LIVRE DEUXIÈME
PRÈS avoir quitté Déborah, Patrick s'abandonna au désespoir : il désespéroit d'elle, il désespéroit de lui-même, il désespéroit de l'avenir et de la vie. Devoit-il partir, devoit-il demeurer? Quoi résoudre? C'étoit d'un lâche de délaisser son amie mourante, c'étoit d'un lâche de fiiir le couteau des assassins, et cependant, si elle devoit succomber, il ne pourroit l'approcher à son lit de mort, il ne pourroit veiller et pleurer à son chevet ; ce n'est point dans ses bras, ce n'est point sous ses baisers qu'elle exhaleroit l'âme : il ne pourroit que hurler dans le chemin comme un chien au seuil de la maison où son maître agonise. Et cependant, s'il tomboit sous le poignard et que Dieu la sauvât.... Cnielle alternative ! quoi faire ? quel parti prendre ?
Indécis, irrésolu, en proie à ce doute angoisseux, il alloit, et rôdoit à l'aventure, comme un loup, dans les champs de Killarney. Ses forces, épuisées, tout à coup lui manquèrent, ses genoux fléchirent, il s'évanouit sous le poids d'un sommeil de plomb.
— A son réveil, l'éclat du jour l'éblouit : le soleil doroit déjà la cime des rochers de la Gorge du Diable, et les tours et les hautes murailles de Cockermouth-Castle. Ses regards étonnés s'égarèrent autour de lui : glacé de froid dans son manteau humide des brumes de la nuit et ruisselant de rosée, il étoit couché au pied d'un arbousier sur le bord du lac profond. Peu à peu ses membres engourdis sur le sol se déroidirent, et, chancelant, il se releva tout brisé et tout endolori.
La nuit avoit porté conseil : sans hésitation il tourna le dos à Cockermouth-Castle, et s'éloigna.
Le surlendemain, à la même heure, il étoit penché à la proue d'un sloop, sortant du port de Waterford; il envoyoit ses adieux à la verte Erin, à l'Irlande, sa mère infortunée, qui s'eifaçoit à l'horizon, comme elle s'efface du livre des nations, et de ses yeux, attachés aux rives natales, tomboient de grosses larmes qui se noyoient dans l'Océan.
Sitôt qu'il fut arrivé à Paris, Fitz-Whyte alla saluer la plupart de ses compatriotes au ser^dce de France : ils étoient nombreux. Depuis deux siècles, depuis sa réunion à l'Angleterre, l'Irlande gémissoit écrasée par les persécutions les plus inhumaines; toutes ses tenta-
tives pour briser ses fers n'avoient fait que les river et les souder plus profondément; pour échapper à ce joug odieux, au bourreau ou à la misère, ses malheureux enfants émigroient. De là, cette foule d'Irlandois aventuriers , dont l'histoire du continent et du îTouveau-Monde proclame la valeur et le génie.
Celui de touts qui l'accueillit le mieux et qui prit le plus vif intérêt à sou sort, ce fat monseigneur Arthur- Richard Dillon, qui depuis peu venoitde passe'r de l'archevêché de Toulouse à celui de Narbonne, mais qu'il eût été plus juste de nommer, in partibus inficlelium^ archevêque de l'Opéra.
Ce beau prélat n'étoit guère plus connu de ses ouailles, que le prince Louis-René-Edouard-de- Rohan-Guéméné, évêque de Canople, de ses Egyptiens de Bochir.
Monseigneur Arthur- Richard étoit né à Saint-Germain-en-Laye,' d'une famille originaire d'Irlande; et conservoit pour la terre infortunée trempée du sang de ses ayeux, une affection sentimentale, si naturelle à tout cœur aimant et sensible.
Aussi, lorsque Fitz-Whyte se présenta pour la première fois à son hôtel, se faisant annoncer comme un jeune pèlerin du comté de Kerry, quoiqu'il fût de fort bonne heure, et que monseigneur ne fût point encore visible, il le fit introduire aussitôt dans sa chambre à coucher, et le reçut familièrement en peignoir de basin.
Les courtines de Talcôve étoient soigneusement
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tirées, et sans quelque bruit d'haleine qui s'en échappoit, sans de jolies petites babouches et d'élégants vêtements de femme épars sur les meubles, on auroit pu le croire en dévote oraison.
Son affabilité chassa promptement la timidité et l'embarras de Patrick.
— Vous arrivez de notre chère patrie, mon jeune ami, lui dit-il, en lui prenant affectueusement la main et le faisant asseoir près de lui sur un canapé ; — c'est bien à vous, et je vous en remercie, de vous être ressouvenu de moi comme compatriote et de m'avoir présumé de l'attachement pour mes frères d'Irlande; votre démarche auprès de moi est un témoignage d'estime qui m'honore et qui me pénètre. Parlez sans crainte, je vous suis tout dévoué.
Monseigneur étoit ce matin-là plus que jamais en disposition de tendresse et de générosité : vous le savez, et le plus brave poète Ta dit : Le plaisir rend Vâme si bonne. Fitz-Whyte parla longuement de ses malheurs d'une façon naïve et touchante qui le captiva tout à fait.
Durant son récit, ses regards émerveillés se promenoient sur le luxe et l'ameublement mondain de cette chambre. Quel constraste, hélas! avec l'abjection des prêtres irlandais ! Ce qui surtout lui jetoit du désordre dans les idées, c'étoient ces parures féminines étalées au milieu des aumuces, des mitres et des rochets, c' étoit une mantille jetée sur une crosse, et des jupons mêlés avec ww pallium; il trouvoitbien une solution à ce problême, mais comme elle enta-
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cluut la chasteté de monseigneur Dillon, sa candeur ne pouvait l'admettre.
Tout à coup l'énigme s'expliqua d'elle-même, les rideaux de l'alcôve se soulevèrent, une jeune fille folâtre en sortit; et frappée d'étonnement à l'aspect de Patrick Fitz-Whyte , demeura en contemplation devant sa belle figure d'Ossian.
— Monsieur, s'écria-t-elle, vous êtes aussi beau que votre cœur ! Le récit de votre infortune m'a touchée jusqu'aux larmes ; et sm* cette terre où vous êtes étranger vous pouvez déjà compter une amie, qui vous sera sincèrement dévouée.
— Et un ami, reprit aussitôt monseigneur de Narbonne, qui vous ofii'e son appui et sa sollicitude.
— Dillon , dit la jolie fille en le caressant et le baisant au front, tu viens de faire une promesse, pardevant moi, qu'il faudra que tu tiennes; c'est un engagement sacré, je t'en ferai ressouvenir si tu l'oublies. Monsieur dès ce moment est mon favori....
— Et votre heureux esclave, madame, murmura timidement Patrick.
Monseigneur l'engagea à revenir incessamment, en lui assurant qu'à toute heure sa porte lui seroit ouverte. Alors Patrick fit une génuflexion pour baiser son émeraude archiépiscopale, et pour lui demander sa bénédiction, qu'il reçut avec recueillement.
Les bonnes grâces de monseigneur Dillon ne se démentirent pas dans les visites suivantes : Patrick le trouva toujours aussi empressé à le servir. Il est croyable, à la vérité, que la Philidore qui s'étoit
éprise pour Fitz-Whyte d'un véritable intérêt, ne fut pas sans influence dans cette conduite.
Il n'est pas d'âmes plus généreuses, plus sensibles, plus compatissantes, que celles des pécheresses : habituées à suivre sans calcul, sans restrictions, touts leurs penchants, toutes leurs inclinations, touts leurs mouvements de nature; à subir la loi de leurs impressions, et à s'abandonner atouts leurs sentiments; elles font le bien comme elles font le mal. Si elles livrent leurs corps en péage à des bateliers, elles versent des parfums et des larmes sur les pieds de Jésus.
Quoique fils d'un paysan, Patrick, appartenant à une famille noble d'origine, ruinée par les saccages et les confiscations, entra peu de temps après dans les mousquetaires avec les plus ferventes recommandations au colonel et la protection distinguée de monseigneur Arthur-Richard Dillon, de Fitz-Gérald, brigadier d'armées; d'0-Connor, d'0-Dunne, du comte 0-Kelly; de lord comte de Roscommon, de lord Dunkell, du comte Hamilton, de lord comte Airly-O-Grilvy, maréchaux-de-camp ; et du duc de Fitz-James.
Sous un pareil patronage, il trouva son colonel, M. de Gave de Villepastour, plein d'égards, de dispositions favorables, de prévenances et de petits soins.
Etranger, parlant à peine le franoois, jeté sans aucune étude préalable dans une carrière nouvelle, et si différente de sa vie passée, Patrick eût été très-
isolé, très - décontenancé , et auroit eu sans cloute beaucoup à souffrir de toutes les roueries soldatesques, si le hasard n'eût fait qu'il trouva dans ce même régiment un de ses anciens camarades d'enfance, Fitz-Harris, neveu de Fitz-Harris, abbé de l'abbaye de Saint- Spire de Corbeil.
Cette rencontre inattendue fut une grande joie pour Patrick; il accabla de caresses et de témoignages d'amitié ce vieux compagnon, qui les reçut aimablement et lui promit son dévouement et ses conseils.
iiiiiwiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiwiiwiiiiiiimiiiiiiiiiiiiiiiii niiiiiiHnH:' -wm '"'m 1 1 "j .l'Tii.'iiii'iiii.iiiii'iiiiiTiun'iiiiii iiii iiiiiiïiïïïniniiuiii ! iiiiiirniiiiiiiiiiiini
^ UELQUE temps après l'épouvantable scène I du festin, lady Cockermouth mourut étouffée par une congestion sanguine. La commotion de son cerveau avoit été si violente qu'elle avoit aliéné sa raison.
Déborali, dont on avoit d'abord désespéré, se rétablissoit lentement, et, avec instance, redemandoit sa malheureuse mère , dont elle ignoroit la perte : — Une indisposition grave la retient alitée, lui disoit-on ; aussitôt qu'elle sera mieux vous aurez sa visite.
L'air faux et embarrassé de ceux qui lui réj^ondoit ceci l'avoit jetée dans le trouble, et avoit fait naître en son esprit un sombre soupçon qu'elle n'osoit pas manifester, mais qui la dévoroit. Chaque jour elle appeloit sa mère avec plus d'imi3atience, chaque jour on lui faisoit la même réponse. Quelques domestiques en habit de deuil ayant eu l'imprudence de se présenter en son appartement, elle vit clairement qu'on la trompoit, dissimula son chagrin, et saisissant un instant où par hasard sa garde s'étoit éloignée et l'avoit laissée seule, elle s'arracha de son lit, et
malgré sa grande foiblesse, se traîna en s'appuyant contre les murailles, jusqu'à la chambre de sa mère. En entrant son anxiété l'oppressa : son cœur battoit à fracasser sa poitrine, elle ne respiroit plus.... Des meubles poussiéreux^ du froid et du silence.... Personne!... Les courtines du lit fermées!... Dort-elle!... Doucement elle s'approcha de l'alcôve, doucement elle souleva les rideaux : le lit désert!... Personne!... Elle poussa un cri d'horreur et tomba évanouie.
On ne la retrouva, glacée et mourante, sur ce parquet, qu'après de longues recherches dans tout le château. Ses blessures s'étoient rouvertes; son mal se compliqua dangereusement, et sa guérison devint plus languissante encore.
La disparition de Patrick Fitz-Whyte et les traces de sang trouvées dans le sentier de Killarney firent penser sans aucun doute qu'il avoit été assassiné. Cet événement répandit l'effroi aux alentours de Cockermouth-Castle. Quel pouvoit être l'auteur de ce meurtre? Les paysans n'ignoroient pas les rapports de leur frère avec la fille de lem- seigneur; et leur bon gros jugement leur ayant toujours fait pressentir une fin malheureuse à cette liaison, ils savoient parfaitement à quoi s'en tenir dans le secret de leur cœur : un seul homme avoit pu avoir quelque intérêt d'assassiner Patrick; mais ils n'osoient qu'en frémissant murmurer le nom exécré de cet homme. . La scène du banquet fut promptement divulguée : la plupart des gentilshommes qui s'y étoient trouvés professoient pour lord Cockermouth non moins de
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inéiDris et de haine que les paysans; mais, comme rien ne leur commandoit la même circonspection, le bruit se répandit bientôt que, le comte, ayant surpris Patrick et Déborah en un rendez-vous d'amour, avoit tué celui-ci et blessé dangereusement celle-là; et qu'à la face de l'assemblée, dans un accès de colère, il avoit, au retour de son embuscade, dégainé son épée encore tacbée de sang. Ce récit confirma les paysans dans leur opinion, et les enbardit à parler.
Un ancien usage des Celtes s'est conservé jusqu'à ce jour dans les campagnes d'Irlande, comme dans celles d'Espagne : chaque personne qui passe près d'un lieu où quelqu'un a été tué ou enterré, ramasse une pierre, et la jette religieusement à cette place : petit à petit, cet amas de cailloux forme un tertre élevé qui, souvent, à la longue, finit par se couvrir de terre et de végétations, et ne plus sembler qu'un monticule naturel. Il n'est pas rare, même en France, de rencontrer, surtout dans les provinces armoricaines, de ces témoins de la piété de nos pères. Les savants les classent parmi les monuments gaulois, keltiques ou druidiques ; et bien qu'en les fouillant on y ait souvent retrouvé des débris d'ossements humains, ces messieurs s'accordent fort mal entre eux sur l'origine de ces tumulus.
On voit encore aujourd'hui, dans ce sentier de Killarney, le monceau de pierres jetées au lieu trempé du sang de Déborah ; et on le nomme encore la tombe de Mac-Phadruig, ou la tombe de l'amant.
Les clameurs qui s'élevèrent alors contre lord
Cockermouth devinrent si générales et si directes, qu'il crut ne pouvoir sans danger les supporter plus longtemps, et qu'il falloit par n'importe quel moyen qu'il se lavât et se blanchît solemnellement aux yeux du public du crime atroce qu'on lui imputoit. On poussoit l'animosité jusques à l'accuser d'avoir empoisonné lady, et il ne pouvoit plus se montrer bors du château sans essuyer les huées des enfants, qui lui crioient, sans miséricorde ; Mylorcl Caïn, qiC astu fait de Patrick?
Par des pratiques insidieuses, ayant arraché à Déborah le secret de l'existence et de la retraite de Fitz-Whyte, il déposa contre lui entre les mains de la Justice, le dénonçant et poursuivant comme assassin de sa fille.
La cause devant être jugée aux sessions qui alloient s'ouvrir à Tralée, dans les j)remiers jours de mars, il y entraîna la pauvre Debby, à peine convalescente.
Et justement ils arrivèrent à Tralée le jour de l'entrée des juges venus pour la tenue des Assises.
La besogne qui attendoit ces magistrats étoit assez honnête : sans compter la cause de Patrick, ils avoient à dépêcher une sixaine d'homicides, et une bonne douzaine de voleurs : ces formidables meurtriers irlandois n'étoient autres, les malheureux, que de bons paysans papistes qui avoient eu la monstruosité de se revancher sous les bastonades de leurs tenanciers anglois, et ces insignes larrons, que d'infortunées familles, plongées dans la misère par les dernières confiscations, qui, poussées par la faim et le froid, I. 7
avoient dérobé quelques paniers de tourbe et quelques boisseaux de patates.
Déborah se trouvoit avec son père au balcon de l'hôtellerie , lorsque passèrent, se rendant à la Cour, les deux juges — justices — master Templeton et master Grunnerspoole, en grand et coquet costume de satin blanc à falbalas couleur de rose, et perruques colossales saupoudrées à blanc. Leur cortège se composoit du maire, des officiers municipaux, et de laquais en livrée blanche, portant de gros bouquets à leur boutonnière. Il ne manquoit plus qu'un tambourin et un galoubet pour achever de donner un air grivois à cette mascarade.
Toute la ville, l'œil caressant, le sourire sur les lèvres, étoit en mouvement comme par un jour de fête, et les rues, endimanchées, étoient pleines d'élégantes blanches, de bourgeois bleus et de soldats rouges.
La durée des sessions dans les petites villes, par le grand concours que les affaires civiles et criminelles occasionent, est un temjDS de foire et de réjouissance.
Lorsque les deux juges apperçurent à la croisée le comte Cockermouth, ils lui firent une gracieuse salutation. Pour se ménager leur prévarication, il étoit allé, dès leur arrivée, les visiter et leur faire sa cour assidûment. Une sympathie d'ivrognerie et de gloutonnerie avoit aussitôt établi entre eux une espèce de compagnonage ; et presque chaque soir ils soupoient ensemble et plantureusement.
La coquetterie et l'air jovial de ces magistrats frappèrent d'étonnement Déborah, qui pour la pre-
mière fois voyoit des juges : elle ne pouvoit se figurer que ce fussent là des pourvoyeurs de la mort. M. Templeton et Gunnerspoole étoient fleuris, replets, obèses, patus et râblus. Il faut, se disoit-elle, que ces messieurs aient une bien parfaite estime de leur infaillibilité, car assurément ni appréhension, ni regrets, ni remords ne les rongent. La gaîté du peuple, engendrée par la seule présence d'hommes venus pour le décimer, ne surprenoit pas moins péniblement Déborah. La foule veut des spectacles; tout ce qui fait spectacle lui est bon : prêtres, soldats, bateleurs, juges, rois et bourreaux.
La seconde cause appelée par la cour fut celle de Patrick. — Lord comte Cockermouth l'accusoit d'avoir séduit sa fille, de l'avoir engagée à s'enfuir avec lui, munie de ses bijoux et de ses pierreries, de l'avoir assassinée au rendez-vous fixé pour le départ, et de s'être enfui en France chargé de ses dépouilles pour échapper au glaive de la Justice.
Les faux témoins, achetés avec profusion, ne manquèrent point à leur devoir; ils mirent en vérité une conscience scrupuleuse à mériter leur salaire.
Deux faits évidents venoient fatalement à l'appui de ces accusations; la disparition des bijoux et des diamants de Déborah, et le billet renfermé dans le coffret d'acier déterré par Chris, que Cockermouth déclara avoir trouvé dans l'appartement de sa fille. Il ne contenoit que peu de mots, mais si accablants !
« Encore quelques heures, et nous n'appartien- » drons plus qu'à Dieu : nous serons libres !
» A demain, my dear Déborah, comme il est con- » venu, quoi qu'il arrive, à neuf heures précises au » pied de la terrasse dans le sentier creux de Killar- » ney; venez sans crainte, votre Patrick y sera.
» N'oubliez pas, dans le trouble du départ, ce que » vous possédez de précieux; pour vous j'ai horreur » du besoin. »
Placée dans la plus douloureuse alternative, ne pouvant justifier son amant qu'en dévoilant son père, et ne pouvant sauver son père qu'en immolant son amant, Déborah se renferma inexpugnablement dans cette obscure dénégation : c( Patrick est innocent, Patrick ne m'a ni volée ni assassinée. Mon père n'a pas tué Patrick, car Patrick est en France. » Il fut impossible de lui arracher une syllabe de plus.
Après quelques débats insignifiants, la Cour, trouvant sa religion assez éclairée, entra lestement en délibération, et lestement, l'heure du dîner approchoit, prononça la sentence condamnant par contumace Patrick, convaincu de séduction, de rapt, de vol et d'assassinat, à la peine capitale.
A la lecture de cet arrêt, Déborah se jeta à genoux au milieu du tribunal, en criant : Grrâce pour Patrick, il est innocent !...
Les juges levèrent la séance, et le comte fit emporter sa fille évanouie.
Sur le soir, MM. Templeton et Gunnerspoole accoururent au souper magnifique que lord Cockermouth avoit fait préparé pour célébrer l'arrêt mémo-
rable de leur justice éclairée et pure. Il poussa la barbarie jusqu'à vouloir j faire assister Déborah, mais elle se révolta ouvertement, et n'y parut point.
Toute la nuit, cependant, elle fut dans la nécessité d'entendre, de son lit, où elle gémissoit, leurs éclats de rire, leurs propos effrénés, leurs joies de bas lieux.
Au point du jour elle se leva sans bruit. Pour sortir, il falloit passer par la salle de l'orgie : le spectacle qu'elle y rencontra n'ébranla pas sa résolution, mais il remplit son âme d'une douloureuse pitié. Les deux juges, ivres-morts, avoient roulé sous la table ; Chris était enveloppé dans la nappe parmi un monceau de bouteilles ; et son père, tout couvert de sanies, dans le désordre de Noé, dormoit étendu sur le carreau.
Ayant trouvé place dans un carrosse pubKc qui partoit, elle y monta pour s'éloigner au plus tôt de Tralée, et se rendre à Dingie-i-Couch, où on lui avoit fait espérer qu'elle trouveroit plusieurs bâtiments appareillant pour les côtes de France.
Peu de temps après son départ de Tralée, à la clôture des Assises, sur la grande place, Patrick Fitz-Whyte fut pendu en effigie.
BSORBÉE par la joie inquiète de revoir Patrick, Déborah, les yeux bandés, traversa la Normandie comme un amoureux mélancolique traverse la ville pour aller saluer sa bien-aimée. Que lui importoit Dieppe, son Saint- Jacques , ses Poletois et ses ivoiriers ! que lui importoit la vallée d'Arqués, son château et ses ruines ! que lui importoit Rouen, son Saint-Ouen et son Bourg - Théroulde ! que lui importoit Grisors, son église et sa tour! que lui importoit les odorantes pommeraies, les maisons de bois, les collines solitaires, le beau ciel bleu-turquin de ces vallées ! Son âme n'aspiroit qu'à Patrick; son regard immobile ne cherclioit à percer le désespérant horizon que pour venir mourir à ses pieds. Voir sans Patrick, éprouver sans Patrick, admirer sans Patriek, c'eût été mal, si c'eût été possible. Il n'y a qu'un cœur désert ou un cœur meurtri qui puisse seul s'en aller voyageant et musant par le monde : le cœur désert pour combler son vide, le cœur meurtri pour essayer à oublier. Comme une heure du matin sonnoit, le coche arri-
voit aux portes de Paris : du sein de la nuit Déborah entendit alors s'élever la voix du rossignol qui chantoit. Ce gazouillis mélodieux, semblant fêter sa bienvenue et de la part de Dieu lui présager du bonheur, caressa voluptueusement son âme, et chassa les rêveries chagrines qui l'agitoient. Depuis ses derniers rendez-vous nocturnes, depuis que toute félicité lui avoit été enlevée, depuis l'excès de ses maux, elle n'avoit point ouï chanter le rossignol, le rossin-ceol; elle se crut retournée au temps où elle avoit passé de si belles nuits avec Patrick, assise au bord du torrent, parmi les rochers de la Gorge du Diable, ou errante dans les genêts épineux de Dove-Dale, le val de la tourterelle, élevant son âme par la contemplation de la nature et par le culte de l'amitié.
Dès les premières lueurs du jour, Déborah, dévorée d'inquiétude, et que les fatigues même du voyage n'avoient pu assoupir sur le lit où elle s'étoit jetée, sortit, accompagnée, pour la conduire, d'un garçon de l'auberge des Messageries. En arrivant au quai du Louvre, elle ressentit une violente émotion, à l'aspect de cette galerie qui borde au loin la Seine; cette longue façade insignifiante, à quelques mensonges près, se dérouloit pour elle comme un immense papyrus : elle le parcouroit du regard, elle y cherchoit l'hiéroglyphe dont elle seule avoit la clef. Ces murailles, muettes pour la foule, avoient une voix pour elle, une voix douce ou déchirante, une parole arbitre de son sort.
Une, deux, trois, quatre, cinq.... Elle compte les
pilastres : soudain sa joie éclate, elle apperçoit près du sixième , comme il avoit été convenu , des caractères tracés sur une des pierres du soubassement; elle s'approche, elle lit : Patkick Fitz-Whyte, hôtel des Mousquetaires. — Dans l'enivrement, elle chancelle, elle balbutie; elle n'a plus ni raison, ni bienséance, elle couvre de baisers ce mur déj^ositaire fidèle, elle passe sa main douce sur cette inscription, elle la caresse; elle pleure, elle sourit; elle parle irlaudois; elle s'agenouille, elle prie.... Puis, crayonnant quelques mots sur un portefeuille, elle le donne au domestique, ébahi : — Allez, s'il vous plaît, lui dit-elle, et de suite, à l'hôtel des mousquetaires; vous demanderez M. Patrick Fitz-Whyte, et lui remettrez ceci, à lui-même; tâchez de l'amener avec vous , je retourne à l'hôtellerie.
