, fière de sa fortune, bien qu'elle ne sache que faire des deux, elle s'estime haut et, d'un ton superbe, elle invoque une fierté qu'elle ne connaissait pas autrefois. En un mot, elle me fait sentir maintenant que, si je ne suis pas content, je puis m'en aller. "^
» Je te prie donc de la voir et de l'interroger. Visà-vis de moi elle a trois partis à prendre :
» Qu'elle dise nettement si elle m'épousera. Moi,
je désire le mariage pour vivre près d'elle. Si elle y consent, qu'elle fixe une époque aussi reculée qu'elle voudra ; son engagement me rendra la tranquillité ; si elle subordonne sa promesse à la condition que je donnerai ma démission, je la donnerai.
«Qu'elle dise nettement si, ne m'épousant pas, " elle entend rester ma maltresse; sans doute, elle ni'a dit et répété qu'elle serait à moi pour toujours ; mais depuis que ces paroles ont été prononcées, ses actes leur ont donné tant de démentis, que je ne sais plus que penser. Comme il est assez difficile de poser à une femme une question du genre de celle-ci, tourne la chose pour le mieux, de manière à conserver l'idée et à obtenir une réponse précise. Si elle s'en tient à dire : Robert m'est dévoué, je serai toujours heureuse de le voir, — va droit au but, et explique-lui que je ne peux pas me 'contenter d'une affection dont elle ne me donne aucune preuve , et que m'imposer une existence telle que celle que je mène ici est impossible.
» Qu'elle dise nettement si, ne m'épousant pas,
elle désire interrompre toutes relations avec moi. Là-dessus, elle doit s'exprimer sans ambages, car il ne faut pas que plus tard elle puisse invoquer un malentendu. A ce jeu, je serais battu par elle, et un jour elle serait heureuse de pouvoir me dire : « Pourquoi vous étes-vous fâché ? qu'avez-vous eu ? pourquoi avez-vous cessé de me voir? Vous avez été capricieux, fantasque, tant pis pour vous, mon cher;
les torts sont de votre côté. » C'est cela, surtout, que nous devons éviter.
» A quelque parti qu'elle s'arrâte, il faut qu'elle assume la responsabilité de sa résolution, «
Cinq jours se passèrent sans réponse de Rozerotte : enfin la poste m'apporta un paquet renfermant quelques lignes de mon cousin et une lettre d'Honorine,
Rozerotte me disait qu'il avait posé mes quostiocis dans les termes mômes que je voulais et que madame Obernin lui avait demandé deux jours de réflexion. Au bout des deux jours, il avait reçu la lettre qu'il m'6&voyait.
Voici cette lettre :
« J'ai vu M. Rozerotte, il y a deux jours, îl m*a de » votre part adressé une demande qui m'afflige pro- ]> fondement en m*obligeant à formuler une réponse en » opposition avec vos désirs,
cf Je n'ai pas changé de résolution.
a Ma réponse aujourd'hui est celle que je vous ai D déjà faite; je ne suis pas décidée à me remarier.
« Vous apprécierez, j'en suis sûre, le regret que » j'éprouve à prendre une détermination contraire à ^|
» votre espérance.
» Honorine Obernin. »
Malgré tout, j'avais conservé des illusions ; U me semblait impossible qu'Honorine, appelée soI^niieUe- ^
ment à se prononcer, osât jamais dire non. Je lus cette lettre dix fois avant de la comprendre.
Puis^ quand je Teus comprise, je fit demander le roman le plus long qu*on eût jamais fait. On me donna les Mémoires d'un Médecin^ par Alexandre Dumas, qui comprennent Thistoire de Balsamo^ d'Ange PiUm^ du Collier de la Reine et de beaucoup d'autres.
Pendant quatre jours je restai enfermé dans ma chambre sans voir personne, faisant effort pour m'absorber et me perdre dans cette lecture qui, par malheur, ne m'arrachait pas à mes pensées.
Au bout de ces quatre jours, reconnaissant l'inefficadté de mon remède, j'étudiai dans mon dictionnaire de médecine les effets de Toplum, je vis qu'on pouvait sans danger en administrer aux malades sous forme d'extrait thébsùfque jusqu'à cinq centigrammes; j'en pris jusqu'à dix centigrammes et dormis deux jours.
J'espérais me réveUler guéri, je me réveillai, au contraire, plus lâche et plus malheureux : le temps n'use pas la douleur ; il faut qu'elle se cahne, qu'elle se fatigue et qu'elle s'épuise elle-même.
