MADAME DE LIVIÈRES, MAXIME
MAXIME) après l’avoir saluée*
Madame, je reviens d’Afrique...
MADAME DE LIVIÈRES.
, Je le savais.
Ab I
MADAME DE LIVIÈRES.
Par les journaux.
C’est juste.
MAXIME
4 THÉÂTRE DES GENS DU MONDE
MADAME DE LIVIÈRES.
Vous avez fait là, monsieur, ^ bien beau voyage.
MAXIME
Superbe.
MADAME DE LIVIÈRES.
Vous avez pourtant couru de grands dangers?
MAXIME
Pas assez.
MADAME DE LIVIÈRES.
Que vous avez dû souffrir de la chaleur?
MAXIME
Pas trop.
MADAME DE LIVIÈRES.
Mais, pardon. A qui dois-je l’honneur de votre visite?
M AX I U B, à part.
Faisons-nous d’abord accepter. (Haut.) Madame, depuis mon^ dernier retour, je n’ai pas franchi le seuil d’un salon sans entendre un concert de médisances à votre adresse.
MADAME DE LIVIÈRES.
En vérité.
MAXIME
J’ai pensé que cette unanimité de suffrages malveillants ne pouvait être méritée que par une femme d’infiniment d’esprit, et aussitôt j’ai désiré vous connaître. J’aurais pu me faire présenter; nous avons, nous devons avoir des amis communs. Mais j’ai toujours été un original ; et mon séjour au ihilieu des peuplades sauvages ne m’a pas corligé, loia de là. Bref, j’ai préféré me présenter moi-même. Si j’ai commis une indiscrétion, vous me le ferez finement
comprendre, et je m’éloignerai à regret, Je vous jure; car votre joli sourire, madame, s’ajoute au mal que l’on dit pour me confirmer dans le bien que je pense. Quant à l’impression que j’ai pu vous faire, je ne la crains pas. Je suis un animal curieux, qu’on n’est pas fâché de voir de près. Ne me dites pas le contraire, madame. Vous m’avez tout à l’heure regardé et questionné avec le plus vif intérêt. Et, qui sait ! Si vous donniez une fête, vous chercheriez peut-être à m’avoir, afin de pouvoir mettre au bas de votre invitation : J’aurai M. de Montmyran, qui parlera de l’Afrique centrale. Absolument comme on met: Nous aurons M. un tel qui dira des vers ou des chansonnettes.
Cette façon de vous présenter, monsieur, est si étrange, et en même temps si flatteuse pour moi qu’en vérité je ne puis y trouver à redire. Mais, avouez-le moi franchement, ce n’est pas simplement pour savoir si j’ai de l’esprit que vous me faites une visite?
MAXIME
Madame..., par suite d’une fatalité que je déplore, je passe mon temps à rendre service aux aytres et à négliger mes propres affaires. Je ne m’appartiens plus Je suis, prétendent mes amis, un ami, un excellent ami qui ne vit plus que pour ses amis. Et l’amitié, telle qu’ils me la font pratiquer, est une profession, comme le notariat. Querelles à apaiser, argent à prêter, missions délicates à remplir, bon gré mal gré, je suis contraint de faire tout ce qui concerne mon état.
MADAME DE LIVIÈRES.
Missions délicates à remplir ?
MAXIME
Oui, madame, c’est dans mes attributions. El si vous
THÉÂTRE DES GENS DU MONDE
saviez tout ce qu’il faut de vertu et d’abnégation... C’est au point que les femnnes ne me considèrent même plus comme un homme. — Qui! lui! Montmyran! c’est un ami, voilà tout! — Voilà tout! Est-ce assez humiliant! Aussi, un beau jour, ai-je pris un parti extrême. Afin de m’affranchir à tout jamais des charges de l’amitié, je me suis enfoncé dans le centre de l’Afrique. Ah ! bien oui ! Ma réputation m’avait précédé. J’ai dû exercer jusqu’aux sources du Nil.
MADAME DE LIVIÈRKS.
En vérité?
MAXIME
Oui, madame. Je ne pouvais pénétrer au milieu d’une tribu sans devenir aussitôt l’ami du prince régnant. Et ces monarques africains sont d’une exigence! Pour ne citer qu’un exemple, Sirboko, mon ami Sirboko, le chef des Ouataturu, me chargea un jour...
MADAME DE LITIÈRES
D’une mission délicate ?
MAXIME
Oui, madame, et j’en eus, comme toujours, bien de l’ennui. Car j’ai oublié de vous dire que je ne me mêle jamais d’une affaire sans qu’il ne m'arrive quelque chose de désagréable. C’est ma récompense.
MADAME DE LITIÈRES
Contez-moi donc ça .
