II. IG
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trine exécrée? mais s'offriroit-elle jamais sous les coups!....
La passion sait aller au but sans être informée et sans qu'on la guide ! elle trouveroit un anneau tombé dans l'Océan! Les fumées de la bête forlancée qu'elle poursuit ne s'effacent jamais pour elle. Avec elle pas de gîte sûr pour le lièvre ! — pas de bauge pour le sanglier! — pas de tanière pour le lion!...
Au quartier de MM. les Mousquetaires du Roi, l'adjudant de service répondit à Vengeance que M. de Villepastour avoit pris sa retraite depuis le nouveau règne; mais que s'il souhaitoit d'arriver jusques à lui, qu'il le trouveroit en son liôtel , rue de l'Université. — Et à l'hôtel de la rue de l'Université, le suisse répondit que M. le marquis habitoit pour la saison son château de Colombes.
Jusque là Vengeance avoit ignoré s'il ne couroit pas après une ombre vaine; s'il ne chassoit pas une bête morte, un renard dont la peau étoit déjà chez le fourreur : aussi quand il eut acquis la certitude que son ennemi ne lui manqueroit pas, quand il eut dans la main le fil qui le devoit conduire sûrement à son repaire , un commencement de satisfaction s'ébaucha au fond de son âme. Son esprit gagna un peu de calme, et sa précipitation se ralentit ; car il alloit comme un éperdu. — Tranquille alors, comme s'il eût eu devant lui une tâche sans péril, il ne repartit de Paris qu'après avoir fait reposer sa, monture, et s'être donné à lui-même quelques heures d'un bon sommeil.
Les flèches de feu du midi tomboient du carquois embrasé du soleil , les gryllons seuls remplissoient de leur cliquetis l'air silencieux des campagnes, lorsque Vengeance atteignoit la sombre tonnelle de verdure qui, s'avançant dans la plaine comme une jetée dans la mer, comme une couleuvrine hors du rempart, conduisoit au château de Colombes; vieux castel, de féodal devenu Louis-Quinzesque ; — casque de pierre peinturé, enrubanné, et plein de fleurs.
A l'entrée de l'avenue la lice de bois, couleur vertnaissant ou vert-pomme, étoit ouverte; — au fond de l'avenue la grille aussi étoit ouverte. Vengeance s'avança donc sans hésiter; et, comme il s'approchoit sous les fenêtres, il apperçut dans les jardins, descendant les degrés d'une terrasse, une dame dans un galant et riche appareil. D'une main elle relevoit une basque de sa robe, de l'autre elle hochoit un éventail avec grâce. Elle se renversoit avec majesté, se dodelinoit comme une rose que Zéphire agite, et jetoit avec élégance comme un aviron son pied qui soulevoit les flots transparents de sa jupe, son petit pied, grand à peine comme un biscuit, captif dans un soulier de soie jaune, haché par des zébrures plus sombres, et qui, échafaudé au haut d'un haut talon et la pointe prosternée, terminoit une jambe divine par une douce déclivité. — Une suivante, ravissante soubrette, venoit derrière, flairant une branche de romarin, et portant nonchalamment, repliée sur son bras, la queue démesurée de sa maîtresse.
A la vue de cette grande dame inattendue, Ven-
geance tourna court, et chevaucha plein de fierté jusques auprès de la terrasse. — Là, ayant mis pied à terre, tenant sa bête par la bride, il se découvrit, et saluant plusieurs fois de son chapeau, en bon gentilhomme, avec une suprême courtoisie, il demanda M. le marquis de Gave de Villepastour, à cette délicieuse personne, qui lui répondit d'une façon suave et d'une voix sucrée : — Mon mari, monsieur, est en ce moment dans le parc. — Veuillez prendre en face cette allée, et d'honneur vous l'y trouverez. — Sur quoi Vengeance s'inclina de nouveau en signe de remerciement. — Pendant toute cette brève entrevue, tandis qu'ils avoient parlé ou s'étoient fait leurs révérences ils avoient eu l'œil attaché l'un sur l'autre, leurs regards s'étoient cherchés; il y a voit eu de part et d'autreunmouvement d'admiration inopinée. On eût dit que le dieutelet Cupidou, ce petit archerot malin, les avoit sur-le-champ férus tous deux de la même sagette. — Vengeance étoit le beau jeune homme antique que vous savez! — La marquise, d'une taille élevée, femme de trente ans toute jeune encore , étoit bien belle aussi î — Une tête noble et superbe, comme on en voit sur des médailles de Syracuse; un col d'un galbe imaginaire, animé et flexible, avec un doux balancement; une poitrine à rendre Junon jalouse, et deux admirables commencements de sein, car le surj)lus étoit caché ; de la prestance, une parure rare, une abondance majestueuse de costume; — mi-partie reine et déesse! — Comment Vengeance auroit-il échappé à tant de prestige si bien à sa mesure!
Quel derviche même y eût échappé!... Enfin, ayant rompu le charme qui le lioit et le retenoit encore après la réponse reçue, il remonta avec beaucoup d'aisance sur son impatient palefroi, et s'enfonça à toute bride dans le parc par l'allée indiquée.
— Célimène, dit alors la marquise à sa caudataire, ne trouves-tu pas ce jeune homme un enfant superbe? Quel port! quelle grâce! quel visage! — Oh! j'en suis toute bouleversée !
La soubrette fit un petit bruit de lèvres railleur, et répondit après un silence plus moqueur encore : — Mon cœur sur la main, ma foi, madame, je le trouve un charmant berger. — Si charmant! que, s'il daignoit vouloir m' offrir des nids de tourterelle et m'orner de fleurs ma houlette, — je lui laisserois volontiers m'offrir et m'orner tout ce qu'il voudroit.
— Célimème, que vous êtes terrestre! Vous ne pouvez rien voir sans penser de suite à votre lit. Oh! je n'aime pas ce genre d'esprit grossier! — Mais venez, et suivons ce chérubin dans le parc. J'ai besoin de le revoir, ce bel ange! — Oh! s'il le veut, ce bel amour, il verra bien des défaites!...
Au détour d'une petite allée Vengeance rencontra M. le Marquis de Gave de Villepastour, qui, l'épée nue à la main, poursuivoit un papillon d'un riche plumage qui fuyoit effaré devant lui, voltigeoit et se posoit de branche en branche. — Un valet à quelques pas plus avant tenoit au bout d'une chaîne d'argent un singe en frac de velours, portant suspendue à son col une petite corbeille de figues qu'il ravageoit.
— M. le marquis , s'il vous plaît, s'écria alors Vengeance en réprimant brusquement sa course. — C'est moi, monsieur, que me voulez-vous?
Prompt comme la foudre, ayant sauté à bas de son cheval, et rejeté son manteau. Vengeance dégaina son épée. Puis, l'œil enflammé et marchant droit sur lui : — Marquis, ce que je veux, reprit-il avec force, ce que je veux, infâme! c'est ta vie! çà, défends-toi ! — Je viens de la part de mon père et de ma mère !
— Que voulez-vous dire ?
— Je veux dire, misérable ! regarde-moi bien ! que je suis le fils de Patrick! et que Déborah est ma mère ! et que je viens demander le paiement des outrages que ma mère a subis, et le prix du sang de mon père que tu as assassiné.
— Décidérnent, c'est donc une manie de famille, mon jeune brave, de vouloir que Patrick soit mort, et que moi j'en sois l'auteur! — fit alors le marquis d'un air tout-à-fait calme et réjoui ; — puis il poursuivit avec indifférence, en froissant dans ses doigts les plis d'une dentelle : — Ah I vous êtes, mon cher, le fils de madame Déborah ! une charmante , une adorée personne , ma foi !.. . Comment va-t-elle ? . . . Oh! je me la rappelle parfaitement! vous lui ressemblez : cependant plus encore à M. votre père, aussi je me disois en vous regardant tout à l'heure : Mais , c'est étonnant ! je connois ce garçon-là.
— En garde ! monsieur, vous dis-je : — Mais défends-toi donc!... misérable!
— Hola ! tout beau! vous faites bien l'emporté, mon mignon! Quelle moucbe vous a donc piqué? — Venez à la maison; qui sait? peut-être j'aurai bien des choses à vous dire : nous causerons tranquillement.
— Tu railles, infâme!... Défends-toi, ou tu es mort!
— Mort! — non. — Tout beau. — Pas si vite....
— 0 mon père! je n'en finirai donc pas avec ce lâche!...
Vengeance frappoit du pied la terre. — se heurtoit le front ; — et brandissoit son épée d'une façon terrible.
Ah! tu ne savois donc pas, mirliflore imbécile, qu'il ne faut insulter ni l'enfant ni la femme ! — Parce que la femme devient mère, parce que l'enfant devient homme !
En garde! — Encore un coup, te dis-je, défendstoi donc !
— Mon pauvre apprentif, c'est de la vraie folie ! vous voulez donc mourir, mon cher, vous n'y pensez pas? vous voulez donc me forcer à vous faire du mal?
— Mourir! moi! non, monsieur le marquis, non, je n'en crois rien. Moins de tendresse, je vous prie. Dans ceci , ne voyez-vous pas que la justice et Dieu sont avec moi !
— Dieu?... mon garçon, ceci auroit fait bien rire M. d'Holbach. Vraiment vous êtes délicieux !
Comme Vengeance se précipitoit sur lui , et qu'il
u'y avoit plus de temporisation possible, M. de Villepas tour, se retournant vers son valet, lui dit alors d'une façon résignée : — Tu vois, Jasmin, que monsieur m'y oblige.
Les fers étoient croisés. Vengeance attaquoit comme un lion, — Le vieil homme d'armes se contenta d'abord de parer élégamment; mais, peu à peu, animé par l'ardeur et l'audace de son implacable adversaire , il prit une part plus active à cet horrible jeu, et devint à son tour terrible.
Ils en étoient là, tantôt rompant, tantôt allant à fond avec fracas, quand tout-à-coup la marquise éperdue apparut au détour de l'allée, et, poussant des cris de grâce, vint se jeter entre les combattants, essayant de couvrir Vengeance de sa protection, — ce qui le perdit.
Une botte portée trop brutalement par M. le marquis, et qu'il ne put modérer, se fit jour sous le fer de son ennemi, lui cloua sur la poitrine l'éventail d'ivoire de la marquise dont elle s'efforçait de faire un bouclier, lui perça le cœur, et s'insinua sous le poids du bras jusques à la garde.
Vengeance recula d'un pas, jeta un long regard sur la marquise. Et criant : 0 ma mère ! — Il étoit mort.
— Barbare! quoi! vous avez tué ce bel enfant!... s'écria alors madame de Villepastour avec un geste d'effroi — horrible, et se laissant tomber sur la i)oitrine de Vengeance, que déjà le sang inondoit.
— Jasmin, dit là-dessus M. le marquis, sans au-
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cune marque d'altération ni de trouble, — j'ai la main meilleure encore que je ne pensois.
Madame de Villepastour fut détachée du corps de Vengeance, qu'elle tenait embrassé en versant d'abondantes larmes, et ramenée au château par Célimène, où les plus tendres soins ne pouvoient la rendre à ses esprits, tandis que Jasmin, aidé de M. de Villepastour, conduisit le cheval de Vengeance dans l'épaisseur d'un bosquet, l'y attacha, — cacha sous un fourré le jeune mort, — et poussa du sable avec le pied sur la mare de sang répandu.
— Ceci,^ Jasmin, n'est que provisoire.... La cloche appelle; viens. — Nous reviendrons ce soir quand nous aurons avisé à ce que nous devons faire de ce butin.
