‹ Madame Putiphar. 2. éd., conforme pour le texte et les vignettes à l'édition de 1839. PréfChapitre 22 sur 32 · LIVRE TÎROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TÎROISIÈME

EVENUE de son évanouissement, Déborali avoit été transportée en son appartement. Elle exigea qu'on la laissât seule, pour trancher court à ces insipides consolations , que peuvent prodiguer des personnes étrangères, consolations aussi banales que les salutations consacrées par la politesse; et elle refusa, malgré toutes sollicitations, les soins d'une garde, pour éloigner d'elle un témoin auquel il auroit fallu qu'elle donnât sa douleur en spectacle, si sa présence ne l'avoit comprimée péniblement.

Elle passa toute la nuit dans un trouble voisin de la folie, accusant de ses malheurs le monde, la Providence, le Destin; leur adressant tour à tour d'amers reproches, les maudissant; et quand elle avoit bien

promené sa colère du Ciel à la terre, des hommes à Dieu, elle la tournoit contre elle-même, et faisoit retomber un à un sur sa tête les blasphèmes qu'elle avoit proférés. Elle regrettoit d'avoir reçu l'existence, d'être entrée dans la vie ; elle invoquoit la mort. Par un mouvement naturel dans le désespoir, elle se heurtoit le front comme pour le briser, et en laisser échapper les pensées horribles qui s'y entrechoquoient, et elle se frappoit la poitrine comme un prisonnier frappe le mur de son cachot, pour la briser et ouvrir un passage à son âme captive, révoltée contre le corps qui la forçoit à la vie.

Une fois même, dans un paroxysme de délire, elle ouvrit une fenêtre pour s'y précipiter; mais un tressaillement dans ses entrailles lui ayant rappelé subitement qu'elle étoit mère, elle avoit ressenti une profonde horreur de son action, et étoit revenue se jeter sur son lit trempé de larmes.

Toutefois elle se disoit : — Mon fils me saurat-il gré dans l'avenir du sacrifice que je lui fais aujourd'hui. Après tout, est-ce un don si désirable que l'existence? ne me maudira-t-il pas de lui avoir donné ce jour qu'il ne m'a pas demandé , et pourtant qu'il seroit un crime de lui ravir? et ne me dira-t-il pas, comme je dirois à ma pauvre mère, pourquoi plutôt ne m'avez-vous pas étouifée dans votre sein?

Sur le matin, accablée de lassitude, elle étoit dans un léger assoupissement, quand le bruit de sa sonnette agitée avec force vint l'arracher à ce repos. Craignant que ce ne fût quelque importun person-

nasre ; d'ailleurs, étant dans un désordre et dans une absorption d'idées à ne pouvoir faire même le moins faux accueil, elle hésita à ouvrir; mais la pensée, tout absurde qu'elle lui sembloit, que ce pourroit être Patrick sauvé de la mort, lui fit surmonter cette répugnance, et lui donna assez de force pour se traîner jusques à la porte.

Son étonnement fut grand de trouver là Fitz- Harris.

— Quoi ! c'est vous, misérable ! lui cria-t-elle. Venez-vous chercher encore une victime ? Vous n'entrerez pas !...

Elle voulut alors refermer la porte; mais Fitz- Harris plaça- son corps dans l'ouverture et l'en empêcha.

— Madame, par pitié ne me chassez pas ainsi !... je suis condamné à quitter la France, je pars ; mais avant je viens dire à Patrick , mon vieil et véritable ami, un adieu, peut-être éternel! je viens, le cœur plein de honte, de remords et de reconnoissance, lui embrasser au moins les pieds, lui demander une dernière fois pardon de tout le mal que je lui ai fait, et le remercier de tout le bien qu'il m'a fait en échange. Je lui dois la vie !

— Et lui vous doit la mortl... Fourbe, c'est cela, outragez-moi dans ma douleur ! Tournez à plaisir le fer dans ma plaie!... Quel raffinement de barbarie! venir à l'épouse demander à saluer son époux qu'on a tué : car assurément vous en étiez, vous, digne ami, de ceux qui l'ont égorgé ?

— Patrick assassiné!... que dites-vous?... 0 mon Dieu !...

— Lâche, tu joues bien la surprise; tu ne le savois pas, n'est-ce pas, misérable hypocrite, que tu l'as tué, toi ou les tiens, hier, sous mes fenêtres ! — Mais tu vas bien toi, tu n'as pas de blessures; ce n'est donc pas dans ton sang qu'il a teint son épée que voici ? Ah ! pourquoi plutôt ne te perça-t-elle pas au travers de ton cœur perfide !

Fitz-Harris, dès ces premiers mots qui lui confirmoient la mort de Patrick, avoit ressenti une violente commotion; ses jambes avoient fléchi sous lui, et presque en défaillance il étoit tombé à genoux.

La tête abattue sur sa poitrine, il demeura quelque temps silencieux; puis, la relevant et fixant sur Déborah un regard attendri, il lui dit avec un léger accent de reproche : — Je sais que j'ai été trèscoupable envers votre époux, madame; que j'ai été mauvais ami, mauvais frère; que j'ai appelé sur lui la dérision et le malheur. Il est vrai que je l'ai trahi, lui si bon et si loyal. — Ma perfidie m'a fait connoître l'étendue de sa générosité ! Oh ! si du mal que je lui ai fait vous saviez quel remords va sans cesse me déchirant !... Je sens que je porte avec moi un regret qui empoisonne ma vie dans sa source et qui sans doute avant peu la tarira ! — Il est vrai que, poussé par mon instinct envieux, j'ai été traître, bassement traître; mais est-ce une raison, madame, pour me charger de son meurtre ? Du méchant à l'assassin n'y a-t-il pas quelques degrés ?...

Moi, ton meurtrier, Patrick! horreur!... Oh! le ciel m'est témoin que je n'avois autre désir que de racheter ma conduite passée envers toi, que d'expier ma trahison par toute ma vie !

Pauvre ami, je ne te reverrai donc plus ! Quoi! je t'ai perdu sans que tu m'aies accordé un solemnel pardon ! Mais du haut du Ciel, comme de la terre, tu peux me pardonner, et je t'implorerai si bien que tu m'exauceras !...

Il y a de ces cris du cœur, de ces accents de vérité auxquels on ne peut être trompé, parce qu'ils ne sauroient être contrefaits : aussi, Déborah sentit-elle à ces paroles prononcées avec effusion qu'elle étoit allée trop loin dans sa colère contre Fitz-Harris, et lui dit-elle avec plus de modération : — J'en conviens, monsieur, j'ai mis sans doute trop de véhémence dans mes suppositions ; mais vos actions antérieures n'y avoient-elles pas donné lieu, et ne les justifient-elles pas ? L'assassin n'est pas celui-là seul qui se sert d'un poignard ou qui frappe le coup; et dans l'horrible catastrophe qui vient de me ravir mon époux, votre noirceur à son égard n'a certainement pas été sans influence.

Fitz-Harris fit alors quelques questions sur la mort de Patrick; mais Déborah n'y répondit point.

— Pourquoi faut-il, madame, que je sois proscrit à cette heure, et que je ne puisse, dans cette pénible circonstance où vous restez tout à fait isolée sur une terre étrangère, peut-être même environnée d'ennemis, vous offrir ce que tout homme peut et doit offrir à

une femme : appui et défense ! Cependant, dans ma disgrâce, si vous aviez le désir de quitter la France, je pourrois, ce me semble, vous rendre quelques services; je serois heureux et glorieux que vous daignassiez les accepter.

Je retourne en Irlande; votre intention seroitelle d'y retourner aussi ? Je pourrois vous accompagner durant le voyage, et vous épargner touts les soins matériels, et surtout toutes les positions désagréables où se trouve quelquefois en pareil cas une jeune et belle personne comme vous.

Souliaiteriez-vous de vous retirer ailleurs ? Pour vous je renoncerois avec joie à revoir ma patrie; je vous suivrois n'importe en quel lieu pour vous plaire; je m'attacherois à vos pas, à votre destinée!... Tout mon orgueil et toute ma félicité seroient d'être votre esclave humble et obéissant!...

Disposez de moi, je me livre à vous en expiation.

— Je l'avoue, il me seroit doux, abandonnée, esseulée comme je le suis, d'avoir un ami qui m'aideroit à me retirer de l'abjTiie où me voici plongée; j'avoue que cet ami me seroit bien agréable, ayant le projet de me rendre à Genève pour soustraire à la rage des ennemis de Patrick, qui sont les miens, moi et l'enfant que je porte. Dieu veuille que ce soit un fils, et qu'il soit le vengeur de son père! Mais je ne puis rien accepter de vous, que j'abhorre. Toute relation avec vous seroit criminelle.

Portez ailleurs votre perfidie. Je vous défens formellement, en quel temps et en quel lieu que ce

puisse être, devons représenter devant moi, et de me souiller de votre voix et de votre regard.

— Au nom de Dieu, madame, soyez plus humaine ! Jetez un voile épais sur mon passé, dont je gémirai secrètement toute ma vie ! Acceptez sans scrupule mon dévouement; ne m'ôtez pas ce seul moyen en mon pouvoir de réparer mes torts si grands envers vous.

— J'ai dit; je n'en ferai rien; ne vous obstinez point; partez, vous avez toute mon exécration!

— 0 mylady, que vous êtes loin d'avoir la générosité de votre époux!

— Je ne pardonne jamais.

— Au nom du ciel, mylady, pardonnez-moi. Pardonnez une faute dont je suis repentant ! Ne me laissez pas partir chargé de votre ressentiment. Grâce ! grâce !

— Non, jamais !... Si j'étois homme, je vous frapperois de cet épée; je suis femme, je n'ai que les armes des vieillards; je vous maudis!... Sortez !... Abomination sur vous !

— Mêler aux remords qui me rongent, mylady, votre malédiction, c'est me tuer!... Vous répondrez de ma vie devant Dieu.

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PRÈS l'expulsion de Patrick, M. le marquis de Gave de Villepastour vint trouver madame Putiphar.

