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Le 41 mai

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frappé dans la plus chère de ses affections, il fut repris du besoin de courir le monde; il lui semblait ainsi échapper à l'isolement, au vide qui s'était fait autour de lui. Mais avant de partir, il commença par se démettre de ses fonctions de conservateur de la Bibliothèque Mazarine. C'était pendant la république de 1818 qu'une place de conservateur étant venue à vaquer dans cet établissement, M. de Falloux, alors ministre de l'instruction publique, y avait spontanément nommé Ampère. Un appartement spacieux et commode était attaché à cet emploi. Grande avait été la satisfaction de Mme Récamier et des amis de l'Abbaye-au-Bois en voyant se compléter de la sorte la situation d'un homme dont le désintéressement allait souvent jusqu'à l'imprudence, et qui n'avait d'argent que pour les autres.

Après la mort de Mme Récamier, sans consulter personne, le premier soin d'Ampère fut de donner sa démission. Il n'en parla à M. et à Mine Lenormant qu'après que la chose fut faite, en venant leur serrer la main, et il partit, espérant que des objets nouveaux l'arracheraient à lui-même.

11 ne connaissait pas l'Espagne ; un aimable,

fidèle et ancien ami à lui, M. Roulin, bibliothécaire actuel de l'Institut de France, lié également avec M. Lenormant et avec qui Ampère savait qu'il pourrait s'entretenir de Mme Récamier, partait pour l'Espagne; cette circonstance détermina la direction de sa course. Il s'en alla par l'Auvergne, où il voulait s'arrêter chez M. de Barante, pour mêler sa douleur aux regrets d'un ami de la jeunesse de celle qu'il pleurait.

M. Roulin et M. Ampère se rejoignirent à la frontière, visitèrent ensemble la péninsule espagnole, et lorsque le compagnon de son voyage, rappelé à Paris, reprit le chemin de la France, notre ami compléta son excursion en parcourant le Portugal.

Au moment où Ampère quittait Paris, en juin 1819, Alexis de Tocqueville venait d'accepter du président de la république le portefeuille des Affaires étrangères ; il ne le garda que jusqu'au mois d'octobre de la même année; et en achevant son exploration, Ampère apprit que son cher Alexis avait abandonné les affaires , et se rendait à Sorrente, dont le climat lui était impérieusement ordonné pour réparer une santé et

des forces usées au service du pays. Tocqueville l'engageait à y venir partager sa retraite. Gomment Ampère aurait-il résisté à la proposition de retrouver le meilleur ami qu'il conservât, loin de ce Paris qui lui était devenu odieux, en jouissant du ciel du Midi sous lequel seulement il se sentait respirer à Taise? Il ne résista point et alla retrouver Tocqueville aux environs de Naples. Ce fut encore là un des doux moments de sa vie. Longtemps après il trouvait plaisir à se rappeler et à décrire la terrasse bordée d'orangers où, contemplant avec son ami ce beau golfe, cette mer azurée, il ouvrait son âme à l'homme pour lequel il avait à la fois du goût et du respect. Combien de généreuses pensées s'échangèrent alors entre eux; de quelles nobles tristesses Ampère fut le confident, et combien ces entretiens ranimèrent et relevèrent son courage ! 11 conçut à Sorrente l'idée du voyage en Amérique qu'il exécuta l'année suivante. L'hiver de 1850 à 1851 qu'Alexis de Tocqueville passa à Tours, ramena Ampère à Paris; il reprit son cours au Collège de France, et se rapprocha avec un douloureux empressement des débris de la société de l'Abbaye-au-Bois : M. Paul David, M. et

Mme Lenormant, leurs enfants qu'il avait vus naître et qui arrivaient à l'aurore de la jeunesse, |MM. Ozanam, de Loménie, Léonce de Lavergne, M. Pasquier, Mme de Boigne, le duc et la i duchesse de Noailles, la vicomtesse de Noailles jet sa fille, la duchesse de Mouchy, M. Guizot, Mme d'Haussonville, le duc et le prince de Broglie. « Hélas ! écrivait-il à Mme Lenormant, tout ce qui a été le présent devient le passé, et l'on a besoin Jde se rattacher à ce qui reste pour supporter la perte de ce qui n'est plus. »

L'abattement n'était point durable chez Ampère ; il pouvait connaître et il a connu les transports d'une violente douleur ; mais pour lui, tant qu'il y avait vie, il y avait mouvement, !curiosité, travail de la pensée. Au mois d'août .1851, il s'embarqua pour l'Angleterre avec ; Ozanam, déjà sérieusement atteint par la malajdie, et sa charmante femme; ils allaient de ; compagnie visiter la première Exposition universelle. Laissons Ampère raconter cet épisode de sa vie errante ; aussi bien est-ce le début de l'ouvrage qu'il a intitulé : Promenade en Amérique. Le lecteur jugera par ce commencement de l'allure vive et dégagée de cet ouvrage, un des

plus solides et à la fois les plus charmants de l'auteur :

« Southampton, 27 août 1851.

(( Hier j'étais à Londres dans le palais de Cristal. Je viens d'assister à l'Exposition universelle, le premier fait vraiment universel dans l'histoire des hommes. Oui, c'est la première fois depuis le commencement du monde, que les hommes font quelque chose en commun, que tous les peuples se réunissent dans l'unanimité d'une même entreprise, sans distinction de patrie, de race ou de croyance : événement mémorable et prophétique; car il annonce et inaugure, pour ainsi dire, l'unité future du genre humain. Aujourd'hui je vais quitter l'Angleterre pour les États-Unis ; je vais aller contempler dans toute la liberté de son action, cette puissance de l'industrie, dont j'ai admiré à Londres les résultats cosmopolites; mais avant de laisser derrière moi le rivage de l'Europe, je demande la permission de raconter une rencontre que j'ai faite et qui a été pour moi une piquante et gracieuse anticipation de l'Amérique.