MAXIME
Eh bien! madame, mon ami Sirboko avait deux voisines, l’une à l’ouest, l’autre à l’est. Depuis longtemps déjà, son cœur suivait la direction du couchant, lorsqu’un soir,
par suite d’un de ces revirements aussi fréquents en Afrique qu’en Europe, il passa brusquement de l’ouest à l’est. Survint aussitôt une grande diOiculté. La voisine de l’ouest était une puissante princesse. Comment la déciderait-on à une rupture à l'amiable? Sirboko ne fut pas longtemps en peine. — Va la trouver, ami, me dit-il, offre-lui de la cotonnade, des perles de verre et du fil d’archal, enfin fais-lui entendre raison; sans quoi, je te coupe la tête, ami . — Cette menacelui évita toute objection de ma part. Je me mis en route et j’arrivai bientôt devant la princesse, qui était en train de boire du lait sous sa tente. Tout en lui expliquant le but de ma visite, j’étalai devant elle mes présents de pacotille. Elle me regarda un instant en silence, fit un geste, et un nègre superbe parut soudain. C’était son cuisinier. On se mange beaucoup entre soi dans ces pays primitifs. Je vous l’avoue, cette façon de rassasier mes semblables ne me convenait que médiocrement. D’ailleurs, ce n’était pas ainsi que j’avais rêvé d’être goûté d’une princesse. Mais comment lui faire comprendre que je serais un bien maigre régal? Des esclaves façonnaient déjà un bûcher de feuilles et de branches sèches, lorsqu’une idée... lumineuse me traversa l’esprit; je pris une boîte d’allumettes, et j’allumai moi-même le feu. A cette vue, ma princesse émerveillée modifia le menu du jour, et fit son époux de l’homme blanc qui devait être son rôti. Voilà ce que l’on risque, madame, à avoir des allumettes dans sa poche. Mais, grâce à ce sacrifice, mon ami Sirboko eut le loisir d’épouser sa voisine de l’est. Quant à moi, veuf au bout de huit jours, sans avoir rien fait pour perdre ma femme, je vous le jure...
MADAME DE LIVIÈRES.
Inutile, monsieur, de vous mettre plus longtemps en frais d’imagination. J’ai compris.
THÉÂTRE DES GENS DU MONDE
MAXIME
Mon Dieu! madame...
MADAME DE LIVIÈRES.
C’est lui qui vous envoie?
Maxime fait un signe do tête affirmatif.
MADAME DE LIVIÈRES.
Je ne m’étais pas trompée. Sa lettre de ce matin...
MAXIME
Il vous a écrit?
MADAME DE LIVIÈRES.
Je l’attendais; il s’est excusé. Mais pouvait-il admettre que j’accepterais autrement que comme un prétexte la prétendue arrivée de son oncle ?
MAXIME
De son oncle, de sa tante, de toute la famille, enfin ?
MADAME DE LIVIÈRES.
Il ne m’a parlé que de son oncle.
MAXIME
Probablement parce que son oncle en est le grand chef.
MADAME DE LIVIÈRES.
Et c’est vous... vous, un inconnu pour moi, qu’il a chargé... ,
AprK ce que je vous ai conté de mes états de services... d’amitip, cela ne doit pas vous étonner. Quand je me suis présenté chez lui, la famille, réunie en conseil, manifestait un grand embarras. A ma vue, tous les fronts se sont rassérénés. — Montmyran ! s’est-on écrié, l’ami par ex-
cellence ! C’est son affaire ! Et, avant même de me demander... si je n’avais pas trop souffert de la chaleur en Afrique, on me mettait au courant de ce qu’on «xigeait de moi. Vous le voyez, madame, je ne peux échapper à ma voqation. C’est une fatalité.
UADA.HE DE LIVIÈRES.
Eh bien, monsieur, parlez, je vous écoute.
HAXIUE.
Eh bien, madame, j’ai là en portefeuille. ..
MADAME DE LIVIÈRES, virement.
Mes lettres?
• Maxime (oit un signe afiirmatil.
MADAME DE LIVIÈRES.
Il veut que je les accepte en échange?...
Maxime fait un signe afBrmatif.
Pourquoi? Qu’a-t-il à me reprocher ?
MAXIME
Ah! madame, ma tâche est plus pénible que je ne croyais. Plus je vous vois, et moins je comprends...
MADAME DE LIVIÈRES.
Mais parlez donc, monsieur, moins vous comprenez?...
MAXIME
Qu’il ne sache pas mieux résister au désir de sa famille.
MADAME DE LIVIÈRES.
Maxime fiait un geste affimatli*
Il va se marier?
THÉÂTRE DES GENS DU MONDE
HA.DAMB DE LIVIÈRES^ >e levant, très-agitée.
Se marier ! se marier ! malgré ses promesses, malgré ses serments ! *
MAXIME
Il vous a juré?...