S'étant égarée plusieurs fois dans son chemin, en rentrant elle trouva Patrick, qui depuis long-temps l'attendoit; follement, ils s'élancèrent dans les bras l'un de l'autre, et confondirent, dans un savoureux baiser, leurs pleurs et leur ivresse. Ils se couvroient des plus tendres caresses, ils échangeoient les mots du plus pur amour. Patrick, après ces premiers transports, s'apperçut du deuil de Déborah; sa joie en fut troublée, des sentiments tristes, des regrets s'y mêlèrent. Déborah demeuroit en admiration devant l'élégance de son ami; la soubreveste de mousquetaire rehaussoit sa riche taille, et faisoit paroître dans touts ses avantages sa belle tête blonde.
Pendant le déjeûner, tour à tour, ils se racontèrent tout ce qui avoit marqué leur existence, tout ce qui leur étoit survenu depuis leur séparation. Déborah, pour détourner l'affliction et le désespoir du cœur de Pliadruig, passa sous silence un seul fait, — priant Dieu qu'il fit qu'il l'ignorât toujours, — le jugement des juges de Tralée, et sa condamnation au gibet.
Ce jour même Patrick instala Déborali dans un petit logement de l'hôtel Saint-Papoul, situé rue de Verneuil.
Leur soin le plus empressé fut d'aller remercier le Seigneur, qui avoit protégé leur fuite et leur réunion, et de le prier de bénir leur alliance, de veiller sur eux, jeunes, sans appui, jetés sur une terre étrangère et dissolue, et de les confier à la vigilance de ses Anges, afin qu'ils les détournassent de tout scandale, et qu'ils les gardassent dans touts leurs chemins. Ils passèrent ainsi toute la soirée en dévotion, dans une chapelle obscure de l'abbaye Saint-G-ermain-des-Prés; l'église étoit placide et solitaire, une seule lampe veilloit comme eux.
Patrick consacroit à Déborah touts les instants, touts les loisirs que lui laissoit son service militaire : il les employoit auprès d'elle à savourer les voluptés iné]3uisables de l'amour, de l'amitié, de la vie domestique, de la retraite. Fitz-Harris veuoit très-rarement dîner avec eux, ou passer quelques heures en leur compagnie. Depuis long-temps il s'étoit fait un grand refroidissement dans leurs rap-
ports. Les faveurs du colonel pour Patrick, et les marques publiques d'estime qu'il lui donnoit, avoient envenimé le cœur de Fitz-Harris, naturellement envieux. H le jalousoit pour sa beauté, son esprit, son savoir, et même aussi pour Déborah. D'un autre côté, Patrick n'avoit pas été long à sentir qu'on ne pouvoit faire son ami qu'avec beaucoup de restriction et de réserve d'un homme aussi parleur, aussi conteur que Fitz-Harris : bavard mystérieux, ayant toujours quelque secret à promener d'oreille en oreille, s'épencliant à tout venant, honorant l'univers de ses confidences, et divulgant souvent même à son grand dommage, entraîné par sa monomanie de récit, ses plus délicates intimités, qu'il eût dû enfouir dans le plus profond de son cœur.
iiiiii'ii!iuiiuiui:uiiiiiiiiuiii.niiii'iiuiiiHuuiiuuiiuiMiunnwMumiiiiiuuiMnumufliinimiiuiiiiuiuiiu^
UAND le ciel étoit serein, ils sortoient,
ils
s'en alloient prier dans quelque église qu'ils ne connoissoient point encore, ou visiter quelque monument, quelque musée, quelque promenoir : ils se plaisoient surtout à parcourir les environs de Paris, leurs bois, leurs palais, leurs châteaux. Un jour, comme ils entroient dans le jardin des Tuileries, ils furent apperçus par M. de Gave de Villepastour, le colonel de Patrick, qui se promenoit sur la terrasse des Gardes.
— Quel heureux mortel que ce Fitz-Whyte! manger du pain des dieux!... Le voyez-vous passer làbas, — dit-il à Fitz-Harris , qui se trouvoit auprès de lui, — avec cette corbeille de fleurs au bras ?
— Quelle corbeille, mon colonel?
— Quelle corbeille?... lourdaud!... Cette Egérie! cette Dryade qui l'accompagne toujours. Vous devez savoir, sans doute, Fitz-Harris, vous qui êtes son Pylade, quelle est cette nymphe aux cheveux d'ébène.
— Aux cheveux d'ébène?... Mon colonel, le signalement n'est pas très-positif : la famille des ébé-
nacées est très-nombreuse; les naturalistes, mon colonel, distinguent l'ébénier, l'ébénoxyle, le pla-
queminier, le paralée, le royen, et de plus, mon
colonel, l'ébène rouge, l'ébène verte, l'ébène grise, l'ébène noire, l'ébène blanche. Entendons-nous, la nymphe a-t-elle des cheveux d'ébénier, d'ébénoxile, de plaqueminier, de paralée ou de royen? la nymphe a-t-elle les cheveux rouges, verts, gris, noirs, ou blancs?
— Fitz-Harris, vous faites à pure perte le mauvais plaisant : vous postulez sans doute la place de fou de la Cour? mais, depuis la mort de FAngely, et du stupide Maranzac, bouffon de feu monseigneur, fils de Louis XIV, l'économat des folies est supprimé.
— Les princes, mon colonel, font aujourd'hui leurs affaires eux-mêmes.
— Déjà plusieurs fois, je les ai rencontrés ensemble. La beauté de cette créature est enchanteresse! Un col blanc comme un cygne!...
— Pardon, mon colonel, si je vous interromps, mais vous n'avez donc pas vu, au château de Choisyle-Roi, les cygnes noirs de madame Putiphar?
— Si fait : mais ce sont des cygnes mauvais teint, ce sont des cygnes de Cour.
Plaisanterie à part, cette fille est une Vénus !...
— Une Vénus!... Alors, mon colonel, elle est bonne à faire des pipes turkes.
— Que veux- tu dire?
— Je veux dire des pipes d'écume-de-mer.
— Oui! tout en elle est séduisant : taille fine, petits pieds, peau d'albâtre î...
— Entendons-nous encore, mon colonel, les naturalistes distinguent l'albâtre qui est brun, de l'alabastrite, qui est blanche : si vraiment elle avoit une peau d'albâtre, je vous en demande pardon, elle auroit là un détestable parcbemin !
— Mauvais Scaramouche ! vous m'assommez avec vos pasquinades î Vous oubliez, je crois, que vous parlez à M. de Gave de Villepastour, votre colonel? Vous me manquez de respect !
— C'est vous qui me manquez,... mon colonel; suis-je votre proxénète ! Vous vouliez me faire trahir l'amitié : j'ai fait la sourde-oreille. Mais puisque vous le prenez ainsi, après tout, elle est assez grande pour se défendre, je m'en lave les mains : voici donc ce qu'à tout prix vous voulez savoir; — c'est une jeune Irlandoise, d'une haute et noble famille, qui s'est amourachée de Patrick, et l'a suivi en France; elle a vingt ans, elle est belle, elle est chaste : — vous y perdrez votre mythologie, mon colonel; passez outre; — elle habite l'hôtel Saint- Papoul^ rue de Verneuil ; et si vous désirez la voir, la chose est simple : elle est touts les dimanches à l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, à la messe de midi.
— Tout en faisant le Komain, Fitz-Harris, vous êtes un perfide ! A votre œil je vois la secrète joie que vous éprouvez à trahir un homme qui vous aime; plus que moi de savoir, vous brûliez de me dire ce
que vous feigniez vouloir me taire. C'est une mauvaise action que vous avez faite là. Ce n'est pas la première fois que, sous le masque de l'amitié, vous avez cherché à nuire à Patrick ou à le perdre en mon esprit. Vous êtes un lâche envieux! Ce n'est pas ainsi que Patrick a acquis mon estime, que vous n'aurez jamais.
En disant cela, le colonel lui tourna le dos et s'éloigna. — La leçon étoit dure : Fitz-Harris se mit à siffler en la dévorant.
M. le marquis de Gave de Villepastour étoit le produit incestueux d'un amour de la Régence; la chronique scandaleuse disoit que du sang superfin couloit dans ses veines. Pour certain, un bras puissant, un bras presque royal, dans l'ombre, l'avoit poussé et protégé, et, quoique à peine âgé de vingtcinq ans, en avoit fait un colonel. Bon chien chasse de race ; aussi chassoit-il bien, mais avec un voile et des mitaines, c'est-à-dire qu'il conservoit, jusques en ses dérèglements, un décorum que les courtisans fouloient aux pieds. Il lui restoit encore dans ses débauches une façon de pudeur dont les francs roués auroient rougi, et quelques traditions, — je n'ose dire sentiments, — du bien et du mal, du juste et l'injuste, entièrement perdues à la Cour; et qu'il devoit à son précepteur, homme du grand règne, dont, après tout, les leçons rigides n'avoient abouti qu'à faire une espèce d'hypocrite. — En somme, M. le marquis n'étoit qu'un fat, un gentillâtre, plein d'afféterie dans ses manières et dans ses paroles, ce-
rémonieux, complimenteur, faux, ridicule et musqué ; un exemplaire bipède du Voyage en Italie de Dupaty, ou des Lettres à Emilie sur la Mythologie^ de Dumoustier.
Fort satisfait des renseignements que lui avoit donnés Fitz-Harris, il ne l'avoit gourmande si rudement que pour ne lui point avoir d'obligation de sa trahison, et pour faire de la dignité avec un homme qui ne savoit point mettre de frein à ses goguenarderies. Le dimanche suivant, à midi précis, tout odoriférant comme un bouquet, tout emmitoufflé de dentelles, tout habillé de satin vert-naissant, emblème de son amoureux espoir, il accourut à Saint-Germain-des-Prés , et fut se placer contre un piller de la nef, auprès de lady Déborah.
A force de minauderies, il parvint bientôt à attirer un de ces regards. Ce premier succès l'enivra et le rendit plus obséquieux encore. Ses Heures lui ayant échappé des mains, il s'agenouilla précipitamment pour les ramasser, et ne les lui rendit qu'après les avoir couvertes de baisers. Il se penchoit sans cesse à son oreille, en murmurant :
— Vous êtes adorable ! je vous adore! vous êtes un Ange! vous êtes divine!... D'autres fois, avec une ferveur indécente, il lui adressoit presque directement des strophes de psaumes ou des passages de prières pouvant faire allusion. Rosa mystica^ rose mystique î lui disoit-il ; Turris eburnea, tour d'ivoire ! Domus aurea, habitacle doré! Vas insigne devotionis, vase éclatant de dévotion ! Janua cœlif porte du ciel ! Stella
matutina, étoile matinière, étoile du berger, étoile de Vénus! Fœderis arca^ arche d'alliance !... Columba Qïiea, ma colombe!... Sic lilium inter spinas, sic arnica mea inter Jilias, tel un lys parmi des ronces, telle mon amie parmi ses compagnes!...
Déborali, de peur de se faire remarquer, n'osoit ni se plaindre ni changer de place, et supportoit avec une résignation évangélique toutes les impudences et touts les manèges du marquis ; elle affectoit de n'y faire aucune attention, et y demeuroit aussi insensible et aussi froide qu'une statue aux agaceries d'un enfant.
A la sortie de la messe, M. de Villepastour la poursuivit, et l'accosta sur le porche :
— Mille pardons, mademoiselle, mais ne seroit-ce pas à votre jolie main ce joli gant que je viens de trouver à votre place?
— Pardon, monsieur; vous me l'avez dérobé pendant le lever-Dieu.
— Trouvé ou dérobé, qu'importe!... veuillez croire seulement que la restitution de ce talisman seroit pour moi un douloureux sacrifice, si ce sacrifice ne m'avoit pas fait ouïr le son mélodieux de votre voix.
— De grâce, monsieur, passez votre chemin; laissez-moi.
— Vous laisser! hélas! l'acier peut-il s'éloigner de l'aimant qui l'entraîne?
— Ayez pitié de moi, monsieur; ne me couvrez pas de honte. N'étoit-ce donc pas assez de tos impiétés dans la maison de Dieu!
— Mes impiétés?... je vous adorois, je me croyois au temple d'Amathontel... A deux genoux, faut-il que je vous en supplie, ne me repoussez pas. Dès la première fois que je vous vis, miss, votre beauté me frappa, me ravit, m'embrasa du plus ardent amour ; j'ai fait de longs efforts pour l'étouffer; je n'étois pas assez présomptueux pour oser aspirer à vous, trésor de perfections; lutte inutile! je n'ai fait qu'enfoncer plus avant la flèche que je vouloîs arracher. Je le sens bien maintenant, l'amour ne peut se guérir que par l'amour. Ne soyez pas inhumaine, ne soyez pas sourde à tant de passion ! un sourire, qui ne soit pas de mépris, un regard, qui ne soit pas de dédain, un mot, qui ne soit pas de colère, et vous verserez un peu de calme et de joie dans l'âme d'un désespéré, et du plus infortuné des amants vous ferez le plus heureux.
— Monsieur, de grâce, je vous le répète, retirezvous! Me voici dans la rue que j'habite : voulez-vous me perdre aux yeux du monde, aux yeux de mon époux? Il n'est qu'un homme dangereux et pervers qui puisse ainsi se faire un jeu de l'honneur d'ane femme!...
— Votre honneur m'est aussi cher que le mien, mademoiselle : Dieu me garde de jamais l'entacher, j'en aurois un remords éternel! Je me retire, espérant que cette déférence sera appréciée à son prix, et rendra votre cœur plus miséricordieux pour moi, qui dépose à vos pieds mystère, amour, obéissance.
Toutefois, le marquis de Villepastour ne s'éloigna I. 8
point entièrement; il la suivit à quelque distance pour s'assurer de la vérité des rapports de Fitz-ïïarris. Après l'avoir vue entrer à l'hôtel Saint-Papoul , il continua sa route d'un air de parfait contentement, d'un air presque badin.
WiAf^ cette même époque, Fitz-Harris reçut de ^^ày\M Killarney une lettre de son frère, dans la- ^fô^ quelle il lui étoit conté que leur ancien ca- '^^ marade Patrick Fitz-White, disparu du pays, venoit d'être, aux assises, condamné à mort par contumace, et d'être pendu en effigie sur le port de Tralée, pour séduction, assassinat et vol de la fille de lord Cockermoutli. Cette affreuse nouvelle, bien loin de causer de l'affliction à Fitz-Harris, je répugne à le dire, n'éveilla en son cœur plein d'envie qu'une secrète joie. Il s'empressa d'acquiescer au jugement calomnieux des juges de Tralée ; il éprouvoit trop de plaisir à trouver Patrick coupable pour ne pas ajouter foi à cette incroyable condamnation. Aussitôt il communiqua cette lettre à ses camarades intimes, disant à chacun qu'il l'honoroit seul de cette confidence, et qu'il eût ainsi à en garder le secret. Mais, comme lui, touts avoient des confidents, et ces confidents en avoient touts d'autres ; si bien qu'en peu de jours ce secret devint, au régiment, le sujet général de la conversation, et parvint aux oreilles de Patrick, qui en fat navré de douleur.
A la pension des sous-officiers, au dîner, devant touts ses compagnons, il ne put se défendre d'adresser de vifs reproches à Fitz-Harris.
— Que vous ai-je donc fait, lui dit-il, pour avoir mérité tant de haine ou si peu d'égard? Moi, votre compatriote, moi, votre ami, vous m'avez traité bien méchamment! Ce n'est pas à ces messieurs que vous eussiez dû faire conuoître premièrement la lettre que vous avez reçue d'Irlande, c'étoit à moi. Vous eussiez dû mettre au moins plus de circonspection , et ne point vous en rapporter si témérairement au dit-on d'une correspondance. Le fait est-il controuvé, le fait est-il faux? vous l'ignorez. Je dois à la vérité de vous dire, messieurs, qu'il ne l'est pas. Mais il est une chose que vous n'ignoriez point, vous, mon ami, vous, introduit dans mon intimité.... Ici, messieurs, pour me laver de l'infâme condamnation qui pèse sur moi, il faudroit que je vous fisse des révélations que l'honneur me défend et me défendra toujours de faire. Il doit être suffisant de vous dire pour vous faire sentir toute l'énormité de ce jugement, que la femme qu'on m'accuse d'avoir assassinée et volée, miss Déborah, comtesse de Cockermouth-Castle, est ma bien-aimée et mon épouse. — La plupart de vous, messieurs, l'ont vue à mon bras.
Je sais que pour le meurtrier il n^est pas de pitié ; je sais que rien n'excite plus notre dépit et notre indignation, que les déceptions d'estime ; quand nous sommes désabusés sur le compte d'un homme que nous honorions et que nous cultivions comme ver-
tueux, je sais combien est grande notre colère; je sais que notre devoir est de le démasquer et d'appeler sur lui la réprobation : mais, Fitz-Harris, vous n'avez pu douter un seul instant de moi; vous n'avez pu et vous ne pouvez me croire criminel, non, cela est impossible ! Vous à qui mon cœur étoit ouvert comme un livre, quelque effort que vous fassiez pour vous aveugler, pour étouffer la voix qui dans le fond de votre conscience, vous crie que je suis pur et juste! — Je croyois à votre amitié, Fitz-Harris!
— Messieurs, que pensez-vous de cette complainte? s'écria alors Fitz-Harris d'un air moqueur.
— Messieurs, que pensez-vous de cette perfidie?... Harris, je vous accuse de trahison!
— N'avez-vous pas une épée, Patrick?
— Messieurs, ceci est un cri de sa conscience : on provoque en duel qui on estime pour son égal, et non point un bomme d'opprobre digne de l'échafaud qui le réclame, un assassin!
Je ne me venge pas avec le fer, Fitz-Harris !
— Vous vous battrez!
— Je ne me bats pas.
— Alors vous m'égorgerez au détour d'une rue.
— Je ne me venge pas avec le fer.
— D'une heure à autre , Fitz-Harris , l'estime et l'amitié que je porte à un homme ne se détruisent pas : mon amitié se fonde sur de l'estime, mon estime sur de nobles qualités, et les nobles qualités, vous le savez, ne sont ni passagères ni volages. Parce qu'un ami dans un moment d'erreur m'a blessé, cet ami
n'est pas moins, en deliors de cette faute toute personnelle, avant comme après, à mes yeux comme aux yeux de touts, un galant homme, rempli de bons sentiments et digne d'être estimé. L'amour et l'amitié ont un flux et reflux de peines et de plaisirs, de maléfices et de bénéfices : j'aurois le plus profond mépris pour moi-même, si mon amour ou si mon amitié croissoit et décroissoit suivant ce flux et ce reflux, s'ils n'étoient pas, une fois donnés, inaltérables.
Fitz-Harris, déconcerté, ne répliqua pas à ces dernières paroles; il se fit seulement quelques chuchotements indécents autour de la table.
Le bruit se répandit bientôt dans la caserne, et Fitz-Harris contribua de touts ses efforts à l'accréditer, que Patrick avoit refasé de se battre, que Patrick étoit un lâche qu'il étoit impossible de faire aller sur le terrain. Non content d'en faire un poltron, on en fit un sot : la scène du dîner fut falsifiée et riiculisée et devint un thème de dérision.
E marquis de Gave de Villepastoiir étoit fort ^ inconstant dans ses goûts satisfaits, mais très-fidèle à ses désirs. Quelques jours après la messe de Saint-Germain-des-Prés, résolu à faire une nouvelle algarade, et sans autres justes motifs, ayant condamné Fitz-Whyte aux arrêts, il s'enveloppa d'un manteau qui le déguisoit parfaitement, et vint à rhôtel Saint-Papoul, sonner à la porte de lady Déborah.
Elle attendoit Patrick, elle ouvrit précipitamment.
— M. Mac-Whyte, s'il vous plaît? dit-il en contrefaisant sa voix.
— Il est absent, monsieur, mais il ne tardera pas à rentrer.
— En ce cas, veuillez me permettre de l'attendre, j'ai grand besoin de le voir et de lui parler.
— Entrez, monsieur.
A peine la porte refermée sur lui, M. de Villepastour, faisant l'agréable, s'écria : — Ma belle miss, vous avez introduit le loup dans la bergerie; il n'est jîlus besoin de houlette ni de hoqueton! — Et, rejetant au loin son chapeau et son manteau, il se mon-
tra comme la première fois, dans son brillant costume vert-naissant.
A cette vue, Déborali poussa un cri de frayeur, et s'enfuit au fond de son appartement : il l'y suivit, et se jeta à ses genoux.
— Par votre petite babouche que j'embrasse, et votre joli pied qui l'habite, et pour lequel je donnerois touts les trônes et touts les sceptres des rois, ne me fuyez pas, mademoiselle! Ne craignez rien, vous êtes avec moi en noble et sûre compagnie. J'aimerois mieux perdre la vie à l'instant que vous causer la moindre douleur. Ne vous offensez pas de la ruse que j'ai employée pour pénétrer auprès de vous; je sais bien tout ce que ma conduite a d'effronté et d'indélicat; mais quand la passion commande, quand la raison est foulée aux pieds, pourroit-on écouter la froide bienséance? Je languissois; il falloit que je vous visse, que j'entendisse votre voix; que je m'enivrasse de vos émanations, car vous êtes une fleur de beauté, cruelle miss, une tulipe emplie de nectar : heureux les frelons qui boivent à votre calice!... Hélas! où m'entraîne mon délire?... Hélas! hélas! je suis fou, fou d'amour....
Non, M. de Villepastour n'étoit ni délirant ni fou; il jouoit seulement la comédie avec assez d'adresse. Il n'avoit pas le plus léger sentiment pour Déborah, son âme étoit froide, sa tête brûlante. Son pouls battoit, les désirs sensuels l'entraînoient : l'ardeur de la volupté Tanimoit ; il caressoit en imagination un corps admirable, que ses regards de faune
devinoient ; toute sa pensée étoit là; étreindre ce beau corps, labourer de baisers ces cbarmes nus.
L'innocente Déborah, trompée par ces faux-semblants, fat émue un instant, la force lui manqua pour repousser durement un beau jeune homme qui lui paroissoit plus malheureux que coupable. Quelle que soit la candeur d'une femme elle ne peut se défendre d'un secret orgueil lorsqu'un amoureux courbé à ses pieds lui révèle la puissance de sa beauté.
— Relevez-vous, monsieur, lui dit-elle alors avec un accent d'émotion ; elle étoit si troublée qu'elle ne put en ajouter d'avantage.
— Qui relève, pardonne. Oh ! vous me pardonnez. Oh ! vous êtes bonne, comme vous êtes belle ! Tant d'attraits, tant de perfections ne sauroient receler une âme inhumaine. Oh ! je vous remercie ; laissez que je vous baise les mains! J'avois par l'excès de ma flamme mérité tout votre courroux; mais vous avez daigné comprendre, vous êtes si bonne, que la faute en est à vos charmes séducteurs, et qu'il seroit mal de punir en moi un tort qui procède de vous.
— Si je vous ai prié de vous relever, monsieur, c'est parce qu'il m'étoit importun de vous avoir à mes genoux, dit sèchement Déborah, blessée profondément de l'air déjà triomphant et du chant de victoire du marquis; et si je vous prie de vous retirer, c'est parce qu'il m'est importun que vous soyez ici. Sortez, je vous en prie!
— Oui, je le sens, je dois vous être importun, je vous suis tout étranger encore. En effet, rien n'est
plus insipide que de se trouver seul à seul avec un être indifférent; mais de cet être indifférent et étranger que je vous suis, tel est le pouvoir de l'amour : avec un seul regard, un seul mot vous pouvez, sublime métamorphose ! faire un esclave, un ami, un amant lié à vous par des cliaîues de fleurs. Allons, laissez tomber sur moi ce regard initiateur, dites ce mot magique, que je change de sort!
