Madame Olympe
Il est midi. — Un grêle rayon de soleil, perçant à grand'peine la brumeuse atmosphère d*un jour de pluie , jette , à travers les amples rideaux de damas discrètement drapés , une pâle et douteuse lumière, terne comme une lueur funèbre. Au milieu de cette obscurité diurne, qui laisse plutôt deviner qu'apercevoir les objets, dans un angle de la chambre si prudemment close aux inqjisitions de Textérieur, on distingue, d'abord contusément et plus clairement ensuite , une silhouette de femme as^iseau fond d'un grand fauteuil, et dans la pose que prend la méditation intime.
Cette femme est notre héroïne, madame la comtesse Oiympe, que nous avons l'honneur de présenter à nos lecteurs. Et peut-être en est-il quelques-uns pour qui cette présentation ne sera pas une première entrevue, car madame Olympe n'est pas une création de fantaisie, un portrait dont Toriginal n'existe pas : c'est une figure du monde réel. Madame Olympe est patronnesse dans toutes les fêtes de bienfaisance; on la voit en grande loge à toutes les premières représentations. Elle était hier au bai de l'ambassade d'Autriche , elle sera demain au raout de l'ambassade anglaise. Madame Olympe est en outre une des trente femmes de Paris qui donnent le ton à la mode , inaugurent les excentricités, et marchent en avant de toutes les novations , en matière de chapeaux comme en matière de sentimicnt. En vérité, oui, madame Olympe est très connue. Vous, Monsieur, qui occupez un rang dans Fart ou dans l'aristocratie , vous l'avez rencontrée ; et malgré vous , peut-être , vous aurez subi , ne fût-ce qu'un moment, la fascination qui s'exhale toujours d'une louange féminine , et vous aurez été séduit par le solo de flatterie qu'elle vous aura coulé en Toreilie. Vous. Madame , qui portez avec tant de grâce la fraî-
che couronne de vos vingt ans , vous devez connaître aussi madame Olympe. Votre voiture a rencontré la sienne dans une allée du bois, un jour que vous n'étiez pas seule , et vous avez senti s'arrêter sur vous deux regards froids, prophétiques éclairs qui troublent comme une menace, et dans lesquels vous avez lu l'éclat prochain d'un orage prêt à fondre sur votre bonheur, innocent peut-être, mais qu'on croira coupable : car vous avez été devinée par madame Olympe , et c'est une des plus habiles ouvrières en scandale qui soient dans le monde , à ce point qu'on l'a surnommée le Benvenuto de la calomnie. Sa réputation en ce genre est faite, au reste, depuis longtemps; et aux yeux des gens qui confondent la méchanceté avec l'esprit , l'aiguillon qui effleure avec le poignard qui déchire, madame Olympe passe pour une femme spirituelle. Ceci est une erreur; mais, comme tant d'autres, elle a, en vieillissant, acquis la valeur d'une vérité. Au reste, dans le courant de cette étude, et pour l'instruction de ceux de nos lecteurs qui connaîtraient notre héroïne, nous nous proposons de dénouer un à un les cordons de tous ses masques. Et, pour commencer, nous vous rendrons les témoieiî d'une scène qui se re-
nouvelle quotidiennement, de dix heures à midi, dans cette chambre intime où nous venons de trouver madame Olympe, entourée de tout le mystère habituel aux conspirateurs. Et en effet madame Olympe conspire en ce moment ; recueillie dans le silence , elle médite quelque plan de destruction : il y a sans doute dans le monde quelque réputation immaculée à laquelle elle rêve une tache. Peut-être , parmi les hommes que sa parole ou son sourire inclinent comme la brise fait des roseaux, s'en est-il trouvé jn qui n'a pas voulu accepter le commun servage , et aura conservé devant elle une indifférente immobilité. Foudre et tempête à celui-là, jusqu'à ce qu'il ploie ou jusqu'à ce qu'il rompe. Après avoir longuement réfléchi et combiné le plan de l'attaque qu'elle méditait, madame Olympe songea à se mettre sous les armes : car , après avoir consulté sa pendule, elle vit que l'heure s'approchait où elle devait se trouver en face de l'ennem^i.
Alors qu'elle eut fait deux ou trois tours dans sa chambre, elle s'avança près de son miroir, et, pendant cinq minutes, elle resta devant, immobile, debout et presque atterrée. Jamais cet inflexible confident n'avait répondu par une plus brutale réponse à l'inquiète
interrogation que venait lui adresser madame Olympe.
« Oh! murmura-t-elle à voix basse en reculant épouvantée devant cette image d'elle-même; oh! s'il me voyait ainsi ! »
Une sonnerie de la pendule répondit à cette interrogation. Madame Olympe jeta un nouveau coup d'oeil sur le cadran , et ne put s'empêcher de tressaillir en voyant le rapide chemin qu'avait fait l'aiguille pendant qu'elle s'était livrée à ses méditations : « Allons, ditelle, il me reste encore près de deux heures. »
Et madame Olympe commença sa toilette avec une adresse et un soin qui attestaient une longue pratique. Elle mit d'abord en usage une foule de substances chimiques, étiquetées de noms bizarres; elle rangea dans un ordre pour ainsi dire hiérarchique une douzaine de flacons pleins de liqueurs puisées aux fontaines de Jouvence de l'industrie. Elle sortit d'un tiroir doublement fermé une multitude d'instruments connus seulement des femmes qui s'obstinent à reculer les limites où le temps les a poussées, et veulent, à l'exemple de certaines actrices , perpétuer un rôle de jeune première, quand leur acte de naissance est devenu depuis longtemps un brevet de mère noble.
Quand elle eut tout préparé, tout mis à portée de sa main , madame Olympe commença cette difficile opération qui lui prenait quotidiennement une matinée ; à l'aide de parfums, d'eaux lustrales, de fards, de pommades , elle effaça progressivement la date injurieuse inscrite à son front. Une à une elle combla les rides qui donnaient à son visage Taspect d'une peinture dont le temps a fait craqueler le vernis. Un à un elle arracha les fils d'argent assez nombreux pour faire une insolente antithèse avec l'ébèné de sa chevelure , qui, de rare qu'elle était, devint subitement, et par d'ingénieuses additions, volumineuse au point de lutter avec les opulentes tresses qui descendent comme un manteau d'or sur les épaules splcndides de la maîtresse de Titien. Poursuivant ce travail qui rentrait absolument dans le domaine de l'art, elle employa tout son arsenal de subterfuges , et se décida même , tant la circonstance était grave , à recourir à des moyens extrêmes, énergiquement repoussés par l'hygiène.
Cependant , de même qu'un sculpteur adoucit avec l'ébauchoir les contours de sa figure, et en polit Tépiderme sous les caresses de la gradine, de même madame Olympe après ces préparatifs se crut arrivée ,
à un degré d'exécution assez complet : car elle s'en témoigna sa satisfaction par un sourire que lui renvoya son miroir, qui, en devenant son complice, commençait à remplacer les épigrammes par des madrigaux.
Il y avait déjà beaucoup de fait , mais il restait encore à faire , et l'heure impérative commandait la hâte; madame Olympe songea donc à com.mencerla seconde partie de sa toilette Mais, si la première exigeait un mystère absolu qui repoussait toute confidence, l'autre, offrant moins de dangers et ayant moins à redouter les indiscrétions, réclamait d'ailleurs un aide. Après avoir fait rentrer dans le tiroir secret tous les objets dont elle venait de se servir, madame Olympe alla tirer le verrou qui la garantissait de toute surprise , et revint agiter une sonnette qui appelait sa femme de chambre.
Un instant après, celle-ci se présenta.
« Madame a sonné? demanda-t-elle.
— Oui, répondit madame Olympe, je veux m'habiHer; dépêchez -vous, je dois être sortie à deux heures.
— Madame sera prête, répondit Mariette. Quelle toilette faut-il préparer?
— Celle que j'avais hier. Non, non, Mariette, reprit madame Olympe en jetant un coup d'œiî sur la glace. Donnez-moi ma robe de velours , mon chapeau blanc et mon mantelet de dentelle noire. »
Et ici , lecteur, permettez-nous une courte digression , et veuillez accepter comme très sérieuses et très sincères les réflexions qui vont suivre, et qu'une expérience personnelle nous a fait concevoir.
Ne vous est-il jamais arrivé d'avoir été distrait dans une de vos courses ou dans une de vos promenades par l'apparition subite de quelque forme féminine, svelte, juvénile, charmante , et marchant ou plutôt glissant devans vous , les pieds ailés , la taille ceinte d'une écharpe lutinée par les caprices du vent, le front couronné d'un frais chapeau fleuri d'un printemps artificiel ? Soudainement et comme malgré vous , vous vous êtes attaché aux pas de cette inconnue. Sérieux ou frivole, vous oubliez le motif de votre sortie , vous vous dérangez de votre itinéraire , et , en ébauchant tout bas une aventure, vous suivez, à courte distance, en rendant grâces au hasard, une femme que vous ne connaissez aucunement, dont vous ignorez la position, le nom, mais qu'une toilette élégante ou somptueuse.
une- démarche distinguée, am vague parfum do bonne compagnie qu'elle laisse derrière elle, vous font sur-lechamp imaginer riche, jeune et belle; et, sur ces simples et gratuites prévisions, vous pressez le pas en cherchant un moyen honnête d'entamer le premier chapitre du roman que vous improvisez si bénévolement. Tout cela parce que vous êtes jeune, aventureux et toujours prêt à* vous jeter à tout propos et même sans propos dans le premier sentier venu qui pourra vous éloigner de la route commune où marchent les gens qui savent où ils vont, et dont l'existence est réglée par le programme de la nécessité. Cependant, après de longs détours, après de nombreuses stations, vous éprouvez le désir bien raturel de savoir si votre science d'artiste ou d'observateur a eu tort ou raison dans ses suppositions; et, profitant d'un encombrement de voitures ou de tout autre incident de voie publique , qui aura pour un instant arrêté la marche de votre héroïne , vous pressez le pas pour la joindre, vous l'atteignez enfin au moment où elle va reprendre sa course légère, et, au premier regard que vous hasardez, vous tombez du cinquième étage de votre
rêve en vous trouvant en face d'une douairière dont le
visage est historié de pattes d'oie, et vous vous demandez stupéfait comment vous avez pu prendre pour une femme jeune ce demi-siècle qui marchait devant vous sans béquilles. Ou bien il peut se faire aussi que celle que vous aurez suivie pendant deux heures n'ait pas encore atteint l'âge où les femmes devraient prendre leur retraite ; mais la chute n'en sera pas moins affreuse, car vous vous trouverez en face d'une laide. Or, si la vieillesse est un péché dont on se rend toujours coupable avec le temps , la laideur est un crime originel pour lequel nous n'admettons point d'excuse.