Je passai un mois épouvantable : des mots ne diraient pas ce que j'endurai. Un jour, je voulais aller à Strasbourg m'expliquer avec Honorine; le lendemain, je trouvais la force de rester à Remiremont et de jeter au feu les lettres écrites de la veille. Le moment des élections approchait et j'étais accablé de travail, mais je trouvais que je n'en avais pas encore assez ; jamais sous-préfet n'a montré zèle pareil au mien ; le député de mon arrondissement était en admiration devant mon activité.
On matin, en décachetant mon courrier, je trouvai sous enveloppe un morceau de journal sans lettre, sans note, sans rien m*indiquant ce que signifiait ce singu* lier envoi. Je regardai l'adresse, je ne connaissais pas récriture : intrigué, je me mis à lire ce morceau de journal qui avait été coupé dans le Courrier du Bas^ Rhiti. Il semblait choisi exprès pour n'être pas lu ; des mercuriales, des prix de bourse, des décès; tout à coup, vis-à-vis l'article portant pour rubrique : Publication de mar/agfe, j'aperçus une petite marque au crayon, eu même temps deux noms me sautèrent aux yeux : le général Cornaton et Honorine Rilter, veuve Obernin.
Cinq minutes après, j'étais en route pour Strasbourg ; j'avais prévenu Honorine, tant pis pour elle ; à elle seule la responsabilité de ce qui allait se passer.
Je n'avais qu'une idée : la tuer ; je la voyais ensanglantée, mourante, percée de vingt coups de couteau, et cela me donnait une sensation de soulagement, presque de bonheur.
Cornaton, c'était Cornaton. Mais pourquoi n'avaitelle pas profité de la liberté lorsque je la lui offrais? Pourquoi m'avait- elle trompé?
Elle avait trompé son mari; elle me trompait. Mais, alors, pourquoi ses plaintes, ses gémissements ses accès de pudeur et de repentir?
En arrivante Strasbourg, j'allai chez un armurier de la rue des Grandes- Arcades que je connaissais et lui demandai un bon poignard : il m'en donna un travaillé et percé à jour, dans le genre de ceux qu'on fabriquait
autrefois à Pistoia, mais comme il ne m'inspirait pas confianoe, j'en pris un à manche de corne et à lame triangulaire, une arme d*assassin.
Ma résolution devait être écrite sur mon visage, car, en me voyant, Rozerotte poussa un cri de peur :
— Que viens-tu faire?
-— Savoir, dis-je sans parler de mes desseins.
Mais il ne savait rien : la nouvelle du mariage avait éclaté tout à coup ; depuis longtemps on parlait de dix autres, de moi, de Sergines; il avait fallu la publication dans les journaux pour convaincre les incrédules, et le nombre en était grand. 11 n'avait pas vu madame Obernin qui était absente depuis trois semaines sans que personne sût où elle était.
Cette absence me frappa plus douloureusement peutêtre que le mariage lui-même : c'était ma vengeance qui m'échappait.
.Je ne m'en tins pas à ce que me dit Rozerotte : j'allai aux informations et j'interrogeai tous ceux qui pouvaient me renseigner : on ne savait pas où elle était. Comaton lui-même avait quitté Strasbourg, mais lui, au moins, ne se cachait pas, il* devait revenir à la fin de la semaine : c'était quelques jours à attendre.
J'envoyai ma démission et m'installai chez Rozerotte, sans oser sortir, car il me semblait que si je paraissais dans les rues, tout le monde se moquerait' 4e moi. •
Honorine eût été à Strasbourg lorsque j'arrivai, il est
certain qua je Saurais tuée, mais son absence et celle de
Cornaton donnèrent le temps à mes amis d'intervenir: Rozerotte, M. de Cheylus.
J'eus à subir leurs assauts : pendant cinq jours, ils ne me laissèrent pas un moment de repos : Rozerotte m'attaqua par l'amitié, M. de Cheylus par la raison et rironie.
— Dans voire situation, disait-il, un galant homme souffre et se tait; hors le meurtre, il n y a pas pour lui , de vengeance possible : si madame Obernin était pauvre, vous pourriez la tuer; mais riche comme elle l'esté on ne verrait dans votre action que le désespifir d'un homme d'argent
J'ai eu dans ma longue confession la force d'avouer toutes mes lâchetés ; je n'ose entreprendre le récit de cette dernière..
Après cinq jours de lutte» M. de Cheylus na*emmena à Parig. Il voulait me faire nommer en Bretagne; mais j'étais résolu à quitter la France.