— Monsieur, vous perdez auprès de moi votre merveilleuse jactance ; soyez-en plus ménager ; un mu2:uet comme vous doit souvent en avoir besoin. Croyez-moi, je ne vous serai jamais rien, pour cent raisons, et parce que, vous ne devez pas l'ignorer, je suis liée non par des liens de fleurs, mais par des liens indissolubles.
— Des liens indissolubles, my dear miss, sont de lourdes chaînes, qui pour être supportables ont besoin d'être cachées sous des guirlandes de roses.
— Mais, c'est tout franc, du Marmontel ! Monsieur fait sans doute un poème d'opéra?
— • Dont vous êtes l'héroïne farouche, ma belle dame.
— Et vous, sans doute, le héros galantin non moins que fastidieux. Mais, je vous en supplie, monsieur, vous m'obsédez, retirez-vous ! Vous le savez, j'attends mon époux ; je tremble à chaque instant qu'il ne vienne; partez! je vous en supplie, qu'il ne vous trouve pas ici. Epargnez-vous un esclandre, épargnez-moi une scène horrible à voir : il est si violent, si jaloux, il vous tuer oit î
— Ho! ho! mais vous en faites un ogre : je suis curieux de savoir comment il me dévorera, et je demeure....
— Partez, de grâce, je vous en supplie à genoux, monsieur.... Grands-Dieux! on sonne.... C'est lui! vous êtes perdu! je vous l'avois bien dit...
— Qu'il soit le bien-venu céans.
— Que faire?...
— Ouvrez.
— Non, monsieur; je serai plus généreuse que vous n'en êtes digne, j'aurai pitié de vous : tenez, voici la porte d'un escalier secret, prenez-le ; partez, fuyez !
— Partir? fuir?... Non, merci: à d'autres votre escalier dérobé, pour moi, je me plais fort ici, et n'en bougerai pas. Ouvrez à l'ogre.
— Vous le voulez? soit! Mais ne vous en prenez qu'à vous de ce qui va suivre.
— Ouvrez à l'ogre.
— Assez, monsieur!...
Un moment après, seule, d'un air chagrin, Déborah reparut tenant ouverte une lettre décachetée.
— Hé bien! qu'avez-vous donc? ce n'étoit donc pas lui, ma belle mylady?
— Non, pas encore.
— Mais ce billet est de sa main, je reconnois l'écriture. Il vous annonce, sans doute, qu'il est empêché de venir. H ne viendra pas effectivement. Je gage que le libertin aura été bloque aux arrêts.
— Vous savez donc?... Seriez-vous aussi mousquetaire?
— En ai-je l'air?
— Non pas, mais l'insolence. — Mon Dieu! mon Dieu! faut-il qu'il ne puisse venir, quand j'aurois tant besoin de lui! Mais, Saints du Ciel! qui me délivrera de vous?...
— Personne.
— J'ai reculé longtemps devant un scandale, vous me poussez à bout : sortez, ou j'appelle au secours, par la croisée.
— Vous n'appellerez pas.
En disant ceci, M. le marquis la repoussa de la fenêtre, puis ferma les serrures au double tour et mit les clefs dans ses poches.
— D'ailleurs, vous voici enfermée avec moi ; on n'entrera ici qu'en effondrant les portes : résignezvous.
Déborali, désespérée, se jeta presque évanouie sur un sopha.
— Mais vous êtes un enfant de vous faire tant de mal pour si peu; mais vous êtes une folle de vouloir faire une scène nocturne , voici neuf heures bientôt, une scène qui vous perdroit de réputation. Nous sommes seuls ici, tout à nous, rien qu'à nous ! Personne au monde ne sait ni ne saura que je suis auprès de vous : jamais amours furent-elles plus secrètes, jamais amours furent-elles plus environnées de nuées, et promirent-elles plus de plaisirs ! car il n'y a de plaisirs vrais que dans le mystérieux et le soudain. Allons, ma Diane, laissez-vous aller, laissez aller ce beau corps au spasme du plaisir! le plaisir est
MADAME PUTIPHAR. Iïi5
rare et infidèle, souvent on se donne beaucoup de peines et de fatigues pour le goûter enfin : vous l'avez à vos pieds , qui se consume , cueillez-le !. .. Follement, vous combattez contre vous-même : je vois bien que vous êtes enflammée aussi ; votre front est pâle, vos yeux étincellent de désirs, votre sein bat doucement dans sa prison, vos mains comme des charbons brûlent mes lèvres , vous frémissez à mes attouchements ! Ah ! je meurs ! rendez-moi caresse pour caresse !... mêlons notre âme, notre vie, notre jeunesse!... Un baiser, un seul,... et je serai un demi-dieu !
Que vous êtes cruelle, madame !...
— Que vous êtes dangereux !
— Que vous me faites souffrir ! Caresses, pleurs, menaces, désespoir, rien ne peut donc sur vous ?
— Rien ; Dieu m'assiste, je ne succomberai pas.
— Vous êtes une muraille !
— Contre laquelle vous vous brisez, monsieur.
— Je vois avec peine que vous avez votre éducation à refaire, madame; vous avez toujours vécu éloignée de la Cour, vous êtes garnie de préjugés bourgeois et de mœurs provinciales; vous auriez un beau succès de ridicule à Versailles.
— C'est le seul qu'une honnête femme puisse envier en ce lieu.
— Pourtant si ce n'étoit votre sauvagerie , votre beauté vous y donneroit de tout autres droits, ce n'est que là que vous pourriez paroître dans toute votre splendeur.
— Recevez mes compliments, votre luth de séduction n'est pas monotone : sans résultat, vous avez touché la corde de la passion, maintenant vous essayez celle de l'orgueil.
— Votre amant, ou votre époux comme vous le nommez, n'est qu'un simple mousquetaire; je suis mieux que cela : ma parole est de poids, mon bras est puissant; si vous lui portez quelque intérêt, à ce pauvre garçon, si votre destinée est liée à la sienne, pourroit-il vous être indifférent de le voir prospérer, de le voir monter au faîte des faveurs et de la fortune ?
— A merveille ! Maintenant, voici que résonne la corde de l'ambition.
— Auriez-vous fait, par hasard, des projets de fidélité conjugale, en quittant votre île ? Mon Dieu ! qu'on est arriéré dans votre Irlande ! Mais ce seroit im meurtre que tant de perfections, tant de beautés, si bien faites pour être célèbres, passassent incognito sur cette terre. La femme est le plus bel instrument créé; mais abandonnée à elle-même, c'est le meuble le plus morne et le plus insignifiant. Pour mettre en jeu la poésie et l'harmonie qu'elle recèle, il faut, comme au clavecin, qu'une main habile se promène sur son clavier d'ivoire; il faut qu'une bouche amoureuse l'anime de son soufile, comme un haut-bois.
— Vous êtes infatigable.
— Ce n'est qu'un titre de plus, mylady.
— Vous êtes impudent !
— Qui n'est pas impudent ne sera jamais seigneur en amour.
— A ce corniste, vous devez y être roi.
— Roi et roné, madame.
Petit à petit le marquis s'étoit glissé doucement sur le canapé, aux côtés de Déborah, et cherclioit à lui saisir la taille et les mains.
— Laissez-moi, monsieur, ne m'approchez pas ; je vous le dis, touts vos efforts sont vains. Allezvous recommencer vos assauts ? Vous êtes un fou !
— Ah ! que n'êtes-vous une folle, nous serions plus sages touts les deux : moi, je ne m'acharnerois pas à vouloir attendrir un cœur de marbre, et à semer mon grain parmi les pierres ; vous, mistress, vous ne laisseriez pas s'écouler en paroles et en simagrées, un temps qui, pour notre bonheur mutuel, joourroit être si délicieusement employé. Que de caresses déjà nous eussions dû échanger ! que de baisers déjà nous eussions dû cueillir, que de pâmoisons !... A propos, aimez-vous les estampes, belle miss ? Tenez, j'ai là sur moi un livre plein d'excellentes gravures, dont les dessins sont attribués à Clodion. Approchez la bougie, tenez, voyez.
Le marquis de Villepastour avoit tiré de sa poche un petit livre richement relié, et il le présentoit ouvert à Déborah; c'étoit une de ces compositions dégoûtantes d'obscénité, ornées de dessins, pour l'intelligence et l'illustration du texte, comme il s'en fabriquoit et s'en consommoit tant à cette époque immonde. Elle laissa tomber dessus un regard confiant, qu'elle détourna aussitôt, en jetant un cri d'horreur, et en repoussant au loin cette ordure. Le
marquis courut la ramasser soigneusement, en riant
jusqu'aux larmes de sa fine plaisanterie.
— Voilà donc le cas, belle dame, que vous faites des Heures de Cytkère'^...
— Monsieur, vous avez tout mon dégoût et tout mon mépris !
— Ces gravures sont vraiment fort belles ; à la Cour, elles ont été très-goûtées : les Dames du Palais de la Reine en ont fait leurs délices ; et je tiens celui-ci d'une Dame d'honneur. — M. le maréchal prince de Soubise, maréchal surtout en cette matière, avoit souscrit, à lui seul, pour deux cents exemplaires.
Si madame veut en accepter Phommage?...
— Vous me faites horreur ! Ne m'approchez pas, ou je crie au feu. Partez, laissez-moi, vous vous êtes fourvoyé; vos pareils n'ont que faire ici. Je vous l'ai dit : je ne vous serai jamais rien?
— Pardon, vous me serez une victime.
Il est déjà dix heures passées, volontiers je coucherois en votre lit, si, auprès d'une inspirée Judith comme vous, je n'avois à redouter la parodie d'Holopherne. Bonsoir ! '^
Le marquis, s'étant renveloppé de son manteau, fit plusieurs salutations dérisoires et se retira, gonflé de colère et de dépit, qu'il s'étoit efforcé à déguiser.
mi
UAND le lendemain Patrick vint visiter Déborah, il la tronva agitée et désolée encore des affronts et des terreurs de la veille. ^èV* — Qu'avez-vous, que vous est-il donc arrivé, mon amie? lui dit-il en la baisant au front; vous avez l'air chagrin.
— Hier, mon bon Pat, j'ai bien souffert de votre absence.
— J'aime votre tendresse, et pourtant je la blâmerai : vous n'eussiez pas dû vous alarmer à ce point, la chose n'avoit rien de grave : pour un mot, pour une peccadille, M. de Gave de Yillepastour m'avoit consigné au quartier, et mis aux arrêts pour \ingtquatre heures, comme je vous l'ai écrit : c'est là tout, en vérité!
Déborah se garda bien de rendre franchise pour franchise, et de dévoiler l'attentat dont elle avoit été l'objet. La sensibilité de Patrick en auroit été trop affectée; son esprit ombrageux en auroit conçu trop de crainte et de colère, et se seroit consumé dans de mortelles angoisses. A quoi bon d'ailleurs troubler la paix de son âme ? Une amante peut être excusable I. 9
130 MADAME PITIPHAR.
de semer de la jalousie dans un cœur, pour réveiller un amour qui s'y éteint, mais en semer à plaisir dans un cœur exalté et pénétré d'une passion profonde, c'eût été d'une barbarie dont les femmes légères ne se rendent que trop coupables, mais impossible à Déborab. Au surplus, non par calcul, mais par devoir, se fût-elle crue dans l'obligation d'en faire l'aveu, qu'elle ne l'eût pas fait en ce moment, de peur de l'accabler; car lui-même paroissoit soucieux.
Vous êtes préoccupé de quelque sombre pensée, Patrick : quelqu'un ou quelque chose vous a blessé? Quand vous avez l'âme froissée, vous le savez, cela se lit couramment dans vos yeux.
— Je suis, il est vrai, encore tout consterné d'un événement qui m'a rempli de tristesse : Fitz-Harris hier a été arrêté par lettre-de-cachet, et conduit à la Bastille.
— Pour quel crime?
— Fitz-Harris, vous êtes injuste envers lui, n'est point capable d'un crime. Son forfait est assez imaginaire, mais probable. Vous savez combien il est indiscret, bavard, médisant; vous connoissez son application à colporter des épigrammes et des anas scandaleux ; il appelleroit, je crois , un bon mot, une parole même qui lui feroit tomber la tête. Dernièrement, à s'en rapporter à l'accusation, il auroit dans un salon récité un quatrain diffamatoire sur madame Putiphar; ce quatrain sans doute depuis long-temps traînoit à la Cour et à la ville. Malencontreusement un agent secret de M. de Sartines se trouvoit à cette soirée, et l'a vendu.
— Je ne vois pas là de quoi vous désoler. Il manquoit aux fables de Fitz-Harris une morale qu'il a trouvée enfin : la Bastille. Il y gagnera peut-être un peu de réserve : c'est une leçon salutaire.
— Dites une leçon terrible : une fois entré, nul ne sait s'il en sortira.
— Ab! ce seroit affreux!...
— Au déjeûner, ce matin, j'ai été déchiré de l'air facétieux avec lequel nos compagnons, et ses soidisant amis même, ont parlé de sa mésaventure. Ils ont poussé la lâcheté jusqu'à le blâmer d'avoir poursuivi de ses sarcasmes la candide madame Putiphar, qu'ils ont plainte tendrement; ils sont allés jusquelà d'en faire l'apologie, eux qui avoient l'habitude de la couvrir chaque jour de la fange de leurs injures. Oh, mylady, que les hommes sont méprisables! — Je sais bien qu'il n'en est peut-être pas un seul que l'esprit envieux de Fitz-Harris n'ait blessé dans quelque coin du cœur : mais a-t-on jamais droit d'être féroce? Ces messieurs, qui se font une loi de se venger par ré]3ée, se vengent aussi fort bien par la langue. Ces messieurs, qui se font une loi d'honneur de chercher à arracher la vie à quiconque, même à un ami, qui par hasard les froisseroit, ne se sont pas fait, à ce qu'il paroit, une loi d'honneur de ne point accabler un absent, et de ne point frapper un homme abattu. Pas un n'a exprimé un regret, pas un n'a eu la moindre pensée louable en sa faveur. Malheur à celui qui ne s'est fait des amis que par la terreur que son bras ou sa bouche répand! S'il fait une chute
on applaudira. A peine les bûcherons ont-ils abattu un cliêne sous lequel venoit se ranger au moindre orage le bétail craintif, qu'il accourt aussitôt brouter et détruire les rameaux qui tant de fois lui avoient prêté un généreux ombrage.
Cette méchanceté, cette hilarité, ce délaissement général, ont fait sur mon cœur de douloureuses impressions, qui m'ont déterminé à prendre le ferme parti de sauver Fitz-Harris.
— Je vous reconnois là, Patrick, toujours noble et grand ; mais je doute que cette bonne œuvre soit couronnée de succès.
— Vous savez parfaitement ce que peut la volonté et l'opiniâtreté ; vous me l'exprimâtes fort bien autrefois dans un billet. Si je ne réussis pas à lui faire recouvrer sa liberté entière, peut-être réussirai-je à lui abréger sa captivité, et si j'échoue complètement, j'aurai au moins une satisfaction intime; je serai sans reproche.
— Que vous êtes généreux, Patrick!
— Demain, sans plus de retard, j'irai à Choisy, me jeter aux genoux de madame Putiphar : je ferai tant, je l'implorerai si bien, qu'il faudra que son cœur vindicatif se laisse toucher, et qu'elle pardonne, pour la première fois, peut-être.
— Que vous êtes généreux, Patrick! je vous loue; mais ne le faites bien que pour votre satisfaction intime, comme vous disiez tantôt. N'attendez pas que jamais votre générosité soit payée de retour; la gêné-' rosité n'est pas une monnoie de change : c'est un écu
d'or sans effigie; celui qui le reçoit le met à la fonte; c'est une clef d'or qui ouvre aux hommes notre cœur, et qui nous ferme le leur impitoyablement. Quand j'entends une personne en dénigrer ou en calomnier une autre, je suis toujours tentée de lui dire : Vous êtes son obligée, sans doute?... Ce n'est pas que je veuille détruire en vous un haut sentiment, celui de touts qui rapproche le plus la créature du Créateur : la générosité c'est une parcelle de la Providence. Allez! sauvez Fitz-Harris! mais soyez convaincu que nul au monde ne feroit pour vous ce que vous allez faire pour lui; et Fitz-Harris moins que tout autre assurément.
— Grands-Dieux! Sauriez-vous donc?...
— Je ne sais rien. Mais Fitz-Harris est un être de la pire espèce, un bavard, un homme qui met la lampe sous le boisseau, et qui dit racket à ses frères.
— Qui vous a donc appris ?
— Je ne sais rien, vous dis-je; que ce que me dicte mon cœur.
— Alors vous avez une perspicacité qui tient de l'astrologie; vous êtes éclairée par de divins pressentiments ; Dieu vous a douée d'une seconde vue.
— Non : Dieu a seulement emprisonné mon âme dans un instrument frêle et sensitif; tout ce qui le heurte l'ébranlé et le fait résonner longuement, et ce sont ces vibrations que mon âme écoute.
N effet, le lendemain matin, Patrick, plus résolu que jamais dans sa courageuse entreprise de tirer Fitz-Harris de sa basse-fosse, se rendit de fort bonne beure au cbâteau de Cboisy-le-Roi, qui avoit, comme beaucoup d'autres cboses royales, passé des mains de feu mademoiselle de Maillj, marquise de Tournelle, ducbesse de Cbâteau-Roux, aux mains de la Poisson, femme Lenormand, dame Putipbar.
La favorite n'étoit pas encore levée : on vint lui annoncer qu'un mousquetaire du Roi lui demandoit audience. Surprise et intriguée de cette visite si matinale, elle envoya aussitôt sa femme de cbambre, madame du Hausset, voir ce qu'il pouvoit être et ce qu'il pouvoit désirer.
— Je n'ai point de message à remettre à madame Putipbar, dit Patrick, je n'ai rien à demander pour moi, si ce n'est qu'il lui plaise de me faire la faveur de la voir et de lui parler un moment, faveur dont je lui garderai une reconnoissance éternelle, moment qui sera le plus doux de ma vie.
Madame du Hausset courut reporter de suite à sa
maîtresse ces paroles mêmes. Il m'a dit cela, ajoutât-elle, avec un ton d'onction et d'excellente courtoisie qui m'a séduite. Il est tout jeune, vingt ans au plus ; il est beau, d'une beauté rare, plus beau que M. de Cossé-Brissac, que M. le comte de Provence; plus beau que vous ! beau d'une beauté inconnue, beau à se mettre à genoux devant ; c'est un Ange ! c'est un mousquetaire du Paradis-Perdu.
— Quel enthousiasme, madame du Hausset, mon Dieu! Ce matin vous êtes tout salpêtre! dit madame Putipliar, affectant une profonde indifférence.
— Je n'exagère rien, vous verrez, madame. Faut-il le faire introduire ?
— Non, ma bonne; dites-lui que je suis indisposée et ne peux recevoir personne.
C'étoit une fausse noncbalance pour déguiser ses désirs impatients, car elle brûloit de le voir.
— Quoi, vous seriez assez cruelle, madame !...
— Je gage que c'est encore quelque jeune sot amoureux de moi, comme il m'en est si souvent tombé des nues, quelque jeune fat qui vient me faire une déclaration à la Don Quichotte.
— Oh î non, madame, il y avoit sur sa figure de la raison et du chasfrin.
— Assez. Qu'on l'introduise!
Quand Patrick entra, madame Putiphar, étendue gracieusement sur son lit, fit un mouvement d'admiration, et demeura quelque temps à le contempler d'un regard langoureux.
— Madame, je vous demande pardon à deux ge-
DOUX, dit alors Patrick avec une sensible émotion et avançant de quelques pas timides, si je viens vous troubler jusqu'en la paix du sommeil, et effaroucher de mes tristes prières vos rêveries du matin.
— J'accepte votre visite, mon cher monsieur, comme un heureux présage de la journée qui se lève.
— Je vois avec attendrissement, madame, que j'étois loin d'avoir trop présumé de votre bonté en osant espérer d'arriver jusqu'à vous. Veuillez croire que ni l'orgueil ni une vaine présomption ne m'ont guidé en cette démarche.
— De grâce, monsieur, approchez, prenez uh siège et asseyez-vous près de moi.
Sur le velours rouge d'un vaste fauteuil où il s'étoit assis, la belle figure blanche et blonde de Patrick se dessinoit merveilleusement et se coloroit de reflets de laque qui sembloient donner à son incarnat la transparence d'une main présentée à la lueur d'une bougie. Près de lui, sur un petit meuble de Charles Boule, étoient semés, pêle-mêle, des crayons, des pastels, des dessins, quelques planches de cuivre, quelques burins, et Tancrède de M. le gentilhomme ordinaire, ouvert à sa courtisanesque dédicace.
En ce moment, madame Putiphar travailloit à graver une petite peinture de François Boucher. Déjà elle avoit gravé et publié une suite de soixante estampes d'après des pierres-fines intaillées de Guay, tirées de son cabinet. Aujourd'hui ce recueil in-folio est fort rare, n'ayant été imprimé qu'à un petit nombre d'exemplaires d'amis.
Ainsi, elle s'étoit toujours fort occupée aux beauxarts, surtout à la peinture. Et c'est ce qui lui avoit attiré, certain jour que M. Arouet de Voltaire l'avoit surprise dessinant une tête, ce madrigal si trumeau ;
PuTiPHAR, ton crayon divin Devait dessiner ton visage, Jamais une plus belle main N'aurait fait un plus bel ouvrage.
Patrick paroissoit fort embarrassé ; pom* le rassurer et pour lui épargner les ennuis d'une première phrase d'ouverture, elle lui dit avec affabilité : — Vous êtes étranger, sans doute ?
— Je suis Irlandois, madame, et j'ai nom Patrick Fitz-Whyte.
— J'avois cru le reconnoître à votre accent. Vous revenez sans doute des guerres de l'Inde, avec le baron Arthur Lally de Tollendal?
— Non, madame ; je n'ai quitté ma patrie que depuis un an.
— Comment cela se fait-il que vous ne soyez point dans le régiment irlandois du comte Arthur Dillon ?
— Pour ne point m'éloigner de Paris, j'ai préféré entrer aux mousquetaires ; et cela m'a été facile, avec l'auguste protection de mes seigneurs François Fitz- James et Arthur-Richard Dillon.
— Si vous êtes ambitieux , si vous voulez arriver à de hauts commandements, vous agiriez sagement ds vous faire naturaliser, comme feu le duc James de Berwick.
— Oh ! non, jamais, madame. On peut avoir deux mères comme deux patries; mais renier les entrailles qui nous ont conçu, la terre qui nous a donné le jour, ce ne peut être que d'un cœur dénaturé. A l'Irlande mes souvenirs, mes larmes et mon amour ; à la France mon dévoument, ma fidélité, ma reconnoissance ; mais je décline devant la prostitution, car c'en est une, de feu M. le maréchal duc Fitz- James de Berwick, Irlandois, francisé, grand d'Espagne.
— Je vous loue de ces nobles sentiments, qui pourtant seront trouvés austères.
— Je n'ignore pas, madame, que l'on traitera cela de préjugé. Si toutes les impulsions et touts les penchants spontanés de l'âme sont des préjugés, je reconnois sincèrement en avoir beaucoup, et quoi que puissent dire nos sophistes et leur vaste philanthropie, unirlandois sera toujours pour moi plus qu'un Italien; un genêt de Macgillycuddy's-Reeks, plus qu'un marronnier des Tuileries, les belles rives du Loug-Leane, où s'essayèrent mes premiers pas, me seront toujours plus chères que les rives du lac de G-enève. Et c'est ce sentiment indéfinissable, mêlé à de l'amitié et de la commisération, madame, qui m'a conduit à vos pieds.
— Parlez sans trouble, mon jeune ami, pour vous je ne suis que charité.