(( Dans le wagon qui m'a amené de Londres à Southampton, ainsi qu'un Américain très-distingué, M. Théodore Sedgwick, avec lequel je vais m'embarquer, se trouvait une dame anglaise qui me frappa tout de suite par la fermeté de son langage et le tour original de son esprit : c'était Fanny Kemble, dont le capricieux et poétique volume .sur les Etats-Unis, vrai livre de jeune fille, m'avait charmé, et bien qu'un peu sévère pour les mœurs américaines , m'avait donné pour la première fois l'envie de faire le voyage que je fais aujourd'hui. La nièce de Mme Siddons a sur le front, dans le regard, clans tout l'ensemble de sa personne un reflet de Melpomène. Bien des choses se sont passées depuis qu'elle écrivait ce qu'elle appelle aujourd'hui ses impertinences sur les mœurs américaines, et ses courses à cheval au bord de l'iïudson, et les vers charmants que ces lieux lui inspiraient. Quoique elle ait emporté de tristes souvenirs du pays qu'elle avait choisi, elle comprend mieux aujourd'hui les avantages sociaux de ce pays où, me disait-elle, on a le sentiment que personne ne souffre de la misère autour de vous ; mais elle paraît refroidie sur les beautés naturelles qu'il

peut offrir. Pour moi, je m'en tiens sous ce rapport à ses impressions de vingt ans. »

Ampère séjourna huit mois dans le nouveau monde ; il visita toutes les parties du continent septentrional de l'Amérique, le Canada, la Nouvelle-Orléans, l'île de Cuba et termina cette curieuse exploration par une course au Mexique. Admirateur passionné des grandes scènes de la nature, non moins vivement épris peut-être des puissants résultats de l'industrie où son imagination savait trouver, comme dans toutes les productions du génie de l'homme, un côté élevé et poétique, Ampère était organisé pour jouir avec ravissement de la vie sous des institutions libres. Reçu partout comme devait l'être un homme de son mérite, héritier d'un nom scientifique illustre ; annoncé , recommandé par l'amitié d'Alexis de Tocqueville, Ampère vit en Amérique, non-seulement la contrée, mais les hommes. Son livre, inspiré par une bienveillance réelle, n'est empreint d'aucune exagération : le plus sincère peut-être des voyageurs qui ont parlé des Améri-. cains, il est celui dont les récits laissent de leur pays et de leur société la plus favorable impres-

sion. Rien d'ailleurs de plus amusant que celte promenade au nouveau monde, pendant laquelle Ampère dîne avec Kossuth chez le président de l'Union, est charmé à Philadelphie par les accents de Jenny Lind, et en écoutant chanter le Rossignol suédois sous cet hémisphère, se rappelle que vingt-cinq ans auparavant il prêtait son attention à Stockholm à un autre rossignol, Mme Catalani.

A son entrée en Virginie, notre critique en voyage couche à Petersburg, ville ignorée alors, mais devenue tristement célèbre par les gigantesques hécatombes humaines qui dorment maintenant dans ses campagnes. Ce nom, rencontré là, étonne l'imagination « quoiqu'elle doive, ajoute-t-il, s'accoutumer dans ce pays aux plus singulière surprises. Memphis, Palmyre,

, Rome, Londres, Paris sont des étapes du voyageur aux États-Unis, cela fait voir que ce monde nouveau est fils de l'ancien monde et semble indiquer chez les Américains un désir superbe

1 de le renouveler. »

A Gharleston, Ampère assiste à une scène hideuse :

h Je viens de voir en plein jour, sur la place publique, vendre à l'encan une famille de noirs. Elle était sur un tombereau comme pour le supplice, à côté s'élevait un drapeau rouge, cligne enseigne du crime et de l'esclavage. Les nègres et les négresses avaient l'air indifférent comme le public qui les regardait. Le crieur faisait valoir, d'un air badin, les qualités d'un nègre très -intelligent, jardinier de première qualité. Les acheteurs s'approchaient des hommes, des femmes, des enfants, ouvraient leur bouche, considéraient leurs dents, puis Ton renchérissait et. . . adjugé. A vingt pas, en même temps, de la même manière, on vendait à l'enchère un âne, on a vendu un cheval. Le prix de l'homme a été soixante-neuf dollars, le cheval a coûté deux dollars de plus. Je n'ajoute aucune réflexion à ce récit. La journée, commencée sous ces horribles impressions, s'est terminée dans une plantation à esclaves. C'était la petite pièce après la tragédie. Le possesseur de la plantation est un Allemand, certainement le moins cruel et le moins tyrannique des hommes ; il m'a paru à la lettre opprimé par ses noirs. M. . . qui est humain, ne veut point battre ses esclaves. Les

esclaves peu reconnaissants, travaillent avec une grande mollesse et une grande négligence. Quand il entrait dans une case où des négresses étaient occupées à nettoyer du coton, il se bornait à leur démontrer combien leur besogne était mal faite, et nous expliquait le tort considérable que lui causait leur indolence. Le résultat de ces observations était une moue et un petit grognement. Jamais remontrances adressées par un vieux garçon à sa gouvernante ne furent plus mal reçues. Le tort dont il se plaignait était encore un argument contre l'esclavage : il eût forcé des serviteurs payés à bien travailler en les menaçant de les renvoyer, avec des esclaves M n'y avait que deux choses à faire, les battre ou être victime de leur paresse. Déplorable situation dans laquelle il faut être cruel ou mal obéi. »

Ampère, on le voit, n'était pas partisan &* l'esclavage. Tout en rendant une entière justice aux inappréciables avantages des institutions de l'Amérique, il ne se faisait aucune illusion sur ! les dangers qui menaçaient cette grande confédération démocratique. La difficulté du maintien de l'union entre les Etats du Nord et ceux du

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Midi, différents de caractères, opposés par les intérêts; la redoutable question de l'esclavage, enfin l'extension démesurée du territoire vers laquelle l'esprit nouveau et la tentation de leur supériorité poussent incessamment les Américains; toutes ces graves et presque insolubles difficultés, aperçues de bien peu d'hommes d'Etat au moment où Ampère visitait l'Amérique, il les découvrit d'un regard ferme, et son livre les signalait d'une façon prophétique, dix ans avant la lutte fratricide qu'elles ont amenée et dont nous avons été les témoins.

Après avoir visité la Havane, Ampère passa au Mexique. Cette contrée que nos soldats ont arrosée de leur sang et qui a joué un si grand rôle dans les préoccupations, les inquiétudes, les espérances et les fautes du public et du gouvernement français, n'est point comme les États- Unis sans passé ni sans monuments.