Le duc de Saint-Nabor unit ses démarches \ celles de son gendre : le vice-consul de Matanzas dans Ttle de Cuba venait de mourir de fièvre jaune; je fus ohoit^ï pour le remplacer.
( Et trois jourd après mon arrivée à Paris, je partais pour les Antilles : c'est de ma cabine de VAtralo^ le paquebot de la Royal mail Sleam packel Company^ que je t'écris cette lettre.
II y a plus de trois ans que je ne t'ai écrit, et depuis ce temps sans nouvelles, tu as dû me croire mort quelque part dans les Antilles, de la fièvre jaune ou de quelque autre bonne maladie tropicale.
J*avoue qu'en quittant la France, je comptais sur ce dénoûment, c*est une erreur de croire qu'il faut du courage pour désirer la mort ; il faut, au contraire, une grande faiblesse et un découragement absolu : on est malheureux, on souffre toutes les souffrances ; la mort apparaît comme la délivrance ; tout sera fini.
Je ne mourus ni de maladie, ni de douleur, ni d'ennui.
n faut dire pourtant que Matanzas n*est point le pays le plus gai du monde ; la ville est plus triste
que ]a plus chétive sous-préfecture de France : à cause des bas-fonds, les navires ne viennent pas jusque dans le port, ils restent à l'ancre dans la baie, et Ton est ainsi privé du mouvement maritime qui est toujours une récréation pour Tétranger ; il faut ajouter encore que la ville est bâtie sur un terrain plat et brûlant, où, pendant la saison des pluies, il fait habituellement UO degrés de chaleur. Pendant la traversée, je m'étais mis à l'étude de la langue espagnole ; mais en arrivant à Matanzas, je n*en savais pas vingt mots.
Il fallut vivre dans l'isolement : je ne m'en plaignis pas, me complaisant dans mon chagrin et ne désirant pas en sortir. Ma vie brisée, finie, je n'avais qu'à attendre.
Mes nouvelles fonctions me laissaient de longs loisirs, je les employai à étudier le pays, ses richesses, ses besoins, et j'envoyai à mon ministre de volumineux rapports qui doivent dormir, dans quelque coin, sous des amas de poussière, peut-être non décachetés, car on ne m'en a jamais accusé réception.
Ces études et les courses qu'elles nécessitaient me tirèrent peu à peu de mon isolement, je fus obligé de me môler aux gens qui pouvaient me renseigner, et je me créai ainsi, malgré moi, quelques relations.
Parmi ceux qui m'avaient rendu le plus de services se trouvait un Cubain, Français d'origine, nommé
M. de Cadigal, dont les ancêtres étaient venus s'établir aux environs de Matanzas en 1792, lors des révolu* tions de Saint-Domingue, Mon seul titre à sa bienveillance avait été ma qualité de Français, car j'étais à ce moment, il faut l'avouer, d'un commerce fort peu agréable; constamment morose, je ne sortais de mon abattement que pour me laisser aller à des accès de tristesse ou de raillerie.
Malgré ce gracieux caractère, M; de Cadigal s'était pris de sympathie pour moi et il m'avait témoigné bientôt un affectueux intérêt.
Il habitait, pendant la belle saison» aux environs de Matanzas, et l'hiver à la Havane. La propriété sur laquelle s'élevait sa maison était un cafetal^ c'est«à* dire une plantation de café, et c'était assurément le plus beau cafetal qui eût été conservé. Lorsque les réfugiés de Saint-Domingue vinrent s'établir à Cuba, ils introduisirent en grand, dans l'Ile, la culture du café qui, pour donner de bons produits, doit pousser à l'ombre : si bien qu'un cafetal est une sorte de grand parc coupé par de larges avenues de hauts arbres sous l'ombrage desquels croît la planle à café. Rien n'est plus beau que ces jardins que les Cubains appellent justement des paradis.
Jusqu'en ces dernières années, une grande partie da rUe a été cultivée en cUfetals, mais à la longue, l'expérience a démontré que la culture de la canne à suore ^taît beaucoup plus lucrative, et les cafêtak ont 0létf^n§fofjpé§en iw^enio^, c'ççt-î^-dira en plan^tjonj
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de canne; or, comme la canne ne prospère qu'en plein soleil on a dû abattre tous les arbres qui faisaient de Cuba le plus beau pays du monde.