A la nuit, en effet, M. le marquis et Jasmin reparurent. — Après avoir tiré du bosquet le cheval , ils chargèrent sur la selle le cadavre, puis, l'ayant lié avec de bonnes cordes, ils conduisirent hors du parc, par une porte pour ainsi dire dérobée, ce lugubre équipage. — Là, ayant fraj)pé chacun avec un caillou sur les flancs du cheval, l'animal, qui hennissoit à l'odeur du sang, s'emporta et s'enfuit — épouvanté.
En regardant partir cette triste cavalcade , M. de Villepastour ne put se défendre d'un mouvement de regret. — Pauvre garçon!... fit-il. — Est-ce pas, après tout. Jasmin, qu'il étoit beau et brave! Que c'étoit après tout un jeune preux !
— Preux ou non, rentrons, monsieur le marquis, et souhaitons-lui un bon voyage. — Bonne chance,
mon drôle ! En voilà un du moins, cher maître, qui, voyageant à dos de mulet, ne craint pas qu'on lui prenne ou la bourse ou la vie.
— Connois-tu, Jasmin, l'histoire de Mazeppa?
— Non , maître.
— La besogne que nous venons de faire m'y fait songer : — je te conterai ça.
Le cheval ne sembloit déjà plus au fond de la plaine qu'un corbeau voletant sur la crête d'un sillon. — Le maître et le valet rentrèrent dans l'enceinte du castel : — la chose avoit réussi ; ils étoient satisfaits.
UAND je pris la plume pour écrire ce livre j'avois l'esprit plein de doutes, plein de négations , plein d'erreurs ; — je voulois asseoir sur le trône un mensonge, — un faux roi ! Comme le peuj^le, sujet à la démence, pose quelquefois le diadème impérial sur un front dérisoire, et que devroit plutôt fleurdelyser le fer rouge du bourreau, je voulois ceindre du bandeau sacré une idée coupable, lui mettre une robe de pourpre, lui verser sur le chef les saintes huiles, — l'élever sur le pavois ou sur l'autel, — la proclamer Caesar ou Jupiter — et la présenter à l'adoration de la foule, qui a moins besoin de pain que de faux dieux, que de faux rois, que de fausses idées, que de pliantômes! — Mais je ne sais par quelle mystérieuse opération, chemin faisant, la lumière s'est faite jDOur moi. — Le givre qui couvroit ma vitre et la rendoit opaque comme une gaze épaisse, s'est fondu sous des rayons venus d'en haut, et a laissé un plus beau jour arriver jusques à moi. — Où l'eau étoit bourbeuse, j'ai trouvé un courant limpide. — A travers les roseaux j'ai plongé jusque sur un lit du gravier le plus pur , sillonné
par l'ombre fugitive des poissons argentés qui passent entre deux ondes comme un trait, — comme une barque qui a mis toutes voiles dehors, — comme une navette qui courroit sans repos de la main droite à la main gauche, de la main gauche à la main droite de Neptune. — Le brouillard s'est déchiré, et la cîme des monts, pareille à une armure gigantesque dorée par les flammes du soleil, au fond de la gerçure ouverte dans la brume, s'est offerte à mes yeux. — Au travers de cette vapeur d'eau bouillante, mon regard a philtre, et la ville assise sur la colline et la forêt étalée dans la plaine, qu'elle céloit, m'ont enfin apparu dans toute leur beauté.
Oui ! il y a un Destin !
Oui! il y a uue Providence pour l'Humanité et pour l'homme!
Non ! les méchants ne triomphent pas sur la terre î
— Non, sur la terre chacun reçoit le salaire de ses œuvres.
Non, il n'y a pas besoin d'une seconde vie pour redresser les torts de la première, — pour faire la part du juste, et refaire la part du méchant. — Rien icibas ne demeure impuni !
Non, il n'y a point de désordre dans le gouvernement du monde !
Non, les bons ne payent point pour les mauvais,
— la vertu pour le vice !
Non, il n'y a point d'hommes qui soient donnés
en proie aux hommes sans que Dieu n'en ait la raison.
Les bons qui souffrent ne sont des bons qu'en ap-
parence, ou si ce sont des bons réels, — comme le fils du mauvais peut être juste, — c'est qu'ils expient les torts de leur race.
Oui , je crois à l'expiation !
Non, la destinée fatale originelle n'est point une atrocité ! mais une loi sublime !
Dieu est un Dieu vengeur !
Sa vengeance est quelquefois invisible, souvent elle est longue et tardive, mais elle est sûre! — Dieu a devant lui l'espace; rien ne le presse; rien ne lui fait un devoir de punir le prévaricateur dans soi-même plutôt que dans la postérité qui doit sortir de son flanc.
Nous qui ne sommes que d'un jour, si la vengeance n'est pas au bout de notre courte et fragile épée, elle nous échappe ! — mais rien n'échappe à l'épée éternelle de Dieu !
Cette opinion, j'en conviens, est une opinion terrible! Soit! tant mieux! Qu'elle aille trouver le crime heureux dans le bain de ses prétendues délices , qu'elle lui troue la poitrine avec sa vrille de fer, qu'elle s'y insinue, et lui fasse égoutter le cœur!...
La vérité est un jeune arbre inflexible que nulle force au monde ne peut ployer, et dont rien ne sauroit faire un arc! — C'est un rocher qui retombe sur celui qui le déplace !
Je me suis efl'orcé tout le long de ce livre à faire fleurir le vice , à faire prévaloir la dissolution sur la vertu; j'ai couronné de roses la pourriture; j'ai parfumé de nard la lâcheté; j'ai versé le bonheur à plein
Lord dans le giron de l'infamie; j'ai mis le firmament dans la boue; j'ai mis la boue dans le ciel; pas un de mes braves héros qui ne soit une victime; partout j'ai montré le mal oppresseur et le bien opprimé.... — Eh tout cela, toutes ces destinées cruelles accumulées, n'ont abouti après tant de peines qu'à me donner un démenti!
Lord Cokermouth, un méchant cœur, fils peutêtre d'un cœur plus condamnable encore, n'expie-t-il pas ses torts par lui-même et par sa race. Il est puni en soi. Il est puni dans sa compagne. Il est puni dans sa fille. Sa fortune se détruit, et vivant il assiste à la ruine de sa maison. Le bras de Dieu le poursuit jusque dans sa descendance, et ne s'arrête qu'après avoir tout effacé.
Lady Cokermouth, la pauvre tourterelle accouplée à un bœuf; c'étoit une âme droite; mais elle dut payer pour son père, un marchand parvenu. — Vous savez, messieurs, si c'est l'honnête homme qui parvient !
Quant à Déborah! n'étoit-ce pas la dernière raison d'une race doublement maudite, et qu'on vient de voir s'éteindre dans la personne de Vengeance, son jeune fils, enfant appartenant à deux souches condamnées ; car Patrick que nous voyons étendu sur le plus dur chevalet, procède d'une antique famille dégradée après des troubles populaires durant lesquels cette famille séditieuse avoit trempé- sans doute dans plus d'un forfait.
Pour Fitz-Harris, n'auroit-il eu contre lui que sa
trahison envers son ami, envers son frère Patrick; — la trahison est le crime le plus grand aux yeux de Dieu, — qu'il n'eût reçu que son salaire.
0 vous, que mon sophisme flattoit, berçoit, caressoit, consoloit!... qui vous êtes si follement réjouis de me voir mener dans un char de triomphe la corruption; qui avez pu voir avec joie souffrir ce qui est honnête, car tout ce qui est honnête souffre dans mon livre, et qui avez pu croire un instant avec moi au destin aveugle, à l'impunité! mettez sous vos pieds ce doux mensonge ! — voilez votre face hideuse dans vos mains coupables ! — Tremblez ! oui , tremblez! car l'heure approche où toutes ces infortunes que j'ai chantées et des montagnes d'autres vont faire pencher le plateau de la colère de Dieu ! — car Dieu à cette heure attise un châtiment comme le forgeron le feu de sa forge ! — car l'heure d'une immense expiation va sonner sur un timbre funèbre, épouvantable, horrible ! car Dieu et le peuple, — ces deux formidables ouvriers, vont se mettre à la besogne! — et car leur besogne comme eux sera terrible î
La monarchie décomptera longuement devant Dieu ses orgies ! — et ses suppôts ! le peuple les tordra dans ses mains puissantes comme un haillon !
Pas une plainte secrète, pas une larme dans l'ombre, pas un soupir étouffé, pas une goutte de sang que Dieu ne recueille — et ne pèse — et ne venge! Ce sont autant de grains de poudre qui s'amassent sous le projectile, et qui font le coup d'autant plus fort, d'autant plus redoutable au jour de l'explosion I
— De là vient, de ces causes infimes et partielles, le bouleversement des empires.
Au jour de ces bouleversements avec sa propre massue Dieu tue Hercule. — Alors il divise les nations en deux parts : à l'une il met une toison, à l'autre il met une gueule : et suscite ces deux parts Tune contre l'autre jusqu'à ce que la part qui a la gueule ait dévoré la part qui n'a que la toison !
Quand l'expiation est enfin accomplie, et. que Dieu n'a plus besoin de son outil , il le brise !
Dieu, tout-à-l'heure , se servira du peuple; mais dès que cet outil sera ébrêclié dans sa main et sera teint de sang, à son tour il le rejetera !
Il enverra alors un homme sorti d'où l'on ne sait où, qui lavera le sang dans le sang, qui à mesure que les mères enfanteront prendra leurs fils et les écrasera sur la pierre! — Puis à son tour cet outil sera brisé ! Alors les dernières ombres d'une race qui doit disparoître de la terre reparoîtront. Mais Dieu, pour achever l'holocauste, derechef se choisira un outil dans la propre maison de cette race, et fera régner sur le peuple , jusqu'à ce qu'il ait expié ses nouveaux forfaits et sa nouvelle trahison, ce dernier outil ; un homme aux mains crochues portant pour sceptre une pince; — une écrevisse de mer gigantesque; — un homard, n'ayant point de sang dans les veines, — mais une carapace couleur de sang répandu !
ORSQUE le vase de la colère de Dieu est plein, une larme de femme, — et le vase déborde ! Le roi Don Rodrigue força Florinde, et il perdit l'Espagne!
Pharaon força Déborah, et il perdit la France ! Ce n'est pas que sur une faute isolée Dieu se résolve jamais à rayer un empire, — mais c'est qu'il est temps enfin de porter la hache sur une nation lorsqu'elle en est venue à ce point d'ignominie, que d'avoir pour maître un homme qui pratique le crime ou qui l'organise !
Florinde en appela à son père, et son cri de vengeance trouvant un horrible écho dans le cœur du comte Julien, celui-ci, égaré par un soin farouche de son honneur, en appela aux Maures, et leur livra traîtreusement la clef de sa patrie !
Mais Déborah, plus sage que Florinde, la Cava ! ainsi que la nommèrent les Maures eux-mêmes, c'està-dire la Mauvaise ! comme nous l'avons vu, s'en remit simplement au peuple et à Dieu ! — Des philosophes étoient déjà suscités, et le peuple déjà buvoit avidement le venin qu'ils suintoient; — la France, II. 17
assise alors sur son arrière-train comme une bête vorace, fouilloit déjà du museau dans ses propres entrailles et se mâchoit le cœur î
Ainsi finit en France, ainsi finit en Espagne, la domination des rois Gotlis, — de los Godos !
