‹ Madame OlympeChapitre 2 sur 11 · MA1)AMI<; OL Y:\IPE · texte numérisé non relu

MA1)AMI<; OL Y:\IPE

pr-jvise le hasard, pour s'engager dans nne passion qui aurait eu pour lui tout le piquant de la nouveauté et tout l'attrait qui résulte de la difficulté. — Et, n'eussent été les préventions qu'on lui avait fait concevoir, — il se fût peut-être, - en manière d'essai, — laissé aller à devenir un des sigisbés de madame Olympe, bien qu'elle ne réalisât en aucune façon les qualités plastiques et morales qu'il avait rêvées.

Mais, nous le répétons, il ne voulait pas s'enrôler dans l'état-major des adorateurs de madame Olympe, parce qu'il savait qu'on avait fait de lui l'objet d'une gageure; que son premier acte de soumission serait considéré comme une défaite, et qu'avant tout, — suivant une expression de son langage intime , — il ne voulait pas se laisser rouler.

Il y avait en effet gageure , — et madame Delarue, qui s'amusait beaucoup des luttes qui s'engageaient une fois par semaine dans son salon et se continuaient par correspondance entre Armand et la comtesse, railla un jour celle-ci, doucement, sur le peu de succès qu'elle obtenait avec le bohémien.

Avec, son amie, madame Olympe avait, et pour cause, des moments de franchise; aussi avoua-t-elle

qu'elle était piquée au jeu. — Seulement elle ajouta qu'elle pensait avoir contre elle quelque influence étrangère qui maintenait Armand dans la réserve.

« Mais je n'ai pas dit mon dernier mot , continua madame Olympe.

— Je crois qu'Armand a dit le sien , répliqua madame Delarue.

— Voulez-vous gager que, dans huit jours, il m'écrit des vers dans mon album?

— Oh! dit madame Delarue, ce serait îà un résultat

bien insignifiant une pauvre victoire, indigne de

vous.

— Mais 1 continua madame Olympe , j'entends des vers personnels , à moi adressés, — que je trouverai moyen de faire imprimer quelque part, avec mes initiales en tête, et qui deviendront ainsi un hommage

public un acte de capitulation, après lequel ce

monsieur restera bellement convaincu d'être au nombre de mes servants

— Je vois que vous voulez absolument le compromettre ;), répondit madame Delarue, qui était en veine d'ironie... et qui n'eut pas plus tôt lancé ce mot qu'elle s'en repentit , car elle connaissait son amie. Madame

Olympe avait une grande niémoirc , rien n'y tombait en vain, et Tépigramme, — comme une graine jetée dans un sillon fécond , — ne tardait pas h y développer les germes d'une belle et bonne vengeance.

Deux jours après, Armand reçut de la comtesse une nouvelle leître, - un chef-d'œuvre en sixligncs. — Elle lui demandait quelques vers inédits pour son album, qui était joint à la lettre , et terminait son épître por cette phrase : « Vous serez là. Monsieur, en belle et honorable compagnie. » Cet album était en effet une réunion de noms connus : artistes, poètes, musiciens, enfin tous les hommes qui marchent sur la grande route et sous le soleil de la célébrité, avaient jeté sur ces feuillets les charmantes improvisations de leur plume ou de leur pinceau.

Armand se campa gravement entre deux stances de Lamartine et vingt-cinq mesures arrachées un soir par madame Olympe à la paresse de Rossini , et avec un voluptueux frissonnement d'orgueil il attenta à la virginité de ce feuillet blanc qui offrait l'hospitalité à sa, muse.

Deux heures après , madame Olympe recevait son album et une lettre dans laquelle Armand s'excusait

de la tache qu'il venait de faire, et qu'il conseillait h la comtesse de faire disparaître. Elle ouvrit l'album et y trouva un sonnet, tout personnel en effet, avec la dédicace : A madame la comtesse Olympe, et intitulé : Les Ruines.

Poussé à bout par les provocations de la comtesse, Armand avait répondu à sa lettre, qui était un chefd'œuvre d'adresse, par un chef-d'œuvre d'insolence.

Chaque vers de son sonnet était un stylet trempé dans le violent poison des allusions qui n'auraient pu échapper à la myopie des moins intelligents. Chaque hémistiche était un audacieux défi jeté à la rancune d'une femme. Au milieu de tous les madrigaux, concetti ingénieux et fleurs galantes dont on avait jonché cet album , le sonnet produisait le plus impertinent contraste, la protestation la plus énergique contre les louanges au milieu desquelles il se trouvait ; enfin c'était un coup de sifflet aigu qui retentissait avec sonorité au milieu d'un concert laudatif. — Et madame Olympe comprit alors la phrase d'Armand : « Je vous conseille, Madame, d'effacer cette tache, que je n'aurais pas commise dans ce beau recueil sans vos obligeantes sollicitations. »

«Ah! dit-elle eu JéchiiaiU le feuillol l'iiiso-

lentî je me vengerai . j)

Le soir même, elle rencontra madame "Delarue dans un salon.

« Votre M . Armand est un personnage grossier, lui ditelle... auquel j'ai fait trop d'honneur jusqu'à présent.

— Pourquoi ? demanda madame Delarue.

— Je lui ai envoyé mon album...

- Et il a refusé d'y mettre des vers?

— Cela n'eût été qu'une incivilité, dit madame Olympe ; il a fait ce que font les gens du commun , qu'on a la faiblesse d'admettre dans un lieu honorablement distingué. M. Armand, poëte de carrefour et bel esprit d'estaminet , à qui je faisais l'honneur de faire une place dans un endroit où se sont rencontrées toutes les illustrations de l'époque, a jeté dans mon album une production qui sent le tabac, l'eau-de-vie, et qu'il a dû cent fois improviser en faveur des déesses de la Chaumière.

— Mais, ma chère , répondit madame Delarue, il était logique que ce garçon restât dans son style ce qu'il est dans sa vie privée. Il n'a pas plus mis de bottes vernies et de gants blancs pour entrer dans vo-

82 P.IADA'JE OLYMPE.

tfo ailjiîiu qu'il iVon uiolpoiir entrer dans un salon. Au point (Je vue de l'art, ces vers peuvent avoir quelque mérite... vous mêles montrerez.

— Il est trop lard, dit madame Olympe, j'ai déchiré cette page écrite par une muse qui parle argot et va jusqu'à l'obscénité.

— Ah ! si cela est , dit madame Delarue , j'en ferai des reproches à M. Armand.

— J'espère que vous ne le recevrez plus, dit madame Olympe.

— Permettez , ma chère, répondit son amie ; vous pouvez, vous qui vous croyez offensée, fermer votre porte, ouverte jusqu'ici à M. Armand; m.ais je n'ai aucun motif pour en agir de môme.

— M. Armand n'est jamais venu chez moi, dit la comtesse.