M. de Cadigal n'avait pas pu se décider à ce massacre et,au lieu d'imiter ses voisins, il avait conservé intactes ses avenues d'orangers, de bananiers, de mangos etde palmiers, — cet arbre étrangequi n'est pas beau,, qui ne donne pas d'ombre, qui ne donne pas de fruits, qui ne donne pas de bois, et qui cependant force l'esprit au souvenir et à la rêverie.
Pendant que M. de Cadigal habitait sa plantation, je montais assez souvent à cheval, ou bien je prenais une volante, et m'en allais à cinq ou six lieues de Matanzas lui faire ma visite. Veuf depuis dix ans, il avait avec lui sa fille qu'il adorait. Sans être belle, Athénaïs était charmante, une vraie créole, non de celles que la littérature dramatique nous a montrées en France depuis trente ans, mais simple, naïve, un peu nonchalante. C'était une enfant de seize ans à laquelle je ne faisais guère attention, car dans ma rage contre Honorine, je baissais toutes les femmes jeunes ou vieilles.
Pendant trois mois, ces visites furent ma seule distraction, et elles me devinrent une douce habitude : une journée passée au cafetal me remettait dans le courant de la vie, et quand mon cheval soulevait sous ses sabots la poussière de la grande ave^ nue qui conduit à la haute maison de mon vieil ami, cette poussière rouge, qui ressemble à de ]s^ brique
pilée et qui annonce la fertilité du sol, j'oubliais la France et mes chagrins.
L'hiver interrompit ces visites en renvoyant M. de Gadigal à la Havane; mais elles reprirent avec la belle saison et elles devinrent plus fréquentes. Il n'était pas rare que je vinsse m'établir au Cafetal ' pour deux ou trois journées : la vie de la planta^ tion, au milieu des esclaves noirs, des coolis chinois et des majordomes, me plaisait. Je me promenais, je jouais au billard avec M. de Gadigal, qui n'avait personne pour faire sa partie; et je chantais quelques morceaux avec Âthénaîs. J'avais oublié qu'elle était femme, et je la traitais comme un camarade, comme un bon petit garçon.
Un jour, ou plus justement un soir, que nous étions seuls dans le salon, attendant M. de Gadigal, je fus surpris de la tendresse de sa voix et des regards qu'elle fixait sur moi ; cela me mit mal à l'aise, et après un moment d'embarras, je me levais pour sortir, sous le prétexte d'aller au-devant de son père, lorsqu'elle fondit en larmes.
Je lui demandai si elle était malade, elle me répondit qu'elle était malheureuse, et tout de suite, dans des termes très-peu clairs, très-entortillés, elle me raconta que, depuis plusieurs mois, elle subissait à son insu l'intluence d'un jeune homme ; que quand elle avait connu ce sentiment, il lavait inquiétée , mais qu'alors heureusement elle était partie pour la Havane et qu'elle avait pu se soustraire à son ascendant. Elle
avait cru qu*il était oublié, mais en le revoyant elle avait senti que cette influence était plus puissante que sa volonté, et depuis ce temps, malheureuse, désespérée, elle passait ses nuits à pleurer.
L'allusion n'était que trop transparente. Ému de cette franchise, je cherchai à consoler Athénaîs en rengageant à oublier cet inconnu, qui ne pouvait pas sans doute répondre à un sentiment qu'elle se définissait mal d'ailleurs, et qui, dans une âme honnête comme la sienne, ne pouvait être que de la sympathie.
Heureusement, le père rentra au milieu de mon sermon, et le leodemain, je partis pour Matanzas, en jurant de ne plus revenir au cafetal.
Surpris de ne pas me voir, M. de Cadigal vint à Matanzas; je prétextai une indisposition et promis d'aller à la plantation lorsque je serais mieux. Quinze jours s'écoulèrent et je n'y allai pas. M. de Cadigal revint à la charge : c'est un homme franc, de premier mouvement, il fallut répondre à ses questions, à ses demandes d'explication. Je tâchai de m'en tirer par d'honnêtes prétextes; mais, pris dans mes propres mensonges, je fus à la fin obligé de confesser la vérité.
— Ma fille vous déplaît-elle ? me dit-il.
— Je la trouve charmante.
— Hé bien, mon cher d'Autrey, vous êtes un honnête garçon ; peu d'hommes, à votre place, eussent résisté à l'envie de s'emparer ainsi de la fortune, de la grosse fortune du bonhomme Cadigal.
Il ne me convenait pas de laisser prendre pour un acte de délicatesse ce qui n'était qu*un acte de désespoir. Je lui contai, alors, Thistoire de ma vie, et mis à nu devant lui mes blessures et mes plaies.