Hélas ! au temps funeste où voici que notre esquif aborde, pareille au roi Don Rodrigue après la bataille, chassée de sa tente royale, seule et pitoyable, si abattue qu'elle en avoit perdu le sentiment, mourante de faim et de soif, si teinte de sang qu'elle sembloit un brasier, portant des armes bossuées, brisées, jadis de pierreries, une épée faite scie sous les coups qu'elle avoit reçus, un casque fracassé, enfoncé dans sa tête, la face couverte de poussière^ image de sa fortune tombée en poudre, sur son cheval Orelia, harassé, poussant à peine sa respiration courte, baisant parfois la terre , la monarchie s'en alloit par les campagnes de Xerez, — nouvelle et pleurante Gelboé ! — s'enfuyoit avec de tristes spectacles sous les yeux, avec la peur dans l'oreille et un grand bruit de guerre confus ; craignant tout, redoutant tout, ne sachant que faire de son regard : le lever au ciel, le ciel étoit gros de colère I le jeter sur la terre, la terre n'étoit plus sienne, elle étoit foulée, elle étoit aliénée! le plonger dans soi-même, dans ses souvenirs, dans son âme : un plus grand champ de bataille encore s'y trou voit !...
La tête gonflée par la peine qu'elle endurcit, comme le roi Don Rodrigue, elle monta aussi, vers la fin du
jour, sur le sommet de la colline; et de là, cherchant ses gents vaincus, ses bannières, ses étendards gisants, et que la terre couvroit, ses capitaines disparus, son camp trempé de sang qui couroit par ruisseaux, triste de voir ce désastre , en proie à sa douleur profonde, les yeux baignés de larmes, elle s'écria comme lui : — Hier j'étois reine d'un royaume, aujourdhui pas une ville! — Hier villes et châteaux, aujourd'hui rien! — Hier des serviteurs, aujourd'hui personne! — Maintenant je n'ai pas un créneau que je puisse dire mien! — Maudite soit l'heure où je naquis, où j'héritai d'une si grande seigneurie, puisque je l'ai perdue, puisque j'ai tout perdu en un jour ! — 0 malheureuse ! si ceci tu l'eusses fait en d'autres temps, si tu eusses fui de tes désirs au pas dont maintenant tu vas ! si aux assaults de la passion tu n'eusses pas montré une lâcheté indigne d'une Gothe, et plus encore d'une reine qui gouverne, la France jouiroit de sa gloire! et de cette formidable puissance qui là, sur le sol, gît et change la couleur de l'herbe ! — Maudits soient l'instant et l'heure où mon destin me donna au monde!... Mamelles, qui me donnâtes du lait, que ne me donnâtes-vous plutôt le sépulchre!... — 0 mes ennemis ! ô vous les vengeurs dont Dieu se sert ! oh ! tuez-moi à coups de poignard, et bien vous ferez!... Mais le traître est un couard, jamais il ne fait une bonne action !
Puis son cheval Orelia étant tombé mort, étendue entre ses jambes, elle fit aussi, comme le roi Don Rodrigue, en attendant que se dissipassent les ténè-
bres, un oreiller de ses arçons, en disant : Adîos, Espana, que el barbaro senorea!... Adieu, France, que la barbarie seigneurise!...
Auprès de son Orelia chéri ainsi elle attendit la lumière ennemie.
Puis encore, comme le roi Don Rodrigue, qui s'enferma vivant dans la tombe, la couleuvre du remords la dévora, et, dans l'excès de ses tortures, — son cœur fournissant de l'eau à ses yeux qui pleuroient, ses yeux à sa bouche qui buvoit des larmes,
— comme lui encore elle cria : — Mords-moi, couleuvre! achève-moi! découvre-moi la face de la mort!...
— Hélas ! mon déshonneur sera éternel ! la renommée me maintiendra pour mauvaise, comme elle en maintient d'autres pour bons ! Oh ! si la renommée, la mémoire, le monde, pouvoient devenir muets ! les chroniqueurs aveugles, afin que ceci ne fût pas écrit!...
— Oh! si ma vie s'achevoit ! oh ! si la mort venoit !... Mais je crois que je suis si méchante que la mort même ne me veut pas! — déjà pourtant mon haleine s'affaisse ! déjà pourtant mes dents se serrent ! Déjà pourtant ma langue inerte et pendue darde la pointe!... Mords-moi, couleuvre, achève-moi! découvre-moi la face de la mort!...
A fin si douloureuse de Fitz-Harris dans le puisard, après vingt-un mois de débats avec la mort, après une agonie déchirante et tenace; la perte de ce frère d'infortune, de ce compagnon d'enfance et de misère, et pour surcroît l'inefficacité de la promesse si formelle de M. de Malesherbes , promesse qui sembla n'être venue rallumer le pâle flambeau de son espérance que pour donner l'occasion à M. le chevalier de Rougemont de le lui souffler sous le nez avec son insolence et sa cruauté habituelles ; la prolongation de sa captivité, qui décidément n'offroit plus que le mirage d'une plaine aride et mortelle, sans horizon et sans bornes; tout cela, toutes ces amertumes, toutes ces odieuses manœuvres, toutes ces afflictions profondes avoient fini, comme nous l'avons vu, j^ar ébranler la raison de Patrick, qui, jusques alors s'étoit sans cesse maintenue élevée, noble et fière, qui jusques alors comme un mât robuste, n'avoit pas oscillé un seul instant au milieu des orages et des sinistres les plus sombres. La translation du Donjon à la Bastille porta le der-
nier coup. Ce fut un choc, un désappointement terrible pour l'âme de Patrick, qui s'étoit encore ouverte naïvement à l'espoir d'une délivrance (tant l'âme du malheureux est disposée comme le faucon à venir sur le leurre le plus grossier ) ; lorsqu'au lieu de la liberté qu'on venoit tout-à-coup de lui promettre, il s'étoit vu derechef dans une enceinte de murailles et BOUS la voûte d'une nouvelle fosse.
Les neuf dernières années de son séjour au Donjon, Patrick les avoit passées dans l'état d'esprit le plus veule et le plus morne, abymé en Dieu et abymé dans la prière. Cette dévotion extrême s'exagéra encore. Il rompit alors entièrement tout commerce avec les hommes. Sourd à toutes questions, n'adressant aucune demande, se défendant rigoureusement toute parole, il ne s'entretint plus qu'avec le Ciel. A genoux ou accroupi, pelotonné pour ainsi dire autour de son Christ, il demeuroit sans cesse dans la triste immobilité d'un loir engourdi. L'obligeoit-on à sortir de son cachot pour aller respirer un peu sur les terrasses des tours, il s'asseyoit tristement sur l'aiFût d'un canon et n'en quittoit plus. Quelquefois, après avoir suivi long-temps du regard un ramier qui voloit librement au haut des airs, son cœur se gonfloit et il se prenoit à fondre en larmes. Il avoit alors dans le cœur un besoin si réel et si impérieux d'isolement et de mystère qu'il ne s'adressoit même jamais à Dieu, comme s'il eût oublié tout-à-fait la langue qui se parloit autour de lui, que dans l'idiome de sa chère et malheureuse patrie. — c( 0 thiarna, répétoit-il souvent
en se prosternant contre terre , dean trocaire ormsa mor-pheacach ! »
Certes, Patrick avoit reçu du Ciel une âme forte, un esprit solide; mais tant de douleurs l'avoient abreuvé , tant de souffrances l'avoient épuisé.... Hélas! qui de nous n'eût pas succombé comme lui sous le faix d'une pareille peine, et l'horreur d'une éternelle prison !... Quand on songe, ô mon Dieu ! rien qu'à cette pensée mon sang se glace dans mes veines, qu'il y avoit, à l'heure où nous sommes, vingt-cinq ans dix mois et onze jours qu'arraché au monde, à la liberté, à son amie , Patrick avoit été chargé de fers et habitoit l'ombre mortelle des cachots !
Pauvre martyr ! ! !
Mais tandis que Patrick s'éteignoit dans ce calme et qu'un silence sépulchral régnoit au fond de sa prison, de grandes rumeurs s'élevoient au dehors. Toute une nation s'agitoit comme une armée ; tout un peuple parloit et s'enivroit au bruit de ses propres paroles; et dans son ivresse et son abêtissement, ce troupeau d'esclaves crioit : — « Nos bergers sont velus comme nous ! prenons des ciseaux ! si nous tondions un peu nos bergers ! »
Patience! encore quelques jours..,. Et quand nous descendrons notre seau dans le puits , il remontera plein de sang ! Et quand nous chercherons une pierre pour reposer notre front, ou notre vieux père pour le guider dans les ténèbres, notre main ne rencontrera partout que des poitrines ouvertes et des têtes coupées !...
'heure du châtiment approchoit donc !
Oh! de grâce, avec moi, mes frères, croyez à l'expiation ! — croyez à un Dieu punisseur ici-bas! — Sans cette croyance, hélas! rien n'a sa raison, rien n'a sa loi. Le monde n'est plus qu'un saccage éternel ; l'Humanité un culbutis odieux et inextricable; la société un coupe-gorge, et la terre une lâche compHce.
Sans cette croyance, tout demeure obscur, secret, ténébreux, honteux, pitoyable! Cette vie n'est plus qu'une énigme sans mot, un logogriphe défectueux, une charade ridicule et imj)ossible! Tout revêt une image grotesque ;et absurde, depuis les plus infimes jusques aux plus grandes choses, depuis l'adversité solitaire du citoyen jusqu'à la chute retentissante des empires.
Sans cette croyance à l'expiation qui nous met dans la main la clef de touts les arcanes, on en arrive insensiblement aux déductions les plus bouffonnes, aux inductions les plus risibles, aux plus inimaginables folies ; on en vient , par exemple , comme certain esprit de ce temps, qui passeroit quasi
pour attentif, comme M. Thiers en un mot, à assigner à l'un des plus grands événements humains, à la Eévolution françoise, je veux dire, pour cause immédiate et pour origine, une espèce de mauvais calambour fait en l'air par un petit conseiller au Parlement, un boute-feu, un bavard, un noblion dont le nom n'a voit même pas d'orthographe, M.d'Espré... ou d'Epréménil, un misérable bavard, dis-je, une lèpre, une plaie, car le bavard est le pire des fléaux, un histrion travesti en robin, un polichinelle, qui, dans les écuries du Roi, eût mérité de recevoir le fouet à c. nu sous sa toge !
Je ne suis point un personnage, je ne suis ni grave ni important; je ne vise ni au timon de l'Etat, ni aux filles des receveurs de la gabelle, ni à la trompette de Clio; je ne suis qu'un simple romancier, pas un cheveu de plus! mais j'avoue cependant que si jamais il avoit été possible qu'un quolibet eût provoqué quelque événement, quelque cataclysme, je n'eusse voulu à aucun prix m'en faire l'historien I
Seize volumes sur les suites d'un jeu de mots, non, jamais! Je sais trop ce je me dois !
lo soy que soy ! — comme diroit un Castillan.
l'extrémité d'un ancien boulevard qui jadis protégeoit la ville, et qui peu à peu, en-
touré par elle, s'est efféminé dans son
•^ sein, dans le sein de cette reine du monde, comme autrefois Hercule aux pieds de la reine de Lydie, et qui comme Hercule s'est laissé dépouiller par son Omphale de sa massue et de sa peau de lion; au bout de ce vieux boulevard, dis-je, pareil aujourd'hui à une berceuse qui cliante au soleil et file sa quenouille, il existoit un immense cachot de pierre, avec lequel nous avons déjà fait connoissance, hideux et sombre, édenté, infect et décrépi, qui, la figure sale, d'un air hébété, immobile, avec de petits yeux louches, garnis de cils de fer, et qu'on eût dits percés à la vrille, regardoit fixement autour de lui comme un cayman demi pourri dans la fange d'un marais, qui hume des miasmes et aspire une proie. — Ce vestige d'un temps qui n'étoit plus, qui sembloit rester là debout comme un vieillard qui auroit refusé de descendre dans la tombe afin de dévorer sa race , — c'étoit!... A ce nom, se répandent d'abord dans notre pensée des bruits de chaînes et des gémisse-
ments, puis un bruit de guerre et des cris de triomphe. — C'étoit un lieu d'odieuse mémoire! — c'étoit la Bastille !
