FIN
>*■ J'ai pensé que, si les hommes de génie ne 't pouvaient être jugés que par un petit nombre « d'esprits supérieurs, ils devaient accepier du •i moins tous les tributs de reconnaissance, i)
(M*"* DE Staël. — Lettres sur les écrits et le caractère de J.-Jacq. RovFsiaii.
— Préf. de la première édition. 1788.)
L'homme el la femme , que Dieu créa divers , gardent la trace de cette empreinte jusqu'en leur ame immatérielle; et, par un étrange mystère, leur volonté, comme leur intelligence, révèlent à chaque inslant, dans une nature commune, cette profonde opposition : le style , qui trahit nos secrets en traduisant nos pensées, nous avertit lui-même de son auteur. Cette délicatesse de parole, cette vivacité d'esprit, cet emportement de l'imagination, celle
susceptibilité de goût; c'est la femme,' avec sa tendresse d'âme, sa finesse, ses caprices, sa pudeur. L'homme apporte à ce qu'il écrit quelque chose de sa résolution et de sa force ; ses idées se répondent de plus loin et se serrent de plus près; il accuse plus hardiment ses qualités et ses défauts. Etendre les horizons ou creuser plus avant les profondeurs de l'intelligence, faire de ses idées un système, et de son système une réalité : à ces marques on reconnaît un maître qui prend la plume pour commander.
Mais cette loi providentielle qui, entre l'homme el la femme, prépare l'harmonie par le contraste, souffre d'éclatantes exceptions : il a été donné à un petit nombre de génies supérieurs de réunir dans une mesure égale les dons d'une double nature ; et par un heureux privilège , d'approcher de cet achèvement de nous-mêmes que toute âme rêve et poursuit.
Madame de Staël n'est point, sans doute, un de ces génies qui partagent les temps de l'histoire; et ( ependant quelle plus étonnante alliance des qualités les plus opposées! Une imagination romanesque avec une raison droite et ferme, une argumentation nette et serrée à côté des abandons de l'enthousiasme ,
une rare vigueur de conception et une vivacité d'impressions presque enfantine, une forte suite d'idées el une prodigieuse mobilité de sentiments : assemblage inouï de facultés et de mérites, qui semble appeler et défier à la fois les explications du philosophe, comme les imitations de l'écrivain.
Le roman , la critique, la politique; c'est la vie, ce sont les ouvrages, c'est le talent tout entier de madame de Staël. Que la biographie, enchaînée à la rigueur des dates, soit tenue de suivre l'écrivain pas à pas, et en quelque sorte heure par heure, dans les vicissitudes de sa vie et de sa pensée ; la critique a d'autres devoirs et d'autres droits. Pour elle, les moments épars d'une existence s'appellent et se recomposent; la pensée interrompue se renoue; les idées suspendues s'achèvent , el l'unité de l'esprit se rétablit. C'est à ce point de vue que cette grande existence nous a paru se prêter à une triple élude : toui' à lour créatrice , littérateur, philosophe, madame de Staël passe du roman à la critique, el de la critique à la science des gouvernements. Tantôt elle semble animer de sa vie les personnages qu'elle appelle du néant; tanlôl, dans son enthousiasme pour les arls
et pour le beau, elle paraît créer dans ce qu'elle admire les beautés qu'elle y aperçoit; tantôt, pensive et recueillie, elle prononce sur le sort des états et le destin des sociétés avec la foi d'un prophète et la sûreté d'un politique.
Les facultés que l'âme possède s'offrent, comme la vie elle-même qui en est le développement, sous un double aspect : notre existence se partage entre les élans et les retours ; l'intelligence exerce successivement sa double puissance d'invention ou de critique ; jamais il n'arrive que ces facultés diverses travaillent et se développent avec une égale activité. Suivant que le goût ou l'inspiration l'emporte , on voit chan ger la nature des esprits. Pour les génies qui écrivent d'enthousiasme, le goût n'est plus qu'un instinct ; la puissance d'invention le domine , l'efface ; il se perd dans le résultat qu'à leur insu il a contribué à produire. Il faut que l'inspiration ait assez de souffle pour ne pas laisser taire la voix qui parle en eux, car la réflexion les livre aux plus étranges impuissances. D'autres intelligences , au contraire , conçoivent et décrivent avec vivacité, mais elles n'ont plus cette fécondilé du pouvoir créateur; elles expliquent à
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l'arlisle et au poêle le travail intérieur dont ils ignorent le secret; elles lui donnent des conseils à défaut d'exemples; et, les yeux fixés sur le modèle idéal, qu'elles aperçoivent dans un horizon plus large et plus vrai, parce qu'elles n'ont pas préféré de perspective pour le réduire et l'exprimer, souvent elles égalent par la puissance de la réflexion l'ardeur spontanée du génie.
Madame de Staël appartient aux esprits de la seconde catégorie : ce serait la louer mal que de lui attribuer des qualités, qu'il faudrait ensuite rétracter par des critiques ou défendre par des sophismes. Elle n'eut point celle éminente faculté de la création; elle a toujours senti au delà de ce qu'elle pouvait rendre. Elle concevait un idéal dont elle ne rencontrait pas la réalisation ; elle le voyait dans son esprit, mais elle ne pouvait l'en détacher, lui prêter une voix el une àme qui ne fussent point la sienne. Toutes les fois qu'elle a voulu sortir d'elle-même, elle a toujours décrit plulùt que créé. C'est assurément à celle heureuse impuissance que nous devons celte infaillibilité et cette délicatesse du sens critique, celle vivacité ou cette énergie d'admiration. Toules les facultés.
chez elle, étaient consacrées à sentir et à juger. « Je « jugerais mes amis^ » disait-elle , « même en allant « à l'échafaud. »
Comment donc avec cette nature aborder le roman, et par où s'explique, malgré de visibles défauts, un incontestable succès? S'il est un genre où soit nécessaire ce pouvoir flexible et multiple , qui s'oublie, se transforme, revêt en un clin d'œil les natures les plus opposées et parle les langages les plus divers^ c'est sans doute, après le théâtre, le roman; et tandis que l'auteur dramatique se repose sur le machiniste de la partie matérielle de son œuvre, c'est encore à lui-même que le romancier doit demander sa mise en scène, son action, et jusqu'à Taccent qui prête son charme à la parole. La difficulté augmente si, renonçant aux combinaisons de l'intrigue et aux ressources de l'histoire, on aborde cette description intime où l'écrivain doit être à la fois créateur et critique, nous présenter en même temps le type qu'il observe et l'analyse qu'il en fait, et mêler, sans affaiblir l'intérêt, l'animation de la vie au calme de la réflexion. Si vous cherchez enfin le terme de la difficulté, et^ quoi qu'on en ail dit,
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l'idéal du genre dans le roman intime, supprimez ce mélange de conversation et de récit, cette faculté laissée à l'auteur de prêter ou de reprendre à son gré la parole; refusez-lui toute part dans la narration ; que chaque personnage écrive , et que leurs leltres soient l'ouvrage tout entier. Dès lors il ne s'agit plus seulement de sentir et de dépeindre; la vérité et l'inlérèt des récits n'ont plus qu'une valeur relative : c'est au point de vue de la personne qui parle que les impressions et les discours doivent être jugés. Il faut que, par une transformation merveilleuse, l'auteur, d'une page à l'autre, aperçoive l'univers sous un aspect différent; et, dans celte confidence intime des mystères du cœur, qu'il surprenne, non pas seulement ces symptômes extérieurs qui traduisent les âges et les situations, mais qu'il vive de ces natures étrangères, pour en révéler les secrets et en exprimer les profondeurs.
Madame de Staël , qui, dans ses essais de jeunesse (^), avait abusé des grands moyens pour de
(') Mirza , — Adélaïde et Théodore, — Histoire de Pauline , — Zulma.
pclils effets, abandonne les autres formes du roman pour essayer dans Delphine le genre donl nous parlons : elle échoue cl réussit à la fois^ dans la mesure des défauts et des qualités de son esprit.
Il y a dans cette œuvre un personnage qui vit cl qui respire : c'est peut-être le moins naturel , c'est le plus vrai de tous. Delphine a autant de bizarrerie que de supériorité dans le caractère : inconséquente dans ses actes , emportée dans ses résolutions, pleine de bravade ou d'humilité pour les décisions du monde, elle en devient tour-à-lour le juge ou la victime; clic le méprise, et elle sent qu'il a raison. Au lieu de se plier à ce qui l'entoure, elle voudrait tout rapporter à cet univers fantastique qu'elle a rêvé , et qu'elle s'étonne et s'irrite de ne pas rencontrer auprès d'elle. Parla, elle devient plus extraordinaire qu'intéressante; ce sont presque toujours des émotions peu raisonnables et mal justifiées , que la curiosité contemple, mais que la sympathie ne partage point. Il semble qu'à une création pareille doive manquer la réalité : il faut le répéter, c'est au contraire le seul personnage peut-être qui vive et qui offre un corps à notre pensée. C'est que ce caractère élrangc, celte
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sensibilité mobile , celle conduite un peu ihéàlrale , c'est Madame de Staël tout entière : Madame de Staël avec ses idées élevées , mais un peu excessives ; avec celte imagination qui emporte sa conduite en même lemps qu'elle précipite son esprit; avec celte incjuié' lude de pensée qui lui permet d'apercevoir si avant en elle. Comme son héroïne, toute sa vie elle a souffert d'être femme. Delphine serait une des créations les plus originales du roman, si elle n'était un cfes plus réels portraits de l'histoire. Madame de Staël n'a j)as eu besoin ici de faire appel à ces facultés qui l'ont plusieurs fois trahie, d'amener à la vie le type qui l'inspirait : elle le trouvait dans son àme> elle écrivait son roman comme un traité de morale ou une ('lude de psychologie, jetant par occasion de profonds regards sur les mystères les plus secrets de notre nalare,et, conséquence inattendue mais logique, de sa manière de composer, intéressant mille fois plus par la philosophie de ses réflexions ou la vivacité de ses récits, qu'elle n'émeut l'àme et ne remue le cœur.
Celle mémo tendance nous a valu encore ce caractère si vivemenl décrit, cl que madame Necker de Sans-
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sure (*) eslinie une invention si neuve , madame de Vernon. C'esl quelque chose d'étrange, en effet , que cette femme qui calcule ses moindres actions et réfléchit ses moindres pensées; qui a peur de s'oublier un moment , et qui , mourant sur le sein d'une amie, pousse son horreur de l'effusion jusqu'à se taire devant elle, et jusqu'à confier au papier l'abandon des derniers adieux. On songe involontairement à ces longues correspondances qui s'établissaient entre madame de Staël et son amie Q , de l'une à l'autre extrémité de leur table commune. On est conduit ainsi à rattacher à madame de Staël ce type si nouveau , et cette première analogie conduit à découvrir et à expliquer les autres. Madame de Vernon n'est point une ambitieuse qui dissimule , ni une coquette qui trompe : elle serait plus vite et plus sûrement à son but si elle y tendait tout droit et à ciel ouvert; elle représente merveilleusement l'âme qui se replie et à qui rien n'échappe en elle-même ; elle s'est fait une
(») Notice sur le caractère et les écrits de madame de Staël.
lel!e habilude de la réflexion, qu'elle ne peut plus s'en délivrer, et qu'elle ne saurait s'ignorer, quoi qu'elle fasse. Par un contraste piquant, celle femme est au fond pleine d'une exquise délicatesse et émue des plus vifs sentiments ; la solitude à laquelle le défaut d'expansion a condamné son àme n'en a point diminué l'énergie ni éteint l'ardeur; elle garde sous sa réserve apparente des trésors de pensée, des élans de tendresse : ce mélange de spontanéité et de réflexion, c'est encore la vivante image de madame de Staël ellemême. Voilà pourquoi ses descriptions paraissent si exactes , ses analyses si profondes et si vraies , et comment, malgré le détail des pensées, elles ne cessent pas un seul instant de traduire fidèlement la nature. Ici encore, madame de Slaël se raconte admirablement.'
Qu'importent, dès-lors, les faiblesses de l'ouvrage? Je ne le jugerai plus au point de vue du roman ; je n'y cberclierai plus cette fécondité égale à la variété de la vie humaine , et qui, puissante comme le Créateur, marque de son originalité chacun des personnages qu'elle appelle à la vie; ni cette flexibilité de langage qui se prête dans chaque acteur aux passions et aux
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événcnienls. Je neveux voir dans Delphine qu'une étude philosophique , accomplie dans un cadre mal conçu. La critique peut dès- lors, comme l'a fait Fauteur, sacrifier à bon droit tout ce qui n'est pas l'étude directe et la peinture intime de Delphine et de madame de Vernon. Tous les autres caractères sont faibles ou négligés; des situations forcées ramènent les inconvénients d'un roman d'intrigue, sans en offrir l'intérêt; des crises violentes naissent d'une étourderie ou d'une maladresse : trop peu coupables pour être condamnés, trop inconséquents pour être absous, les acteurs de ce drame n'ont ni les passions de l'homme, ni les vertus du héros; et l'on ne sait si l'intention de l'auteur a été de nous les faire plaindre malgré leurs fautes , ou condamner malgré leurs combats.
C'est encore parce que l'auteur s'étudiait lui-même que la peinture des sentiments en remplace si souvent l'effusion; madame de Staël décrit plulôt les effets de l'émolion qu'elle n'arrive à la produire; mille fois , par exemple , on s'étonne des troubles oii une parole, lin discours, une situation jettent ses personnages ; et on se dit involontairement qu'il en faut bien peu
pour les émouvoir. Lorsijuc le senlimenl s'emparait de madame de Staël, elle se laissait aller tout entière à l'impression du moment, elle y succombait ; et au lieu de clierclier à la communiquer au dehors, elle se contentait de la décrire avec cette finesse et celle exactitude si scrupuleusement philosophiques que nous avons déjà louées. C'est là ce qui explique ces effets sans proportion avec les moyens , ces mouvemenls inattendus, ces retours subils qui, plusieurs fois dans le livre, semblent rompre la vraisemblance. J'ai connu un poète médiocre qui , doué d*une imagination prompte et d'un talent de description assez vif, annonçait le caractère et marquait les allures de chacun des acleurs de sa tragédie par les couleurs les |)lus fines et les plus originales : arrivait le personnage, il était vulgaire dans sa démarche, monotone dans ses discours, indécis et sans intérêt : impuissance de l'arliste à rendre ce qu'il avait conçu ; slérililé, non pas d'invention, mais de réalisation ; décrire, mais non créer. Marquez la différence qui sépare un reproche d'un éloge, et celte comparaison s'applique à madame de Staël : cette clarté de descriptions, celle lucidité d'analvse, cette soudaineté d'expressions ont
nui peut-être à l'auteur de roman ; elles vont expliquer lout-à-l'heure la supériorité du critique et du philosophe.
Les Réflexions sur le but moral de Delphine viennent confirmer ces jugements : il est impossible de présenter une appréciation avec plus de goùl et de tact, d'y apporter à la fois plus de désintéressement cl d'intelligence; mais la portée même qu'elle attribue à l'intention, les résultats qu'elle s'en promet ou qu'elle craint (^) , ici tout l'a trompée, et elle a bien montré par là qu'elle avait essaye au delà de ce qu'il lui avait été donné d'atteindre. Madame de Staël s'est fait illusion, elle n'a pas vu qu'au lieu d'un roman elle n'avait donné qu'une étude ; elle n'a pas vu qu'involontairement elle nous intéresse trop à son personnage principal pour que nous puissions assez blâmer Delphine et
(•) Madame de Staël aurait assurément pu se dispenser de changer !e dénouement de son livre , et d'écrire en 1812 les Réflexions sur le suicide : ce crime n'est ici ni assez naturel , ni assez motivé pour avoir rien de dangereux. Dès qu'il n'a pas de raison suffisante , il ne provoque pas plus à l'imilation qu'un malheur de ce genre rapporté dans un article de journal.
Cl finir par lui donner lorl; à ce poinl de vue, l'effet est manqué. Ainsi, je le répète, sacrifions le roman, s'il faut le prendre dans les conditions et avec les règles du genre; mais reconnaissons que la cause de cet insuccès est précisément ce qui, d'un autre côté, fait la valeur de cette analyse psychologique.
Entre le roman et les œuvres de critique proprement dite, représentées par 6^o;'mwe et par V Allemagne , il est deux travaux dont il faut parler : c'est rEssai sur les fictions , ce sont les Lettres sur les écrits et le caractère de J,-J. Rousseau, premiers pas de l'auteur dans le domaine de la littérature critique. LEssai sur les fictions accuse déjà une main hardie et un esprit étendu ; les généralités du sujet ne sont qu'effleurées ; mais, dans le cadre restreint oiï une prudence exagérée a renfermé l'écrivain , quelles vérités délicates! quelles remarques exquises! Comme cette théorie est supérie^ire à l'application qu'elle en a faite plus lard dans Delphine î Avec quelle verve et quelle juste sévérité elle condamne les romans appelés historiques , ces peintures menteuses qui n'ont ni l'cxaclitude de l'histoire , ni la vérité de l'idéal !
A ce Irait je la retrouve notre contemporaine , et il était impossible de mieux prévoir.
Dans les Lettres sur Jean- Jacques Rousseau , on peut suivre les traces et retrouver l'influence du XVIir siècle; c'est tout-à=fait l'œuvre d'un esprit qui commence , et qui répète le passé avant de se hasarder dans l'avenir. A l'époque où elles parurent, ces lettres durent leur succès plus à leurs défauts qu'à leurs qualités: reprendre avec une conviction nouvelle toutes ces idées déjà anciennes , leur rendre l'éclat de la jeunesse et la fraîcheur d'un second coloris; faire d'une critique un éloge, et d'un éloge un plaidoyer : tel fut l'effort de madame de Staël. En 1814, elle écrivait avec plus d'orgueil (|ue de franchise : « Mes jugements d'alors n'ont « point changé. » Il faut plus de bonne foi au génie. Madame de Staël avait le sens critique trop exercé et trop délicat, la raison trop ferme et trop haute pour ne pas savoir le côté faible de Jean-Jacques , pour ne pas sourire aux chimères de la pensée ou aux déclamations de la parole , pour ne pas rendre meilleure justice que lui à tout ce qu'il se laisse aller tour-à-lour à réhabiliter ou à combattre Si madame de Staël s'en
élail tenue à ces premières impressions , si elle n'avait pas eu la force de repousser vigoureusement le sol sur lequel elle avait posé le pied dans la carrière liltéraire, elle se serait éteinte sans vie et sans gloire à la suite de ce temps qui était fini ; elle aurait répété sans but ces théories que la tribune politique avait seule le pouvoir de transfigurer, et elle aurait été à jamais incapable de tenir son rang dans le XIX' siècle.
Ce qu'il y a de mieux étudié peut-être et (ifi plus vrai dans ce curieux ouvrage, ce n'est point le sujet qu'il traite : c'est encore, sous le nom de Rousseau, le caractère, l'esprit , je dirais presque les manières de madame de Staël. Il n'y a rien de moins suspect qu'une pareille admiration : car elle se trahit avec trop de naïveté. Il n'y a pas jusqu'à cette franchise masculine , que Jean-Jacques prête quelquefois à Julie, qui ne me rappelle la libre allure de madame de Staël , et ses manières un peu rudes et un peu cavalières. Je la vois debout, à la cheminée (*) , dominant tout un cercle et secouant son ar-
(1) Historique.
124 MADAME DK STAËL.
dénie chevelure noire ; ou bien soutenant dans sa tribune les regards ironiques d'une assemblée entière, et entendant sans pâlir , à c5té de son mari , les invectives deLegendre en pleine Convention : intrépide à braver l'opinion publique, qui n'avait pas toujours tort contre elle; quelque chose, en un mot, du caractère de Rousseau, comme son style en avait déjà surpris les secrets et reproduit les beautés. Ainsi s'annonce et s'instruit par l'imitalion son originalité future; elle prend son siècle où il en est. Si Delphine se trouve souvent déplacée au milieu du calme et de la sévérité du monde, c'est qu'en dépit d'elle-même elle en fait partie : il est facile de saisir dans cette belle àme je ne sais quelles imperceptibles nuances qui trahissent les faiblesses de l'humanité; la franchise de la peinture va jusqu'à la naïveté de l'aveu > et peut-être détruit-elle elle-même le prestige qu'elle a produit. Il y a au-dessus de Delphine quelque chose qu'elle nous fait entrevoir. Qui de nous, avec le profond sentiment des défaillances de son caractère ou de 1 1 faiblesse de ses facultés, ne s'est rêvé meilleur et ne s'est souhaité tel qu'il se concevait? qui n'a pas ses heures où la
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pensée fait de nous un héros ou un génie ? Illusions parfois indécises d'une imagination vagabonde, plus souvent dans les intelligences fortes et les ànics élevées, ardentes aspirations qui semblent nous entraîner hors de nous-mêmes j ce n'est plus alors un caprice ou un désir fugitif: c'est une idée fixe qui vous poursuit et s'empare de vous. On ne se contente pas de caresser intérieurement cette chimère de soi-même : le fantôme prend corps à nos yeux ; on s'admire, on s'aime dans cette création de notre esprit; on a conscience de celle àme supérieure qu'on s'est donnée , et il semble que toutes nos facultés grandissent jusqu'à atteindre cet idéal que notre imagination a enfanté.
