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M. .^iiTO.^i.'V R01iDE:L.£T, de I.7011,
DOCTKOa ES-LETTRES.
(Couronné par rAcadémie de Lyon , le 18 Mars 1851. )
Le cœur fait la supériorilé des femmes; elles n'onl point celle force de l'intelligence et cette énergie de lu volonté qui marquent le caractère de l'homme ; plus capables de comprendre que de découvrir, leur àmc se borne à inspirer et à accueillir le génie, leur dévouement calme les tempêtes de la pensée , prévient le découragement et relève le désespoir.
Il est des intelligences que leur grandeur isole , qui n'ont pas où s'appuyer et qui plient sous leur propre
poids : les artistes et les poètes^ ces habitants de l'avenir, cherchent qui les comprenne; semblables au i^'î'and astronome (*) qui demandait à Dieu pour son ouvrage un lecteur en un siècle, ils se rendent témoignage de leur grandeur dans une âme qui les égale : une flatterie délicate, une parole bienveillante, un sourire d'encouragement font éclore des chefs-d'œuvre; l'écrivain et l'artiste travaillent pour l'amitié comme pour la postérité.
C'est ainsi qu'à côté des grands siècles littéraires qui portent officiellement le nom orgueilleux des monarques, l'histoire devrait réunir comme une pléiade brillante les noms chéris que les liens d'une même amitié ont rendus en quelque sorte parents ; ces familles de poètes ont presque toujours au milieu d'eux quelque gracieuse figure de femme qui occupe le centre du groupe, qui répond de leur génie à h postérité, et qui s'éclaire de leur gloire.
La France est le pays où régnent les femmes : Clémence Isaure , ia belle Cordière , Marguerite de Navarre; la poésie vive ou triste, la science hardiment
(^) Kepler.
MADAME RiXAMIER. 3
sécularisée ; le siècle de Louis XIV élevé par riiôlel (le Rambouillet , jugé par la marquise de Sévigné et converti par Madame de Main tenon ; le dix-huitième siècle réuni tout entier autour de quelques noms éclatants ; enfin de nos jours madame Récamicr devenue la vivante expression du dix-neuvième dans ce qu'il a de poétique et de définitif.
Notre époque est à la fois l'héritière et la victime
des révolutions par lesquelles la France a passé ; elle
a vu se combattre la philosophie et la religion ; les
idées qui lui restent, il lui a fallu les ramasser dans
le sang oii elles allaient disparaître ; instruite à cette
funeste école de l'expérience , elle a voulu être à la
fois libérale et pieuse ; conserver à la raison comme
à l'autorité leurs droits et leur domaine ; essayer de
la liberté sans détruire l'ordre, et ajouter à la force
des lois tout ce qu'elle ôtait au caprice de l'arbitraiie.
Au point de vue littéraire , elle a voulu inlerprélcr
les règles classiques, les élargir sans les briser,
agrandir l'inspiration sans la dénaturer, et demander
à des sujets plus féconds des beautés nouvelles saifs
renoncer au culte antique de la Grèce et de Rome.
Cette tentative ferme et hardie a été poursuivie.
4 MADAiME RÉCAMIER.
celle double tendance exprimée par madame de Slacl cl Chateaubriand ; tous deux se sont partagé la vie de Madame Récamier ; c'est sur le lit de mort de Corinne qu'elle a serré la main de René. A côté de ces deux amitiés illustres qui se sont tour-à-tour appuyées sur son cœur avec un si doux abandon , la vie de madame Récamier est pleine de grands noms : son salon a été presque tout entier transporté à l'Aca- ^lémie; elle a fait toutes les réputations parce qu'elle a provoqué ou encouragé tous les talents : elle est morte sur le trône.
Si les derniers jours de celte existence nous offrent le spectacle d'une puissance lilléra're sans exemple, si nous n'avons vu que le couchant de cette vie, pur comme l'Aurore mais plus pâle et plus ir.élancolique, il y a eu une autre époque où il a été difficile à bien des hommes de s'approcher d'elle impunément, oii les paisibles relations de l'amitié paraissaient impossibles à des cœurs jeunes et ardenls. Belle et confiante , pleine d'innocence et de naïveté , elle vit naître autour d'elle bien des passions ; elle entendit battre bien des cœurs. Heureuse une femme après avoir été tant aimée de n'avoir licn à cacher
dans toute sa vie ! Sans doute il y a une vertu plus haute et plus décidée qui ferme l'oreille à toute parole et qui non contente de résister évite même le combat. Ne l'oublions pas toutefois , si madame Récamier n'a pas écarté d'un mot tous ceux qu'un charme discret suffisait pour retenir auprès d'elle, au moins nous la verrons toujours calme et toujours pure prévenir toute parole coupable, repousser toute tentative injurieuse, ne jamais hésiter au moment du sacrifice, &e faire respecter même de la calomnie et laisser ainsi l'exemple éclalanl et unique d'une périlleuse vertu , exemple qu'on doit à la fois interdire et admirer.
Trente années, par une étrange fortune , ce rare esprit fut méconnu ; « J'ai tant de plaisir à la voir et à me trouver avec elle, » disait Benjamin Constant, ï que je n'ai jamais songé à son esprit; désormais j'y ferai attention.» Cette remarque après une connaissance qui remontait à dix années lui coûta le repos et presque la vie. « Vous venez de chez madame Récamier, » disait-on à madame Sophie Gay, « ce n'est toujours pas sa conversation qui vous a fait oublier l'heure. » Il semble que le monde craigne
(raccorder à la fois toutes les supériorités; dans l'éblouissernent de sa jeunesse on ne la crut que belle, et sa modestie ne prit pas la peine de détromper ceux qui n'avaient pas su la deviner.
Madame Récamier n'a point laissé d'écrits; ses mémoires ont été brûlés sous ses yeux par la main d'une amie (^) capable de regretter et de comprendre cette délicatesse du silence : son éloge est tout entier dans sa vie, sa vie tout entière dans les amours qu'elle inspira et combattit, les amitiés dont elle fit des devoirs louchants ou héroïques.
Madame Récamier entra bien jeune dans le monde, non point à treize ans comme l'a écrit un des hommes qui l'ont le plus aimée , Benjamin Constant ; elle avait quinze ans et demi. C'était bien tôt encore pour aborder au sortir d'un couvent une société corrompue et effrénée où elle devait trouver tout d'abord des éloges sans désintéressement et des adorations sans respect; autres avaient été les douces années de sa jeunesse. Née à Lyon , le 5 décembre 1777, dans cette modeste demeure de la rue de
(•) Madame Lenormnnt.
la Cage où les fenêtres sont si étroites et si basses, l'escalier si resserré et si haut, la vue si sombre et si bornée, elle avait senti de bonne heure autour d'elle cette vie ardente de tout un peuple qui travaille : puis, alors que ses petits pieds suffisaient à peine au trajet, alors quç sa première enfance était à peine terminée, sa famille suivant les coutumes pieuses du Lyonnais avait voulu qu'elle allât chercher son éducation à l'Abbaye des Chartreux , dans une de ces saintes maisons qui remettent plus tard la jeune fille aux mains , non plus de ses parents , mais de son époux. H y avait péril sans doute à retenir ainsi à l'ombre du cloître celle que le monde devait plus tard accueillir avec tant de fracas , à préserver avec tant de soin de toute relation avec la société celle que le tourbillon devait plus tard emporter dans ses enivrements les plus dangereux. On s'est mépris toutefois sur la règle comme sur les traditions de ces sages asiles : les jeunes filles n'y entraient qu'à la condition d'une origine et d'une fortune égales , leur petit nombre y permettait sans danger des raffinements et des recherches qui les préparaient à l'aisance et aux fêtes du siècle; les avantages de la beauté
8 MADAME RÉCAMIEH.
et des talents y claient permis et recherchés; la voix la plus suave chantait à l'éghse, la plus belle entre toutes parée et ornée venait aux jours de fête présenter à l'abbesse le bouquet de la communauté : existence mêlée de recueillement intérieur et de tolérance indulgente, apprentissage lijeureux de la vie du monde où le chrétien est appelé non pas seulement à pratiquer les sévérités mais à faire aimer dans sa personne les douceurs de la religion.
Un beau ciel , la température attiédie de ces collines penchées sur la Saône , une longue tranquillité avaient fait à Juliette Bernard de douces habitudes d'àme ; elle s'était déjà dans le sein de ce petit monde habituée aux triomphes; c'était elle qui figurait à toutes les cérémonies; le peintre avait donné ses traits à l'ange qui souriait au-dessus du tabernacle; sa voix si pure et si expressive, alors remarquab'ement étendue (^), répandait le Iressaille-
(*) Madame Rccamier dut à peu près renoncer au
, chant pour tout le reste de sa vie ; elle avait brisé
cette voix charmante; sa parole garda néanmoins tou«
jours cette douceur, cette expression musicale qui la
rendaient inimitable.
MADAME RÉCAMi:2R. *3
ment dans loule l'église, quand les portes du sanctuaire s'ouvraient au moment de l'élévation et que le public exilé au dehors de la grille voyait apparaître derrière le voile soulevé tout un adorable essaim de jeunes filles en prières. Elle était heureuse, et grâce à ce caractère calme et aimant qui s'attache et qui se fixe, elle entrevoyait la vie avec l'indolence du rêve et non point avec l'impatience du désir.
Un jour cependant on lui annonce qu'elle doit partir; un mariage brillant l'attend à Paris; un homme qui avait quatre fois son âge et qui, vieil ami de sa mère, l'avait vu naître et grandir la fait demander en mariage ; elle franchit de nouveau cette porte << qu'elle ne se souvenait pas d'avoir vu s'ouvrir pour la laisser entrer; elle monte en voiture avec sa tante et quitte ainsi une époque si calme et si pure pour entrer dans celle des agitations C). » Plus heureuse sans doute Juliette, si moins célèbre elle fut demeurée dans les murs (jui Pavaient vu naître; Lyon aurait étouffé discrètement
(i) Notes inédiles de Madame Récaniier , citées par Chateaubriand.
réclat de sa beaulé, et liii eût épargné ainsi ces larmes amères qu'au milieu de la magnificence de ses fêles elle alla répandre tant de fois dans le dernier de ses salons.
A celle époque c'était la mode de choisir de jolies femmes; on recherchait alors la beauté comme aujourd'hui la richesse. Monsieur Récamier avait une fortune immense, un orgueil égal; il voulut par son mariage éblouir et éclipser le monde dans lequel il vivait; lorsqu'il arriva conduisant par la main mademoiselle Bernard, il n'y eut qu'une voix sur elle, c'était une de ces beautés qui n'ont pas de rivales parce qu'elles écartent toute comparaison : gracieuse et naïve, douce et affectueuse, un peu embarrassée comme elle le fut toute sa vie et jusque dans sa dernière célébrité, elle saisit d'une main enfantine ce sceptre de la mode aussi lourd et plus dangereux qu'un autre à porter; la petite pensionnaire lyonnaise se trouvait au lendemain de sa venue la souveraine de celle société nouvelle.
Dès que le 9 thermidor et le 13 vendémiaire eurent rendu à Paris et à la France un peu de calme et d'espoir , à l'excès de l'abattement succéda
MADAME RÉCAMIER. if
lout d'un coup l'excès de la confiance; on se crul sauvé de loul, le jour où Téchafaud cessa d'èlre en permanence; il y avait cependant bien à faire encore : depuis Tinslilulion du directoire jusqu'à la révolution convulsive du 18 fructidor un pouvoir douteux et disputé, puis un despotisme tour à tour utile et impuissant qui aboutit au 18 brumaire; du 18 brumaire à l'empire un règne qui se justifie par la nécessité et se fonde par ses bienfaits : c'est assez dire au milieu de ces agitations et au milieu d'une société si neuve et si ouverte quelle multitude de personnages nouveaux devait peupler les salons : rien qui ressemble à la vieille société française , un mélange qui va jusqu'à la confusion , une recliercbc de mauvais goût prise pour du luxe, une complète ignorance du savoir-vivre pour un laisser-aller convenable et poli ; des mœurs aussi étranges que les babitudes, la corruption facile à la place de la galanterie délicate; d'un coté la fatuité et l'insolence, de l'autre une coquetterie qui va jusqu'à la provocation; telle était cette société du directoire dont le cérémonial pesant de l'étiquelte impériale eut tant de peine à réformer les allures abandonnées.
12 MADAME EÉCAMIEB.
L'incomparable beauté de Juliette était relevée encore par la réunion inouïe de jolies femmes qui se rencontrèrent à la fois dans les salons de Paris, et qu'on put, soit alors, soit quelque temps après, rapprocher de madame Récamier : madame Tallien si belle dans sa robe drapée à l'antique et relevée au corsage par une ceinture d'or, aux manches par de larges camées, avec sa chevelure à la Titus et ce cachemire rouge dont elle s'enveloppait par dessus sa blanche tunique; les deux princesses Pauline et Caroline Bonaparte , Hortense de Beauharnais, mesdamesVisconti, de Barrai, Talleyrand , Lannes de Monlcbello , Regnault de Saint-Jean d'Angély; madame Méchin qui parut pour la première fois à un bal de Lucien (^), la tête perdue dans un nuage de mousseline qui se répandait autour de ses cheveux blond cendrés : madame Récamier avait adopté cette coiffure qu'elle portait encore à l'Abbaye-aux-Bois.
Au milieu de cette corruption et de ce luxe, épouse
(0 Alors minisire de l'intérieur. Ce bal se donnait k l'hôtel de Brissac, l'hiver de 1800.
d'un mari indifférent el qui négligeait de raclielcr son âge autrement que par ses prodigalités , but de tous les regards el de toutes les séductions , madame Récamier sut éviter le danger el Irouver son salut en elle-même. Il y a des caractères heureux et faciles qui ont l'admirable don de continuer l'enfance ; on ne peut se tirer du monde que par l'excès de la ruse ou du naturel^ il faut être assez innocent pour rester naïf ou assez habile pour le paraître. Madame Récamier accepta les richesses et les hommages le sourire sur les lèvres ; elle ne songeait qu'à cire heureuse, avouant franchement d'innocentes prétentions et recevant comme un badinage des compliments intéressés jusqu'à la passion : elle déconcertait l'envie par la sincérité de ses triomphes, el commandait le respect comme une jeune fille à qui l'on parlerait d'amour et qui viendrait vous embrasser sans rougir. Le comte de Forbin aimait beaucoup à rappeler un souvenir de ces premiers temps de Juliette ; elle dansait à ravir cette fameuse gavotte qui faisait dire au chevalier de Boufflers à propos de madame Tallien : « jamais l'on n'a vu mieux danser avec ses bras. »
14 MADAME RÉCAMiËfi.
Maintefois ses amis complaisants pour une faiblesse venaient supplier Juliette qui attendait pour céder , les dernières instances : alors commençait celle pantomime expressive et charmante , celte variété rapide d'attitudes gracieuses que madame de Staël a si vivement décrite dans Corinne; (puis à un moment suprême une épingle se détachait, la déesse disparaissait dans les flots de sa longue chevelure ; elle se retirait alors, et profitanl de sa légère fatigue pour satisfaire une innocente vanité , enveloppée d'un long peignoir rose et blanc , penchée sur un lit de repos éclairé par des bougies à demi voilées , elle aimait à recevoir dans Fintimilé de ce boudoir élégant les assistants qui se perdaient tout à l'heure dans son salon. Il n'y a pas de femmes coquettes qui recourent à des artifices aussi apparents; il faut être traitée comme une enfant volontaire cl chérie pour faire accepter ces petites combinaisons : elle ne blessait personne parce que personne n'aurait voulu et n'aurait pu agir comme elle ; ces jeux alternaient avec ses parties de colin-maillard et de quatre coins pendant l'été : n'est pas enfant qui veut ; il est impossible de le redevenir et difficile de le rester.