Ce repaire, qui avoit prêté main-forte à tant d'iniquités, qui avoit trempé dans tant de crimes, qui avoit bu tant de larmes et tant de sueurs d'agonie, étoit l'objet de l'exécration publique. Cette hache éternellement levée sur la tête de l'innocent, toujours prête à décimer, remplissoit le cœm* de haine et de terreur. Le peuple ne songeoit à cette prison qu'avec effroi : c'étoit pour lui l'entrée du Ténare. Il n'osoit longer ces murailles sans épouvante, comme si ces murailles eussent eu des appendices invisibles pour attirer à soi, comme si elles eussent été béantes.
Bouc émissaire chargé des torts et des crimes de soixante rois, tant de colères s'étoient amoncelées sur ce monstre et le poursuivoient qu'il touchoit enfin à son heure suprême. — Des cahiers demandoient aux Etats son abat. — Le peuple avoit juré sa perte!
Il y avoit alors déjà près d'un an que Paris, que toute la France même , dans l'anxiété et le trouble , s'agitoient. Le sol se mouvoit souterrainement, se crevassoit et craquetoit comme la crête d'un mont volcanique à l'approche d'une éruption. Le peuple, poussé par les suggestions d'une misère prétendue plus profonde , par les suggestions d'une faim factice et par d'autres suggestions plus ténébreuses et plus terribles encore, se faisoit de plus en plus actif et indocile. Sa chaîne cassée et sa muselière arrachée pendante au col, il rôdoit sans repos nuit et jour comme
un dogue échappé, ou comme un loup du Désert, qui cherche le lieu d'un meurtre pour s'ébaudir dans le sang.
Mais ce qui acheva dç le dénaturer, ce peuple, ce fut le misérable spectacle qu'on lui donnoit aux Etats de Versailles, où ses représentants se heurtebilloient et se colletoient sans pudeur entre eux et avec leurs maîtres , se tirailloient comme Pasquin et Marforio , comme deux polissons. — Hélas î à cette triste parade il avoit compris de suite qu'il n'avoit pour roi qu'une solive; que tout roi n'est qu'une solive du moment qu'on se fait charpentier, qu'on prend le compas et la hache, et, chose plus funeste encore, qu'un gentilhomme n'est pas si fort qu'un porte-faix.
Les deux camps s'inondoient sans relâche d'un flux de paroles. La cour et le tiers-état bavardoient et se formalisoient comme deux vieilles loquaces, comme deux huissiers, comme deux pies. On se passoit au fil du discours. — Paavre chose ! car c'est là justement ce que le j)euple exècre !...
Enfin Dieu trouvant sans doute son outil suffisamment trempé et affûté, décidément l'emmancha, et le mit à la besogne.
Quand un peuple se révolte contre ses divinités, son premier geste est d'en briser les images; son premier geste quand il se redresse contre ses maîtres, c'est d'en briser les symboles. Or, la Bastille étant le symbole le plus manifeste d'une tyrannie antique et abhorée, le peuple naturellement ne pou-
voit manquer de se dire : — Easons cet affreux symbole comme nous effaçons les armes sur la porte des carrosses, et les panonceaux sculptés dans la pierre des hôtels.
Le 14 juillet donc! tandis qu'on se tirailloit comme de coutume à Versailles, l'aurore promettant une journée superbe, — le peuple, qui avoit déjà fait l'essai de ses forces, qui avoit appris déjà à envisager la mort, qui savoit déjà comment s'enfonce une lame, se leva courageux, regarda autour de lui, retroussa ses manches; puis s'écria : — L'heure est venue! car le ciel nous est propice . — Holà ! compagnons ! — Aux armes!...
Et comme il n'avoit pas envie, de son côté, déjouer aux phrases, à peine avoit-il achevé ce cri, qu'il courut à l'hôtel des Invalides. Là il se saisit de touts les instruments de guerre qui s'y rouilloient, puis quand il se vit une épée au poing , il la brandit de joie et de colère , et vint se ranger sous les murailles de la Bastille.
Du haut de cet antique masure ce devoit être une curieuse armée à voir que cette foule composée d'éléments si divers; ce mélange d'hommes de tout métier et de toute espèce, dans les équipages les plus bizarres. Des enfants portoient des sabres qui les dépassoient d'une coudée; des clercs de procureur bandoient des arbalètes; des charretiers au lieu de fouets faisoient sonner des carabines; des abbés, des femmes et des moines s'exerçoient aux fiisils ; et comme la veille le Garde-Meuble avoit été saccaofé.
ici on appercevoit un décliireur de bateaux avec un cuissard au bras ; là un perruquier perdu sous le casque de Charles IX ; plus loin un revendeur dans la panoi)lie de François I'"', ou un maçon, plein de vin et de sueur, dans l'armure auguste de Bayard.
A la vue de cet étrange saturnale, hélas! quel songeur ne se fût pris d'une sombre et profonde rêverie ?
^ UAND la multitude avec sa fronde à la main , m\l comme le jeuile David, eût été quelque temps ^ en présence du géant, elle fut emportée par son ardeur habituelle; et dans sa turbulence, pour entrer promptement en matière , elle demanda impérieusement qu'on lui livrât sur l'heure son ennemi, c'est-à-dire l'abandon des armes et de la place. Le gouverneur étoit un brave. Il avoit avec lui un renfort de trente-deux petits Suisses qu'on lui avoit envoyés secrètement la nuit précédente, soixante invalides et quatre canonniers. C'est vous dire quelle put être sa réponse. — Il n'ignoroit pas que Turenne et Condé avoient jugé autrefois ce rempart imprenable, et d'ailleurs comme la Cour, qui avoit rassemblé des forces considérables aux portes de Paris, se promettoit de faire dans la nuit du 15 au 16 une formidable camisade, il ne s'agissoit après tout que de gagner un peu de temps.
Le peuple, qui avoit pris grand ombrage des troupes étrangères et nationales campées insolemment sous son nez, et qui avoit le vent des machinations occultes
et du coup qu'on méditoit, n'étoit guère disposé à se prêter à aucun barguignage . Il comptoit les heures. Aussi dès qu'il eut à peu près la certitude qu'il n'auroit rien qu'avec les ongles , engagea-t-il le combat. — Ce fut de la rue Saint- Antoine que partit la première attaque.
La foule ayant investi les premières cours, quelques audacieux pénètrent dans la cour du Gouvernement. Mais alors, poussé à bout, ramassant enfin le gant qu'on lui jetoit, le gouverneur fait lever brusquement le pont-levis de l'avance et riposte par une sévère fusillade. — Déjà le sang coule à flots.
D'abord consterné, puis exaspéré, le rassemblement accroît sans cesse. Des munitions, des armes, des combattants apparoissent de toutes parts. — Des faubourgs entiers descendent. — Les canons enlevés à l'Hôtel-des-Invalides arrivent après avoir traversé la ville eu triomphe. — De vieux militaires, des soldats de marine, des soldats aux Gardes et des déserteurs mêlés depuis plusieurs jours à la cause populaire s'emparent du commandement, gouvernent le siège et dirigent les batteries. — On place du canon sur le bord du fossé; on attaque par les jardins de l'Arsenal; on s'avance dans la cour des Salpêtres; on la traverse ; on parvient derechef en face du pont-levis de l'avance; on envahit le corps- de-garde et le logis des invalides, et le combat se poursuit avec furie.
A ce fracas de guerre et au récit de cette tuerie, les bavards frissonnent ; et, voulant substituer à cette lutte sanglante une guerre de paroles , ils envoient,
pour parlementer, députation sur députations. Mais, perdus dans le tumulte et la bagarre, ces parleurs ont beau se démener et agiter leurs personnages, assiégés ni assiégants ne les remarquent, et leurs discours se perdent dans le bruit de la mousqueterie. Dès le matin déjà, avant même qu'un seul coup eût été porté , un électeur du district de Saint-Louis-dela-Culture, M. Thuriot, étoit venu solliciter M. le gouverneur et faire des ronds de jambe sur les platesformes, coram populo.
Les canonniers foudro^'^oient le pont-levis dont on avoit cherché vainement à briser les chaînes à coups de hache. Le gouverneur, de son côté, eut-il recours à son artillerie? Je ne sais, mais ce qu'il y a de certain , c'est que le canon tonnoit sans relâche , qu'il ébranloit la ville et le sol, grondoit dans les airs et jetoit de près et de loin l'épouvante.
H y avoit déjà trois heures qu'on en étoit aux mains, plus de trois cents cadavres mordoient la poussière ; de toutes parts en emportoit des blessés; mais le peuple, loin de tiédir, bien qu'il ne vit encore aucune issue et que tout lui défendit de compter sur la victoire, devenoit de plus en plus terrible. Embusqués de touts côtés, des fenêtres et du haut des toits mille tirailleurs ajustoient paisiblement; et dès qu'un assiégé se montroit à travers les créneaux, sur les tours , il tomboit sous la pluie de leurs balles. — Une ruse de guerre vint alors servir à souhait ceux d'en-bas, et protéger leurs manœuvres. Deux chariots de fourrages ayant été renversés, on y mit le feu, et la fumée II. 18
épaisse que le vent rejetoit sur la forteresse aveugla complètement l'ennemi.
Enfin, sous les efforts du canon, le pont-levis de l'avance tombe, et au milieu des hourras et des cris de mort et de colère le peuple se précipite, comme un fleuve qui a rompu ses digues, dans la cour du Gouvernement. Là, à la vue des cadavres des premières victimes de la guerre, sa rage augmente; il décharge sa fureur contre les murailles, il incendie les logements du gouverneur ; — mais le soleil est si rutilant, mais le jour a tant de splendeur, que cet embrasement, qui, au milieu d'une nuit sombre, eût répandu tant de flammes, jette à peine une pâle lueur.
Tout-à-coup une jeune fille s'offre aux regards. On la dit fille du gouverneur; on s'en saisit. On l'étend sur un lit de paille, auquel on met le feu, et l'on menace de l'y brûler vive sous les yeux de son père si la capitulation tarde davantage. Mais au môme instant un vieillard, M. de Monsigny, le père véritable de cette pauvre enfant, se penche pour l'appeler, et, poussé par le désespoir, comme il va pour se précipiter du haut des remparts, un coup de mousquet l'atteint, et il tombe mort dans le fossé; tandis qu'un brave, qui avoit déjà sauvé une première fois la jeune infortunée, l'arrache des mains de ses bourreaux, l'enlève, la met en un lieu de sûreté, puis revole au combat.
Le canon , braqué de nouveau contre le second pont-levis, fiùsoit un feu terrible et le fracassoit.
Voyant qu'il ne pouvoit plus tenir et qu'il avoit
laissé i^erdre le poste que son Roi avoit confié à sa garde, le gouverneur désolé veut faire sauter sa citadelle, et déjà il s'approchoit mèche allumée de vingt milliers de poudre, quand quelques lâches soldats le retiennent et s'opposent à cet horrible exploit.
