Mme de Staal
de vous dire mille choses aimables, mon père et mon frère sont à vos pieds.
« Répondez-moi franchement si vous voulez que de temps en temps je vous écrive : je ne vous parlerai ni de votre position, ni d'aucune affaire, mais je vous conterai des nouvelles de la société qui pourront vous distraire. Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je serai heureuse de vous parler de ma tendre amitié. »
ADRIEN DE MONTMORENCY A Mme RÉCAMIER.
« Jeudi 10 octobre 1811.
« Il y a deux fois vingt-quatre heures que je vous écrivais et commençais une lettre que Félicité 1 a achevée. Mais comme j'avais été la surprendre et qu'elle ne m'attendait pas, elle m'avait adressé une lettre ici pour vous la faire parvenir aussitôt. Elle est bien plus occupée de vous que d'elle-même. Et moi aussi, ce sont vos
1. Félicité était un des noms de baptême de Mathieu de Montmorency; pendant cette période d'exil, son cousin Adrien le désigne, souvent par cette appellation,
90 MADAME KÉCAMIER
peines qui pèsent sur mon cœur. Pour elle j'ai mauvais cœur et je la trouve sur un lit de roses ; mais vous, chère amie, pauvre innocente et si inoffensive personne, jetée si loin, seule, sans famille, sans autre consolation que votre noble cœur ; c'est pour vous, et celle qui est la cause innocente, mais fatale de tous ces maux que je réserve, que j'ai des larmes compatissantes. N'allez pas me dire encore une fois que vous ne voulez pas me voir, c'est une défense inutile, je n'obéirai pas. Seulement il faut que je connaisse vos projets. Si vous passiez tout le mois de novembre à Ghâlons, je choisirais quelque chose comme le milieu du mois pour ma visite en allant à Montmirail. Je suis tout naturellement par cœur et par honneur le frère de ceux
• qui souffrent. Mais vous, dont j'ai été l'ami dans
les jours de toutes vos prospérités de la plus charmante et enivrante jeunesse, vous abandonnerais-je quand j'ai encore mon indépendance? a Avez-vous vu le bon Sosthène 1 ? J'ai reçu hier une lettre bien* déchirante, mais bien aimable
1. Sosthène de Lai'orliefourauld, fils du due de Doudeauville et gendre de M. de "Montmorency. Du château de Montmirail, qu'il habitait avec son père, il faisait de fréquentes visites à Ghâloas.
de cette pauvre Mme Olive1. Mille et mille tendres hommages qui jaillissent du fond de mon cœur. Je vous prie de m'écrire et de me parler de l'emploi de votre journée. Qui est-ce qui est avec vous? n'irez-vous pas à Lyon? Savez-vous que M. de Montrond qui était à Anvers a été transféré au château fort de Ham ? »
Camille Jordan ne pouvait pas être insensible à la situation de Mme Récamier, il lui écrivait de Lyon :
« 4 décembre 1811.
« Pendant que j'étais en susceptibilité contre vous et m'étonnais de vous voir dans votre solitude ne vous souvenir de moi que pour en faire un bureau d'adresse, j'apprends par le baron de Vogt que vous-même vous plaignez de moi et dites n'avoir pas de mes lettres depuis votre exil. Ainsi tout n'est que malentendu dans cette pauvre vie humaine! Ainsi vous n'avez pas reçu une lettre que je vous ai écrite dans les premiers jours, sous le couvert de Mme de Catellan! Se
1. M'"e de Staël, désignée sous le nom de sa femme de chambre.
peut -il (Gjoe des expressions aussi inoffensives du plus légitime intérêt n'aient pas trouvé libre passage? ou dois-je accuser la négligence de M",e de Catellan ? J'en serais en vérité tenté, car voilà bien ftrois t'ois que je lui ai écrit depuis un an sans en recevoir un signe de vie. Mais au défaut de ma lettre, mon cœur ne vous était-il pas connu et pouviez-vous douter de ma sensibilité à vos peines? Moi qui vous aimais heureuse, entourée, que dois-je être pour vous solitaire et triste peut-être? Je puis à la vérité n'égaler pas toujours l'enthousiasme allemand du baron. qui ne vous connaît pas un seul petit défaut, dont les lettres sur vous sont des hymmes. Mais mon amitié plus clairvoyante en est-elle moins tendre? Et sa franchise même ne vous fut-elle pas sans cesse un garant de sa fidélité? On avait dit que vous viendriez à Lyon, vous auriez vu si je vous aurais soignée! J'ai appris depuis qu'il fallait renoncer à cet espoir. J'ai su plusieurs fois indirectement de vos nouvelles et comment vous vivez. On assure que vous êtes le modèle des exilés par la résignation, la patience, la prudence, la non-exigeance envers les amis, la délicatesse de tous les procédés et de tous les senti-
ET les Amis ûë SA jeunesse. 93
menls : Je reconnais bien là ce quelque chose de noble que j'ai toujours aimé en vous. Il paraît au reste que vous n'aurez pas longtemps à donner l'exemple de ces vertus, que ce grand cœur d'un grand prince qui ne peut rien avoir de sérieux et d'hostile contre vous, ne tardera pas à faire cesser une passagère épreuve. Avez-vous encore M,De de Cutellan? Avez-vous vu passer un de vos compagnons d'infortune ? Recevez-vous quelquefois des nouvelles de cet orageux lac Léman? Il y a des siècles que je n'en ai pas. Vous avez pu savoir quel long séjour le baron a fait près de: nous, et combien j'ai joui du charme de son commerce. Je vous annonçais, je crois, dans cettelettre que vous n'avez pas reçue, que ma femme était à la veille d'accoucher. — On vous aura, dit qu'elle m'avait donné un fils. J'ai donc goûté une troisième fois le bonheur de la paternité. Ed. la mère et les enfants sont en ce moment aussi bien que possible. Caroline que vous avez paru remarquer, est en effet, ce me semble, d'une gentillesse et d'une sensibilité remarquables. Ma femme me charge de vous dire d'une manière toute spéciale combien elle se souvient de vous et s'intéresse à votre destinée.
<( Régny, Milady et bien d'aiitres vous conservent de tendres et fidèles souvenirs. Adieu donc, chère Juliette, et vous qui fûtes toujours si bonne et si parfaite envers moi dans Vos jours heureux, n'abusez plus de ce privilège de vos peines pour me négliger, pour me maltraiter et répétez-moi bientôt que vous m'aimez toujours. »
ADRIEN DE MONTMORENCY A Mme RÉCAMIER.
« 10 novembre 1811.
a Votre très-fidèle ami et admirateur i m'a apporté de vous une lettre pleine d'élévation, de courage et d'ami'tié pour moi. Mais il m'a parlé de vous , de votre solitude , de vos pensées mélancoliques avec un intérêt qui m'a pénétré et affligé ; pauvre amie ! vous êles bien triste, vos journées son bien longues et vicies ; et l'abîme de cette position, c'est de n'y pas voir un terme.
« Je voudrais une lettre de vous qui m'entretînt de l'emploi de votre journée, de vos habitudes de chaque jour, de vos connaissances, de