‹ Madame Putiphar. 2. éd., conforme pour le texte et les vignettes à l'édition de 1839. PréfChapitre 31 sur 32 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

DOSSÉ contre un bois, accoudé entre deux bois, le manoir de Déborab étoitposé comme une couronne crénelée sur le front d'une ^' colline rapide, et se mirant amoureusement dans un méandre de la Seine, ce qu'il me semble, si j'ai bonne mémoire, que j'ai déjà dit. Un large fossé passoit par-devant et se replioit sur lui-même, à chaque extrémité, comme l'ornement d'une frise grecque, pour embrasser à droite le logis des gardes, à gauclie les écuries et le chenil. Un ponceau de pierre l'enjamboit avec son arche vis-à-vis d'une magniiique grille ouvragée au marteau, et dont les ailes de fer, pareilles aux ailes membraneuses de Satan, étoient scellées dans les flancs de deux énormes piliers de

briques qui supportoient sur leur tailloir des figures de sangliers terribles, à la gueule béante, à l'œil hors de l'orbite, aux soies hérissées. Une longue allée de sable découverte, entre des parterres géométriques, conduisoit à la demeure seigneuriale, dont le perron étaloit, avec grâce, son parquet de dalles, et ses degrés, chargés d'urnes à fleurs, et sembloit dire à l'étranger de l'air le plus aimable : — Montez, venez, entrez; soyez le bien-venu, soyez notre hôte. Toutefois l'étranger, avant que d'arriver à la bienveillance de ce perron, avoit à subir de rudes épreuves; et qui n'eût été gent de courage ne l'eût jamais atteint. La longue avenue de sable étoit garnie, sur ses deux rives, de dix en dix pas d'élégantes petites cabanes d'où s'élançoient, au bruit de la marche la plus légère, des chiens enchaînés, d'un volume formidable, qui ne laissoient qu'un passage étroit entre leurs dents acérées, entre leurs aboiements effroyables. Ce séjour isolé, esseulé, éloigné, ceint tout à l'entour de la solitude la plus vraie, étoit dans un si bel état de conservation et d'une disposition si heureuse, répondant si bien au rêve de Déborah, qu'en en prenant possession, elle n'avoit pas eu à y déranger une syllabe. Seulement, sous l'abri d'un arbre résineux, dont la ramure horizontale s'ouvroit comme une ombrelle au centre de la vaste pelouse, qui, s'enclavant de toutes parts dans les bois, dérouloit le velours de son tapis vert au pied de la façade intérieure, fidèle à sa douleur et à son espoir, elle avoit fait élever à grand fr;iis, sur un caveau souterrain, un magnifique

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sarcophage de marbre blanc, à la mémoire de Patrick, et destiné à recevoir sa dépouille 'terrestre, si jamais, selon ses vœux, le Ciel permettoit qu'enfin elle la recouvrât. Ce sépulclire, dont l'écusson étoit voilé et le cartouche muet, éternellement agenouillé comme un pénitent sous le poids du remords ; immobile, impassible, inaltérable au milieu des variations et des renouvellements sans nombre et plein de charmes de la nature, produisoit un eifet d'art superbe; et, répandant autour de lui le parfum d'une grande tristesse, il faisoit planer et veiller sur la solitude de ces lieux la pensée uniforme qui habitoit l'âme si grave de Déborah.

Dans les premiers temps de sa retraite au désert, notre sombre châtelaine avoit envoyé Icolm-Kill à son castel de Limerick pour y décrocher les peintures précieuses que son grand-père lui avoit religieusement léguées, et les faire passer en France, ainsi que sa bibliothèque italienne, dont il a été question autrefois, je ne sais plus au juste dans quel ancien argument de cette triste épopée; et, profitant de l'absence de cet homme, elle avoit amené de Paris quelques artistes et quelques 'artisans qu'elle avoit occupés à des travaux secrets, dans une pièce située à l'extrémité de son appartement, contiguë avec sa chambre à coucher, fermée comme un coifre-fort, dans laquelle personne au monde qu'elle ne pénétroit, et dans laquelle, pour obéir à la loi de ce poème, nous-mêmes nous ne pénétrerons pas encore.

Il y avoit déjà plusieurs années que Déborah me-

noit une vie calme et solitaire dans ce nid d'aigle, suspendu au ciel et couvert du mystère des bois. Son cœur, où l'affection et l'enthousiasme n'étoient pas encore desséchés, s'étoit passionné pour ces lieux pleins de séduction et d'empire. La nature agreste, cette amie discrète, généreuse, caressante, y mêloit son parfum et sa rosée à l'amertume de son fiel, au sang qui couloit de sa plaie; et je ne nierai pas qu'au fond de sa mélancolie, quelque sombre et quelque opaque qu'elle fût, un rayon de bonheur n'essayât une pâle et craintive lueur, au feu de laquelle son âme transie se réchauffoit.

Déborah portoit rarement ses pas au-delà des limites de son domaine, encore son pied dénouoit-il plus volontiers les réseaux du lierre jonchant le sol du bocage qu'il ne fouloit la fleur de la prairie promise à la faulx : lorsque des besoins , quelque affaire indispensable l'appeloient à la ville, à Meulan, à Saint- Germain, à Paris, elle s'y rendoit au fond de son carrosse et, pour échapper aux regards, enfermée sous un voile épais. Ce n'étoit pas qu'elle redoutât beaucoup l'œil louche et rancunier de la police; c'étoit plutôt par un sentiment de mépris et d'aversion pour ce monde qu'elle avoit repoussé, et dont elle aimoit à se garer comme d'une bête venimeuse. Hors les domestiques et les gents de son service, personne ne l'approchoit, personne n'étoit reçu au château. La paix extraordinaire au sein de laquelle se replioit, dédaigneuse de ce que la foule recherche, une jeune femme inconnue, étrangère, d'une beauté aussi extraordinaire

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que sa règle, comblée des dons de la terre et du ciel, faite pour jeter autant d'éclat, de bruit, de retentissement qu'elle répandoit de silence, n'avoit pas été, comme ou le pense bien, sans susciter un intérêt général de curiosité, d'étonnement, d'admiration; chez quelques-uns même un intérêt coupable. Chacun avoit cherché à sa manière, selon l'étendue de ses ressources, à percer le brouillard, à écarter de ses mains la haie compacte, pour tâcher de voir par-dessus. Les interprétations les plus inimaginables et les conjectures les plus folles furent produites et goûtées. Long-temps touts les brillants gentilshommes des fiefs d'alentour avoient mis leurs soins et leur gloire à tenter de s^'ouvrir un accès auprès de la mystérieuse comtesse de Barrymore , mais, quoiqu'ils eussent provoqué maintes fois les incidents les plus romanesques, pas un n'en étoit venu seulement à dépasser le saut-de-loup de la porte.

Comme Déborah, pour les mânes de Patrick, alloit toujours vêtue de deuil, les paysans l'appeloient la déesse noire, et plus volontiers encore la bonne dame noire. Les hommes des champs ne sont pas flatteurs : elle étoit bien acquise cette épithète de bonne. En effet, la bonté de Déborah, comme un arbre immense et ployant sous les fruits, abritoit sous ses rameaux toutes les cabanes d'alentour; en effet sa bonté se partageoit comme un pain et sembloit se multiplier sous la tame qui faisoit la part de chacun. Elle savoit habilement se faire livrer le secret de chaque souffrance, et, tandis qu'elle restoit fidèle à

sa solitude, sa charité les mains pleines s'en alloit de seuil en seuil. Là elle se penchoit au chevet du malade; ici elle rallumoit le four du pauvre; là elle atteloit la charrue du laboureur, qui pleuroit ses bœufs morts sur le sillon, ou retrempoit la hache et les forces du bûcheron ébréchées aux pieds des chênes.