La civilisation aztèque y a laissé de grandes traces. Ampère ne fit guère que traverser l'ancien empire de Montézuma, mais son coup d'œil de voyageur était si rapide et si sûr, qu'il trouva moyen d'en rapporter des observations aussi nouvelles qu'ingénieuses sur les antiquités, l'his-

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toire et principalement les langues de ce pays. Le 10 mai 1852, l'infatigable explorateur, de retour à Paris, remontait dans sa chaire du Collège de France, où M. de Loménie l'avait suppléé pendant le premier semestre.

Il n'est pas nécessaire qu'une absence ait été bien longue pour que la mort nous fasse au retour compter bien des pertes cruelles dans les rangs de nos amis. Ampère ne retrouva plus cette brillante vicomtesse de Noailles dont Mme de Boigne écrivait à MmC Récamier : « Elle a un esprit supérieur qu'elle gaspille souvent, qu'elle livre aux bêtes sans répugnance, mais il y en a tant qu'il en reste encore pour les bonnes occasions. »

L'amitié que la vicomtesse de Noailles avait témoignée à Ampère demeura, comme une partie île son héritage, dans le cœur de sa fille et ce souvenir devint un lien cher à tous deux. La luchesse de Mouchy renouvela même avec l'afïecueuse insistance que la vicomtesse y avait déjà nise au moment de la mort de M""' Récamier, 'offre qu'Ampère avait refusée d'un appartement lans un pavillon séparé de son hôtel. Voici la éponse qu'il adressa à cette amicale proposition :

« Samedi, 30 août.

« Que vous êtes bonne et généreuse pour moi, Madame ! je ne saurais vous dire combien je suis touché, je dirais presque attendri de cette proposition de m' accueillir sous votre toit dans cette maison de la rue d'Astorg, qui, elle aussi, a pour moi bien des souvenirs. Ne m'en voulez pas si je ne puis en profiter; à part mon vilain caractère qui m'empêche de jeter l'ancre nulle part, ma nature de chat sauvage fait que je ne suis bien que dans la région des toits et des gouttières, n'ayant aucun domicile fixe, vaguant toujours (par parenthèse j'ai condamné1 l'autre jour un voleur qui avait été accusé de vagabondage ; c'est une grande lâcheté à moi de n'avoir pas demandé pour lui les circonstances atténuantes). Je suis donc un chat sauvage, on ne peut rien faire pour ces méchantes bêtes-là; de plus la rue d'Astorg est trop loin de mon centre

1. Ampère venait, de faire partie du jury. Ses livres et manuscrits étaient déposés chez M. Lenormant à la bibliothèque nationale.

de travail, l'Institut et la bibliothèque de l'Institut. Je me" suis logé en face de l'autre bibliothèque, à côté de la chambre où sont mes livres et mes manuscrits ; je ne puis m'éloigner de là. J'espérais ainsi m'être rapproché de vous, et voilà que cet hiver vous serez à Versailles, c'est vous qui vous éloignez. Mais les voyages ne m'effrayent pas et j'en ferais volontiers de bien plus grands si vous étiez au bout de la route. Je vais , encore siéger dans ce vilain jury. Vous ne sauriez ; croire l'expérience que j'ai acquise depuis huit jours en matière de forfaits. Il y a une classe de la • société qui a considérablement baissé dans mon | estime, ce sont les témoins. Mais je ne puis dire ( que la moyenne des jurés se soit beaucoup élevée | à mes yeux.

« Avant-hier, après avoir puni le crime au palais, j'ai été récompenser la vertu à l'Académie française. Il y a quelque temps j'avais été abordé par une solliciteuse qui aspirait à ce prix, mais elle ne paraissait pas connaître à fond la matière. Adieu, madame la duchesse, je voudrais vous faire sourire, vous désennuyer au moins, pour prix, bien insignifiant sans doute, de cette bienveillance si pleine de charmes dont

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vous venez de me donner encore une preuve que je n'oublierai pas. »

A la fin du semestre de son cours qu'il avait repris en revenant d'Amérique, Ampère partit pour Tocqueville. Il avait hâte d'aller communiquer à son ami les impressions dont son imagination était pleine. Il annonçait en ces termes son départ à la duchesse de Mouchy :

« Paris, 14 juillet.

« Je ne veux pas quitter Paris, Madame, sans prendre congé de vous ; votre départ a été un peu avancé et je n'ai trouvé que l'aimable billet dont j'ai à vous remercier. Enfin j'ai fini mon cours à la grande satisfaction de mon auditoire qui aurait fini lui-même, fondu par la chaleur. Je vais partir pour Tocqueville et y écrire mon Amérique; je m'arrêterai un peu chez Mme Lenormant, puis je vois Mouchy en perspective, perspective triste et douce qui m'effraye et m'attire; j'y pense souvent. Mon souvenir retourne sur ce qui n'y sera plus et sur

ce qui y est encore, il me sera pénible d'y rentrer, mais il me serait cruel de ne plus le revoir. Vous devez en ce moment vous applaudir

: d'être à Dieppe, Madame, c'est le seul lieu peut-être où il ne fasse pas trop chaud. Je me rappelle y avoir passé un été qui fut brûlant partout ailleurs et qui là était très-agréable. Dieppe est aussi pour moi un lieu de doux et tristes souvenirs. Je m'y suis promené avec M. de Chateaubriand, M. Ballanche, M,ne Récamier. J'y ai vu et entendu chanter pour la première fois Mme la duchesse de Mouchy. Je sens que je commence à vieillir, je reviens sans cesse sur le passé. Mais y mettre l'oubli ce serait y mettre le néant; et, d'ailleurs, le présent ne dis-

! trait pas beaucoup l'imagination, et après avoir été trop excités nous sommes tombés dans une langueur qui a bien aussi ses inconvénients : celui d'abord d'être ennuyeuse; de plus, Paris

:qui est toujours odieux l'été est plus affreux que

i jamais. Tout est en construction et par là tout est en désordre : on ne voit que moellons, excavations, rues barrées. Il semble être dans une ville des Etats-Unis. Cette fois il m'est permis de quitter Paris sans regrets, car il est brûlant,

affreux et vide. Je vais me plonger dans mes souvenirs de voyage avec Mouchy en perspective. Je tâcherai de vous faire aimer un peu l'Amérique. Pour M. le duc de Mouchy, nous nous entendons à merveille sur ce point. »