MADAME RÉCAMIER. In
Madame Récamier apportait au devoir la même ardeur qu'au plaisir; au milieu de l'enivrement des fêles elle se souvenait de ceux qui souffrent. Un jour, de sa fenêtre elle aperçut une jeune fille de cinq ans et demi qui, les yeux baissés et pleins de larmes, dansait à la voix impérieuse et sous le geste menaçant d'une femme ; madame Récamier l'appelle, l'interroge; elle apprend que la pauvre enfant, orpheline de père et de mère, est destinée à une vie de souffrance , peut-être de dégradation ; cette enfant sera la sienne ; elle la place dans un couvent, la fait élever. Onze ans plus tard madame Récamier, qui l'avait perdue de vue après avoir assuré son avenir, reçoit un matin une lettre qui l'attendrit jusqu'aux larmes ; la jeune personne la remerciait de l'avoir recueillie dans la rue , de lui avoir fait donner une bonne éducation et [des principes solides ; à seize ans et demi elle venait de prononcer ses vœux, et elle appelait sur sa bienfaitrice tout le bonheur qu'elle lui devait. Pour Juliette comme pour la plupart des femmes, l'inclination et ta tendresse du cœur s'accordaient avec la religion et le devoir pour l'entraîner au bien ; elle le faisait
16 MADAME RÉCAMIEB.
d'une main douce et prévenante. Kotzebiie, celte âme si défiante et si blessée, qui lui avait entendu reprocher je ne sais quel manque de naturel et de vérité, ne put sans émotion la trouver un jour assise à côté d'une jeune sourde et muette qu'elle avait recueillie. Spirituelle jusque dans ses bienfaits elle avait voulu compenser pour cette pauvre enfant les jouissances que lui refusait le silence de l'ouïe ; vêtue d'habits élégants la jeune protégée mangeait devant une glace où d'un œil ébahi elle se contemplait des pieds à la tcte ; près d'elle madame Récamier, les yeux fixés sur cette mélancolique figure qui souriait peut-être pour la première fois, paraissait le bon ange de celte enfant abandonnée.
Toutes ses bonnes actions ne furent pas aussi obscures; Laharpe, proscrit de fructidor, s'était réfugié à Corbeil; il y vivait dans une retraite à demi ignorée, craignant plus de danger qu'il n'en courait : madame Récamier veut le voir, elle est impatiente de le consoler elle-même; elle aimait dans cette àme de vieillard la vive foi du néophyte ; on sait que trois années auparavant le célèbre disciple de Voltaire, ren-
MADAME RÉCAMILR. 17
fermé dans la prison du Luxembourg, avait élë louche cl convaincu à celte parole de l'Imilalion qu'il parcourait d'un regard désœuvré: « Me voici, mon fils, je « viens à vous parce que vous m'avez invoqué. » Laharpe était devenu un chrétien fervent; madame Récamier comprenait mieux que personne celle conviction du cœur; elle est si inquièle de lui, si désireuse de lui parler que son vieil ami est obligé de la contenir : « L'éclat de votre jeunesse et de « votre beauté vous suivra partout, » est-il forcé de lui écrire pour la détourner de se rendre directement auprès de lui ; et il lui indique en même temps la maison de campagne de madame de Clermont pour une entrevue qu'il souhaite autant qu'elle.
Avec sa fortune et sa position, on comprend que madame Récamier ail pu recevoir tout le monde chez elle , de façon à ne paraître chez les autres qu'à de longs intervalles et en passant pour ainsi dire; on ne la rencontrait jamais dans ces cercles ouverts à tout venant, où les mêmes personnes se revoient sans se chercher et s'imaginent avoir du plaisir à être ensemble parce qu'elles en ont la banale habitude. Ses
10 MADxUIE RÉCAMIER.
salons n'avaient point une couleur politique décidée ; ils étaient loin de présenter la physionomie provocante qu'affectait par exemple madame de Staël : sous le directoire, c'était une opposition paisible et pour ainsi dire involontaire; la résolution bien arrêtée de ne pas se mêler de près ni de loin aux orgies cl aux marchés; une critique en action, grâce à la décence et au bon goût dont elle avait le monopole; un reflet adouci du fameux club de Clichy , avec celle tendance à la conciliation qui toute sa vie a été le trait distinclif de madame Récamier (^). Sans doute au sortir de la maison de Gérard Désoddières , les plus fougueux clubisles passaient chez elle; mais l'habilude était prise de s'y sentir lout de suite sur un terrain de paix
C) Madame Récamier avait fort à faire avec la vanité de Garai, la vivacilé pctulanle deM. Dupaly , et la causticité mordante d'Hoffmann et de M. Desprcs. « Un jour ce « dernier voit entrer un de leurs amis , auteur sans « succès , mais fort vain; un rouleau manuscrit sortait à « moitié de sa poche. Prends donc garde, mon clicr, lui m dit M. Després, quelqu'un qui ne te connaîtrait pas « pourrait te voler. .' François Barrière, feuillclon du Journal des Débats du 2 décembre 1849.
MADAMIi IIHC.VMIER. 19
et dV observer une tolérance réciproque ; aussi la proscription du 18 fructidor qui alleinl plusieurs de ses amis n'arrive pas jusqu'à elle; elle peut sans causer d'ombrage transporter sa résidence au printemps de 1799 dans ce même village de Clichy; son mari l'y installe au chàleau cl l'environne de tout le luxe que lui inspirait son orgueil plus encore que sa tendresse. Celte saison fut pour madame Récamier un des momenls les plus splendides de sa vie; pas un liom célèbre, pas un personnage politique qui ne brigue l'bonneurdelui êlre présenté .-déjà se réalisait ce que plus tard Junot écrivait à sa femme (*) : « nous « en élions lous amoureux. » Une passion sérieuse cl compromettante l'initia alors pour la première fois aux orages de la vie.
Napoléon Bonaparte commençait à attirer dans la spbère de sa gloire une partie de celle famille (jui devint l'occasion de sa ruine parce qu'elle fut le prétexte de ses injustices ; entre lous , F^ucien Bonaparte commandait l'attention moins encore qu'il ne l'aurait voulu : singulier mélange
('} Le 25 oclobrc 1S12.
20 MADAiME RÉCAMIER.
d'élévation el de bassesse, d'indépendance affeclée et d'ambition princicre ; assez puéril pour se faire peindre sous les traits de Dioclélien refusant la couronne ; assez vil pour conseiller à Joséphine de demandera l'adultère l'enfant que le mariage lui refusait; énergique jusqu'à l'insolence dans ses velléités de rigorisme ; avide de pQtils applaudissements jusqu'à importuner son Irère de son talent d'acteur el de tragédien : caractère étrange, plus vaniteux que méchant , plus grossier que corrompu ; conservant quelque chose de généreux et de noble sous- les défauts qu'il s'était donnés. Les mœurs d'alors lui avaient fait les conqueles faciles ; il ne vit dans madame Récamier qu'un nom de plus à mettre sur sa liste : se faire présenter , lui écrire ; venir, voir et vaincre, telle était son habitude et sa confiance : il fut singulièrement déconcerté. C'était sous la transparente fiction d'une ieltre adressée à Juliette par Roméo que Lucien avait fait parvenir sa déclaration ; madame Récamier , avec un enjouement spirituel et supérieur , lui répondit sur le même Ion par ces paroles d'une demi obscurité et d'une fine ironie qui écartent sans repousser et laissent
des consolalions à défaut d'espérances ; il n'en fallait pas tant pour appeler dans un cœur capable de sentir ce charme sinon de comprendre cette délicatesse , la passion à la place du désir et faire succéder à cette attaque frivole une poursuite ardente et désespérée ; Roméo oublia son rôle et son nom emprunté ; Juliette lui répondait avec plus de réserve, et laissait percer davantage sous le badinage de l'esprit l'inébranlable résolution de la vertu. Cet homme audacieux s'était arrêté; douze mois entiers il trembla devant elle ou versa des larmes à lui écrire. Juliette eut jusqu'au bout l'espérance de le conserver à l'amitié; elle commençait alors ce qui lui réussit tant de fois , guérir l'amour , le changer en un sentiment plus calme que la passion , plus tendre cependant que Tamilié , nuance saisie des âmes délicates. Lucien se montra indigne d'elle, il rompit brusquement. Osa-t-il accuser celle que mieux que personne il savait digne de respect? 11 y a des réputations tellement au dessus de la calomnie que l'oubli à défaut du pardon se charge de l'amnistier.
Ce fut surtout pendant son voyage en Angleterre
22 MADAME EKCAMIER.
que la célébrité de madame Récamier grandit jusqu'à des proportions européennes ; succès de mode , triomphe facile et passionné qu'il faut redire sans y attacher plus de prix qu'il n'en mérite. Elle profita de la paix d'Amiens pour se rendre à Londres avec sa mère , madame Bernard. Le vieux duc de Guignes, ambassadeur en Angleterre bien des années auparavant , s'était chargé de recommander luimême la jeune Lyonnaise aux femmes qui se souvenaient de lui, et le nombre en était grand ; ces beautés éteintes ou pâlies espéraient que l'apparition de cette aurore nouvelle jetterait sur elles l'éclat d'un dernier rayon ; elles ne s'étaient point trompées : au théâtre où la duchesse de Devonshire l'avait conduite , au parc de Rensington où elle donnait le bras à la duchesse de Sommerset et où le prince de Galles était tout fier de porter son chàle, elle était le point où]se portaient tous les regards et sans doute bien des cœurs ; l'aristocratie britannique , par une dérogation qu'il faut remarquer, n'attendit ni ses visites ni son invitation ; la princesse de Galles et la duchesse de Devonshire lui demandèrent de se réunir chez elle à quelques amis, à quelques-uns
de ceux qui l'avaient connue et admirée ; le nombre en clait grand ; c'était tout ce que l'Angleterre contenait seigneurs d'antique race, de grands esprits, de nobles cœurs; tant est grande la puissance de la beauté ! Madame Récamier finissait par devenir la merveilleuse héroïne des légendes; le peuple qui se pressait sur ses pas dans les jardins de Londres comme sur les boulevards de Paris penchait à croire que cette personne charmante devait avoir tous les talents comme elle avait toutes les grâces. La veille de son départ elle concerta chez elle avec le chevalier Marin, sur un thème de Mozart, et ce modeste échantillon d'un talent peu exercé , accordé par pure complaisance à de vives sollicitations lui donna tout d'un coup dans les journaux du temps le renom d'une harpiste de premier ordre et transforma sa réunion paisible en un magnifique concert. Bartolozzi gravait son portrait qui passant les mers s'en allait aux îles Ioniennes faire admirer l'éblouissante Française à celte antique patrie de la beauté grecque.
Madame Récamier revint par la Hollande; elle avait promis au prince d'Orange d'aller visiter son château; si le philosophe peut sourire de l'enthousiasme frivole
qui précipite toute une nation aux pieds d'une femme de vingt ans , il n'oublie point pour être juste qu'il y eut là un autre succès qu'un triomphe de salon , que la curiosité se changea pour les esprits supérieurs en une étroite sympathie , et que toute sa vie le charme de son esprit, la délicatesse de son cœur, la confiance qu'elle sut faire naître et mériter, se sont chargés de justifier ses admirateurs.
Quelques années avant cette excursion qui se détache dans son histoire comme un épisode gracieux, madame Récamier avait commencé son existence véritable , celte vie à deux qu'elle continua jusqu'à sa dernière heure avec madame de Staël, puis avec Chateaubriand; ainsi elle a vu passer la civilisation du 18™' au \T' siècle.
Une circonstance bien petite devint l'occasion de cette première intimité : Monsieur Nccker venait d'être rayé de la liste des émigrés ; retiré dans son château de Coppel depuis sa sortie du ministère , il chargea sa fille de vendre une maison qui lui restait à Paris; on se souvient des sommes considérables (*)
C) Deux millions.
que cet homme d'état avait si généreusement engagées et compromises pour garantir non plus le crédit de l'état mais la subsistance de la France; dans l'incertitude des éventualités il désirait voir le reste de sa fortune à l'abri, et il en négociait le placement en Amérique (^). On conseilla cette acquisition à madame Récamier qui vint trouver madame de Staël; cette dernière fut vivement frappée; déjà elle avait conquis malgré sa jeunesse assez de gloire pour en souffrir, trop peu pour s'en contenter; cette àme audacieuse et fière cherchait encore sa voie dans l'art cl son soutien dans la vie ; trompée dans ses affections comme épouse et comme amante , plus irritée de l'opposition que satisfaite du succès , elle en élait à ce moment plein d'amertume où le génie après avoir tout essayé se résigne enfin à être malheureux. Sa destinée respirait dans toute sa personne; elle portait la tête haute, et rappelait par la décision de ses gestes la fermeté de sa parole, l'audace de son regard , cette nature patricienne qui la rattachait
(') Voir les détails de cette négociation poursuivie par sa rdle,dans les Mémoires de Gouverneur Morris.
26 DE MADAME RÉCÂJVIÏER.
au monde détruit; les aspirations de son esprit ;, les mouvements de son cœur, la spontanéité qui éclatait dans sa conversation merveilleuse trahissaient en elle la jeunesse d'un siècle nouveau : telle était cette femme prodigieuse qui, dans le roman, la littérature, la politique , sut analyser comme, un philosophe , sentir comme un artiste et juger comme un homme d'état; elle aperçut les trésors que voilait l'àme de Juliette, elle y devina avec une délicatesse unique une âme capahle de comprendre et de sentir ce qu'elle élait capahle de créer; elle chercha en elle non pas une admiration complaisante mais une- apprécialion fine et délicate, un jugement libre et hardi dont il fallait faire la conquête et mériter l'épanchement : harmonies supérieures des grandes natures qui so complètent l'une par l'autre : nous savons tous au fond de nous-mêmes ce qui nous manque; plus que nous encore les esprits élevés pénètrent par leur forte intelligence le profond secret de leurs imperfections , leur imagination puissante et créatrice évoque sous leurs yeux l'idéal des qualités qu'ils regrettent, et si la Providence leur amène ce caractère qui les complète par le contraste , leur âme so sent
MADAME BÉCAMIER. 27
emporléc par un irrésistible élan vers celle perfection qu'ils ont vainement clierchée en eux; ils aiment dans les autres ce rêve de toute leur vie , et il leur semble gagner quelque chose de ce qui leur manque à ce commerce des esprits ; c'est ainsi que l'imagination ardente , l'activité inquiète , la vivacité audacieuse de madame de Staël se sentirent attirées vers l'esprit souriant et calme ^ le charme liant et facile, la douceur timide de madame Récamier; dès lors commence celte longue amitié où la domination ne fut pas du coté de la force; les esprits méditatifs et pliants exercent à la longue une influence plus siire et plus ferme que les caractères arrêtés et absolus ; l'Allemagne et l'Italie avec tout leur cortège de penseurs et de poètes n'ont pas laissé sur l'esprit de madame de Staël une trace aussi profonde et ne lui ont pas communiqué une aussi vive inspiration que cette amitié si longtemps inconnue. Du fond de l'Allemagne madame de Staël la faisait l'arbitre suprême (le ses pensées et de ses impressions : à mesure que les idées apparaissaient à son esprit dans leur première fleur, elle traçait en quelques traits vifs et rapides des esquisses vigoureuses et étincelantes
dont son amie était la confidente et le juge : monsieur de Chateaubriand qui a lu cette correspondance d'Allemagne adressée à madame Récamier avoue luimême qu'on chercherait en vain dans les écrits de madame de Staël quelque chose qui approche de ce naturel, de cette éloquence où le sentiment inspirait l'imagination; il en est de la littérature comme de la vie , le cœur y porte bonheur.