Pour ce qui étoit de l'administration du château, de ses terres et de ses bois, Déborah s'abandonnoit entièrement à Icolm-Kill. Ses soucis , elle les réservoit pour un objet plus saint et plus digne, pour son fils, pour Vengeance, sur qui elle répandoit incessamment le vase intarissable de ses soins, pour qui elle eût voulu effeuiller toutes ses heures. — Derrière les premiers halliers du parc, il y avoit une source qui sortoit d'une pierre et couloit sous un fourré de cresson. Ce lieu étoit plein de repos et de charme. Dans ses moments de loisir Déborah aimoit à venir s'y asseoir. Vengeance jouoit dans les hautes herbes; elle, elle lisoit, ou se laissoit aller au désordre d'une rêverie. Chaque jour aussi, sans y manquer, elle faisoit d'assez longues absences; elledisparoissoit au fond de son appartement dans la pièce secrète où nous ne pouvons la suivre ; et souvent aussi elle y passoit une partie de ses soirées et de ses nuits.

Le scion se faisoit l'image fidèle de l'arbre abattu. La beauté encore enfantine de Vengeance rappeloit de plus en plus la beauté virile de Patrick, et promettoit de l'égaler. Quant à son caractère, il sembloit formé d'un heureux mélange. Aux qualités généreuses et solides de son père, s'étoient jointes la réso-

lution, la hardiesse, la spontanéité de Déborah. Nourri dans la plus grande liberté, laissé à toute sa fougue, sans chaîne, sans collier, sans mors, sans joug, sans devoir, sans étude, sans rien qui pesât sur lui, sans rien qui l'opprimât ou le réprimât, il grandissoit sauvage, irrégulier, volontaire. Rien au monde de ce qui pouvoit développer chez lui la vigueur, la force, la fierté n'étoit considéré avec indifférence. Déborah pensoit que l'homme n'a besoin que de deux choses, d'une santé de fer et d'un haut sentiment de l'honneur. L'éducation de Vengeance étoit donc toute militaire : des rhéteurs l'eussent trouvée barbare. Icolm-Kill, l'ancien factieux, l'ancien pirate, son gouverneur en titre, lui enseignoit à monter à cheval, à tirer le pistolet, à nager, à ramer, à manier l'espadon, à faire des armes; les gardes lui montroient à se servir du fusil, à chasser au tir, à chasser à courre, à sonner de la trompe, en un mot tout ce qui concerne le bel art de la chasse; et pour endurcir son corps à la fatigue souvent ils l'emmenoient avec eux battre les bois. Vengeance apportoit une disposition rare à touts ces exercices ; il s'y adonnoit de toutes ses forces et y réussissoit à ravir. Ces habitudes turbulentes qu'on lui donnoit, ces goûts ardents qu'on lui inspiroit ajoutoient encore à sa pétulance, à son audace, à son courage naturel : il étoit devenu indomptable. La vive affection qu'il vouoit à sa mère ne suffisoit plus pour l'enchaîner à ses côtés. Le salon ne l'avoit pas souvent sous son lambris. Sans cesse en action sans cesse dans le tumulte, c'étoit bien le plus II. 14

inexorable des démons; c'étoit un diable! Pas de ravage, pas d'exploit qu'il n'imaginât ! Il se battoit avec ses chiens, et prenoit leur chenil d'assaut; il chassoit au sanglier avec les porcs de la basse-cour; il brûloit la cervelle aux carpes de la pièce d'eau; il cueilloit les fruits du verger à coups d'arquebuse. A toutes ces algarades, qui eussent désolé tant d'autres pauvres femmes, Déborah applaudissoit tout bas; c'étoit son œuvre ; elle en étoit fière. Déborah ne vouloit pas que son fils fût un clerc précoce, mais un lionceau; non pas un marjolet, mais un brave. Comme il devoit avoir à vi^vre avec les hommes, elle le prémunissoit contre eux; — il se pouvoit d'ailleurs qu'il eût un jour son père à venger, et un père ne se venge pas avec une fleur de rhétorique.

EUF jours après sa sortie du puisard, Patrick reçut le crucifix qu'il avoit- demandé. Le Christ étoit d'argent; la croix étoit d'ébène et garnie d'orfèvrerie; tout au bas se lisoit, gravé, le nom de M. de Lamoignon de Maleslierbes. Patrick, acceptant ce signe avec recounoissance , l'approcha de ses lèvres, et se livra aux émotions d'une joie douce, intérieure, presque exempte de tristesse, appuyée qu'elle étoit sur une espérance certaine. L'homme puissant, généreux, qui l'avoit tiré avec tant de zèle de sa basse-fosse, qui s'étoit prêté si gracieusement à un simple désir, ne pouvoit manquer à une promesse formelle. Aussi Patrick voyoit-il la liberté à sa porte. Sans cesse il prêtoit l'oreille; au moindre bruit il l'entendoit frapper. — Cependant l'impitoyable M. de Rougemont, avec une complaisance invraisemblable de sa part , s'attachoit à faire prodiguer à son prisonnier, selon l'ordre de M. de Malesherbes, les soins les plus délicats. On eût dit son cœur tout-à-coup ouvert à l'humanité. Mais il y avoit dans cette conduite nouvelle une sorte d'affectation et de parade qui, assurément, aux

yeux de quelqu'un moins intéressé que Patrick à prendre ce fourbe au sérieux, eût pu le faire p^^oître d'une foi douteuse. — Dans le dépit on goûte une sorte de satisfaction à faire plus qu'il n'est nécessaire. Nous voulons accorder plus qu'on ne nous demande; nous nous plaisons à dépasser les bornes. Condamnez un enfant qui porte son plein tablier de fruits, à en offrir un seul contre son gré, il vous les jettera touts à la face.

Patrick vit alors reparoître autour de lui tout ce dont on l'avoit dépouillé; depuis ce qui lui avoit été ôté à son arrivée au Donjon jusques aux confiscations de M. le dernier lieutenant. La bague surannée que sir Francis Meadowbanks avoit donnée en mourant à sa fille Debby, que Déborab avoit confié à Patrick en signe d'alliance, et que la Putiphar n'avoit pu desceller de son lieu, étincela de nouveau à son doigt avec orgueil ! Ce fut pour lui une satisfaction bien douce que de recouvrer tant de vieux amis perdus, dont le souvenir de plusieurs même alloit s' effaçant de jour en jour de sa mémoire; mais son cœur saigna aussi, et il lui resta des regrets bien amers : les joyaux et les parures de Déborab ne se retrouvèrent pas dans la valise. M. le chevalier de Eougemont déclaroit ignorer ce que c'étoit devenu; mais il mentoit par sa gorge, le voleur !

