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Madame Récamier

Lorsque j'essayai, il y a douze ans, en publiant les Souvenirs et Correspondances tirés des papiers de Madame Récamier, de tracer une image fidèle de cette noble et incomparable personne, je sentais bien que le portrait eût été plus frappant, plus vivant encore si, au lieu d'imprimer les lettres qui lui furent adressées, j'avais donné celles qu'elle-même avait écrites.

En effet, les lettres de ses amis n'étaient que le miroir où son âme et ses traits venaient se refléter, tandis que les lettres émanées d'elle, eussent été l'apparition

même de sa personne. Mais je n'avais alors à ma disposition que la correspondance échangée entre Madame Récamier et moi ; ces lettres peu nombreuses, car nous nous sommes très -rarement quittées, étaient d'une nature trop intime pour que je n'eusse pas une certaine répugnance à les publier.

Vingt-deux ans, hélas ! se sont écoulés depuis que nous avons vu disparaître cette femme, type achevé de grâce et de pureté, dont l'irrésistible séduction tenait autant à la bonté, à l'énergie et à la sincérité de son âme qu'à son éblouissante beauté.

Du cercle brillant d'amis dévoués qui formaient son cortège et on pourrait dire, sa couronne, bien peu survivent : la mort a fauché la plupart de ces débris du salon de l'Abbaye-au-bois, et c'est à cette triste condition que nous devons les lettres de Madame Récamier qui sont revenues entre nos mains.

La publication que nous en faisons z$* jourd'hui, complétée par beaucoup d'autres lettres, également inédites, aura, nousTespérons, pour résultat, de faire mieux connaître et de plus en plus apprécier ce monde disparu; milieu charmant dont rien dans la société actuelle ne saurait donner l'idée et où l'élévation des sentiments, la délicatesse du goût, l'indépendance parfaite des caractères revêtaient un langage plein d'élégance et d'urbanité.

11 fallait arrêter un plan pour cette publication de lettres et de documents; celui qui nous a paru le plus naturel et que nous avons adopté , consiste à grouper dans l'ordre de leur date les diverses relations de Mme Récamier, de manière à la montrer successivement entourée des amis de sa jeunesse et de ceux de son âge mûr*

Le lecteur aurait le droit de s'étonner, si nous ne lui en disions le motif, de ne trouver dans ce volume, ni lettres, ni dé-

yâih* ..particuliers autres que ceux que nous avons déjà donnés, sur l'homme qu'un sentiment profond , un culte aussi désintéressé qu'exalté attacha jusqu'à sa mort à Mme Récamier; nous voulons parler du philosophe Ballanche. 11 est certain que son dévouement absolu fit de lui l'esclave volontaire de celle qui réalisait pour lui le type de tout ce qu'il y a de beau et de noble sur la terre, et Mme Récamier n'eut jamais dans le cœur de Ballanche d'autre rivale que l'humanité. Elle lui accorda en retour une confiance sans bornes, et il tint une grande place dans sa vie. M. Victor de Laprade, l'ami, le disciple de Ballanche prépare une édition complète des œuvres du philosophe lyonnais, elle comprendra outre les travaux inédits de Ballanche, un volume de correspondance, nous avons été heureux de lui fournir toutes les lettres que nous possédions.

En lisant la partie des correspondances

que nous publions qui s'échangea sous le premier empire, on sera sans doute frappé du degré de compression qu'était arrivée a exercer sur les plus fiers esprits la tyrannie tracassière de la police de l'empire ; la certitude que tout ce qu'on écrivait était lu, commenté avec une jalouse et subalterne défiance, mettait une gêne extrême dans les épanchements de l'intimité. Entre les proscrits, qui avaient bravé l'exil qu'ils subissaient, le mot même d'exil est très-rarement prononcé; ils ne parlent presque jamais des événements politiques; M. de Montmorency si activement, si ardemment dévoué à la cause du Souverain Pontife prisonnier, ne fait pas une seule allusion à la situation de Pie VIL

En présence de tels faits on comprend mieux la passion qu'avait Mme de Staël d'échapper à l'action de cette machine pneumatique administrative, sous laquelle une main de fer réduisait tout au silence.