Avec ces affinités morales qui expliquent le concours de leurs destinées, toutes deux avaient accordé la meilleure part de leur vie au même sentiment , l'amour filial. On sait que mademoiselle Necker poussait l'affection pour son père jusqu'à l'idolâtrie; Juliette aimait sa mère d'un sentimeni moins exalté et plus profond , avec moins d'admiration et plus de tendresse. Madame Bernard était une de ces supériorités silencieuses qui se trahissent à peine au foyer domestique ; femmes cl mères admirables qui poussent la grandeur jusqu'à se passer de la gloire et qui dépensent dans les devoirs de la vie el l'éducation de leurs enfants tout ce que Dieu leur adonné de vertu el de génie. Madame Récamier avait insisté pour l'avoir à Paris ; au milieu du bruit
MADAME RÉCAMIER. ^ù
de la vie sa mère était pour elle la voix calme et chérie de la raison; la frêle santé de madame Bernard créait pour Juliette une douce nécessité de prévenances et de soins qui ne purent empêcher une fin prématurée; depuis Tannée 1805 où elle la perdit, jusqu'à sa dernière heure, madame Récamier n'en parla qu'avec des larmes, et dans ses jours les plus actifs elle trouva le moment qui était dû à son souvenir et au mélancolique pèlerinage de son tombeau.
Ainsi dès la première entrevue Corinne avait compris Antigone. Cette amitié coûta bien cher à madame Récamier; mais les événements de cette vie sont-ils quelque chose au prix des véritables affections ?
Nous avons vu madame Récamier réservée et discrète dans sa conduite politique, amenant par le seul ascendant de son charme les animosités les plus ardentes aune sorte de conciliation. Madame de Staël affectait un rôle tout opposé ; elle avait soif du pouvoir politique ; elle se souvenait des triomphes et des disgrâces de monsieur Necker qu'elle avait partagés toute petite , du ministère de monsieur de Narbonne ; elle ne cessait d'agir et de remuer : âme du club de Clichy, Egérie de l'opposition dans le Tri-
30 MADA3IE IIÉCAMÏER.
bunat, elle inspirait Benjamin Conslanl , et, pour me servir de l'expression de Bonaparte, elle gâtait en même temps Garât, Ginguené et Daunou; elle avait un jour de réception pour les écrivains de la décade philosophique, un jour pour les revenants de l'ancien régime ; elle se moquait du Tribunat que Ton écrémait, disait-elle, des articles du Moniteur; œuvres d'un glorieux anonyme. On lui en prêtait sans doute, comme l'avouait plus tard Napoléon au jeune Auguste de Stacl, bien plus encore qu'elle n'en disait. Ce rôle d'opposition active et inquiète ne pouvait convenir à Madame Récamier ; elle en était capable par l'esprit et incapable par le caractère. Madame de Staël Fenlraîna ; elle donna une couleur de séduction calculée et de combinaison politique à cette fascination si naïve et si naturelle qui réunissait le même jour à riiôlel de la rue du Mont-Blanc trois ministres surpris et contrariés de s'y rencontrer. «Depuis « quand le conseil se tient-il chez Madame Récamier, » demandait le lendemain Bonaparte irrité.
Malgré ces dehors et ces ombrages, madame Récamier ne se mêlait guère alors de polilique que par son intérêt général pour les vaincus de tous les partis ;
MADAME BÛGAMIER. 31
c'est par ce côlé qu'elle fui engagée un peu loin. Ici l'influence de son père se joignait à celle de son amie. Monsieur Bernard , malgré les fondions qu'il avait acceptées delà République, {*) entretenait des liaisons suivies avec les émigrés ; par lui la noblesse trouvait dans le salon de madame Récamier une ouverture naturelle, un appui pour ses projets même les plus chimériques ou les plus risqués. Ce fut chez elle et avec elle que monsieur de 3Iontmorency essaya de réunir dans une lutte contre le premier consul l'ambilion de Bernadotte et la jalousie de Morcau ; les sentiments d'affection si vive qu'éprouvaient pour elle les deux généraux et particulièrement Bernadotte, l'amitié qui depuis l'enfance l'avait liée avec la mère du second, madame Hulot, expliquent cette tentative. On connaît l'issue de celte entreprise et l'histoire de la condamnation de Moreau. Madame Récamier fut hardie pour le malheur. Cette affaire jugée sans l'intervention du jury au lendemain de la mort du duc d'Enghien appelait chaque jour au tribunal une foule de personnes dont la présence seule
(0 Directeur général des postes.
était une protestation ; la gloire de Bonaparte souffrait de ces débats : la force armée se tenait debout et obéissait aux ordres de Taccusé ; les soldats présentaient les armes sur son passage, et le ministère public fut bien des fois embarrassé. Madame Récamier fut des premières à y paraître ; son cousin monsieur Brillât-Savarin, juge dans le procès, la fît entrer par une porte dérobée sur l'ampbitbéàtre môme; elle leva son voile pour chercher Moreau; il y eut un murmure dans l'auditoire, son nom courut dans toute la salle; jamais elle n'avait été plus belle d'émotion , d'attendrissement, de pitié. Au sortir de l'audience Moreau passa devant elle et lui adressa quelques paroles ; elle ne trouva pour lui répondre que l'éloquence des sanglots.
Ainsi de généreuses imprudences , des amitiés noblement avouées amassaient contre elle une colère qui tarda quelque temps encore à éclater; déjà même elle s^annonçait ; madame de Staël se vit tout d'un coup sommée d'abandonner ses relations chéries , ce Paris qu'elle aimait tant;(*) « l'amitié, la poésie, la « musique, les tableaux, toute celte existence idéale
C) Lettre dç madame de Staël à l'empereur, 1812.
MADAME RÉCAMIEB. 33
« dont avait besoin le talent qu'elle avait reçu du » Ciel.» Elle entama des pourparlers; un instant elle put croire le courroux du premier consul désarmé ; il lui fallut revenir de ses illusions et se décider au départ. Madame Récamier, au premier signe de l'orage, ^a recueille dans sa maison de campagne de St-Brice; elle l'aide , l'accompagne dans toutes ses démarches? la console, lui écrit, l'encourage; elle lui promet sa visite à Coppet. Avant d'y avoir paru et d'avoir fourni ce prétexte aux persécutions , madame Récamier les avait déjà appelées et justifiées d'avance par la noblesse de sa conduite et la fermeté de ses résolutions. C'est une chose délicate que d'oser louer une femme de n'avoir point failli ; il serait trop sévère cependant de traiter d'un mépris égal toute pensée de séduction : sans doute il ne faut pas considérer l'attrait du crime, mais sa faute, et il n'y a pas d'excuse à qui manque à la vertu; mais comme l'humanité est faible et qu'elle entre souvent en discussion avec le devoir, il faut lui savoir gré même de ce qu'a pu lui coûter le sacrifice, et se rappeler que la grandeur du mérite est proportionnée à celle de la tentation.
C'était en 1805; la mère de madame Récamier
34 MADAME RÉCAMIEIT.
était mourante; son mari s'était ruiné quelques mois auparavant; un douaire insuffisant constitué par la prévoyance de madame Bernard garantissait à peine à sa fille une aisance voisine de la gêne. Lorsque ridée de profiter d'une position si cruelle vint au ministre de l'empereur , Foucbé n'ignorait pas que ce caprice de Napoléon remontait aux jours du 18 brumaire ; il savait que cette passion s'était accrue à mesure que celle qui en était l'objet avait mis à la repousser plus de fierté et de résolution. Cette fois il osait compter sur le malbeur ; il se rendit auprès de madame Récamier ; il lui peignit sur le ton abandonné d'une confidence fortuite les ebagrins domestiques de l'empereur. Napoléon aurait donné beaucoup pour avoir une amie , moins qu'une amie , une confidente , une femme aimable et distinguée qui put le comprendre et devenir par le cœur le soutien et la force de cette grande inlelligence. Madame Récamier, innocente et naïve, avait écouté sans les comprendre, ces propositions perfides babilement voilées par le langage du négociateur. Presque aussitôt elle reçut une invitation de la princesse Caroline. Cette dernière n'était point ignorante
MADAME RÉCAMIEB. 35
en amour ; pendant les campagnes d'Ilalie elle avait eu à Rome, où elle habitait avec la femme du général en chef, une cour nombreuse et assidue ; le fils de la princesse de Santa Croce et Mural s'étaient ouvertement disputé le cœur de la princesse; à peine mariée à ce dernier , elle avait pu être assez véhémente • ment soupçonnée pour que Lucien écrivît au dos d'une lettre adressée à son frère (^), et sur un pli que chacun pouvait lire , ces mots un peu compromettants par la rudesse même de la justification : « 3Iadame iMurat n'a jamais logé chez moi ; son mari « est un fou que sa femme devrait corriger en uo « lui écrivant pas d'un mois. » Caroline priait madame Récamier de déjeuner avec elle ; Fouché s'y trouvait et commença à mieux dessiner son attaque ; il s'agissait de donner à madame Récamier une place de dame d'honneur, non pas dans la maison même de Napoléon, pour ne pas éveiller, disait-il, la jalousie de l'impératrice, mais auprès de Caroline elle-même. Madame Récamier, par une ignorance qui est son plus bel éloge, continuait à ne pas comprendre:
(') Le 24 juin 1800.
celte place était occupée par une intime amie de Joséphine, pourquoi la déplacer ? La princesse reprit la conversation sur les données et dans le ton du ministre de la police ; Tempereur était si digne d'être aimé ; mais comment choisir une amie parmi cette multitude de femmes qui l'entourait ; le public d'ailleurs n'y verrait qu'une maîtresse. Elle parvint à faire accepter à madame Récamier une entrée dans sa loge, et elle lui envoya par son secrétaire des commandements , le laisser-passer que voici :
« L'Administration de la Comédie Française est « prévenue que son Altesse Impériale la princesse « Caroline donne entrée dans sa loge à madame Ré- « camier; elle prévient également l'Administration « que lorsque madame Récamier sera dans sa loge , « elle doit y être avec la personne de son choix , et « nulle autre, fùi-elle même de la maison de la « princesse , ne doit y être admise que sous le bon « plaisir de madame Récamier. »
Tel était le boudoir que Napoléon avait choisi. Madame Récamier comprit enfin et n'y parut jamais ; elle n'hésita pas. Ne lui faisons pas trop de mérite de ce qui n'était qu'un devoir; mais n'oublions pas
au moins que ce fut là peut-êlre la vraie raison d'un exil que la poslérilé a trop attribué à la politique ou à l'amitié.
Ainsi se poursuivait la destinée de cette femme charmante qui trouvait dans sa vertu une défense si sure contre son incomparable beauté; cette résistance lui coûta moins qu'un autre sacrifice plus héroïque , parce qu'elle avait plus espéré et que son cœur cette fois avait parlé.
La perte de ses biens n'avait pas coûté d'amis à madame Récamier, et comme l'a dit si délicatement Ballanche, celte fois la fortune s'était retirée seule ; elle n'en crut pas moins nécessaire d'aller passer quelque temps en province ; cet éloignement momentané se changea bientôt en exil^ grâce aux notes que lui fît passer le ministre de la police ; il lui témoignait son désir qu'il n'entrât pas dans ses projets de venir à Paris sitôt. Depuis longtemps madame de Staël insistait pour attirer Juliette à son château de Coppet. « Serait-ce un rêve , » lui écrivait-elle le 17 novembre 1804 , « que de vous voir « ici cet hiver; si vous vouliez passer trois mois « dans un cercle où vous seriez passionnément
38 MADAME IIÉCAMIER.
« soignée ! » Celait l'année même de la morl de M. Necker, et madame de Slacl restait fidèle à ces habitudes de large hospitalité qu'elle avait reçues de son père et de sa mère. Elle réunissait autour d'elle un glorieux choix de noms éclatants , d'hommes célèbres à des litres divers : le comte Elzéar de Sabran , dont Louis XVI avait applaudi le talent dramatique ; Bonstelten , qui le disputait en savoir et en philosophie à son illustre ami , Charles Bonnet ; Matthieu de Montmorency , autrefois un peu oublieux de son nom et qui revenait vite d'un libéralisme exclusif et emporté aux traditions de la vieille monarchie ; don Pedro de Souza, depuis si considérable sous le titre de marquis de Palmella; Charles de la Bédoyère et Frédéric de Chàteauvieux , tous les deux gracieux et charmants , jeunes représentants de la chevalerie française ; le poète Werner, dont la célébrité s'était si vite faite avec ses deux ouvrages des Templiers (^) et de Martin Luther (^); enfln Benjamin Constant, sur lequel il nous faudra revenir ; moulin
MADAME BÉCAMIER. ^
à vent aux ailes dorées, comme le disait spiriluellcment madame de Staël, qui demandait toujours une conclusion à ses paradoxes. Un critique dont le nom fait autorité (^), a comparé Coppet au Ferney de Voltaire ; c'est avouer ce qu'il y avait d'incrédulité philosophique mélce a ces sentiments généreux, d'idées désenchantées et amères au milieu de ces enthousiasmes , et comment le suicide et le divorce y avaient des représentants et des défenseurs tout aussi hicn que le devoir et la vertu.