Dès que les bains et le vin vieux eurent remis un peu de vie et de sève sous son écorce. desséchée, Patrick, rassemblant ses forces bien modiques encore, s'appliqua à rédiger le mémoire que souhaitoit M. de

Malesherbes; et aussitôt qu'il l'eut achevé M. de Rougemont se chargea avec empressement de le faire parvenir. — Patrick avoit pensé, avec assez de raison, que sa mise en liberté suivroit de près l'envoi de son factum. Il comptoit dessus; c'étoit chose promise, sûre, immanquable. Ses chaînes entre ses serres, il battoit de l'aile pour essayer son vol. Il bouillonnoit, il aspiroit, il appeloit ; hors du bord, penché à la mer, les bras nus, il étoit prêt à lever l'ancre au premier signal. Mais les heures, biches légères pour l'homme de plaisir, tortues paresseuses et pesantes pour l'âme en peine! s'écouloient; mais les semaines, qui rampoient lentement comme des chars embourbés, s'entassoient, et la voix qui devoit venir crier à travers les barreaux : Levez-vous et soyez libre ! ne retentissoit point. — Ce silence devenant de plus en plus inexplicable, et voulant à tout prix sortir de cet état d'attente qui le tuoit, Patrick se résolut à la fin d'écrire à son bienfaiteur, et il lui adressa cette lettre brève, mais superbe, mais bien propre à le faire ressouvenir, si tant est que M. de Malesherbes eût oublié. — « Monseigneur, — Le prisonnier à qui dans votre miséricorde vous avez bien voulu donner un Christ, le simulacre le plus saint, attend de vous la chose la plus sainte, la liberté. »

Cette démarche fut un coup frappé à la porte d'une maison déserte : personne ne parut à la fenêtre et ne répondit. Le silence qui régnoit devant, régna après. L'écheveau ne se démêloit point, et le temps passoit toujours ; chaque jour amenoit plus do

désespérance dans l'espoir de Patrick. L'édifice de son bonheur prochain, lézardé de toutes parts, tomboit pierre à pierre. Patrick, qui avoit compté sur les doigts de rose de la liberté, les délices que la liberté alloit lui rendre, se reprenant, les décomptoit tristement sur les doigts de bronze du Destin.

Quelque cruelle que fût cette inquiétude dans laquelle il vécut, durant plusieurs mois, si c'étoit vivre, elle n'arriva que trop tôt à son terme. Un changement violent opéré dans le régime salutaire dont il jouissoit depuis la visite de M. de Malesherbes, vint tout-à-coup l'éclairer sur son sort. Révolté des nouveaux traitements qu'on s'apprêtoit à lui faire subir, ayant fait porter son indignation aux pieds de M. le lieutenant pour le Roi, celui-ci, levant enfin le masque, lui avoit répondu : — Perdez, s'il vous plaît, je vous en prie, tout espoir d'être jamais libre. M. de Malesherbes n'est plus au ministère, et vous êtes mon ennemi; je vous tiens; pas de plainte; la fosse où vous devriez être n'est pas comblée.

M. de Malesherbes, pour suivre Turgot dans sa retraite, venoit effectivement de se démettre de son département, malgré les instances de son Roi; mais qu'il l'efit fait sans avoir ordonné la mise en liberté de Patrick, c'est ce qui sera toujours inadmissible. Il se peut, comme quelques-uns l'affirment, que durant sa trop courte administration, de douce mémoire, surchargé de travaux et d'affaires, à travers mille devoh's et mille j)réoccupations , embarrassé dans la foule de détenus qu'il vida des bastilles.

M. (le Malesherbes ait oublié quelques infortunés dans les cachots, dont sa vertu auroit dû briser les fers; mais que Patrick ait été de ce nombre, — impossible! Patrick, sur qui sa charité s'étoit arrêtée d'une façon particulière; Patrick à qui sa bonté paternelle avoit fait avec empressement et complaisance un don si saint, si précieux. Non, cela, dis-je, n'est pas possible! Non, M. le chevalier de Rougemont dut tromper M. de Malesherbes comme le pensa Patrick, et comme il nous faut bien le penser avec lui. A coup sûr ce méchant dut retenir entre ses mains le mémoire et la lettre de son prisonnier; à coup sûr il dut recevoir l'ordre de son élargissement, auquel il désobéit. Cet homme féroce, ce stupide forfante qui gardoit dans son cœur, si toutefois il en avoit, une haine implacable pour Patrick, surtout en mémoire de Fitz-Harris, n'avoit pu sans doute se faire un seul instant à l'idée de perdre la proie dans les chairs de laquelle ses ongles entroient chaque jour avec une hideuse et nouvelle volupté.

Jusques alors l'esprit élevé de Patrick s'étoit maintenu dans sa force. Son âme étoit demeurée belle, noble, judicieuse; son corps seul avoit fléchi sous le malheur, et subi d'attristantes détériorations; mais ce dernier assaut le vainquit. Sa raison en fut profondément ébranlée. Sa sagesse s'égara et se fêla du haut en bas comme un crystal qui reçoit un choc ; et, dérogeant à son essence native, sa nature douce et distinguée dégénéra. Tombé dans le dégoût profond de toutes choses, il commença dès lors, peu à peu , à

manquer à la culture de soi-même, aux soins quotidiens qu'on se doit; triste symptôme! — Lui qui, dans la souiFrance, s'étoit toujours montré avare de plaintes et de pleurs, laissoit voir sans cesse une larme arrêtée sur la rive de sa paupière, ou dans le creux de sa joue décharnée et livide. — Prosterné devant son épitaphe, que Fitz-Harris autrefois avoit gravée, comme on sait, sur la muraille, la bouche accoUée à son crucifix, il passoit régulièrement toutes les heures de sa longue journée. Où l'automne l'avoit laissé, le printemps le retrouvoit. — Neuf des plus belles années qui soient comptées à l'homme, il les dépensa ainsi, sur ce gril, en proie à une douleur monotone, déchiré dans touts les sens par les vexations obséquieuses d'un geôlier infatigable et cruel. Ces neuf années qui se déroulèrent si lentement pour Patrick, dont chaque jour fut une coupe amère à vider, nous allons d'un seul pas les franchir. — Qui donc trouveroit en soi assez de courage pour suivre crise à crise une telle agonie ?

Enfin, par une nuit d'hiver, le 27 février 1784, si je suis bien servi par ma mémoire , les triples portes de son cachot s'ouvrirent précipitamment, et M. de Rougemont paraissant avec un flambeau au poing, s'écria : — Levez-vous, prisonnier, et suivezmoi; vous êtes libre! Dans la cour un carrosse attendoit portière ouverte; M. de Rougemont le pria de vouloir bien y monter. — C'est beaucoup trop de tendresse, monsieur, lui dit alors Patrick, en souriant : je n'espérois pas, je l'avoue, de m'en aller en carrosse

à la liberté, il eût suffi, monsieur, d'ouvrir ce guichet et de baisser le pont. Comme il obéissoit à cet ordre, deux personnages qui setrouvoient déjà placés dans la voiture se reculèrent à son aspect avec un geste d'effroi et de pitié; hérissé de barbe et de chevelure, pâle, blême, décharné, les lueurs blafardes et les ombres foncées de la nuit lui donnoient la physionomie et la transparence d'un spectre. Deux autres personnages, de mines communes, s'étant aussi embarqués à sa suite, la portière se ferma et les chevaux se mirent en marche. Lorsque les deux hommes qui s'étoient reculés à la vue de Patrick eurent repris leur assurance, ils lui adressèrent quelques questions avec politesse. Quelles étoient-elles , ces questions ? et qu'y répondit-il, je l'ignore; mais il est à croire toutefois qu'elles touchoient à sa misère; car, après qu'il eut parlé quelques instants , ils lui prirent la main l'un et l'autre et la lui serrèrent cordialement. Une commisération sincère et douce ne se trouve guère que dans les cœurs où le malheur habite, ou par où le malheur a passé : ces deux personnages , qui, oubliant leur propre infortune, s'étoient si fort émus du sort de Patrick, étoient eux-mêmes des prisonniers comme lui, qui comme lui venoient d'être retirés du Donjon; l'un des deux, celui aux vêtements modestes, n'étoit qu'un gentilhomme toulousain, le comte de Solages , arrêté sous le ministère Amelot, et à la requête de son père, pour dérangement de conduite , pour quelques folies de jeunesse; mais l'autre — c'étoit une des gloires de la France, — un martyr qui n'arriva à son cal-

vaire qu'après avoir été tour-à-tour enfermé au château de Chaufour, au château de Saumur, à la Conciergerie, au château de Miolans, deux fois à Pierre- Encise, exilé à la Coste, incarcéré à Vincennes, puis, au temps où nous sommes, transféré à la Bastille.

