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La duchesse de Chevreusc, sa belle-sœur

C'est par elle que je vous écris, en lui annonçant mon arrivée. Entre nous, s'il était possible, qu'elle lui fût moins agréable, il me semble qu'il suffirait de vous et de votre influence toujours aimable pour tout simplifier. Enfin, je crois avoir levé les obstacles que je redoutais dans quelques circonstances de position ou de famille. J'espère vous revoir samedi de la semaine prochaine au plus tard. C'est une douce perspective dont j'ai besoin de me fortifier contre la séparation des personnes qui me sont chères ici. Je renvoie à ce moment, désiré depuis longtemps, tout ce qui nous intéresse, nous et nos amis communs. Voulez-vous dire au bon Camille que, pour vous éviter cette peine, il veuille bien s'occuper quelques instants d'un appartement pour moi, simple et pas trop grand surtout, à cause de la saison; ce rapprochement me ravit. La Providence en tout est bien bonne dans toutes les positions ! Nous en reviendrons souvent à elle dans nos conversations.

« J'espère que Camille m'aura gardé un mémoire instructif pour moi sur les hôpitaux, qu'il devait envoyer à Paris. Adieu; mille tendres hommages et espérances. Savez-vous que

pour persévérer j'ai eu besoin de me rappeler la noble simplicité de votre caractère, et ce que nous nous disions l'année passée à cette même époque qui nous rapproche toujours. »

La présence de M. de Montmorency ranima l'âme abattue de la pauvre exilée. Il insista fortement et Camille Jordan appuya ses instances, pour qu'elle réalisât le projet souvent formé, toujours ajourné, d'un voyage en Italie. Il était sûr qu'elle y trouverait, et elle y trouva en effet, un puissant moyen de distraction dans les arts, un aliment à sa piété dans le séjour de Rome et une notable amélioration dans sa santé, que des chagrins répétés avaient altérée. — Au commencement du carême de l'année 1813, Mme Récamier se mit en route pour Turin avec sa petite compagne, et M. de Montmorency conduisit les voyageuses jusqu'à Chambéry.

Il y a ici une lacune assez singulière dans la correspondance de M. de Montmorency, comme dans celle de Camille Jordan avec Mme Récamier, et nous ne possédons aucune des lettres qu'ils durent écrire à la personne qui leur était profondément chère et dont ils suivaient de loin

les pas avec anxiété, pendant ce voyage en Italie.

Nous avons fait de nombreux et inutiles efforts pour retrouver les lettres que Mme Récamier adressa, pendant près de trente ans, à l'homme qu'elle considéra toujours comme un frère et qu'elle vénérait comme son bon ange ; la duchesse Mathieu de Montmorency, lorsqu'elle vivait encore, voulut bien aider nos recherches. Mais il fut impossible de se remettre sur la trace de cette correspondance, qui devait être volumineuse et que nous ne pouvons croire que M. de Montmorency ait détruite.

Il nous est du moins possible de donner ici à leur date deux lettres de Mme Récamier à Camille Jordan; la première est écrite de Turin, la seconde est datée de Rome. M. Sainte-Beuve les a publiées avant nous et les devait comme nous à l'obligeance de M. Arthur de Gravillon, petitfils du célèbre orateur.

Mme RÉCAMIER A CAMILLE JORDAN.

« Turiu, 2G mars 1813.

(( Il est impossible, cher Camille, d'écrire une plus charmante lettre que celle que je reçois de vous : elle m'a émue jusqu'au fond du cœur. Vous ne pouvez vous imaginer la tristesse qui s'était emparée de moi en arrivant au sommet ie ce Mont-Cenis et en le redescendant. Il me semblait mettre une barrière éternelle entre moi 3t tous ceux que j'aime, et j'étais si souffrante en irrivant à Turin, que j'ai cru tomber malade. Fe commence depuis deux jours à me ranimer, à reprendre à des projets, à l'avenir et à sortir un peu de ce cercle d'idées si fatal que je suis bien décidée à éloigner le plus possible. — Je commence à observer ce qui m'entoure et à voir quelques personnes. — L'influence de l'Italie commence à se faire sentir ici, non par le climat, mais par les mœurs. Les femmes ont des sigisbés pour société et des abbés pour intendants. — Le prince Borghèse qu'on n'appelle ici que le Prince, a dit-on la petite cour la plus solennelle de

