‹ Madame Putiphar. 2. éd., conforme pour le texte et les vignettes à l'édition de 1839. PréfChapitre 20 sur 32 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

i: ue sais s'il y a im fatal destiu, mais il y a certainement des destinées fatales; mais il ^^ii est des hommes qui sont donnés au malheur; ^^^ mais il est des hommes qui sont la proie des hommes, et qui leur sont jetés comme on jetoit des esclaves aux tigres des arènes; pourqiioi ?. . . Je ne sais. Et pourquoi ceux-ci plutôt que ceux-là? je ne sais non plus : ici la raison s'égare et l'esprit qui creuse se confond.

S'il est une Providence, est-ce pour l'univers, est-ce pour l'humanité, et non pour l'homme? Est-ce pour le tout et non pour la parcelle? L'avenir de chaque être est-il écrit comme l'avenir du monde ? La Providence marque -t-elle chaque créature de son doigt? Et si elle les marque toutes, et si elle veille

sur toutes, pourquoi son doigt j)0U8se-t-il parfois dans l'abyme, pourquoi sa sollicitude est-elle parfois si funeste?

Les savants, pour qui rien n'est ténébreux, diront que la destinée de l'individu dérive immédiatement de son organisation ; que l'homme sans perspicacité sera dupe, que l'homme fin sera dupeur, et saura éviter les pierres d'achoppement où le premier trébuchera. — Mais, pourquoi celui-ci est-il rusé, et celui-là est-il simple ? Etre simple et bon est-ce un crime qui vaille le malheur et le supplice? — A quoi les savants répondront : Celui-ci est simple, parce qu'il a la protubérance de la simplicité; et celui-là est fin, parce qu'il a la protubérance de la finesse. — Bien, mais pourquoi celui-ci a-t-il cet organe qui manque à l'autre? Qui a présidé à cette répartition? Quel caprice a donné à l'un la bosse du meurtre, et à l'autre la bosse de la mansuétude ? Si dès la procréation, ce caprice a départi les bonnes et les mauvaises qualités des êtres, il a départi leurs destinées : les destinées sont donc écrites ; il y a donc un destin ! L'animal n'a donc pas son libre arbitre : il n'a donc pas le choix d'être doux ou d'être féroce, de souffrir ou de faire souffrir, d'aimer ou de tuer. — Les savants se lèveront et répondront encore : — Il n'y a ni bonne ni mauvaise passion : c'est la société qui postérieurement est venue, et qui a dit : Ceci est mal, ceci est bien. Ceci est bon parce que ceci m'est profitable ; ceci est mauvais parce que ceci m'est nuisible. — Soit : mais si les hommes

MADAxME PUTIPHAR. H

doivent vivre en société, pourquoi la Providence en fait-elle d'insociables, pourquoi va-t-elle contre son but? Est-elle donc extravagante? Une Providence ne sauroit l'être. D'ailleurs cette raison n'explique rien, car il est des hommes sociables victimes de la société ; car il est des hommes bons dont l'existence est affreuse ; car il est des hommes victimes d'événements indépendants de leur volonté, d'événements que leur esprit ne pouvoit prévoir, que nulle vertu humaine ne pouvoit parer.

Pour détourner du désespoir, on a, il est vrai, inventé la vie future, où le juste est récompensé, et le méchant puni ; mais pourquoi récompenser le juste, qui n'a pas eu à opter entre la justice et l'iniquité ? mais pourquoi châtier le méchant, qui n'a pas eu à choisir entre le crime et la bienfaisance ? On ne doit récompenser et punir que les actes volontaires. C'est Dieu, et non pas le créé qu'il faudroit glorifier quand il a fait une bonne créature, et qu'il faudroit supplicier quand il en a fait une mauvaise. Il étoit bien plus simple, au lieu de faire deux existences, une seconde pour redresser les torts de la première, d'en faire une seule convenable.

Si le péché originel est une injustice, la destinée fatale originelle est une atrocité. La loi de Dieu seroit-elle pire que la loi des hommes? seroit-elle rétroactive ?

Je ne m'arrêterai pas plus longtemps à ces pensées fatigantes et révoltantes : je ne chercherai point à expliquer ces choses inexplicables : si je m'y appe-

santissois longuement, je me briserois le front sur la muraille. J'étourdis ma raison toutes fois qu'elle interroge, et je m'incline devant les ténèbres.

Souvent j'ai ouï dire que certains insectes étoient faits pour l'amusement des enfants : peut-être l'homme aussi est-il créé pour les menus plaisirs d'un ordre d'êtres supérieur, qui se complaît à le torturer, qui s'égaie à ses gémissements. Beaucoup d'entre nous ne ressemblent-ils point par leur existence à ces scarabées transpercés d'une épingle, et piqués vivants sur un mur; ou à ces chauve-souris clouées sur une porte servant de mire pour tirer à l'arbalète?

S'il y a une Providence, elle a parfois d'étranges voies : malheur à celui marqué pour une voie étrange! il auroit mieux valu pour lui qu'il eût été étouffé dans le sein de sa mère.

C'est à vous si vos cœurs n'y défaillent point, d'approfondir et de résoudre : quant à présent, pauvre conteur, je vais tout simplement vous développer des destinées affreuses entre les destinées. Bien plus heureux que moi vous serez, si vous pouvez croire qu'une Providence ait été le tisserand de pareilles vies, et si vous pouvez découvrir le but et la mission de pareilles existences.

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YLOKD, venez donc au balcon : le beau soleil couchant! Ali, vous êtes fortuné, mylord î

v^^ tout jusques au ciel morne qui se fait votre ^ vassal et porte votre écusson au flanc. Regardez à l'occident ; ces trois longues nuées éclatantes ne semblent-elles pas vos trois fasces d'or horizontales? et le soleil, votre basant d'or, au champ d'azur de votre écu ?

— Mylady, vous semez mal à propos votre bel esprit : vous voulez, suivant votre coutume, détourner une conversation qui vous pèse, par un incident, par quelque mignardise ; mais, vous le savez, je ne me laisse pas piper à vos pipeaux, et vous m'écouterez jusqu'au bout.

Je vous disois donc que si vous n'y prenez garde il arrivera malheur à votre fille. Je vous disois que dès l'origine j'avois prévu tout ce qui est survenu, que j'avois pressenti ce que vous auriez dû pressentir; et ce que toute autre mère à votre place eût pressenti. Vos flatteurs vous appellent naïve, mais vous êtes obtuse. Comme un nouveau-né, vous ignorez toutes bienséances. Sur mon épée, madame! vous n'avez de noble que mon nom.

14 MADAME PUTIFHAR.

Avant mon premier départ pour les Indes, ayant déjà remarqué en eux une lointaine inclination, et un commencement de liaison, je vous avois fortement recommandé et fait bien promettre de ne plus leur laisser aucun rapport; en tout point vous m'avez désobéi. Plus tard, lors de mon entrée en campagne, je vous renouvellai formellement le même ordre et vous me désobéîtes encore plus formellement. A mon retour de l'armée, je trouvai Déborali compagne de Pat; je trouvai Pat presque installé ici; Pat traité comme vous eussiez traité un fils; Pat assistant à toutes les leçons des maîtres de Déborali, et étudiant avec elle les arts d'agrément. Etiez-vous folle ! Vous avez fait un joli coup en vérité! vous avez rendu un bon service à ce pauvre père Patrick ! Aujourd'hui, il ne sait que faire de son garnement de fils, qui s'en va labourer un solfège à la main, un Shakspeare sous son bras. N'eût-ce été que par respect pour ma maison, vous n'eussiez pas dû attirer ici, et traiter de telle sorte, l'enfant d'un de vos fermiers, et d'un de . vos fermiers irlandois et papiste !

— Cher époux, vous savez combien je vous suis soumise en toutes choses. Ce n'étoit point pour braver vos commandements, ce que j'en fis, mais purement pour l'amour de votre fille : seule, avec moi et quelques domestiques grondeurs, sans distraction aucune dans ce beau, ce pittoresque, mais taciturne, mais funèbre manoir, la pauvre enfant se mouroit d'ennui, et ne cessoit de redemander son Pat, qui l'égayoit de sa grosse joie, qui l'entraînoit dans le

MADAME PUTIPHAll. 15

jardin et dans le parc ; qui inventoit, pour plaire à sa noble petite amie, toute espèce de jeux et d'amusements .

Partageant ses jeux, ne devoit-il pas partager ses études ? N'auroit-ce pas été cruel de le renvoyer à l'arrivée des professeurs de Debby? Puisqu'il étoit son compagnon, ne devois-je pas prendre à tâche de l'instruire et de le polir pour le rendre plus digne d'elle? Il avoit si bonne envie d'apprendre, et tant de facilité, le pauvre garçon ! Cela donnoit de l'émulation à la paresseuse Debby. Puis, vous le savez, il étoit si gentil, si doux, si prévenant! Ah! que je souhaiterois à beaucoup de gentilshommes d'avoir de pareils héritiers !

— Toujours vos mêmes parades de générosité, toujours vos belles idées sur les gents de basse condition ; vous aurez beau argumenter, un mulet et un cheval de race feront toujours deux, comme un Irlandois et un homme

Où toutes ces prouesses de vertu vous conduirontelles ? Vos largesses envers les mendiants et les paysans vous feront, à la première rencontre, couper les jarrets par ces infâmes catholiques. Votre conduite •à l'égard du petit Pat, où vous mènera-t-elle, où vous a-t-elle poussée? Debby et Pat, grandissant ensemble, se sont pris d'étroite amitié, puis à l'amitié a succédé l'amour : la jeune comtesse Déborah Cockermouth est amourachée du gars de votre fermier : mademoiselle en feroit volontiers son époux ! Dieu me damne ! cela me fait dresser les cheveux

sur la tête! Mademoiselle refuse tout brillant parti; mademoiselle repousse tout noble requérant : J'ai fait vœu de chasteté, dit-elle. Ventre de papiste ! quel est ce catholique baragouin ? Dieu me damne ! ça tourne à mal....

— Pourquoi vous enflammer ainsi ? à quelle occasion tant de violence? Cette fantaisie de garder le célibat n'est qu'une lubie de jeunesse, qui lui passera, et tout d'abord qu'elle aura rencontré un cavalier de son choix et de son gré. Quant à Patrick, vous savez bien que tout est rompu entre elle et lui depuis longtemps; et que depuis votre farouche sortie contre lui, il u'a pas remis le pied au château.

— Tout est rompu entre elle et lui!... Il n'a pas remis le pied au château!... Qui vous a si bien informée? Madame, relâchez de votre surveillance, elle est vraiment trop rigide. Ah ! tout est rompu entre elle et lui?... parole d'honneur?... C'est pour cela que mon fidèle Chris, maintes fois, l'a vu rôdant près du château ; c'est pom- cela qu'il a entendu plusieurs fois ce que vous eussiez dû entendre, la nuit, Déborah se relever, sortir et descendre du côté du parc. Ah! tout est rompu entre elle et lui !.. . vraiment ?... C'est bien, ree^tez dans votre quiétude : pour moi, je vais redoubler de sévérité ; Chris l'espionnera; et si le malheur veut que cela soit, je prendrai des mesures qui ne seront pas douces à votre pimbêche de fille.... Quant au paysan, c'est la moindre alfaire.

MADAME PUTIPHAR. n

— Vous êtes maître, mylord, et surtout maître de vos actions ; je ne suis que votre humble servante et je m'incline. Faites à votre guise; on recueille ce qu'on a semé.

— A vos souhaits, comtesse.

j^ej^v-ft^- E lendemain, a]3rès sa toilette, lady Cocker- 5)1 Iw^if ^^^oiitli fit prier Déborali de vouloir bien se îdl^ii rendre auprès d'elle, par l'escalier dérobé, le >'*' plus secrètement possible, pour ne point attirer l'attention de son père.

Aussitôt Debby, très-inquiète, arriva mystérieusement; d'un pas craintif et d'un air caressant, elle s'approcha de sa mère pour la saluer d'un baiser, mais ses lèvres ne pressèrent que ses deux mains qui soutenoient son front abattu.

— Je vous remercie, mademoiselle, d'avoir bien voulu vous rendre avec empressement à mon invitation, lui dit la comtesse en découvrant son visage mélancolique; cèdes toujours ainsi à mes douces et sages prières, vous ferez le bien, et vous épargnerez à vous et à votre mère infortunée de grands chagrins et de grands remords. J'ai tant besoin de consolation î... et toute consolation ne me peut venir que de vous.

Une seule fois, dans votre enfance, Debby, je cédai à un de vos caprices : cette foiblesse maternelle, bien pardonnable, a déchiré ma vie, déjà tant empoisonnée : vous vous étiez éprise de belle amitié pour

MADAME PUTlPtlAR. IV»

Pat, le fils du granger Patrick, vous recherchiez toujours sa société, vous l'invitiez à vos récréations, vous lui offriez vos jouets, vous agissiez avec lui comme avec un frère, vous deveniez maussade quand on l'éloignoit de vous; au lieu de m'opposer rigoureusement, et comme je l'eusse dû, à votre fréquentation de ce petit rustaud; — fréquentation tout à fait messéante et blessant violemment votre père, qui plusieurs fois m'avoit intimé l'ordre, de l'empêcher durement. Pour ne point vous enlever votre compagnon unique, pour ne point vous affliger, j'écoutai vos désirs instants, et je favorisai vos entrevues. J'avois pensé que ce n'étoit qu'un enfantillage de peu de durée, mais vous vous êtes montrée tenace en vos goûts ; et, plus tard, je ne pus jamais vous convaincre qu'il étoit opportun et décent de rompre avec ce paysan devenu jeune homme; vous ne voulûtes pas comprendre que vous dérogiez à votre rang.