Dans la pensée d'Ampère, au moment où il recevait la bienveillante proposition de la duchesse de Mouchy, une seule association était possible, celle qui l'eût fixé auprès de Tocqueville, car il ignorait encore le sentiment qui devait disposer du reste de sa vie. M. de Tocqueville, de son côté, désirait vivement que des habitudes communes vinssent le réunir enfin à son errant ami. Le sort en ordonna tout autrement. Pendant le séjour qu'il avait fait à Sorrente en 1850, Ampère avait rencontré une famille française avec laquelle il avait eu des rapports aimables, mais sans intimité. Depuis cette époque, la santé d'une fille adorée ramena chaque hiver M. et Mme Cheuvreux en Italie et finit par les y fixer. Ampère attiré à Rome par ses travaux historiques et archéologiques, les retrouva dans la ville objet constant de sa prédilection. Invinciblement subjugué par une per-

sonne d'une âme céleste, il s'attacha passionnément, comme il s'attachait, en se donnant tout entier à la famille dont il partagea d'abord les longues et incessantes inquiétudes, puis la poignante douleur, enfin le culte pour une sainte mémoire. Désormais sa vie se partagea assez inégalement entre Rome, Tocqueville et Paris. Il faisait à cette dernière ville la part aussi petite qu'il pouvait, sans manquer aux devoirs qui le rappelaient au Collège de France. Dans le dégoût qui l'avait saisi pour le séjour de Paris, se mêlait chez Ampère le pénible sentiment de toutes les pertes de cœur qu'il avait faites. Ainsi, l'année qui suivit sa course au nouveau monde, Ampère avait encore paru se retremper et retrouver son ancienne gaieté: il reçut alors deux coups fort rudes. L'un fut la mort d'Adrien de Jussieu, « mon plus ancien et l'un de mes meilleurs amis, » écrivait-il; l'autre, celle d'Ozanam. Ampère disait avec une douloureuse amertume : « Encore un vide dans ma vie et une grande tristesse. Il faut vraiment du courage pour continuer quand on voit tomber autour de soi ceux qu'on aime. Ce n'est vraiment pas la peine de vivre. » Aussi, à partir de l'époque où il atteignit

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les vingt années de professorat qui lui donnaient régulièrement le droit de se faire remplacer, abandonna-t-il avec joie sa chaire au suppléant dont le talent grandissait avec le succès.

Ampère écrivait de Rome le 14 février 1855 à la duchesse de Mouchy :

«Vous jugez, madame la duchesse, avec quels sentiments de reconnaissance et d'émotion, j'ai reçu votre précieux envoi; j'ai relu ce charmant et noble écrit1. J'ai lu les lignes simples et touchantes dont vous l'avez accompagné, et le portrait, et celui de ce cher et triste Mouchy! j'ai reconnu la fenêtre de la chambre où j'ai été soigné avec tant de bonté dans ma maladie. Bien des souvenirs doux et affligeants se pressaient dans ma mémoire. Chaque ligne, chaque mot me frappaient comme nouveaux. Je croyais entendre, voir celle qui les a écrits. Je vous remercie aussi de l'article (sur sa promenade en Amérique) que

1. La vie de la princesse de Poix, née Beauvau, par la vicomtesse de Noailles. Délicieux volume en effet, tableau charmant de la société la plus élégante du siècle dernier. Ce livre que la duchesse de Mouchy fit imprimer à petit nombre après la mort de sa mère, ne se trouve pas dans le commerce. C'est un chef-d'œuvre de typographie.

vous m'avez envoyé, bienveillant comme tous ceux dont j'ai eu connaissance, on m'y reproche de ne pas être assez libéral : c'est un reproche que je me sens mériter moins que jamais, et il y a quelque mérite, car le principe contraire est bien triomphant, mais je suis trop vieux et trop bête pour changer.

« J'ai vu M. l'abbé Roux avec qui j'ai eu bien du plaisir à parler de son oncle, il vient passer trois ans à Rome; je ne le plains pas trop, si je pouvais y amener quelques personnes, je regretterais peu Paris et les ovations pacifiques.

« Cependant je fais tout ce que je puis pour en partir, en courant le jour les antiquités et en écrivant la nuit. Mais je ne suis pas au bout de ma besogne et comme en se prolongeant elle retarde mon retour, vous me permettrez de trouver qu'il y a trop d'Empereurs... Romains.

«Adieu, madame la duchesse. mille hommages affectueux. Vous savez ceux auxquels je serais heureux d'être rappelé. »

Au mois d'octobre de cette année qui le vit pour la dernière fois paraître dans sa chaire, Ampère avait assisté au mariage de son ami et

suppléant, M. de Loménie, avec la petite nièce de Mme Récamier. « Après avoir figuré comme témoin dans cet événement qui m'était trèsdoux, j'ai pris le bateau h vapeur direct qui part trois fois la semaine et je me suis trouvé à Rome avec une rapidité merveilleuse. » C'est de là qu'il écrivait le 6 mai 1856 à l'aimable et spirituelle personne à laquelle il rendait volontiers compte de ses travaux, la duchesse de Mouchy :

« J'ai travaillé depuis un an comme je n'ai jamais travaillé en ma vie, et j'ai fait des montagnes de prose et de vers que je rapporte.

« Madame votre mère, dont j'aime tant à parler avec vous et à qui je pense si souvent, dont je viens de relire encore le délicieux volume en y comprenant ce qui le précède et qui en est digne, Madame votre mère avait la bonté de croire, et m'a dit plusieurs fois que je devrais un peu moins étudier ce que les autres ont fait et produire un peu plus de mon chef. Je me suis donc mis à produire, j'ai fait une comédie, un drame historique et un roman. Ce n'est pas mal pour commencer, et il me semble que je suis un

jeune homme de cinquante-six ans qui promet beaucoup.

Dans ma tête un beau jour ce talent se trouva, Et j'avais cinquante ans quand cela m'arriva.