l'Europe. Les anecdotes, les toilettes et les amours de cette petite cour me paraissent occuper tous les esprits et faire le fond de toutes les conversations. Notre ami le comte Alfieri a un prodigieux succès comme maître des cérémonies. — Les anciens grands seigneurs piémontais et les Français dans les administrations se rencontrent sans cesse à la cour et ne s'en aiment pas davantage. Les vanités du rang et de la puissance rappellent le grand monde de Paris , mais sont bien plus ridicules parce qu'elles s'agitent dans un plus petit cercle et ne se lient à aucun intérêt politique. — Je ne crois pas qu'il y ait de pays où l'on tienne plus à la représentation : les maisons sont des palais et l'on y conserve l'ancien luxe d'avoir un grand nombre de domestiques ; mais quand on arrive sans être attendu, on est tout surpris, après avoir traversé des antichambres, des salons, des galeries, de trouver la maîtresse de la maison dans un cabinet écarté, éclairé par une seule chandelle. — En tout, il me paraît d'usage ici de se donner le superflu aux dépens du nécessaire. — Le Prince mène la vie la plus retirée, excepté les heures de représentation. Il passe tout son

temps renfermé seul au fond de son palais. Cette retraite dure depuis deux ans. On a remarqué que depuis cette époque les jalousies des dernières pièces de son appartement étaient constamment restées fermées. — Un seul valet de chambre pénètre dans le dernier appartement, qui est tous les jours garni de fleurs nouvelles

et »

Le reste de la lettre manque.

Mme RÉCAMIER A CAMILLE JORDAN.

« Rome, 21 avril 1813.

« Vous avez raison : je suis un peu difficile à vivre; mais pour rancuneuse, je ne le suis pas; je dis ce qui me blesse et puis je n'y pense plus. — Me voici à Rome depuis douze jours. J'en ai passé cinq ou six couchée et souffrante : me voici mieux et je vais commencer à faire quelques courses. — J'ai déjà vu de fort belles choses et je regrette de n'avoir pas le talent descriptif du baron de Vogt pour vous en parler. Il a laissé de bons souvenirs ici et voire

ami Deg. (Degérando), pour lequel c'était bien plus difficile comme situation1, n'a laissé aussi que des impressions flatteuses. S'il n'a pas pu contenter tout le monde, du moins il n'a mécontenté personne et tous rendent justice à son caractère et à ses intentions. Vous êtes bien bon de penser à lui demander des lettres pour moi ; elles seraient inutiles. J'ai été priée en arrivant chez toutes les autorités, le gouverneur, le préfet et l'administrateur de police. Je n'ai pas accepté les invitations parce que j'étais encore souffrante, mais je me trouve en relation de visite avec tout le monde. — Werner, que vous connaissez je crois, (auteur d'Attila et de Luther, deux tragédies qui ont fait grand bruit en Allemagne), se trouve en ce moment à Rome. Il s'est fait catholique et me paraît dans la plus haute exaltation religieuse. — J'ai vu aussi M. de Chabot, ami de Mathieu, jeune homme aimable et bon, passant aussi sa vie dans les églises. Voilà les heureux du siècle ! Il vient d'arriver M. Millin l'antiquaire : il m'a parlé de M. Artaud, de M. Richard, de M. Révoil ; mais je n'ai trouvé

t, Il venait d'être nommé membre de la consulte extraordinaire des États romains.

d'au Ire charme clans sa conversation que les souvenirs de -la patrie lyonnaise ; quoiqu'il soit homme d'esprit et qu'il ait le goût et l'habitude du monde, je ne sais pourquoi il ne me plaît guère. Il vient de m' envoyer ses derniers uiivrages; si je les trouve dignes de vous, je vous les ferai passer. — Le directeur de la police, M. de Norvins, m'a parlé de vous; il connaît plusieurs de vos amis et des miens, et parle de vous comme tout le monde en parle. C'est une chose rare dans les temps actuels que d'avoir traversé tous ces orages sans se faire un ennemi , et d'être suivi dans sa retraite de l'affection de ses amis et de la haute estime des indifférents. Ce M. de Norvins est certainement un homme d'esprit. Il m'a mise dans la confidence de quelques écrits qui prouvent du talent; mais, il y a en lui un mélange de l'ancien et du nouveau régime qui m'étonne toujours. C'est quelquefois M. de Narbonne, et l'instant d'après c'est Regnaud de Saint-Jean-d'Àngély. Du reste, il est parfaitement soigneux et aimable peur moi. — Le général Miollis paraît le meilleur iiomme du monde : il est aimé. Je lui ai parlé le Corinne; il ne savait pas ce que je voulais

dire. Il a cru que c'était une ville d'Italie qu'il ne connaissait pas.