Vous n'avez j^as oublié, sans doute, mon cœur en saigne encore, toutes les tempêtes que cette condescendance m'a fait essuyer, toutes les fureurs qu'elle a fait tomber sur vous et surmoi; n'étoit-ce pas assez?...

Je croyois mon péché expié, je croyois cette guerre lasse ; je croyois éteint ce brandon de discorde ; hélas, me serois-je abusée grossièrement?

Voici que la colère de votre père s'est réveillée plus véhémente que jamais : hier, affirmant que vous avez toujours des rapports avec M. Pat, il a invectivé contre vous, il m'a chargée de blâmes. J'ai taché de l'appaiser, en témoignant de toutes mes forces do votre

innocence. J'ai essayé de lui prouver que par méchanceté, sans cloute, quelqu'un avoit égaré sa bonne foi. Je l'ai prié de ne point calomnier ma Déborah. J'ai repoussé loin cette perfide accusation. Non, Déborab, vous n'êtes point une fille à commerce nocturne : c'est une calomnie! Me démentirez-vous?... Non, Déborali, vous n'avez pu prolonger, au péril de votre avenir, une liaison impardonnable, une liaison funeste à l'orgueil de votre père, une liaison funeste à mon repos! Me démentirez-vous?,..

— 0 ma mère, ma mère, pardon!... s'écria Déborali, tombant alors à ses genoux et cachant sa figure dans les plis de sa robe.

— Cessez vos cris, Déborah, craignez qu'ils n'attirent votre père, sortez de devant moi. Est-ce ainsi, mauvaise âme, que vous faites ma joie ?

— 0 ma mère, pardon! ne me chassez pas, ce seroit me maudire, et je ne suis criminelle que de vos chagrins.... Veuillez m'entendre?...

— Debby, ma fille, que vous êtes cruelle ! Déjà ne m'aviez-vous pas assez causé de tourments? En quoi ai-je donc si peu mérité votre pitié ? N'eût-elle pas été coupable votre inclination, que du jour où elle appesantissoit sur moi le bras de plomb de votre père, et sur vous sa malédiction, vous eussiez dû en faire le sacrifice. Prenez garde, qui ne sait pas faire un sacrifice souvent est sacrifiée.

— C'est qu'aussi souvent il est plus facile d'être immolé que de s'immoler. Ou ne tient jms compte des efforts vains, des luttes impuissantes, des com-

bats secrets : en vérité, croyez-vous qu'il soit si aisé de s'arracher du cœur une amitié qui date du berceau, un amour développé avec la vie, une passion se reposant sur un être parfait, sur un être d'élection? Croyez-vous qu'un amour sans bornes, soit si commode à arracher, quand il est basé sur une profonde estime, et surtout quand le bien-aimé n'a d'autre crime que celui d'être né dans une crèche ?

S'il eu est qui peuvent à un signal donné désaimer ou prendre de l'amour, ce n'est pas moi. J'ai tout tenté; je me suis tout dit pour surmonter ma passion; et tout ce que j'ai fait pour la détruire n'a fait que la consolider. Enfin, j'ai cessé ce duel inégal avec la nature; et je me suis abandonnée au courant; dût-il m'entraîner dans un gouffre, résignée à tout, je le suivrai.

— A quelle école, s'il vous plaît, avez-vous appris un langage aussi odieux ? Est-ce à l'école de votre l)aysan ?

— Mon paysan n'est point un homme de scandale; et si mon langage est odieux, c'est que mon cœur est odieux, car il part de mon cœur. D'ailleurs je ne suis plus une enfant, je touche au tiers de la vie, et j'ai eu pour maître le malheur.

— Quels malheurs?... Dieu du ciel! si votre père vous entendoit, vous seriez morte!...

— Ne suis-je pas résignée à tout.

— Les soupçons du comte votre père sont donc fondés ?

— Oui, ma mère.

22 MADAME PUTIPflAR.

— Vous revoyez donc le garçon Pat ?

— Oui, ma mère, je revois M. Patrick Fitz- Whyte.

— Dej^uis quand?..,

— Depuis un an environ.

— Effrontée!... Où pouviez-vous voir ce garçon?

— M. Patrick est venu quelquefois au château, en votre absence; mais habituellement nous nous rencontrons la nuit dans le parc. Je prends ici Dieu à témoin que pourtant nous n'avons jamais forfait à nos devoirs, et que nos entretiens n'ont jamais été qu^édifiauts ! M. Patrick est un noble homme, croycis bien !

— S'il m'étoit venu à la pensée que vous eussiez pu faillir, je serois plus coupable que vous ne le seriez vous-même, ma fille, si vous eussiez succombé : j'ai de l'estime pour vous, ma fille; ôter son estime à quelqu'un, c'est applaudir à ses vices, ou o/est le mettre dans le cas de se jeter au mal par dépit.

Votre père n'a encore que de vagues soupçons, et il est déjà possédé d'une colère outrée; prenez garde de les confirmer, je ne sais à quelle rigeur il pourroit être conduit. A la prolongation de vos liaisons avec Patrick, il attribue, fort justement sans doute, vos refus des divers gentilshommes qui vous ont été offerts. Prochainement il vous présentera un nouvel époux : si vous répondiez encore par un refus, son projet est de vous faire emprisonner dans une maison de correction d'Angleterre, jusqu'à ce que vous soyez revenue à des sentiments plus sociaux.

MADAME PUTII'KAll. 23

— Emprisonnée!... Est-ce à dire que je sois une folle, une prostituée!... Quant à un époux, seroit-ce Charles-EdvN'ard, je le repousserai ! J^ai fait ce vœu que je tiendrai, ou d'être à mon Patrick ou d'être à Dieu.

— Déborah, vous êtes une mauvaise femme! Si vous respectez l'amour, vous ne respectez guère la piété filiale. Vous avez peu d'égards pour moi, pour moi votre tendre mère.

— Quoique je sois aigrie, ô ma mère! croyez à ma piété profonde. Mais il est inconcevable qu'on puisse se figurer que l'amour filial ne vive pas d'échanges et de soins ; que dans l'amour filial les charges soient toutes pour l'enfant qui ne peut l'entretenir en bon point que par l'abnégation de soimême, que par l'abnégation de sa raison, et, souvent, par la destruction de sa jeunesse et la ruine de sa vie. Croyez-vous qu'un amour puisse tenir, puisse exister à de pareilles conditions ?

— Je ne pense pas que ces réflexions s'adressent à votre malheureuse mère : les charges entre nous deux ont été mutuelles, j'espère? Même, sans vous faire de reproche, je crois ma mesure plus comble que la vôtre. Que n'ai-je pas supporté, que n'ai-je pas souffert à cause de vous 1

Parce que dans votre bas âge, involontairement j'avois favorisé vos rapports avec un enfant, on m'a fait coupable de ce qui s'en est suivi jusqu'en votre âge mûr. Ah! Déborah, vous aussi n'accusez pas votre malheureuse mère! oh! très-malheureuse!...

Vous parlez d'amour filial acheté par l'abnégation de soi-même, et par la ruine de son existence : c'est moi qui l'ai acheté à ce prix. Oh! tous mes rêves dorés de mon enfance ! . . . oh ! la Providence fait bien de nous taire l'avenir!...

— Si vous pouviez lire en mon cœur, ma pauvre mère, vous verriez à quel point je vous aime. Laissezmoi baiser vos pieds, laissez-moi pleurer sur votre front ! car il est des faits bien atroces dans la vie : vous que j'aime profondément, vous à qui je n'aurois voulu apporter que joie et bonheur; vous dont j'aurois voulu alléger les tortures ; par un funeste sort, par je ne sais quel hasard, quelle fatalité, je vous ai toujours plongée dans le chagrin et le remords. C'est affreux à penser !

— Ma bonne fille, combien tes caresses épanouissent mon âme. Qui sait si des jours heureux ne nous sont pas réservés ? Tu peux encore me faire goûter à la félicité. J'ai tant souffert, prends pitié de moi, ne me fais pas souffrir davantage, j'y succomberois ! Promets-moi, c'est l'unique et dernier sacrifice que je te demande, promets -moi de ne plus revoir M. Patrick.

— Ne plus revoir M. Patrick!... répéta Déborah consternée.

— Je sens bien qu'il est douloureux de renoncer à l'objet de ses affections; je sens bien que je vous demanderois là une chose difiîcile, si la renonciation étoit toute volontaire ; mais n'est-il pas bien séant de prévenir une rupture inévitable et de la préparer

soi-même? mais n'est-il pas habile de faire d'un événement, tout à fait en dehors de notre pouvoir, un acte de notre volonté plénière. Votre père, sachez bien , vous fait surveiller scrupuleusement depuis quelques jours, depuis qu'on lui a donné du soupçon. Vous ne tarderiez pas à être surprise par ses espions;... que Dieu vous en garde! vous seriez perdue, et votre mère aussi.

— Hélas ! que ne me demandez-vous une chose possible.

— • Je n'exige rien de vous, ma fille; je vous prie seulement d'éviter un piège, je vous prie seulement de vous garder d'un abyme de maux ; je vous supplie d'avoir pitié de moi!

Oppressée et sanglotante, Déborah tomba aux pieds de sa mère, et, dans cette pose, demeura taciturne et morne comme une sculpture. Après ce longsilence, relevant la tête et soulevant ses paupières, elle dit froidement : Je ferai selon votre désir, ma mère , je me garderai de cet abyme de maux ; accordez-moi seulement une grâce ?

— Parlez, ma fille.

— Permettez-moi de revoir encore une seule fois M. Patrick, pour lui dire adieu, pour lui apprendre son arrêt au moins de ma bouche ? Cette nuit, nous avons rendez-vous dans le parc : j'irai, je lui dirai tout!...

— Déborah, laissez que je vous presse sur mon cœur ! je savois bien que vous étiez bonne. Ainsi, dorénavant, vous cesserez toute entrevue?

• — Je vous le jure.

— • Puissiez-vous toujours vous maintenir en aussi sage disposition; puisse ce changement ne pas être passager, votre mère sera bien lieureuse ! Ainsi vous ne démentirez pas mes dénégations ? J'ai répondu à votre père de votre bonne conduite. Bientôt ses soupçons tomberont , et , honteux de vous avoir accusée faussement, peut-être re viendra- t-il à la douceur.

Il est juste, en effet, de prévenir ce pauvre garçon, et de le prévenir avec ménagement; ce seroit mal en effet de rompre malhonnêtement avec lui, et de le jeter dans l'inquiétude. Allez, une dernière fois, à votre rendez-vous ; mais prenez garde de vous laisser surprendre par les gents de votre père.

Voici la cloche du déjeûner. Vite, retournez dans votre appartement : de là, comme de coutume, vous vous rendrez à la salle. Evitez d'avoir l'air embarrassé ; il faut que votre père Ignore ce qui vient de se passer entre nous.

Durant ces dernières paroles la comtesse Cockermouth tenoit embrassée Déborah, qui, préoccupée, restoit froide, semblant souffrir de ces caresses, et les recevoir de l'air paterne avec lequel on reçoit des félicitations non méritées.

i|'Viil|!!il.!lll|ll',l|irUlll,.

9 ÉcoRAH passa quelques instants devant son iV- miroir à rajuster sa robe froissée et ses atti- *w fets en désordre; elle s'en éloignoit, elle s'en rapproclioit ; elle se regardoit et se regardoit encore; elle cambroit sa belle taille, et tournoit sa tête sur l'épaule pour voir si sa démarclie se rassuroit. Elle essu3'oit ses joues rayées par les larmes. Enfin, au second appel du déjeuner, croj^ant avoir assez bien dissimulé les traces de son émotion, elle i)rit le chemin de la salle. Pour gagner plus de calme, elle marchoit lentement encore et s'arrôtoit à chaque degré de l'escalier, échauffant de son haleine son mouchoir et l'appliquant sur ses yeux comme un collyre pour boire l'humidité de ses paupières.

— Vous vous faites attendre, Debby, dit la com tesse, lorsqu'en entrant elle faisoit la révérence à son père, qui, tout en affectant de ne pas s'occuper de son arrivée, laissoit tomber sur elle un regard lui enjoignant de supprimer ses politesses.

Sans plus de présages, Déborah pressentit la tempête; et, tremblante comme un oiseau surpris par l'orage, vint se blottir sur sa chaise.

Le comte Cockermouth acheva de la décontenan-

cer en la considérant sévèrement, et en cliucliotant tout lias à l'oreille de la comtesse :

— Ne remarquez-vous pas, mylady, l'extérieur fatigué de mademoiselle votre enfant ? ses yeux ternes, ses paupières rouges? Tout cela sent la veille. Je suis sûr, quoique Chris ne l'ait pas entendue, qu'elle a passé cette nuit à la belle étoile. Tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se brise. Ventre de paj»iste ! ça tourne à mal !...

Vous n'avez donc pas appétit, mademoiselle ? vous ne mangez pas, vous pignochez.

— Il est vrai, je n'ai pas faim, mon père.

— Cela est très-simple, dit tout bas le comte à son épouse, quand on a fait un médianoche.

Etes-vous malade, mademoiselle ?

— Non, mon père.

— Alors, quel train menez-vous donc, vous avez la mine d'une déterrée.

— Je ne suis pas malade, mais je suis indisposée. Tout à l'heure il m'a pris une défaillance dont je ne suis pas bien revenue.

— Cela est très-simple, dit encore tout bas le comte à la comtesse : tant va la cruche à l'eau qu'eufin.... Ventre de papiste! ça tourne à mal î Si je ne me retenois j'écraserois cette petite....

Ah! mademoiselle a des défaillances !,.. Madame, faites sortir votre fille ; je ne veux pas de cette catin à ma table ! Allons, sortez ! Je vous défends de remettre les pieds n'importe où je po.urrois être; je vous défends de reparoître ici. Sortez donc!

