Celui de Charles Lenormant
Il me semblait que vers toi, pauvre père, Comme autrefois je devais revenir!
Ainsi de loin, on rêve la présence De qui ne peut être à nos vœux rendu; C'est le retour plus triste que l'absence Qui fait sentir ce que l'on a perdu.
Son compagnon de voyage M. Durand, qui avait vainement essayé de lui faire prendre les précautions nécessaires sous un ciel étranger, obtenait trop tard qu'il se soumît aux soins de son amitié et à ses prescriptions de médecin; il le ramena, non sans peine, à Marseille, où la faiblesse et la maladie retinrent Ampère plusieurs semaines. Nous trouvons dans toutes les lettres adressées au malade par ses amis de l'Abbayeau-Bois l'expression de leurs vives inquiétudes. M,ne Récamier lui écrivait le 1er juin 1845 :
« Mon Dieu, que votre dernière lettre à M. Ballanche m'inquiète! Quelle tristesse de vous sentir ainsi retenu loin de vos amis au moment même où ils vous attendaient avec tant de joie ! Je viens me joindre à M. Ballanche pour vous recommander la plus grande prudence et les plus grands soins pour votre santé ; je vous supplie
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aussi de donner beaucoup plus souvent de vos nouvelles; nous aurions besoin d'un mot à chaque courrier, un seul mot pour ne pas trop vous fatiguer. Je me confie à vous, à votre amitié, pour m'éviter des inquiétudes qui seraient cruelles. — Ah! mon Dieu, que j'aurais de choses à vous dire, à vous demander! et quand serons-nous tous réunis? »
Quelques jours après, le bon Ballanche prenait la plume.
« 12 juin 1845.
« Mon bien cher ami, lui disait-il, nous avions bien besoin de votre lettre à Mme Récamier, nous étions tous fort en peine et c'est facile à comprendre : nous allions tous quêtant des informations, car nous savions combien ces sortes de maladies de climat doivent être ménagées; enfin nous avions à craindre que le chagrin d'être relégué loin de tous vos amis ne vînt encore troubler votre convalescence, déjà si pénible par ellemême; aussi les nouvelles données indirectement par Mmc de Jussieu, ensuite celles qu'avait reçues
M. Lenormant, enfin votre lettre àMme Récamier, ont-elles été immédiatement répandues.
a Mon très-cher ami, j'ai l'expérience de ces convalescences acquises par des diètes sévères ; je sais combien il faut de temps et de prudence pour rentrer en pleine possession de sa santé définitive. Aussi, tout en vous encourageant, je ne puis m'empêcher de vous recommander une prudence extrême. Nous avons été privés du printemps et nous entrons comme dans le cœur de l'été tout à coup, sans transition.
a Mme Récamier est très-bien, elle sort un peu le matin, mais en général reste chez elle le soir. Vous la trouverez en bonne santé et sans projet; comment pouvait-elle en faire avec toutes les absences dont elle était entourée ?
« Ma santé est bonne, sauf de temps en temps quelques petits accrocs qui vont toujours s'afïaiblissant, mais je suis vieux et résigné. Vous verrez la princesse Belgiojoso bâtissant une maison pour Augustin Thierry; M. de Chateaubriand1 est arrivé à l'extrémité de son voyage, par conséquent son retour va commencer. Nous touchons