Nous devons placer au premier rang des plus anciens amis de Mme Récamier deux Lyonnais, Camille Jordan et Lemontey.

Tous deux éminents par l'intelligence, mais de natures absolument opposées, faisaient partie du conseil des Cinq-Cents, et c'est en 1797 qu'ils furent admis chez M. Récamier, dont la maison, hospitalière entre toutes, s'ouvrait avec un cordial empressement à ses compatriotes. Camille Jordan dut y être amené par Degérando, auquel une amitié de frère, profonde, dévouée, inaltérable, le liait depuis l'enfance: amitié, que ni le temps, ni l'absence, ni môme des divergences

d'opinions et de conduite très-marquées n'arrivèrent jamais à refroidir.

Quelles que fussent les qualités de Lemontey, la sûreté de son commerce et sa constance dans les relations d'amitié , cet homme d'un esprit supérieur et d'un incontestable talent avait un scepticisme qui répugnait à la disposition confiante et enthousiaste de la jeune et belle enfant mariée depuis quatre ans à M. Récamier.

Les convictions politiques manquaient à Lemontey autant que les croyances religieuses, il jugeait les événements et les hommes avec une ironie moqueuse qui ne l'empêchait pas d'être fort serviable au besoin , et donnait beaucoup de piquant à sa conversation. D'une avarice devenue proverbiale et dépourvu de toute élégance extérieure, il manquait souvent de goût jusqu'au cynisme dans le langage, mais ses jugements littéraires étaient fins et sûrs et ses conseils dans ce genre toujours justes. Mme de Staél l'attirait volontiers chez elle et aimait à le consulter, on la voit dans ses lettres à Mme Récamier. insister pour qu'elle décide Lemontey à venir à Goppet ou à Auxerre. Fidèle à une habitude qui datait de l'époque très-reculée où il

vint à Paris siéger au conseil des Cinq-Cents, j'ai vu Lemontey, durant toute mon enfance jusqu'à sa mort arrivée en 1826, venir chaque samedi dîner chez mon oncle M. Récamier.

La belle Juliette avait pour Lemontey un fonds d'attachement sincère, mais elle sentait une bien autre sympathie pour Camille Jordan ; nous ne prétendons pas raconter ici la vie de l'éloquent et intrépide patriote que l'histoire de nos luttes sociales et parlementaires « ne trouvera jamais dans les rangs des vainqueurs. » Nous renverrions plutôt à l'éloge que Ballanche a fait de lui en si nobles termes, ainsi qu'à l'article étincelant d'esprit que M. Sainte-Beuve a consacré à Camille Jordan dans la Revue des Deux 31 ondes y article dont le public garde encore le vif et récent souvenir. L'habile critique a dans ce travail, non-seulement apprécié avec sa finesse accoutumée, l'aimable originalité du traducteur de Klopstock et le talent de l'orateur politique; mais, ce qu'on aurait eu, peut-être, moins le droit d'attendre de lui, il a rendu une entière justice à l'indépendance et au patriotisme de ce défenseur de la liberté.

On sait qu'échappé à grand'peine et grâce

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seulement au dévouement de ses amis au coup d'État de fructidor, Camille Jordan parvint à gagner la Suisse avec M. Degérando, visita avec lui l'Allemagne, et dans cette émigration forcée se lia avec Mathieu de Montmorency. Revenu en France et à Paris en 1800 après avoir fait un séjour en Angleterre, Camille Jordan y retrouva la jeune femme, pour laquelle trois ans auparavant il avait éprouvé un si vif attrait* plus brillante et plus à la mode que jamais. C'est à partir de ce moment que d'étroites relations s'établissent à la fois entre Mme de Staël, Mathieu et Adrien de Montmorency et Camille Jordan, et qu'il fait avec M. et Mme Degérando partie de la société intime et quotidienne de M,ne Récamier, tantôt à Clichy, tantôt à Saint-Brice ou à Paris. C'est à ce moment que commence entre elle et lui un échange de lettres ou de billets qui n'ont pas tous échappé à la destruction.