— Bonjour donc , adorable marquis , lui dit-elle agréablement en lui tendant à baiser une main si chargée de bagues qu'elle sembloit un écrin.

— Je vois avec plaisir, madame, que je ne suis point encore tombé en votre disgrâce : vous faites si lestement toilette neuve de sentiments qu'avec vous on est toujours dans l'anxiété de savoir si l'on est dessus ou dessous le pavois.

Ce pauvre Patrick a fait promptement une rude cascade de votre tendresse à votre haine. Savez-vous que vous n'avez pas été longue à vous en désenamourer. Que peut donc vous avoir fait ce brave garçon ?

— Marquis, foi de Eeine, il m'a manqué de respect.

— Fi, le vilain!... Jusques où, madame?...

— Jusques à la ceinture.

— Ah! l'éhonté.... Vous avez fort bien fait, ma-

dame, de châtier ce libidineux : c'est une carie pour la Cour et la ville que ces gents contagieux. Il est temps , ou le monde va tomber en dissolution , de mettre un frein aux mœurs équivoques, et de les arrêter dans leur débordement. Avant peu, madame, si tout marche des mêmes erres, on n'osera plus, par n'importe quelle anse , toucher à une femme, croquer des pastilles, ouvrir un livre, s'asseoir dans un fauteuil; et, pour n'être pas violé, il faudra s'enfermer dans une cuirasse. Dernièrement dans un prône, voyez jusques où s'étend la perversité de notre âge de fer,...

— Marquis, dites plutôt de vif-argent.

— .... un frère prêcheur crioit : — C'est par pur libertinage que les enfants d'aujourd'hui vont en nourrice.

— Qu'y faire ? Ce sont nos philosophes qui perdent tout.

— Surtout nos philosophes économistes.

— Il faut se donner de garde en échenillant un arbre d'en faire choir les fleurs : en secouant les préjugés, ils ont secoué la vertu.

— Ils ont tout secoué, madame.

Ma visite, noble Reine, je ne veux point biaiser, n'est pas tout à fait désintéressée : je vous ai aidée avec dévouement à venger les mœurs, je \'iens vous prier de daigner m'aider à les venger à mon tour.

— Que voulez -vous ?

— Une lettre de cachet.

— Pour qui?

— Pour une femme.

— Sans doute, l'amante de notre sauvage? Yous auroit-elle aussi manqué de respect, marquis?

— Justement.

— Jusques où, marquis?

— Jusqùes où vous voudrez, madame.

— Et vous voulez faire claquemurer cette bégueule, sot que vous êtes, maintenant qu'elle est libre ? Qui vous gêne ? Un homme ne peut-il pas toujours vaincre une femme? Du cœur, marquis, et vous en viendrez à honneur.

— Merci , madame ; qu'un plus habile marin débouque ce pertuis; pour moi j'en ai donné ma part aux chiens, j'y renonce.

— Mais c'est donc une forteresse ?

— Oui, madame, et sans pont-levis. C'est une impénétrable forêt de préjugés et de vertus provinciales à égarer et à lasser la plus rude meute de chasse.

— Ah! la belle fait ainsi l'inviolable.... Nous la formerons, marquis.

Dites-moi, est-elle vraiment belle?

— Très-belle, madame, pleine de grâce et d'esprit. Tenez, voici son jDortrait, qui a été trouvé à la caserne dans la chambre de Patrick.

Elle a surtout cette hypocrisie angloise qui a tant d'attraits pour nous autres François blasés du dévergondage de nos femmes.

— Si cette miniature ne ment pas, c'est tout de bon une charmante enfant. Marquis, je me charge de votre vengeance, et j'y ajoute la mienne : car je

ne suis pas pour elle sans quelque rancune. Laissezmoi faire, et vous serez bien vengé.

— Madame, je vous baise les mains, et me repose sur vous : vous êtes experte en cette matière : ma cause ne sauroit avoir meilleur défenseur; mais seroit-ce une indiscrétion de vous demander quel châtiment vous réservez à la coupable ?

— Oh! ceci, mon beau, est un secret.

— Un secret, bellissime, entre vous et moi?

— Que vous importe? vos mœurs seront vengées !

— Ma présomption m'avoit poussé à me croire plus près de votre confiance; madame, ne vous complaisez pas à vous faire des demi-amis : les demiamitiés, c'est ce qu'il y a de plus funeste au monde.

— Tout doux, marquis, ne vous blessez pas; vous savez que nous vous aimons, on vous dira tout, vilain curieux!

Mes ennemis, et ils sont nombreux, outrés de la faveur et de l'empire que, malgré la perte de son amour, j'ai conservés chez Pharaon, chaque jour font de nouveaux efforts et de nouvelles trames pour me perdre auprès de lui. Depuis un mois surtout ils se sont acharnés de plus belle, et ont imaginé, c'est la vingtième fois peut-être, pour le détacher de moi, de lui ménager des rapports avec une certaine jolie intrigante. J'en ai d'abord pris de l'alarme, mais aujourd'hui j'ai presque l'assurance qu'elle ne me supplantera pas : Pharaon m'en a mal parlé; il la trouve sans esprit; elle l'ennuie. Pour l'en dégoûter parfaitement, la moindre nouveauté suffiroit; mais nous sommes

dans la disette ; au Parc il n'y a que deux ou trois petites filles que l'on élève à la brochette, mais rien de mur à cueillir. Ne vous semble-t-il pas. . . .

— Oli ! la délicieuse idée ! Oh ! la divine inspiration, madame !

— Vous ne pensez pas que cette fille puisse être ou puisse devenir dangereuse pour moi? Ce n'est pas une personne habile, dissimulée, ambitieuse ?

— Soyez tranquille, madame, c'est une enfant ignorante de tout; d'ailleurs, pauvre, étrangère, abandonnée, que voulez-vous qu'elle fasse ? Je redouterois plutôt son sot orgueil.

— Que ceci ne vous inquiète point : c'est l'affaire de La Madame, elle la dressera. Allez, beau merveilleux, on en a dompté de plus rebelle.

Madame Putiphar sonna, et fit alors appeler le valet de chambre Lebel, intendant secret des plaisirs honteux et royaux, et lui dit : Nous avons enfin trouvé chaussure à notre pied! Vous ferez dès aujourd'hui même prendre....

Marquis, la demeure?

— Hôtel Saint-Papoul, rue de Verneuil.

— Une jeune personne, Irlandoise ou Angloise.... Son nom , marquis ?

— Elle se nomme Déborah de Oockermouth- Castle : mais, là, elle doit être appelée simplement lady Patrick Fitz-Whyte.

— Vous entendez bien ceci, mon cher Lebel; allez, et ne laissez pas échapper cette proie : vous m'en répondez sur la vie.

— Madame, nos ordres seront ponctuellement exécutés.

— Eh bien, marquis, êtes-vous satisfait ?

— Madame, je suis aux Anges ! et ne sais comment vous exprimer ma gratitude. Permettez que j'embrasse vos pieds!...

— Non : donnez votre bouche discrète, que je la baise; et pour l'amour qui depuis si longtemps vous brûle, venez ce soir souper avec moi.

— Oh! J'en mourrai, madame!...

— Non, marquis, vous n'en mourrez pas.

TANT définitivement arrêté son projet de se retirer à Genève, Déborah se rendit à l'abbaye Saiut-Germain-des-Prés, son église •^ de prédilection, pour prier Dieu de bénir son dessein ou de lui en inspirer un autre si celui-là ne lui pouvoit être agréable.

A l'entrée du chœur, agenouillée, prosternée jusques à terre, le front appuyé sur ses doigts entrelacés, elle pleuroit, et le pavé devant elle étoit mouillé de ses larmes.

Quatre hommes à mine sinistre rudoient à l'entour, et de temps à autre chuchotoient entre eux. Celui qui sembloit le capitaine promenoit sans cesse ses regards de lady Déborah à une miniature qu'il tenoit à la main, comme s'il eût été occupé à faire une confrontation.

Une querelle s'étant élevée entre eux, le bruit de leur voix arracha Déborah à son abstraction; elle se releva, jeta les yeux de leur côté et les détourna aussitôt avec un mouvement de surprise et d'effroi.

A peine s'étoit-elle prosternée de nouveau contre les dalles, afin de cacher son trouble, qu'un des

liommes s'approcha doucement et lui jeta dessus un vaste manteau. Ils la roulèrent dedans, l'enveloppèrent comme on fait d'un cadavre, et l'emportèrent sur leurs bras malgré ses cris et ses sanglots étouffés.

Au portail, ils la jetèrent dans un carrosse qui les attendoit, et les chevaux partirent au galop.

Ensevelie ainsi, Déborah seroit morte; ils la désenveloppèrent aussitôt, et lui mirent seulement un bandeau sur les yeux.

Quand ses esprits lui furent revenus, elle demanda en quels lieux on la conduisoit; les hommes ne lui répondirent point, et durant toute la route ils ne proférèrent pas une parole.

Après avoir fait mille détours et mille circuits, sur la fin du jour le carrosse s'arrêta; une porte et la portière s'ouvrirent; on invita Déborah à descendre, en la guidant par la main, mais elle s'y refusa en disant : Je ne bougerai pas que je ne sache où vous m'entraînez. — - On l'emporta de force jusque dans un vestibule; là, entendant un lourd guichet se refermer derrière elle, épouvantée, elle poussa un cri déchirant, et tomba défaillante sur les genoux.

— Au nom de Dieu, répétoit-elle, joignant ses deux belles main*s, ayez pitié de moi, ne me tuez pas sans m' entendre! car je sais bien que je suis destinée à la mort, car je sais bien qu'elle est suspendue sur ma tête; j'ai senti le vent de la hache. De grâce, ayez pitié de moi ! Ce n'est pas que je redoute le trépas, ce n'est pas que je tienne à la vie maintenant qu'on m'a tué mon époux! Ce n'est pas que je sois

lâche; non ! non ! j'ai assez de courage pour mourir ! ce n'est pas pour moi que j'implore pitié, c'est pour l'enfant que je porte en mes entrailles, car je suis mère!... ayez pitié de lui!... —

Tout resta muet autour d'elle, et sa voix seule, grossie par l'écho, gronda longtemps dans l'escaher sonore.