« Je puis m'appliquer ces vers de la Métromanie, qui me rajeunissent encore. — L'histoire romaine a un peu souffert de ces infidélités poétiques et romanesques : cependant je ne veux pas divorcer avec elle, et si je l'ai négligée pendant que j'étais entraîné par d'autres amours, j'y suis revenu après mes erreurs. »

Ampère n'a en effet jamais témoigné une plus grande fécondité de travail qu'il n'en déploya dans ces neuf dernières années. Soutenu et comme surexcité par le dévouement d'amitié qui s'était emparé de son âme, à peine eut-il terminé l'impression de sa Promenade en Amérique, qu'il se mit avec ardeur à réunir les matériaux, puis à écrire son Histoire romaine à Rome. En même temps qu'il se livrait aux immenses recherches que nécessitait cet ouvrage, il composait un long poëme sur la vie de César, puis un autre sur Alexandre, et enfin une troisième épopée dont

saint Paul est le héros. Ceci ne l'empêcha pas de venir faire une courte visite à ses amis de France ; il passa quelques jours à Paris, d'où il annonça à M. de Tocqueville l'intention d'aller le retrouver en Normandie.

Celui-ci lui mandait le 3 août 1856 :

« Cher ami, votre prochaine arrivée nous remplit d'une joie beaucoup plus grande que je ne pourrais vous le dire. Savez-vous qu'il y a près d'un an que nous ne vous avons vu ? En vérité, ce n'est pas bien, quand on commence à avancer, comme nous le faisons, dans la vie, de nous donner si rarement le plaisir d'être ensemble. Votre arrangement pour rester trois semaines ajoute beaucoup à notre satisfaction : de cette manière, nous aurons plus d'une semaine à rester seuls avec vous. Nous vous sommes particulièrement reconnaissants de vouloir bien venir nous aider à recevoir nos hôtes ; mais le vrai charme de votre séjour ici se trouve dans cette société à trois, où se rencontre tant de liberté jointe à tant d'intimité et de désir mutuel d'être agréables, tout en ne se gênant point. Aussi notre pensée se repose-t-elle surtout avec complaisance

sur votre longue visite de la fin de l'automne.

« Ma femme a pris un soin particulier de rendre votre chambre plus supportable, et tout en la laissant galetas^ elle en a fait, je crois, un galetas chaud et commode. Combien il me tarde de vous y installer pour longtemps ! Vous ne me dites rien de Cousin : celui-ci m'avait fait écrire par Beaumont qu'il comptait venir me voir en allant à Broglie ; là-dessus je lui ai envoyé, po îr le déterminer à venir en même temps que vous, une belle lettre à laquelle il n'a pas répondu. Dites-moi, je vous prie, quel est son dernier mot.

« Ce que vous me dites de la vente de mon livre me paraît si beau et si étonnant que je ne ,puis croire que vous n'ayez pas commis une erreur dans le chiffre de 1,800 exemplaires vendus. Avant de me livrer à la joie d'un si grand succès, j'ai besoin que vous m'affirmiez que vous avez bien entendu et retenu, et qu'il ne s'agit ,pas de 800 au lieu de 1,800. Je ne cesse de recevoir des lettres de félicitation et de sympathie. Je ne dirais pas la vérité si je n'avouais pas que tout l'ensemble de cette affaire me cause une grande joie et une plus grande encore à ma femme. Le fait est que si le livre était tombé à

plat, l'événement eut eu de grandes conséquences, avec ma tendance à la despondency, sur tout le reste de ma vie; j'avais fait un immense effort, et si c'eût été absolument vain, il m'eût été bien difficile de rien recommencer. Maintenant , au contraire, je suis plein d'ardeur pour me remettre au travail, bien que je voie de loin que ce travail présente infiniment plus de difficultés de toute sorte que celui que je viens de terminer. J'ai des notes, déjà beaucoup d'idées sur cette partie de mon œuvre, qui, comme vous le savez, est celle qui s'était d'abord offerte à mon esprit. Quelque animé que je sois, je ne veux pas cependant reprendre mon œuvre avant un certain temps ; mon intention a toujours été de ne m'y remettre que lorsque vous serez solidement établi ici. Car vos conseils, et même l'agrément que votre présence jette sur toute notre vie, sont des conditions très-favorables pour me remettre en train. D'ici là, j'ai un peu de loisir et d'oisiveté dont je voudrais profiter pour m'occuper de Buloz, auquel j'ai promis quelque chose depuis longtemps. Mais ici encore vos conseils me seront bien nécessaires. J'ai écrit à Buloz que je vous priais de causer avec lui sur le sujet que je

pourrais traiter : ne quittez pas Paris, je vous prie, sans avoir eu cette conversation, mais surtout réfléchissez un peu vous-même à la question. J'avais écrit à Buloz que peut-être la vie de Stein (le célèbre ennemi des Français à la fin de l'empire) et la vie de Frédéric Perthès, écrite par son fils, pourraient donner lieu à un article intéressant. Ce sont deux hommes éminents, chacun dans son genre, ayant vécu dans des temps très- | intéressants et y ayant joué un rôle. Il y a de plus dans la vie intime de ces deux hommes beaucoup de traits de la physionomie générale de l'Allemagne. Je crois qu'on a ces deux ouvrages (assez volumineux) soit à la bibliothèque de l'Institut, soit à la bibliothèque Nationale. Vous seriez très-aimable de me les apporter, et même si vous avez un meilleur sujet à me proposer, parce que ces ouvrages sont très-intéressants en eux-mêmes et me remettraient en tout cas à l'allemand.

« Ce que vous me dites que les Loménie ont un peu d'amitié pour nous, nous a fait plaisir : nous le leur rendons bien. Je ne puis vous dire combien nous nous intéressons à ce jeune ménage : l'amitié que vous avez pour eux et

celle qu'ils ont pour vous n'y nuit pas, comme vous pouvez croire. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage, mais seulement celui de vous embrasser. »

L'hiver ramena l'historien de Rome à Rome. L'état de la chère malade, objet de la sollicitude de ses amis, ne paraissait pas s'aggraver. Au printemps on la transporta sur les bords du lac de Gôme, où Ampère rejoignit la famille Cheuvreux. La lettre qu'il adressait de ce lieu à Mme de Mouchy semble écrite sous une impression plus sereine que celles qui depuis longtemps remplissaient son cœur : on y sent comme un souffle d'espérance :

« Borgovico, près de Côme, 27 juillet 1857.