MADAME DE LIviÈRES, fièrement.
Et croyez-vous donc, monsieur, que j’oserais voua regarder en face, si je n’avais eu confiance en sa parole de galant homme ?
MAXIME
Madame!
MADAME DE LIVIÈRES.
Oh ! les hommes ! s’ils savaient tout le mal qu’ils nous font! mais ils l’ignorent, je veux bien le croire ; c’est là leur seule excuse. Non ! c’est à confondre I Qu’il ne m’ait pas adressé son oncle .ou quelqu’un autre de sa famille, je l’admets; tous les siens me détestent. Mais s’il ne m’aimait plus, c’était à lui de s’en expliquer directement avec moi. Ne l’eût-il pas osé, il devait au moins me faire l’honneur de me l’écrire. Au lieu de cela, il invente un prétexte pour échapper à ses visites quotidiennes, il met un étran- ' ger dans la confidence de mes affections, il le charge de me demander ses lettres et de m’apprendre une nouvelle qui doit me frapper cruellement. Ab ! tenez, monsieur, je ne sais pas ce que vous pensez de lui, je trouve, moi, que sa conduite est indigne d’un homme de cœur.
MAXIME
J’avoue, madame, que je ne croyais pas l’affaire aussi sérieuse. Je ne savais rien de ses visites quotidiennes, de ses serments. J’espérais, d’après ce qu’il m’avait dit, que tout irait de soi, et que les quelques désagréments, qui
me sont habituellement réservés dans ces sortes de missions, prendraient une toute autre tournure. Je commence à comprendre qu’il m’a trompé, et j’en suis furieux.il peut bien me donner des commandes d’amitié ; c’est mon état ; mais je ne lui reconnais pas le droit de me faire joiier un rôle ridicule.
MADAME DE LIVIÈRBS.
Vous en convenez?
MAXIME
Parfaitement. Mais en vérité je ne sais pas où il avait la tête ce matin 1 Renoncer à une femme comme vous, madame, se marier à tort et à travers, et pousser la cruauté jusqu’à m’obliger à vous faire de la peine, quand je voudrais... Je suis de votre avis, madame ; mon ami est impardonnable, et je serais déjà son ennemi mortel, si je ne lui devais pas le bonheur de vous connaître.
MADAME DE LITIÈRES
Vous comprenez alors que je ne puis accepter une rupture, telle que vous me la proposez de sa part.
MAXIME
Parfaitement. Je vais même plus loin. En agissant ainsi, il nous donne le droit d’être sans pitié pour lui. Voyez donc le parti qu’il vous reste à prendre, et disposez de moi en toute confiance. Mon amitié vient d’opérer une brusque volte-face. J’ai, déserté sa cause et je suis tout à votre dévotion. Ordonnez, madame. Que dois-je faire?
Rien !
MADAME DÇ LIVIÊRES.
MAXIME
C'est facile. (Madame de Livières s’assied au bonheur du jour, et
THÉÂTRE DES GENS DU MONDE
écril.-Maxlmo, la regardant, à port :) PaUVre petite femme! Elle
m’intéresse. Il y a en elle un je ne sais quoi d’honnête. Pourquoi diable veut-il rompre avec elle?
MADAME DE LIVIÈRES.
£Ue sonne sur un timbre et ferme sa lettre. ~ An domestique qui entre.
Cette lettre à son adresse. Il y a une réponse. Hâtez-vous. (Le domeaüqiie sort.-A Maxime.) Je viens de lui écrire, monsieur. Mais rassurez-vous. Ce. n’est pas dans l’espoir d’un rapprochement. Ma lettre est écrite dans des termes trop peu ménagés pour qu’il ait l’idée de revenir à moi, et de renoncer aux projets de sa famille. Je veux seulement le meltre dans l’obligation de m’apprendre lui-même que je ne dois plus compter sur sa parole. C’est bien le moins que je puisse exiger, n’est-il pas vrai ?
MAXIME
Vous êtes dans votre droit, madame.
.MADAME DE LIVIÈRES.
Dès que j’aurai cette réponse qui doit à tout jamais mettre fin à mes rêves de bonheur, je la joindrai aux lettres que j’ai reçues de lui. Et, au lieu de les échanger, selon son désir, avec celles que vous m’apportez, nous brûlerons à ce foyer toute cette correspondance. Il ne me convient pas qu’il en reste les moindres traces. Je compte sur votre loyauté, monsieur, pour lui raconter textuellement comment votre mission s’est accomplie.
MAXIME
Et permettez-moi de lui dire, sous forme de péroraison, qu’il n’a pas le sens commun. Ah! s’il vous avait mieux ' connue...
MADAME DE LIVIÈRES.