— Ah ! soyez franche , Olym.pe , ce n'est pas votre faute.

— Je vous demande de la discrétion, fit la comtesse en ayant l'air de ne point prendre acte de la nouvelle ironie de son amie.

— Je serai muette, répliqua madame Delarue; le mauvais procédé de M, Armand rrstora ignoré , et ses

vors inr'lits; car vous ne les ferez pas imprimer sans doute? )>

Le mercredi suivant , Armand alla comme d'habitude chez madame Delarue , où se trouvaient madame de Marènes et M. de Sylvers , qui , par des raisons de convenance, et ayant appris le retour prochain do M. de Marènes , s'était décidé à s'éloigner de Paris pendant quelque temps, et venait faire ses adieux h mxadame Delarue et profiter des derniers instants qui lui restaient à passer près de la femme qu'il aimait. Nous l'avons dit déjà, cette passion discrète avait été acceptée par le monde ; et une indulgence générale , qui avait déjà étouffé des tentatives de scandale, protégeait l'amour de M. de Sylvers pour madame de Marènes, une charmante femme que la position active de son mari dans l'armée laissaitpresque constamment dans un état de veuvage. Il se trouvait en outre plusieurs autres personnes qui venaient habituellement aux mercredis de madame Delarue. On pria M. Armand de lire ses vers. Il se défendit quelque temps ; mais, cédant aux sollicitations particulières de madame de Marènes , il annonça qu'il allait dire un sonnet.

« Je demande la permission de ne pas nommer la

84 MADAME OL\MFE.

personne à qui sont adressés ces vers », demanda-t-il.

Cet exorde indiscret fit sourire madame Deiarue ei fut entièrement compris par plusieurs personnes.

Armand lut son sonnet des Ruines^ et fut très complimenté. Madame Deiarue n'y rencontra aucune phrase d'argot , et pas une des obscénités dont son amie avait cru devoir se plaindre.

Comme Armand venait d'achever ses vers , le domestique annonça madame la comtesse Olympe. En ce moment, Armand causait tout bas avec madame de Marènes et M. de Sylvers, qu'il venait de mettre en belle humeur par le récit de quelque anecdote du monde littéraire.

Le premier regard de madame Olympe se porta sur le groupe que son entrée paraissait ne point déranger. Elle vit des rires et entendit des paroles en sourdine qui lui donnèrent de l'inquiétude, surtout lorsqa une personne lui eut dit :

« Ah ! Madame, vous avez perdu de n'être pas arrivée plus tôt : vous auriez entendu un charmant sonnet, que M. Armand vient de nous réciter tout à l'heure. )>

Madame Olympe pâlit soudainement ; elle jeta un nouveau coup d'œil sur Armand, madame de Marènes

MADAME ULYMPE. 8r:

et M. do Sylvers , qui , restés à l'extréinité du salon , continuaient à rire. La comtesse pensa qu'on l'avait trahie et qu'elle était l'objet de cette gaieté insolente. Cependant elle reprit quelque fermeté et se mêla à la conversation, qui redevint générale. On vint à parler de quelques gens de lettres , et la comtesse se montra très agressive envers plusieurs.

«J'ai dîné hier avec M.*", dit-elle...: c'est bien l'homme le plus grossier, le plus fat et le moins spirituel que je connaisse. — Il faut croire qu'il met tout son esprit dans ses livres... car il lui en reste bien peu pour le monde. »

Et elle se livra , avec un grand bonheur d'expressions, à une attaque contre l'écrivain pour qui Armand avait une sympathie qui allait jusqu'à l'idolâtrie.

Il défendit donc l'auteur attaqué; et, comme madame Olympe , passant de l'homme à l'écrivain , se livrait à la critique de ses œuvres, la conversation s'engagea très vive entre Armand et madame Olympe. — Souvent leurs auditeurs entendaient jaillir de part et d'autre des expressions que l'intention, le geste, le regard, qui les accompagnaient, semblaient vouloir souligner, ée qui leur donnait, en certains cas, l'appa-

renco d'une personnalité. Madame Delarue , craignant un éclat, intervint entre les deux champions, et fil eu sorte qu'on parlât d'autre chose.

Tout le reste de la soirée , — et au grand étonnement de madame Olympe , Armand se montra très assidu auprès d'elle.

(( Serait-ce une façon de me présenter ses excuses?

se demanda-t-elle Il a beaucoup à faire pour que

je lui pardonne. — Enfin, voyons-le venir )> Et,

de son côté , elle se montra charmante avec Armand.

Pendant deux heures , — ils dépensèrent tous les deux des trésors d'hypocrisie.

Mais, quand elle fut rentrée chez elle, — madame Olympe retrouva au fond de son âme toute la rancune qu'elle amasi-ait depuis deux jours et qui demandait à déborder. — Seulement , comme Armand paraissait vouloir renouer avec elle , ce ne fut pas cette fois encore qu'elle voulut se venger de lui. — Elle attendit une meilleure occasion. Les rires qu'elle avait surpris chez M. de Sylvers et chez madame de Marènes lui revinrent en mémoire. — Elle était au courant de tous les détails assez bizarres de leur liaison , et savait que Tarrivée du général de Marènes était le seul motif qui

éloigiîiait M. de Sylvers de Paris. — Elle résuma sous une forme assez plaisante cette petite histoire intime , émaillée d'initiales véritables et de tfaits qui devaient com.pléter l'indiscrétion ; puis , après l'avoir transcrite sur un papier déchiré à Tangle où étaient ses armes, elle le mit sous enveloppe , le ferma de cire ambrée avec un cachet de fantaisie, et, appelant son domestique , elle lui ordonna de porter le lendemain même , au matin, — cette lettre à son adresse.

Le jeudi soir, — Armand, ayant affaire au petit journal où il travaillait, tomba, en corrigeant une épreuve, sur un article de vingt-cinq lignes intitulé Charge de Cavalerie. Après l'avoir lu , il reconnut dans tous ses détails l'histoire de madame de Marènes et de M. de Sylvers. On y racontait avec un art très perfide la liaison des deux amaats ; on y donnait les détails les plus indiscrets sur les lieux et l'heure ordinaire de leurs

rendez-vous et on déplorait l'arrivée subite du

mari qui arrivait avec son chapeau à cornes, le sabre au poing et les fils de ses épaulettes hérissés de fureur. Bref, les initiales aidant, M. de Marènes devait absolument se reconnaître dans ce portrait, et reconnaître aussi l'homme avec qui sa femme le trompait.

88 MADAME OLYMl»E.

— Ces quelques lignes pouvaient déterminer les plus scandaleux résultats.

*.< Qui donc a envoyé cet article? demanda Annar.cl.

— On la trouvé dans la boîte, dit le rédacteur ; — il est très amusant.

— Oui , mais il vous fera perdre deux abonnés : M. de S et madame de M sont les vôtres.