Tel était le monde qui accueillit madame Récamier avec l'empressement qu'elle méritait; ce rare et délicat esprit était encore à l'ombre de sa beauté; elle ne prenait aucune part à ces exercices dramatiques si chers aux hôtes de Coppet. Madame de Staël y multipliait son zèle et y transformait son talent, jouant dans la même soirée le rôle de la princesse et celui de la soubrette, beaucoup plus piquante et plus vive sous le tablier de la servante que majestueuse ou passionnée sous le manteau de la reine. Madame Récamier se contentait de regarder et de
C) M. Sainte Beuve.
sourire. On avait encore l'habitude au chàleau de s'écrire tous les jours d'un bout du corridor à l'autre , d'une porte à la porte voisine; ces esprits si distingués et si ardents cherchaient à dépenser la fièvre littéraire qui les consumait; ils en étaient venus à s'installer autour d'une table dans le grand salon et à se passer des billets à travers le tapis ; c'était Benjamin Constant qui avait rapporté celte idée de son séjour au Colombier, où il avait tant échangé de lettres semblables avec madame de Charrière. Madame Récamier n'écrivait guère qu'à son amie, et elle se contentait presque toujours de répondre aux billets qu'elle recevait de tous cotés par un regard ou par quelques mots seulement.
Le prince Auguste de Prusse, fait prisonnier à la bataille d'Eylau le 8 février 1807, se rendait en Italie par Genève; il vint à Coppet , il y vit madame Récamier, il en devint éperdùment amoureux. C'était un beau jeune homme de noble race, qui joignait à une grande délicatesse , à un cœur digne du temps des preux , une intelligence prompte et acérée qui lui venait de Frédéric; ainsi il réalisait en lui le mélange curieux et piquant de la naïveté allemande et de la
vivacité française; intéressant par sa bravoure et ses
malheurs, modeste par dessus tout, et d'assez bon
goût pour oublier des le premier mot son rang et sa
naissance dans cette famille d'esprits distingués et
égaux. Il y avait entre cette âme noble et fière , peu
expansive et qui cependant sentait si profondément ,
dans cette nature à la fois mélancolique et confiante^
quelque chose qui devait attirer madame Récamier ;
les intentions du prince étaient aussi avouables que sa
conduite respectueuse; prolestant et familiarisé avec
la pensée du divorce , son amour n'y voyait pas de
difficultés. Madame Récamier défendit vaillamment
son cœur contre les premières séductions; elles étaient
d'autant plus dangereuses que tout le monde à Coppet
les croyait permises ; comme si les liens du mariage
pouvaient être sacrés sans être éternels ! Werner
s'était déjà marié deux fois ; Benjamin Constant avait
épousé à Brunswick celte Wilhelmine qu'il avait cru
aimer et dont il s'était séparé au bout d'une année ;
madame de Staël elle-même qui pouvait tant sur le
cœur de son amie, avait publié au printemps de
1803 le roman de Delphine dont l'histoire littéraire
i*aconte le succès de vogue et aussi de scandale; il
n'est pas douteux qu'elle avait discuté déjà avec ellemême la question du divorce, et qu'elle était dans les conversations de chaque jour l'éloquent interprèle des pages si vives et si convaincues de son livre; elle n'aurait pas été fâchée peut-être, ainsi que l'a écrit Napoléon, « d'un projet qui pouvait répandre sur « Coppet un éclat romanesque. » Madame Récamier, si forte quand elle ne demandait son courage qu'à ellemême, était faible en présence de toutes ces sollicitations réunies; elle avait contre elle l'amour et l'amitié. Dès qu'elle sentit le danger, sa première pensée fut d'écrire à son mari, elle voulait partir , tout quitter et le rejoindre. Monsieur Récamier le lui défendit absolument. Mal vu du gouvernement impérial qui ne pouvait pardonner à l'opulent banquier son ancien faste, il luttait courageusement pour réunir les débris de sa chute et reconquérir sa fortune ; il avait besoin de l'empereur sans l'aveu duquel rien ne réussissait, même en dehors des affaires publiques ; il répondit donc courrier par courrier que son crédit encore mal affermi avait besoin de l'appui du gouvernement; que la présence de madame Récamier, sa liaison avec madame de Staël, pourraient nuire aux intérêts
de sa maison. Celle lellrc, qui aurait dû apporter de la force à Juliette et lui assurer un soutien et un abri, devenait une arme contre elle; elle était donc, lui disait-on, un souci et un obstacle pour son mari ; c'était à la fois un devoir et un acte de générosité de sa part de le débarrasser d'elle; tels sont les sopbismcs de la passion. Madame Uécamier céda à des instances chaque jour plus pressantes, et à un sentiment devenu plus vif par ses efforts pour le combattre; elle proposa à son mari de se séparer d'un commun accord et de faire prononcer par les tribunaux le jugement qui les rendrait à leur mutuelle indépendance. Jamais elle n'avait trouvé dans monsieur Récamier autre chose qu'une affection calme et bienveillante , parfois même un peu effacée au milieu des orages politiques et des difficultés de leur situation; elle crut qu'il tenait moins à elle et qu'elle lui demandait jdutôt l'achèvement d'un oubli que la résolution d'un sacrifice; elle ne s'était pas assez rendu comple d'une âme aussi différente de la sienne. Il arrive , même aux natures moins élevées et absorbées en quelque sorte par les soucis écrasants de la vie pratique , de se créera défaut d'allachemcnls visibles et développés
des habitudes secrètes et profondes qui atteignent jusqu'au fond de l'âme. Incapable de pénétrer une
telle supériorité, son mari avait au moins su la deviner; heureux de la voir dans sa grandeur s'attacher avec tant de dévouemei\t et de délicatesse à ses devoirs d'épouse, il l'en avait aimée davantage: de pareils cœurs sont comme les hauts génies , ils sont compris de tous. Monsieur Récamier hésita bien longtemps avant de répondre à cette lettre; enfin il prit la plume , et pour être éloquent, il lui suffit d'être vrai : il regretterait toute sa vie une affection que rien ne pouvait remplacer; il parlait de sa vieillesse, du bonheur qu'il avait goûté et qu'il perdait : cependant madame Récamier était libre , et il ne voulait pas avoir le courage de refuser ce qu'elle aurait le courage d'exiger.
Un mois tout entier s'était écoulé dans l'attente de cette réponse ; avec l'habitude de se voir et la facilité de se parler, à Tombre de cette société si discrète et si délicate, que de paroles avaient été échangées, que de rêves d'avenir entrevus et poursuivis ! Il y a dans l'attente du bonheur quelque chose de plus mystérieux et de plus doux que dans le bonheur lui-
MADAME ^^CAMIER. 45
même; tous deux se prôlaienl à l'illusion du désir ; ils aimaient à voir dans ce retard une preuve d'indifférence et un présage de consentement; l'àme de madame Récamier s'accoutumait par degrés à celte pensée contre laquelle elle s'était si vaillamment débattue , et il semblait que la prière de son mari dût trouver sa volonté sans force , et sans courage sa vertu.
On était à déjeûner; elle se lève, elle quitte son amie et le prince; sa lettre à la main , les yeux fixés sur le cachet, elle monte dans sa chambre et s'enferme. Dieu seul peut savoir ce qui se passa dans cette scène héroïque où cette femme , dont l'innocence s'était oubliée à une pensée douteuse, se recueillit avec elle-même , rappela dans son cœur le souvenir un moment abandonné de celui auquel elle avait promis de garder sa foi, et triomphant par un dernier effort de toute cette ivresse qui avait failli s'emparer de son àme, résolut de se séparer pour toujours de celui qu'elle pouvait encore épouser. Elle pleura longtemps ; les âmes aussi frêles et aussi sensibles ne peuvent se dompter sans une horrible souffrance morale; puis elle redescendit calaie cl
46 MADAME^ IÎÉCA51IER.
recueillie , lendit la main au prince et lui rappela qu'il devait partir. Ce fut en vain que de Berlin et longtemps encore , cet Auguste tant aimé écrivait et revenait avec la même ardeur sur la possibilité d'un divorce , la résolution était prise désormais : indulgente jusqu'au bout, celle qui était restée sa sincère amie put oser ce que lui aurait défendu un souvenir coupable, ce que lui permettait un sacrifice accompli; son image habitait le palais du prince , témoignage délicat de la loyauté de l'un et de la pureté de l'autre.
L'àme de madame Récamier ne garda-l-elle pas une blessure et n'eut-elle pas plus tard à souffrir? la douleur est une expiation. Cette aventure résume et représente toute la vie de madame Récamier; ce n'est pas ce caractère stoïque qui rompt Tenlretien; c'est la vertu facile et cependant réelle , bien imparfaite au prix de la vertu chrétienne. Il ne suffit pas de reconnaître et d'abandonner le péril; le devoir est de le pressentir, de le craindre et de l'éviter.
Nous avons passé le seul moment peut-être où madame Récamier se souvint qu'elle était femme; nous allons retrouver autour d'elle ces attachements
MADA3IE RÉCAMIER. 17
indécis entre l'amour el i'amilié dont elle calme ou ranime la vivacité : « On a beau se sentir au dixième « rang, » lui écrivait Benjamin Constant (*), « on « a beau vouloir s'occuper de toute autre chose , on « ne se détache point, on trouve encore du plaisir c à vous suivre dans votre vie pure et mobile , « touchante et légère, et sur laquelle ses variétés < mêmes présentent un charme particulier. »
Ici la vie de madame Récamier devient moins éclatante el plus inquiète; elle s'écoule presque tout entière en province, tantôt à SlBrice où elle avait donné asile à madame de Staël, tantôt à Lyon où elle est obligée d'habiter un hôtel au milieu de la ville qui Ta vue naître. Dans ses mémoires intitulés Dix ans d'exil et publiés après sa mort, madame de Staël a fait beaucoup de fracas de l'ordre qui en 1812 vint fpapper madame Récamier el lui infliger, comme le dit Chateaubriand, les quarante lieues de distance (le Paris à propos d'une visite à Coppet donl nous parlerons. Madame Récamier était fort habituée à CCS missives confidentielles de la police; tantôt on
C) Pnrislc 8 1810.
lui faisait dire à Lyon de ne pas aller à Genève , et le duc de Rovigo insinue qu'on avait le charitable dessein de lui épargner sa liaison avec le prince Auguste ; tantôt on la prie de retarder son retour à Paris; elle y rentre, on l'engage à aller passer quelque temps à la campagne ; on la tolère , c'est à la condition qu'elle n'ouvrira pas ses salons : détails odieux de la persécution ; mieux vaut la tyrannie qui frappe que la tyrannie qui argumente avec ses victimes; et d'ailleurs, lorsqu'on se souvient que Napoléon avait eu la prétention de l'aimer, cet acharnement révolte. En 1810 l'empereur demande une liste des exilés; il la reçoit avec les renseignements relatifs à chaque nom : « Il n'y a pas là de quoi mettre un enfant « en pénitence! » s'écrie-t-il : singulière façon de justifier la cruauté d'un éloignement qui pour la plupart d'entre eux avait déjà duré cinq années. Dans cette effusion de clémence , Napoléon se souvient de ses haines: cinq personnes sont exceptées de son pardon , et parmi elles les noms de madame Récamieret de madame de Staël occupent le premier rang. Les Mémoires comme les souvenirs ont été trompés par la modestie de M'"*' Récamier;
elle laissa se plaindre son amie, et parut en i812 être exilée pour la première fois; mais il y avait déjà longtemps qu'elle connaissait les rigueurs de l'administration impériale. Comme madame de Stac!, elle avait reçu la visite courageuse de messieurs de Sabran , de Calelan , de Montmorency ; on venait la voir pour son amitié comme madame de Staël pour sa gloire; mais telle était madame Récamier , que tout le bruit qui s'est fait dans sa vie Ta été par les autres et jamais par elle; on savait à peine les tracasseries et les rancunes de Napoléon , les éloignemenls forcés qu'elle avait dû subir. Tout cela se passait pendant le second voyage de madame de Staël en Allemagne , et , grâce au demi-jour paisible où rentre cette existence si douce , il ne tiendrait qu'à la postérité de la croire beureuse et tranquille pendant tout cet espace de temps ; sa vie est alors dans ces correspondances qui la relient avec tout ce qu'il y a d'éclalanl et de supérieur en Europe ; ces années sans événements et sans larmes autres que celles du souvenir marquent pour elle la transition par Inquelle passe toute existence bumaino. Il y a un point qui partage la vie ; elle semble tout
d'un coup changer de physionomie; la confiance de la jeunesse nous abandonne; nous sentons moins celle audace qui nous rend forls conlre les atleinles de la réalité et promène noire imagination capricieuse à travers les horizons indéfinis d'un avenir complaisant ; il y a un moment où cette verve s'abat cl où l'on commence à redescendre ; on prend alors les événements par un autre côlé, et parce que l'àme est brisée , il semble que le monde ait changé d'aspect. Ce passage de la première à la seconde moitié de la vie arrive vite dans certaines intelligences supérieures qui dévorent leur temps ; les moitiés de leur existence sont inégales; leur enfance est un rêve, elles n'ont connu ce premier bonheur que pour le regretter. D'autres «âmes plus confiantes et plus tendres voient se prolonger cette aurore ; ainsi en fut-il de madame Récamier ; son histoire avec le prince Auguste est celle d'une jeune fille dont la candeur rencontre ses premiers combals , et l'ougit de ses premières amours ; elle avait trente ans et alors commence cette vie calme et intérieure où, à travers le voile de sa beauté, va nous apparaître de plus en plus, l'esprit invisible et mystérieux.
Ail printemps de 1810 (^) madame de Staël revint habiter le château de Chaumont sur les bords de la Loire; madame Rccamier se hâta de la rejoindre. Elles y étaient à peine installées que monsieur Leray auquel appartenait celte résidence et qui Tavait gracieusement mise à leur disposition^ revint d'Amérique avec sa famille; malgré les instances du propriétaire , madame de Slaël crut devoir quitter le séjour de Chaumont, et accepter l'hospitalité que lui offrait à sa terre de Fossé monsieur de Salaberi y ; madame Récamier ne la quitta pas; elles reprirent au milieu de cette réunion d'hommes intelligents cl distingués leurs habitudes de Coppet; elles s'écrivaient encore pendant les longues soirées autour de la table où elles étaient assises toutes deux; ce fut là qu'un gentilhomme campagnard dont il ne faut pas dire le nom pour en sourire à son aise, regarda avec ctonnement madame Récamier qui lui tendait à
(0 J'ai à relever ici une erreur de l'auteur des Mémoires d'Outre Tombe. Au tom. "VTIl, poge 17S , ligne 1"*, il fixe au printemps de 1812 le séjour de madame de Staël au château de Chaumont; 1S12 est la date de son départ de Coppet qu'elle quitta le 23 mai.
travers la largeur de la table un petit billet de sa main; il le prit, le retourna, et s'excusa d'y répondre par celle défaite originale qu'il ne savait pas lire l'écriture à la lumière.
Ces occupations charmantes et paisibles ne pouvaient être longtemps tolérées ; madame de Staël surveillait l'impression de son ouvrage sur l'Allemagne ; elle avait fait plus , elle avait osé se montrer à Blois , à la représentation de Cendrillon , et les paisibles habitants de la cité l'avaient à sa sorlic attendue pour la voir, peut-être pour l'applaudir! Elle vivait dans une cour! répétaient les rapports de monsieur de Corbigny (^); à quoi madame de Slacl répliquait avec autant d'esprit que de vérité: « ce n'est pas du moins la puissance qui me la « donne. » Mais l'esprit lui-même ne peut rien contre la force. Oa sait l'histoire de celte triste affaire, l'impression de l'ouvrage d'abord permise puis défendue , dix mille exemplaires confisqués et anéantis , le manuscrit poursuivi avec un acharnement inutile, les incroyables lettres de monsieur de Rovigo, et à la fin le départ de madame de Staël.