A Paris surtout, les femmes laides ou vieilles courent les rues, et dans une seule journée un jeune homme honnête et bien né peut tomber dix fois dans les pièges que tendent celles qui sont coupables de l'un ou l'autre de ces délits , qui se ressemblent souvent : car il est à remarquer que ce sont précisément les femmes vieilles ou laides qui sont les plus friandes des galantes poursuites des jeunes gens, et aiment le plus à causer des mystifications pareilles à celles que nous venons de signaler. Eh bien ! cela est tout simplement un attentat au sentiment et à la sincérité de ceux qui marchent dans la rue par le chemin de la
flânerie et font la chasse aux aventures. Et une preuve que c'est de la part des femmes laides ou vieilles une conspiration organisée sur une grande échelle, c'est que jamais l'une d'elles ne se détournera pour démentir la poétique et galante supposition de ceux qui la suivent ; au contraire , grand Dieu î elles mettent à profit les profondes études qu'elles ont faites de la théorie de la démarche. De là celte agilité, cette desinvoltura qui charme, séduit, entraîne, irrite la curiosité et entretient une erreur dont elles jouissent intérieurement et qu'elles s'efforcent de prolonger, en évitant , par toutes sortes de ruses et de mines plus provocantes que réservées , l'examen de ceux qu'elles abusent.
Dans une civilisation qui se dit bien organisée , de pareilles choses devraient être sévèrement défendues. On ne saurait calculer les graves résultats que peuvent causer ces erreurs auxquelles nous sommes tous exposés. Et d'abord, en suivant une femme vieille ou laide, nous évitons peut-être d'en rencontrer une jeune et belle; nous allons nous piquer à une ortie, tandis que nous aurions pu trouver une rose. Gela est certainement un dommage très réel et très sérieux. D'un autre côté,
il est prouvé que la rencontre d'une femme laide ou vieille est fatale pour celui qui la fait. C'est un accident de mauvais augure et dont l'influence peut se prolonger longtemps. Le ciel vous paraît moins clair, votre esprit demeure alourdi, vous perdez l'appétit, l'ennui se mêle à vos plaisirs comme le ver au fruit. Le doute et la lassitude se glissent dans vos amours; si vous êtes poëte, vous éprouvez le vague besoin de composer une tragédie. Enfin pendant toute une journée vous n'êtes plus vous-même : l'aspect d'une figure séculaire ou d'un vilain visage vous a ainsi bouleversé, vous pensez à la mort, — Il vaut mieux rencontrer deux enterrements qu'une vieille femme, et trois créanciers qu'une femme laide.
Mais ce qui aggrave encore le crime et constitue la préméditation , c'est le soin extrême que les femmes laides ou vieilles apportent à dissimuler leur âge et leurs défauts physiques, en appelant à leur aide toutes les ressources de la coquetterie , et en s'armant de toutes les ruses les plus subtiles de l'élégance et de la toilette.
Ce sont ces sexagénaires qui inventent les coupes de vêtements les plus juvéniles et les plus gracieuses; ce
sont les femmes laides qui emploient les plus charmantes créations de la mode : à elles les diamants, l'or, la pourpre, la soie aux plis harmonieux, le velours aux nuances superbes, la dentelle brodée par des artisans fées; à elles les trésors les plus mystérieux de la nature : perles, fleurs, parfums. Tout ce qui a été de droit créé pour la jeunesse et pour la beauté est en plus grande partie le partage des femmes laides et vieilles. Eh bien ! c'est une usurpation illégale et tout à fait contre nature. A l'aide d'un morceau de velours, d'une aune de dentelle, d'une pierre étincelante ou d'un bouquet de fleurs, une femme laide et vieille pourra descendre dans la rue et attenter à la crédulité de ceux qui la suivent, surtout s'ils ont la vue basse : et tous les jeunes gens sont myopes aujourd'hui; et chacun de ces attentats peut occasionner les malheurs grave/ plus haut mentionnés. ^^
Il en résulte qu'on n'est plus en sûreté dans Paris, et tous les gens mus par l'amour du bien , qui est aussi le désir du beau, doivent protester contre un pareil état de choses, et s'efforcer surtout d'y apporter un remède.
Comme nous ne sommes pas de ceux qui se con-
lenlent d'indiquer le mal, nous donnerons aux spécialistes qui voudraient étudier la question un moyen que nous avons imaginé depuis longtemps.
Les femmes laides devraient être strictement revêtues d'un uniforme qui pût les faire reconnaître de loin. Une robe grise en laine , un bonnet de veuve duquel tomberait un voile épais comme un brouillard , une chaussure grossière et des bas de laine noire. Les bas blancs et les bottines seraient sévèrement interdits : cela donne du relief à la jambe, et il est prouvé que les femmes laides ont généralement la jambe très bien faite.
Quant aux femmes vieilles, elles devraient être strictement vêtues de jaune des pieds à la tête ; aucune fleur, pas un diamant, nul de ces ornements qui appartiennent à un autre âge.
En outre, femmes laides et vieilles ne pourraient à aucun titre pénétrer dans les bals, spectacles et autres lieux de plaisir public. Elles auraient les bals et les soirées particulières ; mais alors personne n'irait , et elles mourraient d'ennui.
Nous n'y voyons aucun inconvénient.
Une cour spéciale serait établie pour juger les dé-
linqunntes, d'après un code dont la rédaction serait confiée aux jeunes gens et aux belles femmes.
Et voilà comment tout irait pour le mieux , et comment madame la comtesse Olympe, qui s'est habillée et a dissimulé son âge véritable dans un étui de velours et de soie , ne serait pas lorgnée par un jeune homme d'une vingtaine d'années qui vient de l'apercevoir monter en voiture , ce qui , pendant cinq minutes au moins, lui fait oublier une printanière créature qui l'attend en comptant les heures et en serrant son corset de façon à rompre le lacet.
Une demi-heure après un wagon emportait madame Olympe sur la route ferrée qui joint Paris à Saint-Germain. Bien qu'elle ne fût pas encore arrivée sur le théâtre où elle accourait jouer un rôle pour lequel nous avons pu la voir se préparer avec tant de soins mystérieux, à l'exemple de certaines actrices qui , avant le rideau levé, s'efforcent de faire prendre à leur visage le masque de la passion et du caractère dont
te ' MADAME OLYMPE.
elles doivent être les interprètes, de même nindame Olympe, avant d'entrer en scène, essayait les altitudes, les jeux de regards, les cadences de phrases, les intonations de voix, qu'elle comptait mettre en usage; et précisément le hasard lui avait donné pour compagnon un personnage qu'elle jugea, du premier coup d'œii, capable de lui donner la réplique dans la répétition générale qu'elle voulait faire en se rendant au théâtre , c'est-à-dire au château de madame Delarue. Cet inconnu , qui , de son côté, avait tout d'abord remarqué madame Olynipe , et s'était galamment reculé pour lui céder la place du coin qu'il occupait dans le wagon, avait, de la botte au chapeau, les allures d'un jeune premier du répertoire Scribe : le teint rosé, les cheveaux bouclés et luisants , le regard vaguement bête, qui assimile certains hommes à certains animaux de la classe ruminante ; cravaté avec luxe, ganté avec art, habillé d'après les prescriptions du dernier bulletin de la mode , dont il était un des rois ou un des esclaves. Ce personnage odoriférant réalisait à merveille le type d'élégance et de belles manières rêvé par les petites bourgeoises de Paris et les dames de la province. Dans une sous-préfecture de second or-
dre , ce monsieur aurait obtenu les succès qu'obtiennent dans un bal de grisettes les commis-voyageurs à cravate de satin rouge et en pantalon de Casimir bleu clair. Mais , pour madame Olympe , cet inconnu ne fut que ce qu'il était réellement , un bellâtre insignifiant, mal frotté d'un faux vernis d'aristocratie. Et, après cinq minutes d'entretien avec son compagnon de voyage , la comtesse avait pu, comme on dit, en prendre la mesure , et une femme moins habile qu'elle, qui eût fait dans sa vie trois tours dans un salon de gens véritablement distingués, aurait pu aussi facilement juger ce monsieur pour ce qu'il était : — un volume de lieux communs, de fatuités et d'outrecuidance, — relié dans un habit de Dusautoy ou de Barde.
Cependant, pour si nul qu'il fût , cet inconnu n'en était pas moins un jeune homme, et, sous ce rapport, pouvait servir de double au personnage avec qui madame Olympe devait se rencontrer dans la maison de son amie ; et tout le long de la route la comtesse put se convaincre , grâce au chapelet de madrigaux et de fadeurs tendres que lui débita son compagnon, audacieusement agréé, qu'elle avait encore conservé ce que les ailciens appelaient le don de plaire , et qu'il ne manquait pas un point sur tous les* de sa beauté.
dont nous savons le secret. Aussi madame Olympe vitelle arriver sans crainte le moment où elle allait quit ter la coulisse pour entrer en scène.
Une heure après son départ de Paris , on annonçait madame Olympe dans le salon de madame Delarue, qui, ce jour-là, donnait une fête à Toccasion de l'anniversaire de la naissance de safille. En entrant dansle salon, la comtesse, avant même d'aller saluer la maîtresse de la maison, jeta un rapide coup d'œil sur la compagnie, déjà assez nombreuse et disposée en groupes divers. Madame Delarue , à qui ce regard n'avait pas échappé, réprima un sourire , et , quittant le cercle d'hommes qui l'entourait , se leva pour aller au-devant de son amie. Après un échange de câlineries d'une sincérité douteuse pour l'observateur, les deux femmes s'en allèrent causer à voix basse dans l'embrasure d'une croisée. Au même instant, deux jeunes gens se détachaient d'un groupe composé d'hommes plus ou moins connus dans les arts et dans les lettres, et se dirigèrent dans un angle isolé du salon . où leur conversation ne pouvait pas être entendue.
« Avez-vous de la mémoire , mon cher Armand ? dit l'un des jeunes gens.
— Pourquoi cette question , mon cher Eugène?