— Diable ! dit le rédacteur, — et sai>ri prendre garde ; — est-ce vrai, encore, Faventure ?

— Pure diffamation, répondit Armand, — qui peut vous attirer un tas de mauvaises affaires , — avec un bon procès. — Je parie que c'est une femme — qui vous envoie ça.

— Ça m'en a tout l'air, dit le rédacteur ; c'est écrit sur un papier fin comme de l'air tramé ; — et ça embaume comme une cassolette

— Et c'est écrit avec de l'encre, ou plutôt du venin bleu , je parie?

— Je crois que oui , dit le rédacteur; au surplus, voilà la copie (le manuscrit).

— J'en étais sûr , dit Armand en reconnaissant

récriture de madame Olympe. — Je connais la vipère qui veut devenir votre collaboratrice.

— C'est donc une vengeance ?

— Odieuse, dit Armand, je vous'le certifie, — et à la({uelle de braves gens comme nous ne doivent pas prêter les mains. — Nous avons déjà eu trois procès ce mois-ci ; ça doit suffire à notre gloire ; — supprimons l'article.

— C'est dommage , dit le rédacteur : il aurait eu du succès.

— Supprimez l'article , continua Armand , — je vous en promets un autre qui sera plus gai, et qui aura le mérite de dire une vérité. -- J'en fais mon affaire; j'entame , d'ici à quelques jours , sur le personnage à l'encre bleue, une petite série qui sera bien réjouissante. Que personne n'y touche, Messieurs, dit Armand aux autres rédacteurs. J'en fais ma spécialité, — et je garantis dix abonnés au journal. — Ah ! que ça va donc être amusant!

— Je vais comme ça , — dit le rédacteur, — supprimer l'article.

— Merci », dit Armand en eiuporlant l'épreuve elle manuscrit.

90 MADAi«E OLYMPE.

Le lendemain matin, madame Olympe envoya chercher au cabinet de lecture le petit journal. Elle l'ouvrit avec impatience et le parcourut avec avidité, sans trouver, pour les raisons qu'on sait, l'article qu'elle cherchait.

« Allons , dit-elle , j'aurai envoyé trop tard , ou on n'aura pas eu de place; ce sera pour demain. »

En ce moment son domestique vint lui demander si elle voulait recevoir.

« Qui?demanda-t-elle.

— M. Armand.

— Faites entrer, dit madame Olympe . — Armand ! que me veut-il ? pensa-t-elle en serrant précipitamment le numéro du journal qu'elle venait de lire.

Armand se présenta.

<f Qui me procure, Monsieur, le plaisir de votre visite? lui demanda la comtesse.

— Jo viens, un pou iardlvemcnt. Madame , répon-

dit le jenne homrae , vous faiy* Thomma-^e de mon roman , que vous avez eu l'obigeance de me demander plusieurs fois.

— Ah!... Je suis bien enchantée, Monsieur.» — Décidément il se rend, pensa la comtesse.

« Je viens, en outre, Madame, continua Armand, vous rappeler que vous avez quelquefois témoigné , à moi particulièrement, le désir d'assister à un des bals publics qui ont le plus de célébrité. — L'un de ces établissements donne ce soir une fcte extraordinaire , et je viens solliciter l'honneur de vous y accompagner.

— Mais , demanda madame Olympe , n'y a-t-il pas quelque danger à aller dans un lieu pareil? — Bla curiosité est grande, il est vrai ; mais , ajouta-t-elle en riant, est-ce bien là ma place?

— Oh ! rassurez-vous, Madame; il n'est pas rare de rencontrer en ce lieu des dames du monde , soit avec leurs maris ou leurs parents... Il se peut même que vous y trouviez des personnes de votre connaissance , qui viendront comme vous pour assister à un spectacle très curieux et très amusant.

— Eh bien , j'accepte , dit la comtesse décidée pra* .ce dernier argument. — Au moins, ])onsa-t-^'Ilo, ma vie-

toiro sera publique , et M. Armand sera descendu de son piédestal d'exception. — J'accepte, reprit-elle; — vous serez mon cicérone ; vous m'indiquerez , pendant que j'étudierai sur nature leurs mœurs, les lions et les lionnes de la galanterie parisienne.

— Je serai à vos ordres quand il vous plaira, dit Armand.

— Venez me prendre à huit heures » , dit madame Olympe en reconduisant Armand jusqu'à la porte du salon.

« La transition est un peu brusque , pensa-t-elle ; — mais il n'importe, je le surveillerai ; et , quel que soit son dessein , il n'en sera pas moins prouvé qu'il m'a poursuivie à son tour. — Et puis, et puis, continua madame Olympe en elle-même, — mon petit artifice va faire explosion un de ces matins ; — et quand je serai au mieux avec M. Armand, M. de Sylvers saura bien mettre une signature au bas de l'article anonyme qui viendra le foudroyer, — et il crèvera dix chevaux de poste pour revenir en hâte souffleter M. Armand, qu'il en croira l'auteur.

« Et alors... ma foi, ce sera drôle», dit madame Olympe en minaudant devant sa glace.

En sortant de chez la comtesse, Armand était monté chez Eugène.

<f Je viens vous demander un service , dit-il en entrant.

— Parlez.

— Ayez l'obligeance d'accompagner ce soir ma maîtresse au Château-Rouge. Je l'ai prévenue que je ne pourrais pas y aller, ce qui est un mensonge.

— Mais alors... dit Eugène, si elle vous voit, et que vous ne soyez pas seul , elle vous fera une scène en plein bal. Vous ne la connaissez donc pas?

— Je ne serai pas seul. — Rose me fera une scène. — J'y compte beaucoup, et j'entrevois des horizons de comique. Tâchez donc d'amener quelques-uns des jeunes gens qui vont chez madame Delarueavec vous.

— Pourquoi?

— Vous verrez. Je veux vous payer la comédie.

— Quelle est cette fantaisie? demanda Eugène.

— Vous verrez, vous dis-je. " A ce soir. — Je dirai à ma maîtresse que vous viendrez la prendre.

— Et madame Olympe, où en êtes-vous?

— Je vous dirai cela demain. — A ce soir. »

Le lendemain de la fête donnée au Château-Rouge, le petit journal satirique publiait un article intitulé : La Robe de soie et la Robe d'indienne. Il était ainsi rédigé :

« Les nombreux habitués du Nouveau-Tivoli ont été régalés hier, au milieu de la fête, d'une délicieuse comédie qui n'était point portée sur le programme, ce qui fait qu'elle a eu tout le charme et tout le succès d'une chose improvisée. Voici les détails dont nous a- Yons été les témoins oculaires et auriculaires :

« Un jeune gendelettre^ qui nous a prié de ne pas le nommer, accompagnait une dame du monde, venue incognito satisfaire sa curiosité piquée depuis longtemps par les rapports qu'on lui faisait sur ce lieu, qui est le rendez-vous de la haute et basse aristocratie de la galanterie. Voilée avec la plus grande discrétion, la compagne du jeune écrivain examinait la fôtc, tout en avant soin de se tenir dans les endroits les moins éclai-

rés et les moins fréquentés du javclin. — Cependant, ayant entendu dire que les quatre reines des bals publics, celles-là mêmes à qui la lithographie est en train de faire une apothéose , s'apprêtaient à danser, la dame voilée manifesta le désir d'assister de plus près au quadrille où devait figurer le célèbre quatuor des hétaïres populaires ; elle pria donc son cavalier de la mener dans la salle de danse.