(*) Alors préfet de Loir-et-Cher.
MADAME llÉCAMIER. 63
Madame Récamier, qui ne put raccompagner, disposa loul pour aller la voir ; la police eut la perfidie de lui faire dire confîdenliellement qu'elle était libre d'aller en Suisse, mais non pas d'en revenir; il n'en fallait. pas tant pour provoquer une affection aussi enthousiaste , alors surtout que son amie était si cruellement persécutée. Monsieur de Montmorency et madame Récamier subirent le même sort, ils furent exilés officiellemenl; seulement le premier avait accompagné madame de Staël dans une petite excursion en Suisse, il avait séjourné sous son toit; à peine madame Récamier y avait-elle mis le pied , son amie était descendue la recevoir et l'embrasser au bout de cette avenue où le préfet de Genève parlait de faire mettre un corps de garde pour arrêter quiconque s'y aventurerait ; elle l'avait suppliée les larmes aux yeux de ne pas aller plus loin, et le lendemain madame Récamier était partie pour un voyage de soixante lieues ; n'importe , le prétexte était donné au pouvoir. Madame Récamier se réfugia à Chvilons sur Marne, déterminée par le voisinage de monsieur de Larochefoucault-Doudeauville.
Cependant elle trouvait dans la correspondance
de Coppet je ne sais quel découragement amer qui augmentait tous les jours; madame de Staël lui paraissait plus malheureuse et plus impatiente de' sa destinée; elle était alors dans une de ces positions fausses qui embarrassent et. irritent: il lui était arrivé à son déclin de rencontrer une âme sensible et fière qui avait aimé dans celle femme l'àme à la place du corps, qui avait fait de cette passion sa pensée et sa vie, et avait ainsi vaincu les obstacles de l'âge et les résistances de la raison ; madame de Staël avait donné sa main à monsieur de Rocca. Depuis qu'elle avait quelqu'un pour partager son exil, elle en souffrait davantage; incessamment surveillée comme elle l'était, tenue sous le regard de la police, elle était gênée dans sa résolution de tenir ce mariage secret. Sans solliciter la confidence de cette peine qu'elle ignorait, madame Récamier ne l^.songca qu'à l'adoucir; elle parla sur-le-champ de retourner à Coppet. Madame de Staël ne voulut pas avouer ses nouveaux liens; elle répondait à ces affectueuses avances par des lettres évasives et des phrases détournées qui brisaient le cœur de madame Récamier. Cette dernière n'y tint plus, elle écrivit
MADAME RECAMIER. ÙO
qu'elle parlait pour la Suisse; à Dijon un billel Tarréla; « Je pars, lui disait son amie; si j'avais « vécu près de vous, j'aurais été trop heureuse; a le sort m'entraîne ; adieu ! »
Ainsi celle affeclion à laquelle elle avait loul sacrifié se dérobait et l'abandonnait dans sa solitude. Madame de Staël n'avait pas songé au malheur qu'elle laissait derrière elle ; pleine de son infortune, elle oubliait cette amie qu'elle paraissait fuir et qui devait tant souffrir de se croire délaissée. Dans les douleurs profondes et amères on revient aux lieux de son enfance , dùt-on n'y plus trouver ceux qui vous ont chéri. Madame Récamier se rendit à Lyon; elle vint chercher à l'hôtel de l'Europe une demeure modeste et conforme à sa situation ; une vaste chambre qu'un paravent divisait à peine, lui tenait lieu à la fois de chambre à coucher et de salon de compagnie. Un peigne d'écaillé dans les cheveux^ une robe blanche sans fleurs cl sans rubans , la tèle penchée sur une broderie à laquelle elle ne travaillail pas, elle passait de longues heures à pleurer. «Je n'ai « point,» disait-elle à madame d'Abranlès, «je n'ai « point de stoïcisme-, lorsque mes occupations me
o6 MADAME RÉCAMIER.
« laissent retomber sur ma destinée, je me retrouve « avec moi-même et je pleure. » Au milieu de cette conversation louchante, madame Doumerc qui accompagnait la duchesse aperçoit un piano , et sur l'invitation de madame d'Abrantès , elle chante une romance de Boïeldieu dont monsieur de Longchamp avait écrit les mélancoliques paroles sur le poini de partir pour son exil en Amérique au lendemain du 18 fructidor. Madame Récamier fondit en larmes « Je suis si malheureuse loin de la France » répétaitelle; et pourtant elle allait être forcée de partir.
Comment le pouvoir aurait-il supporté en effet que le scandale de Coppet se renouvelât dans la seconde ville du royaume ; il y avait là malgré le penchant des Lyonnais pour l'impérialisme une réunion de mécontentements considérables auxquels il ne fallait pas donner un point de réunion et une àme. C'était là que le courroux de l'empereur avait relégué la duchesse de Chevreuse, lorsque renvoyant à madame de Larochefoucauld la lettre qui l'invitait à suivre à Compiègne la reine d'Espagne , elle répondit peut-être d'une façon trop peu convenable, mais à coup sûr avec une louable fierté , qu'elle n'était
pas faite pour êlre la geôlière de celle princesse : c'était là que vivait Camille Jordan , esprit éclairé et supérieur qui jouissait dans un loisir utile et acti*^ du repos que lui avait fait son exclusion du conseil des cinq cents; c'est là qu'il se préparait par un travail silencieux et fécond au rôle qu'il devait jouer sous la restauration et jusqu'à l'heure desa mort. Le cardinal Fesch relire dans son diocèse depuis le concile de 1810 où il avait résisté à la volonté impériale de son neveu avec tant de dignité et de mesure, devenait le protecteur et le soutien naturel de ce petit groupe; un diner les réunissait chaque semaine à l'archevêché; madame Récamier y paraissait le soir; ainsi son existence était douce et facile , elle se trouvait repeuplée de ces relations de choix auxquelles son passé l'avait accoutumée ; elle était comme son amie , elle aurait fait cinq cents lieues pour entendre parler un homme d'esprit (^) ; rien ne lui manquait à Lyon. Pour comhle de scandale officiel, ses amis de Paris se succédaient auprès
(') Paroles de madame de Staël à monsieur le comte Mole.
d'elle avec un zèle qui ne souffrait pas d'intervalles à leurs visites ni d'isolement à son exil ; monsieur de Montmorency , son fils Adrien depuis duc de Laval , monsieur de Catelan, Benjamin Constant, sans compter ceux qui arrivaient de Suisse depuis que Coppet était devenu désert. Il fallut s'arracher à ces consolations : madame Récamier n'était pas assez loin de Paris, elle dut partir pour l'Italie.
M. de Montmorency l'accompagna jusqu'à Chambéry; madame Récamier qui ne pouvait se résoudre à n'avoir personne à aimer, emmenait avec elle une blonde enfant à la chevelure longue et frisée , aux yeux bleus , au doux sourire , celle que plus lard le salon de l'Abbaye-aux-Bois vit resplendir dans tout l'éclat de sa jeune beauté, l'original de la Psyché de Gérard , madame Lenormant, qu'avant nous Chateaubriand avait nommée. Madame Récamier redoutait pour sa nièce chérie les fâcheuses rencontres, les longs trajets, les températures malsaines; elle voyageait donc lentement , trouvant à chaque pas un air plus doux; l'éloignement lui rendait la santé à défaut de la joie. Elle arrive à Rome : c'était encore îine ville française ; on retrouvait partout le pouvoir
de Napoléon, on cherchait en Europe où il n'était pas ; partout aussi madame Récamier retrouvait celle patrie qui accueille les âmes supérieures. Canova, qui avait eu l'occasion de faire connaissance avec elle à Paris même où les inspirations officielles avaient si mal servi son génie , la reçut comme son enfant; il la conduisit lui-même sur tous les chemins qu'avait parcourus et illustrés Corinne ; il lui montra la ville éternelle avec l'orgueil d'un Italien et l'enthousiasme d'un poète. Depuis sa venue à Rome en 1779, Canova n'en était sorti que pour ses deux voyages de France en 1802 et en 1809; membre de la classe des beaux-arts à l'Instilut, il se considérait lui-même presque comme un Français, et madame Récamier retrouvait auprès de lui bien des compatriotes en dehors du monde officiel qu'elle ne voyait pas (^), entre autres, le comte d'Estournel, qui écrivait alors avec tant de franchise et de charme : « si je l'avais vue dans l'âge où l'on devient fou, « j'en aurais perdu la tête; mais je ne la vois que
(^) Monsieur de Norvins, alors préfet de police à Rome, devint plus tard un des hôtes assidus de madame Récamier,
« dans Page où l'on devient bêle, et cela me sauve; » Ballanche, qui accourait de Lyon à Rome pour lire à sa nouvelle amie le dernier chant d'Anligone. Un amour que la tombe a enseveli avait fait cclore le cœur du poète; une méditation profonde avait mûri SCS facultés puissantes et délicates; et cependant, immobile dans ses rêves de douleur, il demeurait silencieux : la statue de Memnon attendait le rayon de l'Aurore ; ce fut madame Récamier qui entraîna au mouvement cette àme indécise ; il écrivit , pour lui lire son œuvre , pour lui faire partager ses émotions , en quelque sorte pour mieux lui dire ce que son cœur se sentait attiré à lui communiquer : cette intelligence mystique confondait dans un même sentiment l'amour et l'amitié , et il chérissait dans madame Récamier confidente de sa peine , celle qui n'abandonna la terre qu'en 1825 et dont le père l'appela toujours son fils.
La santé de madame Récamier ne pouvait guère supporter à Rome les fièvres de la saison d'été (1813); elle accepta donc aux premières chaleurs l'hospitalité à la fois empressée et poétique de Canova. Sur les rivages de la mer , dans une de ces riantes
baies que l'éléganle mollesse des Lalins a si souvent chantées , s'élevait un palais de marbre couronné de fleurs 5 l'artiste en avait lui-même dessiné les contours et embelli les gracieux détails; Canova l'appelait son Paradis ; il y cultivait la peinture où il avait des prétentions si malheureuses, la musique dans laquelle il réussissait comme tout Italien. Il aimait à répéter tous les soirs cette romance que chacun a chantée : 0 pescat or dell'unda... madsiine Récamier raccompagnait sur le piano; il regardait cette tète aux lignes gracieuses et un peu tristes, si fine et si délicate dans son expression, conservant toujours dans sa physionomie mobile un fond de beauté et de suavité inaltérable : la pensée de l'artiste entrevoyait peu à peu cette belle tète de Béatrix sous le nom de laquelle Ballanche aimait à invoquer Juliette ; jamais Canova n'a vu de plus près et plus vraiment traduit l'idéal.
Au mois de décembre 1813, madame Récamier se remit en route : il lui fallait plus de silence et plus de calme encore ; elle n'était pas siire de n'avoir point éveillé de soupçons; elle s'était rendue ellemême à Rome presque au milieu de la nuit pour y
solliciter la grâce d'un pauvre pécheur d'Albano condamné à être fusillé ; obligée d'allendre deux heures au palais Fiano le retour de M. de Norvins qui allégua des ordres formels, elle ne revint que pour voir défiler le convoi funèbre de son protégé tombé en murmurant son nom. Soit donc qu'elle voulût prévenir ou qu'il lui fallût exécuter, les ordres de cette autorité ombrageuse, elle partit pour Naples , fermement convaincue qu'elle allait jouir du profond repos dont elle avait besoin , et qu'au milieu de cet orage qui grondait sur l'empire , elle trouverait un asile obscur et tranquille d'où elle entendrait la foudre sans avoir à en redouter les coups : elle se trompait, son mauvais génie l'attendait sur la route (^). Elle voyageait avec le chevalier Cocgell , et malgré la protection de sa présence , elle se hâtait dans ces routes peu sûres ; au premier relais elle trouve un attelage tout prêt : « est-ce pour vous , » dit le postillon en mettant la main au timon ? « sans
Q) Nous devons avouer les nombreux emprunts que pour tout le récit qui va suivre nous avons cru pouvoit faire à la narration si pittoresque et si vivante de madame Louise Colet.
(loule , » s'écrie au fond de la berline madame Récamier qui a entendu la question ; elle presse le départ; quelques minutes après arrive le dued'Otrante, qui demande, avec force exclamations d'un français douteux, qui s'est permis de lui prendre ses chevaux ; même scène au relais suivant ; partout madame Réeamier précédait Fouché d'un quart d'heure ; ce fut à Terracine seulement qu'eut lieu la rencontre et l'explication. Fouché allait à Naples , attiré par les événements qu'il pressentait: explosion politique née â la suite d'un drame intérieur où madame Récamier se trouva mêlée et où elle sut rester digne d'elle.
Alors régnait à Naples cet homme héroïque et chevaleresque , toujours prêt sur le trône comme dans l'armée à quelqu'imprudence éclatante, aussi emporté et aussi aventureux dans les affaires de l'état que dans les hasards de la mêlée, l'époux de la princesse Caroline , Murât. Ce nom vaillant et malheureux appartient à l'histoire quia raconté les prouesses de l'officier, les ambitions du général , les imprudences, les fautes, la fin sanglante du monarque : il était alors dans une de ces crises politiques qui décident de la vie des hommes et de la destinée des
empires. Des défiances perfidement semées et soigneusement entretenues, des ouvertures restées sans réponse, des mots trop vifs rapportés sans ménagements , le souvenir de ce trône d'Espagne que Murât avait cru tenir et qu'il lui avait fallu résigner, tout avait contribué à irriter ce caractère impétueux , tout l'avait emporté à une résolution extrême. Interprète convaincu et passionné des nationalités italiennes auprès de Napoléon , il avait été profondément blessé de quelques paroles amères ; le silence de l'empereur fit le reste; le 11 janvier 1814, il signa un traité avec la cour de Vienne.