— C'est que je voudrais vous rappeler certaine conversation d'art et d'amour comparés, qui eut lieu il y a huit jours chez madame Delarue , entre cette dame, vous, la comtesse Olympe et moi,
— Je me rappelle cela parfaitement, répondit Armand; cette conversation eut lieu le premier soir où vous m'avez présenté chez madame Delarue ; j'ai même craint d'avoir risqué ce soir-là, bien que nous fussions alors en petit comité, des opinions qu'on peut émettre en toute liberté dans un atelier ou dans un bureau de petitjournal, mais qu'il estpeut-être inconvenant de dire dans un salon, et surtout en présence de deux femmes ; mais, je vous ai averti , j'ignore complètement le langage des cours. Je ne sais pas marcher sur un tapis ni sur un parquet ciré ; je suis malade pendant trois jours quand je suis resté deux heures dans la garrotte d'une cravate blanche raide d'empoîs , et il me paraît impossible de rester, comme vous le faites, sept fois par semaine , prisonnier au carcan des usages ; cependant , avec le tem,ps et l'habitude, je m'y ferai, je deviendrai peut-être comme un autre un membre remarquable de la ^enirî/ parisienne. Mais j'ai probablement bien des
écoles à subir, bien des chuchottements à entendre s'élever autour des attentats que je commettrai par ignorance et quelquefois peut-être avec préméditation ; car il est des circonstances où, malgré tous les efforts de ma volonté, le naturel rompt chez moi les brides de la retenue. J'oublie le lieu où je me trouve, je ne fais aucune différence du salon avec l'estammet, et, quand on invoque mon opinion sur un cas qui m'intéresse , je m'exprime comme je sens, j'évite les subtils détours de la circonlocution , et j'arrive à la vérité par le plus court chemin , sans qu'il me soit possible de mettre une sourdine âmes expressions. Aussi, mon cher ami, j'accepte d'avance, comme mérités, les reproches que vous vouliez sans doute m'adresser en me rappelant cette conversation de l'autre jour, et dans laquelle j'ai dû, en effet, passer pour un lourdaud , un brutal excentrique, indigne de l'attention de deux femmes habituées par leur position à entendre un langage ouvragé ou doucement puritain , que j'ignore à l'égal du malais ou du syriaque. Et maintenant , pour ma gouverne, rappelez-moi franchement quels sont les propos malsonnants pour lesquels on m'incrimine. — Là ! là î mon cher Armand, répondit Eugène, ne
vous effrayez pas, je n'ai aucune semonce à vous faire, vous n'avez aucunement mérité le blâme de personne, et encore moins de ces dames, qui vous trouvent de très bon goût. De même que certains gourmets qui ne jugent pas une liqueur sur l'étiquette ou le bouchon, il est des femmes distinguées qui ne jugent pas les hommes sur un nœud de cravate ou un brodequin verni , et madame Delarue est de ce nombre. Elle est habituée au langage maniéré de quelques Glitandres que des relations lui imposent de recevoir chez elle , mais elle les entend plutôt qu'elle ne les écoute , et , une fois dans son salon , elle ne leur adresse la parole que pour leur offrir du thé ou leur demander des nouvelles de leur mère ou de leur sœur. Vous avez été distingué par madame Delarue , et admis du premier coup à sa causerie particulière, et c'est là où j'en voulais venir pour vous apprendre que vous avez eu beaucoup de succès; et, si vous voulez en acquérir la preuve, regardez, je vous prie, là-bas, dans l'angle de la croisée, cette dame qui vient d'entrer tout à l'heure : la reconnaissez-vous ? a
Le plus discrètement qu'il put, Armand, qui avait
la vue basse , braqua son lorgnon vers l'endroit indiqué par son ami.
« Eh! mon cher, dit celui-ci, prenez donc garde. 11 est dit , article premier du code des belles manières : on ne lorgne pas les femmes dans un salon. Cette dame , qui cause avec la maîtresse de la maison, est madame la comtesse Olympe. Ne la reconnaissez-vous oas? regardez bien.
— Je crois me rappeler cette dame, en effet, fit Armand. N'est-ce pas l'amie intime de madame Delarue?
— Oh! amie, reprit Eugène... il y aurait beaucoup à dire là-dessus. Mais, dites-moi, mon cher Armand, ne remarquez-vous rien de particulier dans le costume de madame la comtesse Olympe?
— Vraiment non , dit Armand en regardant encore du côté de la comtesse.
— Vous ne trouvez pas que sa riche toilette tranche un peu avec la mise simplement élégante des autres femmes , qui chuchotlent entre elles et trouvent bien un peu extraordinaires les resplendissants atours de ce costume d'apparat au milieu d'une réunion que la
comtesse savait devoir être toute sans façon. Savezvous que cela va droit à rencontre des usages reçus, et que vous êtes, vous, mon cher, qui paraissez l'ignorer, la cause et le prétexte de cette excentricité de toilette qui a lieu de surprendre chez une femme citée parmi celles qui sont le plus savantes en matière d'étiquette?
— Ah çà ! dit Armand très étonné^ que voulez-vous dire , et quel est cet hiéroglyphe que vous me donnez à déchiffrer?
— Rappelez-vous un peu la conversation que vous avez eue, il y a huit jours, avec madame Olympe, madame Delarue et moi, et le mystère s éclaircira.
— Mais, fit Armand , cette conversation a été très capricieuse, et on y a parlé de trop de choses, Eugène, pour que je puisse me rappeler d'aucune en particulier.
— Vraiment, vous ne vous rappelez point? fît Eugène avec un signe de doute.
— Aucunement, reprit Armand Mais où voulezvous en venir, au fait, et qu'est-ce que cette conversation peut avoir de commun avec le costume de cette dame que vous semblez vouloir blâmer?
— Écoutez donc, je me souviens pourvous, moi, el je vais vous citer quelques fragments de votre conversation ; après quoi vous regarderez encore la comtesse : et si vous ne comprenez pas , — c'est que vous y mettrez certainement de la mauvaise volonté. — H y a huit jours, vous parliez de la beauté et des auxiliaires que les femmes emploient pour donner du relief à la leur. Vous disiez que la beauté était souvent une affaire de costume, et que la science du costume était un art qui devait être réglé d'après certains principes absolus dont la réunion constituerait une espèce d'évangile de l'élégance , qui devait être sérieusement et constamment étudié par toutes les femmes. Vous ajoutiez qu'il existait certaines femmes dont le genre de beauté réclamait un costume particulier, de même que certains tableaux exigent une distribution de lumière spéciale qui accuse leurs qualités et dissimule leurs défauts. Parmi les nombreux exemples cités à l'appui des idées que vous avez émises, je vous en rappellerai un seul. Vous disiez que , tout en restant dans les limites de la mode moderne, souvent heureuse, quelquefois absurde , une femme brune, Vilont les traits se rapprochent de cette régularité un peu froide qui est
le caractère particulier de la statuaire antique, de taille moyenne, et de proportion plutôt svelte qu'opulente, devait adopter la robe de velours.
— C'est aussi mon avis, dit Armand : au point de vue de l'art, le velours est par excellence le tissu noble et royal ; les plis du velours ont une ample et solide harmonie, dont l'aspect sculptural est à la fois élégant et sévère.
— C'est bien là, en effet, ce que vous avez dit , reprit Eugène.
-- Eh bien! où voulez-vous en venir, encore une fois? Prétendez- vous me railler parce que je me suis laissé aller à causer chiffons avec des dames?
— Je ne raille aucunement, dit Eugène ; je vous ai rappelé ce détail pour montrer qu'on en a tenu compte. Regardez madame Olympe. Ne remarquez-vous pas qu'elle a pris vos paroles pour un programme, et que, se plaçant dans les jonditions de beauté dont vous vous occupiez, Mie a, des pieds à la tête, dans tous les détails de son costume, suivi les indications que vous aviez données , et qu'elle n'a pas craint de venir assister à un dîner de famille dans un costume de grand apparat?
— Vous voulez dire alors que celle dame m'a pris pour un journal de modes? fit Armand.
— Je ne veux rien vous dire , mon cher ami, sinon
lié que depuis huit jours madame Olympe s'occupe beaucoup de vous, qu'elle en parle davantage , qu'elle a été dix fois sur le point de vous envoyer son album pour y mettre des vers, et qu'enfin, — si vous voulez la mettre à profit , — vous aurez avant peu l'occasion de faire une curieuse étude de femme , car madame Olympe est un sujet qui....
— Oh ! oh ! dit Armand en regardant la comtesse je ne m'occupe pas d'ostéologie.
— Voilà un mot terrible, dit Eugène. Il a déjà été dit une fois , du reste ; mais madame Olympe s'est cruellement vengée de l'auteur.
' — Comment? demanda Armand.
— Vous le saurez peut-être un jour, mon cher; mais chut ! voici la comtesse qui approche avec madame Delarue... Mettez votre cuirasse, sinon je ne réponds pas de vous.
— Oh ! que vous ne me connaissez guère ! dit Armand en jetant un regard sur madame Olympe.
— Ecoutez, dit Eugène. Il existe certaines femmes
auprès desquelles le triomphe est considéré comme une grande victoire, — un Austerlitz de galanterie ; — et il en est d'autres envers qui c'est également triompher que de les éviter ; madame Olympe est du nombre , et jusqu'à présent on n'a point cité un seul vainqueur dans cette partie à qui perd gagne. Je ne vous donne pas un mois avant que vous soyez un des visiteurs les plus assidus à qui elle ouvre son salon , qui n'est , dit-on , que l'antichambre de son boudoir, et une antichambre dans laquelle on n'attend pas longtemps.
— Vous en savez donc quelque chose? demanda Armand en riant.
— Hélas! reprit Eugène, la jeunesse est imprudente et confiante, et j'étais bien jeune quand j'ai été présenté chez madame Olympe, il y a cinq ans. Je vous conterai ça un de ces jours. Silence , voici ces dames. »
En effet, après avoir lentement traversé le salon et s'être arrêtée pour échanger quelques paroles avec les dames de la compagnie, madame Olympe , au bras de son amie, s'avança près des deux jeunes gens; mais avant de prononcer une seule parole , elle lança
à Eugène un de ces regards pleins d'autorité et dont l'expression menaçante n'échappa point à Armand. Après cinq minutes d'une causerie banale, madam.e Delarue annonça qu'avant le dîner, qui ne devait avoir lieu que dans deux heures , on irait faire une promenade dans le parc. La société, composée d'une vingtaine de personnes, adopta la proposition à l'unanimité , et se dispersa par groupes et par couples dans un très beau jardin, au milieu duquel s'élevait la propriété de madame Delarue.
Avant de faire connaître au lecteur le résultat de la seconde entrevue de la comtesse avec Armand , nous croyons utile d'ébaucher plus complètement le portrait physique de madame Olympe en même temps que nous essayerons d'accuser plus vigoureusement les faces originales de son caractère. Et d'abord signalons ce fait entre parenthèses : madame Olympe était, depuis longtemps déjà, sur le bord d'un âge
MADA?<IE OLYMPE. 29
qui est, pour certaines femmes, une limite suprême qu'elles ne se décident à franchir que lor^quM le faut absolument et qu'elles ont épuisé vingt recours en grâce. Et, de fait, on comprend Ténorme courage qu'il faut pour hasarder ce pas , sur lequel on ne peut plus revenir, et qui vous confine à jamais dans les étroits horizons d'une existence qui , pour les femmes habituées à la bruyante vie parisienne , est une tombe anticipée. Aussi, pour si peu indulgent qu'il soit, le monde tolère à quelques femmes les retardements sans nombre qu'elles apportent à accomplir cet acte , qui est toute une abdication. Ce serait une curieuse étude à faire que celle de suivre , dans sa retraite toujours militante , une de ces femmes courageusement obstinées à rester sur la scène du monde et de la passion , lorsque l'heure est venue de rentrer dans la coulisse , et qu'elles ont déjà reçu certains avertissements ironiques ou subi tels échecs qui leur font comprendre qu'on aperçoit leurs rides sans lorgnettes.