« Je pourrais et je devrais peut-être, madame la duchesse, employer une page ou deux à me justifier d'avoir été si longtemps sans vous écrire, sans vous remercier de la gracieuse et spirituelle lettre que j'ai reçue à Rome. Mais cela vous ennuierait beaucoup et vous ferait regretter mon

silence. Je vous ferai donc grâce des causes de ce silence : du travail à Rome, du déplacement depuis, de la paresse ici sur les bords de ce lac enchanté, vous pouvez croire à tout excepté à l'oubli et à l'ingratitude. Nous avons donc perdu cet aimable et excellent M. Briffaut! quoique redoutée depuis longtemps, cette perte m'a été fort douloureuse. Vous l'aurez regretté aussi ; son souvenir, que je conserverai, est lié pour moi, à bien des souvenirs et par-dessus tout à celui du temps que j'ai passé à Mouchy, encore malade et entouré de soins si affectueux et si délicats, quand je me révoltais contre madame votre mère, dont le charmant esprit ne faisait rien perdre à sa bonté attentive aux plus petits détails, lorsque pour mon bien elle voulait m'empêcher de manger. — Vous êtes, j'imagine, dans ce Mouchy auquel je pense bien souvent. Vous devez y souffrir de cette chaleur dont on souffre partout, et vous n'avez pas un lac pour respirer le soir ; ce lac, dont je n'explore que les curiosités naturelles, offre sur ses bords heureux des curiosités de toutes sortes. Mine S...off, qui vient de le quitter, y voguait chaque jour avec le même uniforme, si ce n'est avec le même officier

autrichien. Mme Pasta, qu'on aime beaucoup, n'y porte plus l'épée de Tancrède, mais elle y bêche son jardin à quatre heures du matin et a fait établir une trappe dans sa chambre à coucher pour voir de là ses lapins. Mme de V. . ., fugitive de la Pliniana, a changé de rive en changeant d'ami. Le prince de Belgiojoso est en enfance. M,ne de Bocarmé, dont le fils a eu un malheur, a eu la singulière idée de venir cacher sa tristesse auprès du chalet de Mme Taglioni, dans une maison qu'elle a fait peindre en noir! La maison Taglioni est elle-même assez singulière, dit-on; mais tout cela est sur la rive droite et j'habite la rive gauche, dans une société beaucoup plus morale et beaucoup plus de mon goût. Là, écrit vaillant toujours, je cherche à oublier les tristesses de mon pays et à ne pas trop penser à celles du pays où je me trouve. Quand on veut bien nous laisser recevoir les Débats, nous y voyons qu'on se querelle entre soi sur la politique et la religion, comme si la politique n'était pas morte et la religion bien malade. Pour la littérature, je n'en entends pas beaucoup parler : il n'y a de trèsvivant que MMe la Bourse. Cela ne doit pao faire un Paris bien intéressant, et vous n'avez pas

perdu beaucoup, je pense, en le quittant cet hiver. Je pense cependant à y revenir, mais dans cette saison je n'y trouverais personne, et je reste provisoirement au bord de mon lac, mais sur la rive gauche. Si votre générosité vous portait jamais à m' écrire, j'en serais d'autant plus reconnaissant que je confesse ne pas la mériter. Mais une lettre de vous, Madame, serait un grand bienfait et un grand charme pour l'émigré. J'aimerais à savoir comment vous vous portez, à avoir des nouvelles de vos fils, du duc et de la duchesse de Noailles, de M. de Vérac, de Mme Standish, que je vous demanderais en particulier de ne pas oublier. J'aimerais aussi à être ^appelé au souvenir de toutes ces personnes auxquelles je vous demande la permission d'exprimer par vous un respectueux attachement. »

Nous clorons par une lettre de M. de Tocqueville les emprunts que nous avons faits aux correspondances d'Ampère; aussi bien, hélas! la mort va les interrompre. La duchesse de Mouchy et M. de Tocqueville, d'autres amis encore vont être enlevés à la tendresse d'Ampère.

380 JEAN-JACQUES AMPERE

« Paris, 11 avril 1858.

« Je suis arrivé ici depuis dix jours, mon cher ami, et je vous laisse à juger si j'ai souvent parlé de vous avec tous ceux, en si grand nombre, qui ont pour vous à des degrés divers les sentiments que vous méritez si bien. Naturellement on regrette de ne vous avoir pas vu; mais on s'explique facilement votre absence, et surtout on désire que dans le courant de l'été on ne soit pas absolument privé du plaisir de vous voir. Vous savez qu'il y a au moins deux personnes dans le monde qui sont à vous de la façon la plus vive et la plus sincère; je crois pouvoir répondre de cela au nom de ma femme comme au mien , quoiqu'elle soit absente. Je l'ai laissée à Tocqueville pour quinze jours encore, et vous lui pardonnerez de m'avoir laissé partir sans elle quand vous saurez ce qui la retient. Elle fait bâtir sous ses yeux la fameuse galerie dans laquelle on doit se promener à l'abri du vent d'amont (comme on dit ) , en mettant en ordre des petits pa-

piers1. Hélas! quand reverrons-nous ces petits papiers? Je n'ose me flatter que ce soit de sitôt, ni surtout pour longtemps. Je vous assure du moins qu'en attendant on vous tiendra votre place chaude. J'ai trouvé les Loménie bien portants et pleins de l'amitié la plus chaleureuse pour 1 vous. Je voudrais bien que ce brave Loménie pût arriver à faire un nouveau livre qui attirât l'attention sur lui. Je crois que nous n'aurions pas trop de peine à lui ouvrir les portes de l'Académie; les grands hommes commencent terriblement à manquer, et parmi les gens de talent il n'y en a point qui par l'esprit et la vie méritent mieux d'être choisis que lui.