1. M. do Chateaubriand avait été voir à Venise M. le comte de Chambord.
donc à la fin de toutes les absences et nous verrons ce que nous ferons de notre été. Je vous donnerais bien des nouvelles académiques, mais vous savez celles qui peuvent vous intéresser. En votre absence nous avons reçu Sainte-Beuve, Saint-Marc Girardin, Mérimée; nous avons à recevoir de Vigny et Vitet, à votre retour. Je ne souhaite pas de vacance, parce que je vous veux ici, bien portant, faisant tranquillement vos visites; d'ailleurs je crains que la première ne soit celle du vénérable Royer-Collard, qui me ferait une vive peine; il a quatre-vingt-trois ans, et montre bien cet âge. Je vous parlerais de nos discussions religieuses, mais vous arriverez toujours assez tôt pour les connaître. J'espère que vous y prendrez part modérément. Je suis seul de mon avis, je trouve merveilleux l'ascendant et l'intérêt que prennent ces sortes de discussions : aussi suis-je loin de les déplorer comme font beaucoup de personnes. Dieu veuille pourtant que nous apprenions tous la modération! tranquillisez -vous, soyez certain que toutes les santés auxquelles vous vous intéressez sont intactes, que vous retrouverez toutes vos affections accrues, s'il est possible,
par les inquiétudes que vous nous avez données. « Je vous embrasse tendrement. »
Ampère put enfin revenir au milieu de ses amis; mais l'atteinte portée à sa constitution était profonde, et il resta dans un état alarmant durant plus d'une année; il habitait alors, avec un savant étranger, depuis naturalisé Français et l'un des orientalistes les plus distingués de notre Académie des Inscriptions, M. Mohl. Dans ce ménage de deux garçons, le flegme dé l'un, l'impétuosité de l'autre formaient un contraste piquant; tous deux avaient beaucoup d'esprit sous des dehors absolument différents, et la déférence réciproque que leur inspirait l'estime profonde qu'ils avaient l'un pour l'autre fit durer l'association assez longtemps. Pendant toute la maladie d'Ampère, M. Mohl lui prodigua les soins les plus assidus.
Au milieu des vifs témoignages d'intérêt qu'Ampère reçut dans cette circonstance, je ne puis oublier ceux que lui accorda une femme dont la bonté égalait l'esprit brillant, la grâce parfaite, l'élévation des sentiments. La vicomtesse de Noailles avait rencontré M. Ampère à
l'Abbaye- au -Bois, où elle venait souvent avec sa fille et son gendre, le duc et la duchesse de Mouchy ; demeurée veuve dans sa première jeunesse, mère passionnée, entourée du respect universel, elle avait concentré toutes ses affections sur son unique enfant. La vicomtesse de Noailles avait la repartie vive, la conversation très-animée, et aimait à rencontrer des jeunes gens en état de lui tenir tête dans l'exercice brillant d'une causerie où le naturel ne l'abandonnait jamais. Ampère devait donc beaucoup lui plaire; il avait mieux fait encore, car par les nobles qualités de son caractère il lui avait inspiré un véritable attachement. Les Noailles avaient succédé aux Montmorency dans le salon et dans l'amitié de Mine Récamier; personne, assurément, ne pouvait y prendre la place que Mathieu Montmorency, le saint ami de la jeunesse et de l'âge mûr, avait tenue dans son cœur; mais le duc de Noailles, venu beaucoup plus tard, avait été promptement adopté et mis par Mme Récamier au rang toujours plus restreint de ses intimes amis. Cette intimité s'était étendue à tout ce qui composait le cercle quotidien de l'Abbaye-au-Bois, car l'un des résultats de l'ascendant exercé par Mme Récamier, c'était
le lien de bienveillance que cette personne rare savait créer entre tous ceux qu'elle aimait.
Lorsque la convalescence d'Ampère lui eut rendu quelque force, il alla d'abord passer un mois dans la jolie vallée de la Rille, chez Mmc Lenormant; un peu plus tard, il s'établit à Mouchy, dans la magnifique résidence de la vicomtesse de Noailles; il garda le plus reconnaissant souvenir des attentions délicates dont il fut l'objet de la part de Mme de Noailles, de son gendre et de sa fille. Longtemps après il en parlait encore avec attendrissement.
Condamné à une diète sévère, obligé d'être sans cesse étendu, arraché par la souffrance à ses habitudes studieuses, Ampère était un malade assez difficile à gouverner. Plus que tout autre il avait besoin d'être distrait, et, comme un véritable et indocile enfant ne se soumettait, qu'avec peine au régime imposé; sa convalescence marchait donc fort lentement. Le moment de la réouverture des cours approchait; Ampère, qui ne pouvait encore quitter sa chambre, dut se résoudre à ne point monter dans la chaire où il était accoutumé à un si vrai succès. Il choisit pour le remplacer un spirituel écrivain, M. Louis
de Loménie, dont le public connaissait déjà la valeur littéraire par une publication à la fois biographique et critique, la Galerie des contemporains illustres. Dans cette appréciation des écrits et des actes d'hommes de génies et de caractères fort différents, presque tous vivants et appartenant à toutes les contrées du globe, le jeune auteur, qui s'intitulait « un homme de rien », avait fait preuve d'une modération et d'une mesure rares à son âge, d'un jugement ferme, quoique bienveillant; sa critique littéraire était ingénieuse; il se trouva déplus qu'il avait toutes les qualités du professeur. Ampère jouit sincèrement d'un succès qu'il avait prédit; désormais toutes les fois que sa santé ou ses voyages le forcèrent à abandonner momentanément sa chaire, ce fut à M. de Loménie qu'il confia le soin de le suppléer.