ConViwe apparaît; elle vit, elle respire; son regard raconli son génie; son esprit est une improvisation perpétuelle. Elle réunit tous les talents et toutes les gloires; son caractère, non moins original que son intelligence, a quelque chose de naïf et de supérieur; le monde au milieu duquel elle passe semble refléter cette création brillante. Elle n'y trouve que complicité pour ses caprices, ou indulgence pour ses faiblesses; l'admiration la dispose à Tenthousiasme
el l'en récompense; elle trouve partout celte disposition bienveillante d'une société qui paraîtrait faite pour elle ; et jusqu'à la nature qui multiplie sous ses regards les débris éteints qu'elle ressuscite, jusqu'à ce ciel qui éclaire de ses plus vifs rayons cette existence si poétique, tout contribue à l'illusion, tout émeut, tout charme; c'est ainsi qu'on a rêvé le génie.
Maintenant si cette grande figure, qui est tout l'ouvrage, se trouve quelquefois déplacée dans de bizarres événements , ou égarée dans d'impossibles situations; si tous les caractères palissent auprès d'elle; si lord Oswald lui-même est qu'une copie effacée de l'irrésolu Léonce de Mondoville, le roman reproduira les imperfections de Delphine-, il prêtera aux mêmes critiques: mais la grandeur du^rsonnage unique s'est encore élevée. Ce n'est plus une àme de philosophe qui s'étudie ; c'est une imagination d'artiste, une sensibilité de poète; c'est l'enthousiasme de la critique.
Corinne ne puise point en elle-même les sources de l'inspiration ; malgré ses beaux chants du cap Misène et du Capitole, elle n'a point surtout le génie
créateur: il lui manque tout ce qui manque à madame (le Slacl. Mais lorsqu'en présence de ceUe anliquilé donl le souffle interrompu revit en son cœur, elle raconte les monuments de Rome ; lorsqu'il s'agit de communiquer ce sentiment de l'art qui s'empare d'elle à la vue d'un chef-d'œuvre, alors son cœur bat, sa parole s'anime , son àme éclate ; et par une merveilleuse association , ce trouble des sens, qui l'enivre , n'obscurcit en rien celle vue perçante de la réflexion sur tout ce qu'elle ressent : elle poursuit d'une pensée calme l'explication de ce qui la transporte; et grâce à cette double puissance, elle satisfait en même temps notre raison qu'elle éclaire, cl notre cœur qu'elle émeut.
La critique, dans madame de Staël , s'est montrée sous tous ses aspects et avec toutes ses perfections : poétique et enthousiaste dans Connue, réfléchie et raisonnée dans V Allemagne, philosophique, et en (juelque sorte politique, dans l'ouvrage sur la L'ilU'ralure considérée dans ses rapports avec les institutions sociales : il y a ici plus qu'une tentative hardie; il y a tout un siècle qui finit , tout un siècle qui recommence; une révolution littéraire, une mé-
Ihode , une science nouvelle : madame de Slaël est le Dcscarles de la critique.
Lorsque les premiers physiciens cherchèrent les lois du monde et demandèrent à la nature son secrel, l'imagination, prompte dans son essor et complaisante à ses propres conjectures , repondait à tout problème par une hypothèse ; et la raison , trop confiante, n'osait encore se défaire de ces richesses perfides : ce jour seulement a vu commencer la science véritable, où la réflexion a fait une séparation éclatante des probabilités cl des démonstrations, des suppositions et des preuves. Une heureuse sévérité refusa le nom de connaissances aux fictions brillantes des poètes, et la science dut à la méthode qui allanguissait sa marche la certitude qui l'assurait. Pourquoi faut -il que la critique littéraire ait si longtemps dépensé au hasard tant d'efforts et de génie, cl qu'elle confonde encore, par une obstination étrange , l'inspiration qui crée , avec le goût qui juge ? Comment se fait-il que le littérateur se dégage à peine du poète? N'y a-l-il pas une science des œuvres littéraires , comme il y a une science de l'esprit, comme il y a une science du monde physique?
Au premier coup-d'œil jelé sur celle mulliludc immense de chanls et d'écrits, un fait vous arrêle et vous frappe d'abord. D'où vient celle variété de langages, cette diversité de formes? Comment se fait-il que la parole se plie aussi complaisamment à des changements si opposés? Puis, du sein de celte confusion , se dégagent des analogies et se signalent des ressemblances ; les mêmes attitudes du style se reproduisent , le même genre de récils se renouvelle; et il semble que des œuvres différentes aient obéi à une pensée inaperçue qui leur a donné les mêmes lois. La littérature signale l'existence des genres; elle doit faire plus encore : il lui appartient d'en montrer la raison. D'où vient, par exemple, qu'à l'origine des sociétés , toute littéralure débute par la pompe du poème épique? D'où vient cette éclatante similitude des chanls lyriques chez les peuples les plus lointains? N'y aurait-il pas, dans la nature même de ces facultés humaines que l'inspiration émeut et fait parler , des raisons secrètes et profondes qui imposent des lois à leur langage et des conditions à leur développement? D'où vient que les mêmes genres se reproduisent à toutes les épo-
ques et dans un ordre constant? D'où vient que les mêmes beautés trouvent partout une égale admiralion , ou les mêmes fautes une pareille critique? Ce n'est donc point le hasard qui préside à cette première, à cette grande manifestation de l'humanité; ce n'est point dans les œuvres imparfaites de l'écrivain , c'est dans le fond de notre nature qu'il faut chercher l'explication de ces faits, et cette inépuisable lumière qui doit rayonner sur toute la littérature.
Mais ce fond inmiuable se prête à la diversité des temps et à l'originalité des nations ; tous les genres , chez les différents peuples, n'ont point la même fortune^ ni un développement égal. A la littérature encore il appartient de montrer dans des causes générales l'explication de ces faits particuliers ; de faire voir que, là où Fignorance suppose un caprice, la science aperçoit le résultat d'une loi déterminée ; que les circonstances, les idées, les mœurs, n'agissent que dans un cercle prévu et dans des limites visibles. La critique ne se borne plus à expliquer l'existence et à tracer les conditions des genres : elle les suit dans leurs vicissitudes , elle accompagne leur
ileslinée ; elle nous dit les causes qui président à leur abaissement ou à leur grandeur; et, remontant des détails à l'ensemble, de telle ou telle œuvre de la pensée à la littérature tout entière, elle nous explique riiistoire de la civilisation, le mouvement du monde moral, les défaillances et les triomphes de la pensée: dans cette naïve expression d'elle-même, elle découvre son secret qui échappe aux lèvres de l'humanité.
A ces hauteurs où elle domine, la littérature rencontre la philosophie et elles se donnent la main. Ce qu'elles étudient l'une et l'autre , c'est nous-mêmes ; mais elles procèdent différemment. Toute œuvre littéraire vraiment digne de ce nom est spontanée ; elle naît dans l'âme, et au jour de l'inspiration elle s'en détache sans effort ; le travail du philosophe est avant tout une réflexion intérieure : le poète s'ignore, le savant s'étudie; mais, dans cette double évolution, c'est toujours une même pensée qui se traduit, ici se trahissant elle-même, là se cherchant avec peine et s'analysant avec effort. Réunissez la littérature et la philosophie, et rhistoire de l'esprit humain est achevée.
A ce point de vue, celle vaste science de l'art s'adresse à tous les produits de la pensée ; elle ne se renferme point dans le domaine de la littérature proprement dile : la haute critique, dans sa poursuite inquiète des conditions du beau, n'interroge pas seulement le chant du poète ou l'éloquence de l'orateur; ces monuments, ces accords, ces peintures, tout ce qui traduit ou réveille une idée ou un sentiment rentre dans le domaine de la critique , se ramène aux mêmes lois et s'explique par les mêmes causes.
Madame de Staël n'a point réalisé cet idéal; c'est déjà pour elle une gloire suffisante de l'avoir conçu : le plan de celle science, l'ordre et l'enchaînement de ces problèmes, la méthode pour les résoudre, le modèle des recherches qu'elle essaie sans les compléter , voilà ce que révèle l'élude attentive de ses écrits: s'il ne faut rien prêter à l'auteur qu'on expose, il est permis de recomposer sa pensée, et il ne faut pas refuser leur portée aux vues, ni leurs conséquences aux principes. ^
Ce n'est point assez toutefois de concevoir avec clarté et d'aborder avec mélhode celte vaste synthèse
des questions liltcraires ; il n'est point donné à tous de mettre la main à celle science et d'y travailler avec un égal bonheur. Si chaque espèce de recherches demande à l'esprit des qualités particulières , à plus forte raison doilon le dire de celle élude délicate qui exige une si étonnante réunion de facultés. Pour concevoir ce plan , il suffit d'une grande force de réflexion et d'une grande profondeur de pensée : pour l'exécuter , même en partie , ce n'est pas trop des dons les plus rares et les plus éminenls de l'esprit cl du cœur. La philosophie^ qui cherche le vrai el le reconnaît à la lumière de l'évidence, se conlenlc de la pénélralion qui le découvre , de l'analyse qui l'isole , et de la clarté qui le produit au dehors ; mais une œuvre littéraire, expression du beau, ne demande pas seulement à élre comprise , il faul encore qu'elle soit goùlée; et ce n'est point assez du goût qui l'apprécie, elle appelle encore le senlimenl qui se passionne ; il faul qu'elle retentisse en ([uelque sorte jusqu'au fond de l'àme. Et voyez quelle succession de difficultés el quelle souplesse de talent chez le critique! Il doit saisir la pensée de l'écrivain , cl par une iiUelligcnle analyse se rendre compic de
ses intentions; il doit, avec une infaillible sûreté de goût, juger la forme même, et montrer, dans son harmonie ou son désaccord avec le fond , la raison de notre éloignement ou de notre sympathie. Ce n'est point assez : il ne suffit pas de prononcer que telle création est belle , qu'elle satisfait aux conditions de l'art, d'expliquer même en quoi et comment elle y satisfait; ce n'est là qu'une science sans haleine, qui meurt avant d'avoir atteint son but, qu'une critique stérile qui satisfait la curiosité de l'esprit sans élever l'âme et enrichir le cœur. Qu'est-ce donc que cette froide analyse? qu'est-ce que celte admiration qui contemple et qui se tait ? 11 faut, si votre goût est délicat et votre émotion sentie, que mon jugement s'épure et que mon âme s'attendrisse ; il faut, sans perdre le sang-froid de la critique, que votre cœur se trouble, que votre sympathie s'échappe et m'arrive; si vous n'êtes digne de le juger qu'à la condition d'élever votre admiration au niveau du génie, vous ne devez exprimer votre jugement qu'à la condition de le justifier par cette émotion du beau'qui doit passer de votre âme dans la mienne. Si la philosophie enseigne le vrai, h Ktlé-
MADAME DE STAhL. 135
rature doil enseigner le beau ; el comme le beau ne se révèle qu'à la sensibilité du cœur, le tressaillement de mon âme doit seul me dire que je vous aurai compris.
La littérature demande donc à ses adeptes une nature en quelque sorte privilégiée, une réflexion forte et unesensibilité facile, une admiration à la fois sobre et sympatbique , une ame qui passe sans s'égarer de la méditation à l'enlbousiasme, et qui soit aussi ferme dans ses appréciations qu'irrésistible dans ses élans. Telle était à un degré éminent la nature de madame de Staël : elle médite avec l'intelligence d'un penseur, el se communique avec la sympalliique vivacité d'une femme.
Cette science, dont elle nous a montré la suite et livré le secret, embrasse à la fois l'étude de l'art, de la littérature proprement dite, et des lois générales de l'bumanité dans l'expression du beau. Les trois ouvrages que nous avons déjà nommés se rapportent cbacun à l'un de ces trois ordres de considérations : Corinne, c'est le beau dans l'art; l'Allemagne , le beau dans les œuvres écrites ; l'ouvrage sur les littératures considérées dans leurs rapports avec les ins-
titillions sociales, les lois qui président- au développement et aux créations de l'esprit humain.
Il est une ville qui, du gouvernement du monde, n'a conservé que le règne de l'art ; le souvenir de deux civilisations peuple l'enceinte de l'éternelle cité, et le prestige d'un si grand empire évanoui plane au-dessus des monuments encore debout. Sur la poussière de tant de peuples, la Religion a planté la croix , et celle ère nouvelle , féconde en inspirations plus hautes , est venue ajouter aux splendeurs antiques les sévères beautés de l'art chrétien ; de longues époques de chefs-d'œuvre s'y sont développées dans tous les genres , et de nos jours encore celte vieille supériorité se perpétue par l'enseignement que l'Europe y vient chercher. Quelle admirable pairie pour l'âme de Corinne; et comme tout y nourrit en elle le feu sacré! Cependant, par une ficlion ingénieuse, Corinne est aussi d'origine anglaise, c'est-à-dire qu'elle réunit, par un contraste frappant, l'analyse à l'inspiration. Elle ne sera donc point uniquement un harmonieux écho ; elle aura des admirations intelligentes et des enthousiasmes expliqués. Peut-cire faudrait-il ici , pour rester fidèle aux règles yérila-
bles, reprendre les uns après les autres chacun dos genres dans les arls comme dans la lilléralure , déterminer leurs conditions pour apprécier leur mérite: mais qu'on ne l'oublie point : avant de généraliser dans une science qui n'est pas faite , il faut d'abord passer par de longues et débitâtes études, il faut s'adresser aux réalités elles-mêmes, car ce ne sont point des abstractions que la critique doit manier : il faut avoir vécu au milieu de ces chefs-d'œuvre , les avoir touchés de la main , et dans celte silencieuse contemplation avoir évoqué leur esprit et tressailli du même souffle qui les inspira. Voilà cette initiation féconde aux mystères de l'art qui triomphe des langueurs de l'indilTérence. Il semble que Corinne se contente de guider nos pas et de répondre à nos questions ; mais il arrive que , par des éclairs soudains , l'horizon s'illumine jusque dans ses profondeurs. Je croyais être devant une statue, une ruine, un tableau, et voilà qu'entrainé dans des considérations plus générales , j'entrevois par un irrésistible progrès les lois mêmes de l'art sous toutes ses formes. Il en est ainsi des grands esprits comme des grands caraclèics : pour eux rien ne demeure ina-
perçu , cl il n'esl poinl de détail qui ne concoure à l'ensemble et qui ne conduise au but. Le génie prend garde à tout : ce qu'un esprit médiocre négligerait comme une puérilité, ou rejetterait comme un horsd'œuvre, devient souvent l'occasion d'une découverte. Par là s'explique ce don de rêverie philosophique ou littéraire; c'est ainsi que l'itinéraire d'un voyageur peut devenir un ouvrage -, qu'on croit raconter une excursion , et qu'on fait une histoire ; apprécier quelques œuvres, et qu'on jette , pour ainsi dire, en un petit nombre de lignes les bases solides de la vraie science de l'arl.
Uydllemagne est surtout consacrée aux études littéraires proprement diles; et cependant, grâce à cette justesse de vues qui faisait si bien apercevoir à madame de Staël la véritable portée de la science du beau , nous y trouvons de remarquables passages sur la sculpture, la peinture et la musique. Il fautj avouer ici que madame de Staël n'a jamais biei compris ce dernier art : à peine accorde-t-elle soi admiration à Mozart , et nous ne voyons point qu'elh ait été émue à l'audition de Palestrina et de Pergolèsc. Lorsque sous ces voûtes immenses , au milieu
(le ce recueillement et de ces pompes que madame de Staël décrit avec tant de vérité et de grandeur^ on entend ces chants qui s'élèvent et qui se répondent , ou seulement ce simple chœur dont les voix graves })0ursuivent alternativement les versets des psaumes, il y a dans ces accords je ne sais quelle majesté prinjilivc , ou quelle étrangeté céleste , qui arrache l'àme à ce temple , à cette vue, à celte terre. Saint- Pierre et ses magnificences, cette assemblée de cardinaux , cet autel , cette immensité des édifices disparaît; la conscience de soi-même se perd, et l'àme entre dans cette sorte d'extase mystique que la musique seule a le don de produire et le secret d'exprimer. Cette impression est si naturelle et si profonde , que le récit en est devenu vulgaire. Et les grands maîtres delà musique allemande : Haydn par exemple, pourquoi n'a-t-il pas sa place à côté de Goethe et de Schiller? Peut-être cet art demande^ pour être senti, une disposition particulière ou une science approfondie; peut-être la musique, comme tous les arts où la difficulté d'exécution est grande, et l'effet le résultat de combinaisons souvent très-compliquées , se goùlc-l-cllc plutôt à la réflexion, et apprend on à l'ai-
nier à mesure qu'on apprend à la connaître. On y découvre, non pas seulement ce pauvre mérite d'une difficulté vaincue, mais l'oreille s'habitue à son langage , et moins surprise elle est plus disposée à comprendre. N'en est-il pas de même , au reste , de la peinture, dont madame de Staël parle bien plutôt en littérateur qu'en artiste : la véritable originalité de l'école allemande lui a échappé , comme en Italie elle paraît avoir complètement ignoré l'inspiration du Giotto, d'xVnge de Fiésoles, du Pérugin ; elle n'a point suivi ce mouvement qui, par Raphaël , revient insensiblement des hauteurs les plus sublimes de l'idéal à une beauté plus possible et plus réelle sans cesser d'être divine, et aboutit enfin à l'école sensualiste qui compte tant de noms illustres. Avec un goût aussi sur, une âme aussi délicate, personne mieux que madame de Staël n'eût été capable de suivre et d'expliquer ces métamorphoses. 11 ne faut accuser ici qu'un manque d'études préliminaires, que cette timidité qui n'ose encore revendiquer tout-à-fait l'appréciation de ces genres que l'usage paraît écarter d'un livre de littérature. *
Ces réserves expriment un vif regret lorsqu'on
trouve lanl de vérités échappées, en quelque sorte malgré elle, et une si vive intelligence des œuvres dont elle se contente -d'exprimer par occasion , son jugement. On peut afOrmer sans crainte que, si elle avait eu sur chacun de ces points les connaissances que vont trahir ses études littéraires , nous aurions sur la poétique des arts et sur leur histoire un traité complet, et non pas de simples aperçus.
Dans la littérature proprement dite, madame de Staël est sur son terrain; elle s'y meut à l'aise : partout se reconnaît la main exercée d'un maître. On pourrait s'étonner, dans une femme, d'une telle richesse d'idées acquises, d'une aussi prodigieuse variété de connaissances , et s'effrayer des travaux qu'exige un pareil savoir. Il ne faut point oublier qu'il est donné aux attentions fortes et aux facultés puissantes de multiplier en quelque sorte le temps , et de donner à leurs éludes une fécondité où s'épuiseraient les efforts et se lasserait la patience des génies médiocres. Madame de Staël porte avec aisance ce vaste fardeau ; elle n'en paraît ni fière , ni embarrassée; toujours sobre et mesurée, elle ne s'écarte jamais de cette science de l'à-propos qui no
doit lien sacrifier au désir de paraître instruit ; toutes les idées qu'elle a reçues sont devenues les siennes, elle les a créées une seponde fois; et dans une si prodigieuse quantité de lectures que ses ouvrages supposent , on chercherait en vain , tant il y a d'originalité chez elle , la pensée ou même la remarque qui ne lui appartient pas.