« J'ai vu hier Lévy. L'impression de votre César marche. Plus des deux tiers de ma troisième édition sont épuisés et le livre continue à bien marcher. Gela m'encourage au travail; aussi ne suis-je venu ici que pour travailler, je remplis ma tâche consciencieusement; je passe

1. Ces petits papiers désignaient la série de vers satiriques dans lesquels pendant la durée de l'Empire et jusqu'à sa mort, Ampère déchargeait sa patriotique indignation et sa haine pour lies Bonaparte. Il les écrivait sur de petits feuillets volants, et comme il était fort distrait, les laissait souvent tomber de sa poche.

882 JEAW-JÀCQUES AMPÈRE

ma vie aux archives ou dans les bibliothèques. Mais jusqu'ici l'effort est plus grand que le résultat. J'ai rapporté un certain nombre de chapitres de Tocqueville, mais si à l'état de brouillon et d'ébauche que je ne pourrais les lire utilement à personne, pas même à vous ; c'est trop informe. Je tâche de me consoler de votre absence en pensant à cela. J'ai vu chez les Loménie le portrait de vous dont vous m'avez destiné un exemplaire : je vous remercie de ce souvenir. Ce portrait est très-ressemblant, mais comme tous vos portraits, il reproduit les traits, non la physionomie. Je ne sais si, à tout prendre, la médaille qui est à Tocqueville dans la salle de billard n'est pas ce qu'on a fait de mieux de vous. Point de nouvelles à vous apprendre que les journaux ne vous disent. Il est difficile de juger ce qui se passe au fond des esprits; la seule chose qu'on aperçoive avec quelque certitude, c'est une disposition frondeuse, un grand embarras dans les affaires industrielles et surtout un sentiment d'instabilité singulier en présence de ce qui semble si fort. Mon avis est néanmoins qu'il n'y a rien de considérable à attendre en aucun genre d'ici à assez longtemps. Il est difficile que nous

nous brouillions avec l'Angleterre, puisque nous ne lui tenons tête sur rien. Je sais de source cer-

* taine que les journaux ont été avertis de ne plus ! parler de l'île de Périm. Je conçois que les j Anglais trouvent parfois que notre constitution a

du bon, après tout. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur. »

Dans une autre lettre, de quelques semaines ■■ antérieure à celle-ci et qui trouvait encore Ampère en Italie, Tocqueville lui disait :

« Heureux mortel que vous êtes de pouvoir produire du premier coup des oeuvres qui, après vous avoir satisfait, charment le public! Il y a pour moi un vrai plaisir à vous voir à l'œuvre et a considérer cet esprit si vif, si net, sautant d'un sujet à un autre, et trouvant pour tous aussitôt la chose à dire, le moyen de la dire agréablement, prompt et sûr en même temps. En lisant votre lettre, je croyais vous voir visitant

• vos amis, cherchant un logement, commençant un chapitre d'Histoire romaine à Rome sur le coin d'une table de café, et le finissant au milieu de la campagne romaine; le matin faisant de la

prose sur les grands coquins de l'antiquité et l'après-midi des vers sur les petits coquins de notre temps. »

A la fin de Tannée 4858, Alexis de Tocqueville, dont un crachement de sang avait trop tard révélé le danger, s'acheminait vers le Midi que depuis plusieurs années il n'aurait pas dû cesser d'habiter. Il passa l'hiver à Cannes, avec des alternatives de mieux et de plus mal qui ne laissaient d'espérance qu'à lui seul. Trompé par les illusions que la correspondance du malade lui fit partager jusqu'aux derniers moments, et retenu d'ailleurs à Rome, nous l'avons dit, par des inquiétudes cruelles, Ampère se décida, dans le printemps de 1859, à venir passer quelques semaines auprès de l'ami qu'il se faisait un grand bonheur de revoir. Il arrivait en Provence en pleine sécurité, comme les années précédentes il arrivait à Tocqueville. L'affreuse nouvelle de la mort de celui qu'il venait chercher l'accueillit à Marseille; il n'atteignit Cannes que pour assister à des funérailles. Il eut du moins la consolation de ramener Mme de Tocqueville à Paris et accompagna jusqu'en Normandie les restes de son cher

et si regrettable Alexis. Au mois de septembre suivant, un autre deuil, plus poignant peut-être, frappait Ampère au plus profond de son cœur et le rivait enchaîné, par le culte d'un tombeau, au foyer désert de ses amis Gheuvreux. Bientôt après, pour compléter la série des coups que la mort devait frapper dans cette cruelle année, Charles Lenormant mourait à Athènes, victime de son ardeur scientifique, frappé dans ce pays qu'il avait tant aimé et qu'Ampère avait admiré avec lui. Ecrasé et comme étourdi par toutes ces catastrophes successives, Ampère disait plus 'tard avoir senti chanceler sa raison. Il se releva pourtant : deux choses l'aidaient à vivre, l'amour idu travail et les sublimes espérances de la relijgion. Il revint en France avec les amis dont il ne i s'est plus séparé, passant avec eux les hivers à •Paris et les étés au château de Stors, près de F Ile-Adam. Il n'abandonna pas tout à fait Rome; les nécessités du travail historique qu'il poursuivait courageusement l'y eussent forcément ramené, si sa vieille passion pour cette noble ville ne lui avait pas fait désirer d'y revenir. Mais ce : n'était plus qu'en passant et pour quelques semaines.

Fils d'un catholique fervent, Ampère avait, dès l'enfance, appris à respecter la foi de son illustre père ; mais comme il est arrivé à la plupart des hommes de ce siècle, le doute avait assailli sa jeunesse; son âme ne sut plus se reposer dans la foi et s'arrangeait moins encore de l'incrédulité. Cet état de l'âme qu'un grand poëte a peint en vers immortels :

Malgré moi l'infini me tourmente;

Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir, Et quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante; De ne pas le comprendre et pourtant de le voir.