On s'ohstine à vouloir faire honneur à la haute sagesse de Napoléon de l'emprisonnement, dans la maison des fous, de cet homme célèbre entre les célèbres ; c'est écrit, c'est dit ; mais on en a menti ; mais on ment ; mais c'est faux ! Non, cette cruauté n'est pas l'ouvrage du bon sens Imaginatif de Napoléon. Au mois de juin 1789, cet homme, à la suite d'une scène burlesque qu'il avoit eue avec Fétat-major de la Bastille, avoit déjà été conduit au couvent de Charenton, d'où il étoit sorti durant les troubles révolutionnaires, en vertu d'un décret qui ne le concernoit point; et on l'y avoit déjà réintégré que Buonaparte n'étoit pas seulement encore empereur en herbe. — C'eût été mal d'ailleurs de la part de l'empereur corse d'accommoder ainsi un empereur romain.

Ce que j'entends par cette gloire de la France, s'il faut le dire, c'étoit l'illustre auteur d'un livre contre lequel vous criez touts à l'infamie, et que vous avez touts dans votre poche, je vous en demande bien pardon, cher lecteur; c'étoit, dis-je, très-haut et trèspuissant seigneur, monsieur le comte de Sade, dont les fils dégénérés portent aujourd'hui parmi nous un front noble et fier, un front noble et pur.

La plus grande partie des bagages déposés sur une espèce de charrette qui suivoit le carrosse apparte-

noient à ce gentilhomme, qui, joignant à ses goûts impériaux un goût impérieux pour les vêtements splendides, possédoit une garde-robe qui se composoit bien, sans mentir, sans exagération, de plus de deux cents habits galonnés ou chargés de broderies, — que nous aurons bientôt le triste avantage de voir figurer dans une sanglante mascarade.

Le carrosse rouloit lentement et toujours dans la même direction. L'épaisseur de cette nuit de février ne permettoit guère à nos prisonniers de se reconnoître; cependant tout les portoit à croire qu'ils s'approchoient de Paris. Enfin, après plusieurs qui-vive qui retentirent dans le silence, quelques sourds bruissements, quelques bruits de ferrement et de porte, le carrosse s'arrêta court et s'ouvrit; les deux mines basses Bt taciturnes qui avoient été du voyage descendirent immédiatement, et, faisant leur fonction d'exempts de police, elles invitèrent nos trois prisonniers à les suivre. Un groupe d'officiers et de sergents de garde, l'épée au côté, et des geôliers armés de flambeaux et de clefs, qui se tenoient à quelques pas de la portière, se saisirent de Patrick comme il quittoit le marche-pied. — A cet attentat, comprenant toute la trahison, Patrick promena un œil hagard sur les hautes murailles qui l'environnoient, et, reconnoissant tout-à-coup la cour intérieure de la Bastille, que, vingt-un ans auparavant, joyeux, il avoit traversée pour porter à Fitz-Harris les lettres de grâce qu'il venoit d'arracher à la haine de la Putiphar, il poussa un cri terrible et tomba le front sur le pavé.

Éclairé surtout, assure-t-on, par le livre des lettres de cachets de Mirabeau, sur les abus et le régime exécrable de la prison deVincenues, le nouveau ministre de Paris, M. le baron de Breteuil, venoit d'en ordonner l'évacuation. — Commandance du Château, Lieutenance du Donjon, M. Paulmi d'Argenson, avec son capitaine et ses trente hommes de garde, M. le chevalier de Rougemont, avec ses guichetiers et ses bénéfices, tout fut rasé et balayé en un clin-d'œil; et, à quelque temps de là, après qu'on en eut dispersé touts les prisonniers dans divers châteaux forts, après que l'intraitable le Prévôt de Beaumont qui se refusoit à subir une nouvelle translation, eut capitulé et ouvert de bon cœur son cachot dont on avoit fait en vain le siège, cette Tour fameuse et redoutable, demeure d'une longue suite de rois, prison d'Etat pendant une longue suite de siècles, devint l'humble théâtre d'une boulangerie qui fournissoit à Paris du pain à un sou meilleur marché les quatre livres; et où l'on eût pu faire, pour peu qu'on eût fouillé le sol, du pain sans froment, comme au temps de la ligue; du pain de farine d'ossements.

Pf ONNEZ-MOi votre main, seigneur lecteur; i donnez-moi votre main si iolie encore sous i son gant parfumé, ma belle dame, et remontons ensemble le sentier rapide qui ondoie et va s'attacher comme un ruban sur l'épaule de la colline. Déjà les chiens de garde grondent à notre approche; déjà leurs aboiements se répandent et retentissent. Voici la grille du menil d'Evêquemont; sonnons sans peur. — Suivez-moi.

Vengeance atteignoit sa seizième année. Développé magnifiquement par une jeunesse féodale, et maintenu en dehors de cette souillure humaine qu'on appelle éducation, il avoit déjà la taille et la prestance d'un homme; mais quelque chose de svelte, de candide et de fin qui tenoit tout à la fois, si j'osois dire, de la fleur et de la vierge. Harmonieux et placide comme une statue antique, ont eût dit un jeune athlète grec amène et suave, un chevalier normand dont la grâce ne s'est point encore enroidie sous l'armure. Il se livroit toujours avec ardeur à l'art du cheval et de la chasse; cependant Déborah, sa douce mère, commençoit à

étendre sa royauté chaque jour davantage sur les sentiments de son cœur. Il demeuroit plus volontiers auprès d'elle; il paroissoit attacher plus de prix à sa compagnie, la rechercher souvent et s'y plaire. Le brusque et fier écuyer se faisoit à ses côtés un ange de douceur; un page amoureux n'eût pas été d'une prévenance plus jolie et plus attentive. L'âme à cet âge s'amende et s'ouvre à l'approche d'un sens, d'une passion qu'elle ignore et qui bientôt va l'envahir; elle s'emplit de tendresse; elle se vêt de velours pour qu'on la caresse; elle se fait des mains de velours pour mieux caresser. — Les femmes ne sont d'abord pour le jeune homme, dans ses premières années, qu'une vaste et douce prairie d'herbe pareille et uniforme; mais à mesure qu'il avance dans l'allée de saules de la vie, cette prairie s'émaille, se diapré, s'individualise, et de mieux en mieux il discerne parmi le foin veule et fourré les fleurs élégantes qui çà et là le dominent, ou celles qui, plus modestes , se cachent et qu'il étouffe. Les regards du jeune homme s'arrêtent alors pour la première fois; pour la première fois il remarque sa mère, ses sœurs, les amies de ses sœurs et sa nourrice ; alors ce n'est plus seulement sa mère qu'il aime, c'est une femme divine; un vase d'onyx rempli des plus suaves essences; ses sœurs se révèlent à leur tour pleines de charmes, de qualités et de grâces; dans les amies de ses sœurs il en compte plusieurs qui sont belles, belles à vous troubler; et sa vieille nourrice lu^ apparoît toute chargée de beaux vestiges qui donnent des regrets.