Il ne faut pas croire cependant, bien que la littérature soit, on peut le dire, la spécialité de madame de Staël , qu'elle ait eu en elle cette confiance d'aborder pleinement ce fond de questions que nous avons essayé de dégager ; ici encore elle n'y aboutit qu'indirectement , et il faut rappeler ce que nous disions tout-à-l'heure pour les arts : V Allemagne renouvelle, moins la forme et les embarras du roman, la marche et les procédés de Corinne; c'est à un auteur qu'on s'adresse, c'est un de ses ouvrages qu'on étudie, souvent une scène qu'on détaille; et grâce à celte généralisation puissante qui perd la médiocrité et élève le génie, c'est une théorie de l'art tragique ou dramatique qui nous est ainsi donnée par occasion. Les critiques ont l'habitude de poser le précepte, et ils apportent ensuite l'exemple pour
confirmer el éclairer la règle : madame de Slaël, au contraire , sous prélcxle de nous initier à la littérature allemande , débute par l'analyse d'un passage ; elle y rallie, par une synthèse prompte et hardie, quelques-uns de ses souvenirs de l'antiquité classique, et grâce à ce rapide essor de la pensée qui supplée au nombre des observations par leur justesse, et à un plus long travail deTesprit parla pénétration, nous avons déjà abouti à une loi générale; nous connaissons les conditions d'un genre , la mesure de sa beauté, la source de ses fautes, et souvent le tableau s'est achevé par un exposé rapide qui en a résumé l'histoire, expliqué l'origine et pressenti l'avenir.
Par là s'explique l'immense renommée littéraire de madame de Staël, l'influence qu'elle a exercée et dont les traces s'aperçoivent encore de nos jours dans les plus éminents esprits : avec la portée qu'on ne saurait lui refuser, il ne faut point cependant oublier qu'avant tout , le dessein de l'ouvrage est d'initier la France aux (uystères toujours si impénétrables d'une lilléralurc contemporaine. Toutes les difficultés se réunissaient dans cette entreprise : l'Allemagne
l^ii MADAME DE STAËL.
élait profondément ignorée. Il y avait là un obstacle qui n'existait pas dans Corinne : nul esprit cultivé qui ne connaisse Rome; Tite-Live en a raconté l'histoire à notre enfance; ses poètes en ont murmuré les cliants à notre jeunesse; jurisconsultes, philosophes, littérateurs, nous lui avons demandé ses lois , ses traités, ses poèmes. Chrétiens, la religion nous apprit à tourner nos regards du côté oii la lumière nous est venue ; les vierges de Raphaël ont souri sur notre berceau et écouté nos prières; les chefsd'œuvre de la sculpture ancienne habitent les promenades où nous tentions nos premiers pas. Aussi l'àme a un point de départ et se reconnaît à la première vue dans les régions où la transporte l'auteur ; pas un nom qui ne soit un écho de l'histoire , pas une œuvre pour ainsi dire dont le souvenir n'ait déjà vécu dans notre esprit : le récit rencontre donc auprès de nous tout ce qui prépare l'intérêt et s'y ajoute ; rien de tout cela dans le livre de V Allemagne; et de plus l'auteur , en même temps qu'il se débarrasse des incidents du roman , se prive du même coup de ses ressources.
L'Allemagne, disait madame de Staël, ne se
chaule pas, elle se raconte. C'est qu'en effet, tout était à apprendre à son siècle. N'est-ce pas une lâche difficile, alors qu'on se propose de juger un auteur , d'avoir à vous dire en premier lieu son nom et le titre de ses ouvrages? La critique ne risque-t-elle pas d'analyser au point de vue dont elle juge, et ces préliminaires de l'appréciation ne la rendront-ils pas inutile, ou au moins singulièrement froide? Ici tous ces obstacles sont vaincus, et chaque difficulté devient un mérite nouveau. 4 ne point chercher l'Allemagne hors du livre de madame de Staël , à n'en rien connaître que par ses résumés et ses extraits, on s'étonne de voir que cet esprit si décisif, et qui avait à si juste titre un parti pris d'admiration et de blâme au point de vue immuable de la véritable beauté, conserve cependant à son lecteur une large mesure de liberté. Elle ne me force point à être de son sentiment autrement que par la vérité de ses impressions ; il y a dans ses exposés une admirable impartialité qui vous laisse tout le loisir de comprendre avant de vous inviter à juger. L'interprétation intelligente et désintéressée de l'auteur ne vous défend nullement une autre opinion , cl on ne trouverait
î»eul-clre pas facilement , avec des circonslances pareilles , un second exemple d'une exposition aussi indépendante de la critique , avec une critique si profondément justifiée par l'exposition.
Il est un autre mérite encore que nous devons recommander. Il semble pour quelques-uns que l'intérêt de l'analyse dépend de l'ignorance du lecteur, et que ce n'est point la peine de jeter les yeux sur le résumé d'un ouvrage qui vous esi familier. Ainsi donc, il faut que la critique lire tout son prix de la curiosité qui se satisfait à meilleur marché et plus vite dans le compte-rendu que dans l'écrit ; comme si celle critique ne devait pas avoir sa valeur propre et son intérêt particulier, il est remarquable , au contraire, de voir combien une analyse élevée etinlelligenlc acquiert de prix par une élude approfondie et intelligente des ouvrages qu'elle se proposait de nous révéler. C'est ce qu'on éprouve à la lecture de madame de Staël, et si, par une hypothèse contraire à celle que nous faisions lout-à-l'heure, vous reprenez VyJllemagne avec une connaissance intime des écrivains que ce pays a produits , de la langue qu'il parle et des mœurs qui le caractérisent, un plaisir lout nou-
veau s'offre à voire esprii : vous aimez à voir dans des extraits délicatement choisis les passages qui vous ont charmé; vos jugements s'affermissent, voire émotion s'augmente et s'épure , votre pensée se trouve traduite, et il semble, par un heureux retour sur vous-même , que vous ayez apporté dans vos lectures tout l'esprit que suppose et révèle l'étude que vous avez sous les yeux.
C'est ainsi qu'abordable à notre faiblesse , complaisante à notre ignorance en même temps qu'élevée et profonde , la critique nous initie tour à tour à la connaissance et aux mystères d'une littérature ; elle la suit dans ce qu'elle a de plus spécial et de plus périlleux , les œuvres de philosophie et de morale.
Il y a dans la philosophie un fond de vérités éternelles qui apparliennent plutôt au sens commun de l'humanité qu'à une science particulière , et elle ne paraît avoir d'autre but dans toutes ses recherches que de garantir du doute ces vérités et de leur conserver leuv invincible aulorité. Si par ce côlc la philosophie parait accessible à tout esprit, il faut reconnaître aussi que notre intelligence, ingénieuse à se tourmenter elle-même , a tellement multiplié
les erreurs et embarrassé les avenues de la vérité , qu'il est besoin à chaque instant de rétablir la raison dans ses droits et l'intelligence dans sa voie ; ce n*est pas trop de toutes les ressources de l'analyse , de loutes les rigueurs de la méthode , pour ne point se perdre el pour revenir du scepticisme à une évidence réfléchie. C'est ce mélange d'obstacles réels et de facilités apparentes , cet attrait qu'elle inspire et ces efforts qu'elle demande qui ont amené l'illusion dans laquelle sont tombés les meilleurs esprits à l'endroit de la philosophie : parce qu'ils la sentaient au fond de leur âme , et qu'elle leur paraissait , pour ainsi dire , faire partie d'eux-mêmes , ils ont cru pouvoir l'aborder sans préparation et la traiter sans travail ; ils n'ont voulu y voir que celte part du sens commun , sans tenir aucun compte du reste. Par là s'explique celte audace de jugements sur les systèmes les plus compliqués, el cette prétention universelle de prononcer sur leur valeur sans en connaître le fond. Si les arts el les lettres exigent une préparation et des études , à combien plus forte raison ne doit-on pas le dire~ ie celle science qui a occupé les plus grands génies el
résumé les civilisalions ! Madame de Staël a subi en partie l'erreur commune : elle s'est trop liée à la vigueur de son esprit et à la délicatesse de son cœur pour juger de la philosophie en quelque sorte par impression et par sentiment. Une critique sévère aurait ici à lui demander compte de la plupart de ses appréciations ; elle rechercherait jusqu'à quoi point se justifie cet enthousiasme sans bornes pour la philosophie de Bacon ; elle aurait à faire ses réserves sur cette sympathie immodérée pour Adam Smith ; elle rappellerait avec avantage qu'un auteur moderne , (^) , dans une discussion définitive, a apporté à cette ingénieuse théorie les tempéraments qu'elle exige; enfin, tout en rendant justice à une intelligence assez vive et assez claire des doctrines d'Emmanuel Ranl , alors si nouvelles et si inconnues, elle aurait à qualifier sévèrement les tendances mystiques que trahit le jugement de madame de Staël. Est-il permis, lorsqu'on aborde ce système, de méconnaître cet effort désespéré de la raison pour se suicider de ses propres mains , de
(') M. Jouffroy dans son Cours de droit naturel.
loO MADAME DE STALL.
laisser de côté le fatal combat des antinomies , et de ne voir, dans le plus décisif scepticisme qui ait effrayé les penseurs , qu'une heureuse tenlative pour substituer le sentiment à la raison ? Non ! l'intelligence humaine ne doit ni abdiquer , ni se détruire; et il est inutile de chercher à la convaincre de contradiction ou d'impuissance ; il faut renoncer à ce mensonge et à ce désespoir ; il faut surtout ne point oublier que le sentiment ne s'inspire que de ce qu'il croit , et que Fanéantissemenl de la pensée entraîne la ruine du cœur : le mysticisme qui naît du doute est la plus chimérique et la plus dangereuse des illusions.
D'un autre coté , il faut reconnaître que la philosophie , dans sa forme et dans ses tendances , est doublement justiciable de la littérature; il n'est point indifférent pour le développement de l'art et pour la gloire d'un siècle de se rallier à tel ou tel système ; il y a toujours une identité profonde entre les idées que la réflexion a fait triompher et celles que l'inspiration exprime. Ne reconnait-on pas dans tout leXYIF siècle la forte impulsion du cartésianisme; durant la longue chute des civilisations antiques, le
Stoïcisme ne prèle-l-il pas de nobles accents au génie (le Liicain , cl celte gracieuse famille des poètes erotiques ne doit-elle rien à la facile morale d'Epicure? La critique litlcraire est donc dans son droit, lorsque, sans loucher au fond , elle clicrclic à se rendre comple des tendances d'une doctrine et de l'influence qu'elle exercera sur la direction des esprits. Elle peut, sans avoir recours aux arguments qui se tirent de l'analyse scientifique , ou flétrir dans le sensualisme l'abaissement de la pensée et l'avilissement de l'àme, ou louer dans le spiritualisme le germe des vertus et des hautes pensées ; elle doit faire ressortir TelTet moral de la philosophie pour découvrir son résultat littéraire. C'est encore une de ces fécondes recherches dont madame de Staël a le mérite d'avoir conçu la pensée et entrepris la réalisation.
Sur ce sujet , il est peu de pages plus noblement écrites que le dernier livre de V Allemagne. Par un heureux abandon , le génie de madame de Staël échappe aux limites qu'elle s'était d'abord imposées ; il ne s'agit plus seulement des philosophes et des moralistes de l'Allemagne : la critique et l'histoire font
place à une exposition dogmatique. L'auteur ne raconte plus, il enseigne : la religion, l'enthousiasme viennent tour à tour nous faire entendre leur voix. 11 y a dans ces chapitres quelque chose de Pinspiralion qui dicta le Phèdre : et cependant une secrète préoccupation arrête madame de Staël ; elle ignore ellemême l'influence qu'elle subit , et sans y réussir elle s'efforce de s'y dérober. Madame de Staël était protestante ; elle ne le publie ni le dissimule ; mais , sans être averti, le lecteur s'en apercevrait. Le protestantisme est la plus éclatante manifestation de la pensée individuelle, c'est la dernière raison de toutes choses trouvée et arrêtée en nous-mêmes ; le protestantisme écarte le mystère et supprime la foi, et par là il anéantit tout ce côté poétique de notre nature. Le catholicisme , au contraire , cultive soigneusement cette croyance instinctive , aussi nécessaire à l'humanité que la réflexion ; il fait une large part à ce besoin de croire sans s'expliquer qui est au fond de notre raison elle-même ; et non-seulement il le suppose , mais il l'invoque et l'ordonne. Par là se trouve conservée toute celle part mystérieuse et indéfinie de pensées qu'un raisonnement impitoyable
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écarterait à son point de vue, et que la poésie aime tant à répéter et à traduire. Celle foi poétique et religieuse donne au cœur un nouvel aliment , et le seul mysticisme chrétien échappe à tout danger , parce que seul il offre à l'amour un objet à la fois infini et présent. Le protestantisme a dû renoncer à toutes ces ressources : aussi madame de Staël se débat en vain contre le principe qu'elle adopte ; elle aspire au catholicisme , mais refusant de l'aborder par le côté du dogme qui la choque, elle cherche à le remplacer, et elle se perd dans des élans vagues, qui suivis plus avant pourraient la mener loin et l'égarer tout-à-fait. Ajoutons, puisqu'elle abordait la religion et qu'elle y étudiait à juste litre le côté littéraire , comme elle l'avait fait de l'art et de la philosophie, qu'il faut se décider plus nettement sur ce problème fondamental. Je n'aime point cette justice incomplèle qui lui multiplie les respects pour lui refuser la foi , et qui exalte son influence pour nier son principe et méconnaître sa divinité. Si le catholicisme n'est pas un ensemble de vérités absolues , le point de départ de tout progrès, notre initiation à l'immorlalité, c'est une des plus grandes erreurs du genre
loi MADAME DE STAËL.
humain que d'avoir , dans cette religion terrestre , adoré sa propre image el immobilisé à tout jamais son avenir. Il faut alors lui mesurer son temps et lui retirer le monde : elle l'occupe à un faux titre ; el comme il a pu la produire, il doit la remplacer. 11 y a dans ces hommages orgueilleux je ne sais quelle réminiscence du XVIir siècle , une incrédulité ou une foi qui ne veut pas s'avouer , un parti pris que l'on cache, ou une incertitude dont on n'a pas la force de sorlir; plus de franchise et de résolution sied mieux au génie ; il est temps de se prononcer.
Le livre de VInfluence des passions sur le bonheur des indicidus et des nations parut en deux parties successives qui devinrent deux ouvrages séparés; le second eut pour titre : De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. Dans le premier, la morale, la littérature, la polilique se mêlent et se confondent; le plan est arbitraire el intlécis : faiblesses d'un écrivain encore jeune qui doit se corriger bien heureusement, car peu d'ouvrages sont composés avec plus de force cl ordonnes avec plus de méthode que les écrits de
madame de Slaël. Elleenlend procéder à une analyse de tous les senlimenls, et on s'clonne de trouver sur celle lisle bizarre les plus nobles affeclions du cœur égarées à côlé des passions les plus viles ; l'amour sous ses formes les plus saintes, tout auprès de Tavarice et de l'ivresse : suite fàcbeuse d'une division arbitraire , manque de rigueur dans un écrivain encore inexpérimenté. Il faut louer plutôt ce qui mérite de l'être : cette finesse d'analyse et celle vérité d'observation , celle abondance de détails et celle clarté d'ensemble, celte précision delà science et celle facilité du bon sens dont Nicole, dans ses Essais de morale, semblait avoir donné le modèle et gardé le secret. xVinsi se trahit par occasion la richesse des facultés dans un esprit supérieur. Si , plus haut ;, nous avons eu à critiquer dans madame de Staël des appréciations incomplètes ou erronées , n'oublions pas que, dans ses études sur les passions, elle a égalé les maîtres , et manié l'analyse psychologicjue avec la délicatesse d'une femme et l'exacliiude d'un philosophe.
Cependant hi valeur de ces éludes se trouve (|uelquefois diminuée singulièrement par l'esprit qui les a
dictées ; il y a ici , dans madame de Staël , quelque chose qui ressemble à un mauvais souvenir de Candide, L'existence humaine , si changeante et si diverse, se prête par ses aspects complaisants à toutes ces impressions : Leibnilz et Voltaire y justifient également leurs systèmes; et peut-être, sous peine d'oter toute physionomie à sa pensée, faut-il bien se résigner à voir la vie ou plus riante ou plus triste qu'elle ne l'est réellement; dès qu'on en voile le côté brillant et chevaleresque, il ne reste que le désespoir et la résignation : il faut être franchement sceptique ou chrétien. Les héros du mal ou du désespoir ont été compris et acceptés à toutes les époques, parce qu'ils expriment un côté réel de la nature humaine. Don Juan, Faust, Werther, René , ne sont que la vivante personnification des tristesses et des doutes de notre vie : mais pour les exprimer il les faut sentir , impression à laquelle se refusait la nature sympathique de madan>e de Staël. Aussi elle aboutit péniblement à un stoïcisme sans grandeur. Heureusement impuissante à soutenir ce rôle emprunté , elle balbutie un peu le langage de l'indifférence et du désenchantement : elle n'a pas l'émotion poignante d'une
MADAME DE STAKL. 157
souffrance réelle; elle lutte à son insu contre les transports d'une àme généreuse et qui s'anime au seul nom des sentiments qu'elle décrit ; en un mot, elle cherche les qualités et le tour d'esprit qu'elle n'aura pas ; elle n'a pas encore eu l'heureuse pensée de se livrera elle-même, elle n'a pas rencontré son génie.
Quatre années seulement séparent cet essai de jeunesse de la seconde partie de l'ouvrage : la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales , et franchissant dans ce court espace de temps tout l'intervalle d'un disciple à un maître , à une époque où elle n'avait encore écrit ni Corinne , ni V Allemagne , madame de Staël donne à la science moderne ces vues sur la généralité de l'art , alors nouveautés et découvertes, aujourd'hui incontestables axiomes.
L'esprit humain avance par un progrès mdéfini et continu; les littératures, comme les civilisations, se succèdent par époques tour à tour spontanées ou critiques , et ce que les contemporains abusés prennent pour une ruine n'est qu'un renouvellement.
Opposées par leur nature et suivant des fortunes
diverses, les lilléralures du nord et celles du midi trouvent dans ce système l'explication de leur passé et le secret de leur avenir. Enfin l'organisation des sociétés et la forme politique des gouvernements tiennent par des liens étroits et réciproques aux progrès et à la décadence des lettres et des arts.
Le triomphe de ces grands principes les a rendus vulgaires, mais aujourd'hui encore oii ils sont tant répétés et si peu compris, le développement, la démonstration, que madame de Staël en donne, suffisent à faire voir tout ce qu'il y a en elle d'original et de supérieur.
Si l'homme, malgré les assurances de la philosophie et de la religion , n'interroge pas sans effroi le tombeau où il va descendre et dont il n'aperçoit que l'ahîme, l'humanité à son tour s'alarme de ce mouvement qui la précipite à travers des ruines vers un but qu'elle ne connaît pas. Où va-l-elle? Elle l'ignore. Comment arrêter ou conduire ce torrent de la destinée ? La fatalité nous entraîne-l-elle loin de ces premiers âges où l'àme avait encore le ressouvenir de Dieu^ à une corruption sans limites? La civilisation, avec ses élans et ses retours, n'est -elle que le capricieux
MADAME DE STAËL. lo9
résnllal d'efîorls inutiles el de hasards inlclligenls ; ou bien une inspiration plus liaule anime l-elle ce monde qu'elle a créé ? el éclairant d'une lumière féconde cette liberté qu'elle respecte, contemple-t-elle avec une parole de satisfaction le magnifique spectacle du progrès dans l'univers intelligent et moral ? La philosophie, la littérature, la politique se disputent ces grandes questions; Madame de Staël se contente ici du problème littéraire : plus tard , la politique la ramènera au problème social.
Le XVIH^ siècle avait son opinion toute faite , opinion contradictoire sur ce point comme en un grand nombre d'autres : tandis qu'il prêchait l'absolutisme de la raison humaine, il s'en tenait, par un renversement étrange de la logique, aux théories de VEssai fiur les Mœurs. Ainsi, au lieu d'avoir grandi d'âge en âge pour arriver à cette maturité que vous nous faites si impérieuse, la raison a donc été le pcrpéluel jouet de toutes les illusions et de tous les sophismes ? Les abus qu'elle a soufferts et les erreurs qu'elle a crues l'ont bien mal préparée à ce rôle dominateur; el si tant de siècles lui ont si peu servi, je la crois bien faible au lendemain d'une émancipa-
lion si récente. Il y a bien peu de dignité et de grandeur dans ce système qui réduit la civilisation à s'interrompre pour recommencer, comme la toile d*araignée qui, renouée la veille, semble n'attendre qu'une nouvelle destruction. Madame de Staël avait plus de sens et de fierté : pour elle, la raison humaine est un marcheur infatigable et qui ne s'arrête pas. Si la roule est coupée, elle la franchit; si obscure, elleréclaire ; si indécise, elles les essaie toutes dans son indomptable persévérance : la science , l'art, la poésie, ne sont que l'essor naturel de la pensée ; l'inspiration languit , la réflexion la remplace ; la réflexion se fatigue, l'humanité retrouvera un poète pour lui chanter les réminiscences de ses premiers âges; ou bien pour traduire dans le langage lyrique les efforts de l'intelligence et les combats de la vertu. Qu'importe donc qu'une littérature se transforme si elle doit renaître de ses cendres, si les lueurs de son couchant appellent l'aurore d'une civilisation nouvelle ?
