‹ Madame Putiphar. 2. éd., conforme pour le texte et les vignettes à l'édition de 1839. PréfChapitre 27 sur 32 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

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L y avoit près d'une année que Déborali avoit écrit à sir John Chatswortli, son tuteur, et sa lettre demeuroit sans réponse. D'abord elle avoit attendu avec la patience d'un prisonnier; mais, à la longue, la crainte et le découragement, goutte à goutte, avoient filtré dans son cœur. Elle ne trouvoit à ce silence qu'une explication triste et désespérante : ou la lettre n'étoit point parvenue, ou sir John Chatsworth l'avoit abandonnée, ou sir John Chatsworth étoit descendu dans la tombe. M. de Cogolin s'eiForçoit de la soutenir dans son affliction. Grénéreux Samaritain, il versoit du baume sur les blessures de son âme et de l'huile dans la lampe mourante de son espoir. Mais

c'étoit surtout dans les soins et dans les sentiments maternels qu'elle puisoit de la force et des distractions à ses maux.

Vers cette époque, inopinément, un homme, se disant lord Cunnyngham, se présenta à la forteresse, et se fit conduire au gouverneur.

Et après que M. le gouverneur et cet étranger eurent eu ensemble un assez long entretien, Déborah fut priée de venir.

Je ne sais si un pressentiment l'éclairoit, elle accourut avec joie en toute hâte, et se précipita sans hésitation dans les bras de cet inconnu en pleurant, et l'appelant mon oncle, mon bon oncle I... — Ah! sir John m'a fait beaucoup souffrir en me laissant si long-temps sans réponse !... Mais vous voici, tout est oublié. — Mou oncle, mon bon oncle, je vous remercie d'avoir daigné vous ressouvenir de moi, d'avoir daigné trouver un peu de pitié pour une femme dans l'infortune!

Bien loin de concevoir le moindre soupçon, M. de Cogolin étoit lui-même fort ému de leur attendrissement.

Après les premiers transports et les premiers épanchements, le lord Cunnyngham cria: John ! Thom!... et deux valets rouges, chamarrés et galonnés, entrèrent portant chacun un ballot : c'étoient des objets destinés à faire des présents que Déborah avoit demandés avec instance. Elle fit don, sur-le-champ, des plus précieux à M. le gouverneur, et réserva le surplus pour le distribuer aux prisonniers et aux guichetiers. Son désir

étoit de reconnoîtrô par ces présents les soins et les bontés de M. de Cogolin, les services des geôliers, les égards que les malheureux qui gémissoient sous ces voûtes avoient eus pour son propre malheur, et pardessus tout elle vouloit par là se disposer favorablement les esprits, et se les rendre faciles à gagner si la nécessité l'exigeoit.

Le gouverneur baisoit les mains de Déborah, et lui prodiguoit les expressions les plus aimables pour témoigner de toute sa gratitude. Il saluoit aussi de mots respectueux lord Cunnyngham, et finit même par se risquer à lui dire, tout tremblant, que si nulle obligation ne le forçoit à quitter l'île aussi tôt, il se regarderoit comme on ne peut plus honoré qu'il daignât être son hôte. Il est déjà tard, ajouta-t-il, veuillez accepter à dîner, et l'hospitalité pour cette nuit.

Cette proposition s'accommodoit trop avec leurs projets pour être repoussée. Déborah accepta tout, et demanda, en revanche, à M. de Cogolin, la permission de lui offrir, ainsi qu'à touts ses prisonniers, le lendemain, avant le départ de son oncle, un déjeûner splendide, dont elle souhaitoit faire les frais. Puis, ayant pris une poignée d'or dans une bourse que venoit de lui remettre lord Cunnyngham, elle la jeta sur la table, en priant M. le gouverneur de donner cela à son majordome, et de vouloir bien le lui envoyer pour concerter avec elle tout le service.

M. de Cogolin s'inclina gracieusement en signe d'adhésion.

Déborah prit la main de l'inconnu, et le conduisit dans son cachot.

Là, elle se jeta à ses pieds, dans l'ivresse de la joie, et lui dit avec efifusion : Permettez-moi, monsieur, de vous manifester sincèrement les sentiments vrais que votre dévouement fait naître en mon âme, et que tout-à-l'heure j'étalois par comédie. — Monsieur, vous êtes mon sauveur, vous êtes le sauveur de mon fils!... Ce pauvre enfant, né dans l'esclavage, n'oubliera jamais, non plus que moi, la dette qu'aujourd'bui nous contractons envers vous. J'ignore, monsieur, les promesses que M. Cbatswortli peut vous avoir faites, mais soyez sûr, quelles qu'elles soient, que je les tiendrai au double. Nulle chose au monde ne pourra m'acquitter envers vous.

— Mylady, je suis pauvre; mais Dieu dans sa grâce m'a doué de sentiments assez riches, dont je suis fier. Je n'ai mis aucun prix à l'action que je fais en ce moment : pour votre délivrance, madame, je ne veux aucun salaire. Ce n'est point l'appât d'un gain qui m'a envoyé près de vous; ce sont vos malheurs. Madame, j'ai lu le mémoire que vous avez adressé à sir John Chatsworth, et j'ai été touché. — J'aurai usé bientôt les deux tiers de ma vie, madame, et jusqu'ici, cependant, je suis demeuré sans avoir fait une action louable. Ma vie étoit vide; je ne savois vraiment pourquoi je passois sur la terre : ma vie s^explique enfin. Un enfant naquit, il y a quarante ans, dans une cabane du comté de Sligo pour être aujourd'hui le marteau qui va briser les chaînes d'une jeune

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mère captive. — Madame, un salaire détruiroit le beau de mon action : ne me le détruisez pas, je vous en prie; j'ai tant besoin de cette expiation.

— Monsieur, vous avez toute mon admiration , et je suis ravie d'engager avec vous une lutte de générosité; mais remettons à plus tard ce beau combat. Maintenant occupons-nous sans relâche de l'issue matérielle de notre aventure. — Avez-vous, monsieur, les limes que j'ai demandées?....

— Les voici, mylady.

— Bien. — C'est sur elles qu'est fondée toute l'entreprise, qui n'en est pas moins sûre pour cela. Voyez, et dites-moi à quoi tiennent les destinées? Sans les rugosités presque imperceptibles de ce frêle morceau d'acier, au lieu de reconquérir le monde et la vie comme je vais le faire, je serois condamnée peut-être à pourrir dans ce cachot. — Devroit-on s'étonner que la nécessité enfreigne l'honneur et la justice quand la nécessité intervertit tout, quand elle trouble la raison, la valeur, le rapport des êtres et des choses ? — Elle fait placer au pauvre qui a faim le pain avant l'honneur, comme elle me fait en ce moment placer la grossière intelligence de l'artisan qui, le premier , eut la pensée de faire ronger l'acier par l'acier, bien avant, bien au-dessus du génie du Dante et de Shakspeare. Cette mèche de fer est plus pour moi que Milton ! — Ce blasphème, devant des juges libres qui n'ont que faire d'une lime , ne mériteroit-il pas de me faire passer par les bourreaux, comme devant des juges pleins de sucs de viandes

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