L'afiFection si distinguée et si tendre de son fils eût été pour Déborah une source de consolation bien douce, si la plus vive inquiétude n'eût troublé la limpidité de cette source. Une tristesse profonde, que surtout depuis un an Vengeance portoit peinte sur son jeune front, et qui devenoit de plus en plus sombre, alarmoit son amour. Il paroissoit sans cesse occupé tout bas d'une pensée secrète qui l'isoloit. Quelquefois il demeuroit silencieux et froid à ses côtés; quelquefois il recevoit ses baisers comme une idole insensible, ou tout-à-coup, semblant écarter d'un geste une image fâclieuse, il la pressoit tendrement sur son cœur; et lui donnoit dans son effusion les noms et les caresses les plus tendres. Déborah le questionnoit-elle sur son air rêveur, sur la cause de sa mélancolie, il répondoit nonchalamment : — Je n'ai rien , ma mère, que voulez-vous que j'aie, moi? Je n'ai pas de chagrin; je ne suis qu'un enfant frivole.

Les peines cachées ont une raison plus cachée encore, que l'esprit le plus fin sait rarement pénétrer. Déborah attribuoit à la vie retirée et monotone du château, l'ennui qu'elle remarquoit en Vengeance et qui l'affligeoit. Afin d'y porter d'une main sûre un prompt remède, elle résolut donc dans sa sagesse de l'engager à entreprendre, avec Icolm-Kill, quelque long et beau voyage sous le ciel de l'Europe le plus chéri ; et elle ne balança pas à lui en faire la proposition. Tant que ce voyage fut un projet, une chose lointaine, Vengeance parut s'y prêter avec assez de déférence ; mais enfin Déborah ayant pris sur elle de

fixer le jour du départ et donné des ordres pour qu'on hâtât les préparatifs, Vengeance, après avoir longtemps lutté avec lui-même, vaincu par ses propres efforts, vint la trouver un après-midi dans sa chambre, et là, dans un trouble à fendre le cœur, il lui dit : — Croyez-moi, ma mère, ce n'est pas l'ennui qui me ronge!... Je n'ai que faire de passer les Alpes ouïes Pyrénées ! Ne m'éloignez pas de vous, ma mère, vous me feriez mourir ! J'aurois sans doute, peut-être pour ma perte, pu conserver encore au fond de mon sein le mal que y y nourris; mais votre décision me pousse à bout ; je n'y tiens plus ! Il faut à tout prix que je sorte de mon affreuse condition! — Ma mère, je vous aime ! vous savez combien je vous aime ! eh pourtant je vais vous faire du mal! je vais vous plonger plus d'un trait dans le cœur, moi, qui nevoudrois être que votre bouclier; car malheur, opprobre au fils qui n'est pas le rempart des flancs qui le portèrent! Moi, à peine sorti des langes de l'enfance, moi, éclos sous vos baisers, moi, grandi sous vos ailes; moi, qui vous dois tant de veilles et tant d'amour, qui ne devrois approcher de vous qu'avec un front timide, un regard caressant, le cœur satisfait et plein de reconnoissance; les mains jointes par vénération; je vais me dresser contre vous, et vous tourmenter comme feroit un méchant ou un juge. 0 ma mère!... pourtant je vous aime! pourtant je ne voudrois être pour vous qu'un sujet de gloire et de joie. Pardonnez-moi, ma mère!... — Je sais peu de chose; j'ai lu pende livres, mais j'ai remarqué davantage, mais

j'ai pensé beaucoup. J'ai porté mes regards partout dans la nature. Je suis remonté à la source, à l'origine des êtres et des choses. Je me suis penché sur chaque nid. Je suis entré dans l'étable et dans la bergerie. Je me suis introduit dans les familles; j'ai écouté; et j'ai vu que tout dans le monde avoit un père', excepté moi ! Cette injustice m'a navré. J'ai cherché à en pénétrer le mystère. Je me suis creusé l'esprit; j'ai souffert; je souffre; mais pour moi, comme aux j)remiers jours du réveil de mon intelligence, riea ne s'est expliqué. Voici, ma mère, la cause de cet ennui qui m'accable, et vous comprenez bien que ce n'est pas un voyage qui m'en peut guérir. Pourquoi suis-je ainsi maltraité par le sort ? En quoi suis-je donc indigne que je reçoive moins du sort que la plus abjecte créature. Où est mon père? où est-il? et quel est-il? Je vous en supplie, ma bonne mère, parlez-m'en! montrez-lemoi! Cette ignorance dans laquelle je suis me trouble; ce vide que j'apperçois à votre côté m'effraye ! — Ne le presserai-je donc jamais dans mes bras, cet homme qui comme vous doit être si bon, si noble, si beau, si plein d'amour, et pour qui je dois être un objet si précieux et si cher? — Quoi! il est un homme sous le ciel qui m'a donné ce qu'un homme peut donner de plus grand, la vie! qui m'a donné son sang, dont le sang coule dans mes veines, et passe par mon cœur! Eh! cet homme! eh! ce bienfaiteur! je ne le connois pas! eh! je ne suis pas à ses pieds! Parlez sans crainte, ma mère, vous n'y perdrez rien; je ne partagerai pas en deux parts ma tendresse ; une même II. 15

piété vous confondra touts les deux! — Autour de moi, je n'ai vu que clioses obscures et douteuses, rien qui pût me mettre sur la voie : je me suis demandé : Suis-je orphelin ? Mon père est-il mort? S'il est mort, d'où vient qu'il ne nous reste rien de lui? où donc est son sceau? où donc est son épée? S'il est mort, et que la tombe de la pelouse soit sa tombe, d'où vient qu'elle n'a pas d'épitaphe, qu'elle porte un écusson voilé, et qu'elle ne contient pas d'ossements? Poussière de mon père, avez-vous donc été dispersée par les vents!... S'il est mort, et que vous soyez veuve, d'où vient que vous n'en avez que le deuil, et non pas le titre? Si mon père est mort, — le père de mon père, sa mère, votre père et votre mère sont-ils donc morts aussi? Êtes-vous une étoile tombée du ciel qui dans sa cliute a brisé le fil qui la menoit, que sur cette terre où je vois bien que tout est lié, pas un lien ne vous lie?... — Ob! que je suis coupable et cruel! Ingrat que je suis, de porter une main lourde et si hardie sur la plus sainte douleur et la plus inviolable! Ma mère, ne pleurez pas; vos larmes tombent sur mon cœur et le brûlent comme du feu!... Ici la vérité n'est pas ce qui se montre: on a jeté sur elle un voile épais. I] y a derrière nous un passé qui se cache à touts les yeux, mais dont tout révèle l'existence. 0 ma mère ! de o-râce, j'implore cela de votre amour, ne me tenez pas plus long-temps dans cette sombre perplexité! Pourquoi me taire qui vous êtes? qui j,e suis? où je vais, d'où je sors? Suis-je donc si indigne de cette confidence? Je suis tout jeune encore, il est vrai,

mais je suis grave ; mais vous m'avez fait une âme solide; le poids et le prix des clioses me sont connus; je n'abuserai pas du secret que vous me confierez, ma mère, si tant est qu'il y a un secret au fond de tout cela! 0 ma mère! dites-moi, soyez bonne, si j'ai mon père; si je l'ai vu, si je dois le revoir; si vous l'aimez, s'il faut que je l'aime? Oli! ne me cacliez pas où il est, sa retraite, son exil ou son refuge ! Je serois si joyeux, si heureux devoir cet homme, de lui baiser les mains et de lui dire : — Bonjour, mon père. — Mais si le destin a voulu qu'il nous fût enlevé, qu'il soit arraché à votre amour, et que je sois privé du sien, oh! conduisez-moi vers son urne, et je l'arroserai de mes larmes! Oh ! dites-moi son nom, qui est le mien, que je le bénisse ! dites-moi sa vie, que je marche sur ses traces I ditesmoi ses vertus que je m'efforce à les imiter ! De grâce, ma mère, ou mon père, ou son urne, et son épée!...