La vérité elle-même éblouit les intelligences faibles, elle va jusqu'à les égarer; les esprits supérieurs s'arrêtent à temps. C'est un grand mérite pour madame
t\e Staël que de ne s'èlre pas laissé entraîner jusqu'aux théories chimériques ou séduisantes que notre siècle a enfantées depuis elle; tous ces rêves sur la palingénésie du genre humain^, ces lois absolues qu'ont inventées d'illustres philosophes en Allemagne, ou plus près de nous cette genèse attendue d'une religion plus vraie que le christianisme , cette ère de résurrection qu'ont prêchée de sincères et illustres croyants, rien n'a séduit la fermeté d'espril de madame de Staël; elle s'arrête à ce qui est promé. Heureuse sobriété qu'elle tenait des grands maîtres! Salutaire défiance des conjectures et des généralités téméraires! On s'est donné depuis elle bien de la peine pour ajouter des erreurs aux vérités qu'elle avait découvertes.
La philosophie allemande et Schlegel en particulier, avaient sans doute donné à madame de Staël la première idée de sa distinction célèbre entre les époques de critique et les époques de réflexion'; elle ne s'est point contentée de la proposer , elle en a apporté une démonstration plus rigoureuse et })lus profonde qu'elle ne le paraît au premier abord. Ce serait une bien grande erreur d'admettre, comme
on le fait souvcnl que la civilisation et la littérature proprement dite, marchent d'un pas égal, et qu'elles ne peuvent se séparer sans se perdre. Il y a sans contredit dans l'histoire des peuples certains moments où les arts semblent disparaître à jamais; où la poésie et l'éloquence se taisent, où tout enfin semble accuser une décadence sans retour; la réflexion a tant de place, les questions pèsent si fortement sur les esprits , que toute préoccupation de la forme est écartée. Que devient alors la littérature proprement dite? Où trouver une place pour l'inspiration? Est-ce à dire que la civilisation périsse, et que l'humanité s'arrête? C'est peut-être alors que s'accomplit dans le secret du silence le plus ardent travail de la pensée, et se préparent les plus éclatantes révolutions de l'esprit.
Mais comment s'opérera celte transformation ? où seront ces sources inépuisables qui rendront à la beauté vieillie l'éclat renaissant de la jeunesse? Une fois la chute consommée , rappeler à la vie les arts et les lettres, n'esl-ce pas se condamner à devenir l'écho dénaturé d'une harmonie éteinte, ou la pâle image d'une peinture décolorée? L'art n'est-il pas
fini ? Comment , avec un idéal toujours le même et dont l'antiquité a consacré l'expression la plus belle , retrouver à tous les âges une inspiration toujours féconde et une forme toujours neuve ?
Il faut dédaigner ici la distinction banale du fond et de la forme, et entrer plus avant dans la question ; il y a deux arts et deux poétiques, et par une double étude admirablement indiquée, madame de SlaM donnait d'avance le secret de nos querelles littéraires et jugeait nos récetits débats.
L'art se propose d'exprimer le beau : pour y arriver, les moyens dont il dispose sont peu nombreux et imparfaits : le langage parlé ou écrit , la matière inanimée et rebelle, difficultés de la forme dont l'intelligence triompbe, et qui souvent apportent à l'œu- \re un mérite de plus. Mais cet idéal dont le poète et l'artiste poursuivent l'expression définitive ne s'offre point toujours sous le même aspect , et le [uystérieux sanctuaire de la beauté divine ne s'ouvre point à tous dans ses dernières profondeurs. 11 y a un art qui cbercbe à transformer la nature bumaine et à en faire l'expression complète de tout ce qu'il a conçu ; il recommence la création à celle
image, et il s'incline devant son œuvre qu'il a fait descendre du ciel. L'immanilê se transfigure; elle devient elle-même cet idéal que le poète avait dans l'àme. Il va sur la terre quelque chose d'aussi grand que la vertu, d'aussi fort que l'héroïsme, d'aussi heau que la beauté elle-même : c'est cette seconde nature humaine que le génie a enfantée. Tout art qui acceptera ces conditions et vivra de cette vie doit, par l'éternelle étude des grands modèles , s'efforcer d'atteindre à leur imitation.
Une autre conséquence de celte poétique , c'est de rapporter à la forme la plus grande partie de l'effet produit ; car ici la forme est tellement identifiée avec la pensée , qu'elles deviennent inséparables. La moindre imperfection à efet égard , en trahissant la présence d'une réalité , détruirait toute illusion et semblerait du même coup anéantir la pensée ellemême.
Mais si l'antiquité païenne , ignorant la déchéance de notre nature , a pu y chercher la réalisation de l'idéal, et la limite même de la perfection, le christianisme est venu rappeler à l'homme que, malgré sa ressemblance divine, la créature tombée devait re-
garder plus haul. N'eslil pas vrai que les plus héroïques exemples de dévouement et de verlu, les beautés les plus achevées, les plus grands caractères de ce monde, nous paraissent moins des types que des portraits? L'artiste, quelque parfaite que soit son œuvre, ne doit-il pas s'attacher avant tout à m'y faire sentir le défaut, afin de me perdre dans le sentiment de l'infini? négliger peut-être cet achèvement relatif qui vous attache à la réalité seule pour vous laisser aller jusqu'à cette pensée intérieure qu'il vaut mieux entrevoir que réduire? L'art chrétien , élevant ainsi ses théories à la hauteur de sa céleste orig.ine , trouve dans l'œuvre le prétexte et non le terme de la pensée; il exprime , non l'idéal sous des formes définies , mais l'aspiration de l'àme qui s'y sent attirée ; et alors, quel que soit l'effet du génie créateur , il y a dans ce qu'il enfante quelque chose d'inachevé qui le transporte ou le désespère. Il ne se met point à genoux devant son œuvre , il lèverait la main pour la briser ; et si son génie a renfermé la bcaulo chrétienne dans les admirables lignes de l'antique, il s'étonne de voir qu'impuissante à le comprendre et à l'égaler, la forme pâlit auprès du modèle invisible.
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Colle dislinctioii se personnifie dans les littératures du nord et dans celles du midi. Sous un climat qui semble lui-même l'immobile image de la beauté, l'àme sollicitée s'abandonne et sort d'elle-même. Sous d'autres cieux , l'intelligence, repoussée en quelque sorte par l'inclémence du monde qui l'environne , cherclie dans les splières inaccessibles de la pensée cet idéal dont elle s'irrite de ne pas rencontrer l'image. Alors, à mesure que les facultés se développent , à mesure que les années vieillissent l'humanité, elle avance dans cet effort; la poésie, qui répèle le récit de ses combats , trouve à chaque siècle de nouveaux accents et des chants inouïs. Ainsi elle grandit avec la société qu'elle exprime , et elle y trouve une inspiration vraie et toujours féconde.
Madame de Staël avait en elle-même un inslincl mystérieux qui l'attirait du coté de ces liltéraUires plus jeunes et plus ardentes : on comprend tout ce qu'il y a de séduisant pour un esprit si abondant cl si vif dans ce mouvement , image et expression de la vie, dans cette poésie parfois un peu téméraire , souvent imparfaite , toujours vigoureuse et animée.
MADAME DE STAËL. i67
Madame de Staël indique plulôt qu'elle ii'arrèle la concilialion entre le nord et le midi , entre l'antiquité et le christianisme , entre ces deux formes auxquelles nos dissensions contemporaines ont prêté des noms hostiles. Pourquoi partager la vie et mettre l'àme d'un côté , de l'autre le corps ? Il est temps de revenir sur ce ([ue nous disions et de proclamer hautement la vérité; il nV a pas réellement deux littératures et deux poétiques; elles se succèdent, non pas pour se combattre, mais pour se compléter. Non ! l'antiquité n'a pas dit le dernier mot de l'art , parce qu'elle ne savait pas tout l'homme; non! la poétique moderne ne saurait se passer de la sévérité classique, car cette sévérité n'exprime que les conditions réelles de la beauté. Au passé nous demandero'.is celle perfection delà forme que, dans le trouble de l'inspiration nouvelle, nous avions négligée; et, le regard sur l'avenir, nous y appellerons avec nous l'art et la littérature qui n'auront ni à regretter, ni à craindre.
A ce point de vue , la vie et les travaux de madame de Staël s'éclairent et s'expliquent. Qui ne voit dans Corinne et dans V Mlemayne ces deux
côlésdelaJiltérature, et la conciliation qui aurait du prévenir nos combats ? Celte sage mesure entre les opinions extrêmes , c'est l'esprit même du XÏX' siècle dans ce qu'il a de meilleur et de plus solide.
Madame de Staël termine son livre par des considérations particulières à la France et auxquelles il faut donner toute l'importance qu'elle y a attachée. Ses jugements sur le siècle de Louis XIV , sont devenus célèbres, et ils n'ont pas peu contribué à la malveillance des critiques qu'elle a eu à subir. C'était encore quelque chose de bien nouveau que de mettre en évidence le lien qui rattache la destinée des littératures à la forme politique des étals ; c'élait quelque chose de hien ignoré que cette relation de dépendance mutuelle qui les rend solidaires l'une de l'autre, et lour-à-tour causes et effets de leur grandeur et de leur décadence. Les écrivains n'avaient poiat encore mis la main aux gouvernements ; les recherches se poursuivaient dans une région idéale vers laquelle ne montait nul bruit de la terre, et d'où ne descendait nulle conséquence pour la pratique. H y eut un moment où tout changea : les esprits passèrent de
rextreme réserve à la licence, d'un respect absolu à un souverain mépris, de la foi la plus entière aux négations les plus effrénées. II fut alors visible que le monde des penseurs n'était autre que le monde des réalités. 11 faut donc que l'écrivain rencontre autour de lui cette atmosphère de liberté dans laquelle la vérité respire; il faut que les cœurs aient loule leur fierté et les âmes toute leur noblesse , pour qu'il y trouve à la fois l'inspiration et Técho de son âme et de son cœur. De là ces paroles pleines d'un libéralisme ardent et contenu, généreux et sage, tel qu'elle l'a aimé et et défendu toute sa vie ; de là , il faut l'avouer , celle méprise qui la rendit sévère pour notre grand siècle , et trop indulgente peut-être pour le XVIir. Elle ne vil point assez la différence des époques et la portée des œuvres : la discipline etl'aulorilé au temps de Louis XIV , ces éloignements , cette horreur des applications qui leur fait craindre de passer, même à leurs propres yeux , pour des réformateurs imprudents; tout cela lui fit illusion; elle crut qu'il n'y avait dans ces systèmes que des théories sans application et des principes sans portée, et elle en fait contre l'époque une accusalion qui
va, pour ainsi dire, jusqu'à l'ingralilude el à rinjuslicc. Ou dirait qu'elle regarde tant de chefsd'œuvre comme une lâche royale puissamment accomplie. Le XVIir siècle , au contraire, la jette dans l'erreur opposée ; elle ne saurait penser que ce bruit el ce fracas ne signifient rien : elle lui accorde presque l'importance qu'il se donne, el elle admettrait volontiers qu'ils ont découvert tous les principes dont ils se servent comme d'autant de machines de guerre ; étrange illusion d'un esprit qui n'a pu renoncer toul-à-fait à son temps et qui en subit les préventions. On peut estimer au contraire que le XVnr siècle a plutôt défiguré que compris les grands principes desquels il a vécu , qu'il les a rççus des mains du siècle précédent , qu'il les possède moins tout en les défendant mieux par les moyens humains et politiques; que, s'il a le mérite de les avoir fait triompher, il ne faut point lui épargner l'éternel reproche d'y avoir mêlé les erreurs dont nous avons été les victimes. Mais la littérature nous entraîne ici à la politique, nous arrivons à apprécier, non plus les auteurs, mais les événemenis. Abandonnons-nous à ces idées nouvelles, puisque
aussi bien , par une rare fortune , à côlé du critique et du lillératour , nous rencontrons une intelligence égale dans la politique et la philosophie, le témoin cl le juge de la révolution française.
Il faudrait apprécier ce grand mouvement et nous y sommes engagés encore ; les opinions et les systèmes se multiplient et se remplacent avec une effrayante rapidité ; les esprits les plus fermes n'ont pu conserver leurs premières pensées : quelques mois, quelques heures, si je puis le dire , égarant les jugements incertains, les ont précipités vers l'extrême opposé ou de l'audace ou de la crainte : grande leçon que les faits nous donnent après madame de Staël. Ce n'est point aux exemples qui périssent et se démentent , aux événements qui trompent ou se laissent dénaturer, à l'expérience qui se laisse violer par la mauvaise foi , que nous devons demander nos principes 11 est, au fond de l'àme et dans l'impénétrable asile de la conscience, des vérités qui ne changent pas, et qui étendent leurs arrèls sur les peuples comme sur les individus-, solides fondement.*? de la croyance et de la jusiice humaine, unique rc cours du droit contre la force et de l'avenir contre
17 '2 MADAME DE STAf-L.
le passé. De ces hauteurs, le regard de madame de Staël descend dans la réalité; et malgré l'irritation ou rincertilude des événements contemporains, presque toujours elle prononce un jugement que la postérité recueille, et que l'histoire confirme de plus en plus.
C'est peut-être cette inconcevable vérité d'appréciation qui , par une illusion étrange , a diminué aux yeux d'une critique ingrate le vrai mérite de madame de Staël. Les événements apportent avec eux une lumière qui éclaire tout le siècle. Ce que la prévision la plus hardie osait à peine entrevoir comme une possibilité ou appeler comme une espérance , n'est plus de nos jours qu'un axiome banal ; tel blâme paraissait une injure, auquel aujourd'hui les plus timides reprochent sa modération ; tel éloge une hyperbole , que sa réserve ferait maintenant regarder comme une insinuation malveillante. 11 faut tenir compte aux grands historiens qui parlèrent de leur temps , de la forme et du calme d'esprit dont ils eurent besoin pour porter leurs arrêts au milieu de l'orage; il faut éviter envers eux l'un et l'autre de ces deux excès : ou de ne pas leur savoir
gré d'une vérilé qui en se vulgarisant s'esl avilie par son triomphe même, ou de leur reprocher trop vivement quelques nuances inexactes rendues plus sensibles par la justesse de leurs vues générales.
C'est souvent un avantage pour la Iranquilité de la réflexion et de l'impartialité des jugements , de vivre à l'abri des commotions dont on se propose d'étudier les causes et de suivre les efl"ets ; avec de la patience et de la critique , on regagne le désavantage de n'avoir pris aucune part personnelle aux crises politiques, et il semble que le désintéressement soit plus naturel lorsque ce sont vos opinions et non pas vos intérêts qui sont engagés dans les événements contemporains. Madame de Staël n'a point joui de celte facilité : dès sa jeunesse , elle a été lancée dans le tourbillon , et nous ne saurions dire , comme le lui reproche avec quelque amertume M. de Donald , qu'elle ait contemplé la révolution d'un balcon : elle y a trop mêlé son âme , son afl*ection , sa destinée ; et répéter l'histoire de madame de Staël , ce serait raconter nos propres vicissitudes. Au moment où le ciel lui donnait cette (111e , le 22 avril 1766, son père, simple commis chez le banquier Thélusson ,
\7i MADAME I>E STAËL.
voit sa fortune grandir sans relâche et alleindre les proportions qu'on lui connaît. A l'époque du Compterendu mademoiselle Necker fait remettre à son père une lettre anonyme où se trouvaient discutés les plans du célèbre financier. L'homme d'étal eut des larmes de joie , lorsqu'il trouva dans l'intelligence de sa fille l'égale de la sienne. A Versailles , elle voit défiler sous ses fenêtres , « les douze cents « députés de la France , se rendant à l'église pour « entendre la messe (*) , » la veille de l'ouverture des états-généraux, et ses marques de satisfaction lui attirent la réprimande célèbre de sa voisine : « Vous avez tort de vous réjouir, » lui dit madame de Montmorin ; « il arrivera de ceci de grands « désastres à la France et à vous. » Elle assiste à la séance d'ouverture , elle suit les délibérations de l'assemblée ; elle retrouve dans le salon de son père les mêmes passions avec d'autres vues. La révolution politique du 11 juillet 1789, accomplie sous la forme d'une crise ministérielle , c'est pour elle ,
(') Considérations sur les principaux cvénenienls de i.i révolution française f première pailic, ch. 16.
UADAME DE STAËL. 175
nvanl loul , une douleur de famille. L'élan de la France vers le minisire exilé, la lellre du roi et des étals , le triomphe du retour et l'ovalion de rilùlel-dc-Ville , deviennent pour celle qui les partage, autant de jouissances personnelles. Faut-il parler d'une passion que je voudrais croire toute politique , de ces intrigues qui amenèrent au ministère M. de Xarbonne , dont une imagination romanesque faisait un héros et que la réalité perdit ? Elle racheta celle erreur par des efforts qui sont des actes : à peine a- 1- elle terminé le plan d'évasion de Louis XVI , qu'elle trace d'une main ferme la défense de la reine. Elle multiplie ses opuscules politiques ; la tribune anglaise la cite avec honneur ; au prix de son danger elle couvre le malheur d'une protection infatigable. Plus tard, sous le Directoire, elle est l'ùme du Cercle constitutionnel établi à l'hùlel de Salm ; elle lutte avec avantage contre l'influence du club de Clichy, ennemi du Directoire. Elle occupe la pensée de Napoléon , moins qu'elle ne le voudrait peut-être ; elle tente avec Benjamin Constant l'opposilion du tribunal. Elle contrarie l'empereur, si elle ne l'inquièle : il l'exile , et madame de Stacl
étend sa proscription à tout ce qui l'environne ou l'aborde : M. de Montmorency, madame Récamier, peut-être M. de Sainl-Pricsl ; elle rompt avec la Restauration , avant que celle dernière soit encore bien revenue; elle prévoit inutilement les cent-jours, lorsque l'invasion ramène la charte et le gouvernement constitutionnel , elle jette un cri d'alarme : le livre des révolutions n'est pas fermé ; et d'une main défaillante elle termine ce dont la piété filiale voulait faire la justification et l'éloge de son père ; ce que son génie rendit, malgré l'inachèvement des dernières parties , la plus remarquable de ses œuvres , les Considérations sur les principaux événements de la révolution française,
La rapide esquisse de celle existence , si pleine el si agitée, suffit à nous montrer que , presque toule sa vie, madame de Staël se trouva dans l'opposilion : la noblesse , le clergé , le tiers-étal, la royauté , il n'est personne à qui elle consentit à se rallier aveuglément ; partout elle voit des fautes ou des erreurs ; el en effet les événements lui ont-ils donné tort? Souvent un esprit d'utopie ou un caractère chagrin suffisent pour jeter les intelligences rêveuses
dans ce rôle d'opposition : madame de Staël s'inspire de raisons plus hautes ; elle a trop de sagacité pour laisser échapper les fautes des partis , trop de bon sens pour s'abandonner à leurs chimères , trop de caractère pour s'accommoder à leurs tolérances et à leurs compositions. Pleine de confiance dans l'avenir de la liberté et des peuples , c'est au sein de la perfection même qu'elle place l'idéal de la société et du gouvernement , et à ce point de vue il lui est difficile d'être pour la réalité.
Trois périodes se partagent la vie politique de madame de Staël : la Révolution , l'Empire , la Restauration. Les crises de la Restauration , la grandeur et la chute de l'Empire , tout cela n'est que la suite et la conséquence de 89 ; ce mouvement nous emporte encore : aussi bien , puisque nous sommes arrivés à ce sujet , il nous faut répéter ce que disait Montesquieu d'Alexandre-le-Grand , parlonsen tout à notre aise. Ici nul principe qui ait force de loi , nulle appréciation encore qui fasse autorité; il ne faut donc demander nos jugements qu'à nousmêmes, et marquer fortement le point de dépari de nos éloges comme de nos critiques.