— Mon père î mon père !... répétoit Déborali baignée de larmes.

— Sortez donc!... répétoit Cockermoutli.

— Mais, que vous a fait ma fille, monsieur le comte?...

— Vous tairez-vous, madame la souteneuse!... En criant ses dernières injures, il lançoit contre

sa fille, à l'instant où elle sortoit, un pot d'étain qui l'atteignit à Tépaule et lui fit pousser un long gémissement. Dans sa fureur, il se leva de sa chaise avec tant de violence que la table soulevée par sa panse énorme fut renversée. Puis, il se précipita hors de la salle en brisant tout sur son passage, et s'enferma dans son appartement.

Échappée à cet esclandre, Déborah se retira chez elle. Là, accablée de douleur, elle tomba sur un canapé, où l'obsession des fantômes du désespoir l'assoupit. Ce n'étoit pas cependant qu'un pareil spectacle fût chose nouvelle pour ses yeux et pour son cœur; dès son enfance elle avoit assisté au martyre de sa mère ; mais ici, elle étoit plus que figurante, elle se voyoit au premier acte d'un rôle dont elle redoutoit le dénouement.

Le valet qui vint lui apporter son dîner la trouva dans le même désordre, encore endormie sur le canaj^é. Sous sa serviette elle découvrit un billet non signé, mais de la main de sa mère, contenant ceci seulement :

« Si vous avez besoin de quelque chose, faites-lemoi demander par qui vous a^iportera votre nourri-

30 MADAME PUTIPIIAR.

ture? Si vous allez cette nuit où vous devez aller, vous ne sauriez trop prendre de précautions : vous risquerez beaucoup. Ne seroit-il pas prudent de vous en abstenir, et demain de faire parvenir votre congé à M. Patrick? Au nom du ciel, faites cela ! »

— Ton congé!... Patrick, mon amour, ma vie! .. Te donner congé, Patrick ! — s'écria Déborah en acbevant de lire ce billet. — Oh ! c'est là de ces choses auxquelles mon esprit se refuse, c'est là de ces devoirs que ma foible intelligence ne peut comprendre, c'est là de ces pensées dont mon âme s'effarouche!... Te donner congé, Patrick! conçois-tu?... Contremander ma passion : on contremande ce qu'on a commandé? qu'ai-je commandé? dites-moi? On congédie ce qu'on possède, ce dont on est las. Mais donner congé au vautour qui nous tient dans sa serre, au geôlier qui nous charge de chaînes; mais donner congé à la puissance qui nous possède, non !... — L'enfant peut briser son jouet, mais le jouet peut-il briser l'enfant?... Eh! que suis-je!... — Une meule peut-elle se broyer elle-même ? Un arbre peut-il se déraciner ? Une vallée peut-elle dominer le mont qui la domine?... Et moi! puis-je engouffrer l'abyme qui m'engouffre?... — Oh! c'est là de ces choses auxquelles mon esprit se refuse ! Oh ! c'est là de ces pensées dont mon intelligence bornée s'effarouche ? — Moi ! te donner congé, Patrick ! comprends-tu?

Après avoir rongé un morceau de pain trempé de ses pleurs, et jeté un peu d'eau sur le feu de sa poitrine, Déborah s'enveloppa d'un manteau, et suivit

3Iada:\ie pîtipiiar. 31

un long corridor aboutissant à une antique tourelle, encastrée dans des constructions modernes et nommée pour sa position Tour de VEst; de fortification qu'elle avoit été, elle étoit devenue belvédère, et ses créneaux avoient cédé place à une riche balustrade. On découvroit de cette terrasse excessivement élevée un sombre et lugubre paysage : au midi et à l'est, une plaine infinie, noire et rouge; noire à l'endroit des tourbières, rouge à l'endroit des bogs; peu d'arbres, des genêts et des bruyères et quelques huttes informes à demi enterrées. — Au nord et à l'ouest des chaînes de rochers chauves, semblant de hautes murailles ébréchées par la foudre, bordoient l'horizon; çà et là des ruines de tours, d'églises et de monastères, charmoient le regard et plongeoient l'âme dans le passé.

De ce côté un déchirement dans les rochers, forme une gorge profonde, étourdissante à voir. Dans le creux de cette Gorge du Diable, comme on l'appelle, coule un torrent étroit, n'ayant qu'une seule rive, où passeroit à peine un chariot. A mi-hauteur des roches il s'élance avec fracas de la bouche d'une caverne, ce qui ajoute encore au caractère infernal de ce lieu.

L'eau de ce torrent, froide en été, chaude en hiver, jouit d'une grande célébrité parmi les villageois des environs, qui lui attribuent toutes sortes de cures merveilleuses. Mais sa propriété la plus incontestable est celle, quand on a l'imprudence de s'y baigner, de guérir de la vie.

La description ne pourroit donner qu'une idée ingrate du bel effet d'un soleil couchant apparoissant à l'extrémité de cette gorge rétrécie encore par la perspective, du bel effet de ce long corridor sombre , terminé par un portail d'or resplendissant, dont le disque étincelant du soleil semble la rose gothique.

C'est là le merveilleux spectacle que Déborah se plaisoit à venir contempler du haut de la Tour de VEst, spectacle dont, autrefois avec Patrick, elle ne s'étoit jamais rassasiée.

Que d'heures ils avoient passées là, touts deux, dans la méditation et l'exaltation ! Quels lieux auroient pu lui être plus chers ? Pas une pierre , pas une dalle où Patrick n'eût gravé leurs chiffres entrelacés, ou quelques dates pleines de souvenirs et de regrets.

Là haut, montés sur cette tour, ils ne pouvoient être entendus que du Ciel : le Ciel est discret confident, le Ciel n'est pas railleur, le Ciel n'est pas perfide.

Et puis, du haut de cette tour, l'œil de Déborah tissoit une toile de rayons d'or pareille à luie toile d'araignée : un rayon partoit de la grange de Patrick, un autre du Saule creux du Torrent, un autre des ruines du Prieuré devenu cimetière, cent autres de cent autres lieux où ils avoient herborisé ensemble, où ils avoient lu quelque livre de prédilection.

h^ E timbre fêlé du manoir ayant dit une heure

»^M du matin, Déborah, jetée toute vêtue sur son

lit, se leva sans bruit et sans lumière, longea le grand corridor de la Tour de l'Est, et descendit jusqu'à une poterne ouvrant sur les fossés à sec du château. Vers l'entrée du parc, à l'aide de quelques arbustes, elle gravit sur la contrescarpe, puis, pour n'être point dépistée, au lieu de suivre la route ordinaire, menant directement à la Gorye du Diable, elle prit un sentier tortueux et presque impraticable.

Plusieurs fois il lui sembla entendre un léger bruit sur ses traces, et s'étant retournée, et n'ayant rien apperçu, elle imagina que ce pouvoit être quelque animal sauvage, ou simplement l'écho de ses pas. Le ciel étoit clair, mais il étoit impossible de rien distinguer à travers les buissons de ce sentier inculte. Parvenue au torrent, elle reconnut dans le lointain la voix de Patrick, qui chantoit une ancienne mélodie sur l'attente. A ce chant elle tressaillit de joie, et quand elle ne fut plus qu'à peu de distance du Saule creux, leur rendez-vous, elle cria le mot de

ralliement habituel :

— To BE !...

— Or not to be!...

répondit la voix qui chantoit. Et aussitôt un grand jeune homme enveloppé d'une cape sortit des halliers et lui vint au-devant.

— Je vous salue, Déborali pleine de grâce et d'exactitude , dit-il affectueusement en lui prenant une main, qu'il baisa.

— My lord est avec moi, répliqua-t-elle en s'inclinant, je suis bénie entre toutes les femmes.

Pat, mon doux ami, qu'il me tardoit de vous revoir î Ohî si vous saviez! j'ai tant de choses à vous apprendre! tant de choses se sont passées depuis notre dernière entrevue! Pauvre ami, vous chantiez, vous aviez du contentement au cœur. Pourquoi faut-il que je vienne troubler cette félicité! Haïssez-moi, Patrick; je suis votre mauvais Génie.

— Non, vous êtes mon Ange, et je sais tout. Ce soir j'errois à l'entrée du parc, tourné vers la Tour de rEst, où je croyois vous appercevoir, quand, dans l'allée d'Ifs, je rencontrai madame la comtesse votre mère, qui se promenoit seule. Après m'avoir fait le plus gracieux accueil, peu à peu, avec de grandes préparations, elle en vint à me parler de ce qui se passoit, et à me prier de rompre à jamais avec vous, puis, elle en vint à me faire de violents reproches pour avoir conservé des rapports secrets, et pour avoir trompé sa vigilance; puis, enfin, elle m'intima, elle m'ordonna solemnellement de cesser nos relations. c( Je ne suis pas insolente, je ne veux pas vous humi-

MADAME PUTIPHAR. 35 ISP

lier, m'a-t-elle dit en me quittant, mais quand on s'oublie jusqu'au point oii vous" vous oubliez, il est bon de faire ressouvenir! Pat, ajouta-t-elle en me tutoyant d'un air de mépris, où en veux-tu venir? Déborah, c'est ma fille! c'est la comtesse Cockermoutli ! Et toi , Pat , tu n'es qu'un lourdaud! »

— Vous, maltraité ainsi, Patrick! Oli! je vous demande pardon des calices amers que je vous fais boire. Et c'est pour moi, et c'est à cause de moi que vous souffrez de telles angoises!... Mais, grand Dieu! qu'avez-vous donc, Patrick? votre visage est tout balafré ?

— Madame la comtesse votre mère venoit de s'éloigner : je m'enfonçois plus avant dans le parc, tête basse, marchant plongé dans de fâcheuses rêveries, quand j'entendis le galop d'un cheval remontant la même avenue : c'étoit le comte, qui faisoit manœuvrer Berebère, sa belle cavale. Aussitôt qu'il m'apperçut; il piqua des éperons, vint droit à moi, me frôla au passage en me saluant d'un seul mot, j)orc! et me brisa sa cravache sur le front.

— Pauvre ami!... De grâce, Patrick, ne vous appuyez pas sur cette épaule; je suis blessée.

— Vous aussi, Debby?...

— Ce n'est rien : une chute.... Non, Pat, je vous trompe, c'est aussi une violence de mon père. Ce matin, au déjeuner, il m'a lancé un pot d'étain, qui, heureusement, ne m'a frappé que l'épaule.

— Noble amie, vous le voyez, c'est de moi que

36 MADAME PLTIPHAR.

découlent touts vos maux; il est temps enfin que je tarisse la source de vos douleurs.

— Non, en vérité, vous n'êtes point la source de mes maux, non plus que moi la source de vos souffrances. Maux et souffrances, joie et bonlieur nous sont communs comme à toute double existence confondue, comme à toute vie accouplée. Ma destinée s'est mêlée à la vôtre, la vôtre s'est mêlée à la mienne; si l'une des deux est fatale, elle entraînera l'autre : tant pisî Qui vous frappera me heurtera, qui vous aimera m'aimera; tout est doublé et allié par l'amour, mal et bien. L'orage qui renverse le chêne renverse le gui; le chêne ne dit pas au gui, je suis cause de tes maux; le gui ne dit pas au chêne, j'ai enfanté ta ruine; ils ne disent point, je soufre et toi aussi : ils disent, nous souffrons.

Patrick, ne demeurons pas en ce lieu touffu; ma mère m'a fait promettre que nous nous tiendrions sur nos gardes. Si par hasard nous avions été suivis, on pourroit, se glissant parmi ces taillis, nous approcher et surprendre notre conversation. J'ai des choses à vous demander qui veulent un profond secret. Gravissons sur le coteau, montons à la clairière, nous nous y assiérons sur ce roc isolé, où nous ne pourrons être ni approchés, ni trahis.

— Nous ne sommes encore que dans l'adolescence, Debbj, et voici déjà que, semblables aux vieillards, désormais nous n'allons vivre que de souvenirs. Depuis longtemps notre bonheur déclinoit; aujourd'hui, il a passé sous l'horizon: aujourd'hui, notre astre

s'est couclié. La uuit et toutes ses horreurs va descendi-e en notre âme. — Mais l'avenir comme le présent est à Dieu : que sa volonté soit faite!

Combien il est déjà loin de nous ce temps où nous pouvions ensemble prendre librement nos ébats; ce temps où l'aristocratie n'avoit point encore tracé un sillon entre nous, et n'avoit point dit : Ceci est noble, et ceci est ignoble ; ceci est de moi, et ceci est du peuple ; ce temps où mes caresses n'étoient point une souillure, où ma compagnie u'étoit point un outrage ; combien il est loin de nous aussi ce temps postérieur où, durant les absences de votre père, quoique avec réserve et discrétion, il m'étoit permis de vous aimer, de vous voir, d'étudier dans vos livres et d'herboriser avec vous par les bois et par les montagnes. Qu'avec plaisir je me rappelle nos petites querelles botaniques, nos controverses sur le classement de nos herbiers, sur le genre, la famille et les vertus pharmaceutiques de nos simples. Que de soins nous apportions à nos jardinets, que de sollicitude pour nos pépinières!...

Aujourd'hui, un fossé est creusé entre nous ! fossé que la noblesse a tracé autour d'elle, comme Romulus autour de sa ville naissante; fossé que l'on ne peut franchir comme Rémus qu'aux dépens de sa vie. Ce n'est pas que je reculerois devant un abyme, si je n'entraînois une femme en ma chute, et si cette femme, Debby, n'étoit vous ! Que Dieu me garde à jamais d'être pour vous une pierre de scandale !