Sur ces entrefaites, la petite porte qui se trouvoit au bout du petit pont de service, et qui donnoit accès dans l'intérieur de la forteresse, s'entr'ouvre doucement, mais au nom de quel ordre ? On ne sait.
Aussitôt quelques braves s'élancent. Le peuple se rue à leur suite, renverse tout ce qui se présente, fraj)pe sans pitié, et pénètre enfin dans le corps du monstre. — Ainsi les couards qui avoient tout bas entre-bâillé la porte tombèrent les premiers, et reçurent sur le coup le prix de leur honteuse trahison.
Le grand pont-levis s'abaisse, la tourbe se répand dans la cour intérieure. On s'étouffe, on se foule dans les escaliers, dans les corridors, dans les tours; on se méprend, on s'entretue, on s'entr'égorge!... une horrible boucherie s^achève!
Hélas ! nous savons par bonne expérience combien il est moins à craindre dans les guerres civiles, dans les guerres des rues, de tomber sous les coups de l'ennemi que sous les coups de ses propres compagnons d'armes.
Au haut de la tour de la Comté et de la Bazinière, déjà quelques vainqueurs paroissent et plantent leurs drapeaux aux applaudissements de la foule immense qui les suit d' en-bas.
Tandis que les uns effondrent les portes, brisent
les verrouils , visitent les cachots, parcourent en frémissant touts les lieux inconnus et impénétrables de cet horrible labyrinthe, et cherchent des captifs à rendre à la liberté, d'autres , tout entiers à leur victoire, chargés de trophées et de dépouilles opimes, s'empressent d'aller annoncer au loin les grands travaux d'Alcide, la gloire, l'événement de la journée, ou, entourant leurs prisonniers de guerre et les protégeant contre la fureur commune, sortent lentement et forment des cortèges.
La rue Saint-An thoine, qui aboutit à la Grève, devient le canal par lequel se dégorgent tout ce qui sort de la Bastille, car les vainqueurs, pour consacrer leur butin, veulent le déposer aux pieds des Electeurs assemblés dans l'Hôtel -de -Ville, et conduire à ce tribunal populaire les vaincus.
Mais çà et là, le long de la route, la jilupart de ces malheureux succombent sous les coups d'une populace forcenée. Cela est horrible à dire, mais il y a toujours, en toute occasion, des lâches, des brigands touts prêts à égorger les gents sans armes, tout prêts à achever ceux que la fortune trahit. Aux abords de l'arcade Saint- Jean, malgré les prodiges de valeur que fait pour le sauver le marquis de Pelleport, dont ce brave avoit été le consolateur pendant une captivité de cinq années, le major de la place est mis en pièces ; et comme il posoit le pied sur le perron de la Ville, le gouverneur se voit traîtreusement" massacré, et son corps , criblé de blessures , déchiré dans touts les sens, est livré aux outrages d'une crapule ignoble
et féroce. — Ce preux se défendit pendant plusieurs minutes comme un lion ! Jamais homme de cœur ne mourut avec plus de courage ! Ce fut une scène horrible!... Si seulement dix hommes de cette com-. plexion se fussent conduits de même dans la Bastille, jamais la Bastille n'eût été prise ! — Mais cela n'entroit pas dans les desseins de Dieu.
Poussée par un instinct de curiosité, par un besoin de dévastation et de vengeance , la foule se précipitoit sans cesse dans la Bastille. Chacun vouloit donner le coup de pied de l'âne. Chacun vouloit voir sous le nez le croque-mitaine qui si long-temps avoit été l'objet de l'effroi général et le plat valet du despotisme et du bourreau. On éprouvoit une satisfaction étrange à passer librement sous des voûtes secrètes où jamais jusques alors n'avoit retentit le pas d'un homme libre.
Pas un coin, pas une cache, pas un bouge n'échappoit à la recherche, à l'avidité de la foule. — Un vieillard qui, quoique enfant alors, prit une part active à ce siège, me racontoit il y a quelques jours qu'il se rappelle encore parfaitement une grande salle ovale, dont l'entrée avoit été condamnée et dans laquelle il s'étoit glissé l'un des premiers, toute couverte d'une boiserie noire, ornée de panneaux de peinture représentants des supplices, et dans les murs de laquelle, tout autom*, de grands crochets de fer étoient scellés. A l'un de ces crochets il y avoit, m'assura-t-il, accroché par la nuque, un squelette d'homme qui avoit dû y avoir été suspendu
vivant. Mais il étoit là depuis bien long-temps sans doute, car il n'avoit plus sur les os que quelques lambeaux de vêtements ; le reste , fusé et presque réduit en poussière, étoit tombé au-dessous sur les dalles, ainsi qu'une croix de chevalier de Saint-Louis . — Quel avoit pu être cet homme ? quel avoit été son crime ? qui commanda ce forfait? on l'ignore ! Le regard de Dieu seul jteut suivre la tyrannie dans ses derniers et impénétrables replis.
Ce môme vieillard me racontoit aussi, d'une manière fort enjouée, qu'ayant pénétré le premier, à cause de sa fine encolure, par un judas ou une espèce de meurtrière dans la salle des armes, il s'étoit empressé naturellement de se saisir, non pas d'une bonne carabine, mais, pour son étrangeté, d'une sorte de massue ou de casse-tête de fer. Le soir, vers les sept heures, comme d'un pas belliqueux il revenoit chez sa mère avec son instrument sur l'épaule, au coin de la rue Caumartin, une patrouille de la milice bourgeoise malencontreusement le rencontra.
Le caporal lui demande d'une voix sévère d'où il vient, et comment il se fait qu'il porte cet arme. — Je viens de la Bastille, répond-il d'un air superbe; je suis un des vainqueurs!... C'en est fait de nos tyrans et de ce dernier asyle du despotisme!... Quant à cette hache, je l'ai conquise de mes propres mains, au risque de ma vie; c'est le fruit de notre triomi:)he, c'est mon butin, à moi ! — J'allois encore en défiler bien davantage, ajouta mon vieillard, quand le caporal, coupant court à mon dithyrambe, m'enleva mou
casse-tête, et, m'appelant petit vagabond, me donna un grand coup de pied que, si je m'étois retourné, j'aurois reçu dans le ventre. — Ce fut là, liélas ! poursuivit-il, touts les honneurs civiques qui me furent décernés ! ce fut là tout le lucre que je retirai de la victoire.
S'il vivoit encore de nos jours, de la petite aventure de ce jeune patriote ne vous semble-t-il pas qu'Esope pourroit accommoder un fort bon apologue?
Mais revenons à la Bastille. — Dans la tour du Puits ou de la Liberté, je ne sais plus au juste, toutà-coup des gémissements se font entendre. On prête l'oreille. C'est du fond d'un cachot qu'ils paroissent sortir. L'effroi se répand, puis l'effroi fait place à une généreuse colère. — On brise les portes du cachot, et, à la lueur que donne une meurtrière, on apperçoit accroupi, dans un coin, une sorte de squelette qui demande du pain.
Le trouble qui avoit régné dans la forteresse avoit empêché les porte-clefs de s'occuper de leurs prisonniers, et depuis la veille ils étoient restés sans nourriture.
A cette vue on recule d'abord; puis à la consternation succèdent des larmes. On se saisit doucement de la pauvre victime et on l'entraîne dans la cour. Là, alors au grand jour, au milieu des cris de terreur et de pitié, on voit un être humain presque nu , d'une maigreur horrible, pouvant à peine se soutenir sur ses jambes desséchées , et la tête cachée sous de longs cheveux blancs. Une barbe énorme lui descend jusqu'à mi-corps. Sur sa poitrine, dont on compte les
cercles, un crucifix d'ébène est suspendu. Les ongles de ses mains et de ses pieds sont plus longs que les griffes d'une bête sauvage. Mais sans paroître ni ému ni étonné de ce qui se passe autour de lui, l'œil vitreux et égaré, le spectre demeure immobile.
Fier de sa conquête, de cette vivante accusation, le peuple en un instant forme une espèce de pavois avec quelques débris de meubles et des arbres arrachés dans le jardin du gouverneur. On y place le pauvre captif; puis, ce pavois élevé et porté sur les épaules, des vainqueurs, affublés par dérision des habits dorés du comte de Sade, armés ou chargés d'instruments inconnus et bizarres, qu'ils ont pris dans la Chambre des tortures, portant de vieux étendards ou des haillons au bout de leurs lances, se serrent à l'entour; puis, ivre de joie et d'orgueil, ce convoi grotesque et sinistre s'ébranle, se met en marche, descend de la Bastille au milieu des applaudissements et des clameurs , et va répandre au loin sur son passage l'étonnement, l'épouvante et l'enthousiasme.
— Combien y a-t-il que vous étiez prisonnier? crie-t-on de toutes parts au phantôme.
— Pourquoi fûtes-vous arrêté ?
— Qui êtes- vous? Comment vous nomme-t-on? Mais Patrick, — toujours morne et impassible,
— la tête baissée et enfouie sous sa barbe et sa chevelure, garde inexorablement le silence.
iï I •iiliiiriTum P'
^^ LUS le cheval qui emportoit le corps de
Vengeance précipitoit sa course, plus son
:{ épouvante augmentoit, plus sa course de-
venoit terrible et bizarre : la tête, abandonnée à son poids, rouloit sur la croupe et la lieurtoit; les jambes, molles et inertes, qui pendoient à droite et à gauche, et alloient et venoient comme des étriers vides, frappoient les flancs; et cela aiguillonnant sans relâche la pauvre bête, comme eût fait un dresseur féroce, la peur dans l'oreille, l'effroi au cœur, la sueur sous le poil, elle bondissoit, elle franchissoit comme un fossé, comme le ravin d'un torrent, de longs espaces de terrain solide ; — tantôt, comme uu couteau fermant ouvert dans toute sa longueur, et lancé contre une poitrine ennemie, elle glissoit audessus du sol, tantôt elle rasoit le sol comme une faulx. — Ce n'étoit plus de la vitesse, c'étoit de la phrénésie !
Défais-toi de cette épouvante qui t'égare, ô coursier noble et fidèle! Ces ténèbres, ne vois-tu pas que ce n'est que la nuit? la nuit, cette intermittence de la fièvre qu'on appelle le jour! Le poids qui te charge,
ne vois-tn pas que c'est ton jeune maître, ton compagnon d'enfance, que la mort a réduit à l'état d'un fardeau stupide ? — Hélas ! de cette tête qui roule sur tes hanches, et que ta course agite comme si elle étoit coupée et suspendue à l'arçon d'une selle, il ne sortira plus cette voix aimée qui te faisoit tressaillir comme le son de la trompette ! — Oh ! de grâce ! à quoi bon tant de hâte , coursier noble et fidèle ? qui te presse? Va, tu n'atteindras que trop tôt le terme de cette course rapide !... Tu ne portes pas, toi, comme le cheval cosaque sur lequel autrefois fut lié le beau page du roi de Pologue, un lietman à l'Ukraine! Tu n'es point une clef, toi, qui s'en va ouvrir le champ brillant d'un avenir ! — Une barque qui traverse d'une côte désolée vers une côte orientale I — Ce n'est pas Mazeppa que tu portes, te dis-je, mais un cadavre! ce n'est pas le destin d'une nation, mais nue destinée tranchée ! Ce n'est pas vers un thrône que tu marches, mais vers une tombe! — Vers la tombe!... insensé que je suis, mais n'est-ce donc pas là le thrône digne d'envie ! Oli ! va vite ! va vite ! noble coursier ! — La couronne de pavots que pose la mort sur notre tête est la plus douce couronne, le plus doux règne c'est le sommeil du sépulchre! — Oh ! va vite ! va vite ! — Le royaume de la mort est à coup sûr le plus doux, car pour lui nous quittons touts la vie; et qui vit jamais parmi nous un transfuge de la mort!...