Deux systèmes se sont produits, qui aujourd'hui partagent la politique , et avec la môme exagération , parfois la même violence , se font, Tun l'apologiste du passé, l'autre le prophète de l'avenir : une foi, une ardeur , un talent égal soutiennent l'attaque cl la défense : il n'est pas permis d'être modéré , car dans celle opposition , ce serait abdiquer ses idées que d'en méconnaître la portée ou d'en affaiblir les conséquences; tous ceux qui ont cherché entre les deux camps une position intermédiaire ont disparu de la littérature , et par compensation , l'excès de l'une ou de l'autre des deux opinions extrêmes en a souvent assuré la fortune.
Parlons d'abord de la théorie du progrès telle qu'on la présente , sans y apporter de restriction , Iclle que les événements ont paru la faire triompher de nos jours. Elle invoque à la fois pour elle son antiquité el sa jeunesse ; le progrès , c'était déjà la vieille foi des sociétés païennes ; le progrès , c'est la formule nouvelle dans laquelle se résume la civilisation du Christ. Les peuples , organisés d'abord sous l'autorité invoquée ou subie d'un gouvernement religieux ou monarchique, grandissent insensible-
ment dans les limites étroites de celte forme première ; puis un jour le système éclate , les institutions se brisent; les peuples sont devenus incapables de ce joug, et ils appellent à les conduire les chefs que leur libre choix reconnaît les plus dignes. Ajoutez-y l'organisation sociale qui suit les phases de l'organisation politique : la caste , l'esclave , le colon , le serf, le prolétaire. Ainsi une révolution ne serait jamais que l'explosion violente d'un droit méconnu , qu'un incontestable progrès vers la justice; toute transformation serait prévue, tout changement préparé ; toute institution nouvelle , l'expression d'un besoin et le résultat d'une nécessité ; la crise la plus violente devrait être à la veille , et non au lendemain de la révolution.
Et cependant, sous cette forme absolue, ce système rencontre dans l'histoire et dans l'expérience, qui elle aussi s'appellera l'histoire, un démenti bien cruel. Ces droits qu'on réclamait avec tant de force sont à la merci de l'incapacité ou de l'indifférence ; peu s'en faut qu'après avoir exploité pour les conquérir l'injustice d'en être privé , on n'allègue pour s'en défaire la charge de les exercer ; peut-être faudra-t-il
en venir à les imposer par la crainle d'une amende. Telle est la maturité des nations quand elles se laissent aller aux crises politiques ! et cette théorie qui consiste à regarder une révolution comme le terme logique de tout un développement intellectuel et moral , demeure interdite en face de ces conséquences qui sont des objections. Ajoutons-y les déceptions et les souffrances , inévitables effets d'espérances hypocrites et d'avides ambitions, une perturbation qui répartit le malheur sur toutes les classes; et souvent^ avec des institutions nouvelles , moins de sécurité et de bonheur qu'auparavant.
De tels résultats sont le moindre des reproches qu'adresse au système du progrès le système du passé ; il allègue en sa faveur d'incontestables avantages ; les peuples , reprend-il à son tour , acceptant ainsi la comparaison , les peuples sont en effet à l'état d'enfance , et comme une bonne mère , l'autorité doit veiller sur eux ; elle les protège contre les erreurs ; les éclaire des vérités qui leur peuvent être utiles ; elle ne les abandonne point à l'intempérance de leurs caprices^ pour les laisser ensuite s'en
repentir par leurs souffrances. Elle a plus de prévoyance et d'humanité : proportionnant leur liberté à leurs lumières , elle n'oublie jamais qu'elle est responsable de la société qu'elle gouverne , qu'elle doit la suivre dans le bien et lui résister dans le mal ; sauver avant tout le pouvoir , seul garant de l'ordre , condition absolue de la tranquillité et du bien-être. Alors plus d'incertitudes politiques , plus de crises sociales ; le progrès devrait se réaliser par l'action lente et sage de l'autorité , mieux placée que personne pour le comprendre et l'achever ; tout besoin véritable devrait amener sa réforme , et la durée de tous ces bienfaits devrait apporter chaque jour au gouvernement un nouveau gage de stabilité et un nouvel élément de force. Pourtant il n'est pas besoin de contester ce nouvel âge d'or politique , pour trouver l'objection : l'homme se fatigue de ce bonheur, la tranquillité le lasse , l'autorité même la plus douce lui pèse; il appelle les orages et s'embarque dans les tempêtes ; il revendique les hasards de sa liberté, et semble prendre un plaisir amer à ne devoir qu'à lui seul son malheur peut-être , ri peutêtre sa ruine.
D'où vient ce phénomène étrange de notre impatience qui semble tenir peu 'de compte du bonheur et tromper ainsi les plus solides raisons ? Soyons plus justes envers l'humanité et plus moralistes en politique ; cessons d'apprécier la valeur des formes sociales par le bien-être qu'elles réalisent ; c'est un pauvre argument à invoquer pour ou contre un système que d'y trouver le repos ou l'agitation d'un peuple , car le repos peut être l'immobilité de la mort ou la tranquillité de l'ordre ; l'agitation , le mouvement réglé du progrès ou la confusion du chaos. Le bonheur est un symptôme dans la vie des nations , mais c'est un symptôme parfois trompeur et qui ne suffit pas à les juger ; il faut s'élever plus haut et ne prendre au mot ni l'apathie ni l'impatience des masses. Sans doute l'individu , un peuple , l'humanité , traversent des phases successives qui les conduisent à l'émancipation par un progrès continu ; sans doute il y a eu des époques où une autorité absolue prévoyait pour tous par des lois sagement despotiques, épargnait la discussion à une raison naissante , la critique à une foi instinctive , la liberté à une grossièreté sans frein : pouvoir
falclaire qui garantissait les consciences , prévenait les erreurs et refrénait les passions : résultat du mélange , puis de l'accord de rautorilé civile et religieuse , doctrine et politique des paisibles sociétés du moyen - âge : peu de droits , beaucoup de bienfaits ; des charges inégales devant la loi , égales par la charité ; un maître qui voyait dans son litre légal un devoir plus qu'un privilège. Et cependant rhumanilé ne pouvait s'en tenir là : il arriva ce qui s'est répété à toutes les époques : la raison se fortifie et elle s'inquiète ; elle s'alarme , elle doute , elle cherche ; elle ne veut point qu'on la condamne à ignorer même ce qui pourrait lui nuire ; elle veut goûter à l'arbre de la science du bien et du mal ; elle veut affronter les tentations au risque d'y succomber ; elle veut croire par exemple , mais avec la liberté de discuter , avec le pouvoir de nier ; elle veut obéir, parce qu'il faut être administré, mais elle veut sa part de responsabilité dans les fautes et dans le mérite du gouvernement. Pourquoi s alarmer ou se plaindre de ce fait inexorable ? L'homme , depuis sa chute, est fait pour la vertu et pour le combat : accepter celte obligation douloureuse et
sublime , c'est suivre sa destinée et accomplir son devoir. Ce souflïe des révolutions qui agite des milliers d'hommes , cette impatience qui les précipite, n'est-ce pas un sentiment confus de celle loi à laquelle la Providence a voulu qu'ils obéissent ? Seulement , livrés au vague de leurs instincts ou aux erreurs de leurs passions , ils ne connaissent point d'où vient et où va celle force qui les pousse; ils rêvent d'un bonheur impossible ou coupable ; ils brisent le passé sans savoir ce que leur garde l'avenir , et partis à la suite d'illusions folles ou criminelles, ils regrettent plus d'une fois ce qu'ils ont laissé. C'est précisément parce que ce sont ces mobiles accidentels et apparents qui entraînent les peuples dans la voie des révolutions, qu'elles ne s'opèrent jamais qu'au prix d'une crise épouvantable et des plus poignantes douleurs. Avoir renoncé à tout ce qu'on avait de calme et de tranquillité, pour aboutira un droit qui peut-être n'enfantera de longtemps qu'obstacles ou dangers ; se figurer un idéal de prospérité et de grandeur, pour n'avoir conquis qu'une liberté plus embarrassante et plus orageuse , que la perspective menaçante de difficultés
nouvelles el de nouveaux périls alors on songe à
revenir sur ses pas; mais dans les révohilions politiques, alors qu'on y pense, il n'est jamais plus lemps , et le retour offre toujours plus de dangers que Ja persévérance. Telle est l'origine el l'explication de ces grandes perturbations sociales ; c'est dans notre nature elle-même qu'elles prennent naissance ; elles ne sont que le développement nécessaire de l'inquiète activité de l'homme; mais tandis qu'il devrait n'accepter qu'en tremblant cette extension de sa liberté individuelle el politique , obéissant par des motifs humains à la loi providentielle , il s'enivre des droits qu'il revendique ; il les réclame l'épée à la main : souvent aussi coupable dans sa poursuite que dans son regret , il les obtient par des crimes et les expie par le désespoir.
Ainsi commencent les révolutions cl elles s'achèvenl j)ar une voie douloureuse el sanglante au milieu des impatiences qu'elles surexcitent el des résistances (ju'elles provoquent. La crise est terminée, la transformation politique accomplie ; Thumanité a vu s'opérer un changement; ce changement, c'est toujours moins que ne l'avait attendu un parti, c'est toujours
plus que n'aurail voulu céder l'aulre. Au milieu des oscillations qui ont successivemenl emporté la société vers les deux extrêmes , à travers de terribles secousses, il semble qu'elle trouve un terrain neutre où elle demeure et s'affermit; le but de la révolution est atteint : quel est-il , et qu'y ont gagné les peuples qui ont tant souffert? qu'y a gagné l'humanité ellemême? Un double effet explique l'antagonisme que nous avons signalé plus haut. Si je considère seulement la société, les mœurs s'y sont épurées et perfectionnées. On nous reproche aujourd'hui comme un crime ce que d'autres siècles auraient regardé comme une légèreté ou un mérite ; on est plus sévère les uns à l'égard des aulres; et cette pudeur publique qui est la conscience des nations exige absolument qu'on la respecte. Aussi, à ne considérer que le dehors de la conduite et l'ensemble des faits qui ressortent de la vie apparente, on est frappé de voir (juelle amélioration se manifeste à ce point de vue , et combien d'aclions grossières et repréhensibles ont disparu pour ne plus se reproduire. iMais pour l'individu , se conformer aux exigences de cette moralité par des démarches tout extérieures , ce n'est point
là êlre verlLieux; avec une conduile mille fois plus réglée et plus contenue qu'aux temps barbares, on |)cut avoir le cœur corrompu et la volonté dépravée. A mesure que la civilisation avance etquelesricbesses se développent , les besoins et les tentations se multiplient avec une rapidilé effrayante; le bonlieur de l'homme diminue à mesure que son bien-être matériel augmente , parce que ses désirs sont sans p4'oportion avec ses jouissances , et que , pour un besoin satisfait, il en est mille développés. D'un autre côté, le progrès de l'intelligence l'arme contre ellemême et lui inspire de dangereux orgueils ou d'irrésistibles désespoirs : de telle sorte qu'en même temps que le bien-être sollicite l'homme aux passions et que la richesse lui permet de les écouler , l'intelligence égarée lui refuse tout appui , et au lieu de prêter un énergique secours à l'accomplissement du bien , oubliant qu'elle doit concourir à la fin morale de l'homme , elle se met au service de ses désirs et de ses faiblesses ; elle se tourmente et s'épuise à lui chercher des jouissances plus raflinées et plus vives , cl sous l'uniforme régularité de la conduite apparente, se cachent de profonds tbimcs de corruplion , les
recherches hypocrites des passions civilisées; le froid égoismequi calcule le mal, mille fois pire que les enlraînemenls auxquels on cède et donl on revient vile. Ainsi, par un double résultat, qui paraîtrait contradictoire si les faits n'étaient pas eux-mêmes l'exposition permanente de cette théorie , la moralité publique augmente incontestablement d'une époque à une autre , à mesure que la raison discerne mieux les devoirs et les obligations extérieures et qu'elle en exige l'accomplissement; tandis que la science et la richesse, environnant l'homme de mille séductions, rendent de jour en jour plus difficile cette vertu personnelle qui est notre véritable destination. Ainsi s'accomplit cette parole de l'Evangile, qu'à la fin des temps on cherchera la vertu sur la terre , et qu'elle n'y sera point trouvée.
Ce qu'il y a de triste, de décourageant peut-être dans cette théorie, doit-il nous arrêter et nous faire renoncer à la vérité ? N'avons-nous pas à craindre qu'on y trouve une négation de la Providence? Je ne saurais le penser , car je ne vois rien là de contraire aux desseins de Dieu. S'il a créé le monde physique cl l'univers moral , afin que l'homme grandit dans le
liicn, n'est il pas conforme aux conseils de sa sagesse que les âmes s'épurent par des épreuves sans cesse renaissantes et sans cesse augmentées? Cette corruption du crime civilisé, celle mulliplicilédes lenlalions qui nous sollicitent, cet ébranlement de l'intelligence, ce doute qui énerve et désarme la volonté, ce sont là autant d'appels au combat, autant d'occasions de triomphe. Le mouvement de la civilisation appelle les masses de la naïveté et de l'innocence aux épreuves de la vertu, passage dans lequel un si grand nombre succombe; mais n'esl-il pas vrai qu'une volonté sortie victorieuse de ces luttes doit avoir un mérite singulier ? Si la pire des corruptions est celle qui calcule et qui emploie l'intelligence, non à se corriger, mais à se satisfaire , la moralité la plus haute n'est pas celle qui ignore le mal , mais celle qui le connaît et l'évite; n'est pas celle qui se retire des tentations, mais qui les accepte sans les appeler, et sans les braver les affronte. La perfection absolue est-elle en effet le véritable terme de la création , et entre-t-il dans les desseins de Dieu que, même au prix d'un si grand nombre de chutes, et de chutes de plus en plus profondes , la moralité dans les âmes qui se
seront préservées cl soutenues, atteigne une grandeur toujours plus élevée? Est-ce le nombre ou le mérite des hommes de bien que Dieu se propose , la multiplicité des caractères médiocres, ou l'héroïsme et la sainteté accessibles à tous, quoique réalisés par peu ? Qui oserait prononcer sur d'aussi redoutables problèmes ; ou bien , parce qu'il s'est trompé dans le vain espoir d'un progrès universel , douter de la Providence qui confond ses prétentions? Ainsi s'expliquent tous les systèmes; ils ont raison à la fois. Tandis que les révolutionnaires vantent les progrès sociaux et aspirent au bonheur qu'ils prétendent organiser par leurs chimères, les hommes du passé allèguent l'innocence des temps anciens, et veulent les retenir en refusant les épreuves el les combats où tant succomberont. Etrange aveuglement des uns et des autres, et peut-être de l'esprit humain, qui, déjà si borné, en revient toujours à son erreur favorite de rétrécir l'expérience et de méconnaître au moins la moitié de la vérité.
Ainsi, pour résumer ces considérations en principes : les crises politiques naissent du développement de l'activité humaine, et non pas du perfec-
iionnemenl réalisé de sa raison ; elles nous imposent des devoirs pénibles et périlleux, là où nous ne voyons que des droits : époques de souffrance et de lutte pour l'humanité, elles la conduisent par des défaillances plus apparentes que réelles à une plus grande responsabilité d'elle-même, condition d'une moralité supérieure ; elles rendent les mœurs publiques plus délicates et plus respectées, et semblent pour les individus reculer à la lois les limites de la corruption et de la vertu ; tout aboutit à élever cette dernière vers le terme que la loi des causes finales assigne au monde moral. Qui ne reconnaît ici l'esprit et quelques-unes des plus nobles maximes du XVII'"" siècle? A ces marques, la révolution de 89 se proclame sa fille : heureuse si elle n'eût pas méconnu sa mère , el si elle ne se fùl pas laissé égarer parce qu'on appelle la philosophie du XVIir* siècle! C'est celle-ci qui, substituant l'impatience au désir et l'attaque à l'étude , a si énergiquement appris aux populations à trouver permis tous les moyens et légitime tous les succès. Elle ébranle el anéantit tout sans distinction : monarchie , religion, spiritualisme, le clergé^ la noblesse, les
corporalions, l'aulorilé sous toutes ses formes et dans tous ses bienfaits, et elle apporte à cette œuvre autant d'ingratitude que d'aveuglement. Dans leur fureur ils portaient une main impitoyable sur la majesté des institutions antiques, sans prévoir qu'ils soulevaient des résistances légitimes et préparaient ainsi des raisonnements aux crimes qu'ils appelaient après eux. Je ne nierai point les bienfaits de cette révolution qui devait s'accomplir ; mais lorsque je vois sous Napoléon , se lever l'aurore de la civilisation nouvelle, je reconnais les principes du Christianisme et de Descartes; et si, comme je le pense , 89 a amené cette grande réorganisalio sociale à laquelle nous devons ce que nous sommes, je ne sais si je dois remercier le XVIir' siècle dans sa frénésie, beaucoup plus que les bourreaux qui sauvèrent le monde en crucifiant l'Homme-Dieu.
C'est la ce que n'a point vu et n'a point dit madame de Staël ; elle a manqué pour le XVIF siècle, non pas d'indulgence , mais de justice : cette intelligence si bien faite pour appeler et pour comprendre le mouvement spiritualiste et chrétien, où elle a représenté la philosophie, et Chateaubriand
la religion , n'a pu se garder de l'éblouissement que Iraiiissaienl dans sa jeunesse les Lettres sur J.-.L Rousseau. Non, la révolulion n'est point la fille de Voltaire ; si Candide l'avait prise au berceau , il me faudrait désespérer de l'avenir et de la liberté.
Les œuvres politiques de madame de Slael se trouvent divisées tout naturellement en deux classes: les opuscules qui parurent durant la crise elle-même ; en second lieu, les Considérations si calmes et si graves qu'elle écrivit comme un jugement et un conseil dans les premières années de la Restauration ; il faut la voir sous l'un et l'autre aspect.
Tant qu'elle se trouve mêlée aux événements , tant qu'elle fut enveloppée dans le commun péril , quoi qu'o» ait pu dire de l'inviolabilité qui couvrait l'hôlel de l'ambassadeur de Suède ('), les écrits de
(1) Le nom même du prince que représentait son n^ari était pour elle un danger. « Ne voyez-vous pas,» s'écriait Robespierre dans un de ses discours, « ne voyez-vous pas « que le plan de cette guerre perfide, par laquelle on veut « nous livrer aux rois de l'Europe, sort justement de « l'ambassade du roi qui servit le général de l'Europe « contre nous , de l'ambass-ide de Suède ? »
inadanie de Slacl sonl des actes , cl des actes de courage. Si elle ne signe pas tout d'abord les Réflexions sur le procès de la reine , c'est qu'elle craint de diminuer la valeur de sa défense par la position morne qu'elle a occupée auprès d'elle et par son titre honorifique de dame d'honneur. Elle aurait dit volontiers, comme la sœur de madame Campan, qui, au retour de Varcnnes, consignée à la porte des Tuileries par une populace furieuse, s'écriait: « Ecoutez , vous autres ! Je suis attachée à la reine « depuis l'âge de quinze ans ; je l'ai servie puissante « et heureuse; elle est infortunée en ce moment: dois- <( je l'abandonner? » Madame de Staël ne devait pas tant à Marie- Antoinette , qui avait toujours été singulièrement froide pour elle et avait pla^é ailleurs ses affections; cependant elle s'est jetée hardiment dans la môlée sous le voile d'un anonyme qui ne la couvrait pas , et tout ce que l'imagination et la raison peuvent inspirer dans une circonstance pareille, elle le fit entendre pour la victime que rien ne devait protéger. Avec un pareil sujet et dans une telle circonstance, on devait s'attendre à l'éloquence du cœur et à la logique du sentiment: faut-il faire
lin reproche à madame de Slaël d'avoir renoncé à celle arme puissante, ou bien n'y a-l-il là rien qui ne s'explique par la nalurc de son inlelligence et de son talent! Les éludes politiques représentent peutêtre pour elle l'emploi le plus vrai el le plus remarquable de son esprit : elle entre de plain-pied dans les considérations les plus graves et les plus fortes; le raisonnement est serré dans sa marche , rapide dans ses mouvements, ferme et énergique dans ses conclusions ; sans se détourner du but vers lequel son œil se fixe el sa pensée se hàle, elle jette de côlé el d'autre de puissants regards el marque d'un Irait de feu ses aperçus rapides et profonds. Tel est le caractère de ce morceau el de tous ceux que madame de Slaël publia vers celle époque. Le génie a d'admirables instincts qui l'avertissent cl le guident sans qu'il s'en doute : toutes les fois que ce mâle esprit descend au ton de la plainte, il se rapproche de la déclamation ; on n'y sent plus la libre allure du naturel, la verve qui inspire son talent el anime sa plume; il faut qu'elle reprenne le Ion de l'homme d'étal pour retrouver sa véritable voi(' el se maintenir au niveau d'elle-même.