— J'avois aux mousquetaires un seul compatriote, un seul compagnon, un seul ami; madame, il vient par vos ordres d'être plongé dans les cachots de la Bastille.
— Qui donc ?
— Un nommé Fitz-Hams, neveu de Fitz-Harris, abbé de Saint- Spire de Corbeil.
— Fitz-Harris. . .. Ah ! je sais, cet homme infâme ! .. . Comment pourriez-vous, sans honte, vous intéresser à un scélérat ?... s'écria la Putiphar, avec un accent de colère et de rancune.
— En eiFet, madame, vous jugez bien de mon cœur, il ne pourroit s'intéresser à la scélératesse; aussi vient-il vous demander grâce pour Fitz-Harris.
— G-râce pour un pamphlétaire, un libelliste, allant partout souillant par ses insultes la majesté du trône ! un vil calomniateur, qui pousse la lâcheté jusques à outrager une foible femme que Pharaon daigne honorer d'un regard de bienveillance ! Non, point de grâce pour cet homme !... Les assassins ne sont pas les criminels les plus dangereux pour une monarchie : le coup de canif de Damiens a gagné autant- de cœurs à Pharaon, que les coups de plume de Voltaire lui en ont aliéné. C'est Damiens qu'il eût fallu envoyer à la Bastille, et monsieur votre ami qu'il auroit fallu écarteler.
— On a égaré votre justice, madame ; je vous atteste, par Dieu que j'adore, et par tout ce que vous vénérez, que Fitz-Harris n'est point un malfaiteur, un suppôt ignoble et dangereux, un libelliste, un odieux pamphlétaire. Votre police, sans doute, pour faire la zélatrice et faire valoir sa capture, vous l'a dépeint sous des couleurs atroces; mais Fitz-Harris est un homme pur et un fidèle serviteur du Roi.
— Vous niez donc qu'il m'ait outragée publiquement, en déclamant contre moi un poème injurieux.
— Yos agents, madame, sont à coup sûr de Gasgogne ou de Flandre? car ils ont un goût prononcé pour l'amplification et l'hyperbole : ce long poème, cette Iliade diffamatoire se borne simplement à un quatrain, qu'on m'a dit plus mauvais que méchant. Non-seulement, comme vous le voyez, je ne nie pas la faute, mais je ne cherche pas même à l'atténuer : l'atténuer ce seroit la détruire.
Fitz-Harris, il est vrai, et je l'en blâme violemment, a eu un tort, qui, si vous n'étiez pas si bonne, pourroit être impardonnable, celui de répéter dans un salon une épigramme, partie dit-on de la Cour, et qui depuis longtemps couroit le monde; mais il l'a fait, comme on répète une nouvelle, sans intention hostile, sans arrière-pensée, inconsidérément, follement, comme il fait tout. Ayant la vanité d'être des premiers au courant des bruits de ville, il va quêtant des nouvelles à tout venant, et va les remboursant à tout venant, comme on les lui a données; il n'est, vous me passerez cette bi2;arre comparaison, qu'une espèce de porte-voix, de cornet acoustique, transvasant machinalement tout ce qu'on lui confie ; pour être juste, ce n'est pas lui, instrument, qu'il faudroit punir, mais ceux qui l'embouchent.
— A merveille, vous faites de sir Fitz-Harris un parfait perroquet, un fort aimable vert-vert.
— Je vois avec satisfaction, que vous avez daigné
INIADAME PUTIPHAR. U\
me comjorendre , madame, et j'ose espérer que vous ne ferez pas Fitz-Harris victime, comme Vert-Vert, de la grossièreté des bateliers.
— Votre générosité si flexible, monsieur, vous ouvre mon cœur et mon estime. Parlez de vous, tout vous sera accordé ; mais oubliez cet homme : un trucheman semblable, à une époque de vilipendeurs comme celle-ci, est un être pernicieux qu'il est bon de séquestrer du monde.
— Au nom de Dieu, madame, au nom de votre frère, que vous aimez !...
— Vous n'obtiendrez rien. Ne suis-je pas déjà assez environnée d'ennemis, ameutés pour me perdre ! Si non quelques artistes et quelques poètes qui m'ont voué à la vie, à la mort, leur affection intéressée, je ne compte pas un seul cœur qui batte pour moi; je n'entends au loin que les aboiements de la baine, je n'ai autour de moi que des cbiens muets.
— Ah ! madame, ne vous laissez pas abattre ainsi par la mélancolie. Sans doute, les hommes sont ingrats et injustes, mais il vous reste encore tout un monde d'amour et d'amis.
— Vous croyez ?... Hélas î ce que vous dites là me fait du bien! soupira-t-elle, en lui prenant la main, et la lui serrant tendrement. Quel sort plus cruel! être déchue de tout, de la jeunesse, de l'amour, du Pouvoir.... Ah! ce que vous m'avez dit là m'a rafraîchi le cœur ! Si vous pouviez sentir ce que l'on souffre à être l'exécration de tout un royaume? car, je le sais bien, la France m'abhorre : elle se prend à
moi de touts ses mallieurs , elle m'en fait la source. Pauvre France! tu verras quand je ne serai plus, si tu seras plus heureuse ! C'est à moi qu'on reproche les désastres de la guerre de sept ans; tout m'accuse, tout m'accable, jusques à ce cardinal de Bernis!... C'est un serpent que j'ai réchauffé dans mon sein!... Ne réchauffez jamais de serpent dans votre sein, mon beau jeune homme.
En ce moment, la Putiphar, ayant peu à peu rejeté son édredon , se trouvoit sur son lit presque entièrement à découvert. Sa fine chemise de batiste et de dentelle, en désordre, laissoit se dessiner voluptuetisement l'ampleur de ses hanches, et sa belle taille dont elle étoit si fière. Bien qu'elle eût à cette époque quarante et un ans , son col avoit encore un galbe majestueux, et ses seins étoient blancs et fermes; ses traits seuls avoient subi plus d'altération, non pas l'altération de la vieillesse, mais la décomposition du remords. Appuyée sur son oreiller, elle avoit la tête penchée vers Patrick : son sourire constant, sa contemplation langoureuse avoient une expression de convoitise qui eût fait douter si son regard étoit humide de regrets ou de désirs.
Patrick crut l'instant favorable pour un dernier effort : il se jeta à genoux, couvrant de baisers le bras que la Putiphar laissoit pendre au bord du lit avec coquetterie.
— Au nom de Dieu, madame, au nom de touts ceux qui vous aiment, pardonnez à Fitz-Harris, ne soyez pas inexorable.
— Hélas Dieu ! où me ramenez-vous ?... Non ! ne me parlez pas de cet homme.
— Quoi! madame, oh ! non; c'est impossible ! vous êtes si bonne î Quoi ! pour un mot, pour un rien, pour une inconséquence, pour une erreur, vous arracheriez à la nature, à l'amour, à l'existence, un enfant, un fou?... Quoi ! vous feriez pourrir dans un cachot un bon et beau jeune homme, entrant à peine dans la vie? Non, non, c'est impossible! votre cœur n'a pu concevoir cette vengeance, votre âme n'a pu se faire à cette idée : grâce, grâce pour Fitz-Harris !...
— Non : tout pour vous, rien pour lui.
— Ah ! vous êtes cruelle, madame, vous me déchirez, vous me faites un mal horrible. Grâce, grâce, sauvezle !... — Hé bien, oui, cet homme vous a blessée, cet homme est un lâche, un assassin, que sais-je? H ne mérite que le bourreau ! Mais soyez grande, pardonnezlui. Le plus bel apanage, le plus beau fleuron de la couronne, c'est le droit de clémence ; vous l'avez, ce droit ! Pardonnez-lui, soyez royale ! car Dieu vous a donné un sceptre ; car Dieu vous pèsera dans la ba- ' lance des rois; car Dieu vous a fait Souveraine I
— Tout à vous et pour vous, Patrick; qu'il soit libre !. .. Vous avez sa grâce ; mais dites-lui bien que ce n'est pas à lui que je la donne, mais à vous.
— Merci, merci, madame! merci à Dieu! Je ne sais, dans mon délire, comment vous exprimer ma reconnoissance.
— Point de reconnoissance, Patrick. En m'épanchant dans votre sein comme je ne Pavois fait avec
personne au monde, je n'ai point fait de vous un serviteur, mais un ami.
— Bien indigne de vous, madame.
— Laissez Dieu en être juge.
Au revoir, monsieur. Venez après-demain à Versailles où je serai, et je vous remettrai la lettre de grâce de cet homme.
Alors, la Putipliar sonna madame du Hausset et fit éconduire Patrick.
Il étoit dans un état d'émotion indéfinissable, tout ce qui venoit de se passer lui revenoit en foule dans la tête. Une pensée, qu'il chassoit loin de lui, reparoissoit toujours au milieu de ce vertige; il lui sembloit, mais cela répugnoit à sa raison, qu'au moment où, dans son transport de reconnoissance, il avoit couvert de baisers les bras de la Putipbar, deux lèvres brûlantes s'étoient posées sur son front.
A bienfaisance est la seule volupté de l'âme qui soit sans mélange.
,g^ Dans cette plénitude d'esprit, dans cette
satisfaction douce qui rayonne dans le cœur après une bonne action, Patrick accourut à son retour apporter à Déborali la nouvelle de ses succès. — Il est sauvé ! s'écria-t-il en se jetant dans ses bras; demain, j'aurai sa grâce, demain il sera libre! Déborab partagea sincèrement sa joie. On est si heureux de voir ceux qu'on aime faire le bien; on est si sensible de leur sensibilité; on est si grand de leur grandeur.
Il n'en fut pas de même à la Compagnie : quand, au dîner, Patrick annonça qu'il avoit obtenu la liberté de Fitz-Harris , ces messieurs , tombés dans la stupéfaction, s'efforcèrent, à l'envi l'un de l'autre, d'en montrer du contentement ; mais ce contentement étoit froid et guindé. Cette noble action faite par un homme qui leur prenoit de vive force leur estime, pour un homme qu'ils redoutoient, leur étoit profondément douloureuse; d'ailleurs elle leur reprochoit leur dureté et leur fainéantise.
Dans l'après-dîner, M. le marquis de Gave de Villepastour fit appeler Patrick. Il le reçut dans son bureau avec une froideur glaçante et lui parla d'un ton hautain et sec qu'il n'avoit pas coutume de prendre avec lui.
— Monsieur Fitz-Whyte, lui dit-il, depuis quelques jours il court dans la Compagnie des bruits infamants sur votre compte. La source de ces bruits est une lettre écrite du comté de Kerry à Fitz-Harris. J'en ai là une traduction, qu'il a bien voulu me faire.
En effet, Patrick reconnut l'écriture de son ami.
— Les faits sont flagrants. Vous avez vingt-quatre heures pour votre justification. Si dans ce temps vous ne vous êtes pas lavé de ces accusations ignominieuses, vous serez chassé des mousquetaires. Je ne saurois sans manquer au Roi laisser plus longtemps un malfaiteur parmi ses gardes-gentilshommes.
Voyons, qu'avez-vous à répondre?
— Rien. Je ne me suis jamais abaissé et je ne m'abaisserai jamais jusqu'à me laver d'une calomnie. La conduite de l'honnête homme est une permanente justification, et c'est la seule qui lui convient.
— Ainsi vous traitez de calomnie ces rapports?
— Ce ne sont point ces rapports que je traite de calomnie, mais c'est le jugement des juges de Tralée que je dis calomnieux. J'en appelle à Dieu, notre Seigneur.
— Comme il vous plaira; pour moi, je m'en rapporte à la justice des hommes.
— C'est-à-dire, monsieur, à la justice qui a condamné Marie-Stuart, Thomas Morus, Jane Grrey, Enguerrand de Marigny, Jeanne d'Arc, Charles !•"■ et qui a crucifié Jésus.
— Assez ; vous avez encore vingt-quatre heures. Plongé dans une profonde tristesse, Patrick alla
s'enfermer dans sa chambre. En son abattement, plein encore d'espoir en la bonté de Dieu, — qui souvent, pour éprouver la grandeur de leur foi, se plaît à frapper ses plus justes serviteurs, — bien loin de blasphémer, à peine osoit-il se plaindre de son sort. Il se résignoit; il songeoit à ceux accablés doublement de plaies d'âme et de corps, et remercioit Dieu, qui le ménageoit jusqu'en son affliction. Parfois, pom'tant, le courage lur défailloit: et il versoit des torrents de larmes lorsque son esprit, assailli par les fantômes du souvenir, lui montroit dans le chemin de Killarney Déborah ensanglantée, expirante sous le fer de ses assassins, et lui dressoit sur le port de Tralée une potence rouge où pendoit son effigie. Il passa toute la nuit dans l'agitation, sans pouvoir goûter le plus léger sommeil : quand, affaissé parla fatigue, il se jetoit sur son lit, ses paupières demeuroient ouvertes et ses yeux fixes comme les yeux des oiseaux nocturnes; son sang bouilloit de fièvre comme s'il eût été emporté au loin par un cheval. Quand il se relevoit, il alloit à grands pas dans sa chambre, ouvroit sa fenêtre, s'agenouilloit et prioit la face tournée vers les cieux, promenant ses regards dans les étoiles. La prière de l'homme n'est
jamais plus pure et plus douce que lorsque, sur la terre où il gémit, rien ne le sépare des cieux, où il aspire; que lorsqu'entre lui et le firmament, il n'y a rien que l'immensité.
Il lut aussi, pour tuerie temps, quelques Nuits d'un poème qui depuis peu venoit de s'élever tout à coup des brumes de la Tamise. Méditations lugubres sur la mort, le néant, l'Eternité, qui flattoient le marasme de son esprit.
N s'éveillant, Déborah trouva Patrick assis p1^^ au pied de son lit. — Il la contemploit. 1^3^ — Vous, déjà ici, Phadruig! s'écria- t-elle, vous m'avez fait peur !
— Levez-vous, et habillez-vous, mon amie; j'ai besoin que vous veniez avec moi.
— Vous avez l'air abattu ! comme vous êtes pâle ! Phadruig, vous souiFrez?
— Oui.
— Qu'avez-vous, mon amour?
— J'ai, hélas ! que si Dieu ne me soutenoit, j'aurois le désespoir et la mort dans le cœur.... Ah! ne me baisez pas au front ! Mon front est couvert d'ignominie! les juges l'ont souillé, le bourreau l'a marqué de son fer! Je suis un meurtrier, un lâche assassin, un contumax!...
— Non! non! mon Patrick, vous n'êtes rien de cela.
— Si! vous dis-je; demandez-le au peuple de Tralée, qui m'a regardé pendre.
— Quoi! vous savez donc? Maudit soit celui qui vous l'a dévoilé!...
— Encore, s'il ne l'avoit fait qu'à moi!... Je sais tout depuis quelque temps, ma bien-aimée, et je vous le taisois, et j'espérois vous taire toujours ce que vous n'ignoriez pas vous-même : qui donc vous en avoit instruite aussi?
— Je ne quittai l'Irlande qu'au moment de cet attentat. J'ai assisté aux Assises et j'ai entendu la sentence des juges. Et à mon arrivée je vous l'avois caché pour vous épargner le chagrin où vous voici.
— Mais qui me poursuivoit à ce tribunal?
— Mon père.
— Ah, l'infâme!
— Et qui est venu vous l'apprendre, Patrick?
— Le bruit public. Il y a quelques jours, Fitz- Harris reçut une lettre de son frère qui l'en informoit; vite, il la communiqua à touts ses camarades; et M. de Villepastour, chez qui nous allons de ce pas, en a même une traduction.
— Ah, l'infâme!... Patrick, je vous le disois bien avant -hier, que vous étiez généreux et que vous alliez faire quelque chose que nul au monde ne feroit pour vous, et Fitz-Harris moins que tout autre.
Irez-vous encore, après cela, aujourd'hui, chercher à Versailles sa lettre de grâce?
— Oui.
— Patrick, Patrick, vous êtes trop généreux.
— Et vous, Debby, pas assez chrétienne.
— Oh ! je ne le serai jamais jusque-là, de tendre une joue après l'autre; jusque-là, de lécher la main
qui me 'frappe; jusque-là, d'embrasser tendrement l'ennemi qui m'étouffe.
Tout en causant des détails du procès et du jugement, ils arrivèrent à l'hôtel du marquis de Villepastour.
En entrant Déborah le reconnut aussitôt pour son impudent, son inconnu, son fat au costume vertnaissant; et ne put retenir un cri de surprise et d'effroi. Pour en dissimuler la cause à Patrick, elle feignit s'être heurtée contre un meuble.
— Qui vous amène, monsieur Fitz-Whyte ? lui dit le marquis d'une façon brutale.
— Vous m'avez donné vingt-quatre heures pour me justifier, monsieur, si j'ai bonne mémoire.
— Te justifier devant cet homme?... Non! va-t'en, va-t'en!... s'écria Déborah se pendant au bras de Patrick et l'entraînant vers la porte. — Te justifier, mon agneau, devant la gueule béante de ce loup!... La vertu est ici à la barre du crime. — Non! non! viens-t'en, Patrick; viens-t'en, mou ami!...
— Debby, laisse-moi parler, je t'en supplie.
— Parler! Et à qui?... Mais il n'y a personne ici, Patrick, personne qui puisse t'entendre. Cet homme n'est pas un homme ; il n'a ni foi, ni loi, ni Dieu, ni cœur, ni âme! C'est moins qu'un tigre, moins qu'un singe, moins qu'un chien! C'est un serpent qui souille de sa bave venimeuse.,.. Viens-t'en!
Pendant que Déborah, égarée par son ressentiment, crioit ces mots terribles, poignante réprobation du crime par l'innocence, qui auroit déchiré un cœur
moins vieilli dans la débauche, le marquis de Villepastour, accoudé nonchalamment sur sa table, accueilloit chacune de ses paroles d'un sourire injurieux.
— Je vous demande pardon, monsieur, de la sortie que madame vient de faire contre vous; j'en suis dans l'étonnement et la douleur. Son esjjrit est troublé sans doute.
Bien que l'orgueil, l'honneur et d'affreuses conjonctures me défendent toute justification, monsieur le marquis, comme un seul mot renverse et détruit de fond en comble l'échafaudage de ma condamnation, et montre toute l'énormité d'un jugement si absurde qu'il répugne à la raison la plus sotte, j'ai cru devoir vous le dire ce mot ; le voici :
Cçtte femme qui pleure à mes côtés, jeune, belle, bonne, fidèle et pure; cet Ange, que Dieu, dans sa bonté infinie, m'a donné pour guide et pour amie dès mes premiers ans; cette parcelle du Dieu qui me l'a donnée , pour laquelle je verserois goutte à goutte mon sang, et pleur à pleur ma vie, pour laquelle j'expirerois lentement dans les tortures de la question, seulement pour lui épargner la plus légère douleur; cette femme que j'avois, que j'ai, que j'aime, que j'adore, mon idole, mon culte; cette femme-là, ma colombe, ma bien-aimée, mon épouse, vase sacré, dont mes lèvres n'approchent qu'en frémissant, c'est celle-là même dont on m'a fait le meurtrier, l'égorgeur! C'est celle-là même, miss Déborah, comtesse Cockermouth-Castle, que j'ai tuée, que j'ai lâchement assassinée, et dans le sang de qui, farouche cannibale.
j'ai lavé mes mains et abreuvé ma soif!... Ali! c'est atroce!... Oh! cela me brise et m'anéantit!...
Rien ne me dit, monsieur, que ce soit en effet
la comtesse Déborali de Cockermouth-Castle.... Fardon, mon travail m'appelle, je ne puis vous entendi-e plus longtemps.
Et d'un air importuné M. de Villepastour, passant dans une autre cbambre, dont il referma la porte sur lui, laissa grossièrement Patrick et Debby, qui pleuroient et se tenoient embrassés.
Patrick fit quelques interrogations à Déborah sur ses emportements contre M. de Gave; mais elle n'y répondit que d'une façon vague et obscure.
P^t^^ iDi sonnoit comme Patrick entroit au châ- ^ teau de Versailles, dans les appartements
de madame Putiphar.
La séance du conseil venoit d'être levée, et les ministres se retiroient en grande agitation.
— Il fut aussitôt annoncé et introduit auprès d'elle. Entourée d'écritoires, de rouleaux de papiers et de paperasses, elle étoit seule, en riche toilette; atournée avec ce soin recherché qui ne peut être celui de touts les jours ; ce soin de parure qui trahit le premier sentiment de la jeune fille, comme le dernier sentiment de la femme.
— Monsieur Patrick, lui dit-elle avec l'air le plus affectueux, voici les lettres de grâce que votre voix et vos paroles touchantes m'ont arrachées pour M. Fitz- Harris, votre ami ; si vous avez le désir de me plaire, comme j'ai celui de vous être agréable, il doit perdre à jamais ce titre qui vainement l'honore, et qui à mes yeux vous compromet gravement. Cessez, croyez-moi, toute relation avec cet insensé.
C'est la première fois que je signe le pardon d'une semblable injure : il est vrai de dire, puisque c'est
pour vous que je le fais, que si c'eût été vous qui m'eussiez demandé les autres, celui-ci sans doute ne seroit point le premier.
Mon cœur, qui souffriroit de vous faire un refus, vous avoit accordé la liberté de ce petit monsieur Fitz-Harris, sans condition aucune; mais la sûreté de l'État et la mienne exigent que sous huit jours il ait quitté la France.
— Vous aviez fait une digne et large action, madame; pourquoi fallut-il qu'un remords vînt la restreindre? Mais vous avez agi selon votre sagesse, devant laquelle mon esprit se prosterne, comme je me prosterne à vos pieds.
Tandis qu'ainsi à genoux, Patrick exhaloit comme il pouvoit sa gratitude, et couvroit de baisers la robe de madame Putiphar, une voix d'homme cria d'une chambre voisine : — Pompon ! le conseil est levé, je crois ! ne vas-tu pas venir ! tout mon déjeûner est prêt.
Puis, une porte s'entr' ouvrit.
La même voix dit alors avec un accent satirique : — Ah ! pardon, madame ; je ne vous savois pas occupée. — Non, non, entrez sans gêne; il n'y a point d'étranger ici, répliqua la Putiphar, monsieur est mon ami, comme vous voyez, et tout à fait digne d'être le vôtre.
Ensuite, elle ajouta tout bas à Patrick : J'aurois encore beaucoup de choses à vous dire, mais venez demain au soir à Trianon : vous souperez avec moi. Adieu, partez.
— Ma friture est faite, reprit la même voix, et je venois pour vous faire goûter à mes œufs au jus.
Patrick alors , se relevant et se retournant pour se diriger vers la porte, fit un mouvement de surprise et une génuflexion, en appercevant Pharaon, en costume royal, cordon-bleu, croix et plaques, avec un tablier de toile blanche, une cuillère dans une main et dans l'autre une énorme casserole.
— Relevez-vous, monsieur, dit gaîment Pharaon à Patrick; et sur ce, je prie Dieu qu'il vous tienne en sa sainte-garde.
Je vois avec plaisir, Pompon, que mon image est si bien gravée dans le cœur de mes sujets, qu'ils me reconnoissent même en marmiton !
Ainsi Pharaon, pour égayer sa vie privée, toute vide et toute nulle, se plaisoit quelquefois à faire.... ma plume se refuse à l'écrire.... la cuisine!
Sitôt que Patrick fut dehors, de grosses larmes coulèrent de ses paupières ! sensible et grand, il avoit été remué jusqu'en ses entrailles, en voyant ce qu'on avoit fait de son Roi.
Et son cœur se brisa, et ses pleurs redoublèrent, lorsqu'en traversant une galerie ornée de peintures, il rencontra du regard Louis IX et Charlemagne !
miHHiiiniiHiniwroiïïiii
UNI de son exprès, Patrick se rendit siu- ^ le-champ à la Bastille, et pénétra dans le ventre de ce taureau de pierre, semblable au taureau d'airain de Phalaris, où les victimes étoient jetées vivantes.
Il se fit conduire à Fitz-Harris, qu'il trouva dans une petite cave, si basse, qu'il falloit s'y tenir courbé; humide, sale, n'ayant d'autre air que les exhalaisons putrides des fossés, et d'autre jour qu'une foible lueur s'échappant d'une meurtrière.