— Mais, c'est maintenant que nous sommes dans

le profond de l'abyme, et qu'il faut que nous en sortions touts deux; me comprenez-vous Patrick?

— Aussi bien que vous m'avez compris.

En disant cela il se leva, et se mit à marclier à grands pas et silencieusement dans la bruyère. Déborah, silencieuse aussi, resta accoudée sur le roc.

A la pâle lueur de la lune, errant dans les broussailles, il apparoissoit comme une figure cabalistique, ou comme l'inévitable voyagem* pittoresque. dont les peintres animent la solitude de leurs paysages.

Mac-Pliadruig, ou Patrick Fitz-Whyte, étoit grand et d'une noble prestance; il avoit de beaux traits, des yeux bleus, un teint blanc, une chevelure blonde; des manières polies et bienséantes; rien de rustique, ni dans son port, ni dans sa vois. Pour posséder tout à fait l'allure d'un fils de cliâteau, il ne lui manquoit qu'une seule chose, un peu de grossière impudence.

Son costume simple, mais d'une riche tournure, se rapprochoit de l'ancien costume du pays. Il portoit de longues tresses blondes, en manière de gibbes ou coulins, et un bouquet de barbe sm* la lèvre supérieure, en manière de crommeal. Ces modes irlandoises, proscrites depuis Henri VIII et depuis longtemps abandonnées, lui donnoient un air étranger au milieu de ses compatriotes dresses à l'angloise.

Cette chose si louable, de se rapprocher le plus possible de ses ayeux qu'on aime, de se faire le culte vivant d'un temps qu'on regrette, n'étoit ni comprise ni goûtée; loin de là, elle le faisoit passer pour un fou. Déborah seule l'applaudissoit en cela; pour tout

au monde elle n'auroit pas voulu voir son CouUn affublé en Londrin, en cokney.

Les jeunes filles, autrefois, appliquoient ainsi le nom de Coidin à leur bien-aimé. Déborali, éprise de ce vieux mot d'amour, se complaisoit à le donner à Patrick; et ce mot, dans sa bouclie, devenoit une caresse. Celui qui a surpris sur les lèvres d'une Provençale le doux nom de Cahgneiro, celui-là seul peut concevoir touts les charmes de Coulin dans la bouche de Debby. Il y a de certains mots si suaves, modulés par une amante, que nul instrument ne pourroit soupirer une note plus mélodieuse. Ce sont de dangereux parfums qui enivrent. Ce sont les plus terribles armes des Dalilah.

Autant les petites modes hebdomadaires, créées à l'usage des mirliflores et des muguets, sont pitoyables choses, autant les modes autocthones ou indigènes, patrimoniales et nationales, sont de hautes et de graves questions. Les tyrans et les conquérants les ont toujours envisagées ainsi, et ils les ont justement envisagées. Un peuple en captivité qui ne parle point la langue de ses vainqueurs, qui garde religieusement le costume de ses pères, est un peuple libre, un peuple invaincu, un peuple indomptable. Ce ne sont pas les citadelles qui défendent un territoire, ce sont les mœurs de ce territoire. Si les législateurs avoient eu la finesse des tyrans, ils auroient classé dans les traîtres à la patrie, et puni de mort, quiconque change et modifie le costume de sa nation ou singe celui des peuples étrangers. L'incorporation

du peuple conquis au peuple conquérant ne se fait point par l'alliance et le croisement des races, mais par l'unité du costume et du langage. Quand les Moscovites défendoient leur barbe et leur robe contre le czar Pierre, ce n'étoit pas leur barbe et leur robe qu'ils disputoient, mais leur liberté. L'abandon de leur costume, où a-t-il conduit les Polonois? Quand Henri VIII proscrivoit les gibbes des habitants de la verte Erin, quand il proscrivoit leur langue et leurs minstrels, ce n'étoit pas cela qu'il proscrivoit, c'étoit la liberté de l'Irlande qu'il assassinoit sans retour. Quand aujourd'hui le sultan Mahmoud se morfond à russifier et k franciser ses Turks, il ne s'agit pas de turban ou de chapeau, de redingote ou de caftan, d'hydromel ou de vin, il ne s'agit rien moins que du meurtre de l'Orient !

. Si le plus grand soin d'un tyran est de niveler les aspérités nationales et locales qui enrayent les roues de son char, le premier soin aussi d'une nation qui se réveille, d'une nation qui s'essaye à briser ses fers, est de reprendre ses dehors primitifs : ainsi les Moréotes évoquèrent jusqu'à leur nom d'Hellènes.

Lorsque les étudiants allemands cherchèrent à ressusciter l'ancienne allure germanique, ce que blâmoit fort M. de Kotzbue, ils frappèrent au cœur la tyrannie ; et les tyrans, à ce manifeste, tremblèrent sur leurs trônes augustes, et décrétèrent de par Dieu la tonte des longues chevelures et des fines moustaches. Le costume est la plus frapjDante manifestation des sentiments et de la volonté de l'individu et de la

nation, c'est une permanente réclamation de leur valeur et de leurs droits.

Patrick avoit tout le bon du caractère des Irlandois, doux, polis, hospitaliers, généreux, patients à la souffrance, hardis à l'entreprise, courageux et impétueux à l'exécution; d'une naïveté spirituelle, et parfois satirique ; plus faciles à tromper qu'à détromper; aimants, attachés, fidèles et vrais ; ne se tenant jamais pour battus, ne pactisant jamais avec l'iniquité ; la gorge sous le pied de leur ennemi rêvant encore l'insurrection. Pâte mauvaise à faire des esclaves, mais plantureuse à faire des commensaux. Religieux par désespoir, comme touts les opprimés; n'appréciant pas la vie, comme touts les misérables ; de là, soldats inappréciables.

Le séjour de Patrick au château pendant son enfance, son contact avec des gents de qualité, l'éducation féminine qu'il avoit partagée avec son inséparable Déborah, lui avoient donné l'exquis du bon ton : une élocution facile et choisie, de la représentation et de la réserve : toutes choses contrastant avec ses vêtements rustiques.

Son amour pour Déborah n'étoit point le fruit de l'orgueil ou d'une sotte présomption. Il étoit fort antérieur à tout raisonnement, il datoit des premiers pas dans la vie. Une attraction fortuite, magnétique, avoit rapproché deux êtres isolés et frêles, voilà tout. Ils étoient passifs et sympathiques d'amour, mais non pas savants en amour. L'aimant subit sa loi naturelle sans plas de malice, sans savoir un mot de ma-

gnétisme : ce sont les savants, et non l'aimant, qui raisonnent. Quoique leur sentiment fût inaliénable, ils n'avoient eux-mêmes aucun document sur son intensité : ce n'est que par l'expérience et la comparaison qu'on arrive à fixer en son esprit la valeur des choses : toute valeur n'est que relative.

Leur amour n'avoit point les dehors d'une passion; il n'avoit point de symbole extrême et violent; c'étoit un état doux, égal, constant; c'étoit une affection stagnante qu'ils croyoient sans doute inhérente à leur nature, et, comme le souffle et la nutrition, une condition absolue de leur existence. Mais, non, à parler plus simplement, ils ne croyoient rien; nonchalants àxi pourquoi? ils n'analysoient rien; c'est moi rétheur, qui crois et qui analyse. Ils étoient passifs d'amour, et voilà tout !

Si la compagnie de Déborah avoit efféminé Patrick, celle de Patrick avoit donné à Déborah un peu de ce maintien cavalier, qui, bien loin de déparer les grâces pudiques, les rend plus amènes.

Déborah s'exprimoit mieux que Patrick, mais elle comprenoit moins bien; mais elle ne saisissoit pas un ensemble, mais elle ne résumoit pas. Elle s'enflammoit et exécutoit tout d'abord : Patrick pesoit tout d'abord, exécutoit quelquefois, et s'enflammoit à la longue. Toutes ses sensations étoient extrêmes, joie et douleur ; elle se laissoit abattre volontiers : toutes les sensations de Patrick étoient profondes; le doute pouvoit l'atteindre et l'affecter, mais nulle chose au monde n'avoit puissance de l'abattre. De la sensibi-

lité spontanée et exclamatoire de Déborali découloit sa raison : la raison de Patrick engendroit sa sensibilité tardive et froide : l'une étoit concrète et l'autre abstraite.

Les lignes des traits de Patrick étoient tangentes à la terre; celles des traits de Déborali tangentes à l'opposite. Son incarnat étoit brun pour une Anglo- Irlandoise, ses yeux et ses sourcils étoient noirs ; et si ses cheveux n'avoient pas été échafaudés, saupoudrés, enrubanés, elle auroit eu le plus beau diadème, une longue chevelure de jayet.

En somme, elle étoit plus constamment active que Patrick, plus déterminée par moins de prévoyance et, comme lui, rêveuse d'aventures.

Après un long intervalle silencieux, Patrick, cessant d'errer dans les genêts, s'approcha de sa noble amie, toujours immobile et toujours accoudée sur le roc, comme une pleureuse de marbre sur un cénotaphe, comme une des lugubres statues des tombeaux de Canova.

Et, lui prenant doucement la main, il s'assit auprès d'elle.

— Oh! combien la nuit et l'ombre portent au recueillement, Debby! Oh! qu'à regret on trouble de ses causeries son beau silence! L'influence des scènes extérieures sur notre âme est telle, que, dans le calme des nuits, involontairement on i:)arle à voix basse, comme, sous les voûtes sombres d'une église, un impie saisi malgré lui de respect par la majesté du lieu.

— Oui, cela est vrai, l'obscurité nous fait rentrer

en nous-mêmes, notre corj^s s'y amoindrit, s'y resserre, et l'expansion même y prend un caractère mystérieux.

— Tantôt, Debby, lorsque je vous parlois par figures, lorsque je vous faisois de belles phrases, je vous disois que la morgue de la noblesse avoit creusé entre nous deux un fossé que nous ne saurions franchir qu'au prix de notre vie comme Rémus; je ne parlois pas juste : n'est-il pas toujours quelque moyen d'éluder la loi la plus textuelle ? Obliquité et longanimité font plus qu'emportement et bravade. Si nous comblions ce fossé au lieu de nous risquer à le franchir, n'agirions-nous pas beaucoup plus sagement ?

— Oui, sans doute.

— Je partirai, Déborah !

— Nous partirons !... Béni soit Dieu, qui nous a inspiré à touts les deux la même résolution ! Oui, Patrick , il faut que nous partions !

Ce qui me fait un devoir de partir, me fait aussi le devoir de partir seul. S'il seroit mal à moi de ne pas m'éloigner de vous maintenant, il seroit encore plus mal à moi de vous entraîner, de vous arracher à votre famille, de vous enlever à l'opulence, pour ne vous offrir en échange que le sort hasardeux d'un malheureux exilé, et les chances de misère qui m'attendent peut-être. Je me sens capable de tout endurer, excepté de vous voir souffrir.

— Ceci, Phadruig, est une fausse générosité : vous ne pourriez endurer me voir souffrir, dites-vous ? et vous pourriez endurer me savoir souffrante. Votre

o-énérosité ressemble fort à celle de l'assassin qui frappe en détournant la vue.

Avant de me juger si sévèrement vous auriez

dû au moins me laisser achever ma proposition, et vous auriez compris alors que, si dans mon fait il n'y a pas de générosité, au moins y a-t-il de la sagesse. Un enlèvement, un rapt est certainement une fort belle aventure de roman ; mais, je vous en prie, devenons graves. Nous voici conspirateurs, mon amie, laissons le merveilleux de côté. Au point où en sont les cboses aujourd'hui, l'heure de prendre un parti est venue. Il nous seroit impossible dorénavant de conserver sans périls le plus rare et le plus secret rapport, et toute rupture nous est impossible tant que touts deux nous habiterons cette terre ; quittons-la ; nos pas n'y fouleroient plus que des ronces. J'avois donc pensé qu'il seroit bien que je partisse seul et le premier, et que je me rendisse en France, où les gents de notre pays sont aimés et accueillis; où je compte quelques compatriotes amis dans l'armée, dans les réo-iments irlandois surtout, et dans le clergé. Avec leur secours et leur recommandation je trouverai facilement place dans une compagnie, où, avec la grâce de Dieu et mon épée, je tâcherai de faire mon chemin. La France n'est pas ingrate envers ces adoptifs, envers ceux qui comme moi lui vouent leur courage et leur sang. Aussitôt que j'aurai un emploi, aussitôt que je me croirai solidement établi, je vous le ferai savoir secrètement, et vous pourrez alors venir me rejoindre en toute sécurité.

46 MADAME PIJTIPKAR.

— Non, Patrick, non ; quelle que soit la sagesse de cet arrangement, je n'y consentirai jamais. Nous partirons ensemble, je ne puis être séparée de vous; je vous en supplie, ne me laissez pas ici, je mourrois! D'ailleurs, je ne puis pas ! c'est impossible! il faut que je m'arraclie à cet enfer ! Mon père doit procbainement me présenter encore un futur, un prétendu de son goût. Si je jette mon refus à celui-là comme aux autres, il a le projet de me faire incarcérer dans une maison de correction d'Angleterre. Vous le voyez, ceci ne nous laisse pas le clioix ; il faut absolument que je parte et bientôt.

— S'il en est ainsi, Déborah, je n'ai plus qu'un seul mot à dire : fuyons !

— De mon côté, aussi, j'avois fait maints projets, et quand je demandai à ma mère à venir encore à ce rendez-vous, qui seroit le dernier, c'étoit pour y dresser avec vous le plan de notre fuite. Je m'étois dit ! si mon bien-aimé Pat veut consentir à s'exiler avec moi, quand j'aurai pu rassembler mes bijoux et mes objets les plus précieux, quand lui-même sera prêt, et que nous n'aurons plus aucun obstacle, une belle nuit, nous nous évaderons de Cockermouth- Castle et nous ferons voile pour la France. J'avois aussi pensé à la France. Là, nous vivrons d'abord du peu que nous aurons pu emporter. Quand nous aurons épuisé nos ressources, nous donnerons des leçons d'anglois; nous ferons n'importe quoi, jusqu'à ce que je sois majeure pour demander compte à mon tuteur des donations de biens de mon grand-père.