C'est ainsi que chaque esprit trahit son aptitude et marque sa supériorilé ; nulle part madame de Staël n'est plus éminente qu'ici , et c'est à l'injustice ou aux préoccupations des partis qu'il faut attribuer sans nul doute cet étrange résultat, que l'auteur de Corinne et de V Allemagne soit plus connue dans le inonde littéraire que l'écrivain politique. Peut-être aussi l'évidence de ses réflexions en a diminué la fortune, et à la lecture de ses jugements, ou dans l'appréciation de ses vues, on ne se souvient pas assez que c'étaient alors des prophéties.
Ces remarques s'appliquent surtout aux deux brochures sur la paix; adressées, l'une à monsieur Pilt, sur les relations internationales de l'Europe ; l'autre à tous les Français, divisés principalement , comme on le disait alors, en royalistes et jacobins. Toutes les qualités dont nous parlions éclatent ici avec une grandeur et des proportions inouïes. La tribune anglaise s'honorait à citer et à discuter une pareille œuvre. Oublie fermeté et quelle prévoyance ! Quelle juste appréciation des intérêts et des devoirs de chaque peuple ! Comme elle démêle avec discernement les nécessités de leur politique et les conditions
de leur équilibre ! Les principes qu'elle posait alors sur les alliances, la prospérité qu'elle attendait de la paix générale, les conséquences qu'elle apercevait , les suites et le terme qu'elle assignait à toute nouvelle guerre continentale ou maritime, rien ne Va trompée , et ses prévisions ont décrit l'Europe telle qu'elle devait-être un demi-siècle plus tard. Celle pénétration qui étonne, elle s'en sert avec plus de bonheur encore dans les réflexions qu'elle adresse à ses concitoyens ; son regard plane audessus du temps qu'elle décrit , et le cœur encore serré des désastres qu'elle contemple et qu'elle ressent, elle se recueille dans sa pensée^ pour trouver aux événements leurs premières causes cl leurs dernières conséquences. Nos récentes vicissitudes politiques et les leçons que l'expérience nous a données, ont éclairé d'un nouveau jour ces Réflexions sur la paix intérieure, qu'il y a peu d'années encore il n'aurait été permis à nul esprit de comprendre entièrement, sans se faire, nous le savons, qualifier de chimérique. Dans ces divisions qui partagent la France de son temps , madame de Slat 1 distingue la maladie (jui ronge la société moderne
198 MADAME DE SIAEL.
et lui prépare tant de douleurs. Les royalistes et les jacobins ne sont pas ceux qui, au nom de la noblesse ou du peuple, combattent pour un trône ou une dictature; il ne s'agit plus de décider entre Louis XVi cl Robespierre, l'ancien régime et la Convention. La question est bien descendue déjà depuis le jour où la constituante se réunissait six années au[)aravant : c'est entre celui qui a et celui qui n'a pas que le problème se pose ; entre celui qui a et qui veut acquérir encore ou au moins conserver, entre celui qui n'a pas et qui veut prendre , ou au moins j)artager; c'est là le danger, c'est là qu'il faut porter le remède. Les formes politiques sont importantes sans doute, et la question de la légitimité a son iitérêt ; à une époque surtout où , pour démontrer que son dogme n'était pas inviolable, il a fallu recourir au grand assassinai d'un roi et jeter à l'Europe l'épouvantable défi d'une tète couronnée : mais une république peut se prêter sans inconvénient à bien des constitulions et s'accommoder à des gouvernemenls divers. C'est madame de Staël qui pour la première fois emploie cette heureuse expression de vépuh]i(\ue propriéfaire , pour l'opposer
à la république du socialisme ; il est fâcheux que le mol n'ait pas encore existé pour compléter le contraste. A cetle époque et du temps de Robespierre , les crimes, les pillages, les confiscations, l'écliafaud ii'étaient autre cliose que la mise en pratique d'une idée nouvelle dont on n'apercevait pas bien la théorie et qui n'avait point encore de nom , quoique la j)révoyance de madame de Staël y pressentit un système. Aujourd'hui on se préoccupe tellement de la théorie du socialisme et de la construction philosophique de ses idées , qu'on oublie de leur assigner leur portée véritable, et qu'elles sont bien venues à renier leur passé, ce présage sanglant et infaillible de leur avenir. Le rôle de nos publicistes doit être de leur imposer ces sinistres conséquences, comme le rôle de madame de Staël était alors d'entrevoir et de réfuter d'avance leurs misérables et fallacieuses ihéories.
Substituez, dans les Réflexions sur la paix inférieure , le nom de nos erreurs modernes au nom des jacobins; à la place des royalistes, adressezvous à ces hommes honorables et imprudcnis (jui gardent dans leur loyauté imparfaite une arrière-
pensée indécise, et l'ouvrage de madame de Slaël sera aujourd'hui ce qu'on peut penser et dire de plus vrai sur la société au sein de laquelle nous vivons, sur la concorde sans laquelle il n'est point de salut, sur la nécessité d'une énergique alliance (les hommes de hicn. Les mœurs, les situations, les hommes ont changé sans doute, mais la société souffre de la môme maladie. Ainsi il est donné aux grands esprits , en traitant les questions contemporaines, de saisir au milieu de ce qui passe le fond des vérités éternelles qui demeure , de négliger ce qui frappe les autres hommes, les détails , et de saisir ce qu'ils laissent échapper , les grandes vues et les aspects généraux. Ainsi , au bout d'un demi-siècle, un pamphlet peut être encore une œuvre durable et entrer en ligne avec ce que nos hommes d'état ont écrit là-dessus de plus considérable et de plus décisif.
Parmi les vérités qui ont incontestablement survécu , j'en trouve d'autres encore dont il serait facile de faire l'éloge par leur application au présent: ce sont ces conseils pleins de force et de patriotisme que madame de Staël adresse aux émigrés
MADAME DE 6TAEL. 201
el au roi. N'y a-l-il pas à toutes les époques au moins un roi qui quitte ou qui attend une couronne? des émigrés à l'extérieur ou à l'intérieur? Admirons ici la fermeté des jugements moraux de madame de Staël : elle pensait avec son père , « que la morale • est encore plus nécessaire dans un homme public « que dans un particulier, parce que le gouver- « nemenl des choses grandes et durables est plus « évidemment soumis que celui des circonstances « passagères aux lois de probité instituées par le « Créateur (^). » Sur la question de l'émigration (^), sur l'inviolabilité des promesses que le roi
(') Considérations sur les principaux événements de Li Révolution française. V^ partie, ch. iv, vers la fin.
O Nous ne pouvons résister au plaisir, j'allais dire au devoir, de citer tout entière cette belle page. « la posté- « rite prononcera, je crois, que la noblesse en cette oc- « casion s'écarta des vrais principes qui servent de base « à l'union sociale. En supposant que les gentilshommes « n'eussent pas mieux fait de.'s'associer dès l'origine aux « institutions que nécessitaient les progrès des lumières « et raccroisscmcnl du tiers-état, du moins dix nûWv « noblesdcplus autour du roi auraient peut être em
avait faites, sur rexéculion des engagements pris par les différents ministères , elle n'a jamais varié : toujours juste et toujours ferme , elle n'a point
t péché qu'il ne fût détrôné. Mais sans se perdre dans
« des suppositions qui peuvent toujours être contestées,
« il y a des devoirs inflexibles en politique comme en
« morale, et le premier de tous, c'est de ne jamais livrer
<( son pays aux étrangers, lors même qu'ils s'offrent pour
« appuyer avec leurs armées le système qu'on regarde
« comme le meilleur. Un parli se croit le seul vertueux,
« le seul légitime; un autre, le seul national, le seul
« patriote : comment décider entre eux ? Etait-ce un juge-
« ment de Dieu pour les Français que le triomphe des
H troupes étrangères ? Le jugement de Dieu , dit le pro-
« verbe, c'est la voix du peuple. Quand une guerre civile
« eût été nécessaire pour mesurer les forces et mani-
« fester la majorité , la nation en serait devenue plus
« grande à ses propres yeux comme à ceux de ses rivaux.
u Les chefs de la Yendée inspirent mille fois plus de res-
« pect que ceux d'entre les Français qui ont excité les
'< diverses coalilioiis de l'Europe contre leur patrie. On
a ne saurait triompher dans la guerre civile qu'à l'aide
« du courage, de l'énergie ou de la justice. C'est aux
« facultés de l'âme qu'appartient le succès dans une telle
<^ luUe ; mais pour attirer les puissances étrangères dans
accusé la liberlé des excès ou des erreurs commis en son nom ; elle n'a jamais confondu le droit avec la force. Egalement opposée à ceux qui condamnent ou absolvent tout, elle confirme à la fin de sa carrière tous ses jugements passés par ces graves et énergiques paroles qui ouvrent la deuxième partie de son ouvrage:» Avant de retracer les funestes évé- « nemenls qui ont dénaturé la révolution française, « et perdu en Europe pour longtemps peut-être la « cause de la raison et de la liberlé , examinons les « principes proclamés par l'Assemblée constituante , « et présentons le tableau des biens que leur applica- « tion a produits et produit encore en France, malgré « tous les malheurs qui ont pesé sur ce pays (*), »
' son pays, une intrigue, un hasard, une relation avec « un général ou un ministre en faveur , peuvent suffire. « De tout temps les émigrés se sont joués de l'indépen- « dànce de leur patrie; ils la veulent, comme un jaloux « sa maîtresse, morte ou fidèle; et l'arme avec laquelle • ils croient combattre les factieux, s'échappe souvent '< de leurs mains, et frappe d'un coup mortel ce pays « même qu'ils prclendaicut sauver. ^
{Considérations ^ partie 3", ch. i.) (') Considérations f partie h , ch. 4.
Nous avons clé entraîné de la jeunesse aux dernières années de Madame de Staël, et nous avons abandonné sans nous en apercevoir les œuvres contemporaines de la révolution, pour passer au grand ouvrage dans lequel elle a résumé tous ses jugements, déposé toutes ses plaintes, et confié h la postérité toutes ses appréhensions. On se souvient du succès qu'eurent les Considérations, de l'émotion qu'elles communiquèrent à l'opinion publique, et de la polémique à laquelle leur apparition donna naissance. Celle jeunesse de la pensée, cette verve, celte force soutenue d'un bout à l'autre; puis cette perfection de style qui disparaît tout d'un coup dans les deux dernières parties, cet inachèvement qui rappelle la mort ; ajoutez encore les circonstances politiques, l'inquiétude de la France, les incertitudes ou les coups d'état du pouvoir également dangereux pour la liberté, et l'on comprendra l'effet de ce livre, le chef - d'œuvre»de son auteur. L'erreur de notre temps est de nous être perdus dans nos systèmes et d'avoir trop oublié ce manuel pratique du bon sens et de la morale. Nos historiens modernes ne s*en sont pas toujours écartés
impunément, ou souvent ne lui ont pas assez rendu hommage de leurs emprunts. L'ordre des faits est celui de notre éloge ; nous n'avons plus qu'à suivre les appréciations successives que porte madame de Staël sur la Révolution, l'Empire, et sur les deux Restaurations.
On sait quel a éléi'amour, k religion de madame de Staël pour son père; dans l'éloge qu'elle en a écrit, on la voit constamment suspendue entre le désir de laisser échapper tout ce que son cœur contient d'admiration et de tendresse, et la crainte de paraître fanali(iue ou prévenue : naïf embarras d'une àme trop expansive qui se défie d'elle-même et qui se fait cette illusion de penser que le lecteur croira à l'impartialité d'une telle fille parlant d'un tel père. On sait que ce sentiment fui poussé si loin, que madame de Staël a plusieurs fois en sa vie exprimé le regret de n'être pas la contemporaine et de n'avoir pu devenir l'épouse de monsieur Necker. L'effusion la jetait dans l'excès, et comme a pu l'écrire madame Necker de Saussure , comme le prouvent ses rapports un peu froids el son silence au moins singulier, elle était jalouse de
sa mère, que pour celle raison peul-êlre elle n'aima jamais beaucoup. Celle concenlralion de loule la sympalliie de son âme, celle puissance du sen liment toul absorbée dans une pensée unique, expliquent a merveille certaines préoccupations et certains partis pris dans les premiers chapitres de son histoire, alors que monsieur Necker occupait la première place. Dès que l'auteur nous a avoué qu'une apologie l'a conduite à son insu à l'ouvrage qu'elle nous laisse, il nous fout accueillir sans élonnement et accepter sans discussion bien des pages où la pensée politique disparaît pour foire place à l'effusion du senliment personnel. Celle vive et ardente nature ne pouvait rien foire ni rien dire paisiblement; si elle médite, du premier coup elle atteint le fond des choses; si elle descend de la majesté de l'histoire à ses propres souvenirs, elle met tant de vérité dans ses peintures, et surtout tant de mouvement dans son style, qu'elle nous émeut au récit de ses joies ou de ses peines comme aux grandeurs et aux abaissements du pays. Ce n'est assurément pas un des témoignages les moins éclatants de la toute puissance de l'illusion que de
voir les moindres détails de la fuite ou du retour de monsieur Necker, les plus petites particularités des cérémonies de Versailles ou des Etals-généraux, élevés à la hauteur d'un événement et d'un intérêt public. C'est par là que cette lecture est si attachante et si originale ; les considérations les plus vastes sur la formation et le développement de la monarchie française aboutissent à quelques anecdotes sur Marie-Antoinette, Madame de Montmorin ou Monsieur de Coigny; le lecteur, qui passe ainsi de la philosophie politique au mémoire et au journal ne saurait marquer ni la transition ni la différence : tant ce talent extraordinaire trouve le moyen de )endrc accessibles les plus grandes pensées, et saisissanls les moindres détails.
Une erreur domine tout ce récit: la révolution , telle que les événements nous l'ont faite , aurait pu , (lit-on , ne pas avoir lieu ; elle aurait pu s'accomplir sans secousses, sans violences, sans crimes. Sous l'empire de celle idée , madame de Staël se demande sans cesse ce qu'il aurait fallu faire pour l'empccher; elle recherche avec avidité et discute avec passion les différentes hypothèses qui , suivant
(levant elle , auraient pu tout sauver. Elle fait un long chapitre (^) sur les ressources qu'avait le roi en 1789 pour s'y opposer. « Il n'y avait alors, » dit-elle dans un autre passage,* que deux moyens de satisfaire « l'opinion qui s'agitait déjà beaucoup sur les affaires « en général : les administrations provinciales et la « publicité des finances... Même, pour éviter la de- « mande d'un gouvernement représentatif, le mieux « était d'accorder alors ce qu'on attendait de ce gou- « vernement, c'est-à-dire de l'ordre et de la stabilité « dans l'administration (^). » ... «Av^nt les événe- « ments du six octobre , » dit-elle encore , « lorsque « le roi n'avait point été enlevé de Versailles, et que « l'armée française répandue dans les provinces con- « servait encore quelque respect pour le trône , les « circonstances étaient telles qu'on pouvait établir une « monarchie raisonnable en France C"^). » « Je vou- « drais » , disait en 179:2 la reine Marie-x\ntoinette
(0 Considérations sur les principaux événements... V^ partie, ch. 19 : Des moyens qu'avait le roi en 1789 pour s'opposer à la révolution.
{^) Considérations., l*"® partie, ch. 6. f ) Ibid. r partie , ch 6.
MADAMii DE STAËL. 209
ail chevalier de Coigny, « je voudrais qu'il m'en eût a coûté un bras , et que la constitution anglaise fût « établie en France (^).» Madame de Staël s'effoicc (ie démontrer que monsieur Necker n'a point demandé les états-généraux et qu'il a dû tenir la parole donnée par un autre ; elle expose avec des détails infinis le système fédéraliste du premier ministre , les combinaisons compliquées à l'aide desquelles il |)rétenduit suppléer à l'unité de la France , comme si celte organisation des généralités et des provinces n'était pas depuis longtemps connue et épuisée. C'est le défaut des grands esprits que leurs conceptions sont toujours admirables ou impossibles : elles ne restent jamais dans le médiocre. Tout ce beau plan des assemblées provinciales ne pouvait aboutir ;i rien : c'était un expédient sans proportion avec le résultat à obtenir. « Sire, » disait en 1796 à celui (ju'il appelait déjà Louis XVIII , le courageux et sincère M. de Montliyon , a tels sont les faits dont « la nation avait juste sujet de se plaindre; et si ' l'existence de ces abus était un tort du gouverne-
(') Considcratioîis^ V partie, cli. 20.
« ment, la possibilité de leur exislence était uu tort « de la conslitulionde l'Etal (^). » C'est là le vrai mot de la situation ; il fallait donc réformer. Réformer ! A-t-on bien pensé à tout ce que ce mot contenait alors? — L'abolition de la dîme, des corvées, des droits seigneuriaux ; la renoncialion aux francbiscs, immunités, privilèges; l'organisation des finances , des municipalilés ; l'accession de la bourgeoisie aux emplois, aux grades; la gratuité des charges, la publicité de la justice, la suppression des provinces , des états, des officialités ; la division de la France en circonscriptions uniformes : l'impossible , en un mol, à concevoir, l'impossible à réaliser de sangfroid. En supposant môme une tète assez forte et une éloquence assez puissante pour inventer de pareilles réformes et persuader de tels efforts, n'était-ce pas attendre du clergé , de la noblesse , des bourgeois uneab.lication volontaire de ce qui leur paraissait leur propriété, leur droit, leur existence? N'était-ce pas demander au prêtre de rentrer de sa personne dans la vie civile ; au seigneur , de payer l'impôt qui
(•) R apport à S. M. Louis XVllL — 1796 .