A l'aide d'une grande habileté , doublée d'une forte volonté , quelques femmes savent épargner un échec à leur amour-propre. Avant de renoncer a toutes les
joies, à tous les plaisirs légitimes ou extra-légaux,
aux enivrements des fêtes , aux luttes hypocritement courtoises ou franchement hostiles qui se livrent dans les salons , ces arènes où tant de passions fauves se déchirent au soleil des lustres ; en approchant enfin de cette limite fatale où elles devront se résigner à vêtir la douillette soie puce des douairières et à quitter l'éventail pour la tabatière, elles préparent de longue main le dernier chapitre de leur roman. Pour la dernière fois elles entrent en campagne escortées d'une armée de ruses ; elles appellent à leur aide le génie stratégique de la galanterie. Unissant les artifices traditionnels à ceux qu'elles inventent , elles retrouvent pour huit jours l'énergique et provoquante éloquence de leur beauté passée. Et pour cette fois, dédaignant la première loi de l'intrigue, qui est le mystère, elles appellent à force d'indiscrétions l'attention sur elles ; et c'est au plein soleil de la publicité qu'elles closent la série de leurs triomphes par une dernière victoire saluée d'une de ces scandaleuses ovations que les femmes préfèrent souvent à de certaines satisfactions d'amour-pT-opre qui resteraient ignorées. Après quoi elles se retirent. Les unes s'occupent à rédiger leurs mémoires , si elles portent un nom historique ; les autres
se font dévotes et agenouillent leur passé contrit devant la grille d'un confessionnal ; celles-ci prennent leurs invalides dans les salons parisiens, et, vieux grognards de la galanterie , se laissent volontiers 'aller à raconter leurs campagnes à la jeune génération dont .elles avaient vu les pères à leurs pieds. D'autres deviennent les tyrans de leur fanîille et sont les esclaves d'un griffon , d'un king-charles ou de telles autres bêtes à griffes et à dents. Il en est aussi qui restent d'excellentes femmes, dont le cœur est toujours jeune et dont l'esprit est devenu plus vif. Leur expérience est pleine d'enseignements utiles, et conserve aux fautes et aux erreurs des autres l'indulgence qu'on eut jadis pour leurs erreurs et pour leurs fautes. Et maintenant revenons à madame Olympe.
A l'époque du congrès de Vienne, la comtesse, alors nouvellement mariée à un comte hongrois , était citée comme une des plus charmantes femmes qui parurent aux fêtes de la Sainte- Alliance. Elle eut l'honneur d'être remarquée par les deux hommes les plus éminents qui figurassent au congrès. M. de Talleyrand , qui connaissait les antécédents de la comtesse avant son mariage , lui adressa deux ou trois épigram-
mes .'lont Tépine se cachait sous un bouquet do jjalanteries, et M. le prince de Ligne lui fit souvent des compliments qui ressemblaient à des madrigaux de Dorât, germanisés. S'il fut jamais mariage moralement disproportionné , c'était celui du comte et de la comtesse ; et il ne fallait pas grande malice et grand talent prophétique pour prédire les résultats que produirait l'union de ces deux antithèses. Du premier coup, madame Olympe avait jugé son mari, qui était plus âgé qu'elle, et dont le cœur avait depuis longtemps déjà dit son dernier mot. Le comte était au reste un excellent homme , aimant peu les agitations du monde , préférant les horizons restreints et le silence d'un cabinet d'étude , où il se livrait à des travaux scientifiques et historiques. Avec un sens très clairvoyant, il n'avait pas tardé , de son côté , à comprendre que sa tranquillité serait à jamais perdue s'il voulait entrer en lutte avec sa femme : aussi fit-il d'avance bon marché des propos qu'on pourrait tenir à son sujet; il résolut d'adopter un système d'ignorance absolue en ce qui touchait la comtesse, et se promit d'en user avec elle avec une placidité extrême. Et de fait, pendant les deux premières années de leur
MADAME OLYr^lPE. 33
union , il ne s'écarta pcS de cette ligne de conduite, et vécut presque constamment au milieu des pouaieuses annales du Saint-Empire, dont il voulait se faire le nouvel historien. Ce n'était pas un homme, c'était un bénédictin.
Madame Olympe avait été élevée par une des femmes de sa mère , dame de petite noblesse, qui avait vécu quelque temps à la cour de Marie-Antoinette, et avait la mémoire meublée des souvenirs de cette époque encore galante. Madame Olympe avait en outre reçu de cette gouvernante une éducation qui avait singulièrement modifié le caractère naïf et rêveur que tous les poètes d'outre-Rhin donnent aux héroïnes de leurs légendes; et, toute jeune fille, la comtesse n'avait rien de commun avec les figures sentimentales, types de mélancolie , dont les grands regards azurés errent alternativement du ciel à l'onde , qui passent les nuits à compter les étoiles et les jours â cueillir des myosotis. Madame Olympe n'était Allemande que de naissance, et l'ardeur d'un sang vénitien, qu'elle tenait de sa mère, l'attirait vers une pensée plus substantielle. Elle préférait les clameurs de l'orchestre aux chansons de la brise dans les arbres, les diamants aux
fleurs , les magiques illuminations des fêtes aux doux rayons de la lune. Enfin , à l'époque où elle se maria, madame Olympe n'était pas plus blonde au moral qu'au physique. Elle avait épousé le premier homme qui Tavait recherchée , pour trouver dans le mariage une indépendance après laquelle elle aspirait depuis longtemps. Cependant, durant la première année, elle usa avec une certaine discrétion de la liberté que lui laissait son mari; mais il arriva un jour que , s'étant rencontrée en rivalité avec une femme qui jouissait d'une grande influence à la cour impériale , madame Olympe fut forcée, pour amortir le bruit d'un scandale dont on la menaçait, de quitter Vienne; seulement, ceux qui la condamnaient à cet exil voulurent bien consentir à donner à cette disgrâce intime le caractère officiel d'une faveur, et, pour motiver le départ de madame Olympe, on confia à son mari une mission quelconque à l'étranger. — La comtesse avait d'avance eu soin de désigner le pays. — M. le comte ne s'enquit aucunement des causes qui avaient déterminé son gouvernement à lui accorder cette faveur, qu'il n'avait pas sollicitée. Il ne demanda même point combien de temps son absence se prolongerait, et, après avoir été
prendre les ordres du ministre , il emballa soigneusement ses livres , qui tenaient à peine dans trois fourgons , et partit pour la France avec sa femme.
Ils arrivèrent à Paris à l'époque où les troupes alliées quittaient définitivement le royaume. La mission du comte n'avait aucun caractère diplomatique , et ne l'obligeait à aucune représentation officielle. Cependant il se fit présenter à la cour de France par son ambassadeur, et la comtesse fut présentée avec lui. Particulièrement accueillie par madame la Dauphine, qui avait connu sa mère pendant l'émigration , madame Olympe fut invitée aux fêtes des Tuileries et introduite dans tous les nobles salons du faubourg Saint-Germain. Quant au comte , il continuait à Paris la même existence qu'il avait menée à Vienne , et laissait à sa femme le soin de maintenir sa maison sur un pied honorable. La seule ambition de ce galant homme était d'être nommé membre correspondant de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et cette faveur lui fut accordée quelque temps avant l'avènement de Charles X , lors de la publication qu'il fit d'un grand travail historique. Déjà, plusieurs fois, madame Olympe avait appris qu'on n'était pas éloigné, à la cour de Vienne,
de rappeler son mari en Autriche , maïs la comtesse était loin de désirer ce retour. Les mœurs puritaines de cette partie aristocratique de la société viennoise, qu'on appelle la crème^ lui répugnaient, surtout après avoir vécu en France, au sein d'une société qu'elle reconnaissait pour être son véritable milieu, et à laquelle elle se trouvait d'ailleurs attachée par des motifs qui se révélaient assez indiscrètement dans les salons où elle était assidue. Le comte resta donc à Paris, où, de son côté , il avait , sans pourtant renoncer à sa vie sédentaire , contracté quelques relations avec des personnages attachés à la politique ou à la science.
Au temps où se manifesta en France la révolution littéraire qui donna naissance à l'école dite romantique, madame Olympe était déjà une des femmes les plus connues de l'aristocratie parisienne; elle était alors dans toute la splendeur de sa beauté , et rivalisait avec les grandes dames qui tenaient le sceptre de l'élégance et de l'esprit. A cette époque , un héritage assez considérable que lui laissa un de ses parents permit à la comtesse d'augmenter sa maison et d'avoir des jours fixes de réception. Son salon fut donc ouvert une fois par semaine , et devint le rendez-voujs
d'une compagnie choisie. Les poètes et les arlistes , tous les hommes qui formèrent le noyau de la rénovation artistique et littéraire , se rencontraient dans le salon de madame Olympe, qui eut même quelquefois l'imprudence de les laisser se rencontrer dans son boudoir. Les premières Méditations de Lamartine et les premières Odes d'Hugo furent lues et applaudies dans les réunions qui avaient lieu chez la comtesse, qui songeait moins que jamais à retourner en Allemagne. Cependant, quelque temps avant la chute de Charles X , une aventure , ébruitée par vengeance, força madame Olympe à quitter Paris. Cette fois , son mari ne l'accompagna point , et la comtesse partit toute seule pour Venise, où elle fut rejointe par le marquis de Marènes , qui était l'objet de cet éclat. Ils voyagèrent pendant une année , et s'apprêtaient à revenir en France , où le scandale qu'ils avaient causé devait être oublié. Mais, pendant un séjour à Rome , madame Olympe, dont le cœur était cosmopolite , abandonna le marquis pour un prince russe , avec qui elle alla passer l'hiver en Sicile. Rentrée à Paris vers le commencement de 1831, madame Olympe trouva son mari penché sur ses in-quarto, et il ne parut pu.n
plus surpris de son retour qu'il ne l'avait été de son départ ; il la reçut absolument comme si elle venait de faire une course au Palais-Royal. Tout était bien changé alors en France. La plus grande partie de la société aristocratique s'associait au malheur de la dynastie déchue, en abandonnant ses somptueux hôtels pour aller vivre dans ses terres , et les personnes qui n'avaient point quitté la capitale demeuraient systématiquement cloîtrées dans une étroite intimité. Madame Olympe chercha donc de nouvelles relations. Elle passa bravement les ponts , et alla demander à la nouvelle aristocratie, qui se ralliait au nouveau régime , les fêtes et les plaisirs auxquels on renonçait dans le noble et fidèle faubourg. La transfuge de la rue de Varennes fut bien accueillie dans la Ghausséed'Antin, et ne tarda point à être entourée d'une pépinière d'adorateurs, toujours courbés sous le vent de ses caprices. En 1831, à l'époque du choléra, la comtesse quitta encore une fois Paris en compagnie d'un journaliste républicain qui, peu de temps après, devait se faire tuer sous les murs de Saint-Méry. Le démocrate fut remplacé par un auteur dont une pièce alors en vogue faisait courir tout Paris. - Au drama-
turge succéda un poëte de cette école poitrinaire qui commençait à cracher le sang le long de la littérature. Celui-là avait le lyrisme féroce ; il appelait madame Olympe un ange dans ses vers; mais, dans la prose de sa vie intime , il lui cassa un jour une aile. Il faut, en général , se méfier de ces natures phthisiques : la jalousie leur donne des nerfs d'acier. Cependant, pareille à don Juan, madame Olympe augmentait chaque jour sa liste , et voyait avec terreur arriver le moment où il lui faudrait renoncer à trouver cet idéal qu'on cherche toujours et qu'on ne rencontre jamais. Il est des femmes pour qui l'amour est d'abord une passion , puis une occupation ; pour madame Olympe, l'amour était devenu un art , et elle y apportait cette ardeur passionnée et patiente qui distingue les natures volontaires et les tempéraments exceptionnels. Comme un savant qui, avant d'aborder le résumé de quelque grave question de science ou de morale, réunit et prépare, pendant de longues années, tous les travaux qui ont précédé celui qu'il médite , de même la comtesse semblait avoir pour but quelque grand ouvrage dans lequel elle aurait traité ex professa, dans toutes ses causes et dans tous ses effets, cette grande et my-
stérieuse passion. Telle fut du moins l'explication que donnait un jour un des intimes de la comtesse. « Tous les hommes qu'elle a connus, ajoutait -il, ont été pour elle ce que sont , pour certains spécialistes , les brochures et les livres écrits sur la question qu'ils veulent traiter. Madame Olympe n'aime pas un homme, elle le lit. Ma liaison avec elle s'est prolongée dix mois , ce qui me donne la fatuité de croire que j'avais pour elle l'importance d'un ouvrage considérable. — Ses amants pourraient se classer par formats : elle en a eu in-quarto , in-octavo , in-douze et in-dix-huit ; il en est môme qu'elle ne considérait que comme des brochures , et qu'elle lisait en une heure , le soir, au coin du feu. Son cœur a fait le tour du monde ; elle a aimé , — ou étudié , parmi toutes les races ; c'est une artiste de conscience; elle veut trouver le dernier mot , Vx du problème ; et elle a passé la plus grande partie de sa vie à réunir les éléments nécessaires à l'exécution de ce grand œuvre. Il faut croire qu'elle aura bientôt terminé cette étude , qui , avec le temps, devient de plus en plus difficile, puisqu'elle ne s'en rapporte qu'à sa propre expérience. — On la dit maintenant engagée dans les régions bleues du platonisme.