« Pourquoi vous opposer au départ de M. Ballanche? Voilà un vrai sujet de querelle. Savezvous bien que M. Ballanche est, après vous, la personne avec laquelle j'aimerais le mieux voyager ? Mais j'avoue que c'est après vous. Il me plaît, lui, par tout ce que j'ai de bon dans l'âme; vous, vous me plaisez également par ce que j'ai de mauvais. Prenez cela pour une épigramme si vous voulez et plaignez-vous d'être à la fois assez aimable pour plaire à mes goûts frivoles, tandis que vous me prenez l'âme partout ce qu'il y a de noble et de pur dans la vôtre. Julie ne sera pas jalouse de cette déclaration ; je la porte avec vous dans mon cœur, cette aimable et attachante Julie. — Pourquoi ne me donnez-vous pas des nouvelles de Mme de Luynes et de Mme de Chevreuse? Je suis inquiète de cette dernière et je vous demande d'aller de ma part savoir de ses nouvelles. Soyez assez bon pour parler de moi à M. et à Mrae »

Cette lettre, comme la précédente, est incomplète, le fragment qui en subsiste s'arrête là.

Mme RÉGAMIER A SA BELLE-SOEUR Mme DELPHIN A LYON.

« Rome, 3 avril 1813.

« Je vous remercie, ma bonne sœur, de votre dmable lettre, que j'ai reçue à Rome. J'ai été naïade plusieurs jours en arrivant, mais me oici mieux et je vais faire quelques courses dans intérieur de la ville et dans ses environs.

J'ai bien retrouvé votre angélique bonté dans 3 soin que vous avez eu d'aller visiter cette •auvre Anglaise malade; j'ai appris avec un vrai ilaisir les soins que lui a fait donner lady Webb. >i, après le départ de cette dernière, l'Anglaise e trouvait dans le besoin, donnez-lui de ma »art ce que vous jugerez convenable et soyez -ssez bonne pour continuer aussi à veiller sur lotre petite Marianne 4. Si on trouvait un

1. Marianne était une petite Anglaise tombée, par je ne sais uellc circonstance, aux mains d'une troupe de saltimbanques. Il lut se rappeler que la rupture du traité d'Amiens avait saisi et etenu en France des Anglais de toute condition. Rencontrée ur la place Bellecour par Mme Récamier. cette enfant l'intéressa ar son air malheureux et son joli visage. On parvint à la tirer

maître d'écriture qui ne fût pas cher, ne serait -il pas nécessaire de lui faire donner quelques mois de leçons en continuant de lui faire soigner son anglais? Enfin vous savez mieux que moi faire le bien et je mets cette pauvre enfant sous votre protection.

« Je suis affligée de ce que vous me dites de l'état de Mme de Ghevreuse. Gomment se trouvet-elle de M. Suquet? Je suis surprise et attristée de n'avoir point de lettres de Mme de Luynes depuis celle qu'elle a eu la bonté de m'écrire à Turin. Elle a été si bonne et si aimable poui moi que j'espère bien qu'elle ne m'a pas encore oubliée. Soyez assez bonne pour la voir avant d( m'écrire et pour me donner de ses nouvelles e de celles de Mmc de Ghevreuse. Je vous envoit une lettre d'Amélie pour Mme délia Torre. Je suii fort contente de son caractère et de ses sentiments, mais moins de son application; elle es légère, et sous ce rapport M'"e délia Torre lu convenait parfaitement. Je compte bien 1' remettre en retournant à Lyon.

des griffes des faiseurs de tours qui l'exploitaient. Mmc Récamif la mit à l'école, puis en apprentissage. Elle se fit religieuse < mourut jeune.