Cette démarche inattendue, l'émotion de Vengeance, son air pénétré, sa voix pleine de passion, ses précautions tendres et respectueuses, ses craintes avant que d'oser aborder son aveu, avoient fait tout d'abord une impression violente sur l'âme de Déborah. Dans une pénible angoisse, immobile, couvant du regard son enfant, elle écoutoit avec anxiété, elle buvoit chaque parole. Mais quand il eut prononcé tristement cette plainte, que tout dans la nature avoit un père excepté lui; anéantie sous ce coup quifrappoit sans pitié sur toute sa douleur, qui rouvroit du haut en bas ses blessures; remuée jusqu'au fond de ses entrailles, oppressée, son cœur se renversa dans sa poitrine comme

un flambeau qu'on éteint, et de ses yeux tombèrent d'abondantes larmes. Mais enfin, ayant repris un peu d'empire sur elle-même, elle répondit avec bonté : — Si le passé a été caché avec soin à tes jeux, mon cher enfant, c'est qu'il est sombre, c'est qu'il est horrible ! c'est qu'il eût été cruel, bien inutilement cruel, d'en attrister ton jeune esprit, d'en troubler le ciel pur de ton enfance. Jouis en paix de ta jeunesse, goûte le présent, rêve à l'avenir, qui sera beau; mais nejette pas tes regards en arrière. Il est des choses qui enveniment, et le cœur du jeune homme doit être sans venin. Vois-tu, notre passé c'est une éponge trempée de fiel : plus tu la presserois, plus elle répandroit d'amertume. Ne cherche pas à regarder par-dessus ta mère, à percer au-delà. Que ta mère et son amour te suffisent. Je ne veux pas te tromper; je n'ai rien à déguiser pour toi, attends encore; tu sauras tout un jour, il le faudra bien; mais prie le bon Dieu que ce jour vienne le plus tard possible, car ce jour remplira ton cœur de colère ; tu grinceras des dents , et tu mordras avec rage dans un pain de cendre et de poison. Aime-moi, pense à moi, vis pour moi! je ne veux pas de deuil sur ton front. Laisse le passé; sois heureux. — Les fleurs sont belles, les femmes adorables; tes chevaux ont du sang; le chevreuil abonde au viandis. Allons, monsieur le penseur, venez dans mes bras ; venez que je vous baise ! Je ne vous en veux pas de votre incartade; je suis fière au contraire de l'excellence de votre esprit, de votre sensibilité, de vos beaux sentiments!

Déborah avoit mis tant d'onction dans ces paroles; une douceur si ineffable avoit coulé avec elles sur ses lèvres; son désordre avoit ajouté tant de grâce à ses charmes, que VeDgeance, troublé, attendri, se jeta avec ivresse à ses genoux, et lui couvrit les mains de baisers ; mais , surmontant aussitôt ce spasme, son souci accoutumé reparut sur son front; il se releva d'un air insoumis, et s'écria, avec une passion plus grande encore : — Non, non, ma bonne mère, n'insistez pas! je ne puis vivre plus long-temps dans l'incertitude où je suis. Je vous en conjure, ôtez-moi de cette ignorance ! Quelque sombre que soit le passé, il ne m'atterrera pas; il me fera moins de mal que le doute ; il ne flétrira pas ma jeunesse, il n'enveloppera pas chacune de mes pensées de sa glu acre et fétide. Où est mou père? où est-il, de grâce, et quel est-il? Je ne sais ! affreuse condition ! Sur chaque face humaine j'ai peur de l'y démêler. Un froid mortel me saisit devant le vieillard qui pleure au bord du chemin, comme devant le gentilhomme qui passe magnifique. Ainsi qu'un agneau désolé cherche sa mère égarée dans le troupeau, je cherche mon père parmi les hommes. — Au tribunal de la nature et de la raison il n'y a qu'une sorte de père, mais je l'ai appris ; devant le monde il y a des paternités coupables et des fils désavoués. Comment porterai-je le front dans le monde? Dois-je y entrer par la porte ou par une issue dérobée? Me montrera-t-ou au doigt, ou s'iacliuera-t-on sur mon passage. Ce n'est pas que je veuille, si je suis marqué d'une tache originelle,

2'J^) MADAN3E PUTIPHAR.

prendre de l'humilité et demander merci; non, je veux seulement marcher dans ma voie. A Fhomme, selon le monde, le chemin est tracé; il est droit, il est iîiit; à l'autre appartient l'audace, la rébellion, la gloire, l'aventure! Le monde veut que le bâtard rachette sa bâtardise. Bâtard! ce mot paroît vous froisser, ma bonne mère; tranquillisez-vous : si je suis bâtard, l'on ne m'en verra pas rougir. Mieux vaut être le fruit d'un amour, que le fruit d'une habitude; j'ai entendu dire cela quelque part, et je le tiens pour bien dit. Malheur à qui voudra m'en faire honte!... — Vous pleurez; ces paroles vous déchirent; mon cœur ne m'avoit pas trompé : je suis bâtard! bâtard! bâtard ! Tant mieux, ma mère ! Une épée ! et ce monde qui me rejette sera rempli de moi ! Une épée ! et l'on se courbera sous mon pas, et je légitimerai ma race illégitime dans le sang légitime des vaincus !

Eh bien! ma mère, maintenant que je viens de me découvrir, de me laisser paroître tout entier devant vous, me trouvez-vous assez mûr? Suis-je digne d'une confidence? Il en est toujours ainsi; la mère s'obstine à voir encore l'enfant dans le fils fait homme. Qui d'ailleurs eut jamais la mesure de ce que l'enfant sait et pense. Tandis qu'on le croit occupé d'un hochet, il rêve à soulever le monde, il rêve la colère d'uu Luther ou la gloire d'un autre Alexandre. Parlez, ma mère, parlez! que craignez-vous? Vous le savez, je vous aime de toute mon âme! Rien que je sache pourroit-il me détacher de vous ! Je suis votre main droite et votre armure! vous êtes mon ciel.

mon idole, ma vie! Parlez sans crainte; fussiezvoiis la plus vile pécheresse.... Oli! de grâce, parlez! vous me feriez venir d'affreux soupçons, vous me feriez croire à des choses bien mal.... Au nom de Dieu, madame, qu'avez-vous fait de mon père?... Je vous dis qu'il est temps de rendre compte du passé!

Déborah, dans une agitation dont il est facile de se faire l'image, se leva alors avec courage, et, après avoir ouvert avec empressement la porte qui donnoit sur la pièce secrète, et qui étoit fermée comme un coffre-fort, elle prit Vengeance par la main et l'entraîna sur ses pas. Arrivée vers un portrait devant lequel brûloit une lampe : — Tiens, cruel, s'écriat-elle d'une voix déchirante, voici ton père, voici Patrick, — mort assassiné !

— Assassiné ! eh par qui, s'il vous plaît, ma mère? rejjrit lentement Vengeance avec énergie et en la regardant fixement comme un juge terrible.