L'obscurité protégeoit cette fuite, — mais nul corbeau ne vint se suspendre au-dessus du coursier
et voltiger comme un phalène autour d'un flambeau ; point de troupes de loups ravissants, remplissant les airs de leurs hurlements lointains, ne s'acharnèrent à sa suite ; ni déserts de sable , ni solitudes désolées, ni steppes aux arbres rabougris, ne se découvrirent devant ses pas ; — Seulement après quelques werstes de campagne cultivée, de champs en rapport, il atteignit bientôt, peut-être par hasard, la rive de la forêt de Saint-Germain, d'où, s'orientant comme un pilote habile, il se dirigea vers les hauteurs de Triel. Alors escaladant avec la rapidité d'mi izard le penchant de la colline et gagnant le plateau, il vint enfin se poster avec un grand fracas devant la grille du méuil d'Evêquemont.
Là, le col étendu et le front renversé comme un cygne effrayé qui bat de l'aile, et claquète à la vue d'une buse qui plane au-dessus de sa couvée, les nazeaux collés aux barreaux de la grille, piaffant et passageant avec force, écorchant la terre, il se mit à hennir, ainsi qu'un voyageur de nuit appelle et frappe à la porte d'une hôtellerie. — A ce bruit les chiens de garde réveillés s'élancèrent au bout de leurs chaînes et répondirent aux hennissements par des aboiements à pleine gueule. — Ce fut un vacarme terrible, on eût dit que dans les nuées une chasse infernale passoit.
Déborah veilloit encore à cette heure. — Penchée tristement sur le balcon de sa fenêtre, elle écoutoit le silence de la nuit avec l'attention qu'on prête à une symphonie. Au plus léger mouvement des feuilles.
284 MADAME PL'TIPHAR.
au plus doux murmure du vent, elle tressailloit , y croyant trouver un présage du retour de son fils qui, le cruel, tardoit bien à revenir ! Dans touts les bruits et les soupirs nocturnes elle l'entendoit, elle entendoit le galop de son cheval. — Après les confidences de la veille, comment la disparition de Vengeance et l'absence de ses armes n'eussent-elles jjas donné les plus vives inquiétudes, n'eussent-elles pas causé les plus vives alarmes? Le billet que Vengeance avoit écrit et laissé sur la table en partant, ne pouvoit guère d'ailleurs contribuer à rassurer Déborah; car il ne contenoit que cette plirase mystérieuse : — c( Soyez tranquille, ma mère, je reviendrai. » — Lorsque certaines questions isolées que lui avoit faites Vengeance, se représentoient en faisceau dans son esprit, il lui sembloit qu'elle entrevoyoit les choses, que les choses s'expliquoieut : alors son anxiété devenoit extrême ; elle pleuroit ; quelquefois , tremblante comme un lâche sous le fer d'une hache, elle tomboit sur les genoux, et levant ses bras au ciel, d'une voix déchirante elle imploroit : — 0 mon Dieu! s'écrioit-elle, vous qui êtes un Dieu juste, veillez sur mon enfant! veillez sur mon fils!... 0 mon Dieu ! n'exigez pas de moi un trop grand sacrifice !
Aussi dès qu'elle eut entendu les pas et les hennissements du cheval, ne doutant pas que ce fût son fils adoré qui revenoit, remerciant Dieu qui le lui rendoit, et se hâtant de s'avancer à sa rencontre, tout bas elle s'étoit dit: — Il s'en revient triomphant!
Les gents du château couroient devant ses pas avec des flambeaux ; car au château touts les valets avoient partagé les inquiétudes de Déborah, et avoient refusé de prendre aucun repos avant le retour de leur jeune maître; et lorsque Déborah arriva vers la grille, déjà les gardes l'avoient ouverte. — Mais alors ce fut un coup terrible î au lieu de ce fils enivré par la victoire, revenant fièrement, la tête de son ennemi suspendu au poing, — comme elle se l'étoit imaginé, — ne trouvant qu'un cadavre garrotté et couvert de sang, son cœur se renversa, et elle se précipita contre terre en jDoussant des sanglots affreux.
Les gardes ayant tranché promptement les liens avec leur épée, le corps de Vengeance fut transporté aussitôt dans la chambre de sa mère; — et là ce fut un spectacle plus déchirant encore que cette pauvre femme cherchant à découvrir quelque reste de chaleur sur un cadavre , arrachant les vêtements qui lui cachoient la plaie, promenant partout ses lè\Tes et ses larmes !...
Quand il ne lui fut plus permis d'espérer, qu'elle eut bien vu qu'il étoit sans vie, qu'elle eut mis le doigt dans le trou de sa poitrine, un froid mortel la glaçant subitement : — 0 mon Dieu ! dit-elle, dans une horrible défaillance , ce grain de mil étoit-il donc nécessaire pour combler ta mesure!... — Ils me l'ont tué! tu me^'as tué, ô mon Dieu! — 0 mon Dieu! que vous êtes cruel !
PRÈS avoir pleuré amèrement sur le corps de son fils, Déborah le fit porter dans le cénotaplie de la pelouse. Hélas ! en le voyant s'agenouiller sur ce marbre destiné à recevoir la dépouille de son père, car chaque jour Vengeance y venoit prier, qui eût dit que le pauvre enfant s'agenouilloit sur sa propre tombe? Comme elle avoit pleuré assidûment sur le corps, Déborab pleura d'abord assidûment sur le sépulcbre; puis sa douleur, s'étant peu à peu creusé un lit profond et resserré, cessa de se répandre, et ne coula plus que silencieusement sous des aulnes touffus, sous des fourrés de ronces et de joncs, dans le secret et le mystère. — Mais pour être devenu plus intérieur, plus intime, le chagrin de cette femme infortunée ne perdit rien de sa réalité ni de sa violence. La perte qu'elle avoit faite n'avoit pas de mesure. Elle étoit du nombre de celles qui jamais ne s'effacent. Le temps n'y pouvoit suppléer. Le monde, cette triste cité de gents qui ne sont plus et de gents qui doivent cesser d'être, avec sa mémoire courte et sa tête éventée et bruyante, n'y avoit que faire. Qu'avoit d'ailleurs de commun
le monde avec ce cloître, avec ce refuge d'une grande douleur ! C'est à j)eine si son bourdonnement y parvenoit jusques au pied des murailles.
C'en étoit fait ! la vie de la pauvre veuve étoit détruite une seconde fois, détruite sans retour. Son dernier espoir étoit brisé net. Même eu image le bonheur le plus vague et le plus lointain ne pouvoit désormais s'offrir à ses regards affoiblis. De quelle main eût-elle pu alors essuyer ses larmes ? De quel côté se fût-elle penchée sans trouver un abyme?... Bien qu'elle parût encore appartenir en quelque sorte à la vie, et n'avoir pas encore achevé tout-à-fait sa carrière, bien qu'un fossoyeur ne l'eût point encore descendue dans la fosse, elle n'en habitoit pas moins sous la terre avec ses deux morts. Elle étoit morte, morte avec ceux qu'elle aimoit, avec ceux qu'elle avoit aimés, morte avec Patrick et Vengeance, avec son époux et son fils , morte et clouée dans le même cercueil !
Dans les jours qui suivirent le fatal événement, du fond de sa douleur, Déborah fit faire avec énergie les plus vives et les plus habiles recherches pour découvrir l'assassin cruel qui avoit frappé son enfant. Mais ces instances furent aussi vaines, aussi stériles que celles qu'autrefois elle avoit faites à l'égard de Patrick. Les ténèbres qui planoient sur la fin incertaine du père planèrent sur la fin tragique du fils. — Il étoit donc écrit, murmuroit tout bas Déborah dans son cœur, que ces deux âmes me seroient enlevées par un bras plus invisible que le vent qui
288 MADAME PUTIPPIAR.
passe et emporte la feuille! et que je n'aurois pas même la satisfaction d'avoir un ennemi palpable sur lequel je pusse déposer ma colère et ma haine!... Comme quelques heures à peine séparoient l'instant du meurtre de Vengeance des révélations qu'il avoit arrachées à sa mère sur le passé et sur la source de leurs maux, Déborah ne put douter un seul instant ( il s'étoit montré en cette dernière occasion si téméraire et si terrible) qu'il fût allé se commettre avec quelqu'un de leurs persécuteurs ; et de ce nombre il n'avoit guère pu compter que M. de Villepastour ou les héritiers de Pharaon ou madame Putiphar. Villepastour surtout réunissoit sur sa tête les plus raisonnables suspicions. C'étoit avec lui que la chose étoit le moins inadmissible. Aussi fut-ce surtout autour de lui et contre lui que furent pratiquées les poursuites les plus suivies. Mais il fut impossible, quelque ténacité qu'on y voulût mettre, de ramasser une preuve un peu valable. Icolm-Kill n'en vint pas moins trouver cet homme, afin de sonder sous ses pieds le terrain, afin de confronter sa conviction avec la face malheureusement trop habile du vieux courtisan.
Quand le fidèle intendant demanda au marquis s'il n'avoit point vu un tout jeune homme, de telle et telle sorte, qui peut-être étoit venu lui chercher une folle querelle, la marquise, qui se trouvoit là, assise à son clavecin, dans le salon, tornba doucement évanouie; mais Villepastour répondit avec assurance qu'il ne savoit ce qu'on vouloit dire. Puis,
se remembrant tout-à-coup le personnage, il réconduisit brusquement. — Vous vîntes , il y a quinze ans, monsieur, lui dit-il, je vous remets parfaitement, me réclamer un nommé Patrick chassé des mousquetaires ; aujourd'hui c'est d'un enfant que vous venez me demander compte ! Où voulez-vous en arriver, monsieur?... Je ne comprends pas le métier que vous faites !
Icolm-Kill fut encore obligé cette fois de dévorer sa colère et de baisser le front. — N'ayant aucune certitude acquise de ce qu'il soupçonnoit, il n'osa point éclater. Pour condamner sur une simple apparence, il manqua de courage, il ne fut pas un juge assez terrible.
Quelquefois Déborah s'accusoit tout d'un coup de la mort prématurée de Vengeance. Dans sa douleur elle vouloit assumer sur elle cette perte. — Pourquoi, pensoit-elle, développai-je dans ce jeune esprit les qualités si dangereuses de l'audace et de l'honneur ! Hélas ! si j'en avois fait une brebis, il seroit encore à mes côtés, il seroit encore là sous mes caresses !... Le sens de ma vie est maintenant à jamais eifacé! C'est moi, moi insensée, qui lui ai mis le couteau à la main,... moi qui l'envoyai à la boucherie! I! Oh! pourquoi, cœur foible et imbécile, cédai-je à des prières qui auroient dû seulement me remplir d'épouvante !... — Puis, revenant aussitôt à la vérité de son caractère et à sa mâle vertu : — Non ! non! s'écrioit-elle, tu as bien fait. Vengeance. La fortune a trahi ton courage : la fortune a eu tort, mais non pas toi ! Va ! II. 19
je suis tranquille, tu as dû mourir comme un brave ! Va! je suis sans regret, parce que tu es mort assez tôt pour mourir sans souillure , sans avoir trempé dans la boue de ce monde! Ta mort m'a perdue; ta mort m'emporte la vie! Je succomberai sous ma peine, mais ma peine est glorieuse, n'importe!... Il ne sera pas dit du moins que de mon flanc est sortie une race de lâches.