Il étoit couché sur quelques brins de paille moisie, la face tournée contre terre. Assoupi ou engourdi par le froid, il n'entendit pas ouvrir ses verrouils. Patrick lui adressa quelques mots en irlandois : à cette voix amie qui faisoit retentir ce lieu d'horreur de son langage natal, il tressaillit et souleva la tête.
— Lève-toi, Fitz-Harris ; tu es libre !
— Toi ici , Patrick ! Ah I malheureux , plutôt mourir î...
— Je viens te chercher, tu es libre; m'entends-tu? lève-toi, te dis-je !
— Moi libre ! Oli ! non, c'est un rêve ! C'est une folie !... Je ne puis croire?... Plus de fer, plus de pierre, plus de bourreaux? De l'air, du ciel, des fleurs, des femmes?... Ob! non, cela ne se peut pas, cela ne m'est pas réservé!... Je sais bien que je suis un homme perdu; cette nuit j'ai entendu l'horloge delà mort !
— Allons, viens, Fitz-Harris ; partons sans retard. Le vent capricieux qui ouvre les portes les referme souvent aussitôt : hâtons-nous î
— Mais elle est donc morte ?
— Qui?
— L'infâme! LaPutiphar!
— Tais-toi, Fitz-Harris ; deviens plus sage. Tu viens d'en dire encore assez pour que si tu en étois sorti, on te rejetât dans ce cul-de-basse-fosse; et, n'en étant point dehors, pour qu'on te plonge dans la citerne-aux-oublis.
Allons, viens ; suis-moi, je t'en supplie ! Tiens, voici ta lettre de grâce.
— Fitz-Harris la lui prit des mains et la froissa sans la regarder. Puis, en chancelant, il s'avança jusqu'à la porte; et là s'arrêta court, en disant :
— Te suivre, Patrick?... Oh! non pas! La raison me revient : je t'ai oiïensé; je t'ai trahi; j'ai été lâche envers toi; tu es mon ennemi! tu m'en veux! tu as soif de te venger!... Non, non, je ne te suivrai pas!... Geôlier, refermez mon cachot; je ne sortirai pas d'ici.
— Fitz-Harris, je ne suis point ton ennemi, tu
ne m'as point offensé, ou si tu l'as fait, j'en ai perdu mémoire. Nous sommes enfants malheureux de la même terre; je suis ton compagnon, ton frère dévoué. Ah! tes doutes me déchirent le cœur î... Viens, suis -moi sans crainte; viens, ami, viens avec ton frère.
— Non ! non ! Les murs d'un cachot sont de bons conseillers, qui font soupçonneux et prudent : je ne te suivrai pas, mon ennemi î. .. Qui me dit que ce n'est point un piège, et qu'au bout de ce long corridor sombre ne sont pas quelques affidés qui m'attendent la hache au poing ?... Ah ! tu sais te venger, Patrick î... Tu seras sans doute allé dire à ceux qui m'ont plongé dans ce repaire : « Vous avez là un homme qui vous gêne, il me gêne aussi; voulez-vous que ma haine serve la vôtre? voulez-vous de mon bras? je m'en charge. » Puis tu viens m'annoncer ma liberté, et c'est la mort qui m'attend derrière cette muraille.... Ah ! tu sais te venger, Patrick î
Après tout, tu es loyal, tu ne me trompes pas; car si la mort m'attend derrière cette muraille, derrière la mort m'attend la liberté. Oui ! c'est là, seulement, que l'homme peut concevoir quelque espérance de la rencontrer; si toutefois, comme tant d'autres prestiges, ce n'est point un creux simulacre. Va! je te suis!... Survienne ce qu'il voudra ! Je ne serai point un lâche ; plutôt vingt coups de poignard dans ma poitrine que pourrir en ce cachot ! Va, je te suis !
Avec l'anxiété d'un esprit empli de fantômes et de visions par l'exaspération de la souffrance, il sui-
vit Patrick, et vit en effet, avec un étonnement toujours croissant, toutes les grilles, toutes les portes tomber devant eux. Quand ils eurent passé le dernier pont-levis, ses craintes s'étant tout à fait évanouies, sa joie éclata en transports fous.... Alors, portant les yeux sur sa lettre de grâce qu'il tenoit encore froissée dans ses mains, et lisant : A la requête de M. Patrick Fitz-White, et en sa seule considération, nous octroyons.... il se jeta aux genoux de Patrick en criant : — Patrick, Patrick ! que vous êtes généreux! Oh! je vous dois la vie! Oh! comment vous témoigner assez de reconnoissance ! Je vous ai tant outragé!... Que je suis indigne! que je suis misérable! Je doutois de vous ! Je ne pouvois croire.... L'enfer peut-il comprendre le Ciel!
Pardon, pardon de tout le mal que je vous ai fait ! Ma vie entière désormais ne sera consacrée qu'à me laver de mes crimes envers vous. Je ferai tout pour rentrer en votre estime ; car celui qui est estimé de vous doit l'être de Dieu. Quant à votre amitié, ne me la rendez jamais, ce seroit la profaner ! G-ardez-la pour des cœurs plus droits que le mien. Oh ! vous avez ma reconnoissance éternelle !
— Fitz-Harris, point de reconnoissance. Vous ne me devez rien, je vous ai dit que je ne me vengeois point avec le fer ; mais je ne vous ai point dit que j'étois sans vengeance; la voici donc ma vengeance : un bienfait pour un outrage. Celle-ci est plus cruelle, je crois, que la vengeance avec le fer, qu'eu dites-vous? forcer quelqu'un qui vous hait à vous bénir, même
malgré lui, dans le for de sa conscience; forcer un homme à rougir, à crever de honte devant son semblable ; c'est là, si je ne me trompe, une vengeance ! Qu'en dites-vous, Fitz-Harris ? Nous sommes quitte à quitte, ce me semble ?
^ ENDANT que Patrick étoit à Versailles auprès de madame Putiphar, M. lé marquis de Gave de Villepastour , pour tenter nou- ''^ velle aventure, se hasarda de retourner à l'hôtel Saint-Papoul.
Contre son attente, Déborah le reçut avec une politesse, une aisance, un aplomb élégant qui le déconcerta quasi au premier abord.
Elle l'introduisit avec cérémonie, en le qualifiant de touts ses noms, prénoms, seignem'ies, grades et titres, dans le même petit salon, peu de jours auparavant témoin de ses assauts et de sa courte honte.
— Je n'ai pu résister au besoin que j'éprouve de vous remercier, mylady, de votre indulgente discrétion à mon égard, dit-il d'un air patelin en s'asseyant sur le sopha; car si j'ai bien compris ce matin, M. Fitz-Whyte m'a semblé ignorer tout à fait mes poursuites et ma petite algarade de l'autre jour ; votre surprise en me reconnoissant avoit failli me trahir ; mais votre générosité et votre présence d'esprit ont racheté aussitôt ce mouvement involontaire; comtesse, c'est plus de bonté que je n'avois lieu d'en attendre de vous, qui
m'aviez traité tant inliumainement. Cela vient de me verser un peu de baume dans le cœur; je me crois, dans ma joie, moins dédaigné, et mon orgueil et ma présomption ont poussé leur audace jusque-là de rallumer le flambeau de mon espérance à l'autel de l'amom' qui n'avoit pas cessé et ne cessera jamais de brûler pour vous eu mon sein !
— Monsieur, si j'avois caché à mon époux les affronts dont j'ai été abreuvée par vous, et si ce matin même je ne lui ai point montré du doigt l'homme qui s'est fait un devoir assidu de m'outrager, c'est pom* lui et non pour vous, pour lui seul, que j'ai craint d'accabler de ce nouveau chagrin dans un moment où le cœur lui défailloit sous le désespoir. Veuillez, s'il vous plaît, ne point interpréter autrement ma conduite, surtout ne point l'interpréter en votre faveur; ce qui, non-seulement seroit injurieux pour moi, mais ce qui vous rendroit merveilleusement ridicule, ce à quoi vous devez être plus sensible.
— Savez-vous, inhumaine, que ce matin, devant Fitz-Whyte, vous m'avez maltraité, vous m'avez interpellé avec beaucoup d'aigreur. A vous entendre, moi, si naïf et si candide, je suis une montagne de crimes.... Soit! toutefois reconnoissez au moins que je ne suis pas avare, car je donnerois volontiers touts les crimes qui chargent ma conscience pour vous voir ma complice dans certain petit péché mignon.... Mais on perd son langage avec vous.
Vous êtes une petite déesse, mais une déesse de marbre, bonne à mettre dans un temple de marbre.
Vous ne voulez point du temple vivant de mon cœur; pourtant dans ce sanctuaire vous seriez aussi à l'ombre, puisque vous tenez à sauver les apparences, que Joas dans le temple du Seigneur; et peut-être comme lui, passeriez-vous de ce sanctuaire au trône. Je vous l'ai déjà dit, si belle! partout ailleurs qu'à Versailles vous serez toujours déplacée; maintenant, vous y auriez belle chance; laissez-moi faire seulement; madame Putipliar est surannée; elle a perdu sa faveur; son crédit branle dans le manche ; Pharaon en a pardessus les épaules ; une étrangère auroit bien de l'attrait pour lui; un peu de chair exotique feroit bien à son palais blasé.
— Allez, monsieur le marquis de Villepastour, allez!... Voyons jusqu'où vous descendrez! Je vous tenois pour infâme , maintenant je vous trouve • ignoble !
— Vous agissez cavalièrement avec moi, mylady ; vous me menez à la hussarde. Je ne vois pas pourquoi, quand vous retroussez vos manches, je mettrois des mitaines; allons, guerre pour guerre, et cartes sur table!
Vous n'ignorez pas le jugement qui vient de flétrir en Irlande M. Fitz-Whyte votre ami, votre amant ou votre époux, n'importe! vous n'ignorez pas non plus sans doute que la place d'un contumax n'est point parmi les gardes gentilshommes de sa majesté? Il faut que M. Fitz-Whyte parte, il faut que pour l'exemple je le chasse solemnellement.
Vous n'ignorez pas, d'autre part, mon amour ou
mon caprice pour vous ! caprice que vos dédains ont irrité et rendu persévérant; caprice dont les obstacles ont fait une passion véhémente, Je vous aime, my fair lady, je vous aime! et voyez jusques à quel point : voulez-vous sauver Fitz-Vhyte?...
— Assez, assez ! monsieur; je comprends de reste. Que ne doit-on pas espérer d'un aussi noble cœur que le vôtre ! Vous êtes venu ici pour maquignonner de la vertu d'une malheureuse femme? Peine vaine, monsieur ! Vous êtes venu pour m'envelopper, moi crédule et foible, dans les replis d'un marché tortueux ? Je ne serai point abusée, Dieu m'éclaire !
Vous voudriez que dans l'espoir de sauver mon âme de l'opprobre que vous lui préparez, car Patrick est
mon âme, je me livrasse angoisseuse
Je ne comprends pas le dévouement jusque-là. Et quand vous m'auriez souillée et que je vous réclamerois le salaire de ma honte, vous me ririez à la face, satan!
— Ce n'est point un marché que je vous propose, my fair lady, c'est simplement un échange de déshonneur contre déshonneur.
Pour vous rendre à mes désirs, il faut que vous manquiez à votre honneur d'épouse ; moi, pour sauver Fitz-Whyte, il faut que je manque à mou devoir de capitaine : forfait pour forfait, nous n'aurons point à rougir l'un devant l'autre.
Croyez-moi, soyez sage; descendons ensemble dans l'abyme du mal, et descendons-y en habit de fête; descendons-y joyeux. On dit que tout au fond
JGG MADAME PUTIPHAR.
il est jonché de fleurs où s'enivrent des plus rares plaisirs, des plaisirs proscrits, ceux qui ont osé franchir ses abords épouvantables et descendre ses ravins affreux. Ne faisons pas fi du crime : il est, comme certaines femmes au masque laid, repoussant pour le vulgaire; mais souvent aussi comme elles il a des beautés secrètes qui recèlent des plaisirs ineffables.
— Avec votre duplicité, vos sophismes, vos cajoleries, pour toute femme abandonnée de Dieu, vous pourriez être dangereux; mais pour moi, je vous le répète, vous n'êtes qu'un importun. Sortez, monsieur le marquis !
— Alors, avec de l'audace et de la violence, voyons ce que je vous serai....
— Arrêtez, monsieur I... ce cas je l'ai prévu : je ne suis plus seule ici comme l'autre jour; ma tranquille contenance auroit dû vous l'apprendre.
Disant cela, Deborah s'étoit saisie de deux pistolets cachés sous un coussin du canapé.
— Si vous faites un j)as vers moi vous êtes mort ! Sortez, vous dis-je; sortez, je vous l'ordonne!... Allez ailleurs traîner vos vices ! Ne revenez jamais ici. Veuillez me croire femme de résolution. Aujourd'hui je m'en suis tenue aux menaces, une autre fois je les supprimerois....
— Ma belle, puisque vous le prenez ainsi, je me retire. Calmez-vous, je vous prie; ce que j'en voulois faire c'étoit pour votre bien ; c'étoit, comtesse, pour vous tirer de la bourgeoisie où vous êtes embourbée,
et sauver généreusement M. Fitz-Whyte de l'opprobre qui l'attend.
Soyez tranquille, je ne vous importunerai plus désormais; ou si par hasard la fantaisie belliqueuse m'en prenoit, je ne le ferois que dans l'armure d'un de mes ayeux, la dague d'une main et la lance de l'autre.
— Monsieur le marquis, le fait me paroît aventuré, si j'en crois la clironique; vos ayeux nettoyoient les armures, mais n'en portoient point.
Monsieur de Gave marquis de Villepastour n'attendoit pas si bonne réplique à sagasconnade; bouche clouée et l'air assez penaud il se retira; et lady Déborah le reconduisit avec ses pistolets aux poings et beaucoup de politesse.
[UïuuuiimimMiuiiiuiiMiHiiiiiwniiiiuin^^^
N rentrant chez lui , notre merveilleux reçut une lettre fort aimable de madame Putiphar : elle le prioit de venir la saluer le plus tôt
possible. Ceci le remit un peu de sa déconvenue. Le lendemain, en courtisan heureux, il accourut à son petit lever.
— Ah ! marquis, lui dit-elle, je suis enchantée de l'empressement que vous avez mis à vous rendre à ma semonce.
— Puissé-je, madame, n'en recevoir jamais que d'aussi douces.
— Dites plus vrai, que de moins indifférentes. Un gentilhomme à bonnes fortunes, comme vous, n'a pu trouver ce billet fort tendre, ou s'il l'a trouvé tel, ce ne peut être qu'en eu pressurant le texte et tout à fait contre mon bon plaisir. Je vous proteste, marquis, que je ne suis point amoureuse de vous ! Ceci vous surprend, sans doute, vous que toutes les femmes adorent! Mais veuillez, je vous prie, faire exception de moi ; les exceptions fout valoir les règles. Rassurezvous marquis ; mettez-vous à vos aises ! Sur l'honneur,
je n'aie point l'intentioii de vous séduire ! S'il n'y avoit eu que moi pour vous débaucher, assurément vous mourriez comme Newton ou comme sainte Agnès ou sainte Eose de Lima.
— Mais est-ce là, madame, car je suis peu docte en ces matières, ce qu'on entend jpar le système de Newton. En ce cas, M. Arouet de Voltaire aurait fort bien pu se dispenser d'en donner un abrégé à l'usage des dames. D'ailleurs, en thèse générale, les dames ne sont pas pour les abrégés.
— Marquis, vous allez trop loin; vous mettez les pieds dans le plat et la mariée sur les toits !
— C'est vous , madame , qui tout-à-l'heure avec vos sarcasmes impitoyables me cassiez mes vitres d'une façon tant soit peu effrontée.
— Pardieu! marquis, de quoi vous plaignez-vous? n'êtes-vous j)as un fat, et tout fat ne mérite-t-il pas d'être 2^er si/lé?
— Non pas touts par une bouche aussi jolie que la vôtre.
— Voici une flatterie qui me coûtera cher, n'est-ce pas, maître renard?
— Non, madame; une lettre de cachet au plus, elle est tout à fait désintéressée.
— Marquis, venons au fait; car ce n'est point pour bagiienauder ainsi que je vous ai prié de venir.
Vous avez dans vos mousquetaires, je crois, un eune Irlandois nommé Patrick Fitz-Whyte?
— Oui, madame.
— Quel est cet homme?
— Un grand dégingandé.
— Baste! il m'avoit semblé fort beau.
— Une espèce d'idiot dans le sens grec et françois de ce terme, c'est-à-dire, un niais et un ours.
— Tant pis ; je le trouvois d'un esprit séduisant. Et ses beaux cheveux blonds, marquis, de quelle
couleur sont-ils?
— Laids et roux.
— Oli ! pour le coup, marquis, sous la peau du lion je vois les oreilles de l'âne. Vous avez l'esprit antiché. Que vous a fait ce pauvre garçon? Qu'avez-vous contre lui?
— Moi, quelque chose contre lui ! non, madame, au contraire c'est lui qui a une fort belle femme contre moi.
— Une femme?
— Femme ou fille.
— Fort belle ?
— Oui.
— Tant pis.
— Après vous, madame, c'est la personne la plus accomplie que j'aie vu.
— Avant ou après vous, marquis, c'est le plus bel homme et le plus aimable homme que je connoisse. Vous êtes amoureux de sa maîtresse ?
— Juste. Et vous amoureuse de l'amant de cette maîtresse?
— Juste.
— C'est un mauvais o^arnement.
— C'est une pimpesouée.
— Avant ou après vous, madame, c'est la fille la jdIus digne et la plus pleine de chasteté.
— Chasteté!... Comprenez-vous ce mot marquis?
— Ma foi! pas trop; mais cependant plus que la vertu qu'on lui fait signifier.
— Marquis, croyez-moi, cette vertu n'est qu'un mot.
— Alors, madame, si ce mot exprime une vertu qui n'est qu'un mot elle-même, ma pauvre raison commence à perdre pied; de grâce, c'est trop de métaphysique !
— Je vous déclare donc ce jeune homme mon protégé. Vous le traiterez avec distinction; vous lui accorderez toutes faveurs possibles.
— Madame, je le chasse demain.
— Non, vous me mettriez dans la nécessité de lui donner asyle.
— Mais c'est un meurtrier; mais c'est un coutumax ! Il vient d'être pendu en Irlande pour avoir assassiné la fille du comte de Cockermouth-Castle.
— En efîet, si cela étoit, marquis, ce seroit un jeune homme de mauvaises mœurs ; ce seroit un amant ]^érilleux. Il l'a tuée, dites-vous ?
— Oui, tuée; mais un peu comme on tue à la comédie ; car c'est pour elle que je me meurs.
— Marquis, je vous défends de l'expulser; je vous défends de lui faire la plus légère avanie.
— Mais, madame, je ne puis garder, quel que soit mon désir de vous plaire, un assassin dans ma com-
pagnie un homme flétri par les lois : rhonneur du
corps s'y oppose.
— L'honneur des mousquetaires!... Voyez-vous ça!... Marquis, ces deux mots hurlent de se trouver ensemble. D'ailleurs, si l'honneur de ce corps s'y oppose, l'honneur d'un autre vous l'ordonne; entendez-vous, marquis!
— Madame, je suis votre plus humble et votre plus dévoué serviteur; mais cependant....
— Pas de restriction ; attendez au moins quelques jours que je vous l'abandonne, ou que je pourvoie à son sort. Jusque là, entendez bien ceci, vous m'en répondez sur votre tête.
Sur ce, monsieur le marquis je prie Dieu qu'il vous tienne en sa sainte garde. Allez et faites ce que je vous ai dit.
Et M. le marquis de Gave de Villepastour, après un baise-main, se retira.
neuf heures précises, Patrick arrivoit à IM' Trianon.
Un valet guettoit sa venue ; il fut aussitôt
^■^ conduit par lui dans un petit salon, où madame
Putiphar, abandonnée nonchalamment sur un divan,
promenoit plus nonchalamment encore ses doigts sur
les cordes d'une mandoline.
A ses pieds brûloient des parfums d'Arabie. La fenêtre, tapissée de clématites et de liserons, étoit ouverte à la brise embaumée du soir, ou pour parler synchroniquement un langage contemporain, à la tiède haleine de l'amant de Flore.
Le divan, le soplia, l'ottomane, faits sur les dessins de François Boucher, étoient assurément ce qu'avoit produit de plus fantasque l'école du Borromini, c'està-dire l'école de la ligne tourmentée.
Pour arriver à chantourner et à tarabiscotée^ ces surfaces et ces galbes, — qu'on me passe ces mots techniques, — la puissance d'imaginàtive qu'il avoit fallu devoit teuir de fort près au génie, en étoit peutêtre.
Ce que je n'oserai affirmer jusqu'à ce qu'un concile, composé de Sophocle et de l'abbé de Voisenon, de Théocrite et de Vadé, de Léonard de Vinci et de Watteau, de Micbel Cervantes et de saint Augustin, ait décidé irrévocablement sous quelle forme invariable le génie se révèle, et si cette forme est la ligne droite ou le tarabiscot.
La table, le guéridon, les consoles et les jardinières étoient chargées de vases en porcelaine de la manufacture de Sèvres de madame Putiphar, touts remplis de fleurs rares et odorantes. Un lustre de crystal de roche, des bras de vermeil, plus tarabiscotés encore que les meubles, et chargés de bougies guillochées, illuminoient ce harem délicieux. Oui, harem, et non pas boudoir, car tout cela avoit quelque chose d'oriental, peu dans la forme, mais beaucoup dans la pensée.
Ce n'étoit pas comme dans Crébillon fils, du rococo, sous un dehors oriental, c'étoit de l'oriental sous un dehors rococo.
Nous avons vu quelquefois rechercher ce qui à cette époque si peu orientaliste, avoit pu tourner les regards des François vers l'Asie; ce qui avoit pu imprimer à leur esprit une direction si générale ; ce qui avoit pu donner naissance à un engouement tel, que toute production de l'imagination, de l'esprit ou de la pensée, toute œuvre d'art ou de luxe pour obtenir un peu d'accueil, étoient dans la nécessité de s'empreindre ou de s'imprégner plus ou moins d'une couleur ou d'une forme persane, chinoise, hindoue, turke ou arabe.
Les uns attribuent cette monomanie à la traduction des Mille et tme Nuits de l'abbé Galland; les autres à la guerre de l'Inde, ou à quelques causes équivalentes.
Cette question, pour être bien éclaircie, demande des recherches et un examen qne nous ne saurions faire et sm^tout en ce lieu. Il me semble toutefois que ce n'est point dans les faits éventuels qu'il faudroit chercher une raison que la nation et la Cour avoient en elles-mêmes.
Un relâchement tout à fait asiatique dans les mœurs avoit fait seul ce rapprochement et cette sympathie.
La mollesse , les voluptés , l'inceste , la polygamie, la pédérastie, la joie, la galanterie mauresque et non plus chevaleresque; l'esclavage et enfin le sans-souci de l'esclavage, avoient assimilé ainsi deux peuples si différents en tant d'autres points.
Jusques à Pharaon môme qui avoit sa sultane favorite, son Parc-aux-Cerfs , ses lettres-de-cachet, tout aussi bien que Mustapha son harem et ses cordons.
Le dogme chrétien qui avoit réhabilité Esope étoit anéanti. Hercule et Vénus, la force et la beauté physique, étoient le seul objet du culte. Plus de mélancolie, plus de chasteté, plus de modestie, plus de méditation, plas de rêverie; plus rien de grand, de profond, de triste, de sublime ! La contemplation éternelle de la splendeur de Dieu, ridicule! mais,
Mahomet et sa joie, Mahomet et sa sensualité, Mahomet et ses houris.
L'Islamisme pur régnoit de fait : en vérité, sous les perruques et les paniers on étoit aussi musulman que sous le turban et la basquine.