3ÏADAME OLYMPE. 41
— Oh ! oh ! dit quelqu'un en écoutant cette boutade, madame Olympe en serait-elle réduite à cette nécessité?
— Eh ! répondit-on , c'est le dernier côté de la question qui lui reste à analyser. )>
Tels étaient les propos qui se tenaient sur le compte de madame Olympe , quelque temps avant l'époque où commence cette véridique histoire. Impitoyable comme un registre d'état civil , nous avons révélé l'âge véritable de la comtesse , et fait connaître également à l'aide de quels moyens elle s'efforçait de le démentir; mais, comme au résumé une femme n'a réellement que l'âge qu'elle paraît avoir, nous avouerons qu'aux lumières elle paraissait être la sœur — aînée — d'une femme qui n'aurait eu que trente ans. Du reste , une de ses prétentions était de réaliser le type rêvé par M. de Balzac quand il écrivit le Lys dans la vallée. Madame Olympe voulait absolument se reconnaître dans la divine figure de madame de Morsauf.
Gomme portrait moral, nous ajouterons encore que le caractère de la comtesse était un écrin de mauvais sentiments, depuis les plus orgueilleux jusqu'aux plus vils. Un physionomiste aurait pu en faire l'énu-
mération , rien qu'en voyant son front déprimé , ses yeux profonds qui jetaient des flammes sombres, et sa bouche cruelle , toujours armée d'un sourire hypocrite ou railleur. Au reste , tout indiquait en elle une femme habituée à vivre dans les souterrains de l'intrigue et à y marcher habilement sans avoir besoin d'aucun fil pour s y retrouver. Antipathique à la première vue à tout ce qui était jeune, bon et beau , madame Olympe n'avait aucune amie véritable parmi toutes les femmes qu'elle fréquentait , car elle avait été la rivale de toutes. — On citait son esprit, nous l'avons dit déjà : c'était une réputation usurpée. — L'esprit suppose de la finesse dans la pensée et dans l'expression ; nous avons eul'honneur de converser avec madame Olympe, nous pouvons affirmer qu'elle manquait absolument de ces deux qualités. La comtesse était méchante; elle avait beaucoup de mémoire, et savait, à propos ou sans propos , ressusciter les médisances oubliées , ou marcher subtilement sur le pied d'une calomnie, pour la faire se dresser, siffler et cracher son venin sur celui ou celle à qui elle voulait nuire. La médisance ou la calomnie d'une vieille femme, oh! voilà deux armes terribles et dont les blessures sont incurables, comme celles qui
proviennent d'une lame rouillée. — Le seul esprit de madame Olympe consistait à avoir su se préserver du ridicule jusqu'à l'époque où nous l'avons fait entrer en scène : elle était restée droite dans sa hautaine prétention , bravant le mépris ici , la haine là , l'insulte ailleurs; mais jamais le ridicule ne l'avait atteinte. Ceux qui l'avaient prise pour cible de leur ironie ou de leur haine avaient visé trop haut ou trop bas , et la comtesse, toujours en garde, avait su habilement faire dévier le trait , qui allait souvent blesser ceux qui l'avaient lancé.
Notre ami Armand devait être plus adroit.
ÏV
Après une promenade d'une heure dans le parc très étendu, qui était d'un côté baigné par les eaux de la Seine, quelques-unes des dames manifestèrent le désir de faire une course nautique ; elles étaient surtout curieuses d'aller visiter les constructions que M. Alexandre Dumas faisait alors élever dans une île qu'il a baptisée
du nom de Monte-Christo, Madame Delarue était enchantée d'avoir l'occasion d'être agréable à ses invités, seulement elle était un peu embarrassée pour satisfaire cette fantaisie imprévue, car elle ne possédait qu'un petit batelet pouvant à peine contenir six personnes , et le nombre des voyageurs était de plus du double.
(f Eh ! mon Dieu , Madame , dit Eugène , c'est l'obstacle le plus simple du monde à lever. Je sais en face de chez vous , de l'autre côté de la rivière , un pêcheur qui loue des barques pour les promenades ; deux ou trois de ces messieurs et moi , nous allons monter votre petite pirogue , et nous irons chercher une escadre que nous vous ramènerons ; — dans une demi-heure nous serons prêts à mettre à la voile.
— Allez donc, dit madame Delarue. — Monsieur Armand , ajouta-t-elle en s'adressant à celui-ci , je vous confie les fonctions de grand-amiral. »
En attendant le retour de la flottille qui devait les transporter, les dames continuèrent leur promenade; et madame Delarue et la comtesse, s'étant isolées du reste de la compagnie, engagèrent une conversation dont, pour l'intelligence de ce récit, nous trahirons l'intimité.
« Ma chère Olympe, disait madame Delarue, laissez-moi vous donner un conseil.
— Parlez, fit la comtesse en jetant à son amie un regard curieusement interrogateur.
— Eh bien ! répondit madame Delarue, soyez moins cruelle avec madame de Marènes ; vous avez deviné sa liaison avec M. de Sylvers, et il vous est déjà échappé à ce propos plusieurs indiscrétions qui ont mis la pauvre femme dans des transes mortelles. Bien que je croie ses rapports avec M. de Sylvers très innocents jusqu'à présent, cette passion anodine, si elle était connue de lui, mettrait M. de Marènes dans une de ces aveugles fureurs dont le premier accès pourrait être très dangereux pour sa femme; d'un autre côté, M. de Sylvers, dont vous connaissez le caractère violent, ne manquerait point de chercher la source d'une indiscrétion qui compromettrait la femme qu'il aime ; et, ajouta madame Delarue en jetant sur son amie un regard qui semblait vouloir éveiller un souvenir, vous devez savoir ce que rapportent les vengeances de M. de Sylvers,
— Mais, répondit madame Olympe, en vérité, je ne comprends pas ce que vous voulez dire. Je sais que
M. de Sylvers est un assez médiocre personnage, qui pourrait avoir quelque succès dans les rôles de tyrans aux théâtres de mélodrames ; mais ces allures de Croque -Mitaine ne m'épouvantent nullement. Quant à la blanche madame de Marènes, je m'en occupe encore moins, et, si vous ne me l'aviez appris, j'ignorerais encore que cette pure colombe se serait laissé fasciner par le regard vainqueur d'un farouche milan, avec qui elle plane, dites-vous, dans les régions idéales d'un platonisme transcendant.
— Ah! fit madame Delarue, vous faites de la diplomatie avec moi, vous avez tort. La liaison de madame de Marènes et de M. de Sylvers est déjà l'objet de méchants entretiens. M. Mirai en parlait encore hier chez moi, et prenait la défense de madame de Marènes avec une charité hypocrite.
— Ah ! M. Mirai la défendait, dit madame Olympe en se mordant les lèvres. . .
— Ah ! répondit avec vivacité madame Delarue, ne soyez pas jalouse : il la défendait comme on accuse. M. Mirai est un avocat qui a l'éloquence dangereuse, et, dans le monde comme au palais, il ne fait pas bon être son client.
— Ah! reprit la comtesse en s'oubliant, M. Mirai a eu tort; — je ne l'avais point prié de parler...
— Vous voyez donc bien, dit madame Delaruc, vous voyez donc bien, ma chère, que c'est vous qui, sans le vouloir peut-être, — avez ouvert aux curieux regards la porte de cette passion mystérieuse. En vérité, je vous en conjure, faites que cela n'aille pas plus loin. Cette pauvre madame de Marènes est à demimorte de l'alerte que vous lui avez causée.
— Soit, répondit la comtesse en se démasquant tout à fait ; — dites à ce blanc lis qu'il n'a rien à craindre ; mais qu'à l'avenir je désirerais moins de hauteur, et surtout moins de puritanisme, dans ses discours. Les solos de vertu veulent être chantés par une voix virginale, et madame de Marènes n'en est plus là, que je pense; ensuite, vous voudrez bien lui faire comprendre qu'il existe entre femmes du monde un certain code de convenances qu'on ne peut, sans mauvais goût, feindre d'ignorer... J'ai plusieurs fois fait à madame de Marènes l'honneur de l'inviter à mes soirées, elle n'a pas daigné y venir : soit... Mais je crois qu'ayant, comme moi, un salon, il eût été de bon goût qu'elle me tînt compte de mes invitations en
m'envoyant, seulement pour la forme, une des siennes.
— Je ne m'y serais certainement pas rendue ; — mais, au moins, je lui aurais tenu compte du procédé...