« Je vous remercie de m'avoir expédié la caisse, dont j'avais le plus grand besoin. C'est une inconcevable distraction à moi de ne m'êlre pas rappelé qu'il fallait l'envoyer à la diligence. C'est encore une suite de cette mauvaise disposition d'âme où j'étais avant mon départ : il me semble que je suis à présent beaucoup mieux, mais je crains toujours que la tristesse ne me reprenne. Ayez la bonté de remettre le payement du mémoire de la couturière à mon retour, car il me paraît fort cher pour ce qu'elle m'a fait. Adieu, chère et aimable sœur, comptez-moi parmi les personnes qui vous aiment le plus tendrement. Parlez de moi à M. Delphin , à Mme Amélie, à M. et à Mme Payen. Dites aussi à Minc Legendre que je regrette bien de n'avoir pas pu lui dire adieu comme je me le promettais. Elle était encore un peu souffrante, ditesmoi comment elle est? Son fils est-il près d'elle? C'est une personne si bonne et si aimable qu'on aime à la savoir heureuse.

« Adieu, ma bonne, excellente sœur, je vous embrasse et vous aime de toute mon âme. Parlez de moi à tous ceux auxquels mon souvenir ne sera pas indifférent. J'ai choisi des chapeaux de

paille pour mesdames vos filles que je leur porterai à mon retour. Je voudrais bien trouver quelque chose qui pût vous être agréable, mais je n'ai encore rien vu qui me contente.

« Voudriez- vous bien adresser vos lettres dorénavant chez M. Torlonia, à Rome?»

La chute de l'empire rouvrit à Mme Récamier les portes de la France, et elle se hâta d'en profiter pour revenir à Paris au milieu des siens. Elle s'arrêta pourtant deux jours à Lyon afin de voir sa belle-sœur et Camille Jordan.

Le retour de Mme Récamier dans la société parisienne fut un véritable triomphe et comme une ère de renouvellement et de recrudescence de ses succès. A l'éclat d'une beauté à laquelle les années n'avaient rien ôté de son charme se joignait désormais un prestige de plus, celui de la fermeté dont elle avait fait preuve pendant ces trois ans d'exil. Mais dans de telles circonstances il reste peu de temps à donner aux correspondances; aussi voyons-nous Camille Jordan se plaindre d'un silence qui lui ferait craindre l'oubli, en même temps qu'il s'accuse lui-même de paresse. Il écrit de Lyon le 16 août 1814.

« Chère Juliette, quel scandale en amitié, juel mutuel délit ! Quoi, après nous être retrouvés avec tant de plaisir, mais d'une manière si •apide, plus un mot! j'en suis réduit à vos nouvelles par vos parents, et vous à mes complinents par Mathieu ! Vous êtes au fond bien plus :oupable que moi, car que vous manderais-je l'ici, sinon le bonheur persévérant d'un bon nénage et mon sentiment pour vous si vrai, si idèle, mais qui , j'en ai peur, vous semblerait )lus pâle encore à côté des adorations paniennes. Mais vous, que n'auriez-vous pas à me lire de votre retour triomphant, de votre réulion à tant d'amis, de cette réorganisation le la plus délicieuse société; des rapports si lélicats avec la fille et la mère ; des imposions qu'a faites sur vous tout ce nouveau égime, de votre aperçu sur l'opinion; car vous avez combien j'y attache de prix, comme j'aime outes les causeries, même du genre le plus séieux, avec votre esprit si fin et si juste. Tâchez lonc d'avoir un bon moment et de m'écrire une ongue lettre ou au moins quelques lignes sur :e qui est le plus pressé, votre santé et l'état de rotre cœur, et si vous êtes heureuse.

« Nommez-moi ceux que vous voyez le plus. Nul, sans cloute, ne cherche plus à se dédommager de l'absence que Mme de Gatellan; cet autre, qui sait si bien aimer, Mathieu, réussit-il dans sa vie trois fois bourrée à trouver les moments que sans doute il veut vous donner, et l'ambassadeur1 et le prince n'ont-ils point nui à l'ami chez Adrien ? Où en êtes-vous avec le ménage Degérando sous le rapport du sentiment et de l'affaire? Vous pensez combien mon cœur a joui de voir enfin leur sort heureusement et honorablement fixé. Vous avez perdu dans Mme de Staël une de vos plus grandes sources d'intérêt et d'agitation ; mais voilà une bien aimable société qui vous arrive, la duchesse de Devonshire. Vous vous retrouverez avec un mutuel plaisir. Ignorant son adressé, permettez-moi de vous envoyer et de vous recommander ce billet pour elle. Ma femme sait que je vous écris et veut que je vous rappelle tout son tendre goût pour vous. Nos trois enfants,, surtout Caroline, continuent à bien venir et à faire nos délices. Nous habitons la ville, car elle a rarement offert

