II
uniforme comme celle de Patrick, n'auroit trouvé que de l'indignation et du mépris.
Fitz-Harris étoit variable comme l'atmosphère; et, comme certaines contrées, il n'avoit que deux saisons, le printemps et l'hiver, mai et décembre, joie et spleen. Il sautoit brusquement de la plus folle gaieté à la plus stupide hypocondrie. Patrick étoit son pondérateur. Tour à tour il réprimoit ses excès; tour à tour il lui ôtoit ou lui remettoit des sentiments. Le pire, c'étoit que Fitz-Harris ne savoit point employer son temps. Patrick lisoit beaucoup dans les livres et dans son cœur, écrivoit, recueilloit, prenoit des notes, dessinoit. Fitz-Harris parloit, chantoit, dansoit, marchoit, rioit, balivernoit, musoit, baguenaudoit, flagnoit, barguignoit et batifoloit avec Cork dans ses heures de félicité parfaite ; dans ses quartsd'heure d'abattement, il geignoit comme un caïman; il heurtoit tout et tout le heurtoit; il se gonfloit de colère née sans semence, prenoit un livre, en examinoit la reliure et le rejetoit, s'étendoit sur son lit, s'adossoit à la table, ou se promenoit de chaise en chaise ridiculement silencieux. De jour en jour, toutefois, ses mouvements de gaieté devenoient plus rares et de plus courte durée, et, à l'époque où nous touchons, il étoit en proie à un désespoir presque permanent.
Le 1 3 avril, plus morose que jamais, il rôdoit, il tournoit dans sa prison octogone, allant de pan en pan, d'angle en a.ngle, lisant et déchiffrant, pour la centième fois peut-être, les noms, les dates, les in-
scriptions, les sentences, les vers tracés sur les murs par les mains presque toujours innocentes des infortunés qui, dans d'autres temps, avoient été plongés dans ce cachot.
HiEMS STERNUM. — 1680.
L'horloge ne sonnera jamais pour moi l'heure de la liberté. — 1701.
0 PUR AMOUR DE DiEU!... VoiCI UN MOIS QUE
j'ai Épousé Jésus-Christ. Depuis cette alliance considérable, je ne prie plus les saints, pas MÊME LA Vierge Marie, parce que la maîtresse
DE LA maison NE DOIT IMPLORER LES SECOURS NI
de la mère ni des domestiques de son époux. — 1695. — Jeanne-Marie Bouvière-de-la-Motte, guyon du quesnoy.
Le comte de Thunn. — 1703.
Le comte de Thunn. — 1713.
Lenglet-Dufresnoy. — 1725.
1734. — Claude-Prosper Joliot-de-Crébillon. — Désormais je serai vertueux; je ne ferai 2^lus de TANZAI ET NÉARDANÉ.
Diderot.
Henry Masers de Latude.
Mon esprit, soyez tranquille et souffrez en paix vos douleurs.
Marquis de Mirabeau.
La vie s'enfuit^ les enfermeurs cV hommes et les enfermés passent. Dieu seul demeure et juge.
Je sortirai quand ce cadran marquera l'heure et le mobient.
Fitz-Harris n'avoit pas achevé cette dernière inscription, que M. de Guyonnet entra d'un air joyeux et empressé. — Bonne nouvelle, messieurs , s'écriat-il, bonne nouvelle.... Yoici le fait. Je viens à l'instant d'apprendre que madame Putiphar est malade dangereusement, très-dangereusement; abandonnée des médecins. J'ai pensé que si vous lui écriviez pour lui demander votre grâce, en ce moment suprême, près de descendre dans la tombe et de paroître devant Dieu, elle ne sauroit vous refuser pardon et pitié. — Allons, il n'y a pas une minute à perdre; faites vite vos suppliques, et je les ferai partir en toute hâte.... Faites vite; la mort est à son chevet.... Peut-être n'est-elle déjà plus. ,
Mille remerciements à vous, M. de Guyonnet; que vous êtes bon ! s'écria Fitz-Harris en lui baisant les mains.
— Bien, bien, Fitz ; vous me rendrez grâce plus tard. Ecrivez; je reviendrai dans un instant chercher vos lettres. Eh bien ! Patrick, allons donc, mon ami; que faites-vous là; allons donc... Les secondes sont comptées.