— 0 Debby, ma DebLy, quel bonheur! conçoistn ?... Comme sous un beau ciel notre amour va déployer ses ailes !... Là du moins nous serons tout à nous; là du moins notre amour ne sera plus un crime commis dans les ténèbres; nous pourrons nous aimer devant touts; nous pourrons sortir tête haute dans la ville, nous pourrons paroître touts deux aux fenêtres. Tu pourras dire : Celui-ci, qui s'en vient, est mon époux. Je pourrai dire : Cette mère si belle qui allaite un enfant est mon épouse, et cet enfant est notre fruit. Là ton amour portera sur un homme, et non sur un hilote abject. Là, qui me coupera la face de sa cravache, je lui couperai la gorge ! A ces seules espérances, je sens déjà mon âme qui se redresse avec la violence d'un peuplier courbé jusqu'à terre par une rafale. — Hélas ! je ne puis croire que tant de joie me soit réservée ! Tout cela n'est qu'un rêve : attendons le réveil ; tout cela n'est que de la poésie que le moindre vent balayera comme des fanes d'automne...

— Taisez-vous, Patrick, pourquoi ces doutes injurieux envers l'avenir? Pourquoi, au moment où notre bonheur se réalise, le traiter de faux espoir ? Qu'avons-nous fait à Dieu, pour qu'il nous refuse cette félicité ?

L'horloge sonne; écoutons : déjà deux heures. Le temps nous presse, Patrick, hâtons-nous de nous occuper de notre fuite : vous le savez, c'est notre dernière entrevue. Quand partirons-nous?

— Je suis prêt et tout à vos désirs : quand vous voudrez ; dans huit jours , plus tut même.

— Nous partirons la nuit, pour plus de sûreté.

— A minuit : voulez-vous ?

— Patrick , une bonne pensée me vient ! Maintenant que nous allons être espionnés rigoureusement, nous ne saurions prendre trop de soin pour ne point faire échouer notre entreprise à l'instant de l'exécution ; le quinze de ce mois est l'anniversaire de la naissance de mon père; ce jour-là le château est tout en fête : comme tu sais, il y a grande affluenee d'étrangers : les domestiques ont de l'occupation à en perdre la tête : la surveillance sur nous sera imjîossible. Je pourrai à mon aise dresser mes préparatifs. Le soir, il est d'usage de servir un grand souper à toute la noblesse de la contrée.... Prenons ce moment pour notre fuite , elle sera sûre : dans la foule on me perdra de vue, et nous serons déjà loin sur la route quand on s'appercevra seulement de mon absence.

— Bien, Debby, très-bien! merveilleusement pensé.

— Ainsi, Phadruig, le quinze de ce mois, à neuf heures précises, trouve-toi à l'entrée du parc : j'y serai.

— Oui, à l'entrée du parc, au pied de la terrasse, dans le chemin des saules.

— Cela est entendu ?

— Irrévocablement.

— Patrick, me voici à toi, je me donne à toi!... A genoux, inclinons-nous : — Dieu, qui habitez en notre cœur, bénissez notre union, bénissez notre

amour; bénissez Déborali, qui se fait devant vous servante de Patrick, de Patrick, votre fidèle serviteur, son époux d'élection parmi les enfants des hommes ! Dieu, protégez-le! dirigez-le et emplissez-le de votre esprit; car l'épouse suivra l'époux, mais l'époux, qui suivroit-il !

— Nature, terre, ciel, soyez témoins : pour la vie et pour l'éternité, que Déborali soit mon épouse et ma compagne; que je sois l'époux de mon épouse : ce sont nos vœux! Dieu, défends-moi! Dieu, protégemoi! et je défendrai et je protégerai celle qui se donne à moi sans défense.

— Donne-moi ton doigt, Patrick, que j'y paçse cette bague : mon grand-père la portoit, et en expirant il me l 'a léguée comme dernier, comme suprême souvenir : c'est une relique sacrée pour moi; j'y tiens comme à ma vie, et c'est pour cela que je te la donne : porte-la.

— Je vous remercie, mon amie. Oh, maintenant que je suis glorieux! Dans la vie et dans la tombe, que cette alliance demeure à mon doigt, où vous Pavez rivée! Oli! je suis fier de cette emprise comme un paladin.

— Voici déjà le ciel qui se blanchit à l'orient; ne nous laissons pas surprendre par l'aube; séparonsnous, Patrick : adieu, mon ami, adieu! jusqu'au jour où nous romprons nos fers.

— Adieu, Debby, adieu ma grande amie! adieu, mon amante; veillez bien sur vous. Si nous avons à nous écrire, nous déposerons nos lettres toujours au môme lieu.

Solitudes, c'est pour la dernière fois que nous sommes venus vous troubler; vous ne serez plus éveillées par nos gémissements. Merci à vous, qui nous avez prêté tant de fois vos discrets ombrages! Nous vous délaissons à jamais pour une terre lointaine, qui comme vous nous sera hospitalière, et où notre amour trouvera, même au sein des villes et de la foule, le désert et la liberté que nous venions chercher au milieu de vos roches !

Un baiser, Debby.

— Mille!... Patrick! Patrick, mon beau Coulin! Déborah, éplorée, avoit jeté ses bras autour du col de Patrick, qui la pressoit sur sa poitrine palpitante, et qui promenoit ses lèvres, encore timides, mais brûlantes, sur son front rejeté en arrière. Ils ne pou-voient rompre leur étreinte; ils ne pouvoient surmonter une attraction qui les lioit.

C'étoit leur premier embrassement, il fut long : entrelacés de leurs bras, bouche à bouche, ils descendirent la clairière dans un si fol enivi-ement qu'ils dépassèrent le rivage, et entrèrent dans le lit du torrent jusqu'à mi-jambes. Ce péril détruisit le charme qui les possédoit.

Patrick s'enfonça dans le parc, et Déborah reprit le sentier inculte par lequel elle étoit venue. Plusieurs fois, encore, il lui sembla entendre marcher sur ses traces; elle s\^rrêtoit pour écouter, mais le bruit cessoit: comme, dans les prés, les cris des gryllons cessent aussitôt que des pas approchent. Plusieurs fois ce froissement la précéda, et des cimes de buis-

MADAME PUTIPHAH. 51

sons parurent agitées d'une façon surnaturelle . Une ronce qu'elle frôloit lui enleva son écliarpe flottant sur ses épaules : elle rebroussa chemin pour la reprendre; la ronce se balançoit, mais l'écharpe avoit disparu. Sa frayeur devint grande, et précipita sa marche. Arrivée aux derniers taillis du sentier, une explosion d'arme à feu éclata sur sa tête; l'étonnement lui fit jeter un cri et fléchir les genoux : mais, reprenant aussitôt courage, elle descendit dans les fossés du château pour regagner la To^ât de VEst. Là, grands dieux, quelle fut sa stupeur ! la poterne qu'elle avoit refermée sur elle, en sortant, se trouvoit ouverte.

ll'IIHi illlTOiillWIIPWIllWPlIlHWlililiiiliil'iinriWIWWIIIWIW^^^^ llilli ymii lillIlliiiiiiiiiiiimuMimmui

YL

huit lieures du matin Chris entra dans la

gr chambre du comte Cockermouth, lui appor-

s; tant, suivant l'ordinaire, son dentifrice, ^ ...

c'est-à-dire un carafon de rum, qu'il vidoit avant

le déjeuner. C'étoit là le seul cosmétique dont son

maître faisoit usage.

— Eh bien, Chris, cette nuit, avons-nous fait vigie?

— Mon Commodore, depuis que vous m'avez donné des lettres-de-marque, je n'ai pas cessé ma croisière; aussi, ai-je fait bonne chasse et bonne prise.

— Ventre de papiste! est-ce que...?

— Le doute n'est plus possible, mon commodore. Vers une heure du matin, j'entendis marcher dans le corridor de la Tour de l'Est, puis ouvrir et refermer la poterne; je m'élançai aussitôt à la poursuite de qui ce pou voit être, suivant la même direction, mais à quelque distance. Quand, après avoir descendu par le sentier, j'arrivai à la grille du parc, je vis clairement, et de près comme je vous vois, mademois'elle Déborah qui côtoyoit le torrent. Lorsqu'elle fut proche du Saule-creux, un jeune homme parut tout

à coup, et lui vint au-devant : c'étoit, je reconnus de suite sa chevelure et sa voix, monsieur le bouvier Pat ! — Ab. ! mille trombes î si je ne m'étois retenu, mon Commodore, sauf votre respect, j'aurois volontiers logé quelques balles dans les reins de ce mirliflore!... A travers les broussailles, je m'approchai d'eux le plus possible, et j'écoutai : au bout d'une séquelle de choses qui n'étoient pas très-claires pour moi, j'entendis mademoiselle Déborah dire à Patrick: « Ne restons pas ici ; ma mère m'a recommandé de nous tenir sur nos gardes : si, par hasard, nous étions espionnés, on pourroit, caché dans ces taillis, nous écouter et nous entendre; montons à la clairière. »

— Ventre de papiste! as-tu bien ouï cela?

— Oui, mon commodore, mot à mot. Ils montèrent donc sur la colline et allèrent s'asseoir sur la roche, au milieu des genêts; là, obligé, pour ne pas me découvrir, de rester assez loin, j'entendois mal leurs dialogues; cependant je puis vous affirmer, mon commodore, cj[ue ce brigand de Pat.... Ah! si je ne m'étois retenu!...

— Ventre de pajnste! ça tourne à mal...

— Voici, mon commodore, le mouchoir de mj/ lord Pat, oublié dans la bruyère, et l'écharpe de mademoiselle Déborah. Je suivois de près mademoiselle à sa rentrée, et, avec votre excuse, mon commodore, je lui ai fait une fameuse peur : caché dans un buisson au moment où elle passoit, j'ai tiré en l'air ma carabine : quelle frayeur ! mon commodore, je crois que ça la dégoûtera des maraudes nocturnes.

54 MADAME PUTIPHAIl.

— Cliien-de-mer ! imbécile! au lieu de Déborah, c'est Pat qu'il falloit suivre pour lui décharger ta carabine dans la tête....

— Mon Commodore, je ne fais rien sans votre ordre; si je n'avois craint de vous déplaire, volontiers, très-volontiers, j'aurois étranglé inaster Pat, à qui je garde rancune depuis long-temps. Tout à votre service, mon Commodore!

Le comte rugissoit de colère, ses pieds rompoient les panneaux de son lit; ses poings frappoient la muraille.

— God-damn!... Et tu n'as pas tué Patrick!... hurloit-il. Lâcbe! va- t'en, va- t'en!

Tout à coup, il se jeta à bas du lit, en brisant sa table de nuit sur le plancher. Il ne se possédoit plus; son sang avoit reflué vers sa tête; ses regards étoient des coups de lance; il arpentoit la chambre traînant ses draps à sa suite; il agitoit ses jambes comme s'il eût voulu écraser quelque chose. Chris demeuroit pétrifié.

— Et tu ne l'as pas tué, Chris! hurloit-il de plus en plus avec rage; il écumoit. Va-t'en! te dis-je, vat'en ! je te briserois!... Ne vois-tu pas ma colère? Va-t'en, je te tuerois!...

Chris sortit.

Lord Gockermouth, resta immobile un instant, puis soudain se saisit d'un cordon de sonnette, et l'agita violemment en se laissant tomber sur un fauteuil.

Presque aussitôt la comtesse accourut; appercevaut

le désordre de son époux et le désordre de la chambre, elle demeura stupéfaite à l'entrée.

— Ne m'avez-vous pas sonnée, mylord? Grands dieux! que vous est-il arrivé? Qu'est-ce donc que tout ceci?

Cockermoutli , à la voix de son épouse, releva sa tête abattue sur sa poitrine; vainement, il essaya de s'arracher à son fauteuil, la violence l'avoit exténué; sa voix, cassée par la colère, étoit sourde et rauque.

— Ah! c'est vous, madame!... Bien! toujours votre petit air candide qui vous sied à ravir. Je crois qu'à la potence même vous feriez l'ingénue. Bien! maintenant, prenez l'air patelin, Saint hearted milksoup!

— Milord....

— Mylady.

— Qu'avez-vous, mon ami, parlez?

— J'ai à me louer de vous, mistress; vous êtes franche, sincère, soumise, obéissante; vous avez de nobles manières de voir et d'agir; vous ne sauriez déroger à votre rang ni à vos devoirs, vous ne sauriez forfaire à l'honneur de ma maison; vous êtes bonne mère, et de bon conseil et de bonne vigilance; recevez mes félicitations empressées

Toutes ces congratulations étoient dites avec emphase et ornées de rires outrageants.

— Comte, vos plaisanteries sont amères.

— Qui se sent blessé porte la main à sa plaie.

— Expliquez -vous.

— Vous comprenez très-bien.

— Mylord, c'est de l'apocalypse.

— Aliî vous vouliez me jouer, madame l'ingénue! Vous vous êtes toujours fait une loi d'enfreindre mes commandements; vous vous êtes toujours ri de mes désirs; vous n'avez jamais voulu conserver la moindre dignité, ni observer la plus populaire bienséance; prenez garde! vous me poussez à bout!

— Mylord, je ne sais en quoi j'ai pu péclier.