Des fleurs, des bougies, des parfums, des canapés, des vases, des rubans, du damas, une voix mélodieuse, une mandoline, des miroirs, des joyaux, des diamants, des colliers, des anneaux, des pendants d'oreille, une femme belle, gracieuse, languissamment couchée!... L'imagination pourroit-elle concevoir rien de plus séducteur? et n'étoit-ce pas assez pour jeter le trouble dans une jeune âme, si facile à l'enthousiasme, et pour la première fois se trouvant dans un boudoir? Qui de nous, assez heureux pour pénétrer dans ce lieu le plus secret du gynécée, n'a ressenti sous la puissance d'un charme inconnu une voluptueuse émotion ?
Frappé, ébloui, par tant d'éclat, d'apparat et de magie, Patrick demeura quelques instants dans l'admiration et l'hésitation ; puis, tout d'un élan, il vint s'agenouiller aux pieds de madame Putiphar et coller ses lèvres tremblantes sur ses babouches indiennes, brodées d'or et de pierres fines.
Jouissant de ses transports enfantins et de l'agréable impression qu'elle avoit faite sur son esprit, elle laissa tomber sur lui, du haut de sa nonchalance, un regard aussi riant que sa bouche.
Un sentiment suave, dont elle avoit perdu le souvenir et qui pour cela lui sembloit aussi nouveau
que le premier battement d'amour au cœur d'une jeune fille, humectoit son âme décrépite. Son corps, usé par les débauclies, pour qui le plaisir n'avoit même plus d'assez fortes titillations, se pâmoit aux chastes attouchements d'une bouche posée sur son pied.
Il n'y avoit plus de doute possible; un amour qui par les sens s'étoit timidement approché du cœur de cette femme, venoit tout-à-coup d'y pénétrer profondément, et d'y éclater en maître.
Sur le déclin du jour, à l'heure où les ténèbres descendent, quelquefois le ciel semble renaître soudainement à la splendeur; ces derniers feux sont plus étincelants et plus embrasés que les feux du midi.
Ce n'étoit pas un amour plein de confiance, d'illusion, de folie, d'enthousiasme, semblable à celui qui s'éveille dans la jeunesse. C'étoit de l'amour jaloux, de l'amour inquiet, de l'amour savant, de l'amour goulu de jouissances; c'étoit de la passion matérielle. Cet amour-là est si loin des premiers, qui élèvent la pensée, qui déroulent l'intelligence, qui ennoblissent, qui dévouent, qui émancipent, qu'il n'a pas une sensation assez noble, assez délicate pour qu'elle puisse être exprimée; pas une idée qui puissent s'exhaler comme un parfum; pas de vague, point de rêverie; les sens seuls y parlent d'une voix rauque; enfin c'est un amour creux, inerte et stupide quand il n'agit pas ; éhonté, persévérant, implacable quand il est blessé ou dédaigné.
Patrick, lui ayant donné les marques d'un respectueux hommage, se releva; elle lui commanda, avec un air de grandeur familière, de s'asseoir à ses côtés, et Patrick obéit en disant :
— Tout-à-l'heure, entrant dans ce séjour de fée, au milieu de mon enivrement , des sons harmonieux de voix humaine et de guitare ont caressé mon oreille. Vous chantiez, madame? Pourquoi faut-il que je sois venu, comme un grossier pâtre, troubler du bruit de mes pas la vallée solitaire et le chant de philomèle!... Pardonnez-moi, madame, cette idylle et le rôle malencontreux que j'y joue.
— A la fois poète et galant, poète comme M. Dorât, galant comme M. de Richelieu. Vous êtes un esprit accompli, sir Patrick.
— Vos louanges et votre indulgence ont autant de largesse que votre cœur, madame; mais permettezmoi de décliner le diplôme de poésie et de chevalerie que vous daignez m'octroyer; si Dieu m'eût fait de semblables dons, ce n'est point, veuillez le croire, M. Dorât ni M. de Richelieu que j'eusse pris pour émules. Plutôt Yung et Bayard.
— Yung, ce nouveau songe-creux?
— Oui, madame.
— Et Bayard, cette bégueule?
— Sans peur et sans reproche, madame.
— Vous avez d'étranges idées sur la vie. Je ne sais, monsieur, quel lucre vous pourrez en tirer, répliqua la Putiphar d'un ton de dépit, froissée qu'elle étoit pnr ces paroles austères.
— Toutefois, madame, je ne serai point déçu; je n'ai jamais songé à tirer un lucre de mes sentiments ni de ma conduite; je demeure simplement convaincu que le bien mène à bien.
La conversation prenoit une teinte sérieuse qui contrarioit les desseins de la Putipbar; elle l'interrompit tout net par une brusque interrogation.
— Vous êtes musicien, sans doute, sir Patrick?
— Moins que je le voudrois pour mon contentement.
— Oh ! dites-moi quelque cliant de votre pays !
— Quoique souvent, ainsi qu'un Hébreu sur les bords du fleuve de Babylone, je m'asseye et je pleure quand je me souviens de Sion, je n'ai point suspendu ma harpe aux saules, et je ne vous répondrai point, madame : Comment chanterois-je un cantique du Seigneur dans une terre étrangère? car je ne suis point ici auprès d'une ennemie de mon Dieu. Je vous chanterai tout ce qui pourra vous plaire, madame; mais je crains que nos airs populaires, simples, lents, expressifs, ne vous soient insupportables, accoutumée comme vous l'êtes aux ariettes d'opéra.
En retour, je ne vous demande qu'une seule faveur, celle de daigner achever la romance que mon arrivée a interrompue.
— Oh ! ce n'est que cela, sir Patrick ?... Je vous avertis qu^il ne me restoit plus qu'un seul couplet, que voici :
Madame Putiphar, ayant préludé sur sa mandoline,
se mit à soupirer d'une voix perlée, pleine de sentiment, de cadence et d'aiféterie :
Iris, de tant d'amants qui vivent sous vos lois, A qui donnez-vous votre voix, A la perruque blonde ou brune.
Au plus chéri de la fortune?
Hélas! que je serois heureux Si c'étoit au plus amoureux.
Cette musique est pleine d'agrément, n'est-ce pas ? elle accompagne merveilleusement la délicatesse de cette poésie.
— Pourtant, s'il m'étoit permis de m'exprimer, à moi profane, elle m'avoit semblé mieux dans l'éloignement. N'est-elle pas un peu fade et maniérée? Ne trouvez-vous pas ces paroles assez sottes.
— Ouais ! que dites-vous là, mon cher? vous vous feriez un tort considérable si le monde vous entendoit. Une romance de notre poète le plus distingué et de notre compositeur le plus comme-il-faut et le plus en vogue !
— Madame, je vous l'ai dit, je ne suis que le paysan du Danube.
— • Je ne sais quel fiit le choix d'Iris, mais le mien en pareil cas ne seroit pas douteux, sir Patrick; mon cœur ne balanceroit pas longtemps entre la perruque blonde et la perruque brune. Fi de la perruque brune!
— Fi de la perruque blonde !
— Ah! Patrick, ne traitez pas ainsi votre belle chevelure de Phœbus ! Vous n'êtes pas assez infatué
de vous-même. Je vois bien qu'il faut qu'on vous aime pour que vous soyez aimé. Laissez au moins qu'on vous aime.
— Madame, je ne me défends pas de l'amour.
— Il fait ce soir une chaleur accablante, n'est-ce pas?
— Moins accablante cependant que ces soirées dernières.
— J'étouffe pourtant, et, tenez, je suis à peine vêtue de ce mince peignoir.
En disant cela, madame Putiphar faisoit des minauderies engageantes : elle soulevoit, elle entr'ouvroit comme par étourderie son peignoir, et complaisamment laissoit voir à Patrick ses épaules potelées, ses beaux seins, sa belle poitrine et ses jambes blancbes, jeunes et gracieuses de formes, qui depuis vingt ans faisoient les délices de Pharaon.
A ce spectacle Patrick en apparence demeuroit assez froid; cependant ses regards subitement enflammés s'arrêtoient parfois amoureusement sur ces éloquentes nudités ; et la Putiphar, qui devinoit son émotion, souffloit sur cet embrasement par les poses les plus excitantes et l'abandon le plus coupable. Il y avoit en lui un combat violent entre sa fougue et sa raison, entre son appétit et son devoir. Il comprenoit parfaitement toutes les invitations tacites de la Putiphar; ses sens y réj)ondoient, son sang bouilloit, il trembloit de fièvre. Comme une main invisible le penchoit sur elle ainsi qu'on se penche sur une fleur pour en aspirer le parfum. Lorsque, l'esprit éperdu,
il se sentoit sur le point de se jeter sur ce corps ravissant et de lui appliquer de longs baisers, ses mains s'agrippoient au canapé, et il se retenoit avec violence.
Puis, lorsqu'un peu de calme lui revenoit et qu'il songeoit à toutes les souillures qu'avoit dû subir ce corps, sur lequel il n'y avoit peut-être pas une seule place vierge pour y coller ses lèvres, un rideau de fer tomboit entre elle et lui, ses sens se glaçoient, sa raison comme un marteau ,brisoit et pulvérisoit ses désirs, et l'image de Déborah s'élevoit alors comme une apparition au-dessus de ces ruines.
Fatigué par cette lutte, craignant à la fin de foiblir et de se trouver enlacé dans une séduction irrésistible, pour trancher brusquement le charme, il se leva et se mit à se promener au pourtour du boudoir, en examinant un à un les tableaux et les peintures des boiseries.
Mais pour ramener à l'autel et au sacrifice la victime qui s'échappoit, madame Putiphar dit à Patrick : — Revenez, s'il vous plaît, auprès de moi, monsieur; je ne vous tiens pas quitte ; payez-moi de retour, rendez-moi ariette pour ariette, vous m'avez promis une chanson irlandoise.
— Madame, je n'ignore point tout ce que je vous dois.
— Allons, venez ici, lutin!...
Patrick ne pouvoit sans une impolitesse manifeste se tenir plus longtemps éloigné. Il revint donc s'asseoir sur le divan à la même place, prit la mandoline, et chanta une longue ballade.
Durant tout le temps de cette psalmodie, madame Putiphar, dans une sorte d'extase, lui donna toute son attention et touts ses regards : elle le contemploit avec l'air de satisfaction d'une mère ravie des gentillesses de son enfant, ou d'une amante qui se félicite en son esprit du bel objet de son heureux choix. Elle étoit fière de sa conquête, pour sa beauté, pour sa jeunesse; elle se complimentoit de ce que, sur le retour de l'âge, le sort lui avoit réservé une si fraîche proie.
Quand Patrick eut achevé son chant, elle le remercia avec des démonstrations presque phrénétiques, lui serrant les mains et les appuyant sur sa poitrine, qui bondissoit.
— Tout est parfait eu vous, mylord, votre voix captive et séduit; elle est suave et facile; vous la modulez avec un goût, un talent vraiment exquis. Avant d'avoir éprouvé le plaisir de vous entendre, je croyois qu'un gosier semblable ne pouvait être que Napolitain.
— Les Irlandois, madame, ont toujours eu une très-grande aptitude à la musique, et l'ont toujours honorée et cultivée. Dans les temps les plus antiques, comme le rapporte Dryden, ils excelloient à pincer de la harpe , et il n'y avoit pas une maison où l'on n'apperçût en entrant cet instrument suspendu à la muraille, soit à l'usage du maître du logis, ou à celui des visiteurs et des hôtes.
Les paysans les plus grossiers sont encore au plus haut point sensibles à ses charmes. Tout honneur
et toute hospitalité pour celui qui se présente au bruit d'un luth à la porte d'une cabane ; la famille ouvre aussitôt son cercle; tout pèlerin chanteur est un enfant de plus, il prend place autour du chaudron de patates, et a sa part de lard et de lait. Le 7ninstrel est comme l'alouette, on ensemence pour lui. Avec cette mandoline, je ferois, madame, le tour de l'Irlande dans l'abondance, et chaque hutte seroit pour moi un capitole où j'aurois un triomphe, non aussi théâtral que ceux d'Italie, mais plus touchant et plus doux à mon âme, simple, modeste, ombrageuse.
— Votre langue est harmonieuse et pleine de voyelles et de désinences sonores. Je la croyois, dans mon ignorance, maussade et crue comme le patois anglois; je vous en demande pardon, sir Patrick.
Effectivement la langue irlandoise, qui ne tardera pas à disparoître comme tant d'autres, — l'anglois a déjà envahi plusieurs comtés, — est une langue superbe, elle a tout le génie d'une langue méridionale; ce n'est que dans l'espagnol qu'on peut trouver des mots aussi beaux, aussi sonores, aussi majestueux. Voyez seulement les noms propres ; connoissez-vous rien de plus pompeux que ces mots de Barrymore ! Baltimore! Connor! Magher esta Phana! Orrior ! Slego! Mayo! Costello! Burrus! Killala! Ballinacur ! Kinal-Meaki! Pobleobrien ! Offa! Iffa! Arra! Ida! Killefenora ! Inchiquin ! Rossennalis ! Banaghir ! Corcomroeî Tunnichaly! Clonbrassil!,.."
Toutefois, c'étoit moins parce qu'elle étoit frappée
de ces beautés, que par une pensée insidieuse, que madame Putiphar flétrissoit l'anglois, et réchaufifoit par sa flatterie dans le cœur de Patrick l'amour glorieux de la patrie. Elle savoit que touts les amours sont frères, et qu'une âme où s'agite l'entliousiasme est un navire ordinairement peu difficile à capturer.
— Si je ne craignois, mon bel ami, de trop exiger de vous, je laisserois paroître une curiosité, que vous me pardonneriez sans doute, vous êtes si courtois; je vous laisserois voir combien je désire de connoître le sens de ces paroles que vous venez de chanter si langoureusement : ce doit être de l'amour? quelque amante brûlant d'enlacer dans ces bras un insensible, un ingrat, qui semble la dédaigner, qui semble ne point comprendre ce que lui dise ses regards enflammés, et ce que lui révèlent ses caresses.... Pauvre Sapho, qui rêve à Leucade ! pauvre nymphe , pauvre naïade, qui s'épuise à briser la glace d'un étang!...
Patrick crut pouvoir, sans témérité, par l'accent de reproche avec lequel elles avoient été dites, soupçonner ces gratuites suppositions de madame Putiphar de faire directement allusion à sa position et à sa conduite. Blessé d'une pareille impudeur, il répondit sèchement à ses agaceries : Madame en voici la traduction :
c( Mac-Donald passa de Cantir en Irlande, avec » une troupe des siens, pour assister Tyrconel contre )) le grand O'Neal, avec lequel il étoit en guerre.
j> Mac-Donald, en traversant le Eûot du comté
» d'Antrim, fut reçu avec amitié par Mac-Quillan, » qui en étoit le maître.
» Mac-Quillan faisoit alors la guerre aux peuples » qui habitoient au-delà de la rivière du Bann.
)> L'usage des habitants de cette contrée étoit de » se dépouiller réciproquement; et comme le plus )> fort avoit toujours raison , le droit ne servoit de » rien.
» Le même jour que Mac-Donald partit pour 5) joindre son ami T3Tconel, Mac-Quillan rassembla » ses Galloglohs, pour se venger des outrages que lui » avoient faits les puissantes peuplades du Bann.
» Mac-Donald, qui avoit été accueilli avec tant » d'hospitalité par Mac-Quillan, crut qu'il ne seroit » pas bien d'abandonner son hôte dans cette expé- » dition périlleuse, et lui offrit ses services.
» Mac-Quillan accepta cette offre avec plaisir, en )) déclarant que lui et sa postérité en seroient recon- » noissants. Les deux guerriers réunis attaquèrent )) l'ennemi, qui fut forcé de restituer au double tout » ce qu'il avoit enlevé à Mac-Quillan.
» Ainsi se termina cette campagne, qui fut très- » heureuse pour Mac-Quillan : il n'y perdit pas même » un seul homme, et les deux partis rentrèrent char- » gés d'un butin considérable.
5) L'hiver approchoit, et l'Irlandois invita l'Écos- » sois à hiverner avec lui dans son château, et à
j> loger sa troupe dans le Root. Mac-Donald y con- » sentit; mais cette invitation devint funeste pour » l'hôte.
» Car sa fille fut séduite par l'étranger, qui l'épousa y> en secret, sans son consentement. De ce mariage » viennent les prétentions des Ecossois sur les biens » de Mac-Quillan.
» Les soldats d'Ecosse furent logés chez les fer- » miers du Root; on les plaça de manière que dans y> chaque maison il y avoit un Ecossois et un Gallo- )) gloh.
» Les paysans de Mac-Quillan donnoient à chaque » Galloglohy outre sa pitance, une jatte de lait. Cet D usage fit naître une rixe entre un Ecossois et un » Gallogloh. ♦
)> L'étranger ayant demandé la même chose au » fermier, le Gallogloh, prenant la défense de l'hôte, » lui répondit : Comment osez-vous, gueux d^ Écossais, » vous comparer à moi ou à un des Galloglohs de y> Mac-Quillan!
» Le pauvre paysan, qui désiroit se voir débar- » rasser de touts les deux, leur dit : Mes amis, je » vais ouvrir les deux portes; vous irez, dans le » cham}), vider votre querelle, et celui qui reviendra » vainqueur aura le lait.
» Cette lutte fut terminée i)ar la mort du Gallo-
» gloh^ et l'Écossois revint tranquillement chez le
» fermier, et dîna de fort bon appétit.
» Les Galloglohs de Mac-Quillan s'assemblèrent )) immédiatement adirés ce meurtre pour venger le » sang de leur frère. Ils examinèrent la conduite des » Ecossois, leur prépondérance dangereuse, et l'af- » front que leur cbef avoit fait à leur chef en sé- » duisant sa fille.
D II fut arrêté que chaque Gallogloh tueroit son » compagnon pendant la nuit, et qu'on n'épargneroit » pas môme leur capitaine. Mais la femme de Mac- » Donald, ayant découvert le complot, avertit son » époux, et les Ecossois s'enfuirent' dans l'île de » Raghery.
» Depuis cette époque, les Mac-Donald et les » Mac-Quillan se firent une guerre qui dura près » d'un demi-siècle, et qui ne fut terminée que lorsque » les deux partis portèrent leurs plaintes à Jacques I".
» Jacques favorisa son compatriote l'Ecossois, et » lui donna quatre grandes baronnies , et touts les » biens de Mac-Quillan : mais, pour voiler cette in- » justice, il accorda à Mac-Quillan la baronnie d'Enis- » hoven, et l'ancien territoire d'Ogherty : cette déci- » sion royale lui fut portée par sir John Chichester.
» Mac-Quillan, mécontent de ce jugement, et plus » encore des difficultés de transporter tout son clan » à travers le Bann et le Lough-Foyle, qui sépa- )> roient ses anciennes possessions des nouvelles,
» accepta l'offre du porteur des offres du Roi, qui lui » proposoit ses propres terres.
» Mac-Quillan céda son droit sur la baronnie » d'Enislioven contre des possessions plus à sa portée; » et depuis lors les Chichester, qui par la suite ob- » tinrent le titre de comtes de Donegal, sont pos- » sesseurs de ce pays considérable; et l'honnête » Mac-Quillan se retira dans des terres de beaucoup » inférieures aux siennes. »
Comme il acbevoit la dernière strophe, on heurta à l'une des portes et l'on avertit madame Putiphar que le souper étoit servi.
Elle se leva aussitôt, et prit Patrick par la main pour le conduire.
— Je vous demande pardon, lui dit -elle avec coquetterie, si je prends la liberté de demeurer en un pareil négligé, mais je suis si paresseuse que je n'aurois pas le courage de faire une toilette.
Elle se mit donc à table comme elle étoit vêtue sur le canapé, c'est-à-dire nue dans une espèce de peignoir ou de robe-de-chambre de satin blanc que les dames du temps appeloient un laisse-toiit-faire.
J'ai tort, peut-être, de rapporter ici ce mot impudique, mais il exprime si bien le dévergondage régnant à cette éj)oque. N'est-ce pas, il dit plus, à lui tout seul, et résume mieux ses mœurs négatives que dix in-folio. C'est un de ces mots renfermant en euxmêmes toute la chronique d'un autre âge, et qui demeurent à travers les siècles comme des monuments
accusateurs des temps qui les ont fait naître. Celuilà porte en outre son étymologie en évidence, et n'est pas de ceux qui préparent des tortures aux Pierre Borel et aux Ménage futurs.
Etoit-ce une salle, un boudoir, un salon ou une chambre, la seconde pièce où ils se rendirent pour le souper? A quel usage étoit-elle destinée? Cela étoit difficile à reconnoitre : Il y avoit de toute espèce de meubles, jusques à un lit dans une alcôve, jusques à une petite bibliothèque que Patrick un instant s'amusa à fouiller du regard pendant que la Putiphar faisoit quelques préparatifs. Tout au pourtour s'étaloient de larges sophas couvrant presque tout le parquet, et laissant à peine de quoi circuler autour de la table. Si en se balançant sur sa chaise ou sur ses jambes, troublé par un léger surcroît de boisson, on venoit à se renverser, on ne pouvoit faire qu'une chute délicieuse.
Patrick avoit imaginé qu'au souper il trouveroit nombreuse compagnie; quand il se vit, dans ce cabinet mystérieux, enfermé seul, en tête-à-tête, il commença à "croire sérieusement , ce que son peu de présomption jusque là lui avoit empêché de faire, que madame Putiphar avoit sur lui des projets, et qu'il étoit en partie fine.
Son cœur se serra, son esprit s'emplit de dégoût en découvrant ce manège effronté pour circonvenir un homme, et pour le placer dans une nécessité. Il comprit alors toute sa position fausse et dangereuse. Il se maudissoit d'avoir accepté cette invitation. Se
retirer étoit chose impossible : comment? pas de portes visibles, elles étoient cachées sous des tentures; où? Il ignoroit les aitres et les alentours de cette demeure. Puis les affidés le laisseroient-ils s'enfuir? Mille aventures galantes et sinistres lui repassoient alors dans l'esprit; d'ailleurs fuir ne le sauveroit pas du ressentiment de cette femme. Il se résigna donc puisqu'il étoit tout à fait à sa merci, déterminé à s'abandonner pour sa conduite à l'inspiration du moment, et se confia à la garde de Dieu.
Madame Putiphar étoit ce soir- là d'une amabilité obséquieuse et d'une facile gaieté, un courtisan l'auroit trouvée divine. Par tout ce qu'elle avoit d'agréable en son pouvoir elle essayoit à dérider le front soucieux de Patrick, et à lui mettre au cœur un peu de joie communicative.
Eetranclié derrière une douce politesse et une affabilité pleine de réserve, il conservoit toujours une dignité désespérante, que ne purent lui faire perdre ni les mets aphrodisiaques dont elle l'appâtoit, ni le rm-rancio qu'elle lui versoit à rasades. L'aisance et l'aplomb de Patrick la dépitoient surtout , ne lui permettant pas d'attribuer sa froideur à de la timidité ou de l'ingénuité.
Habituée, à grand renfort d'anecdotes et d'aventures licencieuses, à bercer et à mettre en belle humeur Pharaon, amateur de contes comme Sclia- Baham, mais de contes bien scabreux, elle essaya du même procédé sur Patrick. Toute la cour fut passée en revue; maison du Roi, maison de la Reine,
maison de la DaupMne, maison de Madame et de Mesdames, maison de monseigneur le duc d'Orléans ; enfin tout le clergé et toute la ville.
Justement, la veille, elle avoitreçu le journal que lui tenoit de tout ce qui arrivoit d'étrange et de célèbre en son abbaye la Gourdan — alcahueta — de la rue Saint-Sauveur; le journal que M. de Sartines lui dressoit pareillement de touts les faits scandaleux et atroces ressortissant de la police de Paris et du Eoyaume; et le journal de sa police à elle, particulière, occulte et non moins active que celle du charlatan M. de Sartines.
Les drôleries les plus divertissantes, les historiettes les plus libidineuses, les énormités à faire tomber le feu du ciel ne manquèrent pas ; mais, loin de produire le même effet sur l'esprit de Patrick que sur le royal esprit de Pharaon, ces turpitudes lui soulevèrent le cœur de dégoût, et l'affectèrent doulom-eusement.