En voyant l'échec profond que la constitution d'Ampère reçut de son voyage en Egypte, accompli avec tant d'imprudence, on ne peut s'empêcher de se demander ce qu'il fit de cette science si chèrement achetée. Quelques savants et ingénieux mémoires lus à l'Académie des Inscriptions, dans lesquels, examinant avec sa saga-
cité ordinaire la question de l'existence des castes en Egypte, il se servit des monuments épigraphiques pour jeter un jour nouveau sur l'état des personnes dans ces âges reculés; une série d'articles publiés par la Revue des Deux-Mondes, où il consigna le récit de son voyage, mêlant avec un extrême intérêt les observations de mœurs à la description des monuments de l'art et aux tableaux d'une nature étrange : voilà son bilan. Sa passion satisfaite, Ampère abandonna l'étude des antiquités égyptiennes pour obéir à d'autres curiosités. Il avait assez fait pour prouver qu'en persistant à s'occuper de cette branche de la science, il y produirait des travaux sérieux 3t originaux, mais ce ne fut chez lui qu'un îiigouement passager et il ne demeura pas plus idèle à l'étude des hiéroglyphes qu'il ne l'avait <\tè à celle du chinois. Il faut reconnaître pourant que si Ampère n'a fait ainsi souvent qu'efleurer d'une aile toujours puissante des études )ien diverses, il s'est montré partout animé d'un ■rai sentiment littéraire. Habile aux rapprochements, il appréciait avec un goût délicat les ouvres poétiques de tous les peuples : en un mot avait fait voir en lui autant que l'érudit, le
bel esprit dans la meilleure acception de ce mot. L'Académie française avait sur lui des droits qu'elle revendiqua. Alexandre Guiraud était mort en 1846, Ampère fut appelé à lui succéder dans les premiers jours de 1847.
On pardonnera l'émotion profonde avec laquelle j'aborde le récit des événements qui suivirent l'élection d'Ampère à l'Académie française. Dernier débris et le plus obscur de cette société que le culte de l'intelligence, de la grâce et de la bonté avait réunie autour de M'ne Récamier, mon cœur saigne à raconter comment toutes ces illustrations du génie et de l'amitié se sont, les unes et les autres, évanouies. Je les ai vues successivement descendre dans la tombe; Ballanche, Chateaubriand, précédant celle qui fut leur bon ange : puis Tocqueville, Lenormant, Ampère. J'ai assisté à l'envahissement progressif des infirmités corporelles chez l'homme qui restera le plus grand écrivain de ce siècle, et dont la figure se dressera pour la postérité, au seuil de notre temps, comme un de ces colosses qui marquent éternellement une époque. — A mesure que le poids des infirmités s'appesantissait sur lui, M. de Ghateau-
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briand devenait plus taciturne. L'empressement et la curiosité qu'il excitait toujours, l'importunaient ; obligé de se faire porter dans le salon de MniC Récamier, il éprouvait ce sentiment dont Royer-Collard ne sut pas se défendre, et qui lui faisait dire, lorsqu'il se démit de ses fonctions de député : « Je ne veux pas qu'on me voie aller en rampant à mon banc. » M. de Chateaubriand ne pouvait non plus se résoudre à inspirer la pitié, si mêlée qu'elle fût d'admiration.