« Mais , comme ils s'apprêtaient tous deux à s'asseoir au milieu du centre le plus brillant, une fort jolie fille , mise avec plus de coquetterie que de somptuosité , quitta brusquement le bras d'un jeune homme avec qui elle s'apprêtait à danser, et, abordant brusquement le couple, qui ne s'attendait pas à cette attaque, elle cria au jeune homme :

« C'est donc comme ça que tu me fais poser, t:i? — Qu'est-ce que tu fais là?

« — Rose... balbutia le jeune homme interdit.

« — Il n'y apas de Rose qui tienne, réponditla/'oOg d'indienne^ dont la voix atteignait alors le diapason le plus aigu de la colère. — Donne -moi le bras tout de suite; j'ai à te parler entre. quatre-z-y eux. — Allons, vite !

« Je ne puis pas, — je suis en compagnie.

« — Eh ! qu'est-ce que ça me fait à moi ta compagnie?

« — J'irai te rejoindre tout à l'heure...

« — Viens tout de suite , ou je fais du tapage , d'abord...

« — Mais, Mademoiselle, hasarda la robe de soie, vous faites une erreur... vous supposez.,,

« — Comment! je suppose... — Elle est bonne, la dame, avec ses suppositions.

i( — Mais, Rose, dit à son tour le jeune homme avec qui celle-ci était... prenez garde! ceci n'est pas convenable... Tout le monde vous regarde; on s'amasse... Laissez A sortir un instant; il viendra

vous retrouver.

i( — Oui ! crois ça et bois de l'eau. — Je veux qu'il vienne... à l'instant. «

« Et comme la robe de soie, toute tremblante au bras de son cavalier, le suppliait tout bas de s'cloigner avec elle, celui-ci , repoussant de la main sa jalouse maitresse, tenta do s'échapper avec sa conipa-

MADAME OLYMPE. d7

gne; mais il était trop tard. Ne pouvant vaincre son émotion intérieure, celle-ci se laissa, languissamment tomber, évanouie, sur une chaise.

« Un groupe de trois cents personnes entourait le théâtre de ce scandale, qui ne fit qu'augmenter encore : car, au moment où IsLVohe desoie soulevait son voile pour respirer un peu l'air, plusieurs exclamations d'étonnement s'élevèrent simultanément du groupe nombreux qui l'entourait :

u Madame la comtesse 01 ! s'écriait-on. »

(c La comtesse 01.. , criait plus haut que tout le monde la petite Rose, qui reconnaissait aussi celle qu'elle prenait pour une rivale, la comtesse 01... » Et là-dessus elle commença, en s'adressant tout à coup à la comtesse et à son cavalier, une litanie d'ironiques révélations qui mettait dans une joie sans égale la foule des lorettes et des grisettes qui s'étaient juchées sur des chaises pour ne rien perdre de ce qui se disait :

« Gomment i s'écriait la robe d indienne tout enorgueillie de son succès, comment, c'est vous, Madame, qui avez eu le toupet de nrciilevcr mon amant! » Et à celui-ci : « Gomment! c'est pour un i^diveW masque que

08 MADAME 0L\3iPE.

CG nigaud-là me fait des traits ! — Mais je la connais, 11 oi , sa comtesse : elle est âgée comme le Pont Neuf.

( Gris et bravos à la galerie. )

u x\h ! dit Rose encouragée, en mettant les yeux sous le nez de sa rivale , - vous ! une femme comme il faut ! vous venez ici pincer votre cancan en cachette avec les petits jeunes gens ! C'est du beau, merci î — Si je le disais à monsieur votre époux, qui me pince le menton quand je vais vous essayer vos robes, qui mo donnent un mal, Dieu sait, car vous êtes faite comme un panier, m'am la comtesse ; hein , qu'est-ce qu'il dirait votre cher et tendre?... Il voiis distribuerait un régiment de taloches , que Jupiter en prendrait les armes ; — et que ça serait bien fait donc ! »

( Enthousiasme impossible à décrire parmi les spectateurs. — Un vaudevilliste tire son calepin et prend des notes. )

« La ro6e de soie veut parler -à son cavalier, qui semble atterré auprès d'elle; mais la parole expire sur ses lèvres, et elle demeure immobilisée.

« Eh bien, s'écria la robe d'indienne^ elle vase trouver mal, la belle dame.. .. — Dis donc, toi, A ,

paye-lui donc quelque chose à cette pauvre créature... »

?.lADAi»ii'. 0»>V''a'K. 99

:< Interrompu par les sergents de ville, demain nous donnerons la suite, — s'il y en a une. »

Le dimanche suivant , tous les courriers de Paris répétèrent l'aventure avec mille variantes plus plaisantes les unes que les autres. Ce fut un scandale tiré à 150,000 exemplaires.

Madame Olympe fut très malade pendant quinze jours, et ne voulut recevoir personne. Quand elle fut rétablie, elle partit pour l'Italie.

La veille de son départ , elle reçut un pli cacheté , dont récriture la fit tressaillir. Il contenait le manuscrit et répreuve imprimée de l'article sur madame de Marènes , qu'elle avait envoyé au journal satirique. En marge de cette épreuve, elle lut ces lignes :

« Il est inutile. Madame, d'attendre encore l'explosion de votre petit brûlot diffamatoire ; il a été sus-

ton MAI) A Mr. Ol.Y^ll'I-.

pondu par nia censure. Rose, ;» qui. j'ai fait la leçon, me charge de vous présenter ses excuses.

(c Signé Â »

Madame Olympe fut peu regrettée de ses amis. — Écrasée sous le coup du ridicule, elle ne trouva plus personne pour la défendre ; et il arrive souvent que , dans les endroits mêmes où elle régnait habituellement de toute ia hauteur de son ironie, — son nom devient l'objet des brocards des bouches qui, six mois avant, l'accablaient de leurs protestations.

Quant à son mari , il n'a rien su ou n'a rien voulu savoir de l'aventure qui forçait sa femme à la fuite. — Cloîtré dans sa bibliothèque, il met la main au dernier volume du grand travailhislorique qui l'occupe depuis viniit ans.