Ainsi, tout le repas s'écoula en ces causeries entremêlées de propos fort lestes, et d'agaceries sans ambiguïté.
Au dessert elle demanda cinq ou six flacons de Champagne mousseux à madame du Hausset, qui seule avoit fait le service.
— Cinq ou six flacons de vin de Champagne!... répéta Patrick d'un air émerveillé; madame, que voulez-vous faire de cette provision ?
— Qu'est-ce que cela, mon bel ami, pour un grand garçon comme vous ! Vous avez si peu voulu boire en mangeant que vous devez être oppressé?
— Bien loin de là, madame, j'ai bu, plus qu'à ma suffisance; j'ai accoutumé de vivre fort sobrement.
— N'allez-vous pas me faire accroire qu'avec deux bouteilles de Champagne on vous avineroit comme feu le Régent. Allons, tendez votre verre; ne seriezvous pas honteux de me laisser boire seule ?
— Madame, vous allez m'enivrer, je ne suis point buveur.
— Vous n'êtes point buveur : qu'etes-vous donc? qu'aimez-vous donc? Carunhomme, un jeune homme surtout, impétueux, ne peut être sans aucune passion. Cela ne se voit point, cela n'est pas possible, cela seroit monstrueux ! Mais quoi vous ronge ! quoi vous domine ? qu'aimez-vous ? que faites-vous enfin ! Seriez -vous joueur ?...
— Joueur !... madame, je n'ai jamais mis les pieds dans un brelan.
— Vous n'êtes pas buveur, vous n'êtes pas joueur.... Aimez-vous les spectacles?
— Je ne m'y ennuie pas ; mais ce n'est point un besoin pour moi.
— Vous n'êtes ni joueur, ni buveur, ni friand de spectacles... Aimez-vous la danse et le bal ?
— Madame,je ferois le sacrifice de danser pour une femme que je chérirois , si le premier sacrifice que j'exigerois d'une femme semblable n'étoit pas celui de renoncer à la danse.
— Etes-vous chasseur ?
— Madame, je n'ai point en moi d'instinct féroce à assouvir. J'éprouve un trop constant sentiment
194 MADAME PHTIPHAR.
d'admiration pour les fauves et les oiseaux, ces parfaites créatures, louanges vivantes de Dieu, pour prendre jamais à tâche de les anéantir. Je ne me crois pas meilleur bûcheron que chasseur: je rêverois sous un tilleul; j'écouterois chanter une alouette, mais je ne saurois les frapper, j'ai horreur de toute destruction.
— Vous faites par trop la bégueule, mon pastoureau ; sans être, je pense, plus sanguinaire que vous, cette main, que vous avez couverte de baisers si tendres, aux chasses de Pharaon a plongé le couteau dans le cœur de plus de mille cerfs aux abois.
Récai)itulons : vous n'êtes ni buveur, ni chasseur, ni joueur, ni amateur de bals et de spectacles.... Mon Dieu ! qu'êtes-vous donc? qu'aimez-vous donc? parlez ?... Ouvrez-vous ?... Cela ferait venir de laides pensées.... auriez- vous de ces goûts honteux ?... Non, c'est plutôt quelque penchant secret que vous n'osez avouer. Courage ! parlez : on est bonne, on vous pardonnera, on vous pardonnera tout. Cela est bien pardonnable en effet : un jeune homme plein d'ardeur et de vie peut bien s'éprendre d'amour pour une femme, non sans quelques charmes encore, qui s'est laissée aller à lui, qui s'est plu à nourrir en lui un espoir peut-être orgueilleux; mais, non, ce jeune homme n'a point j^orté ses vues trop haut : il est aimé : tout est dit. Qu'il soit heureux I... Mais parlez donc; confiez-vous à moi, dites enfin quelle est cette passion ?.. .
— J'aime....
— Qui?
— J'aime les femmes.
— Les femmes? Ah! c'est bien heureux!... Les femmes?... mais cela est fort vague. Les femmes, c'est un univers ; n'y avez-vous point de patrie ?
— Pardon, madame, j'en ai une qui remplit mon cœur, et qui le remplira à jamais.
— Belle?
— Belle!
— Noble et riche ?
— Noble et riche.
— Jeune encore?
— Toute jeune.
— Vous êtes un adroit flatteur, Patrick. Allons, ce compliment vaut bien du Champagne sans doute ; allons, donnez votre verre.
Vertugadin! quelle bague avez-vous donc au doigt? quelle antiquaille! d'où sortez-vous cela? Mon Dieu! c'est quelque anneau trouvé dans le ventre d'un requin !
En poussant ces exclamations, madame Putiphar se leva de table, alla fouiller dans un coffret de laque de Chine, et revint auprès de Patrick.
— Donnez votre doigt, lui dit-elle ; laissez que je vous ôte cette ridicule bague, et que j'y passe celle-ci plus digne de vous.
— Madame, tout-à-l'heure, ne vous ai-je pas dit qu'entre les femmes j'avois une amie?
— Oui.
— Jeune, belle, noble?
— Oui.
— Eh bien, madame, cette femme....
— Quoi! cette femme?...
— Pardon! il faut donc vous le dire, madame?... Eh bien, cette femme n'est pas marquise.
— N'est pas marquise !
— Et elle se nomme Déborah!
— Déborah!... Patrick! ah! vous êtes cruel!
— Cette bagne, que vous vouliez m'arracher, est le signe de notre alliance ; c'est son ayeul qui en expirant la lui donna. Déborah tenoit à ce gage autant qu'à sa propre vie ; elle m'a confié l'un et l'autre.
La nuit, sous le ciel, en présence de Dieu et de la nature, j'ai tout accepté, femme et gage ; et j'ai fait un serment que vous ne voudriez pas me voir parjurer.
— Autrefois , une petite fille vous a donné cette breloque, c'est bien; vous j tenez, gardez-la; mais qu'importe! Est-ce une raison pour que moi, aujourd'hui, à mon tour, je ne puisse vous offrir cet anneau précieux? Laissez, ils tiendront bien touts deux.
— Madame, je ne puis; je ne saurois avoir deux amours.
— N'en ayez qu'un, et faites-en deux parts.
— L'amour que j'ai, madame, ne se partage point.
— Qui vous parle d'amour? prenez seulement cette bague.
— Une bague est une alliance, madame.
— Hé, c'est bien pour cela.
— C'est un serment.
— Hé, c'est bien pour cela.
— L'un et l'autre sont faits , madame. Il est une femme, vous dis-je, à qui j'ai donné un amour éternel; ne vous obstinez pas, vos prières seroient vaines.
— Comprenez-vous que vous me faites un aifront, jeune homme? Qui vous parle d'amour? qui vous demande de l'amour? imbécille! — Vous m'outragez, entendez-vous? vous m'outragez doublement en refusant cet anneau, et en me prêtant des intentions qui me couvrent de honte! Vous allez sortir, monsieur!
Mais c'est vraiment une pitié ! Qui a pu vous faire croire que je voulois de vous, malheureux?... Moi, moi! vouloir de vous ! m'abaisser, m'avilir jusque là!...
Bientôt on ne pourra plus faire l'aumône à un mendiant sans qu'il ne croie qu'on lui veuille acheter son amour !
Vous allez sortir, monsieur.
D'Hausset ! d'Hausset ! holà ! faites monter mes gents, qu'on me jette cet homme à la jDorte !
J'étois fulle, je crois !... Un mauvais Anglois, un petit mousquetaire, un homme de rien, de néant, un homme d'où je ne sais où, sur qui je répandois mes grâces, que j'élevois jusques à moi, que je voulois sauver !... car je voulois te sauver, misérable ! car ton infamie n'est pas à terme !
Qui pouvoit donc me donner tant de dévouement et de confiance ? Je savois tout. Je m'aveuglois sur toi. Lâche, tu fais donc le métier d'égorger et d'outrager les femmes ! Tu es un assasin ! ton effigie pend sans doute encore au gibet de Tralée. Baisse donc ton front ignominieux, misérable contumax !
— Contumax!... Il est vrai, madame, que je suis aussi malheureux que juste. Contumax!... mais ce mot n'a-t-il pas d'écho en votre cœur ? n'éveille-t-il point chez vous de souvenirs, et ne vous commandet-il point de la pitié? Avez-vous donc perdu la mémoire, mademoiselle Poisson, madame Lenormand? Ne vous souvient-il plus de votre père le boucher des Invalides, qui, chargé de vols et de déprédations, s'enfait on ne sait où pour éviter le glaive de la loi ? Si vous savez si bien qui je suis, je sais quel il est et quelle vous êtes : vous savez que je suis innocent, et je sais qu'il ne l'est pas....
— Mon Dieu! mon Dieu ! personne ne me délivrera donc de cet infâme ! me laissera-t-on briser toutes les sonnettes !
Ah ! vous voilà , messieurs , arrivez donc ! entrez , et jetez-moi cet homme dehors.
En ce moment se montroient à l'une des portes quatre grands molosses en livrée.
— Ho! ho! messieurs, tout beau! Attendez, s'il vous plaît, j'ai encore un mot à dire à madame, leur cria Patrick ! et, prenant dans la bibliothèque un volume de la Nouvelle Héloïse, il en feuilleta quelques pages, et ajouta : Ce mot que j'ai à dire n'est jjas de moi, il est du citoyen de Genève; le voici :
La femme d'un charbonnier est plus estimable
QUE LA MAÎTRESSE d'uN ROI.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! on ne me chassera donc pas cet homme!...
Les quatre valets s'avancèrent alors pour se saisir
de lui.
— Holà, messieurs les laquais, ne m'approchez
pas ! Je suis entré ici avec les honneurs de la guerre,
et je n'en sortirai qu'avec les honneurs de la guerre !
s'écria Patrick, en tirant son épée : Ne m'approchez
pas; le premier qui s'avance, je le tue !
Allons, laquais, des bougies! — Eclairez-moi, —
montrez-moi le chemin, — je vous suis.
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;^^ ATRicK avant de sortir fit une profonde salutation à madame Putipliar.
Pantelante de colère, l'œil hagard, elle s'étoit renversée sur un sopha, où elle demeura assez longtemps dans la plus morne immobilité.
Puis, subitement, l'énergie lui étant revenue, comme une effarée elle alla s'asseoir à un bureau; mais son agitation étoit encore si forte que sa plume trembloit dans sa main comme un panache au vent. D'impatience elle la rejeta au loin, et appela sa femme de chambre.
— Du Hausset! asseyez-vous là, lui dit-elle; allons, écrivez, s'il vous plaît, sous ma dictée.
A M. le marquis de Gave de Villepastour.
« Marquis,
» Vous aviez raison , ce petit M. Fitz-Whyte est » un niais, un ours, un assassin, tout ce que vous » voudrez.... Vous me l'aviez abandonné, je vous le » rends; je vous avois défendu de l'expulser de votre
» Compagnie , je vous enjoins de le chasser au plus » tôt ignominieusement.
» Tel est, marquis, notre bon plaisir à cette heure.
D Votre servante »
D'autre part, maintenant.
A M. Phélipeaux Saint- Florentin de la Vrillière.
« Mon petit saint,
» Venez me voir aussitôt réception de la présente. T> J'ai besoin de vous, c'est-à-dire de votre ministère » affectionné. Il me faut deux lettres-de-cacbet; je » révoque la révocation en grâce du mousquetaire 3) Fitz-Harris, et je veux la prompte incarcération au )) Donjon du mousquetaire Patrick Fitz-Whyte.
» Venez vite, mon bon petit; pour tout cela il est 3) nécessaire que nous nous concertions.
)) Votre fidèle amie. »
Donnez, que je signe.
Vous allez les cacheter de suite, et les faire remettre à mon coureur, pour que, dès le matin, il ait à les porter à leur adresse.
Ceci fait, elle se sentit quelque peu soulagée. Déjà elle éprouvoit cette satisfaction qui survient après la vengeance, satisfaction bien douce au cœur de l'offensé, mais satisfaction féroce.
Importune à elle-même , désappointée , comme on
l'est à un rendez-vous où l'on se trouve seul; désorientée, comme on l'est lorsqu'une partie longuement préméditée vient à faillir à l'heure de son exécution, et qu'il reste un loisir à tuer; d'une humeur massacrante^ sans besoin de sommeil, elle se mit au lit, où elle ne goûta point un repos qu'elle ne cherchoit pas.
Sur le feu de sa poitrine embrasée sa haine bouillonnoit dans son cœur, chaudron d'airain !
Dans le dépit on aime à grossir encore ses souffrances, on se plaît au mal qu'on a et qu'on se fait, on a du bonheur à ronger son frein ; on veut le ronger long-temps ; on veut de l'insomnie ; la pensée y fermente à l'aise et cette fermentation est un courant rapide d'idées sur lequel on se laisse dériver, ainsi qu'une barque sans voiles et sans rames.
C'est ainsi que s'écoula toute une nuit qu'elle avoit marquée à l'avance pour ses débauches.
Quien cuenta sin liuesped, cuenta dos.
^^ ATKiCK, de son côté, passa cette nuit dans une grande agitation, mais qui n'avoit ni la même source ni le même caractère.
Après avoir été éconduit si brutalement de Triauon, au lieu de rentrer dans la ville, où, à cette heure avancée, il n'eût point trouvé d'auberge ouverte, il se résigna très-volontiers à errer dans la campagne eu attendant le jour.
Ayant pris à l'aventure un chemin, il se trouva, après un peu de marche, sur la lisière d'un bois où il s'enfonça avec ce saint frémissement qui saisit toujours une âme rêveuse pénétrant dans un lieu profond, sombre, silencieux; et il alla s'asseoir sous un orme touffu, dont les branches, inclinées jusqu'à terre , formoient un pavillon de verdure sur le bord escarpé d'un étang.
Perdu dans l'obscurité sous ces branchages il se plaisoit à voir passer et folâtrer, et brouter autour de lui dans une sécurité parfaite, les lièvres, les biches, les chevreuils; il ressembloit à ces frontispices de fables où se voit Esope, Phèdre ou La Fontaine, environné de bêtes en familiarité.
Quand son esprit n'étoit point dissipé par un follet glissant à fleur d'eau, par un effet de lune à travers le feuillage, par la société de quelque fauve, ou par le chant de quelque oiseau nocturne, il tomboit dans une grande tristesse.
A peine au tiers de la vie, comme un voyageur lassé, déjà il faisoit halte, et se retournoit pour mesurer la route qu'il avoit parcourue. Il se sondoit pour voir ce qu'il lui restoit de force pour achever son douloureux pèlerinage.
Touts ses maux, toutes ses douleurs, toutes ses peines, toutes ses fatalités lui revenoient en foule à la mémoire. Il essayoit de les peser avec ses joies et ses bonheurs, mais en vain; les poids étoient trop inégaux.
Son passé étoit horrible ; et son présent douloureux ne lui promettoit rien de bon pour l'avenir.
Mou Dieu.! mon Dieu! s'écrioit-il dans son désespoir ! Que ne m'avez- vous fait semblable à ces hommes qu'on appelle méchants ! Au lieu d'être ici à gémir, solitaire, je m'abreuverois de plaisir et de volupté dans les bras d'une espèce de reine; et, demain, au lieu d'être courbé, comme je le serai sans doute, sous le poids de son ressentiment ; au lieu peut-être de voir retomber sur moi la trappe d'un cachot, je monterois quatre à quatre les degrés de la fortune.
Mon Dieu, ne seroit-il pas possible que je pusse être heureux sans changer de sentiments?
Mon Dieu, que me réservez-vous donc en l'autre vie pour me faire celle-ci tant cruelle?
Puis, quand il avoit beaucoup pleuré, il se consoloit, comme cherchent à le faire touts les malheureux en comparant leurs misères à des misères plus affreuses. Sa dernière infortune surtout lui paroissoit bien légère lorsqu'il songeoit au roi Lear, ce bon ^^eillard, jeté par ses enfants dénaturés à la porte de son palais; durant une nuit orageuse, sans abri, errant dans la campagne, à demi-nu, transi de froid; son front chauve et ses cheveux blancs battus et trempés par la pluie.
Dès l'aube du jour il rentra dans Versailles où, sur la place d'armes , il apperçut le coureur de madame Putiphar qui partoit en dépêche.
De retour à la caserne , il donna ses ordres à son brosseur, et se jeta sur son lit pour prendre enfin un peu de repos.
Son sommeil fut peu long, son réveil peu affable : au nom de M. le capitaine, sans motiver autrement son arrestation, on vint l'arracher de sa chambre pour le mettre au cachot et au secret.
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, ^^ E lendemain, sur le midi, du fond de sa pri-
^yl son , il entendit les trompettes sonner trois
^^ fois une chamade; cet appel extraordinaire
le jeta dans un grand étonnement, et comme il se creusoit la tête pour s'en expliquer la cause, la grille de son cachot s'ouvrit. On le pria d'en sortir et de monter à son logement pour endosser son habit et son fourniment de grande tenue.
Quand il fut prêt, l'officier et les deux gardes qui, mousquet au bras, l'avoient accompagné le conduisirent dans la cour d'honneur.
Là, quelle fut sa stupéfaction, en voyant la Compagnie en armes, rangée tout au pourtour et formant un carré évidé.
A son arrivée les trompettes sonnèrent de nouveau, et ou l'amena dans le milieu réservé, où se tenoient à cheval le capitaine-colonel et son étatmajor.
Il comprit seulement alors ce qui alloit se jîasser, et que c'étoit pour lui que la scène se préparoit.
A cette pensée, son âme se révolta; et, promenant autour de lui ses regards hautains, il fit un
geste de défi comme pour appeler au combat, et porta la main à son épée; mais subitement un froid glacial parcourut ses veines, et un tremblement visible le saisit. Une sueur de moribond transpiroit sur son visage pâli; il chanceloit, ses oreilles bourdonnoient et siffloient, ses yeux ne voyoient plus, son esprit étoit anéanti.
C'est à ce moment qu'on le fit mettre à genoux.
M. de Villepastour orçlonna au lieutenant rapporteur de faire la lecture de l'arrêt expulsant, lui, Patrick Fitz-Whyte, des Mousquetaires de la Garde comme un bomme flétri par les lois, convaincu d'assassinat et pendu par contumace en Irlande.
Pendant le rapport de cette sentence la perception et le sentiment lui étant revenus, il avoit cacbé sa face dans ses mains. De grosses larmes filtroient à travers ses doigts, et des sanglots déchirants s'échappoient de sa poitrine oppressée.
— Mon Dieu! mon Dieu! murmuroit-il comme la nuit précédente dans la forêt, que me réservezvous donc en l'autre vie, pour me faire celle-ci tant cruelle !
Après la lecture de l'arrêt, le lieutenant qui l'avoit faite s'avança vers Patrick, et lui enjoignit de se relever pour procéder à sa dégradation.
D'abord, on lui ôta par les pieds son sabre, ses aiguillettes et son baudrier; puis on lui arracha ses parements et ses revers, et un à un ses boutons aux armes royales. Puis on le dépouilla de son liabit ; ]mis on lui coupa les cheveux ras, comme à un con-
damné au dernier supplice, et on le revêtit d'une
blaude et d'une capuce de grosse toile.
Les trompettes firent retentir l'air de leurs insultantes fanfares.
Et M. de Villepastour alors s'approcha de lui, et du haut de son cheval le frappa trois fois sur les reins du plat de son épée en criant trois fois ; — Va-t'en, — sois banni !
^^^ ONTEUX de se trouver par la ville dans cet
è ignoble costume , Patrick accourut en toute ■ hâte à l'hôtel Saint-Papoul.
^ — Me reconnois-tu? dit-il en entrant à Déborah, qui demeuroit consternée. Regarde, vois ce que les hommes ont fait de ton époux!...
L'ont-ils assez avili ? l'ont-ils assez souillé, dis ?. .. Il n'en put proférer davantage, et tomba évanoui.
— Eh ! que vous est-il donc arrivé, mon bon ami ? Parlez, Patrick, qu'avez-vous ? que vous ont-ils fait, ces méchants? Qui t'a revêtu ainsi de ce bonnet et de ce sac?... Parle-moi, réponds-moi, mon ami!
— Votre ami!... pauvre femme!... Gardez-vous bien de me donner ce nom, que je ne saurois plus accepter; je suis trop chargé d'opprobre! L'infamie est contagieuse, laissez-moi, fuyez -moi désormais !
Vous, noble et pure; moi, bas et ignominieux; moi flétri et flétrissant, nous ne pouvons être liés touts deux. Séparons, il en est temps encore, nos destinées : que la vôtre soit heureuse ! que la mienne soit ce qu'il peut plaire à Dieu!... Autrefois, déjà, je vous l'avois bien dit de renoncer à moi; je suis I. 14
funeste, voyez-vous ! Laissez-moi seul rouler d'abymes en abymes; n'enlacez pas votre vie, qui sans moi seroit belle , à ma vie , qui ne sera qu'affreuse jusqu'au bout.
— Pas de désespoir, Patrick, calme-toi. Sois bon pour moi ; ne dis plus de ces vilaines choses qui me font tant de mal, et que plus que toi peut-être j'aurois droit de dire. Va, si l'un de nous deux est funeste à l'autre, je ne suis pas assez aveuglée pour ne point sentir que c'est moi : c'est moi qui te nuis ; c'est moi la cause première et unique de tes maux ; c'est moi qui te suis fatale ! Sans moi tu serois encore content et paisible aux bords du Lough-Leane , auprès de ta vieille et tendre mère, qui, sans doute, pleure ton éternelle absence!...
D'ailleurs, que i^enserois-tu d'un amour qui s'éteindroit avec le bonheur de l'objet aimé? Crois-moi, ce n'est point de l'amour profond et véritable celui qui tombe devant le dévouement. Mon amour pour toi , tu le sais , est durable ; il est à l'épreuve de l'adversité; ne le repousse pas.
Ya, il n'est pas de plaie dont le ciel puisse frapper l'humanité, qui auroit le pouvoir de m'éloigner de toi. Si tu dois être malheureux, si ton existence doit être à toujours dévorée par les chagrins, comme tu le dis, ce que je répugne à croire, ce qui ne peut être, laissemoi près de toi. La Providence m'a placée là pour essuyer tes larmes, pour te soutenir dans tes abattements, pour alléger le faix de tes maux en les partaireant. Garde-moi !... La solitude double le malheur.
MADAME PL'TIPHAR. 211
Une compagne c'est un vase que Dieu donne à rhomme pour j verser le trop-plein de ses afflictions.
— Seigneur, répétoit Patrick en se heurtant le front, que' je suis coupable! Frappe-moi, sois sans miséricorde ! Tu m'as fait le don le plus grand et le plus beau que tu puisses faire à l'homme ; tu m'as donné un de tes Anges; et je t'accusois, et je te blasphémois ! Pardon, pardon, c'est la dernière fois!... Va, que tes saintes volontés s'accomplissent, je m'incline. Désormais tu peux m'accabler, tu me trouveras résigné à toute heure.
— Ecoute, Patrick; après tout, j'aurois tort peutêtre de m'imposer à toi , de vouloir m'attacher à ta suite. Si je pouvois penser que mon éloignement te rendît le bonheur, je m'éloignerois , non sans douleur, mais sans murmurer. — Ecoute, si tu veux tu me laisseras, tu m'oublieras quand tu seras dans la joie et la félicité ; mais, seulement, chaque fois que tu seras malheureux, tu reviendras te jeter dans mes bras, dans les bras de ton amie; je te consolerai.
— Mais toute joie, toute félicité ne me peut venir que de toi, généreuse amie !
Puisque tu veux bien t'immoler, demeure, demeure auprès de moi; ne m'abandonne pas; n'écoute pas ce que je te dis ; quand je souffre, alors, vois-tu, je suis fou ! Je te dis de me quitter, parce que je voudrois mourir ; sentant bien que c'est toi seule le chaînon qui me rattache à l'existence ; sentant bien qu'il n'est au monde que toi, mon amie, dont mon âme ne soit pas lasse.