Cette alliance était encore secrète; les esprits fermentaient inquiets et émus comme il arrive toujours à la veille d'un orage. Murât lui-même tremblait de sa résolution; il voulut voir madame Récamier, la princesse le soubaitait aussi; tous deux espéraient trouver en elle un approbateur , je dirai presque un complice. Elle s'était modestement installée à l'bôtel de l'Europe sur le quai de la Cbiaja ; de toutes les relations qu'elle pouvait se promettre à Naples , les rapports officiels étaient ceux sur lesquels elle avait le moins compté. Foucbé à peine arrivé avait trahi
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son incognito : elle reçut aussitôt un mol du roi et de la reine; cette dernière témoignait de son désir personnel de voir madame Récamier et l'invitait à se faire présenter. Madame Récamier répondit par ces rélicences polies qui déguisent sous la délicatesse du langage la résolution bien arrêtée d'un refus; ce n'était point pour cela en effet qu'elle était venue à Naples : suivre, les ouvrages de madame de Staël à la main , les traces de Corinne , retrouver dans ces belles images le souvenir de son amie absente , rêver el pleurer, oublier le monde et s'il était possible s'en laisser oublier, tels étaient ses projets et ses désirs. On lui fît dire alors, par une insistance gracieuse qui n'admettait plus guère le refus, qu'elle agréerait au moins une invitation à Capo di Monte cbez le ministre des affaires étrangères marquis de Gallo ; il devait donner une fête exprès pour elle ; le roi et la reine s'y rendraient pour la voir et lui parler. Madame Récamier dut accepter. Elle retrouva dans la reine Caroline les égards d'une baute estime, l'affeclion , presque le respect; la demeure royale lui était ouverte comme la maison d'un ami. Le 10 janvier, elle trouve Murât inquiet, irrité, l'œil sombre, l'air
abattu ; la reine auprès de lui des larmes dans les yeux, pâle et désespérée : « parlez-lui, madame, « parlez-lui ! » s'écrie-t-elle , et prenant vivement madame Récamiér par la main, elle l'enlraîne auprès du roi, elle-même se retire. Murât expose rapidement les événements politiques ; c'était à Fennemie , à l'exilée de l'empereur qu'il demandait un mot pour se justilier à ses propres yeux, et par une hésitation facile à comprendre en présence d'un parti qu'il osait à peine s'avouer , il feignait de la consulter sur une résolution incertaine et non point sur une signature irrévocable. « Vous devez tout à l'Empereur, » interrompt alors la vive et loyale Française , « vous « êtes son frère , vous ne pouvez pas séparer votre « cause de la sienne.» — « Je suis donc un traître, « car il n'est plus temps, » s'écrie Murai avec un éclat de voix terrible, et repoussant violemment la fenêtre , il montre sur la rade la flotte anglaise à qui le nouveau traité ouvrait les ports napolitains: « je suis donc un « traître,» répète-t-il avec fureur; la colère, le remords du passé, la crainte de l'avenir, Tépouvanle de ce mot infâme, ce cri du cœur qui le condamnait par la bouche d'une femme, tout contribuait à le jeter hors de
fui; il tombe sans connaissance sur un fauteuil;
' madame Rccamier se précipite elle-même dans la chambre voisine pour y chercher un flacon et quel- (jues gouttes d'eau; elle lui fait entendre le langage de l'intérêt et de la pitié; elle ranime ce fier courage, elle lui rend insensiblement malgré le blâme de sa faute
I l'estime de lui-même. Le peuple cependant se multipliait impatient et indécis sous les fenêtres de la demeure royale; il fallait aller prendre le gouvernement de cette multitude, et s'emparer du flot populaire avant qu'il montât assez pour passer sur les têtes les plus hautes. Mural demande son cheval et descend sur le quai. Pendant ce temps la reine restée seule avec madame Récamier se jetait dans ses bras en pleurant; a vous le voyez, y disait-elle, « ce sont tous « les jours de nouvelles scènes ; il faut que j'aie de . « la force pour lui el pour moi.» Les larmes de la princesse étaient plus amères encore; elle tenait de plus près à Napoléon, et c'était elle qui avait usé de son influence sur le roi pour l'entraîner dans la coalition. Madame Récamier se montra dévouée à celte douleur profonde ; elle passait auprès de la princesse la meilleure partie de ses jours. Ainsi à Naples les
douleurs royales comme ailleurs les 'plus humbles souffrances se sentaient emportées vers elle par une sympathie vraiment merveilleuse : il y a de ces caractères délicats et dévoués que chacun recherche et auxquels on se hâte de dire le mystère de sa vie; cet ineffable attrait des confidences tient toujours à la sensibilité des cœurs auxquels on s'adresse ; ils ne s'intéressent à vos malheurs qu'en proportion de ce qu'ils en souffrent, et chacun, en leur faisant part de sa douleur, ne songe qu'à la diminuer sans songer à celle qu'il leur cause : tel est le sort de ces natures dévouées et aimantes que tout le monde se croit en droit de disposer d'elles.
Madame Récamier traversa Rome oii elle vit le retour du pape; elle s'arrêta à peine à Lyon oii des fêtes splendides inauguraient le retour de l'ancienne royauté et continua sa roule vers Paris. Elle y était . à peine arrivée qu'un nouvel orage s'éleva sur sa vie et qu'une passion plus ardente et plus étrange que toutes les autres s'attacha à sa poursuite. La reine de Naples voyait son trône sur le point d'être discuté avec les autres par le congrès de la sainte alliance; elle voulut faire parvenir un mémoire en faveur de
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sa couronne dans ce grand procès européen , el elle s'adressa comme toujours à madame Récamier ; celle dernière songea sur le champ à un homme qu'elle connaissait depuis longues années, avec lequel elle avait été en correspondance et qui au milieu de ses inconstances et de ses caprices, lui avait toujours montré la plus vive et la plus fidèle amitié , Benjamin Constant. Elle ne pouvait remettre une grande cause à des mains plus habiles. Elle lui écrit donc un mot; Benjamin Constant se haie de passer chez elle, il y vient pour la première fois le soir du trente apùt 18J4 ; trois heures s'étaient écoulées elil lui semblait que la conversation n'était pas commencée; elle avait glissé insensiblement des hautes régions de la diplomatie sur celte penle si rapide et si douce du sentiment. Benjamin Constant sortit éperdu; le lendemain au malin il lui demandait de la revoir; trois fois le jour il se présentait à sa porte; il dévorait son temps à lui écrire des lettres telles que le cœur peut les dicter à un amoureux de vingt ans el que pouvait les écrire la main exercée à laquelle on doit Adolphe : destinée bizarre, amour inattendu! Celte longue vie d'agitations sans but, de rêves sans réalité, de pas-
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sions sans amour, venait se résumer cl comme refleurir dans cette dernière épreuve. Son àme est si fortement atteinte qu'elle s'ouvre à des profondeurs qu'elle n'avait pas encore laissé entrevoir; il semble que ce soit une passion fraîchement éclose dans un cœur inexpérimenté ; à peine si les amers retours de la vie s'y laissent deviner. Et cependant quelle existence plus incertaine avait dispersé son cœur à plus d'illusions : madame de Charrière au Colombier , Egérie un peu libre de l'adolescent passionné; \Xhilhelmine à Brunswick, femme chérie puis délaissée, tour-à-tour son bon ange et son mauvais génie, et dont il se sépara violemment par le divorce ; mademoiselle de Cazenove , ardemment poursuivie en mariage à Lausanne, et dont il avait au bout de quelques mois la force de plaisanter par écrit; presque aussitôt après Jcnny Pourrai, dont il osa solliciter la main dans une lettre adressée à ellemême el qui lui répondit avec une coquetterie de plume si charmante et si désespérante. Plus tard , il fait la route de Nyon à Lausanne dans la voilure de madame de Staël qu'il ne connaissait pas , qu'il n'avait jamais vue avant ce jour du dix-
neuf seplembre 1794, et le \ingl et un octobre, il en est épris jusqu'à écrire à madame de Charrière: « C'est la seconde femme que j'ai trouvée qui m'au- « rait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait pu « être un monde à elle seule pour moi..... c'est un « être à part, un être supérieur tel qu'il s'en ren- «. contre peut-être un par siècle , cl tel que ceux « qui l'approchent, le connaissent et sont ses amis « doivent ne pas exiger d'autre bonheur. » A Coppcl, il reporte sur madame Récamier une partie de ce que lui inspire madame de Staël, il est son confident indulgent et discret (^), il s'habitue à la voir aimée; son affection demeure tranquille et même un peu froide; c'est dans ces termes qu'il reste avec elle pondant le séjour qu'il fait en Allemagne, et il y épouse dans le Hanovre la parente du ministre de Prusse, prince de Ilardenberg. Il a fallu être dans cette esquisse plus rapide et plus discret que l'histoire
(') Lettre à madame Récamier du 20 juillet 1808, écrite de Coppet : « Je me résigne donc à ne reprendre « mon rôle de confident qu'à mon rclonr h Paris; ce « rôle là du moins, j'cs[)èrc que vous ne le donnerez » pa^ à un autre »
72 MADAME BÉCAMIER,
el passer sur des amours sans nom. Tel élait cet homme désabusé, prêt à railler sa propre opinion (^), ou à s'enivrer lui-même de la persuasion qu'il inspirait aux autres sans la partager d'abord (^) : politique sans conviction , comédien des grands enthousiasmes, cœur froid et sceptique qui appelait ses lettres les plus tendres un pompeux galimalhias. S'il y eut jamais une nature antipathique à la naïveté et à la délicatesse de madame Récamier , ce fut assurément cette intelligence mal affermie, cette moralité équivoque , celte vie encore plus corrompue qu'orageuse, que la souffrance avait irritée au lieu de guérir , et qui avait usé le désespoir cl le repentir comme le reste. Cependant madame Récamier ne repoussa point cette àme affaiblie et malade qui
C) « Voilà ma profession de foi que j'abrège parce que « je suis siir que vous ne serez jamais de mon avis dont
• je ne suis guère. » Lettre à madame de Char-
« rière , juin 1792.
(2) « Je me suis presque persuadé , » disait-il en pailant d'une lettre justificative au roi après sa conduite des cent jours. Parole anière et douloureuse pour sa gloire !
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rflrouvail auprès d'elle un resle de vigueur; elle accueillait ses lettres, ménageait ses conversations pour le ramener doucement et le remettre dans la voie sans lui rien accorder au-delà. Peut-être cette compassion pour des douleurs si vivement ressenties et si admirablement dépeintes lui mit-elle sur les lèvres quelques paroles trop indulgentes; peut-être ne se souvint-elle pas toujours assez que pour le guérir il fallait ne pas le flatter, ne pas lui abandonner trop la main qu'on voulait lui retirer ensuite ; ici encore madame Récamier garde sa vertu , mais pourquoi celte pureté si délicate est-elle venue jusqu'à verser des larmes au moment où il lui a fallu l'éloigner; pourquoi a-t-elle compati assez à cette douleur pour la ressentir à son tour: pourquoi une prévoyance pieuse a-l-elle dû condamner à l'oubli des lettres que l'examen le plus scrupuleux rend innocentes el qui sollicitent la malignité au premier regard? Madame Récamier céda à celle faiblesse des femmes tendres el aimantes qui se plaisent à consoler et à soutenir , à cet orgueil de fixer un génie aussi mobile et de lui devenir une inspiration morale. Elle eut unie seconde fois le malheur d'avoir trop
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besoin de son courage , et si elle réussil à vaincre elle s'élail créé la nécessité de combattre. N'oublions pas qu'au dessus de la vertu qui triomphe du liasard de succomber , une morale plus sévère et plus sure place la vertu qui triomphe du désir de plaire et de la tentation de s'exposer. Celte réserve que demande la vérité absolue ne porte aucune atteinte à une vertu restée irréprochable, « à celle vie qui eût « pu être sainte avec les efforts qu'il lui fallut « pour rester pure (*). »
A ce souffle inspirateur, l'àme abattue du publiciste renaît plus vigoureuse et plus hardie ; le 19 mars 1815 , il signe au bruit du canon qui annonce le retour de l'île d'Elbe le fameux article des Débats que terminaient ces fières paroles : « Je « n'irai pas misérable transfuge me traîner d'un « pouvoir à l'autre, couvrir l'infamie par le soft phisme et balbutier des mois profanes pour ra- « cheler une vie honteuse ! » Inspiration héroïque d'une âme sans force qui relombe plus bas parce
(1) Granier de Cassagiiac. Histoire du Directoire. §. CLXIV.
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qu'elle s'était élevée plus haut. Madame Récamior se repentit de lui avoir dicté cet engagement solennel que sa conduite démentit. Rappelé par Napoléon après une fuite simulée , il accepte le titre de Conseiller d'Etat et travaille à l'acte additionnel. Il ne faut pas plus accueillir que combattre les explications qu'il a données ; il y a des choses qui ne se discutent pas. Madame Récamicr souffrit beaucoup de ce changement imprévu , de celte grandeur morale si rapidement déchue; elle continue à le voir et à lui écrire, mais elle raccourcit les lettres et abrège les visites , elle le met décidément au second rang. Benjamin , toujours indécis et flottant , recommençant sans relâche les convictions de sa vie, va chercher après les cent jours des consolations mystiques auprès de madame de Kriidner. « L'excellente femme ne sait « pas tout, » écrit Benjamin Constant à madame Récamier , « mais elle voit qu'une peine affreuse « me consume ; elle m'a gardé trois heures pour mo « consoler; elle me disait de prier Dieu pour ceux « qui me faisaient souffrir, d'offrir mes soufl'ranccs « en expiation pour eux s'ils en avaient besoin. » On sait la fin de la vie de Benjamin Constant; ce
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qu'on ne sail pas assez, c'est tout ce qu'il dut à cette protection calme et élevée qui , malgré sa faute , lui demeura fidèle, le soutint , et le guida jusqu'au bout , au milieu des luttes de l'opposition et des embarras de sa fortune. j\'esl-ce pas un sujet d'étonncment et d'admiration de voir se succéder auprès de cette même femme des caractères aussi opposés , l'emportement fébrile de Lucien , l'impatience cavalière de Napoléon , la délicate constance d^Auguslc de Prusse, la passion rajeunie de Benjamin Constant ! les deux premiers aimèrent en elle la beauté, le prince allemand le cœur et le dernier l'esprit. Seule jusqu'alors , madame de Staël l'avait connue tout entière.
Cependant elle commmençait à laisser soupçonner sjus ces dehors gracieux les facultés merveilleuses dont sa beauté avait été jusqu'alors l'expression la plus vive et la seule aperçue; l'âge qui lui avait ôté si peu, avait grandi son expérience et lui avait donné un peu de cette assurance qui lui manquait tant dans sa jeunesse , elle causait plus volontiers ; elle arrivait insensiblement non plus à reprendre le sceptre frivole de la mode, dans celle société (j'ii
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ailait encore une fois se recomposer, mais à y fonder la souveraineté plus réelle de l'inlelligence. Le caraclère et le doux génie de madame Récamicr auraient suffi pour rassembler autour d'elle tous ces hommes d'élite attirés par la discrète clarté de son esprit ; plusieurs circonstances vinrent y contribuer : ce fut d'abord la constance politique de cette àmc inoffensive mais ferme au besoin. La reine Hortense au commencement des cent jours lui fit témoigner dans les termes les plus sentis le plaisir qu'elle éprouverait à la revoir ; madame Récamicr répondit qu'elle avait pris vis-à-vis d'elle-même rengagement de ne point paraître dans le monde tant que ses amis seraient persécutés ; elle ne sortit point de Paris jusqu'à la seconde restauration, gardant jusqu'au bout celle altitude indépendante sans provocation et sans faiblesse , conséquente avec elle-même sous ce pouvoir qui l'avait persécutée.