Le pauvre salon de l'Abbaye s'était bien assombri; M'ne Récamier, à qui le voile d'une cataracte toujours croissante aurait du donner le droit de s'occuper un peu plus d'elle-même, oubliait et faisait oublier aux autres, par sa sérénité, le malheur qui la menaçait. Le fidèle Ballanche dont la santé avait, à toutes les époques, été très-frêle, s'affaiblissait de jour en jour ; le chagrin que lui causait l'état de cécité presque complète de Mme Récamier et l'inquiétude qu'il éprouvait d'une opération à laquelle elle s'était résolue, agissaient sur lui de la manière la plus fâcheuse. Cette opération était à peine faile, lorsqu'il fut saisi d'une fluxion de poitrine qui mit presque aussitôt ses jours en danger.
Mme Récamier, accourue auprès du lit de mort de son vieil ami, perdit dans les larmes la vue qu'elle venait de recouvrer. Le rôle d'Ampère au milieu de ce deuil et de ces tristesses accumulées fut celui du fils le plus tendre. De concert avec M. et Mme Lenormant, il aidait Mme Récamier à distraire l'ennui de M. de Chateaubriand, et il y parvenait par son aimable entrain, et ses enthousiasmes républicains. C'est dans ces circonstances qu'Ampère écrivit son discours de réception et qu'eut lieu la solennité de son entrée à l'Académie française.
Mais l'effort que M,ne Récamier s'imposait pour renfermer dans son sein la douleur que lui causait la mort de Ballanche, afin de ne pas ajouter à la mélancolie de M. de Chateaubriand, usait tellement ses forces, que sa nièce, justement alarmée, la conjura de se laisser emmener à la campagne et l'entraîna en quelque sorte hors de Paris. Ampère les suivit en Normandie, et c'est là qu'il prépara le volume destiné, dans la pensée de Mme Récamier, à populariser la mémoire, le talent, l'âme sublime de Ballanche. On relisait les œuvres du philosophe regretté, on choisissait en commun les morceaux à citer;
cette occupation, en fixant l'attention de Mme Récamier, ne la distrayait point du souvenir de l'ami qu'elle pleurait ; elle y trouvait de la douceur. Ballanche est loin d'avoir, comme écrivain, le rang qui lui appartient ; il le prendra le jour où une édition bien faite mettra ses ouvrages à la portée du vrai public, dont il n'est pas assez connu. Chez lui la forme est toujours magnifique, pure, élevée, souvent énergique, et quelquefois très-pittoresque; elle ne sauve pas toujours le défaut d'une philosophie un peu vague. Le volume qu'Ampère composa sous l'inspiration, et on pourrait dire sous la dictée de Mme Récamier, n'est pas précisément, et ne pouvait être une biographie, car la vie de Ballanche n'a point ren- , fermé d'événements; il n'a jamais été mêlé aux ^orages politiques, et sa vie tout entière ne se ■ compose que de ses sentiments et de ses ouvrages. Révéler le plus intime des uns et des autres; faire arriver au public une « émanation de cette belle âme si pleine de parfums cachés et pour cela réunir à quelques fragments de sa correspondance, quelques fragments de ses ouvrages, choisir parmi ceux qui se laissent le mieux détacher, ceux qui peignent le mieux le caractère de
son talent, tel est le but qu'on s'est proposé. » Le but ainsi exposé au commencement de l'ouvrage, a été parfaitement atteint, et là figure si originale de Ballanche apparaît à la lecture de ce recueil, éclairée du plus doux et du plus pur reflet. Là douleur privée, suite du vide cruel qui s'était fait à l'Abbaye-au-Bois, fut bientôt suivie d'une catastrophe publique. La révolution de février 1848 balaya en trois jours le trône que la révolution de juillet 1830 avait mis trois jours à élever, la guerre civile ensanglanta les rues de notre capitale, et l'agonie de M. de Chateaubriand eut pour sinistre accompagnement la terrible voix du canon de juin. C'est le 4 juillet 1848 que la grande âme de l'auteur du Génie du Christianisme prit son vol vers l'éternité. Le noble vieillard s'était endormi dans le Seigneur avec une douce confiance : avant de se fermer pour toujours, ses yeux avaient pu se fixer encore sur l'incomparable amie qui ne devait pas lui survivre. Sa dernière émotion terrestre avait été celle du patriotisme : mourant, il suivait avec anxiété la lutte des partis et nous questionnait sur les incidents du combat; il eut un élan magnifique d'admiration pour le dévouement de l'archevêque
de Paris, et une joie vive de la glorieuse issue de ces terribles journées.