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-^-^p AXS la double solitude de sa retraite et de % ^K son cœur, non moins clos et non moins dé-
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^^^^ sert l'un que l'autre, Déborah demeura iué- ^^ branlablement confinée depuis le meurtre de Vengeance. Elle attendoit impatiemment la fin de son supplice. Elle étoit dans l'état cruel d'une âme qui voudroit en avoir fini avec la terre, et qu'une juste crainte de Dieu empêche de se porter à un attentat. Ses habitudes mélancoliques , le chagrin , le désespoir, avoient répandu sur sa personne le même ravage que dans son esprit. Ce n'est pas qu'elle eût enlaidi; mais elle avoit perdu cette beauté absolue qui l'avoit fait autrefois distinguer d'entre toutes et de touts. Ce n'étoit plus la fière amazone ! ce n'étoit plus une Penthésilée! — Pâle, lente et pensive, inclinée, elle avoit la joue creuse et l'air tout-à-fait abattu. Sa voix, devenue sourde et confuse, sembloit sortir d'entre les pierres d'une voûte. Comme une malade ou un phantûme, elle n'avoit plus que l'éclat' blafard d'une statue de marbre ou d'un vase d'agatlie.
Pour Icolm-Kill, conservant encore quelques restes
de ses goûts séditieux qui l'avoient autrefois entraîné dans tant d'aventures et de malheurs, il ne vivoit pas, lui, dans un recueillement aussi austère que Déborah. De loin en loin il s'occupoit du monde et de ses contentions. A la querelle des Parlements il avoit pris un plaisir assez vif; cependant il faut penser toutefois qu'il n'étoit pas entré fort avant dans le mouvement public de l'époque, et n'y apportoit pas une grande sollicitude ; car il y avoit bien près d'un mois que la Bastille étoit tombée entre les mains du peuple qu'on l'ignoroit encore au ménil d'Évêquemont.
Enfin, un matin cej)endant, d'un air de satisfaction étrange et sauvage, Icolm-Kill vint trouver brusquement Déborah, qui prioit au pied du sépulchre de la pelouse, et là, agitant une Gazette qu'il tenoit à la main : — 0 madame, s'écria-t-il, tandis que nous vivons ici dans un calme si grand, la France se débat dans le plus grand trouble! Nous sommes, à ce qu'il paroîtroit, sur le seuil d'une révolution qui promet d'être horrible et sanglante ! Un affreux désordre règne à cette heure dans Paris. Le peuple, insurgé au nom de la vengeance, y promène la mort. — Tenez ! voyez ! Voici quelque chose qui, je crois, nous regarde ! — « Dans la précipitation de notre )) rédaction, lisoit-il, nous avons omis, au milieu de D tant de faits glorieux qui ont signalé chaque in- » stant de cette immortelle semaine, qui d'âge en » âge fera jusques au dernier jour du monde l'éton- » nement et l'admiration de nos neveux, quelques
» épisodes trop importants pour que nous puissions » les passer plus long-temps sous silence. — Dans » la journée, dans la grande et mémorable journée » du 14, entre autres, comme il sortoit de Paris, dans » une espèce de carrosse de voyage, travesti en la- » quais, ayant à ses côtés sa femme, travestie en » ravaudeuse, portant la figure pâle et blême du » lâche qui a peur, un contempteur du peuple, un » vil aristocrate, M. le marquis de Gave de Ville- » pastour, ci-devant capitaine-colonel des mousque- » taires du feu Roi, et si connu pour son insolence » envers la classe la plus honorable des citoyens, ce » qu'il appeloit la canaille , fut arrêté , et , comme il » étoit porteur de papiers qui sembloient le com- » promettre, amené par quelques braves et quelques » soldats de la patrie à l'Hôtel-de-Ville. Là, au » moment oii il débouchoit du quai sur la grève, la » foule, guidée par cette intelligence qui jamais ne » lui défaillit, se précipita sur le carrosse de ce pri- )> vilégié du despotisme , le renversa et le brûla sur » la place. Quant à M. le marquis, comme on le » pense bien, son compte fut court et bon; en un » clin d'œil il fut arraché de sa chaise, pendu à » cette potence de lanterne devenue depuis si cé- » lèbre, dépendu et livré enfin à la fureur de ces » hommes de courage (qu'on s'eiForce en vain de » flétrir du nom de Cannibales), qui l'éventrèrent, » lui tirèrent le cœur de la poitrine, lui tranchèrent » la tête et la portèrent au bout d'une pique, afin » que ce grand exemple allât répandre de toutes
» parts un effroi salutaire dans le cœur endurci de j> nos tyrans et des traîtres!...
— 0 mon Dieu! s'écria là-dessus Déborah, se cachant le visage dans les mains, et frissonnant d'étonnement et d'horreur, — ô mon Dieu ! que la justice du peuple est terrible ! ! !
Aïs voici une chose qui nous touche plus vivement encore, madame, et que je ne sais comment vous dire ! J'ai peur de faire éclater dans votre cœur tout à la fois des sentiments trop violents et trop divers....
Dans la même journée qui vit périr si cruellement M. le marquis de Gave de Villepastour, on trouva, le fait est positif, à ce qu'il paroîtroit au fond d'un cachot, dans la Bastille, après que les insurgés s'en furent emparés et eurent passé par les armes les traîtres qui y tenoient garnison, un prisonnier, horrible chose ! couvert d'une longue chevelure et d'une longue barbe, avec des ongles comme un lion, et réduit par la souffrance à l'état d'un squelette. — Le peuple dans l'ivresse de son triomphe, a promené pendant plusieurs jours cet infortuné par toute la ville; l'a montré dans touts les lieux publics comme l'irrécusable victime d'un ordre de choses qui doit à jamais cesser d'être!... Eh bien! cet homme, madame!... oh! je n'ose vous le dire!... eh bien! ce doit être quelqu'un qui vous est cher et que vous croyez descendu dans la tombe, un homme, madame, que nous
avons bien cherché, mais en vain; la tyrannie a des gouffres si sombres ! — Comprenez-vous, hélas ! madame, qui ce peut-être que cet infortuné?... Oh! aidezmoi, je ne puis seul vous enfoncer en même temps un tel poignard et une telle joie dans le cœur !
Mais Déborah, sous le coup d'une émotion trop forte, demeuroit là regardant fixement, et sans pouvoir trouver une parole.
— Eh bien, madame, cet homme, cet infortuné, c'estlui! c'est votre malheureux époux! nous n'en pouvons douter!...
— Patrick!... reprit Déborah, tombée tout-à-fait dans la surprise la plus tragique.
— Oui! madame, Patrick!... Tenez! voyez! — Cet homme déclare se nommer Whyte, ou Fitz- Whyte, ou quelquefois Phadruig. On ignore absolument qui il est, et depuis combien de temps il étoit détenu dans cet abyme. Il a été impossible de rien apprendre de lui-même. Seulement, comme il parle fort bien l'anglois et une autre langue inconnue , tout porte, dit-on, à croire qu'il doit être né en Irlande.
Déborah n'y tenoit plus ! Dans le trouble qui la tuoit, se jetant à genoux, les bras étendus vers le ciel, à travers des sanglots et des rires de joie : — Merci, ô mon Dieu! s'écria-t-elle, merci, toi qui veux bien enfin me le rendre!!! — Patrick! Patrick, ô mon Patrick!!! Qui eût dit que je dusse te revoir!...
peine Déborali fut-elle un peu remise de ce premier trouble, qu'elle souhaita de partir
^"^i^ avec un empressement terrible. L'idée qu'il ■^^ se pouvoit que l'homme qu'elle avoit tant pleuré, et dont en vain elle avoit cherché si long-temps les ossements et la sépulture, foulât encore la terre sous ses pas; cette idée, dis-je, l'accabloit, l'enveloppoit, l'enivroit î — Hâtons-nous ! songeoit-elle, ce pauvre ami doit avoir bien besoin que je vienne essuyer ses larmes ! Hâtons-nous ! car c'est lui le plus malheureux à cette heure. Moi, je sais que nous allons nous retrouver et nous revoir, mais lui ne le sait pas! Peut-être aussi, à son tour, cherche-t-il à cette heure ma tombe comme j'ai tant cherché la sienne !...
Rendue à son ancienne énergie, Déborah ne balança pas long-temps, et, sans perdre en préparatifs un temps si précieux, elle fit atteler immédiatement ses deux meilleurs chevaux à sa voiture la plus simple. Puis, vêtue d'un habit de campagne pour ne point jalouser les regards, accompagné seulement d'Icolm- Kill, elle se mit en route sur-le-champ.
Sa pensée ardente rouloit cependant plus vite en-
core autour de son essieu que la roue du carrosse qui l'entraînoit. Son cœur battoit d'impatience avec plus d'emportement que les flancs de ses chevaux de feu qui fendoient l'air et dévoroient l'espace.
Il y avoit bien des années que Déborab n'avoit mis les pieds dans la ville; et, depuis cette dernière visite, Paris s'étoit tellement transformé, que, sans quelques grands édifices qui demeurent éternellement là comme un sceau sur un acte pour en attester l'autlienticité, elle ne l'auroit que difficilement reconnu. Au lieu de retrouver son Paris d'autrefois vivant, élégant, aimable, opulent, prodigue de beautés et de richesses, elle entroit par une barrière incendiée, dans une bourgade morne, désœuvrée, ayant l'air hagard et penaud d'un chien perdu qui cherche un nouveau maître. On eût dit qu'un fléau venoit de s'y abattre et y régnoit. Les maisons sembloient vides , les rues désertes. Les portes et les contre-vents étoient partout strictement fermés. Au lieu d'habits reluisants, couverts de cannetilles et de dorures, au lieu de visages grivois, fleuris, enjoués; des haillons et des figures mornes ou patibulaires; des flots de cocardes et de drapeaux rouges et bleus; puis çà et là quelques miliciens et quelques bourgeois mal affublés et mal appris à porter leurs armes, s'entredévorantdu regard. — Après tout, rien cependant n'étoit changé; d'où venoit donc cet aspect sinistre? Avoit-on subi une invasion étrangère? Israël avoit-il été emmené en captivité à Ninive ou à Babylone? Sept plaies avoientelles frappé l'Egypte?... Non, non!... seulement la
verge de la vertu de Dieu avoit battu les eaux de l'étang social, et la bourbe du fond étoit remontée à la surface !
Icolm-Kill s'adressa avec persévérance à toutes les espèces de magistrats populaires qui, depuis l'insurrection, s'étoient constitués, et s'efforçoient , les pauvre gents, de mettre de l'eau dans un crible. Mais pas une de ces nouvelles créatures ne put lui fournir le moindre renseignement. Touts avoient eu parfaitement connoissance du prisonnier qu'Icolm-Kill réclamoit, mais aucun ne savoit ce que pour lors il étoit devenu. Déborah déjà commençoit à se repentir d'avoir cru si volontiers à une chose si vague et pom* ainsi dire impossible. Déjà elle avoit mis son espoir sous ses pieds, et retrempé ses lèvres dans l'amertume, quand un Electeur, monsieur Ethis de Corny,. je crois, se prétendant parfaitement informé, leur donna l'assurance que l'infortuné qu'ils cberchoient, après avoir été pendant quelques jours l'idole des Parisiens, et avoir rempli touts les cœurs de la plus sombre compassion et de la plus violente aversion pour la tyrannie, avoit dû être (il ne savoit pas au juste pour quelle cause) conduit au couvent des Frères de Cliarenton.