MADAME DE STAËL. 2] l
déshonore , et d'obéir, à l'armée, au fils du vilain qu'il a le droit de pendre ; au bourgeois enfin , au bouri,^eois de renoncer à sa corporation , dont il est peutêtre le syndic, à sa justice? Que dire déplus? Cessons de nous laisser aller à cette erreur de croire que les nations se réorganisent par la substitution d'une forme politique à une autre forme politique ; comme si les gouvernements étaient des causes, et les sociétés (les effcls. Qu'aurait pu empêcher ou produire en 1789 le gouvernement représentatif sans ses bienfaits, et môme la constitution anglaise (^), cette
Q) M. Necker résumait ainsi un rapport remis au roi , au commencement du mois de mai 1789 : « Ce dont il « s'agit maintenint, sire, c'est d'accéder aux vœux raison- <' nables de la France : daignez vous résigner à la consti-
• tution anglaise. Yous n'éprouverez personnellement
• aucune contrainte par le règnedes lois; car jamais elles « ne vous imposeront autant de barrières que vos propres «scrupules; et en allant au-devant des désirs de votre *> nation, vous accorderez aujourd'hui ce que peut-être " elle exigera demain. »
Rapportons encore ici un mot spirituel de madame de Sl.îël h. ce sujet: » On dirait que la coniLitulion anglaise,
Icn-e promise de la philosophie du XVIir siècle ? Comment enfin ces bienfaits étaient-ils possibles sans une active coopération du clergé , du tiers et des nobles pour se diminuer et se réduire eux mêmes? Raisonnablement pouvait-on la demander et l'attendre? La nuit du 4 août a donné la mesure des sacrifices el des élans humains : ces liommes qui, réunis, se laissèrent aller à tant d'héroïsme n'auraient peut-être pas été capables d'accorder à la réflexion la moindre des concessions qu'ils prodiguèrent à l'enthousiasme. La nuit du 4 août fut en quelque sorte l'idéal de l'esprit de sacrifice. Qu'arriva-t-il cependant le lendemain? Que vit-on les jours suivants à la Conslituante? Tous CCS donateurs effrénés redemander les uns après les autres ou disputer parcelles par parcelles ce qu'ils avaient abandonné ou ofl'ert. La réflexion les avait pourvus de mille prétextes , de mille raisons, et ils se repentaient tout bas mille fois plus encore qu'ils n'osaient le dire. Je ne les accuse pas : j'estime seu-
« ou plutôt la raison, en France, est comme la bfille An- • gélique dans la comédie du Joueur / il l'invoque dans a sa détresse, et la néglige quand il est heureux. •
leniciU qu'il y a dans la vie tics peuples , comme dans celle des individus , des moments décisifs où , par suite de fautes trop longtemps accumulées ou d'erreurs trop longtemps suivies, on ne peut plus se tirer du mal que par l'héroïsme ; où la vertu ne demande plus seulement de la résolution et des efforts, mais des sacrifices sublimes. 11 faut alors que l'homme porte le poids des situations qu'il s'est faites et qu'il supplée à sa longue indolence par une dépense prodigieuse d'énergie et de volonté. Pour l'individu, cet élan désespéré est toujours possible. « A quoi serviraient donc la raison et la liberté de « l'homme , » s'écrie madame de Staël, « si sa volonté « n'avait pu prévenir ce que sa volonté a si visible- «' ment accompli (^)?ï> Sans doute l'individu ne cesse pas d'être libre , et il en est de même d'une nation : mais il y a des héroïsmes qui sont impossibles à un peuple. La Grèce peut se soulever et arrêter l'invasion de Xercès ; le sol de la France , à l'appel de la patrie , peut frissonner et rejeter les bataillons ennemis; c'est un mouvement qui emporte, c'est
(0 Cons\dération<! ^ etc. 2" partie, ch. G.
une ivresse de gloire cl d'amour que loul favorise et entrelient : l'honneur , la pairie, l'inlérèl qu'à peine ici j'ose nommer. Mais prétendre, qu'une nalion exécutera froidement sur elle-même une opération aussi douloureuse qu'une réforme fondamentale ; que chaque corps se destiluera lui-même de tous ses privilèges , qu'il s'armera contre les abus auxquels il tient plus qu'à ses droits; admellre qu'une pareille entreprise se consommera avec la persévérance ({u'elle réclame , lapalience, le sang-froid, l'impitoyable fermeté qu'elle exige , c'est concevoir une contradiction. On ne saurait demander à un peuple un héroïsme réfléchi et prolongé ; il faut pour comprendre de semblables mesures , il faut pour les exécuter, plus d'intelligence et de résolution (ju'il n'y en a dans les masses les plus éclairées et les plus courageuses. Voilà la nécessité que la liaison des événements et son libre arbitre avaient faite à la France ; une fois celle situation donnée , il n'y avait pas d'aulre moyen d'en sortir qu'une crise et qu'une révolution. Par là se trouve à la fois respectée la liberté humaine et accomplie la loi de la Providence dans le gouvernement des états ; les
faits s'encliaînent de telle sorte, que tel acte entraîne telle conséquence , et qu'une suite de fautes et d'imprudences ayant conduit une société aii nous en étions, il fallait pour nous sauver sans souffrances et sans larmes un effort qui dépendait de nous et que nous ne pouvions accomplir , ou bien les malheurs que nous avons vus , double épreuve des bourreaux et des victimes , et que Dieu , dans ses desseins éternels, tourne à l'intérêt lointain de l'avenir.
Voilà pourquoi il n'est pas seulement puéril , mais indigne d'elle, de faire descendre la majesté de l'histoire de ces grandes lois à je ne sais quels accidents dont paraît dépendre la destinée des empires. Madame de Staël cède au désir de louer son père et de justifier les impuissants et honnêtes efforts du premier ministre. Elle n'a point pratiqué ailleurs celte philosopliie du hasard qui fait surgir des moindres causes les événements les plus considérables. La révolution française devait s'accomplir : ici hàlée par des fautes, là retardée par de siges conseils ou retenue par d'héroïques efforis ; elle suivait sa carrière impitoyable , et cependant la part de la responsabilité individuelle
demeure, el grâce à Dieu , nous pouvons toujours garder notre pitié aux victimes et notre indignation aux bourreaux.
Madame de Staël avait le cœur généreux et l'àme élevée; à peine comprenait-elle cette haine instinctive dont s'honoraient alors tant de personnes contre tout ce qui portait le nom de liberté; elle ne voyait pas à une révolution pacifique les impossibilités que la société recelait de toutes parts. Si l'opinion publique n'hésitait plus entre le passé et l'avenir, et se portail hardiment en avant, le parti de la résistance opposait une inflexible barrière et un impitoyable désenchantement à cette confiance nouvelle. Champcenetz et Rivarol, \(t Petit al manach des grands hommes , le Journal politique et national , le Tableau historique et politique de V Assemblée Constituante, enfin les Actes des Apôtres (^), qui dépassent tout le reste ,
(^) Deux extraits pris au hasard , expliqueront notre pensée et confirmeront notre jugement.
« Ce n'est que du sang de nos modernes Catilinas , « plus monstrueux mille fois que leurs modèles, que « peuvent être cimentés et le pacte d'alliance qui rendra « les sujets au monarque , et les nœuds de concorde et
révèlent assez quelles élaiciU les dispositions irréconciliables d'un immense parli. Il faut tenir compte de ces éléments, sur lesquels rien ne pouvait agir, lorsqu'on cherche si les malheurs de la révolution auraient pu être évités. Tant de fautes renouvelées après une si cruelle expérience et un aussi long enseignement, fautes qui appelèrent le mot célèbre : rien oublié et rien appris, ont assez prouvé depuis qu'on était alors incapable de se prêter aux expédients
« de fraternité qui réuniront de généreux compatriotes »
« Il faudrait ensuite chasser tous les démagogues , t livrer un Charles Lamelh , un Barnave , un Dupont, " un Robespierre , un évêque d'Autun , un Mirabeau " l'aîné , un Chapelier , ur Dubols-Crancé , qui in- '< sultent toute l'armée , pour en faire la justice la plus n sévère et se repaître du spectacle de les voir tous « subir le môme sort que nous faisions subir aux cra- • pauds dans la campagne , en les accrochant au bout < d'une perche sur les ruines de la Bastille , pour \gs « faire mourir à petit feu. Voilà ce qu'il serait glorieux « pour nous de faire : nous deviendrions libres sous un '< roi bon et des lois sages; mais surtout point de démo- " cralie ! » — N^ 85.
pacifiques et aux raisons même les plus Iriomphanlcs.
Cet aveuglement , ils l'ont payé trop cher el trop courageusement pour qu'il soit désormais permis de leur en faire un reproche. Nous les retrouverons plus lard , présomptueux et téméraires , venant recueillir des fruits qu'ils n'ont pas semés et jouir d'une société qu'ils n'ont point faite. 11 faut qu'une main ferme arrête la dévastation , remette chaque chose à sa place, et réorganise un monde nouveau sur les ruines de Tancien.
Les événements appelèrent Napoléon , et sur le champ il leur commanda en maître; l'opinion puhlique flottait dans l'atlente de quelque grande apparition; la France cherchait, elle le trouva. Jamais usurpation, puisqu'ainsi on le voulut dire, ne fut plus légitime et plus juste. Il prit en main le pouvoir dans la tourmente sociale, au nom de ce droit inspiré qui éclaire le plus digne et lui ordonne de com- I mander. Madame de Staël , dans la puissance de ses prévisions politiques , attendait et appelait Napoléon; mais en même temps qu'elle montrait les esprits préparés à l'avènement indispensable d'un
dcspolisme momenlanc, elle signalait les oiilrages et les entraves auxquels devait, dans l'intérêt de l'ordre et pour conquérir tant de bienfaits, se voir condamnée la liberté. Son indomptable libéralisme préparait une opposition sans espoir au grand liomme inconnu qui devait sortir des événements ; elle protestait d'avance. « Ce n'est, dit-elle, que par la jusx tice et la paix, substituées à tous les prestiges de « la fureur et de l'enlbousiasme, qu'on peut espérer « d'acquérir et de conserver une nouvelle influence sur a les Français (*).» — «La révolution a parcouru tant c de périodes en peu de temps, elle a si promptement « atteint les extrêmes, qu'il n'y a déjà plus pour ce « peuple rien de nouveau sous le soleil que la justice « et la vertu. Gloire à celui qui saisira l'instant où à « leur tour elles auront leur enthousiasme, pour « fonder un véritable gouvernement et en resserrer « tous les liens (^} ! » — «Mais il faudrait au moins que « les barrières fiissent posées, la balance des pouvoirs
(') Rèfletùm^ sur la paix. Deuxième partie : « Si la France doit désirer la paix, o C) Ib. Ib.
« ôlablie, la liberté déjà assurée par des iiislilutions
« républicaines , et qu'enfia un roi n'arrivât pas ,
« comme aujourd'hui , à travers le chaos des lois et
« des moeurs , c'est-à-dire avec toutes les chances
<r pour le despotisme (*).» — « Quel avantage n'aurait
« pas aujourd'hui celui qui voudrait rendre la royauté
« absolue? Un tel gouvernement rallierait à lui les
« passions d'un grand nombre d'hommes , tandis
« qu'autrefois il les étouffait toutes. Plusieurs des
<t écrivains, des savants, des philosophes qui jadis
« combattaient le despotisme, seraient portés à le dé-
« fendre, ne pensant plus maintenant qu'à craindre lu
* démocratie. ïl restait autrefois au parti de l'oppo-
« si lion les honneurs du courage , la récompense de
« l'estime publique; dans la circonstance actuelle , <t les souvenirs seraient si récents, les crimes si con-
<i fondus avec les principes, les intentions avec les
<ï effets, que l'homme redevenu roi aurait un pou-
« voir inouï depuis des siècles, la réunion de la
{* ^ R'P,e. lions sur la paix intérieure , eh. 2 : « Des principes qui peuvent attacher au gouvernement républicain en France. >»
MADAME DE STAËL. 2'2'l
« force de l'opinion publique cl de celle de la « puissance royale, de l'aulorilé positive el de l'as- « cendanl des volonlés libres.... L'aulorilé royale « s'augmenterait cbaque jour de toute la force qu'il « faudrait pour réprimer les factions ; et ce mol : t — Voulez-vous encore une révolution? — serait « une arme avec laquelle on repousserait tous les a arguments sans les convbatlre.... Les crimes que « nous délestons onl creusé autour de nous une « sorte de précipice qu'on ne peut tenter de fran- « chir sans s'abîmer dans l'esclavage (^). »
Lorsqu'on songe que ces pages étonnantes onl été écrites et publiées en 1794 el 1795, c'est-à-dire à une époque où au milieu des écroulements , il ne ne pouvait être sérieusement question ni d'une restauration ni d'un empire, on reste confondu. Madame de Staël aurait dû peut-cire , en face des conséquences auxquelles elle aboutit , apporter dans la suite plus de modération à ses jugements et moins d'injustice à ses allacjues ; la silualion élait telle
(^) Réflexions sur la piix intérieure, chap. 1. : De l'influence des circonstances présenles sur l'idée d'un roi. »
qu'elle la dépeint elle-même : une conlradiclion éviilenle; d'une part la liberté et l'anarchie, de l'autre l'ordre et le despotisme ; nulle issue , nul milieu. Un pouvoir tempéré ne pouvait sortir que d'une réorganisation sociale ; et une réorganisation ne pouvait à son tour devenir l'œuvre d'un pouvoir tempéré. C'était un cercle vicieux , et il n'y avait pour dénouer cette situation que l'intervention providentielle d'un génie égal aux difficultés et capable du triomphe.
« Les royalistes, » disait Napoléon à une époque où cela avait cessé d'être vrai (^) , « les royalistes « redoutent plus ma perle qu'ils ne la désirent ; ce « que j'ai fait de plus utile et de plus difficile , a « été d'arrêter le torrent révolutionnaire : il aurait « tout englouti (^). » Napoléon ne se rend pas assez justice : si son rôle s'était réduit à aussi peu , l'opposition de madame de Staël serait justifiée. Les
(0 Avril 1812.
0) Chateaubriand, Mémoires d'oulrc-tombe ^ t 6. : « La révolution, disait encore Napoléon , est un livre auquel j'ai mis un signet; après moi on tournera la page. » — Noies d'un poème de M. Collet .
grands hommes, par une étrange illusion, aiment souvent à se recommander par leurs moindres cùlés. Je ne veux pas dire que ce fut une œuvre médiocre de mettre un terme au débordement, de réprimer le désordre de la rue , et de rétablir cette tranquillité de police, première condition d'un autre ordre et d'une autre tranquillité : mais ce serait une étrange erreur que de regarder le règne de Napoléon comme le retentissement du canon de saint-Rocb au 12 et au 15 vendémiaire. Si le Consulat et l'Empire n'avaient fait que conquérir le calme et la gloire, l'ordre au dedans, l'influence au dehors, il n'y aurait là rien pour l'avenir ; dès-lors rien qui le justifie de cette oppression qui étouffe la résistance du tribunal dans les régions politiques , anéantit d'un Irait de plume la timide indépendance (le la presse, emprisonne, exile , ûxe les revenus, les impôts, les armées ; crée des corps d'état, des institutions , une loi nouvelle ; règle les attributions , les droits, les limites des sujets, des monarques : maître également absolu et impérieux dans le moindre détail et dans les discussions de peuples et de couronnes ; grandissant enfin sa volonté aux proportions
(l'un despotisme européen. Tel apparut Napoléon , sans que la prévention ou la rancune aient en apparence rien à diminuer de ses triomphes pour le condamner ; et comme s'il ne suffisait pas pour juger ses victoires et flétrir son règne , de montrer à quel prix la France a acheté les unes et suhi l'autre.
L'Empire , pour madame de Staël , n'est qu'un égoïsme d'abord utile , puis intolérable; elle se flattait, au sortir de la révolution, des franchises de la constitution anglaise; elle voyait déjà une tribune ouverte aux: discours grandioses qui l'avaient fait tressaillir à la Constituante ; elle voyait la parole garantie par le pouvoir, invoquée par lui, lui prêtant sa force et aussi lui imposant son autorité; elle imaginait les grandes réformes sociales (ju'appelaient les nécessités du moment , accomplies par le concours indépendant du gouvernement et du peuple. Ce ne fut point ainsi que s'annonça Bonaparte : tout d'abord il refusa le commerce des idéologues; il sentit que ce n'était pas le moment de parler, mais d'agir, et que, pour l'honneur de sauver les principes de U\ libre discussion , il ne fallait point que les hésitations
de l'examen ou les relards d'un désaccord risquassent de tout perdre. Ces bienfaits, pour èlre possibles, devaient être imposés; et il n'y avait rien de réalisable que ce qui serait décisif, pratique, prompt. Il prit dès-lors le pouvoir à son compte , et il s'en fit seul responsable. Le succès l'a-t-il justifié, et quelle œuvre accomplit-il entre les saturnales révolutionnaires et le retour de la Restauration ?
Cette œuvre, madame de Staël l'a méconnue ; elle a réduit Napoléon tout entier à ce que nous venons de dire, et oubliant les paroles qne nous avons citées et celte nécessité irrésistible envers laquelle la force est folie et la résignation sagesse, elle ne put se défendre, avec sa passion delà gloire, d'un désappointement amer lorsqu'elle sentit combien elle tenait peu de place dans ce nouvel ordre de choses ; lorsqu'elle vit , par exemple, où aboutit ce discours d'opposition élaboré avec tout l'éclat d'un mystère ^nportant dans le sanctuaire populeux de son salon, et que Benjamin Constant porta au Tribunal^ au prix de sa disgrâce ; lorsqu'il lui fallut renoncer à un rôle d'Egérie qu'elle avait rêvé et devenir soudainement une inutilité politique. Elle souffrit et s'irrila , cl
226 MADAaiÈ DE STAËL.
comme on s'enléte aux blessures d'amour-propre , elle chercha mille petits moyens de se venger. On dirait que toute sa vie elle a voulu prendre sa revanche de ce moment où, se présentant à Bonaparte dans le salon du général Berthier , pour l'éblouir par un mol à effet qu'elle avait écrit d'avance , elle demeura interdite et muette sans parvenir à le placer. Ainsi devant ce grand génie les autres se taisaient. Heureux s'il n'était pas descendu lui-même dans cette carrière de petitesses où une femme l'appelait! Une opposition même puérile emprunte encore de la grandeur à sa faiblesse ; mais les taquineries d'un immense pouvoir ont quelque chose d'odieux , plus révoltant peut-être qu'une franche cruauté. Ainsi ces persécutions pour la parquer dans son château de Coppel, cette jalousie des visites qu'on lui venait faire, cette proscription de ses ouvrages avec des vexations mesquines, ces instances pour lui faire louer l'impératrice ou le roi de Rome , cette envie qui s'irrite de ne point trouver son nom dans ï Allemagne, justifient la haine et l'irritation de madame de Staël, il faut toute cette animosité personnelle contre Napoléon pour expliquer les paroles anuèresp^
les accusations injustes , les reproches sanglants qu'elle ne lui épargne à aucun passage de ses Mémoires, C'est une femme qui sent vivement son impuissance et qui a la faiblesse d'y voir une humiliation. Elle s'est heurtée à ce petit lieutenant d'artillerie qu'elle avait devancé dans la gloire , et il semble que cette lutte ail pris le caractère d'un duel. Ajoutez qu'elle trouve pour complices de ses plaintes tous ceux qui désirent un changement de dynastie^ les nations qui se lassent, les rois qu'il humilie de ses pardons ou de ses oublis, bientôt toute l'Europe, et malheureusemenl aussi les fautes de Napoléon, déplorables causes de celte grande ruine. Seul il pouvait se vaincre lui-même, et il n'y a que trop réussi. Si la liberté demandait sa chute, cette chute aurait pu être moins douloureuse et moins profonde ; madame de Staël a été trop vengée !
Il faut reconnaître au reste , pour son honneur et celui de la vérité, que l'ouvrage intitulé : Dix ans iVexil ne contient pas sa véritable pensée sur Napoléon. Ces mémoires ne sont guère qu'un appel éloquent et passionné à la postérité et à l'opinion publique contre un oppresseur tout-puissant. L'Empire
lomba , et les mémoires ne furent point publiés : le malheur lui parut un droit à son silence. Elle fit plus : lorsqu'elle vit la Restauration porter la main sur Tes conquêtes de la liberté , lorsqu'elle vit les premiers pas de l'absolutisme à de nouvelles crises et à de nouvelles révolutions, elle poussa un cri d'alarme que nous avons entendu ; et rappelant dans son esprit la mémoire de cet Empire qu'elle avait blâmé , elle comprit que peut-être elle en avait dit plus de mal qu'avec tout son sang-froid la justesse de son intelligence ne lui aurait permis d'en penser. Elle retrouve dans ses jugements sur la Restauration quelques paroles plus équitables pour une époque à laquelle la France d'alors devait tout, pour une époque qui, malgré l'apparence du despotisme , avait en effet consacré les conquêtes, applique les principes, et organisé les conséquences de la vraie liberté.
On a bientôt fait de répéter que sous Napoléon la France n'était pas libre, et les plus zélés admirateurs de ce grand génie passent volontiers condamnation sur ce point; ils font plus, ils sont tout disposés à chercher dans cette prétendue oppression la cause el l'explication de sa chute. On ne saurait
donner les mains à une telle opinion : la liberté n'esl pas ce pouvoir chimérique d'aller et de venir, définition (l'un bon sens par trop vulgaire, ou d'une métaphysique inexpérimentée ; ce n'est point un principe abstrait, qu'il suffit de transporter du livre du philosophe dans la constitution de l'élat. La liberté est quelque chose de plus réel : elle a un corps, elle vit au milieu de nous; c'est la consécration de tous les devoirs et l'expression de tous les droits de l'homme, non plus considéré théoriquement, mais tel que l'offrent à nos yeux la famille et la société. Comme individu, il ne doit compte qu'à Dieu de ses croyances ou de ses doutes, liberté religieuse; comme membre de la famille, il doit trouver dans la loi la garantie des liens du sang , de la propriété et de ce qui la perpétue, l'hérédité, liberté civile. Il doit pouvoir acquérir, transmettre sa propriété, l'augmenter par l'échange et le commerce, trouver assurance contre la mauvaise foi, justice contre la fraude, protection contre la force; enfin ce gouvernement, organe de la loi , comparaît à son tour devant lui; il faut que dans les lois qu'il fait exécuter et les actes dont il a l'inilialivc, il
soit responsable vis-à-vis de la nation, et que l'organisation même des pouvoirs assure le sérieux de cette responsabilité : liberté politique. Napoléon , il faut Tavouer, supprima de sa propre autorité celte dernière ; ce qu'il y substitua ne vaut même pas l'honneur qu'on le discute ou qu'on l'examine ; mais au sortir de ces grandes secousses et de ces grandes oppressions sociales, quelle large part de liberté individuelle il apportait à chaque citoyen (^) ! Les églises ouvertes appellent au culte une majorité opprimée ; Tœuvre immortelle du Code asseoit sur l'inébranlable base de l'équité les droits et les devoirs de tous : les efforts de l'industrie nationale se multiplient; toutes les conquêtes de la révolution sont garanties : l'impôt s'étend et se régularise : les finances se rétablissent , l'unité se fonde : l'adminis-
(') « Le despotisme musèle les masses et affranchit les « individus dans une certaine limite; l'anarchie déchaîne « les masses et asservit les indépendances individuelles, « Delà le despotisme ressemble à la liberté quand il suc- « cède à Tanarchie ; il reste ce qu'il est véritablement » quand il remplace la liberté. »
(Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe , t. &),
Iralion s'organise et elle marche : chaque fonclioii dans l'ordre civil el politique se spécialise el s'applique à produire son effet utile; ces peuples dont une métaphysique jalouse a plaint l'oppression respiraient à l'aise sous ce pouvoir tulélaire et réparateur qui leur assurait les fruits de leurs souffrances, et affermissait pour les épreuves à venir l'ordre social à peine remis de si longues et de si épouvantables secousses. Sans doute, lorsque les institutions politiques ne consacrent pas la liberté, rien ne saurait faire qu'elle existe théoriquement; mais les peuples qui sont conduits où ils veulent aller ne s'aperçoivent pas qu'on les mène; tant qu'à leur tète un génie supérieur pense et réalise ce que dans la mesure de leur intelligence inférieure el de leur volonté hésitante, les individus soupçonnent ou souhaitent. Grâce à cette sympathie de vues, à cette communauté du but et des désii-s, les nations ne voient dans ces prétendus despotes que des libérateurs; c'est une lyranie sans doute, mais une tyrannie à laquelle tous ont conspiré.