— Merci, M. de Guyonnet, répliqua Patrick froidement. — Vous êtes généreux, vous; mais cette femme ne l'est pas. J'aurois la certitude d'obtenir ma délivrance, que je ne voudrois pas la lui demander. Je suis juste, pur, innocent; le crime m'a chargé de chaînes : quand mes chaînes tomberont, je louerai Dieu ! mais la vertu n'a point de jointures pour se ployer devant le crim». — Allez, monsieur, mon corps et mon cœur savent souffrir; ma bouche ne dira jamais grâce.
— Vous êtes un fou, mon ami.
— Peut-être ; mais, pour certain, je ne suis point un lâche.
— Laissez-le, M. le lieutenant; qu'importe, je parlerai pour deux.
— Non, Fitz ; je te le défends.
— Ne faites pas à votre frère ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. Un jour tu as demandé grâce pour moi, et tu m'as tiré delà Bastille; aujourd'hui, moi, je veux m'acquitter de cette dette, je veux prier pour toi, je veux te sauver; je veux t'arracher du Donjon. Frère, je le veux; frère, j'en ai le droit.
Supplique de Fitz-Harris à madame Putiphar.
Madame,
^^ ous souffrez par Dieu dans un palais; je souffre par vous dans un cacliot; j'implore Pieu pour vous et je vous implore pour moi, et je viens en esprit me prosterner à vos pieds. Madame, celui qui ne fait que de naître est assez vieux pom* mourir; vous, qui avez passé l'âge de vingt ans (*), la mort peut vous surprendre. Une fois venue, vous ne seriez plus à loisir de me rendre ime justice que je ne dois demander qu'à vous, et vous me persécuteriez après votre trépas, dont Dieu nous garde ! Madame, on doit pardonner : voulez-vous que je ternisse votre souvenir, et que je dise que vous avez été inébranlable ? — Il est un temps où nous cessons d'être injustes et barbares ; c'est celui où notre dissolution prochaine nous force à descendre dans les ténèbres de notre conscience, et à nous apitoyer sur les chagring, les peines, les malheurs et les in-
(*) Adroite flatterie : Madame Putiphar avoit alors qaaraute-deux ans.
fortunes que nous avons causés à nos semblables; peut-être touchez- vous à ce temps, madame; or, vous savez que voilà déjà bien des mois que vous me faites pâtir et endurer mille morts au Donjon, où les plus déloyaux sujets du Roi seroient encore dignes de pitié et de compassion; à plus grave raison, moi, qui vous ai offensée légèrement, involontairement, et qui vous en demande mille et mille fois pardon , et qui implore la miséricorde de votre bon cœur. Ah ! si vous pouviez entendre les sanglots, les plaintes et gémissements que vous me faites produire, vous me feriez bien vite envoyer en liberté de ma personne. Madame, on doit pardonner. J'ai toujours eu un cœur humble et respectueux à votre égard, encore plus l'aurois-je aujourd'hui, si je devois ma chère liberté à vos bonnes grâces.
Madame, on doit pardonner. Mort, être déposé dans la tombe , c'est la loi commune ; mais , vivant, être plongé, comme vous m'avez plongé, dans un tombeau de pierre, que cela est cruel!... Madame, je suis un enfant; j'ai vingt ans; je suis un fou: bien et mal, tout ce que j'ai fait jusqu'à ce jour, je l'ai fait par puérilité ; ne me prenez pas au sérieux. Je ne suis rien , rien ! pas plus qu'un son achevé , ou qu'une étincelle éteinte, pas plus qu'un fil de la Bonne-Vierge, qui voltige en automne; pas plus qu'un fétu de paille.... De quel poids voulez-vous que je sois dans la balance de votre destinée? Le beau levier que je fais pour renverser un thrône!... Madame, dites qu'on jette ce fétu de paille à la
porte... et le vent l'emportera, et il se perdra dans le tourbillon du monde.
Madame, on doit pardonner. J'ai vingt ans. Ah! si vous sentiez combien je tiens à la vie, vous me l'accorderiez. Je ne suis pas dangereux à laisser vivre, croyez-moi; touts mes sentiments sont bons. J'ai vingt ans. Si vous saviez combien j'aime les femmes; si vous saviez que mon culte pour elles va jusqu'à l'idolâtrie, que ma révérence et ma courtoisie s'étendent même aux femmes viles et déchues, vous ne pourriez croire que pour vous, si noble, si belle, si grande, si admirée, si admirable, j'aie pu trouver en moi de la méchanceté. Non, madame, les mouvements que vos beautés et votre vaillance ont fait naître en mon esprit ont toujours été les plus contraires à la haine.