Dans l'excès de sa joie et de sa reconnoissance, Déborah couvrit de baisers les mains de l'Électeur; lui souhaita une douce et longue carrière, et partit de suite pour le lieu qui recéloit son bien-aimé, et devoit enfin le lui rendre.
Comme elle remontoit la rue Saint -Anthoiue,
Déborah entendit tirer le canon , et des salves répétées de mousqueterie ; puis, appercevant une foule immense qui se pressoit autour de la Bastille à peu près entièrement détruite, elle fut saisie un instant de frayeur, s'imaginant que le peuple en étoit aux mains, et qu'elle alloit assister à quelque scène de sang. Mais le silence et Tordre, et le respect qui se montroit sur chaque front, la rassurèrent bientôt. Elle poursuivit courageusement son chemin, et ne tarda pas à comj)rendre qu'on rendoit simplement des honneurs funèbres et militaires. — D'entre les ruines de l'horrible forteresse, huit cents ouvriers qui travailloient à sa démolition, et auxquels s'étoient joints les députations de quelques districts et quelques officiers révolutionnaires, sortoient en cortège, touts le chapeau bas, touts la pioche sur l'épaule, touts l'air grave et j^énétré. — A leur tête, quatre d'entre ces artisans portoient, sur une planche, deux squelettes humains après lesquels pendoient encore des chaînes et un énorme boulet de fer. — Les restes de ces deux victimes de la plus monstrueuse barbarie qui ait jamais flori sur la terre, avoient été trouvés par les démolisseurs enterrés dans une couche de chaux et de plâtre sous des marches, dans l'escalier d'une tour; et par un élan généreux, une commisération rarement absente du cœur humain , le peuple avoit voulu donner une marque publique de sa sympathie aux mânes de ces deux captifs, assurément innocents, tombés, il y avoit peut-être plusieurs siècles, sous les coups obscurs d'une tyrannie lâche
et pleine de ténèbres, leur rendre les derniers devoirs et les porter solennellement dans un lieu de repos.
Il est certain, cela ne sauroit être mis en doute, qu'à la Bastille il se fit autrefois des exécutions secrètes. On j découvrit encore quelques autres squelettes ; eh ! d'ailleurs n'y trouva-t-on pas des latrines sèches, pleines de détritus humain, d'os et de poussière d'ossements !
Le spectacle de cette lugubre cérémonie, et la pensée que son sort et le sort de Patrick avoient été si voisins de celui de ces deux prisonniers, qui peut-être s'étoient vu sceller vivants dans l'épaisseur d'une voûte, déchira violemment le cœur de Déborah et acheva de la plonger dans une fâcheuse émotion.
Bien triste et bien pensive, brisée par la fatigue de la route, abattue sous les efforts des sentiments si divers qui depuis quelques heures s'étoient succédé dans son sein, enfin elle arriva aux portes du couvent de Charenton. Là, comme elle passoit le seuil, des pressentiments vagues, mais cruels, s'emparèrent violemment de son âme, et en chassèrent la pâle espérance qui s'y agitoit. Ses jambes fléchissoient à chaque pas, tout annonçoit dans sa personne le trouble excessif de ses esprits.
Deux moines que la cloche extérieure avoit appelés s'avancèrent aussitôt à sa rencontre, et, avec une bonté et une grâce vraiment hospitalières, la conduisirent au parloir. — A peine eut-elle la force de gagner un siège.
— Qu'avez-vous , madame, qui peut vous mettre à ce point au supplice? lui dit alors l'un des deux religieux, frère Prudence, directeur de l'hospice, en lui prenant tendrement la main, et en s'efforçant d'adoucir sa voix, que l'habitude de commander avoit rendue sévère.
— Ce n'est rien, mon père, fit Déborah; — de la fatigue, une joie inquiète, une anxiété profonde, mais d'où, je l'espère, avec votre grâce, avant peu je serai sortie.
— Parlez, madame.
— Vous devez avoir ici, mon révérend père, cela nous a été fortement assuré, depuis quelque temps, quelques jours peut-être, un pauvre infortuné que le peuple a trouvé dans les cachots de la Bastille, et qu'au nom du ciel, mon père, je désire revoir? C'est mon époux ; il se nomme White ou Patrick, et voici bientôt vingt-sept ans que des malheurs inouïs nous séparent.
— Je ne sais, madame; nous avons reçu depuis quelques semaines plusieurs nouveaux pensionnaires; mais nous ignorons absolument qui ils sont, et d'où ils sortent. Cependant, madame, si vous pensez pouvoir le reconnoître, je m'en vais faire monter des catacombes ces derniers venus, et, si votre époux se trouve parmi eux, soyez tranquille, madame, il vous sera rendu.
Frère Prudence donna alors tout bas quelques ordres.
— Qa'appelez-vous catacombes, mon père? reprit
en frissonnant Déborah, dont le sang s'étoit glacé à ce mot terrible.
— On appelle ainsi, madame, dans notre maison, la galerie inférieure où sont les loges de fer destinées à renfermer les pensionnaires furieux. — Tenez, écoutez ! . . . ces hurlements et ces bruits de chaînes que vous entendez en ce moment partent justement de cet affreux repaire. C'est un lieu fort triste à voir; et c'est pour cela, madame, que j'en épargnerai à à votre sensibilité le hideux spectacle. ' Comme frère Prudence achevoit ces paroles, le second moine rentra dans la salle accompagné d'un homme couvert d'une casaque de bure, gros et trapu, ayant le visage aduste et enluminé, et l'œil à demi fermé et hébété comme un Silène. Le grand jour paroissoit le consterner. — Il répandoit autour de lui la puanteur d'une bête fauve.
A cette vue, Déborah détourna la tête. — Otez, de grâce, mon père, de devant moi cet horrible objet ! s'écria-t-elle ; non , non , mon père , ce n'est pas là Patrick ! — Patrick , mon père , c'est un homme grand, beau, noble et fier î
Deux autres personnages plus abjects encore, et faisant un bruit terrible, passèrent encore devant elle. A peine osa-t-elle lever sur eux son regard.
Enfin, comme elle trembloit d'impatience et d'horreur, elle vit tout-à-coup s'avancer gravement un homme presque entièrement nu, d'une maigreur excessive. Entre ses cheveux touffus et sa barbe, deux grands yeux fixes étinceloient. Un crucifix
d'ébène et d'argent étoit suspendu sur sa poitrine.
Malgré la misère et l'état affreux de cet homme , un reste de dignité et de distinction se montroit dans toute sa personne et frappoit dès son abord.
Sous le coup d'une impression indicible, Déborah se leva brusquement, et, sans le quitter un instant du regard vint se placer devant le spectre, où longtemps dans une attitude indécise, mêlée d'incertitude et d'épouvante, elle l'examina comme si elle eût douté si c'étoit une créature ou un pliantôme.
Il y avoit déjà quelque temps que duroit cette scène effroyable et muette, — quand, soudain, appercevant au doigt décharné du spectre, et retenu par un fil qui venoit s'attacher au poignet, la bague qu'autrefois elle avoit donnée à Patrick, en présence du ciel et de la nature, dans la bruyère de Cockermouth-Castle, Déborali s'écria d'une voix déchirante : — Eh quoi ! c'est toi! mon ami! toi, dans cet état!... toi, mon Patrick!...
Et comme elle se jetoit dans ses bras pour le couvrir de baisers et de larmes, gardant toujours la même impassibilité et le même silence, l'homme la repoussa, — si violemment même, qu'après avoir chancelé quelque temps elle alla tomber sur les genoux à quelque distance.
Nonobstant l'oppression qui l'étouffoit, et sa douleur, la pauvre femme trouva encore eu soi assez de force pour s'écrier de nouveau, d'une façon plus déchirante encore : Mais tu ne me reconnois donc pas, Patrick? Je suis Déborah! ton amie! 0 mon jmuvre
ami! ô mon bien -aimé! tu ne reconnois donc plus cette voix qui t'appelle et t'implore!... Patrick! Patrick ! Patrick ! ! ! ah ! tu es bien cruel !
Se traînant à ses pieds, Déborah fit encore quelques efforts extrêmes pour se faire reconnoître, mais vainement! Patrick, toujours immobile, sans prendre garde à ce qui se passoit, levoit les yeux vers la voûte et répétoit implacablement d'une voix sépulchrale : — « 0 thiarna, dean trocaire ormsa morpheacach. »
— Vous le voyez, madame, fit alors un des moines, cet infortuné ne sauroit ni vous reconnoître ni vous répondre.... Cet homme est fou!
— Fou ! ! ! répéta lentement Déborah, en poussant un cri terrible. Cela jusques alors n'avoit pu lui venir à la pensée; ce mot l'avoit frappée comme un coup de foudre. — Rentrant subitement en soi-même avec la vitesse d'une épée qui rentre dans le fourreau, Déborah s'affaissa pesamment contre terre, poussa d'affreux sanglots, puis un râlement horrible.
La douleur l'avoit tuée.... — Elle étoit morte! Mais qu'elle fut bien vengée ! ! !
ir. 20
^*^^^^^^' NFiN voici ma tâche achevée, me voici au
P, bout de ce livre qui m'a causé plus de peines encore qu'il ne m'en a coûté, et qui sans aoute va m'en causer encore bien davantage. Les infortunes si réelles et si grandes que ma plume ou plutôt que mon cœur s'est plu à consigner longuement dans ces pages, ne sont rien au prix des aventures et des malheurs presque romanesques qui ont traversé cette œuvre tout le long de sa carrière; ce seroit une chose curieuse à faire que la biographie de ce livre. — Pour ne nous occuper que du matériel, quelques erreurs typographiques qui ne m'appartiennent pas et quelques inadvertances qui m'appartiennent, m'ont échappé à la correction des épreuves, ce dont j'éprouve un grand chagrin. J'espère qu'on voudra bien ne point m'imputer ces errata à crime ou à ignorance. J'avoue que ceux qui essaieroient de s'en faire une arme contre moi se rendroient parfaitement ridicules aux yeux de mes amis, aux yeux de touts ceux qui me connoissent ou connoissent mes études, et mes prétentions à cet égard. Quant à moi, qui ai dans ma main leur mesure, ils ne me feroient que pitié.
Je vous remercie, mon cher lecteur, de l'intérêt que, durant un demi-siècle environ, vous avez bien voulu prendre à cette sombre histoire, de l'attention que vous avez bien voulu me prêter jusqu'ici. C'est bien aimable à vous. Cette bonté, je ne l'oublierai jamais.
Je vous remercie aussi avec empressement, ma chère belle et douce lectrice. Maintenant vous me connoissez à fond ; je vous ai fait descendre jusque dans les replis les plus secrets de mon cœur; je ne sais si je vous plais, mais je sais, moi, que je vous aime beaucoup. Vos charmes et votre indulgence m'ont si bien habitué à votre personne que, je ne puis le cacher, c'est avec une grande tristesse que je me sépare de vous.
Adieu, madame, — je me mets à vos pieds. — Je vous rends grâce de votre bienveillance; j'espère que vous voudrez bien me la continuer; je vous la retiens même d'avance pour mon prochain livre, qui se nommera Tabarin.
A Tabarin, donc !
Oh! si jamais, après m'avoir entendu, le public, cet autre prince Hamlet, pouvoit me dire : — Soyez-le bien -venu, monsieur, à Elseneur!