COMMENT niV DRVÎENT COLORISTE

A Tépoque où la rue Vanneau était en construction , un jeune peintre nommé Kené vint habiter dans l'une des trois ou quatre maisons nouvellement oàties. Son logement se composait de deux pièces , dont la plus grande , éclairée par un châssis vitré , était disposée en forme d'atelier. Aux murailles étaient suspendues plusieurs toiles achevées ou ébauchées qui semblaient indiquer que les grands coloristes n'avaient pas les sympathies exclusives du maître du logis. En effet, René était un des disciples les plus austères d'une école à laquelle l'art moderne doit V Apothéose d'Hoviire et la

Stralonice ^ deux admirables bas-reliefs antiiiiies que

quelques personnes prennent pour des tableaux. René suivait son maître , non point comme un élève , mais comme une ombre suit un corps; et, si quelque sentiment d'individualité venait par hasard à s'éveiller en lui, il l'étouffait systématiquement, comme s'il eût craint d'introduire un schisme dans la religion artistique dont il s'était fait le fervent. - C'était enfin un de ces hommes , trop humbles ou trop faibles , qui peuvent respirer librement en portant toute leur vie la livrée d'un système d'autrui.

Quoique peut-être passionné pour son art, mais toujours à un degré égal, René se rattachait à cette classe d'artistes dont le talent est plutôt fait de patience et de volonté que d'inspiration ; — gens opiniâtres et laborieux qui n'ont jamais à lutter contre les fièvres du découragement ou contre celles de l'orgueil , — et dont l'esprit, toujours prêt au travail, ne prend jamais le mot d'ordre du cœur.

René n'était pas riche ; mais il pouvait librement se livrer à l'étude sans avoir à redouter les atteintes de la misère, grâce à une pension de douze centsfrancs qui lui était faite par sa ville natale , jusqu'à l'époque où il serait envoyé à Rome. Il travaillait avec assiduité

rOMME?ÀT ON DEVIENT COLORISTE. 103

pour atteindre ce but. Go revenu certain était encore augmenté par quelques gains provenant des leçons de dessin qu'il donnait dans quelques pensionnats Aussi, parmi ses confrères les rapins il passait pour un capitaliste. C'était au reste un garçon d'une nature tranquille, dont l'existence extrêmement rangée faisait l'édification du voisinage. Il ne recevait que peu de visites , ne rentrait jamais tard et payait fort exactement son loyer, ce dont s'étonnait beaucoup son propriétaire , qui , suivant son expression , avait souvent été brûlé par les rapins.

Dans un petit cabinet obscur, ouvrant sur le corridor où était situé l'atelier de R^né, habitait une jeune fille italienne qui avait pour métier de chanter dans les cafés et dans les restaurants du quartier Latin. Elle avait dix-huit ans et se nommait Chechina Mario. Son père , qui avait jadis eu quelque réputation dans les théâtres secondaires d'Italie, s'était réfugié en France à la suite d'affaires politiques où il s'était, sans le savoir, trouvé compromis. Mais il n'évita la prison autrichienne que pour trouver l'hôpital : car, au bout de quelques années de séjour à Paris , l'air de l'exil le fit tomber malade , et il mourut à l'HôtrM'ieu. Ucslée

iO-l COMMENT ON DEViRNT r.OI.ORIsTE.

seule dans un pays qui ifétait pas le sien, el où elle ne connaissait personne, la fille du vieux .Aîario contiuua son métier de bohème, qui lui rapportait juste de ([uoi ne pas mourir de faim.

Chechina aussi vivait fort relirce et ne recevait jamais de visite. Elle sortait tous les jours, à la mémo heure, pour aller faire sa tournée, et rentrait ordinairement à minuit. Après la mort de son père , Torpheline se trouva un peu en retard pour le payement de son modique loyer; et, comme son pauvre mobilier sans valeur n'inspirait pas grande confiance, le portier de la maison lui signifia un soir par ordre du propriétaire que, si la semaine suivante elle n'avait point donné d'argent, elle serait mise à la porte. Le délai expira sans que la jeune fille eût pu s'acquitter. Espérant obtenir un nouveau répit, elle alla elle-même chez le propriétaire. Elle lui expliqua qu'on était encore dans la mauvaise saison, mais que les beaux jours allaient revenir ; qu'il y aurait plus de monde dans les promenades et dans les cafés , que les recettes seraient plus productives , et qu'alors elle serait sûrement en état de le payer. Le propriétaire fut inflexible et ne voulut pas prolonger le délai d'un jour.

<( Mais OÙ voulez-vous que j'aille, Monsieur? disait la pauvre fjlle.

— Ce n'est pas mon affaire.

— Au moins deux, ou trois jours, attendez.

— Pas une heure; — je vous ai prévenue; —vous avez jusqu'à demain, — c'est-à-dire toute une nuit. — Demain à midi je tiendrai votre quittance prête, et, si je ne vois pas d'argent, — je fermerai la porte de votre chambre. C'est entendu. — Que diable , en une

nuit, une jolie fille comme vous peut bien Vous

n'êtes pas une sotte. »

Ghechina n'entendit point ces grossières équivoques, et les eût-elle entendues qu'elle n'en aurait pas compris le sens. Elle rentra dans sa chambre, et passa toute la nuit à pleurer.

René, qui cette nuit-là travaillait dans son atelier, entendit ces pleurs et ces gémissements. Il eut d'abord l'idée d'aller porter des secours ou des consolations à la douleur qui se lamentait si près de lui. Mais, l'heure étant déjà avancée, il renonça à cette idée. Seulement, le lendemain matin , il s'informa auprès de sa femme de ménage, qui était ordinairement au fait de (out ce qui se passait dans la maison. Madame Jean lui apprit

lOG co>niEM o:; devient coloriste.

l'histoire de la petite chanteuse et la situation dans laquelle elle se trouvait.

« De sorte que rna voisine va être mise à la porte , dit l'artiste.

— Mon Dieu, oui, dans une heure ou deux au plus tard)), répondit madame Jean.

René alla ouvrir un tiroir où il mettait son argent ; il y prit la somme réclamée par le propriétaire, et monta le payer. Le propriétaire sourit en donnant sa quittance; et, en reconduisant l'artiste, il lui dit tout bas :

« La chambre de la petite est mitoyenne avec votre atelier, on pourrait y percer une porte. »

René ne répondit pas. Il redescendit chez lui et envoya sa femme de ménage porter la quittance acquittée à Chechina.

« Vous lui direz qu'elle n'ait plus à s'inquiéter. — L'affaire est arrangée », ajouta René ; et il sortit brusquement pour se rendre à l'atelier de son maître.

Chechina resta étourdie quand madame Jean vint lui annoncer l'heureuse nouvelle.