— Suis-je au désert que rien ne répond à mes larmes, ou parlé-je à des tigres!... On ne vous a point commandé un double meurtre; grâce pour mon enfant ! Vous n'avez pas à craindre que votre proie échappe; jetez-moi dans un cachot jusques à l'heure de ma délivrance, et sitôt que mon fruit sera sorti de mon sein, vous y plongerez vos couteaux [

Comme elle achevoit les derniers mots, un bras entoura ses épaules, une bouche se posa sur la sienne et couvrit ses joues de baisers. Déborah poussa un cri, et ce long râlement guttural expression violente du dégoût. Alors une voix de femme lui dit : — Ne craignez rien, madame, on n'en veut point à vos jours, on ne vous conduit point au supplice; vous n'êtes entourée ici que de gents qui vous aiment. Relevez-vous et calmez-vous, ma bonne amie. Allons, valets, conduisez mylady en son appartement. —

Après avoir monté l'escalier et entendu crier plusieurs serrures, tout-à-coup son bandeau fut enlevé, et elle se trouva au milieu d'une chambre, face à face avec deux vieux domestiques en livrée verte, si laids et si difformes qu'elle recula épouvantée et fut se jeter le visage sur un sopha.

— Mademoiselle, nous vous appartenons, nous avons l'honneur d'être choisis pour votre service, lui dirent alors ces deux magots en lui faisant la révérence, nous vous sommes dévoués à toute heure. Lorsque vous aurez besoin de nous, vous n'aurez qu'à sonner. Désirez-vous quelque chose en ce moment?

— Oui. Je vous somme de me dire en quel repaire je suis, et quels animaux vous êtes?

— Appaisez-vous, mademoiselle, vous n'êtes point ici en péril. Nous sommes d'honnêtes serviteurs.

Dans une heure nous vous apporterons à souper.

— C'est inutile, messieurs; à d'autres votre poison! Au bout d'une heure, en effet, les mêmes valets

servirent à Déborah un excellent souper; malgré leur instance, elle ne voulut pas s'en approcher, et quoiqu'elle fût mourante de soif elle n'accepta pas même un verre d'eau. Le couvert enlevé, une duègne vint l'inviter à se coucher; et l'ayant aidée à se déshabiller et à se mettre au lit, elle lui souhaita une bonne nuit, et emporta la bougie.

La fatigue et le chagrin l'assoupirent bientôt; mais dans le milieu de la nuit elle s'éveilla au dénouement d'un rêve pénible, et dans la sohtude tout l'affreux de sa position se peignit à ses yeux et la replongea dans la plus vive inquiétude. Elle se creusoit la tête pour découvrir en quel lieu, en quelles mains, et au pouvoir de qui elle pouvoit être. Le luxe des meubles, les valets, les soins, l'égard avec lequel on sembloit la traiter, ne lui permettant pas de se croire

en une prison , et en outre un air pur de campagne , et une odeur de vacherie, qui plusieurs fois l'avoient frappée dans le carrosse durant le trajet, lui ayant donné la presque certitude qu'elle étoit éloignée de Paris, elle s'étoit mis en l'esprit qu'elle avoit été enlevée par les ordres de M. de Villepastour, et transportée dans une de ses maisons de plaisance.

D'heure en heure, elle s'attendoit à le voir paroître, et se préparoit à la plus opiniâtre résistance. Eésolue à subir la mort plutôt que le moindre outrage, elle étoit désolée de se trouver sans armes, et poursuivie du regret de n'avoir point dérobé un couteau sur la table du souper.

Pour éviter toute surprise, et se tenir mieux sur ses gardes, elle se leva, ouvrit la fenêtre, qui donnoit sur un jardin, passa toute la nuit à faire le guet contre la porte de sa chambre et à écouter attentivement sonner les heures pour voir si elle ne reconnoîtroit point le timbre de quelque horloge. Personne ne vint : et dans la profondeur du silence, elle n'entendit au sommet des tours que des voix étrangères mesurer le passé, qu'elle maudissoit, et annoncer l'avenir qui l'emplissoit de terreur.

Le matin, quand les duègnes entrèrent dans sa chambre, elle la trouvèrent endormie sur le sopha, où, sans doute, le sommeil l'avoit surprise; elles lui mirent au pieds de jolies pantoufles brodées, en la priant de vouloir bien descendre avec elles, ce qu'elle ne fit pas sans hésitation.

Après avoir passé par un bel escalier et des cor-

ridors ornés de sculptures et de fleurs, elle se trouva dans une petite salle de bain revêtue de stuc et de marbre d'Alep.

Une baignoire de marbre pareil fut aussitôt emplie d'une eau tiède et parfumée , et les duègnes l'y plongèrent.

Peu d'instants après, en riche négligé du matin, entra une dame, sur le retour de l'âge, dont la figure étoit commune mais les manières fort distinguées. A un signe qu'elle fit les deux servantes se retirèrent, et alors elle vint s'asseoir tout à coté du bain.

Dès les premières paroles qu'elle prononça Déborah reconnut sa voix pour être celle de la femme qui la veille lui avait parlé en l'embrassant.

D'abord elle s'informa d'un air affable de l'état de sa chère santé, et comment elle avoit passé la nuit, puis elle l'engagea à se défaire de toutes ses craintes.

— Vous êtes ici en sûreté, ma charmante comtesse, vous n'avez pas à redouter la plus légère égratignure, lui disoit-elle d'une bouche mielleuse, je suis la surintendante de cette maison, et je vous le jure sur l'honneur; bien loin de là, vous ne trouverez ici que des gents empressés à vous plaire et à satisfaire vos caprices et vos désirs.

Avez-vous quelque soupçon de la ville que vous habitez et du lieu où vous êtes ?

— Non, madame.

— Etes-vous allée quelquefois à Fontainebleau ou à Versailles ?

— A Versailles, seulement, madame.

— Avez-vons été présentée à la Cour ? Connoissezvous le Roi? l'avez-vous vu?

— Jamais, madame.

— Puisque vous vous prétendez enceinte, vous avez sans doute un amant?

— Avant-hier on me l'a tué!

— Pauvre enfant!... allons, courage, nous ferons tout pour vous consoler.

— Permettez-moi de récuser à l'avance toutes consolations, je les considérerois comme autant d'outrages.

J'ai répondu avec franchise et complaisance à vos questions, madame; j'espère que vous voudrez bien me traiter avec un pareil égard, et que vous daignerez répondre à celle que je vais vous adresser. Suis-je accusée ou coupable de quelque crime ?

— Non pas, que je sache, mylady.

— Alors de quel droit, contre toute justice, s'eston emparé de moi et m'a-t-on entraînée et emprisonnée dans cette demeure?

— Pour vous sauver de l'abandon où vous étiez, isolée et étrangère; et du besoin où vous auriez pu tomber, et où il n'est pas séant de laisser tomber une fille de noble et haute famille.

— L'intérêt qu'on me porte est trop violent, madame; c'est un zèle indiscret et insultant que je blâme et repousse. Mais pourrois-je au moins savoir qui professe une si exorbitante bienveillance pour moi? Au nom de qui m'a-t-on conduite en ce refuge? quel est ce refuge et quel sort m'y attend?

— Vous le voyez, j'en suis désolée, myladj, mais je ne puis encore vous satisfaire sur touts ces points. Dans quelques jours vous saurez tout.

— Ce mystère ne sauroit être que ridicule ou criminel, et je vous fais l'honneur de vous estimer trop grave pour prendre part à une stupide mascarade, ou trop honnête pour vous prêter à un infâme complot. Suis-je ici, répondez-moi, en une prison d'État?

— Ce séjour, mylady, a-t-il l'air d'un donjon? et moi, ai-je l'air d'un geôlier?

— Serois-je dans un couvent?

— Peut-être.

— Je vous en prie, madame, ne me laissez pas dans cette mortelle inquiétude. C'est un tourment affreux. C'est une angoisse que je ne pourrois supporter longtemps. Vous prétendez n'avoir rien à cœur que mon bien-être et ma joie : je ne vous demande qu'un peu de pitié. Votre silence confirme mes soupçons : allez, je sais tout ; faites du secret tant que bon vous semblera! — Je suis ici au pouvoir de votre sieur le marquis de Villepastour.

— Non, mylady, il n'est rien de cela.

Ici, La Madame^ feignant l'indécision, se tut et parut se recueillir quelques instants. C'étoit une fine bohème. Depuis longtemps elle brûloit d'impatience de faire un de ces mensonges ordinaires dont elle usoit avec ses élèves; mais elle tardoit, et se faisoit prier et supplier afin de lui donner un air plus grand de vérité et de confidence. Enfin , elle reprit : —

Ecoutez, ma chère amie, j'éprouve pour vous un sentiment de tendresse que dès l'abord vous m'avez inspiré ; vous me semblez bonne, je veux l'être avec vous. Mais promettez-moi une entière discrétion ; car, en révélant ce qu'il seroit de mon devoir de vous taire encore longtemps, je cours le plus grand danger. Pour vous complaire je vais commettre une grosse faute, ma noble amie, mais je vous aime trop pour vous faire un refus. Un riche seigneur françois, le comte de Gonesse, vous ayant vue plusieurs fois je ne sais où, et ayant conçu pour vous l'amour le plus ardent et le plus généreux , afin de vous soustraire à la méchanceté de vos ennemis, et de vous mettre hors des périls qui vous environnoient, vous a fait amener ici mystérieusement ; vous êtes aux Trois-Moulins, aux portes de Melun, dans une de ses retraites d'été dont j'ai la garde et l'intendance. Il seroit impossible de vous découvrir en ce lieu aussi secret qu'inviolable. Vous pourrez maintenant dans cette paix profonde goûter une vie délicieuse, et abandonner votre âme à toute la volupté du regret et de la mélancolie.