M. de Chateaubriand avait exprimé le vœu que sa dépouille mortelle fût ensevelie au bord de l'Océan, dont les flots avaient bercé son enfance, et la ville de Saint-Malo lui avait préparé de son vivant un tombeau sur un rocher voisin de ses murs. Le corps de l'illustre écrivain repose sur ce rocher nommé le grand Bé, situé en avant de la ville « où la vie lui fut infligée. » A la marée haute, il forme une île ; à la marée basse on peut s'y rendre en marchant sur la plage que les flots viennent d'abandonner ; sur l'extrémité qui regarde la pleine mer, selon la volonté du défunt, on a creusé sa tombe dans le granit; au-dessus du tombeau s'élève une eroix massive, également en granit ; à l'entour on ne voit rien que la terre et le ciel. C'est là qu'ont été déposés, le 19 juillet 1848, les restes de M. de Chateaubriand, au milieu d'un immense concours de spectateurs, et avec une pompe qui prit tout le caractère d'une apothéose chrétienne. Quand ces restes précieux furent acheminés vers la Bretagne, Ampère se fit un pieux devoir de les accompagner ; il était à ce moment chancelier de l'Académie, et avait
exprimé, avant de partir, au secrétaire perpétuel combien il serait fier si la compagnie daignait l'autoriser à élever la voix en son nom aux obsèques qui allaient s'accomplir. M. Villemain lui adressa à Saint-Malo une réponse qui y parvint avant le funèbre cortège.
« Monsieur et cher confrère, lui disait-il, l'Académie ne s'est pas étonnée que vous ayez prévenu sa désignation pour le pieux devoir qu'il vous appartient de remplir. Elle ne peut, dans le dernier honneur funèbre consacré aux restes mortels de l'homme illustre qu'elle a perdu, être mieux représentée que par vous, elle vous charge donc de parler en son nom, et comme son chancelier et comme un de ses plus dignes organes, et comme ayant obtenu l'amitié du grand écrivain dont elle s'est tant honorée. Dans tout ce que vous direz de la gloire immortelle de M. de Chateaubriand et de cette âme généreuse qui vous était si bien connue, notre admiration et nos cœurs sont avec vous.
« Agréez, Monsieur et cher confrère, tous mes
sentiments de haute considération.
a Villemain. »
« 15 juillet 848
Ampère prononça en effet, au milieu de l'imposante cérémonie, quelques paroles empreintes d'une profonde émotion, et telles que devait les iui inspirer le spectacle religieux et poétique de :ette dernière scène d'une poétique vie.
La comtesse de Boigne, la seule amie de sa jeunesse qui restât encore à Mme Récamier au moment de la mort de M. de Chauteaubriand, se :rouvait alors absente de Paris. Lorsque éclata a révolution de février, elle avait cherché un isile à Tours et n'en était point encore revenue. Profondément émue de la douleur où elle la (savait plongée, elle lui écrivait le 12 août 1848 :
« Très-chère amie, j'ai su à la fois vos vives •ouiTrances et votre rétablissement, je n'avais )as besoin de ce surcroît d'inquiétudes sur votre >auvre existence; mais je ne reconnais pas votre orce d'âme et votre tendre cœur dans l'abandon ù vous êtes de vous-même, pour le désespoir i'amis bien fidèles qui vous demeurent et qui nt le droit de vous supplier de les aider à vous outenir dans cette cruelle circonstance. Je sais ien qu'elle est accompagnée et a été précédée
de tout ce qui pouvait abattre vos forces et altérer votre courage, mais, chère amie, il faut en reprendre un peu pour soigner en vous-même et retrouver entier le puissant et gracieux souvenir que les derniers mois avaient un peu altéré. Je comprends, et qui le sait mieux que moi? que votre tendresse regrette amèrement ce qui vous restait encore à chérir, à aimer, à soigner, à ménager d'une existence si précieuse; je comprends encore une sorte d'irritation lorsque vous devez soupçonner les autres de trouver votre douleur hors de proportion avec ce qui restait à perdre dans les derniers temps de cette illustre vie, et pourtant, chère amie, il faut que je vous le dise, il vous arrivera de convenir avec vousmême qu'il n'était pas désirable de la voir se prolonger, car le moment des douleurs physiques était arrivé, et sans compensation, puisque l'énergie pour les supporter n'existait plus. Ce puissant génie s'était usé lui-même avant d'user son enveloppe; maintenant il reste de lui votre tendresse et sa gloire; vous n'aurez pas de peine à les confondre, et à les identifier ensemble. C'est là que vous devez puiser une plus grande douceur de souvenir : hélas ! depuis longtemps