Peu de temps après la seconde restauration , la maladie emporta madame de Staël. Avec elle demeure ensevelie la première moitié de la vie de madame Récamier, vie de jeunesse et d'orages, de sacrifices acceptés ou rendus, de passions dangereuses et vain-
eues. Elles avaient vécu égalemenl célèbres el éga- Icment admirées. Elles avaient joui l'une et l'autre dans leur amie d'un succès auquel elles avaient chacune renoncé el s'étaient partagé le double empire du génie et de la beaulé. Les derniers jours de madame de Slaël furent douloureux et incertains; elle passait de longues matinées à écrire d'une main lîévreuse les considérations sur la révolution française. Assis auprès du lit oii dans le travail elle oubliait la douleur, son jeune mari, monsieur de Rocca , consumé par une langueur maladive fixait sur elle de longs regards ; quand le travail avait épuisé ses forces, elle retombait et se retrouvait encore dans les angoisses de la vie. Ce spectacle déchirait le cœur de monsieur de Chateaubriand el de madame Récamier. Cet état se prolongea depuis l'année qui suivit son retour d'Angleterre après les cent jours : un moment on la crut sauvée: le 27 février 1817, Lafayelte écrivait à Bernadotte qu'elle s'était rétablie après avoir été dangereusement malade , et le 14 juillet elle rendait son âme à Dieu. C'est auprès de ce lit de mort que Chateaubriand apprit à connaître celle qui devait être son amie, celle qui « resplendis-
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< sanle encore des triomphes de sa jeunesse avail « été choisie par Dieu pour adoucir Tagonic de son « plus cloquent apôtre ('). »
Chateaubriand acte le précurseur et le maître du dix-neuvième siècle; c'est lui qui a définitivement rompu la tradition de l'école vollairienne et qui a ramené la France littéraire de l'incrédulité à la foi par l'effort d'un seul ouvrage; il lui a été donné d'égaler par ia magnificence de son langage la sublimité de son sujet et de parler du Christianisme dans des termes dignes de lui. Sa carrière littéraire était déjà achevée et il était monté au plus haut de sa gloire^ lorsque la rencontre des événements et des sympathies amenèrent cette amitié sans nuage et sans fin. A l'ombre de ces deux gloires le dix-neuvième siècle apparut dans sa vraie physionomie : si Chateaubriand l'a initié à l'avenir en lui révélant le secret de sa destinée, c'est à madame Récamicr qu'appartient l'honneur d'avoir rallié autour d'elle ceux qui devaient en être les organes et les représentants.
Ce n'est guère en effet qu'à partir de la seconde
(') Madame Sophie Gay.
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reslauralion, et au milieu de ce calme des esprits qui portail au travail, que le dix-neuvième siècle a véritablement commencé; à côté du devoir impérieux de taire des noms qui n'appartiennent point à l'histoire des morls, il nous reste l'obligation de marquer l'essor et de suivre la direction de ces cinquante premières années de montrer comment une pensée unique a présidé à l'harmonie de ces efforts, comment ces génies illustres ou ces talents supérieurs dont elle répondait à la postérité acceplcnl son inspiration et lui laissent la plus délicate partie de leur gloire.
Lorsque la vie politique reprit avec les assemblées législatives de la restauration, il y avait beaucoup à recommencer de l'ancien ordre de choses , beaucoup à créer, à risquer peut-être de nouveau. L'attitude, les sympathies, la vie entière de madame Récamicr l'obligeaient comme oblige la naissance; elle entra de bonne grâce dans le rôle qui lui était imposé. Si elle n'eût fait qu'ouvrir un salon de plus aux doctrines delà légitimité et que prêter l'appui d'une brillante coterie aux hommes d'état qui venaient chez elle, elle n'eut point inauguré cette supériorité toute puissante <|ui survécut aux ministères el aux monarchies; elle
comprit avec uue admirable inleiligence à quelles conditions délicates elle pourrait conserver et tourner au bien la fortune de ces hautes amitiés ; elle sut éviter avec un rare bonheur les écueils si divers d'une société un peu assidue ; elle comprit avec un tact parfait que la politique de salon est une fatigue oiseuse et non un délassement, qu'elle heurte au lieu de réunir, et que pour des gens habitués au rôle de rivaux c'est déjà un grand bonheur de se sentir sur un terrain neutre et ami; que c'est une chose utile pour l'esprit et douce pour le cœur de quitter un peu ce personnage qu'à notre insu nous jouons tous plus ou moins dans le monde officiel. Qui pourrait dire combien les hommes gagnent à se laisser connaître? quelles préventions furent dissipées, quelles inimitiés détruites, quels malentendus éclaircis dans cet étroit salon , seul espace où pussent se rencontrer sans se compromettre et sans renoncer à leur position avouée tant d'adversaires et de rivaux! chacun d'eux n'y paraissait qu'à titre d'homme du monde; il y redevenait l'égal de tous, soumis aux règles d'une prévoyance délicate et allenlive qui maintenait son règne sans le faire sentir.
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Malgré celle indépendance et celle liberté , le salon de madame Récamier appartenait inconleslablement aux opinions conservatrices et monarchiques, mais chez elle le culte delà légitimité n'excluait en aucune façon l'amour et la sympathie pour les idées libérales : on a vu cette alliance difficile lenlée par Ballanche et j)ar Chateaubriand : Ballanche que monsieur Damiron appelle le philanthrope et le libéral de l'école théolo • gique. Remarquons-le : pour oser sans péril , il est absolum.ent nécessaire d'être conservateur de position et de caractère; c'est à ce prix seulement qu'on peut éviter d'être suspect dans la théorie et impuissant dans la pratique ! Celui que sa fortune , ses sympathies, sa position, ses croyances élèvent au-dessus de tout soupçon de démagogie ou de rêverie peut risquer sans crainte et faire réussir plus promptement quelqu'idée généreuse et utile : il faut que les réformes s'accomplissent par ceux qui tiennent le pouvoir et non par ceux qui y aspirent; le malheur (le la France a toujours été que ceux qui avaient le gouvernement ne songeaient guère qu'à le garder, ceux qui l'enviaient qu'à le prendre ; personne à le me ri 1er.
C'est ainsi que le spiritiialisle et religieux Ballanclie, c'est ainsi que le chevaleresque et dévoué Chateaubriand pouvaient sans crainte témoigner de leur amour pour le peuple et pressentir par des raisons différentes les révolutions que la société sentait fermenter dans son sein. Les idées conservatrices, loin d'être chez madame Récamier un motif de retour aveugle vers le passé et d'exclusion pour l'avenir, ne servaient qu'à rendre plus décisifs et plus autorisés les efforts par lesquels elle tendait à concilier la société ancienne avec la nouvelle, à réunir dans une fusion qu'elle seule a vu réussir l'aristocratie du nom , de la fortune et du talent.
Dans ce salon les hommes politiques apprirent encore à mettre leur puissance à la disposition du cœur d'une femme et à s'épargner ces justices rigoureuses qui ressemblent à des crimes; on avait foi dans madame Récamier comme dans une Providence , et sans la connaître le malheur lui écrivait ; des âmes pareilles sont bienveillantes à tout ce qui souffre : prières, démarches, importunités même, si l'on pouvait donner ce nom à des insistances aussi désintéressées, rien ne lui coûtait; et contente du bic.i
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qu'elle avait fait, presque toujours elle laissait à un autre par une modestie adroite le mérite de la grâce qu'elle seule avait obtenue; prompte à meltre en jeu toute son influence quand il s'agissait d'une bonne œuvre, immobile el indiiïércnle dès qu'elle était sollicitée à servir une ambition , elle avait ainsi le don si rare de savoir dispenser sa faveur à la fois avec économie et libéralité, elle cbercbait le bien pour les puissants, et par une douce sollicitation , elle le leur faisait accomplir.
Au sein de cette réunion si exquise el si littéraire^ les anciens noms se souvinrent de celte heureuse harmonie , qui dans le dix-septième siècle avait souvent fail un auteur d'un gentilhomme. Il est tout naturel que la politique dans les fîimilles d'une aristocratie dignement justifiée appelle à la supériorité littéraire, par un chemin ouvert et facile, tous les esprits distingués; leur éducation est plus délicate et leurs relations plus choisies, leur esprit tourné aux grands intérêts et leur intelligence placée tout d'abord à un point de vue élevé qui les forme à la grandeur ; leur langue est celle des traditions , et sans avoir travaillé ni composé beaucoup, ce qu'ils ont parlé ou écrit suffit
souvenl à fonder une «loire solide. Il faut rendre grâce à madame Récamier d'avoir vu l'Acadéniie Française revenir avec tanl d'à propos à cette antique tradition de bonne compagnie où un grand nom devenait une raison sérieuse d'examen, où la fleur du bon goût, l'exquise délicatesse de la conversation, la finesse, l'élégance, la politesse de la parole complaicnt à titres d'ouvrages et d'écrits; la véritable langue française garde plus de vie dans le monde où elle se parle que dans les œuvres où elle se lit. Le salon de madame Récamier était (el qu'on y pouvait faire ses preuves; souvent on avait vu entrera l'Académie des grands seigneurs; le choix n'en fut jamais plus facile et plus heureux.
La philosophie est dignement représentée chez madame Récamier ; elle y trouve un refuge contre l'envahissement el le règne un peu intolérant de la philoso[)hie officielle. Il fallait d'abord une réaction forte et triomphante contre cette doctrine du sensualisme à laquelle la France tenait encore avec tanl d'acharnement ; il fallait ruiner cette science étroite, exclusive, el faire appel à une théorie plus compréhensivect plus vraie : ce fui l'œuvre d'une école
illustre plus encore par le maître que par les disciples : louable combat, heureuse délivrance de la pensée , mais non pas enseignement et système capables de satisfaire un esprit un peu rigoureux et un peu vaste; la philosophie nouvelle, tout entière à ses œuvres d'histoire et de critique, n'eut jamais la force ni le sérieux désir d'aboutir à un dogme puissant; l'eùt-elle essayé, elle ne le pouvait pas; revenue au respect et à l'admiration pour le christianisme, elle n'eut le courage ni de l'impiété ni de la foi, et, pour ne pas se prononcer, elle mit à part la religion comme l'avait fait Descartes une fois dans sa vie, sans vouloir se rappeler avec quelle sincérité et quelle ferveur le maître sauvé de son doute universel était rentré dans la croyance et dans la pratique des choses saintes. La philosophie ne saurait rester neutre à regard de la religion , elle en est la réfutation ou la preuve; si elle veut se taire, comptez son silence pour une hostilité , et tout en excusant l'illusion des hommes, condamnez hautement le danger de ce respect. Cependant une philosophie si prudente et si commode, qui permettait de croire ou de nier sans être tenu à aucune explication, se prélait trop bien à
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rindifiéreiice du monde officiel pour n'y pas faire forlune ; on aime à se donner les avantages d'un esprit fort sans en courir les risques et en affronter le nom, et pour beaucoup des plus fervents adeptes l'admirable réfutation du sensualisme de Condillac fut le moindre titre auquel ils eurent égard.
Sans vouloir se prononcer sur les destinées d'une science qui recommence avec chaque individu , il est permis de voir ce qui manque à cette doctrine et ce qui lui ote l'avenir : on peut le dire; en dehors d'une alHance intime et avouée avec le Christianisme , il ne saurait y avoir pour la philosophie ni salut ni progrès; l'observateur ne doit pas poser l'esprit comme le produit isolé d'une évolution solitaire; l'homme vit dans la société et s'explique par elle ; la société a pour condition les vérités religieuses sans lesquelles elle iMî saurait être , et que la raison aperçoit à priori comme l'expérience les y découvre par l'étude historique : toute croyance à part, retrancher dans la science de l'homme les vérités dont il a vécu , oublier l'influence de la société qui les lui a apprises, c'est se jeter à plaisir dans la chimère des abstractions ; le Christianisme a fait le monde moderne; la plus vul-
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gaire réflexion en conclut que nous devons lui demander le secret du monde nouveau , et que tout le but de nos efl'orts doit être non pas de le remplacer mais de le comprendre.
Ces grandes considérations que la foi rendait si éloquentes furent l'inspiration commune de l'école théologique; alors elle ne songeait guère qu'aux luttes et se préoccupait plus de convaincre par la polémique que d'éclairer par l'exposition; il fallait pour planer dans les sphères élevées de la contemplation et de la théorie un génie plus puissant et plus calme, un auditoire capable de percer à la lueur fugitive des éclairs jusque dans les régions inconnues et encore voilées de l'avenir. Ballanche fut le chantre solitaire de cette philosophie, méconnu et presque raillé de ses contemporains , aujourd'hui entouré de disciples et imposant le respect à ses adversaires les plus violents. M*"' Récamier et un bien petit nombre de rares intelligences étaient alors le seul refuge du poète philosophe ; elle était pour ce génie toute la postérité; il consultait en elle le siècle qui venait; Ballanche avait foi non pas en luimême , mais dans ce discernement si sûr et si pro-
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fond; éclairé malgré sa naïvelé enfantine et son oubli de tout orgueil sur cet Essai qui murmuré dans le désert devait insensiblement dominer le tumulte, il écrivait à madame Récamier à propos de la vaine tentative des Esquisses d'une philosophie : « ïl ne resie plus maintenant que la Palingénésic « de votre pauvre ami; il en sera ce qirc Dieu voue dra; « et en effet voyez ce qui reste en définitive à notre siècle, si ce n'est la pbilosophie francbcment chrétienne.
C'est un éloge bien rare pour une femme que d'avoir pu être la confidente des politiques et des philosophes; cette influence de madame Récamier, si décisive dans les sujets sérieux, a été plus visible et plus ramarquable encore dans la littérature proprement dite et dans la critique; grâce à elle, notre siècle a fait ici plus qu'essayer, il a réussi.
Ce fut une querelle bien vive que la dispute entre les classiques et les romantiques; Chàteaul)riand avait préparé cette apparition d'un genre nouveau par les inspirations qu'il avait invoquées ; cet étrange acharnement pour et contre des doctrines littéraires, cette passion mcmc qui révélait des deux
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côtés quelque chose de l'impérissable vérité , cette implacable hostilité des poètes rangés sous deux bannières , forment un des spectacles les plus ctfrieux de ce siècle. La physionomie du salon de madame Récamier est à observer pendant ce trouble; elle, SI dévouée personnellement aux anciens principes soit en religion soit en politique , penche ici aux idées novatrices; elle applaudit au succès des débuts ou favorise leur audace, el sans se soucier de paraître se contredire, elle est décidément parmi les révolutionnaires de la poésie et de la critique.
Ces débats sont assez éteints pour qu'on les juge; le classicisme avait aux yeux des contemporains le tort impardonnable de paraître se confondre avec la littérature impériale et de sembler vouloir la continuer ; le romantisme malgré ses Icmérités contient au fond une idée vraie désormais acquise à l'avenir .