— ■ Madame, vous me permettrez de ne point croire à cette fable.

• — Mylady, je vous proteste devant Dieu et sur les cendres de mou père que cela est la vérité pure.

— Refuser de me rendre à un pareil serment ce seroit vous accuser d'une perfidie et d'une scélératesse dont la pensée seule m'épouvante : je préfère, madame, ajouter foi à votre histoire. Mais quelles

vues a-t-il sur moi, ce comte de Gonesse? Que me veut-il?

— C'est un homme sensible et magnifique, il n'a d'autres désirs que de vous couvrir de sa protection.

— Les hommes pleins d'un pareil désintéressement ne sont pas abondants aujourd'hui. J'ai l'orgueil de me croire capable d'apprécier à son prix tant de vertu et de lui vouer toute l'admiration et la reconnoissance qu'elle mérite. Mais me donner sa protection n'est pas un but : quels sont ses projets?

— Son ambition est de vous faire partager son amour.

— Je ne le partagerai jamais ! mon âme est descendue dans la tombe de mon époux.

— Et par la suite, lorsqu"*!! en sera digne à vos yeux, il vous offrira sa fortune et sa main.

— Que je repousserai. J'ai fait des vœux que je ne parjurerai point. J'ai mon époux à venger, et je me dois à l'enfant que je porte.

— Quelle que soit l'excellence de vos sentiments austères, vienne le temps et ils seront modifiés. On ne peut demeurer toujours en un triste et déraisonnable veuvage.

Allons, ma belle, si vous ne voulez vous affoiblir, il est temps de sortir du bain.

Reposez-vous sur ma bienveillance. Ma bonté et ma prévenance pour vous seront sans borne. Mon cœur et ma main vous sont ouverts. Soyez en paix, il ne vous arrivera rien de fâcheux tant que vous serez auprès de moi. Je vous aime tant I vous êtes si

jolie! Laissez que je dérobe un baiser sur votre front candide. Que votre col est gracieux! vit-on jamais épaules plus blanches?

La Madame pour capter son amitié s'efforçoit ainsi de paroître affable. Elle la traitoit avec touts les soins possibles et touts les égards imaginables pour se ménager ses faveurs dans la suite, et la mettre dans la nécessité de faire sa louange auprès de son maître.

Alors elle l'aida à sortir de l'eau, et quand elle fut levée elle voulut lui faire tomber le linge qui l'enveloppoit, mais Déborab le retint de ses deux mains.

— Allons, ma fille, rejetez ce linge humide, pour que je vous essuie. Auriez-vous peur de paroître nue devant moi, devant votre mère? Que vous êtes enfant!

Déborah devint pourpre et baissa les paupières.

— Fi donc! rougir! la pudeur est faite pour les laides, mais non pour vous. Soyez glorieuse de tant de beautés. Ne craignez pas de faire connoître touts vos avantages. Quel dommage d'ensevelir tout cela dans un fourreau de toile ! quel dommage de cloîtrer dans un corset ce beau sein, qui glisse sous ma main et lui résiste comme un marbre poli! Je ne puis m'empôcher d'y porter mes lèvres ! Pardonnez-moi ces baisers, c'est l'admiration qui me les arrache.

— Je vous en prie, madame, laissez-moi me vêtir; et calmez, s'il vous plaît, cet excès d'admiration. Vos regards s'arrêtent sur moi avec trop de complaisance. Vous me couvrez de honte.

' — Mylady, vous êtes faite d'une façon divine,

VOUS êtes faite comme un vase précieux : votre taille est semblable à son col évasé, et vos hanches à son renflement. Vos hanches sont si amples, que c'est tout au plus si je puis les entourer de mes bras....

— Laissez-moi, madame ! vous vous oubliez, arrêtez î vous dépassez toutes bornes !...

Déborah, la main appuyée sur le front, repoussoit la tête de La Madame^ qui s'étoit agenouillée devant elle, et l'étreignoit comme si elle eût imploré une grâce.

— Ne vous fâchez point, ma bonne amie, je n'ai pas le moindre désir de vous blesser. Le hasard seul a égaré ma bouche. Je vous en demande pardon. Je sais trop le respect qu'on doit aux jeunes filles, pour jamais chercher à en abuser. Mais ne défendez pas au moins quelques privautés sans conséquences à votre surintendante prête à se consacrer entièrement à vous; mais ne lui défendez pas au moins les regrets. Hélas! que ne suis-je ce que je voudrois être, un beau jeune homme aimé de vous. Heureux comte de Gonesse! que de charmes délicieux vous sont réservés! quel choix plus délicat eussiez-vous pu faire? Oh! je suis jalouse de ce choix !...

A quoi bon ce vœu stérile d'être un beau jeune homme ? les jeunes hommes qui n'ont pas en leur pouvoir touts les amours, toutes les voluptés. Mon souhait devoit être de vous plaire. Je vous en avertis, je tiens à votre affection, et je ferai tout pour la gagner.

— Je n'ai jamais refusé mon affection à quiconque m'en a semblé digne, et j'ose espérer, madame, que vous y aurez beaucoup de droits.

— Si vous voulez, mylady, de votre gardienne que je suis vous ferez votre esclave. Au revoir, ma belle, j'irai vous rendre visite incessamment, peut-être ce soir. Appelez vos suivantes, qu'elles vous reconduisent chez vous, où votre déjeuner doit être servi. Vous aurez aujourd'hui la compagnie de mes deux sousmaîtresses.

Déborah trouva effectivement dans sa chambre une table de trois couverts abondamment pourvue de viandes froides, de hors-d'œuvre et de bouteilles. En attendant ses deux convives elle s'accouda pensive à la fenêtre. Réfléchissant à ce qui venoit de lui être révélé, elle se demandoit si elle devoit croire à ce comte de Gonesse; ce que pouvoit être cet homme; si réellement, dans son abandon, le ciel lui avoit envoyé un protecteur puissant, et, si ce n'étoit par générosité, quel sentiment avoit pu pousser cet inconnu à la faire enlever; quel sort lui étoit préparé, et quel salaire lui seroit demandé en retour de ce dévouement.

La conduite de La Madame au sortir du bain lui repassoit aussi dans l'esprit. Ses caresses, ses compliments outrés, ses attouchements, ses regards enflammés, ses baisers indiscrets, son trouble, ses spasmes, ses galanteries, tout cela lui sembloit bien étrange. Dans son souvenir, elle ne pouvoit le comparer qu'aux caresses amoureuses de Patrick, et pour elle ce n'en

devenoit que plus inexplicable ; la noble enfant étoit ignorante de toute dépravation.

Rarement celui qui plante et qui sème a les prémices de la récolte. Les fruits et les graines qui se vendent en nos marchés ne sont que les restes des insectes, des bêtes fauves et des oiseaux. C'est ainsi que Pharaon, en se fondant, à grands frais, un harem, n'avoit fait autre chose que d'en élever un à La Madame, qui prélevoit une grosse dixme anticipée sur ses odaliques. Il n'arrivoit à sa couche royale que le dessert de la servante.

Après un moment de rêveries, il vint dans l'esprit de Déborah la fantaisie soudaine d'examiner son appartement, qu'elle n'avoit point encore visité. Les murailles étoient couvertes de gravures encadrées et de peintures; elle s'en approcha, et recula d'étounement et de dégoût; ce n'étoient que des nudités, des débauches, des scènes lascives, dont une lui donna l'intelligence des manières de La Madame à son égard, et de ses paroles ténébreuses.

Ces ordures ne lui permirent plus de croire à la vertueuse générosité du comte de Gonesse. Elle comprit qu'elle étoit tombée entre des mains infâmes, et peut-être même en un lieu de prostitution. A cette idée, son âme se révolta; son énergie naturelle lui revint, elle résolut de tout braver, d'opposer à tout une volonté opiniâtre et indomptable, et de lasser tellement par son humeur farouche qu'on fût dans la nécessité de lui rendre son indépendance.

Pleine de colère et de désespoir, elle courut à la

porte d'entrée, la ferma au double tour et au verrouil, puis décroclia un à un les tableaux et les précipita par les fenêtres. Leur cliute et le bruit des glaces qui se brisoient firent un vacarme effroyable. Sur la cheminée et sur les meubles étoient des statuettes et des groupes de biscuit de porcelaine représentant aussi des obscénités, elle les brisa avec non moins de fracas. Dans un des coins du logement se trouvoit une armoire vitrée emplie de livres licencieux; lorsqu'elle en eut parcouru les intitulés, elle les envoya touts rejoindre les tableaux en débris sur le pavé de la cour.

A ce vacarme extraordinaire, les domestiques et La Madame accoururent à la porte de l'appartement de Déborah, et heurtèrent à coups redoublés. — Ouvrez, mylady, dit La Madame; que vous est-il donc arrivé, ma belle enfant? qu'avez-vous ? ouvrez-moi donc, à moi, s'il vous plaît !

— Je n'ouvrirai point ! répondit-elle.

— De grâce, dites-moi, que voulez- vous ? on vous obéira. Si quelque chose vous déplaît en votre logement, on vous le changera. A-t-on manqué aux égards qui vous sont dus? Je vous en supplie, ne jetez plus rien par les croisées. Appaisez-vous. Mais répondez-moi donc, mylady ! ouvrez-moi !

— Oui, je vous répondrai que vous êtes une femme abominable, et que vous faites un métier aussi abominable que vous! Vous êtes mal venue avec moi, vous n'aurez pas toutes vos aises. Je vous foule aux pieds vous et vos pièges! Vous avez beau entourer

ma jeunesse d'images obscènes , vous ne la corromprez pas ! Vous m'avez menti, je ne suis point chez le comte de Gonesse, un honnête homme, je suis chez un gueux ! Je suis dans une de ces maisons qui n'ont point de nom pour une bouche pudique , et vous me destinez sans doute au trafic de mon corps et aux plaisirs des passants.