— Il ne faut pas lui en vouloir, répondit madame Delarue, c'est une charmante femme, en proie à toutes les craintes qu'inspire une première passion... Elle voudrait son amour ignoré et caché au fond d'un désert où elle vivrait seule avec celui qu'elle aime. On lui aura dit que vouç aviez autrefois connu M. de Sylvers, et elle aura craint de lui fournir une occasion de plus de vous revoir en vous invitant à aller chez elle.
— C'est une jalousie puérile, mais madame de Marènes est une enfant. . .
— Oh ! fit la comtesse Olympe, ceci est du dernier bouffon. — Imagine-t-elle que je veuille aller courir après M. de Sylvers jusque dans son boudoir? — Dites-lui donc bien, ma chère, que je ne reprends jamais ce que j'ai donné. — Mais, dites-moi, il n'est donc pas venu, le beau M. de Sylvers?
— Il ne viendra pas, répondit madame Delarue ;
on lui a fait comprendre que, dans les circonstances
actuelles, il fallait beaucoup de réserve ; il paraît que madame de Marènes a eu beaucoup de peine à le
calmer ; on avait rapporté à M. de Sylvers l'indiscrétion dont M. Mirai s'était fait l'éditeur, et il voulait aller lui en demander raison.
— Oh ! mon Dieu, le pauvre garçon ! — Mars, en vérité, ce M. de Sylvers est un être abominable, il a des mœurs de caserne; comment peut-on s'amouracher d'un homme qui ne quitte pas les écuries et les salles d'escrime... et qui sent une abominable odeur de tabac, de fumier et dé poudre ? »
A cette interrogation, madame Delarue regarda son amie avec un regard qui voulait dire clairement : « Comment? Vous devez le savoir.)) Aussi la comtesse comprit qu'elle venait de commettre une niaiserie, et elle s'efforça de l'atténuer en ajoutant :
« Je comprends jusqu'à un certain point, et de la part de quelques femmes, que des hommes comme M. de Sylvers puissent passagèrement exciter une curiosité quelconque : on aime à savoir comment sonne l'amour sur les cordes de ces grossiers instruments ; mais, chez madame de Marènes, cette créature vaporisée, qui a des parfums, et non du sang, dans les veines, une pareille passion m'étonne. — Quel bizarre duo doivent faire ce tam-tam et cette mandoline! A propos,
ma chère, fit la comtesse en changeant brusquement le thème de la conversation, quel est donc ce jeune homme paradoxal et timidement impertinent que je vois chez vous pour la seconde fois?
— De qui voulez-vous donc parler ? » demanda madame Delarue en feignant Tignorance. -
Elle voulait, comme on dit vulgairement, voir venir son amie.
(( Je parle de ce monsieur qui était si embarrassé, Tautre soir, en entrant dans votre salon. Il ne savait que faire de son chapeau ; c'est au point que j'ai cru un instant qu'il allait le garder sur la tête.
— Ah ! M. Armand, dit madame Delarue.
-— Il s'appelle Armand ? — Quel noin de roman ! Comment l'avez-vous connu?
— Il est ami de M. Eugène, c'est lui qui me l'a présenté ; c'est un excellent jeune homme, qui n'a encore vu le monde que fort peu. Eugène a eu toutes les peines du monde à l'amener chez moi ; il paraît qu'au milieu de l'escalier il voulait s'en retourner. — Comment le trouvez-vous ? »
Madame Olympe baissa les yeux, eut l'air de jouer avec le sable du bout de son pied, et répondit avec
une indifférence dont Taffeclation ne pouvait échapper à madame Delarue :
« Il m'a paru assez bizarre dans son langage ; au reste, cela se comprend : M. Mirai, qui l'a plusieurs fois rencontré chez des artistes de ses amis, m'a assuré qu'il menait une vie assez étrange; c'est une espèce de bohémien littéraire, qui hante fort les estaminets et les bureaux de petits journaux, dans lesquels il signe, m'a-t-on dit, des feuilletons excentriques.
— Eh bien ! mais , répondit madame Delarue , pourquoi me demander des renseignements sur son compte? Vous le connaissez aussi bien que moi. On dit qu'il ne manque pas d'esprit.
— Oh ! reprit madame Olympe, il m'a semblé qu'il Je disait lui-même : car, malgré sa timidité, il a eu bien vite pris de l'assurance. Je me rappelle même qu'il a été un peu loin dans la conversation que nous avons eue l'autre soir avec lui. Je ne sais à propos de quelle aventure il se trouva quelqu'un qui jeta le mot amour dans la conversation...
— Mais ce quelqu'un, c'était vous, ma chère, dit madame Delarue à la comtesse.
-— Vous croyez? dit celle-ci. En tout cas, j'avais fourni, sans le vouloir, à M. Armand, un thème de causerie qu'il doit avoir étudié : car il s'est emparé de la parole, et s'en est servi tout le temps pour faire, à propos de cette question, une profession de foi qui était au moins pittoresque. On aurait dit qu'il répétait nn morceau favori. M. Mirai m'a affirmé que M. Armand était une espèce de don Juan qui faisait de grands ravages dans les petits bals, où il est fort assidu...
— Grâce à M. Mirai, — un jeune homme bien complaisant, — ajouta madame Delarue avec un sourire qui déplut à son amie, — vous êtes beaucoup mieux instruite que moi sur le compte de M. Armand ; — et, comme il m'a été présenté par une personne en qui j'ai toute confiance, — comme j'ai entendu parler de lui d'une manière très favorable par des gens qui le connaissent et que je connais, je m'inquiète peu de la vie privée de M. Armand, qui, malgré certaines ignorances qu'il perdra avec le temps, me paraît être un jeune homme de très bonne compagnie, plein de franchise, et qui a déjà prouvé qu'il avait droit d'espérer une position estimable dans la littérature.
— Mais, ma chère, dit madame Olympe un peu étonnée delà vivacité de son amie... je vous assure que je ne suis pas plus curieuse que vous à l'endroit de ce jeune homme. Je ne vous aurais point parlé de lui si vous ne m'aviez demandé mes impressions.»
Ah ! pensa madame Delarue en elle-même, ceci est trop fort, et il faut que la comtesse me croie bien niaise pour avoir espéré me faire prendre le change. En vérité, elle est incorrigible ! — Et c'est M. Mirai qu'elle envoie aux renseignements... Ah! le bon jeune homme !
« Mais, dites-moi donc, fit tout haut madame Delarue à la comtesse , quelle idée vous a pris de mettre une robe de velours pour assister à une partie de campagne?
— J'ignorais que l'on dût sortir », répondit la comtesse embarrassée.
Pauvre prétexte, pensa madame Delarue en étudiant le visage de son amie; et elle ajouta en ellemême : Pense-t-elle donc que j'aie si peu de mémoire ?
i( Mais, reprit-elle, savez-vous que vous voilà tout à fait dans les conditions nécessaires pour faire la
conquête de M. Armand. . . En vérité, le hasard qui vous a donné le caprice de cette toilette... vous inspire à merveille. Vous souvenez-vous des. théories de l'ami d'Eugène à propos de costume ?
— Oui, dit madame Olympe... Je me souviens vaguement qu'un de ces messieurs avait daigné causer chiffons avec nous...
— Vous n'aviez pas remarqué lequel ? demanda madame Delarue.
— C'était donc lui ? répondit la comtesse en désignant Armand, qui venait à elle dans un batelet.
— Oui, c'était lui... »
(( En mer ! en mer! » crièrent les jeunes gens, qui, faisant force de rames, furent en cinq minutes au bord du parc.
Toutes les dames se rassemblèrent au cri d'appel ; et, après avoir pris place dans les trois batelets dont se composait la flotte, on mit le cap sur l'île de Monte-Ghristo, qu'on devait aller visiter.
<f Mais, dit Eugène, qui se trouvait dans la même barque que madame Delarue , M. Mirai est à côté de madame de Marènes.
— Et madame Olympe est dans le batelet commandé par votre ami Armand. »
Quelques jours après la partie de campagne de Saint-Germain, Armand rentrait chez lui le soir et allait s'habiller pour se rendre chez madame Delarue, dont c'était le jour de réception. Comme il achevait sa toilette, son portier lui monta un petit paquet cacheté, accompagné d'une lettre contenue dans une élégante enveloppe. Armand ne reconnut pas l'écriture, dont la finesse indiquait d'ailleurs la main d'une' femme. Il rompit d'abord le cachet blasonné qui fermait le paquet, et trouva un volume à couverture rose pâle, sur laquelle brillait un titre qui le fit sauter comme s'il venait d'apercevoir une araignée.
Ce volume à couverture rose était un livre de vers, intitulé : Gris de l'ame.
« Grand Dieu ! fit Armand, qui peut me jouer ce méchant tour, de m'envoyer ces machines-là? »
Cependant, pensant que la lettre qui accompagnait cet envoi devait contenir une explication, il se hâta d'en prendre lecture. Ce billet, sur vélin glacé, était écrit à l'encre bleue, et ainsi conçu :
« Monsieur,
« Madame Delarue éprouve un grand chagrin : son père est gravement malade ; elle me charge de vous le dire, en vous prévenant qu'elle ne recevra pas ce soir.
« Je vous envoie ci-joint le volume de poésie de madame ***, dont nous avons parlé l'autre jour. Je voudrais bien. Monsieur, que vous pensiez au plaisir que j'aurais à lire le roman que vous publiez actuellement; les vers ravissants que vous avez dits mercredi dernier chez madame Delarue ajoutent encore à ma curiosité et à mon intérêt. Je voudrais bien relire ces vers, mais je n'ose vraiment pas vous demander tant de choses.
« Recevez mes salutations,
« Comtesse Olympe,
« Rue Cassette, 20. »
« Qu'est-ce que veut dire tout ça? se demanda Armand en relisant encore une fois le billet de la comtesse. Que veut-elle que je fasse des Cris de l'âme de madame"*? C'est un malentendu énorme. — Pour ce qui est de mes vers, pensa-t-il, j'avoue que j'ai eu tort de les dire l'autre soir, et je ne donnerai certainement pas un tome second à cette niaiserie en les recopiant pour madame Olympe. — Un instant, que diable î je ne suis pas M. Hugo , pour qu'on coure autant que cela après mes autographes ; je ne donne pas là-dedans, moi.
« Quant à mon roman, si cette dame meurt réellement d'envie de le lire, elle peut s'empêcher de mourir en le faisant prendre dans un cabinet de lecture. )>
Cependant, et malgré tout, Armand pensa que les convenances exigeaient qu'il fit une réponse à madame Olympe.