Le Christianisme doit renouveler la littérature , comme il a renouvelé le monde; c'est en vain que l'art antique idéalisant la nature humaine y voit le type d'une perfection désormais complète ; le poète moderne va plus loin et il trouve dans l'homme le
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rcflel à peine enlrevu cl non plus l'image orgueilleuse de la divinité. La lilléralure du dix-seplièmc siècle essaya de réaliser la féconde alliance des formes antiques avec les idées chrétiennes, el les chefs-d'œuvre qui ont consacré sa gloire semblent avoir justifié ses efforts. Cependant n'est-il pas vrai (juc si le succès prouve en faveur de cette théorie , la pensée est à l'étroit dans ce moule païen où elle se resserre au lieu de s'étendre; n'est-il pas vrai que l'antiquité dans laquelle on veut nous renfermer a conçu l'idéal dans les limites de la beauté humaine, el qu'elle ne s'est point élevée à cet infini moral que le Christianisme révèle à notre intelligence et ordonne à notre volonté? Il s'est offert pourtant, durant le long el pénible enfantement des civilisations, des époques mémorables dont les mœurs naïves el liéroï(iues semblent la plus vive expression (les idées chrétiennes : le sacrifice, l'amour, le dévouement y ont éclaté au milieu d'une barbarie plus douce que celle d'Homère et y ont Irahi des âmes et des cœurs plus fiers et plus tendres ; le moyen-àge représente les temps héroïques du Christianisme : plus voisin de nous il nous lient de plus près; par
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le mystère qui le dérobe en partie à no3 yeux , pai* la grandeur qu'il conserve , par la communauté de la foi qui nous réunit, il semble se pièler à toutes les conditions du beau, offrant de plus l'attrayante jeunesse d'une forme renouvelée à la place des cadres étroits de la vieille poétique grecque.
Le Christianisme spiritualisant la poésie comme les âmes, lu; a donné un caractère personnel et philosophique qu'il faut signaler encore et auquel notre siècle se marque et se reconnaît ; c'est le Christianisme qui a rompu nos liens matériels et nous a ramenés au dedans de notre cœur; il nous a appris ces recueillements profonds et douloureux où l'homme se poursuit jusque dans les derniers replis de son^ . être. Qu'est-il besoin alors des événements extérieurs pour amener et justifier le développement des caractères et la peinture des passions et des vertus; pourquoi le poète ne nous mettrait-il pas de moitié dans son âme et ne nous en ferait-il pas recommencer les pénibles combats? Ces souffrances mélancoliques éternellement ignorées du paganisme , ce doute amer ou cette foi résignée, c'est le fond de l'art moderne ; sa mission est non pas d'exprimer ,
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niuis (ic faire rcver l'infini , el il en approche moins par les réalités mesquines de la vie que par l'épreuve intérieure de la tentation et du sacrifice moral.
Si cet amour du moyen-àge, celte tendance à la méditation dégénérèrent trop souvent en affeclalion du pittoresque matériel ou en abus de l'analyse psychologique, il y a dans celte tentation quelque chose de justifié et de définitif; sans vouloir renoncer aux traditions de l'antique, on peut multiplier les sources de l'inspiration et admettre tout un système d'idées inconnues à Rome ei à la Grèce ; cl, comme il n'est pas nécessaire de choisir eiilre la philosophie et la religion de telle sorte qu'admetire l'une ce soit de fait nier l'autre, de même on peut en fait d'art avoir des admirations égales quoique diverses pour des chefs-d'œuvre différents.
Si le temps el la réflexion ont conduit l'opinion publique à cel apaisement el à cette transaction, le dix-neuvième siècle courul le risque sérieux de perdre une partie de sa gloire el de voir ces adversaires non plus grandir dans une rivalité utrle, mais s'étouffer dans un combat sans merci. Madame Récamier, dont le salon avait offert aux irritations politiques un
champ de conciliation si abordable et si utile , recueillit la jeune littérature, lui donna asile et protection; nmieux encore, des averlissemonts et des conseils : elle savait par un éloge lincmeiH nuancé indiquer la critique qu'elle voulait vous laisser deviner au lieu de vous dire; elle complétait par un mot qui avait l'air modeste d'un hasard la pensée encore flottante de votre œuvre inachevée; l'inspiration épuisée se renouvelait auprès d'elle; ce commerce délicat suffisait à retenir les jeunes écrivains dans cette convenance littéraire qui est la pudeur de l'art. Combien se sont égarés pour avoir trop oublié au lendemain de leur premier triomphe le chemin si familier de l'Abbaye ! combien ont dû au culte assidu de la divinité protectrice l'épuration lente de leur talent! On se souvient toujours de ce premier début oii un auditoire imposant par sa bienveillance même accueille dans un silence profond votre parole hésitante, où l'orgueilleuse émotion de la timidité arrête malgré vous les mots sur vos lèvres , où vous devinez sans qu'on vous les dise votre erreur ou votre succès. C'est mal engager une carrière littéraire que de com-
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iHcncer par imprimer ses livres : le public csl un mauvais confidenl; son indifférence n'apprend rien , sa faveur pas davantage ; les œuvres équivoques le saisissent plus que les ouvrages achevés, et il aime mieux discuter les beautés douteuses qu'admirer les perfections incontestables. C'est un grand mérite et un mérile bien rare que celui de savoir admirer : personne ne l'a possédé plus que madame Récamier; sa sensibilité était si délicate qu'une seule lecture lui faisait la profonde impression d'une étude; elle éprouvait tout ce que le poète avait voulu communiquer, et grâce à la promptitude et à la finesse de son esprit, à la netteté et à l'émotion de sa parole, elle savait exprimer ses sentiments avec une vivacité sympathique. Heureux les auteurs qui s'habituent à écrire pour quelque rare esprit qui les goûte, les juge et les avertit de manière à leur donner tout à la fois la récompense, l'encouragement et la critique !
Parmi ces jeunes intelligences qui venaient attentives et dociles se ranger autour d'elle, il en est plusieurs qu'elle avertit de leur véritable destinée cl à qui elle montra la voie. Presque toujours dans Tàgc
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cl« l'inexpérience cl de l'audace on se croit la puissance parce 4:iu'on se sent le besoin de chanier; et cependant le nombre des génies auxquels il a été donné d'être vraiment poètes même au second rang est infiniment petit; chez la plupart la puissance de la réflexion dépasse de beaucoup celle de l'invention. Il est un genre dont le dix-neuvième siècle est resté jusqu'à présent le créateur et le maître et qui réclame des espiits plus médilalifs qu'emportés, plus sages qu'audacieux, plus philosophes que poètes ; un genre qui demande une rare délicatesse de cœur et une grande fermeté d'intelligence, beaucoup de mesure jusque dans l'enliiousiasme, une vivacité piquante unie à de tendres sympathies, une àme aimante avec un esprit perçant, difficile réunion de contrastes étranges : c'est la critique littéraire , à laquelle madame Récamier a tourné tant d'esprits supérieurs pour la gloire de notre époque.
Indiquer avant tout les défauts et maintenir les règles, marquer l'inspiration absente et en quelque sorte le vide des pages, suivre les divisions d'un ouvrage, l'abréger par l'analyse, le réfuter par la
discussion, laisser en quelque sorle au goût et à la sensibilité de chacun le soin de se pénétrer des beautés qu'il renferme ; telle était Tancienne critique littéraire. Le dix-neuvième siècle lui a apporté ses fortes habitudes de réflexion et d'analyse : un ouvrage sérieux n'est pas la fantaisie de l'écrivain ; il en est le cœur, l'àme , la vie ; il y a mis tout ce qu'il est; à ce point de vue les liéros ne sont pas des créations bizarres ou merveilleuses que l'imagination a évoquées du néant et qu'on peut juger à ce point de vue; ce sont les défauts et les qualités de ce cœur solitaire qui ont pris une âme et un corps; ce sont les moments successifs, les crises de cette vie morale qui ont créé en se matérialisant ces événements et cet intérêt; la critique nous montre ainsi dans un livre l'homme avant l'œuvre; en les rapprochant elle les éclaire; son but n'est pas de maintenir une tradition d'école ou d'autoriser la règle par un exemple de plus ; elle veut apporter à la première impression que la présence seule du beau suffit à éveiller, cette confirmation profonde de nos sentiments, fille d'une méditation intelligente et active : une pareille élude demande un talent qui marche de pair avec
Toriginal ; on allend, non plus qu'il reproduise ou discute mais au besoin qu'il reclifie et complète, qu'il ajoute par la vivacité du goût à l'enthousiasme de l'inspiration ; les défauts doivent à peine être touchés, pour en marquer l'origine et non pour en exploiter le malheur; ce sont les beautés qui sont essentielles, ce sont elles qu'il faut prendre soin de ne pas abandonner toutes seules à une admiration faible et inexpérimentée ; le cœur et le goût ont besoin d'une édu cation réelle pour sentir et pour se prêter au charme, comme Tintelligence pour approfondir un raisonnement ou pour suivre une découverte; la critique c'est la religion du beau , elle nous enseigne non pas seulement à le connaître, mais encore à l'aimer.
Tel est l'esprit de cette grande et durable école qui s'est tout entière formée dans le salon de l'Abbaye-aux-Bois ; ce n'est plus ici un essai qui promet des espérances, une tentative qui se justifie par d'heureux résultats; c'est une conquête entièrement réalisée ; ce sont d'admirables modèles qu'on s'étudie et qu'on s'instruit à imiter : celle critique fine et hardie, ingénieuse et profonde, joignant la grâce de rcxpression. à l'émotion sympathique d'un senli
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nient rcel, c'est madame Uécamier tout entière; telle elle écoutait, elle encourageait les talents et les cœurs; c'est bien là cette confidente discrète des peines de la vie, qui sentait l'homme dans le poète et versait sur l'ouvrage les larmes destinées au cœur de l'écrivain. Les critiques célèbres qui l'ont si longtemps consultée ne désavoueront point cette origine de leur fortune littéraire : celte exquise urbanité, ces formes où la politesse va jusqu'à la bienveillance, cet accueil qui faisait de tout étranger et de tout indifférent un disciple et un ami, celle complaisance si prompte qui mettait tant de soin à donner du relief au plus humble, à solliciter adroitement ses plus heureuses paroles pour le faire valoir ('), ce sont là les préceptes vivants que dans ses longues conversations
C) '< Parlant peu, écoutant beaucoup , jugeant avec « finesse, présidant aux conversations avec une habi- « Iclé admirable f demandant aux gens sans s'y tromper « jamais ce qu'ils savaient le mieux , trouvant le moyen <« de faire briller tout le mérite sans mccontcnter pcr- « sonne , rendant avec un art suprême chacun satisfait « de soi et par conséquent d'elle. » ( Grnnicr do Cassagnac : Histoire du Directoire , CLXTV.)
madame Récamicr laissa après elle; le dix-neuvième siècle lui a dû sa gloire la plus inconleslable. C'est ainsi qu'à des litres divers la politique et la philosophie, la poésie et la critique se réunissent involontairement auprès d'elle sous une protection commune, et semblent les expressions variées d'une pensée unique qui les gouverne par un mystérieux ascendant. Encore un peu de temps et la mort viendra placer entre chacun de ces jugements qui sont des portraits les noms qui les justifient. Sur ce tombeau à peine fermé pleure toute la jeune génération, car madame Récamicr aimait dans ces âmes h peine écloses l'avenir qu'elle y apercevait ; en même temps qu'elle accompagnait d'un pas lent Chateaubriand et Ballanche vers l'autre vie, elle conservait pour les plus nouvelles renommées le sourire et les tendresses passionnées d'une mère. Cet amour enthousiaste ne se renfermait pas dans les vastes limites des œuvres littéraires; tous les arts, toutes les supériorités trouvaient auprès d'elle un prophète ou un apôtre; son piano avait frémi sous les doigts d'un enfant destiné à d'éclatants triomphes; son salon avait entendu les premiers essais des pré-
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tîicalions les plus célébrés ; la première elle avait applaudi à un talent de déclamation capable d'ajouter à l'inspiration de Racine et de Corneille; ses meubles avaient été la première exposition de cbefsd'œuvre aussitôt consacrés qu'aperçus; on cherche une gloire qui ne date pas de ce salon.
Il y a dans cette dernière partie de la vie de niadame Récamier trop de noms vivants pour qu'il nous soit permis de la raconter autrement que nous l'avons fait. Dieu ne lui épargna point la douleur de mourir après ceux qu'elle avait aimés ; madame de Staël, monsieur de Montmorency, Ballanche et Chateaubriand la quittèrent successivement. Cette dernière mort appelait la sienne , les infirmités la lui annonçaient et préparaient d'avance le silence du tombeau , madame Récamier était devenue aveugle. Une femme d'infiniment de cœur et d'espril(*), raconte avec un charme éloquent les dernières entrevues de madame Récamier et de M. de Chateaubriand. Tous les jours et à la môme hcuic, le domestique annonçait comme à l'époque la plus bril-
(0 M"'* Sarah Austin.
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lanle de leur vie : < monsieur le vicomle», et dcposail le malade en présence de son amie qui ne pouvait plus 1 apercevoir; une extinction de voix lui défendait en outre de répondre; recueillies en ellesmêmes, ces deux âmes savaient se comprendre par je ne sais quelle mystérieuse communication. Madame Récamicr mourut environnée d'amour et de respect, rapidement enlevée au milieu de l'agitation des tempêtes politiques : il y a des époques où les bruits de la rue, les plus méprisables de tous les bruits, tiennent tant de place dans notre vie que nous n'avons plus de souvenirs ni de regrets pour les événements les plus amers; c'était un événement douloureux que de voir descendre dans la tombe cette femme dernière protectrice de l'esprit français, celle femme qui emportait avec elle tout un passé de poésie, de littérature et d'art , que l'avenir se refusera peut-être à continuer.
S'il y a quelque chose qui puisse faire pardonner à une femme tant de gloire et tant d'autorité, c'est que celte autorité ait été inaperçue et que celte gloire n'éclate dans toute sa splendeur qu'après la mort; c'est ce qui est arrivé pour madame Uécamier.
Depuis la restauration elle a été pour loute celle première partie de notre siècle comme un oracle caché et discret qui ne parlait que dans le sanctuaire de l'amitié. Chacun a dans sa vie de ces influences mystérieuses et chéries qu'il consulte et qu'il écoule; pour celui qui n'a pas le secret de notre âme, il reste toujours dans nos résolulions je ne sais quoi d'inexplicable et d'imprévu ; la même chose arrive dans l'histoire des littératures et des civilisations; en dehors des enseignements et des influences avouées, il y a souvent des royautés inconnues qui dictent des arrêts souverains; les esprits d'élite se rallient ainsi dans une pensée commune; ils ont un conseil , un guide, un juge, et il dépend d'une femme de mé- •tamorphoser toute une vie ou tout un mouvement littéraire; tel a été le rôle de nndame Récamier : préparée à celle grande destinée par une existence mêlée de triomphes éclatants et de peines amères ; malheureuse le plus souvent, comme il doit arriver à tous les cœurs tendres et à toutes les grandes âmes ; méconnue ou calomniée. Cette calme et poétique figure n'est point une de ces apparitions fugitives qui brillent un moment, éclairées par le reflet em-
prunlé des événemenis du jour, et qui pâlissent à mesure que le passe les éloigne de nous; c'est plulôl une gloire timide qui s'enveloppe et se dérobe dans ses doux rayons; à peine visible au milieu des clartés éphémères pour celui qui ne la cherche et^^^ ne la devine pas, mais qui, dans l'ombre des siècles où s'éteignent les incertaines lueurs des renommées contemporaines, apparaîtra plus belle et plus pure, comme l'astre qui dégagé des vapeurs de la terre monte paisiblement vers les cieux.