— Au nom des saints Anges, mylady, je vous l'affirme, croyez-moi, toutes vos appréhensions sont fausses et injustes. Vous êtes impitoyable pour moi; je suis une femme d'honneur au service d'un homme d'honneur, qui vous a donné asyle en son domaine : voilà la vérité devant Dieu ! Qui a pu vous mettre au cœur si grande colère et si affreux soupçons? Est-ce l'indécence de ces tableaux que vous avez brisés? Ils appartenoient à la personne qui occupoit dernièrement votre chambre. J'avois tant recommandé à vos valets de les ôter, mais les maudits exécutent si mal mes ordres! je vous en fais mes humbles excuses. Pourquoi, mylady, ne voulez-vous pas ouvrir, à moi, si bonne pour vous? Oh! vous feriez perdre patience ! Ouvrez donc, vous dis-je!...

— Madame, je n'en ferai rien.

— On ouvrira de force.

— Peut-être.

Voyant qu'il n'y avoit rien à obtenir d'un esprit si irrité et si ferme, La Madame se retira.

Le bain et la colère avoient épuisé les dernières forces de Déborah, qui depuis la veille dans l'aprèsmidi n' avoit pris aucune nourriture : elle se mit à I. 17

table. Malgré son grand appétit, elle mangea avec beaucoup de réserve, pour ne point trop attaquer le peu de provisions qu'elle se trouvoit avoir, et d'où devoit dépendre la durée du siège qu'elle se préparoit à soutenir. Plusieurs fois, dans la journée, La Madame revint heurter à la porte et renouveler ses instances. Déborah ne répondit point. Le lendemain matin trois coups frappés très-violemment la réveillèrent en sursaut. — Qui est là? demanda-t-elle. Cette fois une grosse voix d'homme cria : De par le Roi et la Justice, ouvrez ! Déborah répliqua de son lit : Le Roi et la Justice sont-ils tout-puissants?

■ — Oui, certes I répondit M. de Cervière, car c'étoit lui.

— Eh bien, alors qu'ils ouvrent, et qu'ils entrent.

— Mylady, soyez plus raisonnable, ne me contraignez pas à agir avec rigueur.

— Qui êtes-vous pour avoir de la rigueur à votre service ?

— Je suis le gouverneur de ce château.

— Le gouverneur de ce château ne sera jamais \e> mien.

— Trêve de plaisanterie, mylady.

— Alors trêve de vous, monsieur.

— Mais, dites-moi, dans quel but vous enfermer ainsi ?

— Vous auriez pu, monsieur le gouverneur, vous dispenser d'une question aussi sotte.

— Que gagnerez-vous à cette résistance? vous serez tôt ou tard dans la nécessité de baisser le pont.

Vous êtes une folle, de vouloir sans munitions soutenir un siège : et un siège contre qui? contre des gents qui vous chérissent. Cédez enfin, je vous en* prie, il ne vous sera fait aucun reproche, aucune punition, je vous le jure sur l'honneur : vous pouvez croire un vieux soldat.

— Jeune ou vieux, soldat ou citadin, je vous crois, monsieur, mais veuillez croire aussi que je ne me rendrai point à vos harangues. Je vous le déclare, je suis inébranlablement résolue à ne sortir d'ici que pour sortir de ce repaire, et je n'ouvrirai qu'à M. Goudouly, le maître de l'hôtel Saint-Papoul, que j'habitois. Allez rue de Verneuil, chercher M. Goudouly, ou laissez-moi en repos.

— Corps-Dieu! voilà comme vous répondez aux ménagements qu'on apporte avec vous ! cria alors M. de Cervière avec un accent de colère brutale ! Vous voulez qu'on vous maltraite , on vous maltraitera ! Croyez-vous donc qu'il soit si difficile de pénétrer jusques à vous et d'effondrer votre porte? Nous allons voir....

Il se tut, et Déborah l'entendit s'éloigner dans le corridor et descendre l'escalier; un moment après des pas lourds et réglés ébranlèrent le plancher et s'arrêtèrent contre la porte : là, plusieurs mousquets résonnèrent en tombant sur le carreau.

— Encore une fois , mylady, au nom du Roi et de la Loi, ouvrez!

— Encore une fois, monsieur, au nom du Roi et de la Loi je n'ouvre pas, le Roi ne peut vouloir l'in-

famie de ses sujets, et la Loi ue peut prêter appui à l'injustice.

— Soldats! faites votre devoir....

A ce commandement, on donna de violents coups de crosse qui agitèrent à peine la porte massive, et soutenue par des meubles que Déborah avoit amoncelés contre.

— Monsieur le gouverneur, écoutez-moi, dit-elle, se voyant ainsi poussée à bout ; je me ris de vous , je vous brave et je braverai la mort. Si c'est pour vous emparer de moi que vous jDrenez toutes ces peines, il est inutile, vous ne me toucherez point; quand vous aurez renversé la porte et les barricades qui me défendent, et que je n'aurai plus d'autre refuge, j'implorerai Dieu, et je me précipiterai par la fenêtre la tête la première sur le pavé.

On frappa encore quelques coups, mais avec moins de force et d'acharnement. La voix de La Madame se fit entendre au milieu de cette rumeur; le bruit cessa ; elle disoit à M. de Cervière : — « C'est une enfant capable de tout; je vous en prie, ne l'exaspérez point. S'il arrivoit malheur, c'est à moi qu'on s'en prendroit; ne faisons plus rien sans ordre supérieur. »

Après quelques chuchotements les assiégeants se retirèrent, et le corridor redevint silencieux.

1 1,," ~" ]~~ ""Tfrnrïïn;

L y avoit déjà trois jours que Déborah se tenoit insurgée dans sa forteresse, lorsqu'on rôdant par sa chambre elle apperçut tracés ^^^ au crayon sur la boiserie, ces mots italiens : CERCA QUI, TROVERAI. Le ton mystérieux de ces paroles la frappa; il lui sembla qu'elles n'avoient pu être écrites là sans une intention formelle, et qu'elles dévoient contenir un sens secret. Minutieusement elle examina touts les lambris de la chambre, pour voir si elle ne trouveroit point quelque autre phrase explicative de la première ; mais n'ayant rien rencontré, elle revint à sa sentence « CERCA QUI, TROVERAI. » Cherche ici et tu trouveras. — Est-ce simplement une maxime évàngéliqae? Est-ce une pensée figurative ou positive? CERCA, cherche. L'ordre n'est pas ambigu. QUI, ici. Est-ce en ce logement? en cette maison? en ce bas-monde? ou dans cet endroit même? TROVERAI, tu trouveras. Tu trouveras quoi? c'est là le gros du mystère; c'est là ia récompense de l'esprit heureux ou subtil qui pénétrera la proposition. Cherchons donc...

Alors elle promena ses regards sur touts les alen-

tours, en frappant sur la boiserie pour s'assurer s'il n'y avoit point quelque endroit creux qui résonneroit sous le choc. Tout-à-coup elle apperçut, juste au-dessous de l'inscription, un panneau de la frise disjoint près du parquet. Elle introduisit ses doigts dans la fissure; le panneau flexible s'entr' ouvrit; sa main passa tout entière et heurta quelque chose qu'elle saisit en tremblant et tira dehors. C'étoit simplement un petit livre italien, les rimes de Petrarca; elle en secoua la poussière, et le parcourut sans rien trouver parmi les feuillets. Quoique cette découvertes lui fît plaisir, et vînt fort à point pour la distraire dans cette solitude et lui parler une langue dont elle raflbloit, elle ne put croire que ce fût là le mot entier de l'énigme, et de nouveau glissa la main derrière la boiserie, mais cette fois sans y rien rencontrer. Elle reprit son Pétrarque, et alla s'asseoir sur le sopha pour relire ses sonnets favoris. En l'ouvrant ses regards tombèrent sur la garde blanclie qui précédoit le frontispice : elle étoit chargée d'une petite écriture serrée et ronde semblable à l'inscription du lambris. A grande peine voici ce que peu à peu elle déchiJBfra :

« Qui que tu sois, toi qui as compris le secret de 3> mes paroles, je t'aime et je te demande ton amitié. )) Je souhaite que ce livre puisse te donner tout le 3) plaisir que j'y ai puisé, et te faire oublier quelque- » fois le chagrin qui te ronge peut-être. Sans doute » tu es ici captive comme je le fus quatre années. » Demain je pars, demain je serai libre ! Sans doute

y> tu ignores quel sort t'est réservé, et l'inquiétude » ne te laisse aucun repos. Va, sois tranquille; jouis » en paix, ta destinée est belle, bien belle ! Un valet » indiscret m'a tout révélé et m'a faite bien heureuse ; » je veux à mon tour te faire le même bonheur : Tu » as dû, comme moi, avoir été enlevée à ta famille ; 3) et l'on a dû te dire, comme à moi, que c'est un » riche seigneur épris de bel amour qui te retient » cachée dans un de ses manoirs, jusques à ce qu'il » puisse t'épouser? Rien de tout cela n'est vrai : T> Tu es ici à Versailles , dans la maison du Parc- » aux-Cerfs; le seigneur que tu as déjà reçu, ou que 3) tu dois recevoir dans ta couche, est Pharaon, Pha- » raon lui-même ! Comprends toute ta félicité. Moi, » je suis enceinte de lui, enceinte d'une Majesté, quel » bonheur ! Pauvre Maria, qu'as-tu fait pour mériter 2> tant de gloire? Le ciel m'a exaucée, j'ai tant prié » pour avoir ce bâtard! Que le ciel- t'en accorde un » aussi, je te le souhaite de toute l'ardeur de mon » âme ! Fais semblant d'ignorer ce que je viens de te » dévoiler : si l'on venoit à te soupçonner si savante » tu serois perdue, ton sort brillant seroit détruit » sans ressource. Cache bien ce livre et déchire ce » feuillet.