Froissée, étonnée, épouvantée peut-être, devrois-je dire , de la violence et de la rébellion de ce tout jeune enfant, l'âme accablée sous le poids de bien des souvenirs sombres, affreux, amers, que cette scène fatigante avoit provoqués, brisée, affuiblie, anéantie, Déborah tomba alors sur les genoux, puis s'affaissa, puis les bras pendants et fermés ainsi qu'un bracelet, la tête tristement inclinée, demeura désolée et muette comme l'image de Magdelène au pied de la croix. — Debout, non loin d'elle. Vengeance, qui avoit jeté le feu de son emportement, promenoit çà et là des regards

pleins d'effroi. Un spectacle étrange s'étoit offert subitement à sa vue et le dominoit. Cette chambre mystérieuse, dans laquelle il venoit d'être entraîné par sa mère, où personne, pas plus que nous-mêmes, n'avoit jusque là pénétré, où Déborab avoit vu s'écouler tant d'heures silencieuses, étoit toute tendue de draps noirs, murs et plafond, tandis que la lampe d'argent qui brûloit devant la ressemblance de Patrick, étoit la seule lueur qui diminuâtl'épaisseur des ténèbres de ce lieu de réflexion.

Dans sa posture si touchante, Déborah paroissoit s'oublier depuis quelque temps, quand tout-à-coup, se relevant avec dignité : — Monsieur, reprit-elle d'une façon sévère, le fils est donné à la mère pour l'honorer et la vénérer, et non pour l'interroger! Un doute, un soupçon, de la curiosité à son égard, c'est une chose laide et condamnable ! Vous êtes bien coupable envers moi, monsieur; je devrois vous punir, et élever entre nous une barrière infranchissable !... Mais je suis bonne.... Daignez cependant croire, s'il vous plaît, que si je balance, ce n'est pas qu'il y ait rien dans le passé qui soit à ma honte! — Vous le voulez, monsieur? — Vous l'exigez? — soyez satisfait! — Qu'il en advienne ce qu'il plaira à Dieu !

Elle s'avança alors jusque vers le lit de repos, y prit place, et fit signe à Vengeance de s'y asseoir. Vengeance ayant obéi, leurs mains se rapprochèrent , se serrèrent tendrement; puis la mère dit au fils : — Je vais reprendre les choses à leur origine, je ne passerai pas un iota; la vérité entière va sortir de ma

bouche : regardez chacune de mes paroles comme inaugurée dans le sang de Patrick.

Déborah cependant revint encore au silence. Sa bouche éclose se referma encore devant la révélation pénible qu'elle alloit faire, comme certaine fleur sensitive à l'approche des ombres du soir ; elle se recueilloit sans doute; tout bas elle s'essayoit aux flots, comme le baigneur craintif, avant que d'oser se plonger dans l'onde du passé amère et saumâtre; comme un pêcheur d'Ischia, assis au cap Misène, et qui rêve et projette son regard amoureux et sévère sur la mer azurée de Baya, de l'île de Caprée augolphe de Naples, de la rive au fond de l'horizon; attendrie, elle promenoit ses regards dans touts les sens sur ses années écoulées ; elle en mesuroit le deuil. — Enfin , cédant sous le poids du souvenir comme une touche sous le doigt qui la presse, après s'être entourée encore de quelques douces précautions, elle commença le récit simple et fidèle de ses malheurs, dont le sillon, prenant sa source au pied de son berceau dans le castel de Cockermouth, s'avançoit en replis tortueux, creusé par une main filiale, jusques au ménil d'Evêquemont, — et n'étoit pas achevé.

Déborah, dont l'esprit se montroit si fin dans ses ressources, apporta une extrême habileté dans cette ouverture si délicate. Guidée par son sens exquis, judicieux, elle s'efforça de s'appesantir sur toutes les circonstances qui ne pouvoient éveiller chez l'âme de son jeune révolté que des sentiments doux et tristes, elle laissa aller jusqu'à l'éloquence sa phrase naturel-

234 MADAME l'UTIPHAR.

lement pleine de séduction ; mais avec toute l'adresse d'un vieil écuyer, chaque fois aussi qu'elle avoit vu s'approcher quelque incident, quelque choc cruel, elle avoit su réprimer sa parole, et l'avoit faite sobre et modérée. — Pendant tout le temps qu'avoit duré cette douloureuse confidence, accoudé sur les sculptures du lit de repos, le front appuyé dans sa main, l'œil fixe, Vengeance avoit écouté dans l'apparence d'un grand calme, avec une application qui n'étoit pas de son âge, et lorsqu'elle avoit été achevée , sans empressement, sans marque de passion, il s'étoit mis aux genoux de sa mère, lui avoit pris les mains, les avoit approchées plusieurs fois amoureusement de ses lèvres, et levant sur elle un regard mêlé de chagrin et d'admiration, après avoir balbutié quelques remerciements et quelques douces formules de consolations : — Regardez-moi bien, ma mère, lui avoit-il dit, je ne suis plus cet enfant d'autrefois ! je suis un homme — que l'inquiétude a mûri, que tout ce qu'il vient d'ouïr mûrira plus encore!... — Ne craignez rien, ma mère; du secret que vous me confiez ma jeunesse n'abusera pas!...

Lady Barrymore, qui s'étoit attendue, après l'état d'exaltation dans lequel Vengeance s'étoit d'abord montré, à quelque violente explosion, se laissant prendre à ce dehors de sagesse et de réserve, rapporta tout l'honneur de cette amélioration aux ménagements qu'elle avoit su mettre dans ses confidences; elle se félicitoit tout bas de son adresse et de sa politique.... Pauvre femme! pauvre mère!... — Hé-

las ! la face humaine est un rideau de théâtre chargé de peinture et de fard, au travers duquel rien ne transpire, pas môme les apprêts de la plus sombre tragédie.

Il fallut que la cloche du manoir vînt deux fois les tirer doucement par l'oreille et les semondre au souper pour les arracher enfin aux doux propos qui avoient succédé, et dans lesquels touts deux ils se reposoient de leurs émotions si réelles et si diverses. En quelques heures quel changement s'étoit fait! Les deux camps s'étoient rapprochés et mêlés. — L'assiégeant avoit ouvert sa tente, et la place assiégée sa porte. — L'épée sortie pour immoler avoit donné l'accolade. — La mère éplorée, qui, véhémente comme une ménade, avoit entraîné son fils emporté et terrible dans la chambre funèbre, maintenant quittoit cette chambre, calme et radieuse, lui glorieux et caressant. Ils alloient maintenant comme deux personnes amoureuses et pleines de sjTnpathie, heureuses, orgueilleuses l'une de l'autre, se cherchant du regard à chaque pas. — Le bras mollement enlacé à la taille élégante de Déborah, la tête appuyée sur sa belle épaule. Vengeance marchoit sous une pluie de baisers.