11 prit une feuille de papier et écrivit :
« Madame,
« J'ai reçu le charmant volume que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer; mais je dois vous avouer
qu'au premier abord je ne me rappelais pas vous avoir demandé ce livre, dontj'ignorais même la publication. J'ai pensé ensuite que l'auteur était de votre connaissance, et que vous me l'aviez adressé pour que j'en puisse faire dire quelques mots dans quelque endroit littéraire. Si c'était là votre désir, je serais heureux, Madame, de pouvoir vous être agréable, et je donnerai ce recueil à quelqu'un de mes amis, dont l'opinion dispose de quelque publicité. J'ai aussi à vous remercier. Madame, de l'obligeant souvenir que vous avez bien voulu accorder à une chose de si peu d'importance que celle dont vous me parlez dans votre lettre. Sitôt que mon roman sera achevé, je prendrai la liberté de vous en faire hommage.
« Recevez, Madame, mes salutations très respectueuses. »
« Voilà une lettre qui est bête comme un chou ))^ dit Armand en fermant son épître, qu'il fit porter immédiatement par un commissionnaire.
« Puisque je ne vais pas dans le monde ce soir, qu'est-ce que je pourrais bien faire? » se demanda-t-i] ensuite en se grattant le front.
Deux petits coups frappés à sa porte le vinrent tirer de sa réflexion : il alla ouvrir.
<( Tiens, voilà Rose! Ah! parbleu, se dit-il àJuiuiême, je sais bien ce que je vais faire maintenant!
— Oui, dit Rose , c'est moi. Je me suis rappelé que vous alliez voir les belles damnes ce soir, et je viens vous mettre votre cravate, qui a toujours l'air d'une corde. Si vous me rapportiez quelque chose, seulement, pour la peine que je vous fais très beau. Mais, baste!... moi qui aime tant les glaces!
— Rose, dit Armand... il est absolument impossible d'apporter des glaces dans les pochés d'un habit; ensuite je vous ferai observer que cela serait très inconvenant. D'ailleurs, je ne sors pas ce soir, et, au lieu de mettre ma cravate, je vous prierai de vouloir bien me l'ôter. Bien. Maintenant serrez-la soigneusement dans le tiroir, avec mes gants blancs.
— Oh! les beaux gants! dit la jeune fille; c'est malheureux que c'est si salissant.
— C'est très malheureux, en effet, dit Armand, d'autant plus que c'est très cher : il y a là l'argent de dix cigares. Mais que voulez-vous, mon enfant? c'est
i'usage : on ne va pas plus dans le monde sans gants blancs qu'on ne va à la guerre sans fusil.
— Est-ce que c'est très amusant le monde ? demanda mademoiselle Rose, qui voulait s'instruire ; y joue-t-on à la main chaude ?
— Fort peu , dit Armand; on joue à la bouillotte quand on a de l'argent.
— Mais s'amuse-t-on ? J'ai lu dans les livres que la richesse était la mère de l'ennui,
— Ceci, répondit Armand , est une opinion moitié fil et moitié coton , comme vous dites dans vos ateliers : c'est-à-dire qu'il y a du vrai et du faux. Dans quel roman avez-vous vu cela, Rose ?
— Dans tous, répondit celle-ci.
— Hélas ! pensa Armand , cette enfant naïve et illettrée vient de faire , sans s'en douter, la critique de la littérature.
— Tiens, s'écria la jeune fille, qui, en furetant partout, venait d'apercevoir le volume de vers qu'Armand venait de recevoir... voilà de la poésie : ça doit être fièrement intéressant. J'aime beaucoup la poésie, moi.
— Sainte candeur, murmura Armand pendant que sa maîtresse parcourait le volume.
— Tiens, fit-elle tout à coup en jetant les yeux sur une pièce de vers intitulée Déception, et qui était précédée d'une dédicace à Madame la comtesse Olympe ; tiens , je la connais, cette dame-là : c'est une des pratiques de notre atelier. Nous lui avons fourni dernièrement une robe de velours. C'est moi qui ai fait le corsage. Dieu! qu'il y avait de coton ! Elle est joliment difficile à habiller, cette comtesse-là. Nous a-t-elle sciées pour avoir sa robe! C'est moi qui suis allée lui essayer..; et, comme la jupe faisait de mauvais plis, cette dame était dans une colère affreuse. Il a fallu tout recommencer; j'ai même passé la nuit. Au fait, c'était le jour où je ne suis pas venue, même que vous étiez fâché après moi et que vous disiez que j'avais été courir. Là, vous voyez bien que je ne vous avais pas menti. Elle est très maigre, cette dahie. Dites donc, Armand , est-ce que toutes les comtesses sont maigres comme ça?
— Il y en a, répondit celui-ci, qui souriait en pensant aux renseignements intimes que venait de lui fournir l'indiscrétion de la jeune fille. — Ah ça! lui dit-il en voyant qu'elle s'acharnait à la lecture du volume rose, est-ce que vous n'avez pas bientôtfini délire?
— Oh! répondit-elle, c'est si joli, voyez-vous!
— Rose, fit Armand en lui enlaçant la taille et en prenant le volume, qu'il jeta sur un coin de son secrétaire , il est minuit , nous pouvons nous tutoyer.
— Prends donc garde , tu me chiffonnes, répondit la jeune fille en relevant le petit bonnet qui couronnait sa tête brune.
— Tu sais repasser», dit Armand; et, appuyé sur le dos de sa chaise , il souriait en contemplant cette gracieuse et fraîche créature, qui, coquettement posée devant un miroir, roulait sous ses doigts blancs les boucles d'une opulente chevelure noire , et les enfermait dans des papillotes.
Pour Armand , les premières vertus d'une femme étaient la beauté, la gaîté, la santé. A ce point de vue , Rose était une sainte, et Armand passait le meilleur de son temps à l'adorer et à l'admirer sous son auréole printanière.
Tel nous l'avons laissé tout à l'heure, tel nous le retrouvons, accoudé sur sa chaise, regardant la jeune tille préparer sa coiffure de nuit.
Comme il lui restait encore deux ou trois papillote.*»
à faire , Rose chercha des yeux si elle ne trouverait pas un peu de papier fin.
Armand la devina; — il prit la lettre de madame Olympe , qui était restée sur la table, la découpa en quatre morceaux et les tendit à sa maîtresse, qui acheva de se coiffer.
Puis, comme s'il achevait tout haut une pensée commencée tout bas , Armand se mit à marcher dans sa chambre en s'écriant :
« C'est si beau la jeunesse ! »
Vï
Le surlendemain du jour où madame Olympe lui avait écrit, Armand recontra son ami Eugène.
« Pourquoi donc ne vous a-t-on pas vu hier chez madame Delarue? lui demanda celui-ci.
— Mais, répondit Armand, on m'a fait avertir que la soirée de madame Delarue n'aurait pas lieu à cause de la maladie de son père.
— Qu'est-ce que cela veut dire? reprit Eugène ; le père de madame Delarue a été indisposé il y a quel-
ques jours , et madame Delarue n'aurait pas reçu si cette indisposition était devenue plus grave ; mais elle a duré fort peu , et la soirée a eu lieu comme d'habitude. Je m'étonne que madame Delarue vous ait prié de ne pas venir, d'autant plus qu'elle s'étonnait hier de ne point vous voir.
— Mais, dit Armand, ce n'est pas elle qui m'a écrit.
— Qui donc, alors? demanda Eugène.
— C'est son amie , la comtesse Olympe.
— Ah! déjà? dit Eugène en riant. . .
— Qu'est-ce que vous entendez par là?
— Oh! rien. — Gomment était conçue cette lettre? demanda Eugène ; — s'il n'y a pas d'indiscrétion, toutefois? ajouta -t-il.
— Aucune , continua Armand : — c'était un billet fort simple, une rédaction de circulaire. — Mais dans quel but madame Olympe voulait-elle m'empêcher d'aller chez son amie ?
— Ceci est son secret, dit Eugène. — Tout ce que je puis vous affirmer, c'est que madame Delarue n'était pour rien dans cette lettre. Madame Olympe aura tout simplement voulu faire avec vous une tentative de correspondance.
— Mais, c'est qu'elle a réussi, répondit Armand, — Je lui ai écrit.
— A quoi bon ? — ■ Qu'aviez-vous à répondre- à un avertissement qui n'avait, dites-vous , d'autre but que de vous éviter une course inutile?
— Ah ! voici , répliqua Armand. A cette lettre était joint un volume de poésies d'une dame quelconque, et qui m'était adressé par madame Olympe , comme si je le lui avais demandé, — bien qu'il n'en fût rien. — Ensuite, elle me foudroyait de flatteries , à propos des vers que j'ai lus l'autre soir, et dont elle me demandait copie; — voilà tout. — Je lui ai répondu par bienséance, et pour savoir dans quelle intention elle m'envoyait le volume de vers.
— Eh bien! je vous le disais. — Vous voilà en correspondance. Je gage que vous recevrez, avant peu, une lettre conçue de façon à nécessiter une nouvelle réponse , à laquelle madame Olympe répliquera par un nouveau billet qui ne vous permettra pas de garder le silence. Les lettres se succéderont ainsi pendant huit jours , — et , comme vous comprendrez moins que jamais le motif de cette correspondance,
dont la raison sera soigneusement embrouillée par
madame Olympe , elle vous priera de passer chez elle pour vous expliquer de vive voix. — Peut-être même sera-t-elle assez habile pour vous amener à y aller de vous-même.
— Mais pourquoi, — encore une fois? — demanda Armand, et sous quel prétexte?
— Le prétexte, — c'est la moindre des choses à trouver pour une femme habile. — Madame Olympe en trouvera un, soyez-en sûr. — Et vous vous y laisserez prendre. Et dans un mois, — ou même avant, — vous vous trouverez engagé avec elle dans des relations — dont la conclusion fera gagner à madame Olympe la gageure qu'elle a faite avec elle-même.
— Mais quelle gageure encore? — demanda Armand.
— Tenez , je serai indiscret jusqu'au bout. Madame Olympe veut d'abord vous aristocratiser, — Ensuite, le peu d'empressement avec lequel vous avez accueilli les avances — non équivoques — qu'elle vous a faites depuis sa première rencontre avec vous a irrité son amour-propre. Vous lui avez fait une position difficile ; — trois ou quatre fois, — en public, — vous avez fait avorter les ironies qu'elle lançait autour
d'elle. - - Vous avez pris la défense de madame de Marènes , qu'elle voudrait voir clouée au pilori du scandale. Enfin, dans toutes les circonstances, vous avez fait preuve d'une hostilité permanente et presque systématique envers madame Olympe. L'autre jour encore , dans cette partie de campagne , chez madame Delarue , vous avez, devant dix personnes habituées à considérer la comtesse comme invincible dans les luttes d'esprit, — mis à néant et brutalement jeté sur le carreau, à la pointe du bon sens et d'une raison froide, toutes les opinions qu'elle avançait. Et pourtant elle avait su habilement vous attirer sur un terrain où elle avait fait avancer l'arrière-garde de ses paradoxes les plus excentriques , et qui sont depuis longtemps chevronnés par les succès. Eh bien ! avec l'impertinence la mieux habillée de formes polies , vous avez forcé madame Olympe à faire retraite ; vous avez subtilement mouillé ce feu d'artifice avec lequel elle a coutume d'éblouir les aveugles , et toutes ses fusées ont fait long feu. — Comprenez-vous maintenant combien elle se voit compromise ? Comprenez-vous combien semble pénible , pour une femme habituée aux génuflexions , l'attitude indifférente que vous gardez devant
elle? — Comment! voilà tantôt un mois que vous la connaissez, — et vous ne vous êtes pas fait présenter dans les maisons où elle va ! — vous n'avez pas sollicité la faveur d'être admis chez elle ! — vous avez fait la sourde oreille quand elle vous a demandé des vers pour son album ! — vous faites à tout propos , devant elle , l'apothéose de la jeunesse ! — vous ne vous inclinez pas devant ses idoles! — vous étalez vos sympathies pour les artistes et les poètes dont les créalions robustes et bien portantes protestent contre l'invasion de l'art poitrinaire et de la littérature sentimentalement trempée de larmes ! — en tout , partout et toujours, vous vous refusez à porter ses couleurs!
