‹ Madame RécamierChapitre 29 sur 43 · Mme de Staël · texte numérisé non relu

Mme de Staël

se taire et se contenter de sa propre estime. Mille et mille tendresses et impérissable attachement. »

Ww Récamier ne suivit point le conseil que l'amitié et la prudence de la comtesse de Boigne lui avaient suggéré, et qui au point de vue purement social et mondain offrait bien des avantages. Mais tant que Mine de Staël n'avait point quitté la France, la belle exilée nourrissait toujours le désir et l'espoir de se réunir à l'amie pour laquelle elle avait tout bravé. Cependant la tristesse et l'ennui la dévoraient à Châlons; elle résolut de changer de résidence et choisit Lyon qui la rapprochait beaucoup de Coppet, et où elle était sûre de trouver comme appui à son isolement et à sa jeunesse la famille de M. Récamier.

En y arrivant elle fit prévenir Camille Jordan qu'elle était à Y Miel de l'Europe et attendait sa visite.

« Dans quelle triste position vous allez me trouver, chère amie! lui répondait-il le là juin 1812, ma femme relevant à peine de la maladie la

132 MADAME RÉCAM1ER

plus cruelle et plongée dans l'affreuse douleur de la mort de sa mère, qui a été enterrée hier, ma fille à peine convalescente d'une maladie qui Ta mise en danger, tout le reste de notre maison malade et dans le deuil ; moi, me soutenant encore physiquement, mais le cœur déchiré et flétri depuis trois mois par des angoisses de tout genre

« Votre arrivée fera luire un rayon de consolation dans cette nuit de douleur. Mais je gémis d'ailleurs d'avance d'être si peu libre de vous voir, de n'avoir à vous apporter qu'un triste visage et de n'être probablement pour vous, d'aucun agrément, d'aucune utilité. Mais au moins tant d'autres ici qui vous aiment s'empresseront de me suppléer. Je me promets une grande consolation de la douceur de vous revoir et de vous rappeler combien je vous suis tendrement attaché.

« Camille. »

Ton les les tristesses qui avaient pesé sur l'âme de Camille Jordan ne tardèrent pas en effet à se dissiper; rassuré sur les santés qui lui étaient les plus chères, il reprit bientôt l'activité de son

esprit et sa vive imagination se retrempa aux conversations d'une personne avec laquelle tous les sentiments élevés et tous les nobles enthousiasmes lui étaient communs.

L'hôtel de l'Europe comptait alors parmi ses hôtes la belle et fantasque duchesse de Che-

; vreuse. Exilée depuis quatre ans, cette élégante et fière grande dame expiait le crime de sa résistance à un ordre de Napoléon. Quant à Mme Récamier, en rappelant les souvenirs douloureux de ce temps de proscription, elle était bien près de bénir cette dure époque qui lui

■ avait, disait-elle, donné le bon Ballanche. C'est, en effet, dans l'été de 1812 que Camille Jordan

j présenta Ballanche à Mllje Récamier.

Nous plaçons ici à sa date un billet de Camille écrit pendant un séjour passager de TalmaàLyon.

« J'espérais vous voir aujourd'hui dans la loge de Mme de Chevreuse, mais nos dames à. qui j'en ai parlé paraissent désirer que, vu les •bienséances d'un deuil récent, je diffère encore id'aller au spectacle ; je me rends à un scrupule [peut-être exagéré mais respectable : j'attendrai lia toute dernière représentation. Le regret

d'entendre si peu Talma au théâtre me fait désirer davantage la lecture en prose. Arrangezla donc si vous pouvez. — J'irai demain en ville; qu'au moins je n'aie pas le malheur d'hier où je vous manquai chez vous et chez Mme Delphin. « Je vais à deux heures à un dîner d' œuvre de bienfaisance, recevez-moi donc avant si cela ne vous gêne pas trop. La correspondance et les leçons ne me feraient pas obstacle; vous me donneriez à lire quelque partie curieuse de votre immense collection de lettres du prince de Prusse, de Mme de Staël, et je vous reparlerais de l'idée à laquelle j'ai repensé et m'attache toujours davantage que vous écriviez des mémoires; moyen précieux à joindre à quelques autres pour distraire et tromper le fatal besoin des émotions orageuses. Combien je voudrais surtout que la tendre amitié ne vous parût pas si pâle, que la mienne vous fût quelque chose. »

La nouvelle du départ de Mme de Staël poui la Suède, vint bientôt enlever à M,ne Récamiei toute espérance de réunion avec son amie e mettre le comble à son découragement. En proi< au plus profond abattement, elle n'avait mèm

plus le courage de chercher dans la fidèle et ardente amitié de Mathieu de Montmorency les consolations que sa piété savait si bien prodiguer aux âmes souffrantes. Elle ne lui écrivait plus. Ce silence l'inquiéta vivement et il résolut de se rendre à Lyon auprès de la personne si chère qu'il n'avait pas vue depuis un an»

« Il faut donc absolument, aimable amie, écrivait-il à M,ne Récamier, le '22 janvier 1813, passer ou s'arrêter dans la ville que vous habitez pour avoir la consolation de causer quelques moments avec vous. Il n'y a pas moyen d'espérer le dédommagement quoique insuffisant de quelques lettres écrites avec un peu d'abandon. Que dis-je ? vous n'en écrivez plus du tout, ce silence est vraiment inouï. Sans la confiance que vous m'avez autorisé à réclamer, ne pourrais-je pas croire que vous n'avez même pas mis un grand intérêt à déterminer ma résolution pour notre rapprochement? mais j'aime mieux me dire que vous avez craint le malaise d'une petite cachotterie avec la personne 1 que vous voyez souvent.

Page 1