» Ne m'oublie pas dans tes prières , n'oublie pas » Maria-degli-Angeli, c'est le nom qu'on me donnoit » à Ferrare; je ne t'oublierai pas non plus, ma belle » inconnue, car tu dois être belle comme moi, puisque » comme moi tu as été choisie. Que ne puis-je te » donner des baisers î »

Etonnée, épouvantée de ce qu'elle venoit d'apprendre, Déborah versa beaucoup de larmes et demeura longtemps dans un triste abattement. Après de trop sombres réflexions, tout-à-coup, comme après un orage, le ciel de ses pensées s'éclaircit, et elle s'estima moins infortunée, après tout, que d'être au pouvoir du marquis de Villepastour. A la fin même il lui sembla que c'étoit une circonstance favorable et qui devoit la sauver, et elle prit la résolution soudaine de changer totalement de conduite, de faire l'enfant soumise, bonne, aimable, honorée, pour hâter autant que possible le jour de la venue de Pharaon.

Ayant arraché et déchiré en menus morceaux le feuillet du Pétrarque, qu'elle cacha prudemment dans la cheminée , elle se mit à genoux et remercia Dieu de ne l'avoir point abandonnée dans son affliction, de lui avoir fait connoître les embûches dressées sous ses pas, et le supplia de bénir la folle Maria-degli- Angeli, instrument généreux de ses volontés.

Puis elle se releva et sonna pour appeler les domestiques. — Une duègne accourut japper à la porte. — Déborah lui ordonna d'aller prier la surintendante de vouloir bien se rendre auprès d'elle.

XXXYI.

aria-degli-Angeli disoit vrai : l'infortunée Déborah étoit en lieu royal et impur. Pour garder ainsi qu'en Orient les femmes du harem, là, pour garder les élèves, c'est le nom qu'on donnoit aux captives du Parc-aux- Cerfs, on avoit, en place d'eunuques-à-fleur-de-ventre, une certaine quantité de vieux monstres, de vieux phœnomènes démesurément laids.

Les halvagis employés à servir les filles de qualité, étoient vêtus de vert comme des^ cigales. Les haltagis ne portoient simplement que des livrées grises. Pharaon lui-même avoit réglé ceci, et tout ce qui concernoit l'étiquette, suivie en cette maison plus strictement qu'à la Cour.

En outre de ces affreux agiam-oglans, il y avoit le kislar-aga ou kutzlir-agasi, — le gardien des vierges — nommé dérisoirement M. de Cerviére, et marchant presque de pair avec le capou-agasi, capiaga. C'étoit un ancien major d'armée, un croque-mitaine, chargé du gouvernement de la place et de la surveillance supérieure des bostangis, des capigis, des atagis, des halvagis, des haltagis. Son devoir étoit

d'appaiser les séditions des sultanes, de repousser les tentatives extérieures, de s'emparer des sélams, et de chasser et de punir les audacieux qui oseroient pénétrer jusqu'aux odaliques. En cas de besoin, il pouvoit requérir assistance d'un poste de spahis placé dans le voisinage, et qui avoit la consigne d'obéir à son premier commandement.

Pour régler les dépenses, maintenir le bon ordre, veiller à ce que les odaliques n'employassent pas leur loisir d'une manière inconvenable, et surtout ne se fréquentassent pas entre elles, il y avoit un Kutzliragasi femelle, nommée, je crois, madame Dumant, mais qu'on n'appeloit jamais que La Madame. C'étoit une femme de bas lieu, douée d'un esprit d'ordre si rare, que Pharaon en faisoit le plus grand cas, et disoit souvent : — Si jamais en sautant un fossé elle se fait homme, j'en ferai mon Chaznadar-baschi.

Après elle venoient immédiatement deux sousmadames, pour tenir compagnie aux odaliques adultes, pour dîner parfois avec les nouvelles et leur enseigner les belles manières et assister aux leçons de danse, de musique, de littérature, de peinture qu'on leur donnoit.

Une douzaine de duègnes, créatures d'un rang inférieur, à toute fin et à tout service, espionnoient les élèves rigoureusement.

Les viles travaux et les travaux de peine étoient faits par des servantes et des haltagis, choisis aussi par prudence vieux et hideux.

Toute cette valetaille immonde étoit largement sa-

lariée; mais à la moindre indiscrétion on l'envoyoit pourrir dans un cul-de-basse-fosse.

Il y avoit des odaliques de tout âge , depuis neuf ou dix ans jusques à vingt. Lorsqu'elles avoient atteint leur quinzième année on ne leur faisoit plus mystère de la ville qu'elles habitoient; mais on les détournoit le plus possible de croire qu'elles fussent destinées à la couche de Pharaon. Quand on les soupçonnoit de connoître leur destination, qu'elles avoient apprise, soit par hasard, soit par des confidences, on les renvoyoit en les faisant entrer dans un cloître ou dans un chapitre, ou, lorsqu'elles étoient enceintes, en les mariant.

La dépense de ce sérail étoit d'environ cent cinquante mille livres par mois, seulement pour la nourriture et l'entretien du harem et les émoluments des employés et des domestiques. On soldoit à part les Bachas-recruteurs, les indemnités accordées aux familles ou le prix de la vente des enfants, la dot qu'on leur donnoit, les présents qu'on leur faisoit et la prime des bâtards. Tout cela faisoit un gaspillage de plus de deux millions par an. Chaque année le Parcaux-Cerfs coiitoit à la France aux environs de cinq millions.

Il a duré trente-quatre ans.

La surintendante qui succéda à madame Dumant, peu de temps après la mort de madame Putiphar, appartenoit à une des meilleures familles de Bourgogne, et étoit une ci-devant chanoinesse d'un chapitre noble.

Dès que les courtisans avoient connu la formation de ce harem ^ ils avoient brigué à l'envi le titre de capi-aga; mais Pharaon avoit pris en pitié leur prétention et leur bassesse, et, à leur grand crève-cœur, en avoit laissé la direction au fondateur Lebel, son hazoda-baschij sous la suzeraineté du Bacba Phélipeaux de Saint-Florentin.

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liiiiiiniili lilliiiiiiiTiiiliiiiiiiiiii iiiiiik- — I II I I xiiljMuiîîiu.

^^-^ EU d'instants avant l'arrivée de Déborah au ^ P^~M Parc, madame Putiphar avoit adressé cette ^^^^ lettre à La Madame :

^ « Vous recevrez sans doute ce soir, ma chère » surintendante, une jeune comtesse irlandoise, nom- » mée Déborah, que je vous envoie pour élève. Je » n'ai vu que son portrait; elle m'a paru bien, très- » bien. Quelqu'un qui la connoît plus particulièrey> ment m'a donné l'assurance qu'elle a mille grâces » et mille attraits, et qu'elle doit j)laire à coup sûr » à Pharaon. Donnez-lui touts vos soms; /or mez-lâ » de suite ; mon désir est qu'elle lui soit offerte avant » peu. Son éducation vous coûtera sans doute beau- )) coup d'assiduité; j'aurai égard à vos peines, car, » m'a-t-on dit, elle n'a pas le caractère aisé, et de » plus, c'est une fille bouffie de vertu et à cheval sur » le devoir. Il faut que vous la retourniez complé- » tement. Ne négligez rien pour la séduire; ni flat- » teries, ni mensonges, ni promesses. Tâchez surtout » de détruire en elle tout sentiment de pudeur. Peut- » être est-elle froide par l'ignorance où elle est de

T> touts les plaisirs qu'on puise dans la débauclie; )) découvrez-les lui touts. Attisez continuellement » en elle l'appétit de la chair en ne l'environnant 3> que de tableaux excitants, et en ne lui mettant )) entre les mains que des livres corrupteurs, et des » aliments prolifiques. Par ces moyens, je l'espère, » vous la vaincrez et vous opérerez une heureuse » révolution en son tempérament. Le jour convenu 3) pour la première visite de Pharaon, faites, en sorte » de mêler à sa boisson quelques substances aphro- » disiaques.

» Je vous demande pardon de vous envoyer tant » de besogne. Veuillez, pour me plaire, user en cette 5) occasion de toute la patience, de toute l'adresse, )) de tout l'esprit que je suis heureuse de vous re- 5) connoître, et que vous déployâtes tant de fois.

■» Agréez, à l'avance, touts mes grands remercî- D ments. »

Pour faire réponse à cette lettre d'envoi, et informer madame Putiphar de l'insurrection de Déborah, La Madame se hâta de lui faire parvenir ce message :

» J'ai reçu avant-hier au soir, affectionnée maî- )) tresse, votre jeune Irlandoise. Elle est vraiment )) jolie, je l'ai vue nue, dans le bain ; son corps est » beau, parfaitement fait; sa taille est élégante, le 3) son de sa voix agréable, ses manières on ne peut » plus distinguées. Assurément elle charmera Pha- » raon, si je puis la subjuguer; mais j'en désespère 3) quasi. C'est une vierge alarmée et récalcitrante, » il sera difficile de la dresser. En ce moment elle

» est en pleine rébellion. Suivant votre désir, j'avois » garni son logement de figures, de tableaux et de » livres obscènes; mais hier, à l'heure du déjeuner, y> la pudibonde ayant apperçu ces objets scandaleux, » entra en si grande fureur qu'elle s'enferma et se » vérouilla, et les jeta touts par les fenêtres. Mes » prières, mes supplications n'ont pu ni l'appaiser, » ni la décider à ouvrir. M. de Cervière vient à l'in- » stant d'éprouver le même échec. Ni ses raisons, ni D ses menaces n'ont pu l'ébranler dans sa résolution, » elle s'est moquée de lui. Dépité, il a fait venir la » force armée pour l'effrayer et enfoncer la porte )) barricadée par derrière avec des meubles; la porte » et la fille sont restées inexpugnables, et mylady a ï> déclaré que si on pénétroit par violence dans sa )) chambre, plutôt que de se rendre elle se précipite- » roit par la croisée. J'ai suspendu le siège à ce » point, et coupé court à l'ardeur belliqueuse de » M. de Cervière ; car , poussée à bout , la luronne » auroit été capable d'exécuter sa menace. Dans une » circonstance aussi périlleuse, je n'ai voulu rien » prendre sur moi; j'attends donc vos conseils et vos » ordres. »

Réponse de madame Putiphar.

c( Prenez-la par la famine; avant peu, exténuée » d'inanition, elle se trouvera dans la nécessité de » se rendre à votre merci. Ayez pour elle une bonté » démesurée, ne la grondez pas, ne la punissez pas.