vous ne viviez que de cela à travers un bien triste, un bien pénible présent! car je vous ai vue cruellement souffrir de l'affaiblissement que vous ne pouviez vous dissimuler ni cacher aux autres, malgré le zèle de votre habile tendresse. « Chère amie, je vous en conjure, permettez , à votre pensée de rétrograder à travers cet aride désert, et vous retrouverez des idées plus douces, des images plus riantes. C'est là qu'il faut planter votre tente et permettre à vos amis de s'y grouper autour de vous. Mon Dieu, le monde entier vous y assistera en vous rapportant les tributs d'admiration si longuement mérités par celui que vous pleurez. Ne vous faites pas une religion de le représenter à votre cœur tel qu'il était aux derniers jours ; cela n'est digne ni de lui ni de vous. Recomposez-le à la hauteur où vous l'avez connu, portez là vos tendres admirations et vous y puiserez la seule consolation qui vous puisse arriver. Songez aussi que quoique sa mémoire n'ait pas besoin d'auxiliaires, cependant les soins à en prendre sont tombés en des mains peu intelligentes ou peu attachées, et que vous ne devez pas vous laisser suffisamment abattre pour perdre toute influence de ce côté. La
position de M. de Girardin le rendra probablement fort exigeant; il est habile et peu scrupuleux et il est essentiel de ne point hasarder de fausses démarches de ce côté. Votre instinct de délicatesse sera plus utile que toutes les arguties de la loi. Je demande à Amélie de trouver bon que je lui réponde ici, en la remerciant de sa lettre et de l'envoi du petit écrit qui nous a fort intéressés. Je me désole que vous ne vouliez pas quitter non plus cette pauvre Abbaye qui se dépeuple si cruellement. Sans doute vous trouverez partout la flèche qui vous transperce, mais ce serait au moins un changement d'air qui vous donnerait un peu de force pour souffrir. Je voudrais que vous vous décidassiez pour Tours. »
La mort de M. de Chateaubriand avait, hélas! frappé Mme Récamier d'un coup mortel.
La source de la vie s'était comme tarie chez elle. Nous la vîmes languir dix mois, sans révolte, gardant sa douceur, sa grâce parfaite, son angélique bonté, plus affectueuse encore peut-être pour ceux dont elle sentait qu'il lui faudrait bientôt se séparer. Elle eut une sorte de joie douloureuse quand elle apprit que le duc de
Noailles, appelé à succéder à M. de Chateaubriand, serait chargé de faire son éloge.
Le fléau du choléra avait reparu. C'est la seule maladie dont j'aie vu Mme Récamier éprouver une véritable terreur; elle voulut fuir la contagion qui sévissait avec force autour de l'Abbaye-au-Bois, et même dans ses murs ; elle vint s'établir chez sa nièce, à la Bibliothèque nationale ; le fléau avait jusque-là épargné la rue Richelieu. Mais l'état d'abattement et de langueur où Mme Récamier était plongée, la prédisposait peut-être à la terrible influence. Après 'un mois de séjour à la Bibliothèque., atteinte du mal qu'elle avait tant redouté, elle succombait en quelques heures à d'affreuses tortures1. Je ne redirai pas les angoisses de cette horrible nuit; j'essayerai moins encore de peindre la douleur de la famille, des amis de Mme Récamier, qui voyaient disparaître leur lumière, leur guide, leur centre de vie dans cette adorable personne. On se dispersa, comme fuient des gens qui viennent de voir tomber la foudre. Ampère quitta immédiatement Paris ; sans racine, sans parents,