Il y eut un moment où cette grande parole de Napoléon , « le peuple c'est moi, » plus belle (fue la
232 MADAME DÉ STAEt.
parole de Louis XIV , cessa d'êlre vraie ; Napoléon ne fut plus que lui-même; et comme il avait tout fait pour la France, il voulut qu'à son lour elle fit tout pour luij dangereuse tentation d'un pouvoir absolu, organisé pour tout accomplir sans obstacle, et qui ne doit trouver qu'en lui-même la limite qui l'arrête et la raison qui le guide. Alors nous sentîmes qu'il nous manquait celte liberté politique qui nous aurait permis de protester, de menacer, et par là d'empêcher peut-être ce qu'il nous fallut subir. La France ne se montra point égoïste, elle fui reconnaissante à tout prix; mais il y eut un moment où le terme des sacrifices fut atteint et où il fallut s'arrêter. Madame de Staël n'a point distingué les deux faces de cette époque ; elle a accusé et condamné sans mesure ; elle n'a vu que les institutions qui manquaient , sans tenir compte de ce qui avait été fait. D'autres temps ont vu se multiplier leurs droits politiques, et ils en ont eu jusqu'à la prodigalité; mais la liberté de conscience était inquiétée , la propriété menacée, la famille compromise, la liberté des transactions et la sûreté des gages sérieusement mise en question , l'inamovibilité de la
MADA4IK DE STABL. 23vi
niagislralure et par conséquent notre droit à la garantie de la justice supprimé : je ne sais qui pré l'érerait une liberté semblable. Si les nations n'en sont pas venues à faire des droits politiques le complément de tous les autres , elles sont certaines de n'y trouver qu'tuie occasion de désordres et qu'un péril social.
Loin de nous la pensée de tirer d'un si grand exemple l'apologie du despotisme et la justification des tyrannies : il y a des époques qui ne se renouvellent pas ; ne fallait-il pas , pour répondre à une attaque injuste , expliquer ce qui avait tant choqué madame de Staël , et tout en reconnaissant les mêmes causes à la décadence et à la fin de k monarchie impériale, montrer qu'elle avait du son avènement , sa grandeur et sa durée à autre chose qu'à l'aveuglement des peuples et à la brutalité de la force.
La Restauration le prouva bien , et madame de Staël a été bien des fois sur le point de laisser échapper dans les dernières pages des Considérations l'aveu plein de douleur qui errait sur ses lèvres. De tout ce que le saint nom de liberté représente et
consacre, la Rcstauralion entreprit de ne nous laisser rien, si ce n'est des institutions politiques que leur origine rendait vaines et leur application stériles. On nous mit aux mains des droits, et on nous appela à des votes, alin que toute défaite de nos principes, toute conquête sur nos franchises pût être mise sur notre compte au regard de l'opinion publique; celle-ci pourtant ne s'y trompait pas , et suivant d'un œil impatient et inquiet des progrès el des symptômes toujours plus apparents et plus rapides , au lieu de reculer elle poussait à une crise nouvelle : inévitable cflel d'institutions mal conçues el mal pratiquées.
Mieux que personne, madame de Staël savait prévoir les catastrophes : elle faisait plus, elle offrait les moyens de les prévenir et d'y remédier : c'est là le but qu'elle se propose dans les deux remarquables chapitres intitulés; ïe premier, « du système qu'il « fallait suivre en 1814 pour maintenir la maison de c< Bourbon sur le trône de France (*); » le second , « quelle devait être la conduite des amis de la liberté
C») Considérations , partie v% chap 2.
« en 181^0? » C'est là qu'on peut admirer tout ce qu'était capable d'inspirer à une âme comme la sienne le spectacle de tant d'illusions et de tant de fautes.
Comme les autres , madame de Staël avait cherché dans la constitution anglaise l'idéal d'une organisation politique et de la pondération des pouvoirs; comme la plupart des écrivains d'alors, comme tout le XVlir siècle , elle ne voit rien au-delà ni au-dessus du gouvernement anglais ; elle en fait la règle de ses appréciations et le terme de ses désirs. Cette idolâtrie ne s'explique guère que par l'autorité des souvenirs : madame de Staël a du trouver celle admiration dans sa mémoire beaucoup plus que dans son intelligence; autrement elle se fût bien vite aperçue de toul ce que la marche du temps devait apporter de restrictions à ces éloges, et la réalité offrir d'obstacles à la pratique de celte forme. On Ta dit bien des fois , mais on a rarement tiré les conséquences politiques de celle vérité : la révolution anglaise fui éminemment aristocratique. Il serait ici trop long d'en déduire les
C) Considérations , cliap. 12.
23'6 MADAME DE STAEtj
causes et d'en expliquer les motifs : de ce fait il es"! résulté que, dans le Royaume-uni, rarislocralic gouverne, et. que son influence n'a trouvé dans la Chambre des Communes qu'un contre-poids , mais nullement un centre d'activité qui lui communiquât la vie et l'impulsion. Etait-ce à ces conditions et en la réglant sur ce modèle , qu'on pouvait espérer chez lious une organisation forte et durable? Sans doute, du temps de Montesquieu et alors que V Esprit des lois paraissait une dangereuse hardiesse, comme un siècle auparavant le Télémaque avait semblé une critique violente, l'institution de la liberté anglaise aurait été acceptée comme un progrès dont les plus fortes intelligences osaient à peine concevoir la pensée, bien loin d'en réclamer la réalisation ; mais le siècle avait marché ; ce qui alors aurait été le suprême efl'orl du libéralisme le plus ardent et peut - être le plus inconsidéré, n'était plus, après Napoléon, qu'un rouage inutile et vieilli. Nous n'avions pas d'aristocratie, il fallait s'y résigner et organiser les fonctions politiques sur d'autres bases. Le semblant qui en fut créé, assemblage hétérogène, suspect comme noblesse trop nouvelle et trop prompte aux changements.
suspccl comme noblesse trop ancienne el Irop rebelle à l'esprit nouveau , av€c une telle origine et d'aussi courtes attributions , devait renoncer à cette vigoureuse indépendance de la Chambre des lords. C'était donc la Chambre des députés qui devait, dans notre système , jouer ce rôle et s'attribuer celte initiative. Pour assurer ce pouvoir, il fallait lui donner une base plus large : la charte comme principe , et la loi sur les collèges électoraux comme application de ce principe , étaient bien loin delà libéralité des pratiques anglaises. Cessons de nous renfermer dans ces Ilusions dont la politique impuissante à les démontrer a pris le parti de faire des axiomes. On nous parle sans cesse du gouvernement des majorités, c'est la plus grande erreur et le non-sens le plus clair qu'il soit donné à l'esprit humain de concevoir el à la parole d'exprimer. Le gouvernement des majorités ! Mais où le trouver dans l'histoire, el comment l'imaginer par la pensée ? Je ne sais si l'avenir nous promet ou nous garde une nation assez riche pour que la majorité réelle des ciloyens y connaisse sérieusement des affaires publiques , assez éclairée pour qu'ils prononcent sainemoni sur celle vue superficielle à la-
quelle il leur faudra s'en lenir , assez indcpendanle pour ne jamais se laisser aller aux candidatures loules faites , assez en dehors de la nature humaine pour ne rien accorder à ce principe d'autorité qui de tout temps a fait des majorités numériques l'expression inintelligente et aveugle d'une minorité adroite et éclairée. Je comprends des passions , des élans de hasard, des résolutions de haine ou décolère, comme l'expression ^momentanée d'une majorité réelle , réunie par un grand événement dans une vaste impulsion ; et encore le travail qui prépare cette explosion, la fermentation qui la précède, l'occasion qui la détermine, trahissent-ils toujours une main adroite qui tient le fil et donne le signal. Le genre humain a toujours obéi aux minorités, parce que c'est toujours le petit nombre qui a pour lui l'intelligence, la supériorité et le secret de l'avenir; c'est de ce droit qu'ils commandent; les autres obéissent, parce qu'il le faut; et d'ailleurs Dieu n'a-t-i! pas mis au cœur de l'homme la foi en l'autorité de celui qui en sait plus que nous ? merveilleux instinct qui contrairement aux affirmations désespérées de nos philosophes, nous dispose plu'.ôt à admettre qu'à
(lisculer. La question gouverncmcnlalc csl donc lonl entière en ce point : quelle est la minorité à laquelle l'initiative politique doit être remise, et quelle forme lui doit plus aisément soumettre la majorité? La constitution anglaise répond admirablement à ces deux questions ; l'aristocratie territoriale seule d'abord, puis l'aristocratie financière dont elle se laisse approcber, qu'elle appelle même à elle par une condescendance pleine de prévoyance et de sagesse, voilà l'agent et le moteur ; tous les autres rouages sont disposés pour obéir ; et par une surprenante et inoffensive concession, tout le reste paraît avoir plus de pouvoir qu'il ne lui en a été laissé. Quand une société a un principe arrêté et passé dans les mœurs on peut supprimer tel ou tel pouvoir de l'état, pourvu qu'on soit d'accord sur le fond, et le roi d'Angleterre malade et fou ne compromet ni la dignité et l'indépendance de la couronne, ni l'équilibre et l'harmonie des pouvoirs: l'esprit de la nation supplée à tout, et elle ne peut perdre ses avantages qu'en perdant ce niême esprit qui les garantit (^';. Madame de Staël
(') C onsidcr allons ^ partie vi, ch. 8 : ^ Les Anglais ne perdront-ils pas un jour leur liberté ? «
étart Irop impartiale pour ne pas reconnaître que la Restauration n'avait ni cet appui à espérer de l'opinion publique ni ces avantages à retirer de l'institution de deux chambres. Encore une fois, la chambre des pairs devait être l'accessoire, la chambre des députés le principal, et c'est là un des vices premiers qui préparèrent les deux ruines successives de cette même combinaison. Je comprends deux chambres (car je ne saurais m'en tenir à une seule), produit d'une double élection, l'une par le suffrage direct, l'autre par le vole à deux degrés ; car ces deux origines expriment par un résultat différent deux intérêts divers. Mais si l'impulsion doit partir d'ailleurs que de l'aristocratie, défiez-vous des lois électorales ; craignez ces catégories égoïstes qui se mettront à argumenter avec vous. Dans un collège de deux cents voix, il vous faudra composer voire majorité, et dans un gouvernement qui doit emprunter sa force à l'opinion publique, c'est un grand vice et qui doit entraîner sa ruine, que de voir au contraire le pouvoir exécutif prêter son influence et dicter son choix, par une tentation ou une crainte, au pouvoir qui élit. Il est utile de ne pas tant accorder d'importance à ces
médiocrités de second ordre, instrumenls aveugles ou intéressés, assez éclairées pour parvenir à des préjugés et non pour les secouer; assez habiles pour se vendre, assez maladroites ou assez cyniques pour l'avouer ; classe intermédiaire sans passions , parce qu'elle est sans principes , et qui n'a ni les nobles ambitions des traditions antiques, ni les généreux instincts du peuple. Demander son initiative à une minorité aussi large dans la nation, c'est appeler dans l'économie sociale et jusque dans les conseils du pays toutes les pratiques et toutes les sécheresses de l'égoïsme. La nation , loin de s'en remettre à cette représentation légale, s'en défie et s'en éloigne : or le jour où elle cherche à tort ou à raison une autre expression d'elle-même pour la gouverner, c'est ce qu'on appelle une révolution.
Les temps modernes ont fait appel à un système que je ne saurais juger ici, mais (jui doit être signalé comme merveilleusement propre à restreindre dans un très-petit nombre de mains le prétendu gouvernement des majorités; je veux parler du suffrage universel. A mesure que s'élenLlenl les limites dans lesquelles chaque citoyen est appelé à
déposer son vote', les importances de second ordre diminuent, s'effacent, disparaissent; et ce qu'on appelle le gouvernement des majorités n'est plus guère que l'influence dominante et sans contre-poids d'un bien petit nombre d'bommes , ou la domination quelquefois lyrannique d'une réunion intelligente qui , par son harmonie et par son ensemble , acquiert tout le prestige d'une imposante individualité. Un pays où ce système a pénétré dans les mœurs et où une habitude déjà prise défend le scrutin des surprises et des hasards, est sous la direction exclusive d'une aristocratie anonyme qui réalise dans sa plus largo acception le gouvernement absolu de l'infime minorité. Comme cette aristocratie, diverse dans ses origines et mobile dans ses personnes, lient fortement à la nation et ne s'en isole point, cette combinaison cnlraine avec elle des avantages el des inconvénients particuliers que j'omets. A tout le moins elle donne au pouvoir une origine avouable , et , s'il le veut, une réelle initiative.
C'est là, c'est dans l'examen de l'esprit qui animera une institution, et nullement dans le choix de sa forme , que les intelligences élevées peuvent
trouver de riiUérèl. Qu'importent les noms ou l'organisation ? Ce n'est qu'un détail secondaire, effet éloigné auquel les politiques de second ordre s'attachent de préférence ; comme à tout ce qui est extérieur et par là plus visible. Madame de Staël appelle de tous ses vœux un gouvernement qui réalise enfin dans une mesure sage les espérances de progrès que les événements ont fait naître plutôt qu'accomplies ; elle gémit , elle s'indigne de ce qui se passe autour d'elle. Etouffée par cette atmosphère où flottent des tempêtes et qu'obscurcit encore le sombre crépuscule du passé, elle attend de l'avenir une alliance franche et large du double principe de l'autorité et de la liberté. 11 y a quelque chose de particulièrement supérieur dans la discrétion que s'impose un si grand et si prévoyant génie; elle rappelle cette retenue du XVir siècle ; elle ne se hasarde point dans des plans chimériques , elle n'arrive point avec un système, une politique, une constitution; elle s'en remet au temps et à la France : confiance admirable et dont nous avons encore besoin !
Cette fermeté d'appréciation , inébranlable aux événements contemporains, suffit peut-être pour
résumer le génie politique de madame de Staël. Dés les premiers temps de la révolution, elle a foi dans l'avenir; les plaintes, les cris qu'elle entend, le sang qui coule autour d'elle l'émeuvent et la décliilent; mais le trouble de son cœur n'arrive pas à son intelligence, et elle a cette noble confiance dans la liberté, que les crimes dont la souillent ses prétendus défenseurs, ne j)arviendront point à nous priver de ses bienfaits. Elle appelle un génie puissant et organisateur, elle lui trace son rôle dans les lignes propbéliques que nous avons citées. Puis , sous le règne de Napoléon , déjà hors de son époque, clic saisit le coté faible de cette puissance gigantesque, elle en marque la ruine, et elle en attend le remplacement; capable de tenir pour peu de chose cette domination qui avait rempli l'Europe; elle apercevait dans l'éclat des triomphes les symptômes secrets des désastres. La Restauration arrive-, elle fuit pour revenir, et la voix de madame de Staël ne cesse point de raconter l'avenir, et de prodiguer avec une éloquente tristesse des conseils négligés ou haïs. C'était à l'histoire et à la postérité à lui trouver raison»
II est (les esprits qui , renfermés dans la sphère des théories , cherchent avant tout l'achèvement de leurs idées; ils les bornent volontairement pour les rendre précises; ils s'attachent à laisser une œuvre d'ail, et, malgré l'admiration qu'ils méritent et obtiennent, ils restent toujours un peu en dehors de la réalité. D'autres, au contraire, plus mêlés à la vie, n'aspirent qu'à une perfection relative; ils laissent à dessein indécises et flottantes les lignes qui confinent à l'avenir , afin que leur théorie, par ce côté du moins, attende et appelle une suite. Plus fortement attachés à la réalité, ils ne s'élèvent au-dessus d'elle que dans la mesure nécessaire pour la juger , et non pour la perdre de vue; leurs œuvres sont des événements , elles ont leur action comme les hommes, comme la force des choses ; elles ne sont plus seulement des objets d'art, mais encore de grands faits sociaux et politiques. Il en résulte que l'opinion publique, dans le passé qui s'étend derrière nous , leur garde une place à leur jour et à leur heure ; mais il faut du temps pour qu'elle ramène plus lard leurs écrits du milieu des faiis où ils ont pris place, et leur assigne un rang purement littéraire. Tant que cette apprécia-
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tion n'est pas faite et que celte justice n'est pas rendue , ces auteurs sont plus célèbres par leur nom que par leurs ouvrages, et on est bien plus au courant de leurs idées que de leurs écrits. Cela tient à ce que des f^énéralions tout entières ont vécu de leurs pensées , cl que leur vivant esprit se continue par notre hisloire^ depuis le premier souffle qui vient d'eux. Telle a été madame de Staël : jugée sévèrement par les passions contemporaines , à peine traitée avec plus <ic faveur par la génération suivante , et à laquelle il faut restituer sa place; génie puissant cl liardi qui, nu commencement de ce siècle^ en a préparé et prévu les plus grandes évolutions. D'un coup-d'œil elle saisit et résume tout ce qu'il y a de fécond dans le mouvement philosophique de l'Allemagne : et n'est-ce ])ointà elle qu'il faut rapporter, comme à son premier auteur, celte forte doctrine spirilualiste dont Royer-Collardetson illustre disciple furent auprès de nous les interprètes et les maîtres ? N'est-ce pas elle qui , donnant pour la première fois l'exemple d'une j)ensée philosophique associée aux recherches de l'histoire et aux appréciations du goût dans la littérature , a préparé cet éclatant enseignement d'hommes que
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leur célébrité nomme ici, à défaut de ma plume? N'est-ce point ces vues si pratiques et si nettes , ces principes si forts et si indépendants , cette activité si soutenue , cet enseignement si direct de sa vie et de ses écrits, qui ont créé en France cette illustre école des doctrinaires dont madame de Staël avait préparé les principes, et à laquelle peut-être elle eut refusé certaines conséquences? Enfin ce mouvement religieux, cette aspiration vers le moyen-âge, précieuse antiquité de l'art catholique, est-ce bien au Génie du Christianisme qu'elledoit être attribuée tout entière? Ces tentatives hardies pour renouveler le théâtre, cetlc alliance tentée de nos jours avec tant de verve et d'éclat entre l'arl antique et l'esprit moderne, que noire temps a applaudie et jugée, ne doit-elle pas à son tour à madame de Staël les conseils qui l'ont tournée à celle voie, et pour ainsi dire l'idée première de cette poétique nouvelle , aussi originale dans ses jugements que dans ses créations? Ainsi la politique, la littérature, la philosophie, le théâtre, l'opinion publique gardent encore l'empreinte de cet esprit élevé; sa parole retentit nu milieu de nous; chaque jour y voit» grandir son autorité, parce que chaque jour la
dégage du passé et confirme ses Ihéories. Ainsi l'humanité qui avance d'un pas lenl, rencontrant sur sa roule les génies qui l'ont devancée et qui l'attendent, doit saluer avec un saint respect ces oracles dont elle commence à interpréter les mystères , et dont elle sera bientôt capable de comprendre et de réaliser les vérités.