1. Adrien de Montmorency, prince de Laval, était nommé ambassadeur à Madrid.

ET LES AMïS DE SA JEUNESSE. 151

plus d'intérêt. J'avais tort de supposer tout à l'heure qu'il n'y aurait rien h vous raconter. Si je donnais en effet dans le genre descriptif, si je ne m'endormais au milieu des plus belles histoires, j'aurais à vous peindre le passage de la duchesse d'Angoulême, les fêtes magnifiques que nous lui avons données pendant trois jours, l'enthousiasme sincère et universel qui en a fait le plus bel ornement, la satisfaction profonde qu'elle en a marquée. Paris lui-même ne lui avait rien offert de semblable. Voilà donc Lyon, qu'on calomniait tant, bien réhabilité. Mais je vous renvoie pour tous ces détails au journal de notre descriptif ami Ballanché, que je lui ai dit de vous adresser. Ma froideur à moi-même s'émouvait au milieu de ces fêtes, je ne pouvais voir sans un attendrissement profond ce triomphe si pur de l'orpheline du Temple. Elle a eu la bonté de me demander de mes nouvelles, de permettre que je lui fusse présenté, de me dire des paroles aimables. Nous lui avons aussi présenté Ballanché pour offrir à l'Antigone française la dédidace de l'Antigone grecque. Ce sont les Révoil et les Artaud qui ont le plus contribué à la direction des fêles et qui y ont apporté autant de goût

que de zèle. Nous nous souvenions de vous dans ce tourbillon; nous vous regrettions fort. On nous annonce le comte d'Artois ; mais pour moi, en voilà assez, je me sauve dans les bosquets d'Écully , puis en Bresse ; et probablement de Lyon j'irai vous visiter. Quel charme nouveau votre présence donnera pour moi à Paris ! Mais vous y retrouve rai-je comme dans l'exil? Ne me ferez-vous pas regretter comme l'autre le bon temps où nous étions malheureux, tant vous serez entourée et distraite ? Pour moi je vous rapporterai, vous en êtes bien sûre, toute cette fidèle amitié, tout ce besoin de vous voir heureuse et parfaite dont je vous ai si souvent entretenue. Adieu, douce et charmante amie, ne m'oubliez pas auprès de ceux de votre société pour lesquels vous me savez de l'affection ou du goût. Un souvenir tout particulier à Mme de Catellan.

« Camille.»

« Lyon, 31 juillet 1815.

« Chère Juliette, quel mortel silence entre nous! si au moins nous nous écrivions à chaque

bouleversement d'empire, cela donnerait quelque îspoir de correspondance. M. Delphin m'a bien promis de vous attester le vif et tendre souvenir jueje conserve de vous, mais il faut cependant ine fois vous en parler moi-même. Ces derniers roubles m'ont fait souvent penser à vous. Je ugeais de vos anxiétés par la nôtre ; je me persuadais que nous avions bien des opinions comme les émotions communes; car, sans trop nous ganter, nous sommes assez accoutumés à nous •encontrer dans le juste et le vrai. — J'ai failli ne sauver auprès de vous des fureurs de notre Lyon avec toute ma couvée, qui m'inspirait de cruelles sollicitudes, mais l'embarras d'un si *rand déplacement m'a retenu et enfin, Dieu ridant, tout s'est terminé mieux qu'on n'osait 'espérer. Peut-être ferai-je bientôt seul ce voyage si ma santé, qui est assez languissante, ne le permet. Avec quelle joie je vous reverrai it que de choses à vous dire ! En attendant ne légligez pas de me répondre et après m'avoir sarlé de vous, de vos plaisirs et de vos peines, an mot s'il vous plaît de cette opinion de Paris îue vous devez mieux connaître qu'un autre, vous lui voyez la fleur de tout. Espère-t-on sauver