— Ah! vous vouliez me jouer! Ab! vous vous êtes fait une loi de prostituer ma fille ! Vous ne la prostituerez pas!.,. Combien l'avez-vous vendue?

— Mylord, je suis mère! vous parlez d'une façon exécrable.

— Combien l'avez-vous vendue à M. Pat? Vous complotiez avec lui, vous facilitiez ses attentats, tandis que vis-à-vis de moi vous protestiez de son innocence, et repoussiez loin mes trop justes soupçons. Vous appelez cela de la finesse, sans doute. Madame, cette finesse-là mène à Newgate.

— Comte, vous m'outragez!.... vous m'accusez à faux !...

— Vous mentez, madame!

— D'où vous viennent ces idées monstrueuses?

— Monstrueuses! vous l'avez dit... Chris, cette nuit, a suivi votre fille dans le parc, et l'a vue avec Pat faire la tourterelle; il l'a entendue disant à ce bouvier: « Ne restons pas ici, ma mère m'a bien recommandé de nous tenir sur nos gardes... » Voici, mylady, d'où viennent ces idées monstrueuses ! Qu'en dites- vous?

— Je VOUS supplie seulement de m'écouter, monseigneur; et vous verrez, malgré ces apparences, que ma conduite à été pure. — Quoique je ne pusse croire aux rapports de Chris, votre valet, craignant toutefois que vos soupçons ne vinssent à se confirmer, par foiblesse maternelle, j'avertis Déborah de vos doutes à son égard pour lui épargner les peines que lui feroit porter votre juste colère. Je l'interrogeai ; elle m'avoua toute sa faute : depuis un an elle revoyoit Patrick, surtout au parc, dans des rendez-vous nocturnes : mais, en tout respect et tout honneur.

— Vous croyez!... Baste!...

— Ne calomniez pas ma fille, mylord; faites le joli plaisant, n'avez-vous pas honte de votre esprit grossier? Jamais vous n'avez pu comprendre le chaste commerce de deux âmes pour vous l'amour n'a jamais été qu'un faune ou un satyre.

— Un faune ou un satyre, en tout respect et tout honneur, mylady.

— Après les reproches et les avis que mes devoirs de mère me dictèrent, je la suppliai de rompre avec Patrick : elle me le promit à une seule condition : celle d'aller pour la dernière fois à un rendez-vous qu'elle avoit hier au soir même, afin de lire à Patrick son arrêt et de lui dire un éternel adieu. Elle m'accordoit tant que je ne pouvois lui refuser si peu. Je lui recommandai donc de se tenir sur ses gardes pour éviter vos espions, et ne pas perdre, par maladresse dans cette dernière entrevue, le fruit de ses bonnes résolutions. Voilà tout mon crime, j'en prends

Dieu à témoin I jugez-le dans votre cœur. Quant à

Déborah, je réponds d'elle, sur ma tête, à l'avenir.

— Sur votre tête !

— Elle a rompu à jamais ses relations avec Patrick ; pour ce qui est de ses liens moraux,.. . je ne gais : Dieu seul peut lire en notre âme !

— Elle a rompu à jamais ses relations !

— Oui, mylord.

— Vous croyez ?

— Pour certain !

— Je suis ravi de cela, comtesse.

— On obtient plus par la douceur et les prières, que par les menaces et les mauvais traitements.

— Vous croyez ?

— Pourquoi ces airs goguenards, mylord, je vous parle sérieusement : vous riez.

— Je souris du contentement que j'éprouve à penser que voici Déborab changée tout à mes vœux, tout à la gloire de ma race.

— Vous avez été mauvais fils : vous êtes mauvais époux, vous serez mauvais père, mylord.

/Ix,

ORD Cockermoutli avoit touts les dehors d'un ^'!^ Yrai pourceau d'Epicure. Quoique grand, il

^^ étoit d'une circonférence inconnue sur le Continent : deux hommes n'auroient pu l'entourer de leurs bras. Sa panse retomboit comme une outre énorme et lui battoit les jambes : il y avoit bien quinze ans qu'il ne s'étoit vu les genoux. Sa tête, tout à fait dans le type anglois, sembloit une caboche de poupard monstrueux. La distance de sa lèvre supérieure à son nez, court et retroussé, étoit hideusement démesurée, et son menton informe se noyoit dans une collerette de graisse. Il avoit le visage violet, la peau aduste et rissolée, les yeux petits et entrebâillés ; et suoit le roa8theeJ\ le vin et l \de par touts les pores. En un mot, cette lourde bulbe humaine se mouvant encore avec assez d'aisance et d'énergie, étoit un de ces pol}^es charnus, un de ces gigantesques zoophytes fongueux et spongieux, indigènes de la Grande-Bretagne.

Pour raviver ses revenus, épuisés par une jeunesse crapuleuse, lord Cockermouth, sur le retour de l'âge,

quoique Anglois de pur sang-, avoit épousé la fille d'uu riche Anglo-Irlandois.

Sir Meadowbanks, son beau-père, s'étoit promptement repenti de lui avoir livré sa fille par vanité d'une alliance honorable; et j)our réparer ses torts avoit déposé une généreuse afî'ection sur Déborah. Durant les absences de son gendre, plusieurs fois il étoit venu habiter Cockermoutli-Castle, et plusieurs fois il avoit emmené ses enfants dans son manoir de Limerick. Il avoit été longtemps consul des marchands anglois à Livourne, parloit 'parfaitement l'italien, et s'étoit plu à l'enseigner à Déborah , qui l'avoit à son tour enseigné à son ami Patrick. A sa mort, par testament olographe, sir Meadowbanks lui avoit fait la donation de touts ses domaines et le legs de sa bibliothèque italienne et de sa collection de tableaux, dont quelques-uns, des grands-maîtres, valoient leur pesant d'or. Enfin, sans déférence pour lord Cockermouth, il avoit donné la cm-atèle de cet héritage à un membre du barreau irlandois, M. Chatsworth, jeune homme d'un caractère probe et d'une fermeté inflexible, dont le nom seul faisoit trembler le vieux commodore.

Dépuis son mariage, lord Cockermouth avoit été nommé gouverneur de plusieurs places dans les Indes, et, plusieurs fois, commandant ou commodore de petites escadres. Ces années d'absence avoient été les seules années de trêve et de consolation de son épouse. Dans touts ses gouvernements, il s'étoit fait abhorrer, lui, son nom et sa mémoire. Non pas qu'il

fût iiDJuste, mais parce qu'il avoit, au suprême degré le caractère national, parce qu'il étoit inhumain. Il n'auroit point frappé l'innocent, mais il éprouvoit une joie sourde et féroce à suivre la loi le plus littéralement possible. Il n'auroit pas poussé au crime; mais, quand on avoit failli, il n'y avoit pas d'échappatoire possible, il poussoit à la mort. Dans touts les cas, il infligeoit le maximum des peines et des supplices. — Sur mer, il s'étoit acquis une réputation non moins effroyable. La seule vue de sa cornette rouge au grand mât, donnoit l'horripilation aux écumeurs. Malheur aux forbans qui se laissoient capturer par lui ! — Aussitôt pris, aussitôt pendus. Eu vérité il étoit rare de voir son brick, en chasse ou en croisière, sans quelques douzaines de squelettes flottants parmi les vergues et les mâtures. Son fidèle Chris, ancien corsaire converti, et rentré dans le sentier de la vertu, étoit, par goût naturel, un de ses plus fervents pendeurs de pirates. Souvent, aussi, pour se donner quelques plaisirs, lord Cockermouth s'étoit fait octroyer des lettres-de-marque, et à ses frais et risques avoit armé en course. — Il posoit en principe philosophique que la race humaine est la race la plus féconde, et par conséquent celle de moindre valeur, et que sa fécondité étant toujours en raison du sang humain versé, il faut regarder à deux fois, non pour abattre un homme, mais un chêne. — Au demeurant, comme tous les êtres cruels envers les autres, il était fort comiilaisant pour sa personne et d'un égoïsme qui le foisoit remarquer

même par ses compatriotes, passés maîtres en égoïsme. Éternellement gorgé de bonne chair, et presque toujom's entre deux vins, dans ses moments d'abandon et de fines facéties, quelquefois, avec un rire, véritable onomatopée d'une serrure de prison de mélodrame, il se frappoit sur la panse en disant : Maudit ventre ! déjà tu me reviens à plus de cent mille livres sterling.

Ajoutez à tout cela des prétentions aristocratiques outrées; un orgueil impudent; une morgue insoutenable; et une gravité pblegmatique , qui l'eût fait prendre pour un penseur, à ceux qui estiment profonds les gents taciturnes, et qui, à ce prix, sans doute, eussent faits moins de cas de saint Anthoine que de son compagnon.

Voilà, tout au juste, le brutal auquel on avoit donné à pâturer la pauvre miss Anna Meadowbanks, à peine âgée de seize ans ; — mon esprit répugneroit à s'arrêter aux maux qui l'accablèrent. — Sans expérience aucune, ignorante de ses droits, douce, bonne, timide, l'âme emplie de terreur, cette enfant s'étoit courbée sans retour sous le sceptre, ou plutôt la massue de son époux. Et son cœur ardent, qui n'avoit pas trouvé à user ses passions, avoit répandu tout son amour concentré sur Déborah, senl lien qui le rattachoit à l'existence.

NE semaine s'étoit écoulée depuis leur der- 1^ nière entrevue dans le parc; et, chaque jour, ^ Déborah n'avoit pas manqué de diriger sa promenade vers le Saule-creux du Torrerd^ où, vainement, elle avoit déterré et ouvert un petit coffret d'acier, dépositaire habituel de leurs messages. Ce silence de Patrick l'auroit jetée dans une grande inquiétude, si, du haut de la Tour de VEst, elle ne l'avoit apperçu plusieurs fois dir'geant sa charrue dans les terres en labour de la plaine.

Le 10, en approchant du saule, son cœur tressaillit de joie : la terre, à l'endroit du coffret, étoit fraîchement remuée; Patrick venoit d'y déposer ce billet.

« J'admire votre silence ; et j'en tire bon augure : les bavards ne sont pas gents d'honneur. Si jamais on publioit votre correspondance, elle seroit •cert<iinement authentique. »

Le 11 , Déborah confia au coffret cette lettre.

« Si vous admirez votre silence^ moi, j'admire voti-e ôpigramme ; et je trouve, dans ses monologues, votre esprit trop sévère envers lui-môme.

» Loin de trembler maintenant à l'heure de l'exécution, je demeure inébranlable convaincue que notre vie et notre bonheur ne dateront que de notre fuite, comme l'islamisme n'a daté que de l'hégire de Mahomet. Vous le voyez, je vous rembourse votre sel attique en fleur d'Orient; quitte à quitte.

» A parler plus sérieusement, j'ai presque des remords, quand je pense à tout ce que je vais faire à ma pauvre mère. Souvent, lorsqu'elle me prodigue ses caresses, je me détourne pour laisser tomber quelques larmes arrachées par l'idée de ma trahison. Pourquoi n'est-elle pas cruelle comme mon père? on souffre moins à tromper un méchant. Je l'avouerai, dussiez-vous me traiter de folle ou de foible, tellement poussée à l'effusion par ses épanchements, tellement touchée de sa résignation, maintes fois, la pensée m'est venue de me jeter à ses pieds, et de lui dire : Ma mère, je suis bien criminelle envers vous.... 11 me semble que cela me soulageroit d'un poids énorme qui m'étouffe; mais soyez tranquille, Patrick, je n'en ferai rien. Croyez bien que j'ai assez de force pour résister à l'impulsion d'un sentiment qui nous perdroit, et qu'une impression passagère ne détruira pas l'œuvre délibérée de ma raison.

yy Je suis toujours enfermée dans ma chambre, et ne vois point mon père, que maman espère bientôt appaiser. Il doit, assurô-t-elle, m'accorder une amnistie générale pour sa fête ; d'autant plus qu'il y est presque obligé pour la présentation de nïon nouveau prétendu. )>

Le 12, Déborah trouva ce mot.

«J'accuse réception de votre lettre. De grâce, noble amie, si vous avez quelques préparatifs à faire pour votre départ, faites-les dans le plus grand secret : craignez l'activité des espions de votre père, puisque vous êtes toujours en guerre ouverte. Vous savez à quel jeu nous jouons et vous connoissez notre enjeu.

j> Ma vie n'est plus qu'une palpitation continuelle ; mon âme est comme une hirondelle qui se balance sur un rameau flexible, battant des ailes, essayant son vol, avant de prendre son essor pour un rivage sans hiver.

y> La face tournée vers l'Orient, je demeure debout comme un Hébreu mangeant la Pâque; les reins ceints, appuyé sur un bourdon. »

Le 13, Déborah répondit :

c( Mf/ dear Coulin^

» Mon esprit reste ébahi, quand je songe à ce que peut une volonté invincible; et quand je songe que l'homme ne fait aucun usage de sa volonté, qui pourroit toujours être invincible. Sans doute cela est pour le bien de la société, car, si chacun de ses enfants avoit une volonté formelle, individuelle, spontanée, demain la société seroit morte.

» Les trompettes au son desquelles s'écroulèrent les murs de Jéricho, sont les symboles parlants de la volonté; sonnez-là, et les plus épaisses murailles tomberont.

m MADAME PUTIPHAR.

c< Après demain, les fers qui doivent enchaîner notre vie, les murs du cachot où elle devoit pourrir crouleront au son de notre volonté, et combleront l'abyme qui nous sépare. »

« Le 14, Déborah ne put sortir qu'à la tombée du jour : entre-chien-et-loup, elle se glissa par les avenues détournées jusques au Saule -creux, et, avec l'empressement de la joie, elle s'agenouilla pour exhumer le coffret d'acier; mais son couteau entra dans la terre tout entier, sans aucun choc : — point de coffret !