— vous la mettez impitoyablement en dehors de la conversation toutes les fois qu'elle veut la dominer!
— du premier rôle ^qu'elle occupait, vous l'avez réduite au rôle de figurante ! et vous demandez innocemment ce qu'elle vous veut? — Votre question naïve me rappelle celle d'un misérable qui avait volé, pillé, assassiné, et qui, se trouvant devant la cour d'assises, — demandait tranquillement — pourquoi on l'avait dérangé de ses petites affaires , et ce qu'on lui voulait.
« On veut que vous vous amendiez, mon cher; —
on veut que vous cessiez d'être une exception, et qu'en toutes choses, devant le monde surtout, vous ne disiez plus non quand on aura dit oui. Car, si d'ici à peu de temps vous n'êtes pas aussi génuflexe que vous avez été hautain, vous aurez brisé le charme prestigieux d'une réputation qui ne compte jusqu'ici que des triomphes , et vous aurez à redouter la vendetta terrible d'une femme de l'omnipotence de laquelle vous aurez fait douter.
— Heureusement qu'il n'y a plus de bravi, dit Armand en riant. — En attendant, je vous remercie de vos avis », ajouta-t-il. Et, après avoir serré la main de son ami, Armand le quitta pour rentrer chez lui.
Il y trouva une lettre de madame Olympe : c'était la réponse au billet qu'il lui avait adressé la veille.
Cette lettre, dont le papier était entouré d'un filet rose , et timbré à sec de la couronne comtale, ne contenait que ce peu de lignes :
' « Vous avez sans doute oublié , Monsieur, que, l'autre jour, chez madame Delarue, vous avez manifesté le •désir de lire un volume de vers dont il avait été question. — J'ai eu précisément, deux ou trois jours après,
ce volume en ma possession, et, croyant satisfaire votre curiosité littéraire , j'ai songé à vous l'adresser. Vous avez oublié ce fait, et je me le suis rappelé ; voilà tout. Je n'ai du reste aucun motif pour m'intéresser à ce recue-il , et je vous remercie de l'obligeante proposition que vous avez eu la bonté de me faire. Je m'en souviendrai, et, d'ici à quelques jours, j'aurai peutêtre l'occasion de vous la rappeler. J'attends avec bien de l'impatience, Monsieur, le moment où je pourrai lire votre roman . et vous prie de ne me pas oublier pour un exemplaire. Je regrette beaucoup que nous n'ayons pu nous rencontrer chez madame Delarue cette semaine : — je vous aurais prié de mettre les vers que vous avez dits l'autre jour sur mon album. J'en ai parlé à plusieurs personnes , dont mon enthousiasme a excité la curiosité, car on sait que je ne me passionne qu'à bon escient; aussi suis-je men contrariée de ne pouvoir leur prouver, en leur montrant cette charmante poésie , combien vous méritez les éloges que je fais si souvent.
« Recevez , etc. »
« Bon , dit Armand , — Eugène avait raison. » Et
iî s'apprêtait à allumer son cigare avec le billet de madame Olympe, quand il lui vint soudainement à l'esprit une réflexion ;
« Non, dit-il en serrant la lettre, — ne la brûlons pas... Qui sait... Elle peut devenir matière à procès... Dois-je répondre? ajouta-t-ilen se grattant le front, — signe qui lui était habituel quand il voulait appeler une décision. — Au fait , ajouta-t-il, l'écriture a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée , - et nous ne sommes pas au temps où l'on pouvait faire pendre un homme avec deux lignes de sa main. »
Et Armand rédigea un billet laconique, précis... dont les phrases polies n'offraient aucune prise à l'interprétation fausse. — Il évita soigneusement les mots janus, dont les synonymes sont pleins de dangers. Il en ordonna la ponctuation d'après les strictes lois grammaticales. Jamais il n'avait fait tant de virgules. — Bref, ce billet atteignait son but, et madame Olympe se cassa la tête pendant deux heures — sans pouvoir faire dire à ces dix lignes autre chose que ce qu'elles disaient réellement, — c'est-à-dire ceci : « Vous êtes bien bonne , Madame , de tant vous occuper de moi, qui en suis si peu digne. J'ai l'honneur
de vous saluer. » — Ce n'était pas compromettant, comme vous voyez.
Et maintenant, voici en deux mots quels étaient les projets de madame Olympe sur Armand. D'abord, comme Eugène l'avait bien dit à celui-ci, elle était très mortifiée du peu d'attention qu'il daignait lui accorder, — à moins que ce ne fût pour la contredire. — Elle avait publiquement perdu la première manche de la partie devant le public. — Mais madame Olympe était prévoyante et ne jouait qu'en partie liée : — aussi comptait-elle bien avoir sa revanche dans une lutte intime. — Elle avait, du reste, encore bien des ruses à appeler à la rescousse, et comptait beaucoup, nous devons le dire , avoir l'avantage dans la lutte épistolaire. Cependant les deux lettres d'Armand commençaient un peu à ébranler cette espérance ; mais le motif particulier pour lequel elle tenait tant à s'allier à Armand était celui-ci :
Elle avait appris sa collaboration active à une petite feuille satirique dont la publicité est immense à Paris , et dans laquelle on peut, en trois coups de plume, tuer un homme ou compromettre une femme aux yeux dé l'opinion , qui aime tant à prendre son café entre
deux scandales. — Elle songea de quelle utilité pourrait être pour elle un homme qui consentirait *i charger son escopette quotidienne avec les cartouches qu'elle lui fournirait pour tirer sur les noms de ceux qui ne voudraient pas être ses amis, et le nombre commençait à augmenter ; et puis, par ce moyen, sa réputation de femme d'esprit, restreinte dans certains cercles, pourrait acquérir une immense po} ularité ; et mille autres avantages qu'elle imaginait. Aussi, pour amener Armand à accepter cette complicité, elle était résolue à mettre en usage les plus merveilleuses perfidies qu'elle tenait en réserve , quitte à se venger cruellement, une fois son but atteint. Elle résolut de descendre jusqu'au dernier échelon de l'humilité pour arriver à ses fins.
Cette petite lutte durait depuis quinze jours environ entre la comtesse et Armand , et madame Olympe n'avait pas cjicore remporté le plus petit avantage. Mais, coinnit* eue était de ces natures obstinées qui adop-
tent pour devise le perseverando de je ne sais plus quelle maison célèbre, elle ne se rebuta point, et continua avec Armand une correspondance sur les motifs les plus puérils. Tantôt elle lui écrivait : « Vous , Monsieur, qui êtes par nécessité au courant de toutes les nouveautés artistiques et littéraires , soyez donc assez bon pour m'indiquer quelle est Tœuvre du moment qui mérite le plus d'attention. Le livre de M
est-il vraiment digne de curiosité ? le drame du Théâtre-Français vaut-il la peine qu'on se dérange? dois-je aller voir l'opéra nouveau? » Et mille demandes de ce genre, auxquelles, sans faire preuve d'une brutalité de rustre , il était impossible de ne pas répondre.
Aussi Armand répondait-il ; — mais il le faisait avec une mesure extrême. Ses lettres ne contenaient jamais plus que des affirmations ou des négations, également exprimées avec une grande sobriété.
Cependant , nous connaissons assez Armand pour affirmer qu'il avait comme un autre des côtés vulnérables; — mais les avis d'Eugène l'avaient mis en garde. — Il était instruit de la position que madame Olympe voulait lui faire dans le seul salon où il allait, — avec plaisir, d'ailleurs, maintenant qu'il savait entrer, sor-
tir, s'asseoir et saluer selon les us et coutumes du monde des habits noirs et des cravates blanches; — mais, comme tous les gens prévenus d'un danger^ lorsqu'il savait devoir se trouver en rapport public avec madame Olympe , il avait soin de se revêtir d'une espèce de cotte de mailles morale qui pût déjouer ioute attaque tentée à l'improviste.
Ayant compris , d'ailleurs , qu'il était observé par madame Delarue et quelques personnes qu'elle recevait habituellement; sachant, par les rapports d'Eu-gène, que sa lutte avec la comtesse excitait la curiosité de la galerie , qui on attendait avec impatience le résultat, Armand mit une grande obstination à conserver l'avantage qu'il avait jusque-là obtenu, et continua à se tenir sur la défensive.
Cependant, il est vrai de dire aussi qu'intérieurement , cette poursuite d'une femme qui , après tout, tenait dans le monde une position distinguée, ne laissait pas de chatouiller agréablement les houppes sensibles de son amour-propre. Armand possédait, comme tous les hommes, cette corde de la vanité qui vibre au moindre contact, — et qui souvent vibre d elle-même; — et leslcttrcsde madame Olympe contenaient toujours
7è MADAME OLYMPE.
quelque post-scriptum dont les subtiles flatteries eussent faussé la cuirasse d'indifférence la pl'.is solide, et fait tressaillir d'aise les Acliilles de modestie , — qui ont toujours et malgré tout plusieurs talons.
Nous irons même plus loin : nous diroiio, avec une métaphore dont Armand nous saura gré, que, malgré les attraits piquants qu'avait pour lui l'humble fleur des champs , vive en couleur, pleine d'un tendre parfum , humide de rosée , et tremblante sur sa modeste tige , il se fût volontiers glissé dans un aristocratique parterre, où la rose royale croît auprès du lis superbe, où le camélia étale orgueilleusement sa blancheur immaculée près des roses-trémières et des dahlias qui se pavanent dans leurs robes somptueusement coloriées. — En d'autres termes, Armand, mené par ses instincts d'artiste et de poëte, qui l'attiraient vers tout ce qui rayonne, aurait bien fait une infidélité passagère aux violettes et aux pervenches populaires, s'il avait vu la possibilité de pénétrer dans les serres choisies, c'cst-à dire dans le boudoir de Quelque beauté aristocratiaue, — fût-elle même à son automne.
Pour en finir, Armand approchait peut-être de cette époque oi^ Ton abandonne les faciles intrigues qu'im-