cette pauvre patrie? Tant d'esprits et de cœurs divisés pourront-ils enfin se rapprocher? Un mot aussi de vos amis divers. Les uns ont dû se relever et les autres s'abaisser, et suivant votre usage ce ne sont pas les derniers qui vous touchent le moins. Qu'augurez-vous du sort futur de Degérando, qui me préoccupe bien vivement? Avezvous revu notre cher Mathieu? Et cette leçon si sévère sur les exagérations pieuses ou profanes lui a-t-elle profité? où en sont vos rapports avec l'orageuse famille des bords du lac? L'un de ses amis qui est de votre intime société a fait avec tout son esprit un étrange rêve1 dont le réveil a dû lui paraître amer. Voyez-vous Mme de Krudner, l'aimable reine de l'empire du vague? Ma femme avait fort souffert de tant d'émotions ; elle commence à être mieux et me charge de tendres amitiés pour vous. Quant à mes enfants, grâce à l'heureuse imprévoyance de leur âge, ils n'ont pas cessé d'être bien. Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de votre mari dont j'ai su et déploré dans le temps les ennuis passagers, où vous vous êtes montrée, comme toujours, parfaite de délica-

1. Allusion à la conduite de Benjamin Constant pendant les Cent-Jours.

tesse. Un hommage particulier à M,nn de Catellan,

mais surtout tendres amitiés au bon Ballanche

qui, je J'espère, s'enivrant comme il le fait de

votre charmant commerce, n'est pas assez ingrat

pour oublier celui qui fut la première occasion de

cette félicité de sa vie.

« Adieu, chère Juliette; je vous aime et vous

aimerai toujours.

« Camille. »

Ces lettres sont les dernières de Camille Jordan qui se soient retrouvées dans les papiers de Mlre Récamier, et bien probablement ce sont les dernières qu'il lui ait adressées. Nommé député par le département de l'Ain en 1815, il siégea fort exactement à la Chambre, et à partir de cette époque habita Paris presque sans interruption jusqu'à sa mort. Ces deux lettres de Camille Jordan, écrites à une année d'intervalle, offrent un intérêt tout particulier, car elles font pressentir et expriment déjà le travail qui commençait à se faire dans l'esprit du grand citoyen. En 1814 la joie du libéral en voyant la France délivrée d'un régime despotique accroît la joie du royaliste qui assiste au retour des Bourbons. Ce double

sentiment dicte le récit qu'il fait de la réception de M,ne la duchesse d'Angoulême. En 1815 les choses ont changé d'aspect. Royaliste, mais avant tout ardent ami de la liberté, les violences de la Chambre introuvable ont fort ébranlé la confiance du patriote dans le libéralisme de la monarchie restaurée. Néanmoins, pendant les trois sessions de 1816, 17 et 18, Camille Jordan appuya franchement le ministère. Nous le trouvons en 1819 dans les rangs d'une vive opposition, et ce n'est pas lui qui a modifié ses opinions; mais il croit voir la liberté en péril, et combat avec l'énergie d'une grande foi politique des doctrines à ses yeux incompatibles avec les besoins de la société moderne. Jamais l'éloquence de Camille Jordan n'eut plus d'éclat, jamais, sa parole ne fut plus émue qu'à cette période extrême de sa carrière politique. Parfois, il faut le reconnaître, ce beau langage était empreint d'une grande amertume, comme il arrive quand une chère espérance a été déçue.

Camille Jordan, et ce n'est pas ce qui ajoutait le moins à l'effet de ses discours, Camille Jordan était mourant ; lorsque, du banc où il était forcé de se tenir étendu, il montait à la tribune, il

emblait que ce qui lui restait de vie allait s'exlaler au milieu de ses véhémentes improvisations. Quelques mots d'inquiétude exprimés dans ses sttres à Mme Récamier par l'éloquent orateur ur les opinions, à son gré trop réactionnaires, le Mathieu de Montmorency, n'auront point ans doute échappé au lecteur. Entre ces deux lommes, si longtemps unis par la plus étroite ntimité, la divergence des vues politiques amena lus d'une fois des explications d'autant plus vives ue tous deux avaient des convictions ardentes, lais, si l'intolérance de l'esprit de parti troublait t gênait leurs relations, elle ne put affaiblir dans es deux nobles cœurs les sentiments d'une proonde estime, et Mme Récamier continuait d'aileurs à être entre eux un lien de concorde et l'alfection.

Camille Jordan mourut le 19 mai 1821.

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