<c Mais, dit-elle, comment cela se fait-il? Je ne connais pas ce monsieur, et il ne me connaît pas. Je ne crois pas môme que nous nous soyons jamais vus. Qui

COMMENT OiN DEVIENT COLORISTE. 107

a pu lui apprendre ma situation? et d'où vient rintcrct qu'il me porte?

— C'est tout simple , ça , dit la femme de ménage ; M. René vous a entendue pleurer toute la nuit dernière ; il s'est informé auprès de moi ce matin ; je lui conte votre histoire, que le portier m'avait contée; alors M. René a eu pitié de votre malheur, et il a été payer le propriétaire: Tout ça va sûrement faire des cancans dans la maison. Un jeune homme qui oblige une jeunesse, quand elle est sa voisine, et jolie par-dessus le marché, vous co méprenez qu'on ne peut pas faire autrement que d'en jaser. Moi, je vous conseille de laisser dire : M. René est un excellent jeune homme, il a bon cœur, et voilà tout. Cependant, s'il y avait des in^ tentions , vous m'entendez, ma petite , eh bien l franchement, là, entre nous, vaudrait autai.t que ce soit lui qu'un autre; c'est un garçon économe, rangé, qui a du talent comme tout, et vous pourriez certainement, même en choisis sant , tomber beauco'/.p plus mal. Après ça, ma petite, ce que je vous en dis n'est pas pour vous influencer ; et, au fait, je ne sais pourquoije vous parle de ça : M. René ne vous connaît pas, eî .se i^cut qu'il n ait agi que par charité.

108 COMMENT 0^ DEVlEiM COLOKISÏE.

— Par charité ! dit lltalienne avec un regard plein de fierté. Mais je verrai ce monsieur, — je le remercierai de ce qu'il a fait pour moi, sans me connaître, par charité, comme vous dites, Madame ; et il faut bien croire que je ne serai pas toujours si malheureuse, — jelui rendrai l'argentqu'ila donné pour moi. — C'est bientôt Pâques et le soleil; j'irai chanter le dimanche aux Champs-Elysées : il y a du beau monde, et on y gagne beaucoup plus que dans ce quartier-ci. ;»

Le soir, Chechina laissa ouverte la porte de son cabinet pour apercevoir l'artiste et lui parler quand il passerait dans le corridor; mais elle attendit vainement toute la nuit, René ne rentra pas chez lui. Le malin , madame Jean fut toute surprise , en venant pour faire le ménage, de voir que le lit d'était pas défait. « Tiens , liens , dit-elle avec un sourire malicieux, s'il n'est pas chez lui, — de si bonne heure, — c'est qu'apparemment il est aillieurs. » Et elle alla Trapper à la porte de Chechina. Comme on ne lui ré pondit point et que la porte n'était pas fermée, elle entra, et aperçut lltalienne qui dormait tout habillée sur son lit.

« Et i\î. R'j~/j^ — dit madame Jean après avoir

jeté un regard inquisiteur dans tous les coins de la chambre, — est-ce qu'il est déjà patti?

• Que voulez-vous dire, Madame? répondit Chechina. Je n'ai pas encore vu M. René, et j'en suis bien fâchée, — car je voudrais lui parler. — Je l'ai attendu toute la nuit. Mais au matin il n'était pas encore rentré.

— C'est bien extraordinaire, ça, — fit madame Jean. — Depuis que je le connais, c'est la première fois qu'il lui arrive de passer la nuit hors de chez lui. — Est-ce qu'il lui serait arrivé quelque accident, par hasard? Il faut que j'aille à son atelier pour savoir des nouvelles.

— Oh ! 3Iadame , fit l'Italienne en hésitant à parler, si vous aviez occasion de repasser ici, auriez-vous la bonté de monter jusque chez moi! — S'il était arrivé un accident à M. René, j'en serais bien désespérée.

— Si vous êtes inquiète , dit la femme de ménage , venez avec moi — jusqu'à l'atelier. —• Gomme ça vo^.-. saurez tout de suite ce qui en est.

— Je vous suis, Madame ^>, dit la jeune fille en jetant à la hâte un châle sur ses épaules.

En arrivant sur le quai, madame Jean, suivie de Chechina, aperçut de loin René qui sortait de la cour de rinstitut, où était situé Tatelier de son maître. L'artiste donnait le bras à une jeune femme mise assez singulièrement, qui sautillait comme une chèvre et riait tout haut en faisant toutes sortes de mines.

« Tiens , nous arrivons bien , dit madame Jean en montrant René qui venait devant elle. Voilà M. René.

— Où cela? demanda Chechina.

— Là-bas, — devant nous, — ce jeune homme qui est avec cette dame si drôle; — je la reconnais, c'est une modèle. »

Chechina lâcha le bras de la femme de ménage , — qui rejoignit René et lui parla quelques instants.

Lorsque madame Jean vint retrouver Chechina, elle la trouva tout agitée.

« Qu'avez-vous, ma chère? lui demanda-t-elle.

•*- Rien, fit l'Italienne. — Et M. René, il ne lui est pas arrivé d'accident heureusement ?

— Non, dit madame Jean. Seulement, il m'a préveuue qull ne rentrerait pas ce soir, ni demain , ni même après peut-être.

■^ Ah ! fit Ghechina... Elle est jolie cette dame qui est avec M. René.

— Ouh ! ouhl fit madame Jean. C'est leur état àces femmes-là. Les peintres s'en servent pour les mettre dans leurs tableaux. C'est comme qui dirait des outils.

^ Mais, dans le fond, c'est pas grand'chose de bon, allez.

— Est-ce qu'il vous a parlé de moi, M. René ?

— Parlé de vous? Non ; pourquoi?

— Je croyais... comme il m'a vue avec vous.

— Il ne vous a pas aperçue, ma petite ; et quand même il vous aurait vue... — puisqu'il ne vous connaît pas.

— Vous ne lui avez donc pas dit que je vous accompagnais? dit Ghechina,

— Mais vous ne m'aviez pas chargée de le lui dire, répondit la femme de ménage.

— C'est vrai, fît Ghechina; — alors il ne sait pas que je l'ai attendu cette nuit.

— Non. — Mais qu'esl-ce que cela fait? — il reviendra... Vous êtes gens de revue, comme on dit. »

Et madame Jean laissa Ghechina , qui, de son côté, retourna chez elle.