— Si, par un mouvement de générosité que je blâme et que je repousse , tu avois pu exiger notre séparation, tu avois pu désunir notre sort, je ne t'aurois demandé qu'une grâce, une seule que j'aurois implorée à deux genoux : la grâce de venir de temps en temps apporter à tes baisers le frait de notre amour, l'enfant que je porte en mon sein.
— Terre et ciel! mais que dis-tu,... Déborah?...
— Il ne m'est plus permis d'en douter, Patrick, je suis mère!
— Ah! béni soit Dieu, Déborah, béni soit Dieu! qui m'envoie tant d'allégresse; béni soit Dieu, qui me donne un fils!... s'écrioit Patrick, qui venoit soudain de passer des larmes à la plus folle joie. Il arrachoit et déchiroit son sarrau, et le fouloit aux pieds, il se jetoit dans les bras de Debby, il se pendoit à son col, il l'étreignoit, il lui baisoit le front, il lui baisoit les pieds.
— Ah ! je ne croyois pas, ma chère Debby, que tant de bonheur me fût réservé. Insensé que j'étois!... car Dieu m'a-t-il jamais fait un refus! N'est-ce pas lui qui m'a donné une amie et des amours ; une amie que les hommes ont voulu m'arracher ; des amours qu'ils ont traversées et empoisonnées?
Je le vois bien, maintenant, Dieu est hi source de toutes voluptés ; le monde, la source de toutes tribulations. Toute la lutte, toute la fatigue est là, vois-tu ! — Défendre et sauver des atteintes des hommes les biens que Dieu nous a donnés.
Oh! ce bien-là, je saurai mieux Je défendre, ils ne
me le détruiront pas!... D'ailleurs, le monde n'a que faire entre un père et son fils : nous le cacherons, nous le déroberons à ses regards comme un trésor qu'on enfouit; nous le tiendrons dans l'ombre et à l'abri de tout contact.
Mon Dieu! mon Dieu! que je suis heureux!... et toi, Debby, l'es-tu heureuse?
— Heureuse et fière, Patrick !
— Tu ne comprends pas peut-être, Déborah, toute l'étendue de ma joie? tu me trouves peut-être léger, puéril; mais, vois-tu, mon plus ardent souhait vient de s'accomjDlir, mon plus beau rêve se réalise; mon vœu, mon désir constant étoit celui d'avoir un fils dans ma jeunesse. Oh! que m'importeroit d'être père sur le tard de l'existence, d'avoir des fils qui ne me connoitroient qu'ennuyeux et caduc, qui entreroient dans la vie quand je descendrois dans la tombe ; à qui je manquerois juste à l'heure où ils auroient besoin de ma sollicitude; des fils que je ne verrois jamais hommes, que je ne pourrois point suivre en leur carrière, que je ne pourrois point soutenir dans l'adversité.
Je ne veux point de fils qui tremblent à ma voix austère, et qui prennent en pitié mes cheveux blancs, et fassent feu éteint devant moi. C'est un ami que je veux, un compagnon de ma vie qui m'aime et me suive en touts lieux ; qui soit jeune comme moi, moi fougueux comme lui ; qui partage mes jeux, mes travaux, mes illusions, mes peines, mes plaisirs et même mes dobnnches; enfin qui n'ait rien de secret
pour moi en son cœur, et moi rien dans le mien de
secret pour lui.
Comprends-tu mon bonheur, maintenant? Vois, quand j'aurai quarante ans il en aura vingt.
Grand merci, mon Dieu ! merci ! tu me vois satisfait. Voilà de quoi compenser bien des peines.
Il sera beau comme toi, Déborah; il sera beau comme ton âme ! Vous jouerez ensemble ; ce sera ta poupée ; nous jouerons touts les trois, sans nous contrarier jamais.
Et si le Seigneur fait que ce soit une fille, cela te donnera une amie, une compagne; j'en serai joyeux également ; nous la nommerons Kentigerne , autrement ce sera Kildare.
PRÈS le dîner, Patrick dit à Déborah : Te
'r plais-tu en cette ville, mon amie ? te plais -
M^^!4^ tu en ce pays? regrettes-tu l'Irlande? '^ — Non, mon ami, je ne regrette point l'Irlande, mais je regrette le ciel, l'air, les arbres et les rochers de Cockermouth-Castle ; les courses, dans les bois, dans les montagnes ; les promenades sur le lac de Killarney ; les soleils-couchants de la Tour de VEst, et surtout nos nuits dans le parc et sous le Saulecreux du Torrent. Je ne regrette que ce que l'on regrette toutes les fois qu'on quitte les campagnes pour les villes; je ne regrette que ce que j'aurois regretté également à Dublin, si pour y habiter j'eusse quitté nos âpres montagnes de Kerry.
Le séjour des villes est rétrécissant; ces boîtes, ces cages où l'on s'étiole emprisonné, compriment et sanglent l'âme comme un corset : notre esprit se borne entre deux planchers et quatre murailles; notre regard, qui ne peut percer au-delà, se brise et se rabat sur nous-mêmes; nous prenons l'habitude de nous complaire en nous, de nous satisfaire de nous,
nous nous amoindrissons, nous nous raccornissons. La vue continuelle des ouvrages des hommes nous rend mesquin et bourgeois comme eux : nous oublions les grands spectacles delanature, nous oublions l'univers, nous oublions l'humanité, nous oublions tout, hormis nous, et quelques goûts à satisfaire : toute la création n'est plus représentée pour nous que par quelques meubles, quelques chaises, quelques tables, quelques -lits, quelques morceaux de toile ou de soie, dont nous nous amourachons, auxquels nous nous attachons comme l'huître au rocher, sur lesquels nous végétons et rampons comme un lichen.
Mon ami, demande-moi si je me plais avec toi, et je te répondrai oui, partout, en touts lieux; mais jamais, je le sens bien maintenant, ni le séjour de cette ville, ni d'aucune autre, ne saura me plaire.
— Ainsi, Déborah, s'il falloit que tu quittasses Paris, tu le ferois sans peines ?
— Partant avec toi, je le ferois volontiers, je le ferois joyeuse même, car mon corps languit ici dans l'inertie, et mon âme dans le trouble. D'ailleurs, quoi veuxtu qui m'attache à cette terre? elle m'est aussi étrangère que les steppes de l'Ukraine; je lui suis aussi étrangère qu'un Indien : elle ne porte ni la tombe de mes ayeux, ni le berceau de mes enfants; elle ne me garde pas un seul souvenir.
— Que je suis content, chère amie de te trouver en cette bonne disposition : car, vois-tu, je ne suis plus en sûreté ici; il faut que nous quittions Paris en toute hâte; comme nous nous sommes enfuis d'Ir-
lande, il faut que nous nous enfuyions encore de France.
— S'il en est ainsi, partons, partons, sauvonsnous! J'accepte cette fuite avec joie. Partons, laissons cette terre inhospitalière; je suis prête, Patrick; mais dis-moi, quel danger nous environne, quel péril nous menace , qui nous proscrit ?.. .
— Aujourd'hui, à midi, tu sais, quand j'accourus couvert de ce sarrau de toile me jeter à tes pieds, je venois d'être expulsé ignominieusement des Mousquetaires ; et la nuit dernière, cette nuit même, madame Putiphar m'a chassé de Trianon.
Depuis quelque temps, M. de Gave de Villepastour étoit changé pour moi : même avant l'arrivée de la lettre de Fitz-Harris j 'a vois remarqué cette altération. Tantôt il m'accabloit de caresses, tantôt il me parloit et me traitoit brutalement. Puis, il avoit fini par n'être plus que dur et cruel, et par me poursuivre impitoyablement de sa haine, que je ne sais pas avoir méritée. Il sembloit éprouver une secrète joie à me faire souffrir; il sembloit goûter une vengeance. Et de quoi se vengeoit-il sur moi? l'avois -je jamais blessé, cet homme? Aussi saisit-il avec empressement et colère l'occasion si belle qui vint s'offrir à lui de me persécuter. Il y a uu mois il auroit mis autant de soins à étouffer ces accusations qui couroient contre moi, qu'il a mis d'acharnement à les proclamer, à me faire un esclandre ignominieux, à me couvrir d'infamie; mais ce n'est pas là tout encore, mais ce n'est pas là le plus affreux.
En implorant la grâce de Fitz-Harris j'avois eu, chose flatteuse et fort honorable, le don de plaire à madame Putiphar; en un mot, j'avois fait son avantageuse conquête. D'abord je m'étois refusé àci-oire à tant de succès malgré ses manifestations non équivoques; mais cette nuit mes doutes scrupuleux se sont envolés à tire d'aile pour faire place à la plus solide conviction.
Mon rendez-vous d'hier au soir n'étoit rien moins qu'une partie fine, un souper fin, un bec-à-bec, un duel d'amour. Tout étoit parfaitement combiné pour ma séduction : rien ne manquoit au guet-apens. Je ne sais vraiment comment ma vertu a pu s'échapper saine et sauve à travers tant de pièges, de filets, de traquenards, de collets, de miroirs, de pipeaux, de nasses et de gluaux. Je surmontai tout, je résistai à tout : ma résistance négative l'enflamma : elle voulut me forcer comme on force une fille d'honneur. Peine vaine! je demeurai inexpugnable. Dépitée, ses chaudes amours se métamorphosèrent en colère, en rage, en fureur; elle sonna et fit monter quatre laquais pour me jeter à la porte; mais, grâce à mon épée, j'ai fait une sortie plus triomphante.
Je le sens bien, mais la droiture de mon cœur ne m'a pas laissé libre de ma conduite, j'ai fait à madame Putiphar un de ces affronts que les femmes ne pardonnent jamais : à plus forte raison elle, si haineuse, si rancunière, si vindicative, si inhumaine. Non-seulement je lui ai fait un affront, mais je l'ai bravée dans su colère; je l'ai narguée; je lui ai rendu
sarcasme pour sarcasme. Sans nul doute ma perte est jurée maintenant; je suis un homme détruit, je suis sous le poids de son ressentiment, et son ressentiment est toujours terrible. Cette femme a tout pouvoir eu main, tout se ploie à sa parole ; elle n'a qu'à daigner faire un signe, et sa volonté est faite; elle n'a qu'à dire, cet homme me gêne, et cet homme disparoît du monde ou de la scène du monde.
Ce qu'il y a de plus fatal pour moi, c'est qu'elle connoît le jugement de mes juges d'Irlande et ma condamnation. Dans son emportement, elle m'a poursuivi du mot de contumax, et m'a rappelé le gibet de Tralée.
Comment cela est-il déjà parvenu à ses oreilles? Il faut qu'elle ait une police bien active, des espions bien aux écoutes, ou plutôt qu'elle en ait été informée par M. de Villepastour : plusieurs choses qui lui échappèrent dans la conversation me porteroient à le croire avec assez de fondement. Elle avoit des projets sur moi ; elle sera allée aux renseignements, comme on fait lorsqu'on veut mettre un garçon en ménage.
Grâce à cette circonstance, elle pourra, ce n'est pas qu'elle y tienne, masquer sa vengeance d'un masque honnête; elle pourra sévir contre moi avec })lus d'effronterie, sinon avec plus de rigueur.
Tu pleures, Déborah î... N'aie pas peur, mon amie, ne t'effraie point : je ne cherche pas à nous dissimuler le péril où nous sommes; mais quelque proche et quelque imminent qu'il soit, il n'y a pas lieu à dés-
espérer. Devançons le mal qu'assurément on nous prépare dans l'ombre. Sans retard quittons cette ville, fuyons : fuyons ! c'est là notre seule ressource, mais elle est infaillible. Il est facile encore de nous soustraire ; il ne faut pour cela qu'une prompte détermination et du courage; nous avons l'un et l'autre. Ne pleure pas, ne t'affecte pas, ma bien-aimée; prends confiance en Dieu, qui nous envoie cette tribulation; sa bonté est un océan, n'ayons pas le ridicule de vouloir la sonder avec notre courte intelligence. A qui a-t-il été donné jamais de comprendre ses desseins ? Qui sait si le malheur n'est pas un bienfait caché ? Qui sait si le pire n'est pas le précurseur du mal, si le mal n'est pas le précurseur du bien, si le bien n'est pas le précurseur du mieux?
— Je te remercie, Patrick, des soins que tu apportes à me consoler, lorsque toi-même as l'esprit plein de désolation. Je te sais gré des efforts que tu as faits tout-à-l'heure pour prendre légèrement, indifféremment, une douloureuse et funeste aventure; tes souffrances ont transpiré à travers ton faux enjouement, et ton sourire contraint m'a fait mal à voir comme un spasme.
Tu ne veux pas que je pleure, Patrick, tu veux, cela est-il possible? que je demeure froide aux maux qui t'accablent, et dont je suis la source, car c'est encore de moi que te viennent tes nouvelles infortunes.
— Toi, Debby, la cause de mes infortunes! quelle folie!...
— Oui, sans moi, sans l'amour que tu crois me
devoir, tu te serois laissé aller à la passion que ta beauté, que tes grâces, que ton bien-dire avoient fait naître si violemment en cette femme; au lieu d'être aujourd'hui poursuivi de sa haine, ta serois son jeune favori; tu goûterois à toutes les voluptés, à touts les plaisirs raffinés d'une Cour somptueuse; tu serois le plus honoré et le plus caressé de Versailles; à tes pieds bourdonneroit la troupe flatteuse des courtisans qui viendroient becqueter dans tes mains les faveurs de ta maîtresse. Gloire, fortune, titres, joies, tu aurois tout acquis, tout conquis : ton avenir seroit fait, ton avenir seroit beau ! C'est moi qui t'ai détruit tout cela! c'est encore pour moi que tu es immolé !... — Vous venez, Debbj, de me supposer deux sentiments, l'un me rend glorieux et l'autre me fâche tout-à-fait. Il est vrai que pour vous, comme vous m'avez fait l'honneur de le pressentir, je repousserois la femme la plus belle du monde, la plus riche, la plus puissante, l'intrigue la plus avantageuse et qui me feroit le sort le plus brillant; mais il n'est pas vrai, pardonnez-moi cette dureté, que sans vous je me fusse laissé aller à cette PutijDhar, que je lui eusse vendu ma jeunesse pour la distraction de ses remords, mes baisers au poids, au marc d'argent, et ma pauvreté, dont je suis fier, pour une opulente infamie. Je ne nie pas que vous ayez développé le bon de mon cœur, que votre amour exquis ne l'ait ennobli; mais j'ai la présomption de penser qu'il y avoit en moi assez de noblesse native pour que, sans vous, sans votre influence, je n'eusse pas été vil et méprisalile.
— Vous êtes acerbe avec moi, Patrick.... Veuillez croire que je sais vous estimer; je ne suis point assez impertinente pour me supposer l'auteur de votre délicatesse et présumer que sans vos rapports avec moi vous eussiez été un malhonnête homme; mais, sans fatuité, il m'étoit bien permis de penser que, livré à vous-même, sans liens, sans serments, sans dilection emplissant votre cœur, placé dans la fatale alternative où vous vous êtes trouvé, vous auriez pu préférer manquer à l'exigence de vos vertueux principes et forcer votre répugnance plutôt que de faire un affront sanglant à cette Frédégonde, dont la haine n'est pas d'un assouvissement facile. Eussiez-vous donc été si coupable de préférer des débauches aimables, du faste, des honneurs, à des persécutions cruelles? jeune comme vous l'êtes , de préférer la Cour à un cachot ! la vie à la mort, peut-être !
Quoi que ta bonté puisse me dire, elle ne pourra m'ôter la conviction que c'est moi la source unique et funestement féconde de touts tes maux : si tu viens d'être expulsé ignominieusement des Mousquetaires, n'accuse que moi, c'est encore moi la cause de cet atroce supplice; ce n'est point une folie! écoute : Il est une chose que, jusques ici, j'avois cru devoir te taire pour ne point détruire la paix de ton âme, pour ne point te mettre de trouble en l'esprit et de colère au cœur; tu me pardonneras ce silence, qu'il étoit de mon devoir de garder comme il l'est aujourd'hui de le rompre.
Tu ne savois à quoi attribuer le changement sur-
venu tout-à-coup chez M. de Villepastour, son empressement à s'emparer de la lettre de Fitz-Harris, son acharnement à te trouver coupable, à te condamner à la dégradation, à te chasser de sa Compagnie? tu ne savois comment t'expliquer son inhumanité envers toi, qui, si long-temps, avois été l'objet de sa prédilection et de sa protection? tu ne savois d'où pouvoit venir la joie qu'il sembloit goûter à te punir et l'esprit de vengeance qui sembloit l'animer contre toi ? Eh bien, Patrick, tout cela venoit de moi seule !... Où, comment et pourquoi, je ne sais; dej)uis quelque temps il s'étoit épris de désirs et de passion brutale pour ma personne et il me poursuivoit sans cesse de ses honteuses propositions....
— Grand Dieu! que dis- tu? lui, aussi, infâme!... Grand Dieu, n'as-tu donc plus de colère!...
— Ici même, là, sur ce sopha, il m'a livré plusieurs fois d'impudents assauts, il m'a violenté; mais, grâce à Dieu, grâce à mon courage, je l'ai vaincu, je l'ai chassé plein de dépit et de ressentiment, et c'est sur toi qu'il a passé sa rage, et c'est sur toi qu'il s'est vengé !
— Le lâche!...
— Maintenant, tu dois comprendre ces cris d'étonnement que je jetai lorsque tu me conduisis à lui ; tu dois comprendre mon emportement et mes invectives contre ce monstre de luxure qui se posoit en juge austère et qui faisoit avec toi de la religion et de la majesté.
Maintenant, tu dois comprendre l'empressement
que j'ai mis à accepter ton projet de départ : pouvoisje accueillir indifîéremment un moyen si opportun de mettre fin à une intrigue qui commençoit à m'effrayer, qui m'enveloppoit, qui se jouoit de ma résistance et de moi; lutte pénible dans laquelle je pouvois succomber, dans laquelle j'avois tout à perdre, soit que par générosité je te la tinsse secrète, soit que je t'appelasse à mon secours. Ton esprit honnête ne peut se faire une idée de cet homme, d'autant plus redoutable qu'il est têtu; c'est un de ces déterminés pour lesquels il n'est rien de sacré que leurs désirs, et que ni prières, ni pleurs, ni pitié, ni foiblesse, ni justice, ni honneur, ne sauroient toucher et arrêter.
Oui ! oui ! Patrick, partons, partons en toute hâte ! tu as bien résolu; ne demeurons pas plus longtemps en cette Babylone, en cette Capoue; nous nous sommes fourvoyés, nous n'avons que faire ici. — Il faut hurler avec les loups, qui bêle parmi eux sera leur proie !
— Ne crains pas, chère Déborah, que ma détermination s'ébranle; aujourd'hui que je sais que nos ennemis nous sont communs et peuvent se liguer pour mieux nous perdre; aujourd'hui que je te sais mère et que ma tutelle a doublé, aujourd'hui que nous ne nous devons plus à touts les deux seulement, mais au fils que Dieu nous envoie.
Partons, allons chercher au loin une terre moins dissolue, où, si les hommes n'y sont pas meilleurs, au moins y sont-ils moins puissants: une terre où nous n'aurons point à rencontrer d'hommes de notre
patrie, de Fitz-Harris, qui viendroient divulguer mon infortune, m' appeler contumax et me reprocher mon gibet de Tralée ; où nos enfants n'auront jamais à rougir de leur père et ne seront point flétris de sa flétrissure. Vois-tu même, pour leur faire perdre toute trace de leur origine, nous changerons de noms et nous les tromperons sur le pays de leurs ayeux.
Pour accomplir de pareils desseins il faut une force, une volonté, un courage rare : mais Dieu nous l'a donné ce courage.
Ceux qui en ont eu assez pour s'arracher du toit où ils étoient nés, pour s'arracher aux bras de leur mère, aux rives du lac de Killarney, aux solitudes de Kerry, en auront encore assez pour renoncer au monde, pom* divorcer avec tout ce qu'ils avoient connu jusque là, pour renoncer à ce qu'ils ont été et à ce qu'ils pourroient être, pour aller demander une part de soleil, de terre et de fraternité à une de ces peuplades ignorées que la société d'ici appelle sauvages.
Nous puiserons alors en nous-mêmes et dans la nature sublime qui nous entourera des joies et des consolations qui compenseront touts nos sacrifices, qui compenseront toutes nos renonciations, et nous ne demanderons plus à la société des plaisirs faux pour nous étourdir sur les maux qu'elle fait.
La haine est vigilante; sans délai mettons à exécution notre départ. Il faut, Déborah, que demain ne nous trouve plus ici.
— Ordonne, mon ami, je suis prête à te suivre en touts lieux.
— Avant qu'il soit plus tard, huit heures viennent de sonner à l'Abbaye, je vais courir aux Messageries; je retiendrai n'importe quelles places, dans n'importe quel carrosse, pourvu qu'il parte au point du jour, et se dirige vers le midi. Nous nous rendrons à Marseille, ou à Gênes, ou à Livourne; et là nous nous embarquerons pour le lieu de l'univers que nous aurons choisi.
— Va, mon Patrick, et reviens promptement. Montre-toi le moins possible; couvre-toi de ton manteau. — Pendant ce temps , pour distraire mon inquiétude, je préparerai toutes nos valises, que nous clorrons à ton retour. Va, veille bien sur toi, et que Dieu t'accompagne.
— Un baiser, Debby?
— Non, cela donne à la plus brève séparation l'air d'une longue absence. Sois prompt, et tu l'auras au retour.
— Ta main au moins, mon amie ?
— Non, tout au retour.
— Partir! sans avoir baisé ce front qui pense à moi, ces mains qui me caressent, Debby; oh non! tu ne le voudrois pas ! Cela me porteroit malheur. — On dit que le fer n'entre pas où se sont posées les lèvres d'une amante.
— Oh! alors, que je t'embrasse partout, Patrick, laisse-moi, que je te rende invulnérable! Laisse-moi que je te baise sur la place du cœur.
— Déborah s'étoit jetée au col de Patrick; elle rétreignoit avec passion ; elle écartoit, elle ouvroit ses
vêtements, et promenoit sa bouche accolée sur sa poitrine.
— Va, pars, maintenant, je suis sans crainte ; je t'ai couvert de talismans.
A peine Patrick venoit-il de sortir, à peine la porte de l'hôtel s'étoit-elle refermée sur lui, qu'un bruit confus et des cris répétés au secours ! à l'assassin ! frappèrent l'oreille de Déborah.
Elle ouvrit précipitamment la fenêtre, et elle reconnut la voix de Patrick et des cliquetis d'épées.
Mais dans la profondeur de la rue obscure elle ne distinguait rien.
Une idée soudaine jaillit en son esprit ; elle arracha un rideau, l'embrasa au flambeau, et le jeta par la croisée; sa chute l'enflamma encore; il éclairoit horriblement le lieu de la scène.
Elle apperçut quatre hommes acharnés sur Patrick, quatre fers étincelants dirigés sur sa poitrine; il se défendoit comme un lion.
Déborah à ce spectacle poussa un cri déchirant, et appela Patrick.
— Adieu, Debby, adieu!... Je suis perdu, lui répondit-il !. .. Adieu pour la vie ! Debby, songe que tu es mère!...
— Oui! d'un fils qui te vengera!
Courage, tiens bon; frappe, frappe î je vole à toi, je descends !...
A ce moment Patrick recevoit un coup d'épée dans les reins, et tomboit la face sur le pavé.
Tout cela se passa avec la rapidité de l'éclair.
Quand Déborah sortit à la tête des gents de l'hôtel, le rideau, brûlant encore, jetoit une foible lueur; la rue étoit silencieuse : personne!...
Seulement, dans l'éloignement, un carrosse fendoit l'air.
Elle voulut s'élancer à sa poursuite : mais l'effroi l'avoit brisée, elle tomba évanouie.
Dans sa chute elle heurta et fit sonner un fer ; c'étoit une épée ensanglantée : celle de Patrick.
On ramassa l'une et l'autre.