» Désormais ne contrecarrez plus ouvertement ses » opinions honnêtes ; ne rompez plus en visière avec » sa vertu. Vous ne capterez cette virago que par la )) ruse et. le subterfuge. Ayez recours aux moyens » obliques et occultes. Biaisez, dupez-la, subornez-la; » mais n'entrez pas en lice avec elle. »

ussiTÔT que Déborali l'eut fait prier de venir La Madame accourut, et fut fort émerveillée de trouver la porte débarricadée et toute large ouverte.

— Si je me rends, ce n'est point par disette, voyez, madame, cette table est encore chargée de provisions, lui dit Déborab doucereusement, mais par un bon sentiment qui part de mon cœur, et que vous daignerez apprécier, je l'espère. Je vous demande humblement pardon de la colère où je me suis laissée emporter, et du scandale que j'ai donné en cette maison. Mais élevée comme je l'ai été dans un farouche rigorisme, et pleine de dégoût, comme on m'en a emplie, pour l'impudicité, j'ai été blessée profondément des images dont on avoit orné ces murailles. Désormais, je vous le proteste, je serai moins fanatique.

— Ce retour que je ne saurois trop louer, myladj, m'enchante plus qu'il ne me surprend; j'étois fermement persuadée que vous étiez bonne, et que ce n'étoit qu'une heure d'égarement produit par une colère bien justement motivée. Je vous prie de m'ex-

cuser pour les objets inconvenants que vous avez trouvés en cet appartement, et que vous avez fort bien fait de briser; comme je vous l'ai déjà dit, ils appartenoient à un vieillard qui occupoit ce local il y a quelques mois, et j'avois ordonné aux domestiques de les enlever; mais on est si mal obéi. Je vous demande surtout de vouloir bien n'en jamais parler à M. le comte de Gonesse; c'est un homme si sévère pour les mœurs, il ne me pardonneroit pas de sa vie cette malencontreuse négligence.

— Madame, vous pouvez compter sur ma discrétion.

— Votre pauvre ventre depuis trois jours a dû beaucoup souffrir de votre bouderie? Vous allez me faire l'amitié de l'amener dîner avec moi; en compensation je veux le traiter somptueusement comme un enfant prodigue; mais avant, il faut que nous nous parions. Vos beaux habits sont déjà prêts.

La Madame fit alors apporter une robe de triomphante couleur de pain brûlé, faite dans un goût charmant; Déborah la passa, elle lui alloit et lui seyoit à ravir. Dans l'enivrement La Madame tournoit et retournoit à l'entour en l'ajustant, en l'agitant pour le faire bouffer; elle sembloit jouer à la tour-prendsgarde. Elle lui prenoit la taille entre les doigts, elle lui passoit une main voluptueuse sur ses hanches et sur sa poupe arrondie; elle lui baisoit les bras, les épaules et le dos dans ce vallon formé par la saillie des omoplates et sur la ravine des vertèbres. Toutes ces minauderies étoient entremêlées de flatteries et

d'exclamations. Quand elle eut épuisé son catalogue admiratif : — Il ne vous manque plus qu'un joyau, lui dit-elle, et vous serez le plus beau des chérubins. — Une servante à qui elle avoit parlé bas, revint aussitôt et lui remit une capse à bijoux. Elle en tira une longue chaîne d'or, qu'elle lui mit au col; à cette chaîne pendoit un médaillon, celui de Pharaon en costume de galant aventurier. — Ceci, ma charmante, est un cadeau du comte de Gonesse; cette miniature est son portrait; il a voulu, puisque luimême en ce moment est éloigné de vous, que son image vous fût sans cesse présente, et il a passé procuration à ce bijou pour reposer sur votre cœur, en attendant qu'il puisse y reposer lui-même.

— Monseigneur le comte a trop de courtoisie et de bonté; je suis confuse de tant de faveurs, en vérité, je suis indigne de lui et de ses sentiments.

— Ses traits vous plaisent-ils ? Comment le trouvez-vous ?

— Il me semble beau et bien, sa figure est noble et douce, et son regard plein d'amitié.

— Venez, venez, ma chère mylady, vous êtes*divine! vous êtes un amour!

lÊBORAH joua si bien la bénigne, qu elle rentra promptement dans les bonnes grâces de La Madame, beaucoup plus avant même nu elle ne l'auroit souhaité. Elle étoit poursuivie sans cesse de ses petits soins obséquieux, de ses prévenances, de ses flatteries, et accablée de sa compagnie, de sa cour; car c' étoit une vraie cour d'amant, une cour assidue, faite avec une galanterie exquise; cette galanterie chevaleresque dont aujourd'hui les hommes ont perdu toute tradition. Elle goûtoit un plaisir très-grand dans touts ces riens qu'un amoureux dérobe au corps de sa bien-aimée; elle recueilloit précieusement toutes ces babioles que Déborah laissoit à l'abandon, et touts les bouquets qui s'étoient fanés à sa ceinture et dans ses cheveux. Plusieurs fois, s'étant laissée aller à une expression trop passionnée de sa tendresse, elle avoit été sèchement rudoyée; aussi, n'osant plus espérer de faire partager son inclination, elle s'étoit retranchée dans des bornes respectueuses, et s'en tenoit à une espèce de culte plus que contemplatif et moins que platonique. Déborah, souvent le matin, étoit réveillée par de doux gémisse-

MADAME PLTIPHAR. 277

ments, de gros soupirs, et trouvoit une main posée sur son sein, et à côté d'elle La Madame tout en émoi, assise comme sur un rivage et penchée sur elle en extase comme si elle se miroit dans des flots.

On s'empressa d'informer madame Putiphar de l'issue de l'insurrection de Déborah et de sa conversion. Dès lors, Lebel commença à entretenir son maître de la nouvelle élève du Parc, jeune comtesse irlandoise, charmante, accomplie, ravissante, et à en faire l'éloge le plus pompeux et le plus propre à l'en rendre curieux. Elle fat peinte plusieurs fois dans différents costumes ; ces portraits furent placés sous ses yeux, et eurent le don de lui plaire. Ainsi émoustillé et alléché, Pharaon manifesta le désir de la posséder incessamment.

Comme la grossesse de Déborah devenoit de plus en plus apparente, on fut enchanté de l'empressement de Pharaon, et l'on se rendit de suite à sa velléité. Tout fut préparé pour sa réception. Le matin du jour fixé pour leur première entrevue, mylady fut priée de descendre à la salle de bain, et là ses duègnes passèrent plusieurs heures à la peigner et à la parfumer. La Madame l'invita à déjeûner avec elle, et durant tout le repas l'exhorta à se conduire de la façon la plus gracieuse, à user de toutes les ressources de son esprit et de sa beauté pour enivrer son adorateur; elle lui exaltoit son bonheur, et la congratuloit d'avoir fait la conquête d'un homme si noble, si riche, si puissant, et lui peignoit touts les plaisirs, toute la fortune et toute la gloire qui l'attendoient; enfin elle

termina par ces conseils qu'une mère glisse, au coacher des nouveaux époux, dans l'oreille innocente de sa fille.

Après déjeûner elle la reconduisit dans son appartement, qu'on avoit délicieusement décoré, et la vêtit légèrement d'un surtout de satin rose, sans oublier la chaîne d'or au médaillon. Lorsque deux heures approchèrent, c'étoit le temps que Pharaon avoit choisi pour sa visite, La Madame, pour obscurcir. le grand éclat du jour et jeter du mystère, baissa les stores, en souhaitant mille félicités à la pauvre Debby, dont le cœur battoit douloureusement et qui trembloit comme une feuille morte, et frémissoit comme une liqueur sur un feu ardent ; puis elle la baisa sur le front en lui serrant tendrement les mains et sortit. Aussitôt qu'elle fut seule, Déborah attacha à son bras gauche un long crêj)e noir.

Elle étoit dans la plus cruelle angoisse, et presque défaillante, quand tout-à-coup elle entendit un craquement d'escarpin dans le corridor et heurter faiblement du doigt sur la porte ; elle accourut ouvrir, et Pharaon entra vêtu d'une façon magnifique, qui rappeloit le commencement du siècle et plus encore les beaux temps de l'amant de La Vallière. Il portoit une casaque de velours noir chargée de brandebourgs d'or, une veste de brocart de soie à ramage d'argent, des hauts-de-chausses amples comme des brayes de matelots et un feutre gris ombragé de plumes et entouré d'un large bourdaloue.

Sa figure étoit superbe, sa prestance majestueuse;

éblouie, subjuguée par cet abord imposant, et sans doute par la pensée prestigieuse qu'elle étoit là, face à face avec un de ces hommes que le crime ou l'hérédité du crime fait berger d'une nation, Déborah se mit à genoux et inclina le front jusques à terre ; mais Pharaon lui prit la main et lui dit :

uis-JE donc l'aquilon, que je courbe ainsi ^ê les fleurs? Relevez-vous, mylady, et perf^ mettez à mes lèvres de restituer à votre bouche touts les baisers infidèles que, dans la tristesse de l'absence, elles ont prodigués à cette effigie, qui loin de vous brilloit sur ma poitrine comme une étoile dans l'ombre, et qui vient de s'évanouir devant le soleil de vos charmes.

Qu'il me tardoit d'être à vous! qu'il me tardoit d'être débarrassé des affaires diplomatiques, et surtout insipides, qui me retenoient aux frontières quand mon âme étoit auprès de vous.

Enfin, je vous vois, je vous presse en mes bras; je vous parle d'amour; je suis heureux!

Vous êtes généreuse, mylady, vous comprenez à quoi peut entraîner l'excès de la passion ; vous me pardonnerez ce qu'il y a pu avoir de tyrannique dans ma conduite envers vous. Je vous ai ravie au monde ; je vous ai faite ma prisonnière : c'est mal! très-mal ! mais je vous aime tant! Toute ma vie désormais sera une expiation.