La soirée, comme d'habitude, Vengeance la passa au salon, auprès de sa mère, dans un aimable désœuvrement; Déborah travailloit à de la broderie, tandis que lui, nonchalamment jeté dans une causeuse, tenoit un livre à la main qu'il ne lisoit pas. — Sauf, peut-être deux ou trois questions insignifiantes en

apparence , et qu'il fit d'un air d'indifférence , peut-être même un peu trop affecté, ce à quoi Déborah ne prit pas garde, il n'y eut pas un mot de retour sur les choses si graves qui venoient d'être agitées, pas un coup de pioche donné derechef dans l'amas de décombres fraîchement remué. En voyant l'extérieur d'un si parfait oubli, on eût dit qu'un mois entre le midi et le soir s'étoit écoulé; que le temps avoit effacé sous son pas des impressions faites dans le sable. Sur la surface unie de l'onde retrouve-t-on les traces des vagues appaisées ! — Chaque fois que Vengeance aiguillonné par sa mère reprenoit la parole , il ne manquoit pas d'enjouement; mais comme s'il eût été en proie à un reste de souci intime qu'il auroit eu peine à déguiser, souvent il laissoit en Ijeau chemin sa période, donnoit seulement deux ou trois coups de serpe à son idée, et par une pente insensible revenoit j^romptement au silence; mais dans le silence même la fierté nouvelle qu'ils avoient dans l'âme se trahissoit. On voyoit, cela perçoit comme le bourgeon sur l'écorce, qu'ils venoient de grandir dans leur estime mutuelle; qu'ils venoient en leur faveur réciproque d'entériner dans leur cœur de nouvelles lettres d'anoblissement et de crédit. On voyoit, cela transpiroit par touts les pores, que l'enfant étoit devenu tout-àcoup j)our sa mère un homme sûr, une âme droite, éprouvée et d'une riche complexion; — une épée d'une trempe forte et choisie, pénétrante, acérée; ■ — un champ prêt à s'ouvrir sous le soc du monde, prêt à jeter moisson; — un terrain ferme où fonder l'édifice

d'une vie remplie par la gloire; — et que de son côté la mère pour l'enfant n'étoit plus une femme sans avenues et sans issues; — un caillou arrondi autrefois dans le lit de on ne sait plus quel fleuve; — un lambeau déchiré au pavillon du ciel, ou sorti du limon; — une femme, en un mot, avec une flétrissure creusée au diamant sur le front; cavale de Cour réformée dans une remonte, défroque de quelque princelet coulé bas ou fait ermite; Aspasie tombée en désuétude, catin abdiquée !

A onze heures. Vengeance se leva pour prendre congé de sa mère : ils s'embrassèrent long-temps savoureusement, avec délices; mais, au lieu de se retirer comme de coutume dans son appartement. Vengeance, ayant gagné le perron, se glissa doucement dans le parc, sur les bords préférés de la source. — La brise répandoit une senteur de chêne; — le firmament étoit du bleu le plus pur; — Phœbé regardoit amoureusement la terre; — et les étoiles scintilloient comme si Dieu les eût nouvellement refourbies.

Là, l'esprit tout-à-fait isolé au milieu de ce spectacle sublime, pensif, silencieux, souvent assis sur une pierre, quelquefois marchant à grandes enjambées dans les broussailles, la tête plus fièrement portée, le poing fièrement sur la hanche, notre jeune orphelin demeura fort avant dans la nuit, comme ces moucherons qui s'oublient à jouer dans les rais argentés de la lune. — Puis, tout d'un coup, comme s'il avoit enfin cueilli dans les genévriers la fleur si rare de la résolution, quittant brusquement le parc, il se rendit

dans sa chambre, où sa lampe qui l'attendoit à demi voilée, inondée des splendeurs nocturnes, sembloitle flambeau d'une veille funèbre. — Ayant pris sur la muraille son épée, ses pistolets , et sa fidèle carabine, puis une miniature de sa mère qu'il couvrit de baisers et plaça sur son cœur, il écrivit quelques mots à la hâte qu'il laissa sur la table, s'enveloppa dans son manteau, et ressortit aussitôt avec une extrême précaution. Arrivé sur la pelouse, auprès du cénotaphe de Patrick, il mit alors le genou en terre, — le plombeau d'acier de son épée brilloit à son côté dans l'herbe comme une luciole, — et s'appuya sur le fût de son mousquet. Après avoir gardé quelque temps cette attitude pieuse, il se releva avec enthousiasme, et s'écria : — Dites, mon père, est-ce pas que je fais bien? — que c'est votre conseil? — eh! que je serois un lâche, indigne des entrailles de ma mère!... Mais cela ne sera pas! cela ne peut pas être!... Est-ce pas, poussière de mon père? est-ce pas? — Jamais! vois-tu, mon père, pensée ne s'est offerte à mon esprit avec plus de charmes ! sans cesse elle s'en revient vers moi, cette pensée, plus jeune et plus séduisante!... Bose, amoureuse, fraîche, elle m'aborde couronnée de pampre et de fleurs ! elle me baise sur le front ! elle pose ses lèvres sur mes lèvres ! elle me serre voluptueusement la main, et me dit : — Courage! — va! — va!... — au fond de cette action, vois-tu, tu trouveras une satisfaction ineffable, un assouvissement, une estime de toi-même, que rien autre au monde ne t'apporteroit!... va!... — Bien! bien! ombre de mon père! — Bien! bien! mon es-

prit, plus de calme; allez ! je connois et je comprends mon devoir, et je saurai l'accomplir!... Étrange chose que le monde! il y a quelques heures encore, si l'on m'eût parlé de cet homme, j'aurois écouté avec bienveillance; si je l'eusse rencontré sur mes pas je lui eusse donné mes respects; que de fois ainsi, dans la vie, ne doit-il pas arriver que la victime serre affectueusement le bras qui forgea son malheur ! que l'opprimé et l'oppresseur, inconnus l'un à l'autre, se donnent le baiser de paix ; que l'infortuné courbe révérencieusement la tête devant l'auteur de son abjection; que le pauvre pleure à la porte du carrosse où se fait mener triomphalement le fils de ceux qui dépouillèrent ses ancêtres !... — Oh ! mais, moi, mon père I béni soit le ciel ! tout m'est révélé ! je ne serai pas de ce nombre! je remonterai jusqu'à la source de mon mal, et je la tarirai ! ... — Etrange chose que la haine ! cela gonfle tellement le cœur, que la terre, si vaste pour ceux qui s'aiment, manque d'espace et ne peut contenir deux coeurs remplis de ce venin!...

En achevant cette obscure invocation aux mânes de son père. Vengeance, qui chanceloit, appuya son front brûlant sur le marbre, et attacha ses lèvres avec ardeur sur l'écusson voilé, taillé dans le couvercle du sépulchre. — Comme l'amant qui a jeté son bras autour du col de son amante, il ne pouvoit se séparer de cette froide pierre.

Enfin, ayant gagné après un long détour le bâtiment des écuries, et sellé en un tournemain son palefroi, à petits pas, sans bruit, il entra dans une allée

de sycomores, bien sombre, an bout de laquelle existoit une petite porte basse qui donnoit sur des terres empouillées.

D'un bond ayant franchi cette barrière, il piqua des deux, et fendant l'espace avec la vélocité de Wilhelm emportant Lénore, il disparut bientôt au loin, parmi les masses d'ombre, dans la plaine.

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27/i'sc^ UAND Vengeance entra dans Paris, le jour f'^^^ It succédoit tout d'un coup à la nuit, ainsi que ^^^S cela se voit à la comédie; et des coulisses v^ commençoient à sortir les personnages : — Crispin et Sbrigani, Oronte et Mascarille, Chrysalde et Lucinde, Dandin et Dorine, Sganarelle et Scapin :

— chacun pour son rôle mettant le pied en scène.

— A travers toute cette foule d'acteurs vigilants, Vengeance traversa comme une flèche décochée. Entraîné par la pensée qui s'étoit emparée de son cœur avec force, il se jetoit en avant. Il avoit en lui un besoin impérieux qui entendoit être obéi. Mais dans quel val écarté, quel ravin rapide, sous quel ombrage épais, sous quel tablier d'herbes vertes, gisoit la source empoisonnée et mortelle où le cerf altéré devoit trouver à étancher sa soif?... Comme un homme réveillé en sursaut par un bruit, qui, l'épée à la main, s'avance et tâtonne pour tuer dans les ténèbres. Vengeance marchoit — aveuglément — arquebuse au poing. — La colère étoit prête ; mais la victime manquoit! — La lame s'agitoit dans le fourreau, impatiente de creuser une plaie ; mais où battoit la poi-

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