Madame, on doit pardonner. Au nom du Dieu éternel qui nous jugera touts les deux, qui sera votre juge comme vous êtes le mien; si vous voulez qu'il ait pitié de Vous, ayez pitié de moi! ayez jjitié de ma pauvre âme! ayez pitié de mon pauvre corps! ayez pitié de mes souffrances î...
Au nom de Dieu qui vous a faite si belle, madame, donnez mandement pour qu'on m'ôte mes chaînes !
Madame, on doit pardonner. — Sous la même voûte, lié à la même chaîne, souffre en silence mon ami, mon frère, mon Patrick, ce même Patrick à qui vous accordâtes autrefois la rémission de Ina faute ; veuillez, madame, reverser sur lui toutes les prières que je viens de vous adresser en mon nom ! veuillez
faire comme si deiix voix unies vous eussent implorée ! Je voudrois m'acquitter envers lui. Jetez-moi sa grâce, madame, au nom de votre frère que vous chérissez, au nom du marquis de Marigny ! Soyez généreuse ; pardonnez-lui ! Si vous daignez être bonne pour moi, soyez meilleure encore pour lui, je vous en supplie ! Si je l'osois, si je ne craignois de vous blesser, je vous dirois ce qu'il vaut.... Grâce! grâce pour lui, madame ! Au nom de votre frère, grâce pour mon frère, madame ! Si ces deux bonnes cbarités vous étoient impossibles; si votre cœur ne pouvait faire ce double effort; si votre pitié ne devoit couvrir de son manteau que l'un de nous deux et laisser l'autre nu, je vous en prie, madame, oubliez-moi et soyez toute pour Patrick.
Madame, attachez à mon pardon la condition que vous voudrez; quelle qu'elle soit, je m'y soumettrai comme à un arrêt du Ciel : je serai votre esclave fidèle, et vous servirai à genoux, et je coucherai en travers de votre porte. — Je quitterai à jamais la France. — Si vous succombiez au mal qui vous possède, je porterai ma vie durante votre deuil, et j'irai touts les jours que Dieu fera prier à deux genoux sur votre tombe !...
Grâce! grâce!... La face contre terre, grâce!... Madame, la prison me tuera; le chagrin m'a déjà ruiné.... Oh! qu'il me seroitdoux de revoir un arbre, de revoir une herbe des champs, un oiseau, un cheval;... d'entendre un clavecin, de presser la main d'une femme!... d'une amante!...
Madame, on doit pardonner. J'ai une pauvre mère de soixante et onze ans, qui a besoin de mon secours, et qui compte comme moi ses moments par des larmes. Madame, daignez mettre fin à notre désolation ; je vous ai toujours souhaité du bien, et, en reconnoissance, je vous en souhaiterai toute ma vie.
Grâce pour Patrick, madame, grâce pour moi! grâce au nom de votre frère !
Je suis, avec vénération, respect et soumission,
Madame,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur et sujet,
Fitz-Haeris.
Au donjon, ce 13 avril 1764. — Le 29 de ce mois, à onze heures de la nuit, il y aura, madame, cinq mille quatre-vingt-huit heures que vous me tenez dans la souffrance.
I wiiii I miiiuinuiilliillllll |illlllllllllllllillllllll|in|||l|HII'illl|j||l|||ll|||||lll|||i i'lll|i|lllllllillliHlllll[|llllllllllllllllllliyi un iiiiliinii ||l II h HIiIIIi |I iiI H lllllinillllHTimi
NFiN, le surlendemain, M. de Guyonnet entra
I j^l accompagné d'un prêtre : c'étoit le curé de la Magdelène. Ce prêtre avoit assisté à Versailles, aux derniers moments de madame Putiphar, qui, peu d'instants avant d'expirer, lui avoit remis une lettre.
L'espoir de Fitz-Harris se ranima. Tremblant d'émotions diverses, il en brisa le sceau, j jeta un prompt regard, et tomba de sa hauteur à la renverse.