Cette déception fut d'autant plus stupéfiante que la joie pressentie avoit été vive. Ses bras s'appesantirent, sa tête s'abandonna à son propre poids, son regard immobile resta fixé sur la terre ; le travail de sa pensée, comme une horloge dont la chaîne s'est brisée, s'arrêta.

Revenue de ce premier étonuement, cette disparition s'expliqua simplement à son esprit : — Patrick, se dit-elle , n'aura pas voulu laisser enfoui ce cofîret auquel il tenoit beaucoup, il n'aura pas voulu abandonner ce confident fidèle et secret, ce bijou qui pour nous exhalera toujours un doux parfum de souvenirs î Patrick sera venu le déterrer, Patrick a bien fait !

Et, satisfaite de la bonne action de son ami, elle regagna le château.

tiiiuiniiiiiiiiiuiiiuuuniiioiiuioiinuniiifliioiniiuHuuuiisuHu

ui va là? — s'écria lord Cockermoutli entendant marcher dans son appartement, où, depuis le dîner, il s'occnpoit avec lady de l'ordonnance du banquet du lendemain. Qui va là ?

— C'est moi, mon commodore.

Et Chris, s'approchant par derrière, se pencha à l'oreille du comte. — Il y a du nouveau, dit-il, j'ai quelque chose à vous communiquer.

— Madame, voulez -vous me faire la faveur de vous retirer? j'ai besoin d'être seul avec Chris.

La comtesse, qui avoit remarqué le chuchotement mystérieux et insultant du valet, se leva avec un geste d'indignation et sortit.

— Mon commodore, tout à l'heure, en promenant Bérébère, votre cavale, j'apperçus, rôdant sur les bords du torrent, master Pat : je descendis aussitôt de cheval, et je me glissai dans les broussailles pour l'épier; je le vis s'arrêter sous le Saule-creux, fouiller la terre, en retirer une boîte, puis la remettre en terre et s'éloigner.

Alors, avec précaution, je me glissai au pied du saule, je creusai au même endroit, et je déterrai ce

es MADAME PUTIPHAR.

coffret d'acier que voici : le fermail est à secret, il m'a été impossible de l'ouvrir.

Après bien des efforts, à coups de hacbe, ils parvinrent à effondrer le couvercle. Un billet fraîchement caclieté s'y trouvoit seul : Cockermouth s'en saisit avidement. Pendant qu'il le parcouroit du regard sa figure changea plusieurs fois d'expression ; la curiosité fit place à la surprise, la surprise à la rage étouffée .

Le soir, lorsque Chris vint pour le débotter du comte, il le trouva au milieu de sa chambre, debout, immobile comme un Hermès dans sa gaine, la tête penchée et les yeux engloutis sous ses sourcils refrognés ; il fumoit.

— Chris, tu as donc de la rancune, tu as donc une rancœur contre Pat?

— Oui, Commodore, un vieux levain de haine que je garde là, et qui n'en démarrera pas !

— Et d'où vient cette haine ?

— D'un affront sanglant, mon commodore. Il y a bien de cela deux ans ; un dimanche, j'offris à Pat, d'entrer avec inoi à la taverne. En pleine place, Pat me fit un refus, prétendant qu'il avoit pour habitude de ne boire qu'à ses repas, et de l'eau. — Tu ne veux pas boire avec un vieux matelot? lui dis-je, tu fais bien le gros-bonnet, mon bouvier ! — Monsieur Chris, puisque vous faites l'insolent, me répliqua-t-il , je vous déclarerai que je n'ai jamais bu et" ne boirai jamais avec un Anglois, si ce n'est dans son crâne.

— Là dessus, mon commodore, enflammé par ces injures, oubliant que le temps étoit loin où je brisois un François sur mon genou comme une baguette, je m'élançai sur lui et je le frappai violemment ; mais lui, jeune et vigoureux, de deux ou trois coups de poing m'assomma, aux grands applaudissements de tout le village, qui crioit : Mort à l'Anglois !

Oh ! j'ai cela sur le cœur ! ça m'y pèse comme un boulet, mon commodore. Chris, avaler un pareil affront! Chris, un ancien flibustier! Chris, le tigre iV abordage! Chris, V anthropophage! comme on m'appeloit. Dieu me damne ! je ne veux pas qu'on enterre ma haine! je ne partirai pas de ce monde sans avoir mis le genoux sur sa poitrine et mon couteau dans sa chienne de gorge !

— Veux-tu associer ta haine, Chris?

— Vous me faites trop d'honneur, commodore.

— Veux- tu associer ta vengeance?

— Vous me faites trop d'honneur, mon commodore.

— Va chercher deux bouteilles de rum et ta pipe,

— Chris revint aussitôt garni de provisions, et le comte referma sur lui les portes aux verrouils. .. -

Les gents du château remarquèrent de la lumière, toute la nuit, dans la chambre de leur seigneur.

^^^.^..n.; ES extorsions du comte, sa haine publique l W?Û 1^°^^^" ^^^ Irlandois, la cruauté avec laquelle il g^^ avoit traité les malheureux tombés entre ses ^ mains, dans les soulèvements du midi de l'Irlande, ne lui avoient pas gagné les cœurs des montagnards de Kerry, que le clergé entretenoit chaleureusement dans leur mauvaise disposition; car le clergé de toute l'Irlande exécroit Cockermouth, et pour bonne raison: en 1723, au Parlement, soidisant Irlandois, c'étoit lui qui avoit proposé, sérieusement et tenacement dans un long discours, de faire revivre le supplice de castration contre les prêtres catholiques. Cette motion, accueillie avec transport, adoptée par le Parlement, transmise en Angleterre et fortement recommandée à sa majesté, n'avoit été rejetée que par l'interposition du cardinal Fleury auprès du ministre Walpole.

Aussi la journée du 15, anniversaire de la naissance du Head-landlord de Cockermouth-Castle , lut-elle comme à l'ordinaire un jour de calme et de travail. Les villageois ne prirent aucune part aux

fêtes du château, les cloches ne fatiguèrent point l'écho de leur tintement solemnel. Seulement, les fermiers, tenanciers et ouvriers vinrent, dès le matin, faire lem* indispensable salutation ; seulement, une centaine de mendiants de la contrée vinrent au son de la cornemuse, rendre hommage -lige à la cuisine.

La comtesse fit dresser une table dans une salle basse du château, et servir à ces derniers un déjeûner copieux, dont elle et Déborah firent les honneurs. C'étoit d'un bel exemple : cette noble dame et sa belle jeune fille élégamment vêtues, mais simples de manières, dans cette salle enfumée, au milieu d'une horde de misérables, veillant avec sollicitude à ce que chacun eût une égale pitance; réservant les jjâtisseries aux enfants et les pièces délicates aux vieillards ; répondant à touts avec bonté ; donnant aux plus souffrants des paroles de consolation, et des vêtements aux plus dénués.

Durant tout le festin, bruyant. comme un festin de gueux, des testes fréquents furent portés à lady Cockermouth et à miss Déborah. Au dessert les cornemuses recommencèrent à sonner de plus belle ; et un vieux d'entre ces truands , qui avoit qualité de minstrely chanta des chansons populaires et des chants à la gloire de leurs nobles hôtesses.

Dès la nuit tombante, l'avenue et la grande cour du château furent illuminées; et les piétons, et les cavaliers, et les carrosses arrivèrent en foule.

Les conviés se comjiosoient des châtelains et des

gentilshommes des environs et de quelques villes à ia ronde. Le falot à la main, une troupe de valets attendoient sur le porcîie, et introduisoient dans le grand salon d'été où recevoient le lord comte Cockermoutli, en grand costume de commodore, et la comtesse, belle encore et d'une beauté intéressante même à travers une forêt d'atours. Déborah, belle comme sa mère, mais sans cbamarrures, pour échapper aux simagrées de bon ton dont son âme préoccupée auroit eu beaucoup à souffrir, se perdoit le plus possible dans la foule, et s'y tenoit modestement cachée comme une violette sous une touffe de feuilles.

Mais à l'arrivée de l'époux de convention, elle fut arrachée à sa solitude et présentée à toute sa future famille, venue pour conclure le marché. Déborah, d'une façon affable, les salua touts sans dire mot, et paya simplement en révérences leurs congratulations et les madrigaux de son prétendu.

C'étoit un gentilhomme du comté, jeune premier de quarante ans , issu d'une famille qui avoit été recommandable, autrefois, sous Charlemagne, et qui jadis avoit suivi Guillaume le Conquérant. Ce noble rejeton n'avoit pas dégénéré ; l'ambition de ses ayeux l'animoit toujours ; seulement, au lieu de conquérir des nations, il conquéroit des filles. Sa vie étoit vouée aux bonnes fortunes. Dej^uis peu d'années, il étoit revenu de Londres habiter dans le sein de sa famille pour rétablir santé, fort détériorée par ses travaux ; et, depuis son retour, la population à l'entour des

MADAME PUTIi'HAR. 73

domaines paternels s'étoit presque doublée. Les paysannes le fuyoient comme la peste, ou comme Daphné fuyoit Apollon; mais, comme Daphné, les pamTes bergères ne se changeoient pas en lauriers. Pour mettre fin à ses débordements, on avoit avisé de lui donner Déborah, qui, en vérité, n'étoit considérée que comme un Uniment; et notre graveleux gentillâtre s'étoit prêté volontiers à cette manigance qui lui livroit entre les mains une femme admirable, et de l'argent pour prolonger ses conquêtes sur son déclin. L'argent est le nerf de la guerre.

Déborali ne le connoissoit que par les renseignements qu'on lui avoit insinués. Mais à la iDremière vue de ce galant, qui exhaloit une forte odeur de libertinage, la plus no\'ice enfant eût ressenti un dégoût insurmontable. Notre nature se révolte d'elle-même au contact de ce qui peut lui être funeste, comme les lèvres répugnent au poison.

A peine soustraite à l'impertinence obséquieuse de son i^rcposé^ Déborah se glissa hors du salon, et courut à son appartement. Là, en grande hâte, elle arracha ses fanfreluches de fête, alluma plusieurs bougies, qu'elle plaça près des croisées, s'enveloppa d'un manteau, et, marchant sur la pointe des pieds et retenant son haleine, descendit au jardin, où elle disparut au milieu de Tobscurité.

De temps en temps , au salon , lord Cockermouth tiroit sa montre : il étoit dans son fauteuil comme dans un siège de torture, et ne prenoit aucune part aux conversations. A huit heures trois quarts sonnées

il se leva, et se promena parmi les groupes de causem-s, laissant errer ses regards sur l'assemblée, qu'il paroissoit dénombrer tacitement ; puis il sortit, et se rendit dans la seconde cour iiïtériem-e.

— Qui marche par ici ? Est-ce vous, mon Commodore ?

— Aliî c'est toi, Chris, parlons bas. Es-tu prêt? l'heure approche.

— Oui, mon commodore.

— As-tu ta carabine ?

— Chargée jusqu'à la gueule, mon commodore.

— L'as-tu vue?

— Non, commodore.

— Elle n'est plus au salon.

— Regardez, son appartement est éclairé: sans doute elle fait ses préparatifs.

— Va fermer le guichet de la Tour de VEst et la ])orte du grand corridor, et nous la tenons prisonnière. Pas de bruit. Fais vite. Je t'attends ici.

— Maintenant tout est fermé, mon commodore.

— Bon ! suis-moi : prenons l'allée des ifs.

— Bombardement de sort! mon commodore, le ciel économise sur les chandelles, cette nuit : j'y vois autant par-devant que par-derrière.

— Tais-toi.

Arrivés à l'extrémité du clos, il montèrent sur une terrasse ronde qui flanquoit une de ses encoignures ; c'étoit une ancienne tourelle presque rasée et remblayée de terre à Tintérieur ; à ses pieds se croisoient deux sentiers.

MADAME PLTIPHAR. 75

— J'entends marcher, mon commodore, là, dans le chemin de Killarue}'.

— î^e vois-tu pas quelque chose qui passe de longen large?... Chris, ne te penche pas tant sur le parapet, tu pourrois nous trahir.

— C'est lui !

— Le voici qui s'ai)proche. Vois-tu assez clair?

— Assez pour le frapper au cœur !

— Va donc ! as-tu peur, Chris ?

— Oui, mon commodore, de le manquer.... Ouf I... 11 Fa dans de ventre !

— Bien joué ! bravo !

— Allons, le coup de grâce ! dit Chris en sautant dans le chemin.

Mylord resta penché sur le parapet, lorgnant son valet à la besogne, outrageant sa victime et blasphémant Dieu.

— God-damn I mon commodore, que les papistes ont la vie dm-e ! — Ah ! monsieur Fat, vous ne voulez pas boire avec les Auglois, mais vous voulez.... Tiens! entends-tu!... c'est Chris qui t'éventre!...

— De la part de lord Cockermouth.

— De compte à demi. En as-tu assez ?

— Tu ne l'achèveras jamais à coups de crosse. Tiens, Chris, prends mon épée.

— Va donc! va donc! va donc! En veux-tu encore ?

— Assez , assez , Chris ! tu fais comme harlequin , tu t'amuses à tuer les morts .

Neuf heures sonnent : on m'attend })our le banquet.

70 MADAME PLTIPHAR.

Essuyé mon épée : rends-la-moi ; et va changer de vêtement.

Lord Cockermouth rentra au salon, s'excusa de son absence, et pria ses hôtes de vouloir bien passer dans la salle du festin. Immense galerie de toute la profondeur du château, aboutissant au jardin, et y communiquant par un vaste perron en éventail. La voûte en tiers-jjoint étoit ornée entre les nervures d'un semis d'étoiles sur fond d'outremer. Les parois étoient revêtues de lambris de chêne sculptés gi'ossièrement. Des débris d'arxnures et de pertuisanes rouillées couvroient les piliers alternant les grandes fenêtres à meneaux de pierre et à vitraux coloriés.