Ghechina avait dix-huit ans : c'était une admirable

créature, et, au milieu de sa misère même, elle resplendissait comme ces chefs-d'œuvre à qui la pauvreté de Fartiste n'a pu donner qu'un méchant cadre de bois. Née d'un père vénitien et d'une mère sévillane, Chechina, bien qu'elle offrît dans sa nature quelque chose de ces deux contrées , paraissait pourtant plutôt fille d'Espagne que d'Italie. Enfant , elle avait trempé ses deux pieds dans les eaux du Guadalquiviret couru les cimes escarpées des Sierras. Adolescente , elle avait erré sur les plages d'Ischia , vu le Vésuve et respiré l'harmonie dans l'air mélodieux qui souffle au Pausilippe en agitant les lauriers du tombeau de Virgile. Jeune fille, elle avait, pendant quatre ans, dormi dans les cellules d'un cloître du Tyrol, moitié allemand; et, au contact de ses compagnes , dont un grand nombre étaient nées au delà du Rhin, Ghechina avait mêlé la rêveuse poésie germanique aux vivacités de son sang méridional. Plus tard elle avait suivi à travers l'Italie , dans leurs courses aventureuses , son père et sa mère. Elle avait agenouillé sa piété fervente devant les chapelles flambantes de Saint-Marc, et couru le Corso de Rome pendant le carnaval ; novice, devenue bohème pour obéir à la nécessité, elle avait, à quinze ans,

quitté le voile pour les oripeaux du théâtre. Elle avait "figuré dans les chœurs à San-Carlo, à la Fenice et à la Scala,

Maintenant elle vivait misérablement , en courant les boues de Paris sous un soleil poitrinaire. Elle vivait seule et triste , fière et pauvre, chaste et belle. Mais , quoique transplantée dans la terre d'exil , elle était restée dans toute la splendeur de sa jeunesse, la fleur dorée au soleil des zones ardentes. Sa beauté , qui devait plus tard fournir à l'art un type célèbre , rappelait surtout les vierges mondaines qui peuplent les bruns paradis des peintres de l'école espagnole, et au front desquelles le nimbe chrétien de Marie sied moins que ne ferait la couronne amoureuse d'une déesse païenne.

Cependant, malgré cette vie accidentée, après avoir traversé les cloîtres et les coulisses , Chechina était vierge comme Eve avant le premier baiser d'Adam, et innocente comme elle avant son dialogue avec le serpent. Jusqu'alors toutes ses virginités avaient, sans le moindre instinct d'éveil, sommeillé au fond de son ignorance.

Pourtant, depuis son séiour ^ Paris, elle était for-

cée d'exister au milieu des centres où la corruption est la plus contagieuse. Quand elle faisait son métier dans les cafés et les restaurants du quartier Latin , ceux qui les fréquentent ne mettaient pas exprès pour elle de sourdines a leurs expressions. Elle assistait souvent à ces grossières comédies de l'amour qui s'ébauchent le soir, dans la fumée des tabagies , entre des jeunes gens dont le cœur est descendu dans le ventre ou remonté dans l'esprit, et des femmes dont la jeunesse n'a pas duré plus longtemps que la première robe de soie pour laquelle elles se sont jetées à corps et à cœur perdus dans les plus sales boues du vice. Chechina regardait, sans comprendre, ces galanteries équivoques ; sans comprendre, elle écoutait ces refrains où des rimes obscènes cliquetaient au bout d'un vers boiteux , et dotit les bruits rauques étouffaient les douceurs de ses chansons. Plus d une fois on avait chuchoté à son oreille des madrigaux qui sentaient l'alcool, ou jeté dans sa quêteuse une aumône qu'enveloppaient des billets libertins. Et chaque soir, pourtant , Chechina rentrait dans sa misère solitaire , sans qu'aucune des paroles qu'elle avait entendues eût troublé un seul moment la limpidi té de sa pen-

sée , — éveillé la curiosité de son esprit , ou dérangé l'immobilité de son cœur.

Mais rheure devait arriver où sa jeunesse viendrait lui révéler spontanément tout ce qu'elle ignorait encore des choses de la vie* Et cette heure arriva en effet.

Après cette recontre, où elle avait vu René sans que l'artiste l'eût aperçue, Chechina rentra chez elle. Mais, en se retrouvant dans cette chambre qu'elle avait failli quitter la veille, la jeune fille fut singulièrement émue. II lui semblait qu'elle n'était plus la même , et qu'elle vivait dans un air nouveau. Voulant s'étourdir un peu, elle essaya de chanter, mais elle ne le put pas longtemps. Gomme m algré elle, toutes les chansons qui lui revenaient dans la mémoire parlaient de l'amour, de sesjoiesetde ses douleurs. Jusque-là ces chants ne produisaient aucune impression sur Chechina ; elle les répétait avec la fidélité d'un instrument , sans peina comme sans plaisir ; — mais cette fois ils lui causaient plaisir et peine. En sortant de sa bouche ils tombaient dans son cœur et y éveillaient un essaim confus de pensées tumultueuses. Mais il en était une surtout à laquelle son esprit s'attachait particulièrement , mal'^

gré la vague douleur qu'elle éprouvait. — C'était l'idée de savoir René avec une autre femme.

Chechina entrait par la jalousie dans l'amour, et par l'amour dans la vie.

Ainsi qu'il l'avait annoncé, René ne revint pas chez lui le lendemain ni le surlendemain. Il était allé aider son maître dans des travaux que celui-ci achevait au

château du duc de L Quant à la femme avec qui

on l'avait rencontré, c'était en effet un modèle que son maître l'avait chargé de lui amener. — Mais , pour Chechina, cette femme restait une rivale , et la jeune fille, acharnée dans cette idée de rivalité, en torturait son amour naissant. Alors elle se rappelait le service , que René lui avait rendu , sans la connaître , — sans la prévenir, par un seul instinct de charité ; et la fierté native de Chechina se trouvait blessée. — Une espérance calmait pourtant, par moments , la douleur que la jeune fille attisait sans cesse. Elle pensa qu'à son retour René viendrait la voir et s'expliquerait à propos du payement du loyer. — Mais , après quelques jours d'absence, l'artiste était rentré chez lui et n'avait point parlé à Chechina, — n'avait même pas cherché à la

voir. — Le lendemain du retour de René , Ghechina guetta au passage la femme de ménage de Tartiste. — Elle rinterrogea avec un langage rusé, qu'elle n'aurait point eu quelques jours avant , et lui demanda si René lui avait parlé d'elle.

. « Aucunement, répondit madame Jean. — Au reste, je ne l'ai vu qu'un instant ce matin ; — comme j'arrivais chez lui, la dame avec qui nous l'avons rencontré l'autre jour est venue le chercher; ils sont sortis ensemble. »

Cette révélation plongea encore plus avant le cœur de

Ghechina dans les rouges enfers d'une jalousie qui irrita jusqu'à l'exagération son amour-propre déjà si irritable. — Elle passa une nuit horrible, mettant son esprit à la torture pour trouver un moyen de rendre à René l'argent qu'il avait avancé pour elle , et s'efforçant de croire que , ce service étant le seul lien qui l'attachât à l'artiste, elle ne songerait plus à lui une fois qu'elle aurait pu s'acquitter de ce qu'elle considérait maintenant comme une dette. Un matin, brisée par la fatigue, elle s'endormit le sourire sur les lèvres: elle avait trouvé son moyen.