— Je vais emmener ma fille aux État-Unis, dit-il en terminant; un voyage de trois mois la distraira et la forcera à vous oublier; mais, quoi qu'il arrive, vous aurez toujours en moi un ami reconnaissant et dévoué.
Le voyage dura «ix mois, et un soir de février, je vis M. de Gadigal arriver chez moi.
— Le voyage n'a produit aucun effet, dit-il ; ma fille vous aime ; j'ai eu une explication avec elle ; le sentiment qui s'est glissé dans son cœur n'est point un caprice : voulez-vous ^étre mon gendre ?
A cette proposition , il ajouta toutes sortes de bonnes paroles : il m'aimait et, comme ami, il me priait de ne point m'ensevelir tout vivant dans une douleur qui n'avait plus sa raison d'être : en épousant sa fille, c'était une vie nouvelle qui commençait pour moi; pas plus que le sol, le cœur n'était épuisé lorsqu'on coupait une moisson, sous une douce influence, il devait reverdir et refleurir.
Faut-il dire loute la vérité ? Ce ne fut point une considéiration de ce genre qui me décida, mais la grosse fortune de mademoiselle de Cadigal. Honorine m'avait repoussé parce que j'étais pauvre, et, cependant, j'épousais plus riche qu'elle.
J'envoyai une nouvelle fois ma démission, et mon mariage avec Athénaïs fut décidé.
Ma femme est-elle supérieure aux autres femmes ou bien moi suis-je inférieur aux autres hommes. Je ne sais. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'après deux ans de mariage , j'ai pour elle Taffection la plus tendre et la plus profonde.
J'ai modelé ma vie sur celle de mon beau-père : pendant la belle saison, nous habitons le cafetal, pendant rhiver la Havane. Je suis dpvenu un vrai planteur et je suis en train de devenir un homme politique : la plaie de Cuba est l'esclavage ; mes sentiments français se sont soulevés contre cette institution ; je ne suis plus contraint à l'hypocrisie, j'ai le droit de penser et d'agir librement; je me suis affilié à un mouvement contre l'esclavage, duquel, je l'espère, sortira quelque chose, à moins que je ne sois arrêté dans mon œuvre, comme l'a été le pauvre Placido, le poëte et le patriote cubain fusillé à Matanzas. Mais cette mort ne me fait pas peur : jô crois, décidément, que je redeviens un homme.
Serai-je cet homme; si j'étais resté en France et si j'avais épousé madame Obernin ?
Mais je ne veux pas penser à cela ni écrire ce nora« Cependant il faut que je l'écrive et je te parle d'elle une dernière fois, car j'ai à te charger, d'une étrange commission, qui va compléter tout ce que je t'ai raconté de cette femme incompréhensible,
La guerre du Mexique t'a mis, sans doute, bien des fois sous les yeux le nom de Cornaton ; pour nous, qui ne sommes qu'à trois jours du théâtre de la guerre.
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nous en avons été assourdis; il s'est fait, là-bas, par son intrépidité et sa cruauté, une réputation qui égale celle du colonel Du Pin.
Chaque fois que je lisais ce nom ou l'entendais prononcer, j'éprouvais un sentiment étrange : j'étais presque heureux des mauvaises actions qu'on inscrivait à son compte, et j'attendais avec impatience qu'il le déshonorât tout à fait.
Il y a une quinzaine j'étais à la Havane et je me promenais sous la longue et haute galerie construite sur les quais du port, lorsque je vis entrer un aviso français portant, déployé à la corne, le drapeau tricolore. Comme le vapeur ne vint pas à quai, je n'y fis pas autrement attention, car depuis la guerre nous avons très-souvent des visites ou des jelâches de bâtiments français.
Le lendemain, j'étais tranquillement à déjeuner, lorsqu'on m'annonça la visite de mon ancien supérieur> le consul général de France à la Havane.
— Mon cher, dit-il, je vien^vous chercher. On m'a amené hier le général Comaton, qui se meurt et qui veut vous voir.
Mon premier mouvement fut de répondre que je n'avais rien à -démêler avec le Cornaton. Mais le consul insista. Cornaton était mourant; il s'était embarqué à la Vera-Cruz pour rentrer en France, mais sa maladie d'entrailles, qu'on supposait causée par le poison, avait été exaspérée par le mal de mer, et il avait fallu entrer en relâche à la Havane sous peine de le
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voir expirer. Il avait demandé si j'étais toujours consul à Malanzas, et sur la réponse que j'habitais la Havane, il avait prié qu'où m'amenât près de lui.