Vous avez dû sans doute vous ennuyer beaucoup dans cette morne demeure ?

— Je languissois. J'espérois ardemment après votre venue,

— Naïve enfant! Mais quelle est donc cette écharpe noire que vous avez au bras? ,

— C'est le deuil de Patrick, mon époux infortuné; de mon époux, qu'on m'a assassiné la veille de mon rapt. Et qui me l'a assassiné? un marquis de Villepastour, un capitaine du Roi; parce que je n'avois pas voulu de lui, et la concubine du Roi, parce qu'il n'avoit pas voulu d'elle ! C'est une abomination ! Monsieur, j'attends de vous justice. Ah! vous me vengerez !

— Je ne suis pas puissant.

— Vous parlez au Roi, vous le lui direz !

— Et le Roi me répondra : — Que ces dames gardent mieux leurs amants, si elles y tiennent. D'ailleurs, pour un de perdu deux de retrouvés. Je n'y puis rien. Quand un chien est égaré on l'affiche; quand il est mort on n'en parle plus.

— Fi, monsieur! vous le calomniez, le Roi! Le Roi est justicier; il a le cœur droit et la parole noble; le Roi hait le crime et le punit.

— Je suis flatté de l'opinion avantageuse que vous avez de lui. Soyez tranquille, vous aurez satisfaction. Mais oublions un moment toutes ces choses pénibles ; j'ai l'esprit ombrageux, la moindre pensée sombre m'affecte et m'emplit de terreur. La mélancolie est un poison et la joie un élixir.

Venez, Déborali, venez, mylady ; venez sur ce sopha, et causons d'amour.

Laissez vos mains dans les miennes, et laissezmoi m'asseoir plus près encore de vous.

Vous êtes bien tout ce que j'avois pressenti, une personne divine ! Je suis fou de vous ! Si toutes les Irlandoises avoient votre beauté et votre grâce, et que je fusse Roi de France, je troquerois vite ma terre ferme contre votre île.

— Que Dieu préserve ma patrie d'un fléau tel que vous! Subir le joug de l'étranger victorieux, obéir à la loi du plus fort , c'est un malheur ! Mais avoir pour maître un mauvais homme sorti du sein de la nation, ou choisi par elle, c'est un opprobre !

— En vérité, mylady, vous me faites trop d'honneur de me croire un fléau; quand vous me connoîtrez plus, assurément vous m'estimerez moins.

Oh ! ne bougez pas de comme cela ! la tête ainsi penchée, vous êtes ravissante. Que vos épaules sont blanches et belles ! Oh! j'ai besoin de toute ma civilisation pour ne les dévorer que de baisers. Avec ces épaules-là, ma mignonne, je ne vous conseille pas d'échouer à l'île de Tovy-Poenammou.

Ce sont de vrais pièges à hommes que ces robes ainsi décolletées. Certes, les robes décolletées sont bien, mais des collets dérobés seroient encore mieux ; ce seroit à coup sûr plus commode. Je n'aime pas les obstacles ; mais chez nous on a la manie des enveloppes; et une femme seroit mal réputée si elle u'étoit pas enveloppée de hnges comme une plaie.

Dernièrement deux belles dames descendirent de carrosse et entrèrent dans le jardin des Tuileries; elles s'étoient avisées d'un moyen délicieux de satisfaire à l'usage et à la raison : entièrement nues, elles n'étoient seulement vêtues que d'une robe de la gaze la plus claire, qui laissoit apparoître leurs formes parfaites et leur bel incarnat. On les voyoit comme on voit les melons au travers de leurs cloches de crystal; cela étoit délicieux!...

De ma vie je n'ai éprouvé ce que je ressens auprès de vous; je le vois bien, l'amour véritable m'étoit resté jusques à ce jour tout-à-fait étranger. Ob! mylady, si vous saviez quelle passion votre candeur a fait éclore en mon sein, et de quel feu je brûle auprès de vous! Ma raison se trouble,... j'étouiFe.... Restez, restez enlacée dans mes bras!... Cette résistance est puérile et vaine. 0 ma belle , mourons de plaisir !

— Arrêtez î de grâce, monsieur ! N'avez-vous pas de honte ! Vous jouez ici un rôle indigne de celui que Dieu vous a confié.

— Dieu m'a fait homme.

— Et vous vous faites chien !

— Vous êtes impolie, mignonne, et traitez mal ce pauvre comte de Gonesse.

— G-râce ! grâce ! monsieur! Je sais qui vous êtes; vous n'êtes point le comte de Gonesse; — Sire, vous êtes Pharaon!

— La belle, vous rêvez.

— Sire, ah, laissez-moi! c'est infâme! vous me brisez ! Vous n'obtiendrez rien !. ..

C'est donc là l'hospitalité qu'une fille étrangère trouve en votre Royaume ! on lui tue son époux, et puis on la traîne en un lieu sans nom, et ou l'engraisse pour les plaisirs du Roi , et le Roi la viole. — Mais c'est une abomination! — Majesté, n'en crevez-vous pas de honte ? — Oh! vos ayeux n'étoient pas ainsi, ils ne répandoieut pas la corruption sur leur Empire; ils gouvernoient leur peuple, et vous, Sire, vous le polluez ! Ne craignez-vous pas de voir surgir ici, échappés à leur sépulcre et pleurant, les ombres de saint Louis, de Robert ou de Charlemagne !...

Mais Pharaon sans l'écouter l'enveloppoit de ses bras et la courboit sous lui.

— Sire, ayez pitié de moi! Mon Dieu! pourquoi tant désirer une pauvre enfant maussade? N'avezvous pas à votre merci les mères, les sœurs, les femmes et les filles de vos courtisans, qui hennissent après vous comme des cavales ? N'avez-vous pas toute la Cour? n'avez-vous pas toute la ville? n'avez-vous pas cette maison toute pleine d'odaliques qu'on vous dresse, qui se meurent dans l'attente, qui me jalousent sans doute pour mes cris de désespoir qu'elles prennent pour des cris de bonheur? Ah! Sire, Sire, grâce! grâce !... — Vous voulez de la volupté : je ne suis qu'une ronce, qu'un buisson épineux dont les feuilles et les fleurs sont tombées au souffle de .l'infortune. Je ne suis qu'une étrangère sans agrément et sans bien-dire, triste, morne, fanée, le cœur plein de fiel et de dégoût et d'abattement, regrettant ses montagnes natales, pleurant sa mère dont la fosse est

encore fraîchement remuée, et son époux dont le sang fume encore. — Grâce, grâce. Sire! laissez-moi: vous demandez des plaisirs à une urne, vous demandez des caresses à un cyprès ! Voyez ! je suis froide et glacée comme un mort ! — Pitié ! pitié ! humanité , Sire ! mes entrailles sont pleines : ne donnez pas à l'orphelin que je porte pour mère une prostituée!...

— Ma belle hautaine, mon amour anoblit, ennoblit et ne prostitue pas. Que votre orgueil soit tranquille; allez, si l'un de nous déroge, assurément ce n'est pas vous ; — car, tu l'as dit, je suis Pharaon, et je donnerois volontiers mon Royaume de France pour celui de ton cœur. Mais, non, je puis unir ces deux couronnes. Prends-moi pour amant, et touts tes rêves de félicité et de grandeur se réaliseront. Justice, vengeance, réparation te seront faites. Ton présent et ton avenir seront si beaux, qu'ils obscurciront ton passé. Je puis tout, tu le sais ? eh bien, tu domineras ma puissance ! Je possède tout, et tout sera pour toi ! Opulence, bruit, courtisans, esclaves, fêtes, spectacles, triomphes, festins, volupté, jours de plaisirs et nuits d'orgie, parfum, musique, amour, ivresse !.,. tout ce que l'univers produit de suave, de précieux et d'envié viendra s'abattre à tes pieds; ton nom retentira dans le monde, et la foule à ton passage s'écrasera et battra des mains. — Tu regrettes tes montagnes, on t'en fera de pareilles. — Tu regrettes ton vieux château, on le transportera à la place que tu marqueras du doigt!...

— Se vendre pour un royaume ou pour un écu, Sire, l'opprobre est le même. Sire, vous m'outragez!

— Vos séductions se noyent dans ma tristesse : je n'envie que la solitude des forêts ou la paix de la tombe. Sire, justice et protection ! Sire, vous me le devez ! Sire , rendez-moi la liberté et sauvez-moi l'honneur !...

— Cédez, vous serez Reine !

— Et votre épouse?...

— Je ne l'ai jamais aimée.

— Et votre concubine?...

— Je ne l'aime plus.

— Et moi. Majesté, je vous hais.

— Rien n'est si près de l'amour que la haine.

— Grâce, grâce. Sire! épargnez-moi!... Mais que faut-il vous dire?... Peut-être m'exprimé-je mal? Mes paroles sont peut-être de perfides truchemans ? Je ne sais pas votre langage; je suis une pauvre étrangère. Oh! si vous compreniez la langue de ma patrie, je vous dirois de ces choses si bonnes et si douces que vous seriez attendri ; mais vous êtes féroce comme un sourd qui frappe sans entendre les cris de sa victime.

— Allons, soyez plus raisonnable. La résistance est vaine, ma mignonne, et ne fait que m' embraser.

— Vous finiriez par me rendre brutal !

— Majesté! ah! c'est mal de frapper et de tordre ainsi une veuve débile, une mère souffrante ! — Grâce! grâce ! à deux genoux, mon Roi ! — Grâce ! grâce ! Oh ! vous n'êtes pas chevalier !...

Voilà donc ce que c'est qu'un représentant de Dieu sur la terre ! mon âme se révolte et ma raison s'intervertit. — Roi, vous êtes infâme ! malheur sur vous et sur votre race ! abomination !

— Ali ! vous faites la Romaine, je me vengerai de vous, Lucrèce!

— Tarquin ! quelqu'un me vengera !

— Qui ?

— Dieu et le peuple.

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