Ce mal de l'infini le tortura longtemps, et Ampère passa la première partie de sa vie en proie aux plus douloureuses anxiétés de l'esprit. Dans une lettre que lui adressait Mmc Recamier à Bonn, en réponse à celle où le jeune incrédule de vingt-cinq ans lui disait l'impression que faisaient naître en lui les travaux de l'exégèse allemande, on a pu remarquer cette phrase : « Puisque vous ne pouvez plus croire avec les simples, croyez donc avec les savants, nous arriverons ainsi par des chemins différents, au môme résultat. » L'esprit de -notre ami flotta

longtemps dans les perplexités du doute, mais il chercha constamment la vérité avec ardeur et bonne foi. Il confiait surtout ces troubles intérieurs à Mme Récamier et à Ballanche, dont la croyance au surnaturel était si ferme qu'il disait : « moi je suis plus sûr de l'autre vie que de celleci. » Une lettre d'Ampère, écrite de Dieppe n 1854, contient ce passage, qui témoigne de ses vives aspirations vers une certitude complète :

« Je continue mes lectures et je persiste dans les mêmes dispositions. Tous les moments ne sont pas d'une égale ferveur. Par instant, ce qu'on croyait tenir semble fuir et se voiler. Gomme dit Fénelon, « c'est la plus grande « épreuve, il faut la soutenir aussi et se tourner « constamment vers le lieu d'où la lumière a brillé a si vive, bien qu'elle soit pâle et même effacée « par moment. Celui qui attend avec espoir et foi, « la reverra briller sur la colline. » Le phare que je regarde ce soir luire dans le lointain n'est pas non plus une lumière constante; alternativement il resplendit et semble s'éteindre. Mais le matelot tient son œil fixé sur ce point d'où la clarté vient par intervalle, et que les vagues lui

dérobent quelquefois. La vague passe, le phare subsiste, son feu, un instant obscurci, reparaît comme plus brillant et montre le port à la petite barque égarée sur les flots... Je suis le pauvre matelot de la petite barque et vous êtes sa patronne. »

Dans une lettre de la même époque, je lis :

« Il y a ici tous, les soirs, dans l'église, une prière avec des chants. Je vais m'enfermer dans un banc obscur de cette belle église peu éclairée, je m'y assieds, j'écoute les chants, je reçois la bénédiction sur un front très-sincèrement prosterné. Puis je sors, je vais sur la grève entendre une autre harmonie et une autre prière, le concert des vents , des flots , des astres et de la nuit. »

On le voit, Ampère disait comme l'homme de l'Évangile : « Je crois, Seigneur, aidez mon incrédulité. » Une grande douleur est la plus puis santé des initiations à la foi religieuse. La voi de ceux que nous pleurons fait arriver à nos âmes les notions de Dieu et la certitude de l'im-

mortalité mieux que les plus éloquentes pages des philosophes. La mort de M,ne Récamier marqua un grand pas pour Ampère dans le progrès religieux, la perte de la dernière affection qui se soit à la fois emparé de son imagination et de son cœur lui en fit faire un plus grand encore. Ampère aimait à confondre ces deux souvenirs dans le même regret. Le 1er janvier 1862, il écrivait à une amie de sa jeunesse :

« Chère, bien chère Mme Lenormant, j'allais vous écrire, car je ne voulais pas que le premier jour de l'an se passât sans me trouver avec vous, seul reste de ma famille d'autrefois, quand est venue la lettre que vous avez eu le bon mouvement de m'écrire, mue par un sentiment pareil au mien. Elle m'a touché, elle m'a ému, je vous remercie du fond du cœur de l'avoir écrite. Je fais comme vous, je remercie Dieu de m'avoir donné ce qu'il m'a donné et ce qu'il m'a retiré. J'ai connu et aimé ici-bas de bien belles âmes, votre adorable tante et une autre personne digne d'être nommée avec elle; aussi cachée qu'elle a été célèbre, mais qui n'était pas sans analogie avec elle; puis mon cher Tocqueville pétri aussi de

cette pâte fine dont Dieu semble vouloir briser le moule. »

Tous ceux qui ont connu Ampère, attesteront la marche ascendante de sa pensée vers les espérances et les intérêts de l'autre vie, en même temps que son perfectionnement moral. Les petites inégalités de son humeur avaient disparu, son occupation des autres avait pris quelque chose de plus constant, de plus attendri, sa générosité toujours admirable avait les proportions du plus entier détachement. Gomme les parfums dont les fleurs embaument l'air prennent vers le soir une suavité plus pénétrante, un charme plus doux, au terme de sa course cette belle âme versait plus abondamment ses trésors.

Depuis plusieurs années Ampère était atteint, sinon d'une affection du larynx, au moins d'une délicatesse excessive de cet organe, et dans la passion qui le poussait à passer les hivers dans le Midi, il y avait l'instinct d'une constitution h laquelle le froid eût été mortel. Il ne s'accordait qu'une dose insuffisante de sommeil, travaillant habituellement jusqu'à quatre et cinq heures du matin, quelque prière qu'on lui adressât pour

changer cette déplorable coutume; l'animation de son esprit faisait illusion aux autres et à luimême sur l'affaiblissement rapide de ses forces ; cependant nous le trouvions fort changé lorsqu'au mois de décembre 1863 il partit pour rejoindre à Pau M. et Mme Cheuvreux. Mais loin de prendre du repos, il continua avec une activité fiévreuse a publication de son Histoire romaine, il écrivait encore les derniers chapitres du quatrième volume tout en corrigeant les épreuves du troisième, et ne parvint que par un travail inouï à achever son monument.

Dans les premiers jours de mars 1861, se croyant en pleine santé et sans aucun sentiment de sa fin prochaine, il écrivait ses dernières volontés et se recommandait avec une touchante confiance par une expression toute chrétienne à la miséricorde divine, il terminait par ces mots adressés à ses amis et à ses hôtes :

« Je finis en les bénissant tendrement pour leur amitié qui a été le charme et la consolation de ma vie. J'espère fermement que nous nous retrouverons auprès de celle que nous avons tous aimée et qui nous a donnés les uns aux autres. »

Une semaine seulement après, une mort soudaine, qui ne lui a pas même laissé le temps de prononcer un adieu, vint jeter un voile sur les suprêmes aspirations de son âme et sur les secrets de cette miséricorde qu'aucun appel sincère n'a jamais vainement invoquée.

Les amis auxquels Ampère a laissé, avec la propriété de ses œuvres et le soin de les publier, sa très-petite fortune, en ont fait un usage digne d'eux et de lui.

M. Gheuvreux en a fondé une rente perpétuelle de deux mille francs dont doit jouir pendant deux années le jeune Lyonnais artiste, littérateur ou savant que choisit et désigne l'Académie de Lyon.

Ce prix est fondé sous le nom d'Ampère.

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