Madame Récamier s* attacha d'une très-profonde amitié à Camille Jordan ; il lui inspirait une haute estime et une vraie confiance, il partageait auprès d'elle avec Mathieu de Montmorency, mais à un moindre degré pourtant, le rôle d'ami un peu rigide qui s'efforçait de la défendre

ET LES AMIS DE SA JEUNESSE. Il

de l'enivrement des hommages que le monde lui prodiguait et travaillait à la guérir du besoin impérieux de plaire qu'elle avait apporté en naissant avec tous les dons qui le lui rendaient facile.

Peu d'hommes ont possédé au même degré que Camille Jordan, avec les grandes qualités et les vertus sévères qui commandent le respect, le charme et l'agrément dans le commerce habituel de la vie. Le tour original de son esprit, son ardeur, sa verve, la finesse dé ses apprèciâtioîis, une certaine candeur naïve, tout chez lui jusqu'à la gaucherie un peu provinciale dont il ne se défit jamais, avait de la grâce. M. Sainte-Beuve a très-justement remarqué le trait commun à tous les Lyonnais, ce goût du terroir, si j'ose dire ainsi, qu'on retrouve chez les contemporains de Camille Jordan et qui leur demeure attaché à tous, si divers qu'ils soient d'ailleurs. M. Sainte-Beuve le définit: « Un certain « fonds de croyances, de sentiments, d'habitudes « morales, de patriotisme local, de religiosité et « (Taffecluosité qui se maintient au milieu de « l'effacement et du dessèchement général des « âmes. »

Nous placerons ici deux billets de Mme Récamier à Camille Jordan qui remontent aux premières années de leur intimité ; mais nous devons aller au-devant de l'étonnement que ne manqueront pas d'éprouver quelques personnes en voyant une très jeune-femme écrire à un homme qui n'est ni son frère, ni son mari, ni son parent, en l'appelant par son nom de baptême et celui-ci lui répondre de même. Cet emploi du nom de baptême a été l'usage constant de toute cette société et s'allie avec les formes de la déférence et du respect le plus profond. Mrae de Staël ne parle jamais de M. de Montmorency et ne s'adresse jamais à lui qu'en le désignant sous son nom de Mathieu. Mme de Boigne en fait autant pour Adrien de Montmorency qui dit en parlant d'elle, Adèle. Toute la société de Goppet appelle Mme Récamier ou parle d'elle sous son seul nom de Juliette, il en est de même pour Camille Jordan désigné ou interpellé par tous comme Camille, de même pour Benjamin Constant, pour Prosper de Barante, et certes en dépit de cette habitude qui a disparu de nos mœurs, le langage de ce

cercle d'élite n'est ni familier, ni trivial.

Mme RÉGAMIER A CAMILLE JORDAN.

(( Cher Camille, je suis désolée de ne pas vous voir aujourd'hui. Je suis obligée d'accompagner maman chez Cambacérès et je pars de là pour la campagne.

« Si je ne vous vois pas ces jours-ci j'irai vous chercher à Meudon1. Mille tendres souvenirs et amitiés à vous et à vos amis. »

« Cher Camille, je vous envoie les invitations dont je ne savais pas les adresses. Je crains qu'il ne soit trop tard : arrangez cela pour le mieux, adieu, je vous verrai ce soir, mais je vous verrai au milieu du monde, j'aimais bien mieux ma petite chambre de Meudon et les promenades dans les ruines. »

11 s'agissait, on le voit, d'une de ces fêtes que donnait Mme Récamier et où la société qui se

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