Le lendemain, — comme René entrait dans l'atelier

de son maître et se disposait à travailler, une jeune fille assez pauvrement vêtue entrait aussi, et, tiDut en baissant les yeux devant les dix jeunes gens qui se trouvaient réunis là, — demanda si l'on n'avait pas besoin d'un modèle.

« Qui vous envoie ici , Mademoiselle ? demanda René en l'examinant avec curiosité.

— Personne, dit-elle ; je viens de moi-même.

— Dans quels ateliers travaillez-vous ordinairement? demanda un autre.

— Je n'ai jamais été dans aucun atelier, réponditelle. Je sais seulement que celui-ci est un des plus célèbres , c'est pourquoi j'y suis venue. »

Tous les peintres avaient quitté leurs chevalets et s'étaient rangés autour de l'étrangère, qu'ils examinaient avec curiosité.

« Elle est donc crânement bien dessinée , qu'elle veut débuter ici? dit un des rapins.

— Messieurs, dit un autre , nous connaissons tous par cœur les femmes qui posent ici ; — nous pourrions bien , ce me semble , sortir un peu des Clara , des Adèle , des Séraphine et autres créatures de la dynastie Salomon ou David.

— Vous êtes juive , Mademoiselle? demanda René.

— Non, Monsieur, — je suis de'Naples. Mon père était Vénitien et ma mère Espagnole.

— Fichtre ! murmura un élève tombé • en admiration. — Murillo croisé de Véronèse, — des gens à poils, quoiqu'ils ne soient pas les amis de la maison.

— Vous voulez entreprendre un état bien fatigant , Mademoiselle, dit René.

— Je suis jeune , et je suis forte , répondit la jeune fille.

— C'est qu'avant de nous entendre, il faudrait que nous vous vissions ;>, murmura René à voix basse.

Le visage delà jeune fille se colora subitement d'une teinte pourpre.

(( Mon Dieu ! dit un autre élève , — ce n'est point que nous mettions en doute votre beauté , qui paraît

admirable ; — mais c'est l'usage Il faut que nous

sachions à quelle école votre nature appartient.

— Je ferai ce qu'il faudra faire » , dit la jeune fille en ôtant son châle et son chapeau.

Sur un geste de René , les élèves s'étaient retirés dans le fond de l'atelier. La jeune fille semblait encore hésiter ; mais, en voyant entrer dans l'atelier une au-

tre femme , qui resta étonnée sur le seuil, elle déboucla vivement sa ceinture.

i( Tiens , tiens ! dit la nouvelle venue en s'adressant à l'étrangère , la guitare ne va donc plus , ma chère , que nous donnons dans la plastique?

— Qu'est-ce que tu veux dire, Clara? demanda René.

— Parbleu , répondit le modèle , c'est bien clair : Mademoiselle est une virtuose célèbre dans le quartier ; elle chante comme plusieurs rossignols, et je lui ai donné un sou bien souvent. Pas vrai , ma petite ? Aussi je ne trouve pas gentil de sa part qu'elle vienne justement ici pour me faire concurrence. Ah mais! continua Clara. Au fait, qui est-ce qui l'a envoyée ici? Je parie que c'est vous, René.

— Moi? non ! Pourquoi cela? répondit l'artiste.

— Parce que vous devez la connaître, puisqu'elle demeure dans votre maison. Je l'ai rencontrée hier dans votre corridor; faites donc l'ignorant un peu.»

René regarda la jeune fille... Elle pâlissait à vue d'œil.

<c Par grâce , Monsieur, dit-elle à l'artiste , emmenez-moi d'ici. »

Le soir, Chechina, assise auprès de René, luira-

COMMENT ON DEVIENT COLORISTE. 'i2i

contait son histoire jusqu'au jour où elle l'avait connu, et la métamorphose qu'elle avait éprouvée depuis qu'elle le connaissait. — Sans balbutier d'une syllabe, et avec toute l'audace de sa naïveté, elle raconta son amour, sa jalousie , et les blessures faites à son orgueil.

« Mais pourquoi vouliez- vous vous faire modèle ? — demandait René.

— Hélas! répondit elle, vous m'aviez obligée, et vous ne vouliez pas même recevoir un remercîment; j'étais offensée , et je ne pouvais supporter cette idée que vous m'aviez secourue avec indifférence , comme on fait l'aumône à un pauvre. Je ne voulais rien vous devoir, à vous qui vous refusiez à ma reconnaissance. Mais , comme il fallait trop de temps dans mon état pour amasser la somme que vous aviez avancée pour moi, j'ai voulu la gagner par un autre moyen. C'est votre femme de ménage qui , sans le vouloir, m'en a donné l'idée en me parlant de cette demoiselle avec qui je vous avais rencontrée, et que je croyais votre maîtresse. Voilà comment vous m'avez vue tantôt à votre atelier. — Mais j'étais bien honteuse.

— Et maintenant, fit René..., dont le cœur et Ten-

thousiasme commençaient un peu à s'allumer aux flammes chaudes qui sortaient des regards de la belle fille, me considérez-vous encore comme un créancier?

— Maintenant , répondit Ghechina , — c'est bien différent. — Vous êtes mon ami. — Puisque vous n'aimez pas Clara, — je ne me presserai pas tant. »

Un mois après, René apporta à l'atelier de son

maître une magnifique étude peinte , représentant Vénus sortant des flots. — En voyant ce quasi-chefd'œuvre , tous les élèves poussèrent un hosanna d'admiration.

« De qui ça? dit tout à coup le maître de René, qui venait d'entrer.

— De moi, Monsieur, répondit René.

— De vous? — fit le grand artiste de vous?

Vous êtes bien sûr? — Eh bien! vous m étonnez. Je ne m'attendais pas à cela — de vous : — vous faisiez le sournois, à ce qu'il me semble. »

René hésita un instant avant d oser répondre à son maître, qui examinait avec une attention de plus en plus étonnée cette belle peinture, qui, pour être conçue dans un autre esprit que celui de son école , n'en était pas moins appréciée par cet illustre artiste. —

Après avoir longtemps examiné l'œuvre de René, il

murmura en lui-même : « Allons encore un qui

passe à Fennemi. »

« J'avais espéré que vous voudriez bien me donner quelques conseils, Monsieur», dit René en balbutiant.

Son maître sourit, et, avec une doue ironie, répondit en lui serrant amicalement la main :

«Des conseils à vous? Un de ces jours, c'est

moi qui irai vous en demander » Et il sortit.

« Qu'est-ce que cela signifie? fit René quand il se trouva seul avec ses camarades

— Parbleu ! dit un des rapins en considérant le tableau de plus près , — il me semble reconnaître cette Vénus-là elle a joué de la guitare.

— C'est possible, répondit René mais vous ne

l'entendrez plus en jouer, Messieurs. »

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