Je me décidai à suivre le consul : la curiosité l'emportant sur la répulsion.
Je trouvai Cornaton dans un lit et bien réellement mourant : lorsque je fus entré, il fit un signe pour qu*on nous laissât seuls.
— M. d'Autrey, dit-il, d'une voix affaiblie, si j'ai pensé à vous, c'est parce qu'il me semble que vous devez désirer vous venger de la drôlesse'qui est devenue ma femme ; pour la vengeance les ennemis se font amis. Si la mort ne m'avait pas surpris en chemin je me serais acquitté moi-même de ma vengeance, mais je sens bien que je vais laisser ma carcasse ici. Voici de quoi il s'agit : quand j'ai épousé ma femme, je n'avais aucune confiance en elle; elle était votre maîtresse, elle vous trompait pour moi, elle me tromperait bien pour un autre. En partant pour le Mexique, je laissai près d'elle un surveillant : mon gardien qui n'est pas béte s'est adroitement acquitté de sa tâche, et il a découvert que ma femme avait un faible pour son médecin, le docteur Sergines : Voilà une lettre de ce Sergines qui ne laisse aucun«doute là-dessus, la lettre est fort entortillée, elle ne serait peut-être pas une preuve pour quelqu'un qui ne connaîtrait pas ma femme, mais pour vous, mais pour moi, elle n'est que trop claire. Mon surveillant l'a interceptée et me l'a envoyée. Je ne pourrai pas en faire usage ; je vous
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la remets ; au moins je mourrai content, en pensant qu'elle est en de bonnes mains. A votre tour maintenant.
Cornaton mourut deux jours après cet entretien.
J'ai résisté à Thorrible envie de lire cette lettre, car je ne veux pas me replonger dans le passé; cependant je ne peux pas, d un autre côté, résister à la tentation de faire savoir à madame Cornaton, que je la connais maintenant. Ce sera ma seule vengeance : ce n'est pas celle que son mari eût voulue, mais toute autre serait ndigne de moi.
Voici donc ce que j'attends de ton amitié : tu iras rue du Cirque, 80; c'est là que demeure, pendant le printemps, madame Cornaton, tului remettras cette lettre de Sergines, en disant qu'elle vient de moi et qu'elle m'a été donnée par son mari à son lit de mort.
Quand nous nous reverrons, tu me raconteras quelle a été sa mine.
J'espère que j'aurai bientôt le plaisir de te serrer la main et de te faire connaître ma femme : elle est en ce moment enceinte pour la seconde fois ; aussitôt que l'enfant sera assez fort pour supporter le voyage, nous partirons tous ensemble, beau-père» femme et enfants j pour aller passer quelques mois en France.
Si tu vois Rozerotte, tu feras bien de lui raconter l'histoire de la lettre de Sergines. Quant à lui, Rozetotte, a-t-il été ou n'a-t-il pas été Tamant d'Honorine ? La question reste posée, pour moi bien ^entendu, car je crois qu'une femme saurait bien la résoudre.
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Par là mon histoire n'a donc pas de conclusion, mais par un autre côté elle en a une.
Les voyageurs, quand ils ont visité un pays et qu'ils reviennent chez eux, ne rapportent pas souvent des dispositions à la franchise et à la sincérité ; lorsqu'ils se sont ennuyés ou bien lorsqu'ils ont souffert, ils ne Tavouent pas volontiers, et, par une sorte de vengeance, ils semblent vouloir par leurs récits se créer des imitateurs.
Je n'agirai pas ainsi.
Je suis revenu d'un pays que j'ai longtemps parcouru et que je crois connaître : c'est le pays de l'adultère, que tant de poètes ont chanté. Eh bien, il faut dire que les poètes ressemblent à ces voyageurs peu sincères. Je ne sais pas s'ils ont fait le voyage dont il parlent et je ne sais pas s'ils ont trouvé les belles choses dont ils nous entretiennent, c'est possible après tout, car ce qui est joie pour les uns est douleur pour les autres. Mais quant à moi qui ne suis pas poëte, je déclare gue le pays où j'ai si tristement voyagé est un pays de ronces, d'épines, de broussailles, de marais bourbeux oii l'on ne trouve rien de frais à se mettre sous- la dent, et où la fièvre vous attrape dès l'entrée pour ne vous lâcher qu'à la sortie, si vous sortez.
N'y allez pas : c'est mon conseil.
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j-,.,^ ig?f