Dans la longueur de cette galerie une table de cent cinquante couverts se trouvoit dressée avec un luxe royal. Au milieu lord comte Cockermouth étoit placé placé vis-à-vis de lady ; à la gauche de laquelle on avoit réservé une 2)lace pour Déborah, que redemandoit sans cesse son aimable futur. Comme la comtesse s'inquiétoit fort aussi de cette absence, le comte appela Chris, et lui dit, en faisant quelques signes d'intelligence : — Allez voir si ma fille ne seroit point en son appartement, et blâmez-la de son impolitesse.

Chris, la mine ébahie, revint presque aussitôt, en s'écriant : — Mon commodore, je n'ai point trouvé mademoiselle !

Cockermouth fit uu mouvement de surjjrise. Chris s'approcha de lui, et ajouta tout bas : — Pourtant les

portes étoient fermées*, et les bougies brûloient encore,...

A ces mots, il pâlit, et son bras, avancé pour saisir un flacon, tomba inerte sur la table.

Toute l'assemblée remarqua le trouble étrange de son hôte.

peine lord Cockermoiith et Chris s'étoient-

ils éloignés de leur victime, que Patrick

arriva au rendez-vous par le chemin creux

'^ de Killarney. En approchant de la terrasse, son

cœur gros d'inquiétude, tressaillit d'ivresse : dans le

silence, un léger bruit d'haleine et de soupirs venoit

caresser son oreille.

— To be!... dit-il alors : mais nulle voix n'acheva la phrase de ralliement. To be ! répéta-il avec plus de force.

Un râlement partit à ses pieds, et une voix mourante murmura : Or not to be.

— Qui donc m'a répondu ? est-ce l'ombre d'Hamlet, ou est-ce vous, Déborah ?

Alors, il apperçut un corps étendu en travers du chemin, et s'écria, tombant à deux genoux : — Debby assassinée !

Baignée dans son sang, elle avoit encore la face tournée contre terre. Il la releva et la fit asseoir sur l'herbe, en la soutenant dans ses bras, et cherchant par ses baisers à ranimer ses paupières closes.

— Debby î ô ma Debby! jette un dernier regard sur

Patrick. C'est moi ! c'est ton bien-aimé ! M'entendstii? Parle, où sont tes blessures?

— Patrick ? Hélas ! c'est toi ! Va-t'en, ils te tueroient aussi les cruels!...

— Qui?

— Va-t'en ! ne les vois-tu pas ? ils vont te tuer ! Fuis !... Ils ont juré ta perte.

— N'aie pas peur. Dis où sont tes blessures, que je les étancbe!... Dis, connois-tu tes meurtriers?

— Tes soins seront vains, Patrick, je n'ai plus qu'à mourii'.... Ne me demande pas le nom de mes assassins ! Il est de ces choses qu'on ne peut dévoiler : c'est un secret entre le ciel et moi. — Mon ami, avant que j'expire, pardonne-moi et bénis-moi ! Pardonnemoi ! Tout à l'heure, quand je suis tombée atteinte d'un coup de feu, mon esprit a conçu une horrible pensée dont le souvenir me glace de honte : oui! il faut que je te le dise ! . . . Je t'ai accusé de mon meurtre : oh! que je suis ingrate et coupable envers toi! et si mes égorgeurs m'eussent frappée eu silence, j'aurois cru momir par tes mains. Patrick, ne me maudis pas!

— Abomination ! moi t' égorger, Déborah ! vous n'avez pas foi en moi, Debby ; cette pensée est l'œuvre du doute qui règne en votre âme.

— Non, Patrick, elle fut l'œmTe de mes esprits éperdus et de mes douleurs.

— Ce n'est pas l'instant, ce n'est pas l'heure des reproches, Déborah, je t'aime et te pardonne. A toi mon âme! à toi mon sang! à toi ma vie!... Dis, que

80 MADAME PL'TIPHAR.

faut-il que je fasse?... nomme-moi donc tes assassins ! Pour la première fois mon cœur comprend le meurtre ! pour la première fois la vengeance le déborde !... J'ai besoin d'anéantir!... je tuerai!...

— Vous oubliez Dieu, Patrick.

Ces simples mots éteignirent subitement sa passion, et chassèrent son délire.

— Votre voix est un baume qui calme, Debby, et vos paroles sont de la rosée.

Il me semble, Debby, que vos forces reviennent? Sans doute vos blessures sont moins graves que vous ne le pensiez ? vous ne pouvez rester plus longtemps sans secours : dites, où faut-il que je vous conduise.

— En effet, je me sens mieux; la balle ne m'a frappée qu'à la jambe; l'obscurité m'a sauvée presque entièrement des coups d'épée. Aidez-moi seulement à me relever, je suis encore assez forte pour me traîner jusqu'au château. Mais, toi, mon Patrick, au nom du Ciel, je t'en supplie, va-t'en ! tu n'es j)as en sûreté ici : on en veut à tes jours, te dis-je ! c'est toi qu'on a cru frapper en me frappant. Fuis !...

— Fuir! Et quoi donc?... La mort? Non, qu'elle vienne! je la recevrai avec joie. Sans toi que me peut être la vie ?

— Patrick au nom de Dieu cède à mes prières. Sur une terre étrangère, on a besoin d'or : prends cet écrin plein de joyaux que j'emportais ; et pars en France, comme nous devions le faire touts deux. En cet état, je ne puis te suivre; mais crois à mon

serment : sitôt que j'aïu'ai recouvré quelque vigueur, je t'y rejoindrai.

— Fuir sans toi ! plutôt la mort !

— Ecoute mes prières : tu ne peux demeurer en ce pays plus longtemps, tu te perdrois et tu me perdrois. Si ce n'est ce soir, demain tu serois immolé! Que t'importe de me devancer en France de quelques jours. Pars ; va tout préparer pour ma réception , pour la réception de ton épouse.

— Ne peut-il pas être des obstacles qui t'empêcheront de me rejoindre en mon exil?

— Il n'en j)eut plus être, Patrick ; tout est changé, je ne m'enfuirai plus, je partirai devant touts, en plein jour. Je n'ai plus à trembler, maintenant c'est devant moi qu'on tremblera.

Tu viens de trahir ton secret, Debby, je connois ton meurtrier, qui devoit être le mien : tu me l'as nommé : c'est celui devant qui tu tremblois.... Celui-là même a versé son propre sang ! celui-là même a assassiné sa fille! C'est ton père!...

— ■ Aide-moi à marcher, mon ami, et reconduismoi jusqu'à l'entrée du clos.

— Tu souffres affreusement, pauvre amie, ne fais pas d'efforts pour me cacher tes douleurs ; laisse passer tes soupirs, laisse couler tes pleurs. Mon Dieu! jusques à quand amoncelerai-je sur sa tête malheur sur malheur! — Je te Tavois bien dit, je suis maudit et funeste. Mes bras amoureux n'ont enlacé à toi qu'une lourde pierre qui t'entraîneroit d'abyme en abyme. Crois-moi, divisons nos desti-

nées : qne la tienne soit heureuse! qne la mienne soit atroce!... Je veux bien fuir loin de cette patrie, mais oublie-moi, mais ne viens pas me rejoindre, ne viens pas recoudre le tissu brillant de ta vie à mon manteau de deuil !

— Quand j'aurois besoin de tant de consolations, ce sont là vos paroles de reconfort : accablez-moi, Patrick, abreuvez-moi d'idées amères !

Pat, on pourroit te voir, ne m'accompagne pas plus avant ; me voici dans la grande avenue. Vois-tu là-bas les croisées de la galerie resplendissantes du feu des bougies? Entends-tu le choc des verres et les éclats de joie?... Je marcherai bien seule jusque-là. Donne-moi seulement une branche d'arbre pour assurer mes pas. — Adieu, Patrick, adieu! Sois tranquille, ni l'absence, ni le temps, ni l'espace n'auront pouvoir sur mon amour. Mon âme te suivra en touts lieux. Adieu! bientôt je serai près de toi.

— Adieu, Debby ! A toi seule pour la vie ! et, si Dieu veut, à toi seule pour l'éternité!...

— Comment te retrouverai-je à Paris?

— Il faut avoir recours à un expédient : mais lequel?... Sur la façade du Louvre qui regarde la Seine, vers le sixième pilastre, j'écrirai sur une des pierres du mur mon nom et ma demeure.

Leurs lèvres se rencontrèrent alors, et restèrent longtemps accolées. Déborah, évanouie sous ce baiser déchirant, étoit renversée dans les bras de Patrick, qui chanceloit et s'appuyoit contre un des tilleuls

de l'avenue. Enfin, ils s'arrachèrent à cet embrassenient.

Patrick remonta la salle d'ombrage; il pleiiroit abondamment, il se soulageoit; car il avoit refoulé dans son cœur touts ses sentiments de désespoir, pour ne pas accabler son amie.

Pleure, pauvre Patrick! soulage-toi î... Pleure sur ton sort, il n'en peut être de plus affreux. Pauvre ami ! à vingt ans t'enfuir seul de ta patrie , trempé des pleurs et teint du sang de ton amante !...

Déborab, com-bée sur un bâton, se traînoit péniblement vers le château. Elle avoit renfermé ses souffrances et épuisé ses forces morales j^our dissimuler à Patrick l'horreur de son état. Ses blessures saignoient toujours. Sa foiblesse augmentoit à chaque pas.

Le festin s'avançoit. Lord Cockermouth aifectoit une gaîté et une affabilité maladroites , qui faisoient transpirer d'autant plus sa préoccupation et son désappointement. Plusieurs fois il avoit été remarqué parlant tout bas à Chris. Lady s'agitoit dans la plus violenté inquiétude : elle étoit allée elle-même à la recherche de Déborah, dans son appartement et dans tout le château, et l'avoit fait appeler plusieurs fois dans le jardin et dans le parc. Touts les convives s'étoient apperçu de son absence, et prenoient im air mystérieux pour eu causer. Beaucoup de propos méchants et moqueurs se promenoient de bouche en bouche. Le futur, accouplé à une chaise vide, paroissoit assez décontenancé : il ne savoit quoi penser de

la disparition de sa prétendue, et se travailloit l'esprit pour découvrir en sa personne ce qui avoit pu lui inspirer une si énergique aversion.

Tout à coup, dans un intervalle de silence, on entendit à l'extérieur des pas sourds sur le perron : touts les regards se tournèrent de ce côté, et le calme devint général.

La porte agitée et ébranlée se ployoit comme sous le poids d'un corps.

— C'est elle!... s'écria-t-on de toutes parts, c'est elle ! ouvrez donc !

Cliris alors se précipita sur la porte et l'ouvrit à deux battants. — Des cris d'horreur et d'épouvante retentirent dans la salle.

Déborab, pâle et couverte de sang, dans un désordre affreux, entra, fit quelques pas encore, et tomba de sa hauteur sur les dalles.

La terreur étoit au comble.

La comtesse, éperdue, poussant des plaintes et des cris désespérés, s'étoit jetée sur le corps de sa fille, qu'elle étouffoit sous ses embrassements.

Le comte appela les valets, et fit emporter Déborah.

La consternation régnoit dans l'assemblée : pleins d'effroi, les convives désertoient leurs places, et s'enfuyoient avec tant de hâte qu'ils se blessoient l'un l'autre.

Lord Cockermouth , lui seul, manifestoit du calme et du sang-froid, et vouloit retenir les fuyards.

— Messieurs, remettons-nous à table, s'il vous

plaît? Ce n'est qu'un accident fâcheux qui n'aura I^oint de suites graves : qu'il ne trouble en rien notre fête. Allons, mesdames, de grâce, à vos sièges.

Sans avoir égard aux prières de mylord , la foule se retiroit toujours.

■ — Messieurs, je vous en j)rie, à table! qui fuyezvous? qui vous chasse? est-ce le malheur de miss Déborah? vous m'en voyez comme vous pénétré de douleur. Pauvi-e enfant! — - Mais achevons le festin. A table, vous dis-je! M'enteudez-vous, messieurs! Je suis touché de vos marques de condoléance pour ma fille ; mais votre déférence, mais votre sensibilité va trop loin. Me laisserez-vous seul au milieu de la fête que je vous donne? Vous ne partirez pas, messieurs! Trembleriez-vous pour vos chers personnages? Vous n'êtes point ici dans un coupe-gorge, je crois! Vous êtes chez le Head landlord de Cockermouth- Castle, im ^ieux soldat, que vous outragez! Ah! vous me faites, messiem-s , Taffront le plus insigne, l'affront le plus cruel : vous reniez votre hôte, vous repoussez son pain et son sel! C'est insulter à mes cheveux blancs, c'est insulter à la gloire de ma race! Vous ne partù'ez pas, vous dis-je, moi, je vous le défends, sans avoir rendu raison d'un tel outrage à votre hôte!... Mais non : vous êtes touts des lâches! Sortez! sortez donc! je vous l'ordonne; vous souillez ma demeure, j'ai honte de vous !

Hurlant ces derniers mots, le comte, écumant de rage et de dépit, dégaina sa flamberge et la brandit autour tle lui en s'avannant sur les convives retirés

86 MADAME PLTIPHAR.

vers la porte; l'un d'eux, un vieillard, lui vint au

devant d'un pas assuré, et lui dit, avec un faux air

mystérieux ; Mylord , vous avez du sang à votre

épée....

A ces paroles, frappé en sursaut comme de la foudre, Cockermouth, refroidi, s'arrêta court, et de sa main laissa choir son épée, rouge encore du sang de Déborah.

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