Monsieur, Je suis un peu souffrante. . . Ces émotions
— Di{jjtizedi:ï..(.p 09 gk
que je tous dois... Cette triste nouvelle que vous m’apportez... J’ai besoin de repos... et de solitude... Souffrez que je me retire chez moi jusqu’à l’arrivée de cette réponse !
MAXIME
Oh ! madame 1 qu’est-ce que je vais devenir ici sans vous? Nous avons deux heures au moins à attendre.
MADAME DE LIYIÈRES.
Non ! une demi-heure seulement.
MAXIME
Mais, madame, il est matériellement impossible... Il y a loin de la rue Taitbout à la rue de Varennes.
MADAME DE LIYIÈRES.
Pourquoi supposez-YOus que mon domestique passera par la rue de Varfinnes, pour se rendre rue de la Chaussée-d’Antin ?
Rue de la Chaussée-d’Antin ! Est-ce qu’il a un piqd-àterre de ce côté ?
MADAME DE LIYIÈRES.
Mais, non, monsieur, il y demeure depuis. . . depuis toujours.
MAXIME
Lui ? Gaston de Joybert?
MADAME DE LIYIÈRES.
Gaston de Joybert? Je ne le connais pas.
MAXIME
Vous rie connaissez pas Gaston de Joybert? Voilà qui
THÉÂTRE DES GENS DU MONDE
est particulier 1 C’est bien pourtant à madame de Rosandon que j’ai l’honneur...
MADAME DE LIVIÊRES.
Mais, non ! monsieur.
MAXIME
Vous n’êtes pas madame de Rosandon ?
MADAME DE LIVIÊRES.
Cette dame habite au dessus.
Oh ! malheureux que je suis ! Je n’ai tenu aucun compte de l’entresol.
MADAME DE LIVIÊRES.
Comment, monsieur, vous étiez chargé par M. de Joybert d'une mission près de madame de Rosandon, et vous vous adressez à moi que vous ne connaissez pas?
MAXIME
Voilà les désagréments qui commencent ; j’en étais sûr. Mais, madame, je ne connais pas davantage la princesse de l’Ouest ( Se reprenant. ) Non ! madame de Rosandon.
MADAME DE LIV.IÈRES
Ce n’était pas une raison pour forcer ma porte.
MAXIME
Mais, madame, je n’ai rien forcé.
MADAME DE LIVIÊRES.
Comment alors êtes-vous pénétré jusqu’à moi ?
MAXIME
Eh ! mon Dieu ! madame, par les moyens ordinaires. — Madaraede Rosandon, s’il vous plaît? — Au premier,
me répond le concierge. Arrivé à l’entresol, je sonne. J’avais perdu la notion de l’entresol; il n’y a pas d’entresol dans l’Afrique centrale. Je sonne donc. — Madame reçoit-elle? — Oui, monsieur^ me répond votre domestique. — C’est bien, annoncez-moi. Et voilà comment depuis une heure, barbotant dans un déplorable quiproquo, je trouble la vie paisible d’une femme charmante que je ne connais même pas de nom. — C’est peut-être original ; mais ce n’en est pas moins absurde !...
MADAME DE LIVIÈRES.
Et cruel pour moi, monsieur. Votre mission ne s’accordait que trop bien avec mes craintes. Je vous ai laissé lire dans mon cœur, et vous y avez découvert mes secrets ! Ah ! monsieur ! monsieur 1 Qu’avez-vous fait là !
Elle tombe sur un siège et cache sa tète dons so« mains.
MAXIME, à part.
Pauvre petite femme ! (Haut.) Mou Dieu, madame I je suis confus... désespéré. Croyez bien que sans ce maudit entresol I... Mais aussi, pourquoi fait-on des entresols ! Oh! les architectes ! Voyons, madame, je vous en supplie, ne vous désolez pas ainsi!... Nous sommes tous deux les victimes innocentes d’un étage supplémentaire, qui n’a pas sa raison d’être. Il faut bien en prendre son parti. Ni vos pleurs, ni mes regrets ne modifieraient notre situation visà-vis l’un de l’autre. Seulement, je vous ferai observer qu’elle n’a pas le fond de gravité que vous lui supposez. Je n’ai pas l’honneur de vous connaître, madame. Quant à... lui, à votre lui, pas au mien... puisqu’il y a bifurcation, je ne le»connais pas davantage, et je ne veux pas le connaître. Qu’ai-je donc appris de trop, par ma déplorable erreur?... Que vous aimez quelqu’un dont vous avez les serments? Mais, madame, les honnêtes femmes, à Paris, en sont toutes là, ou à peu près, jusqu’au jour où elles se
THÉÂTRE DES GENS DU MONDT
marient; ce qui ne manque jamais d’arriver. Craignez-vous qu’une indiscrétion de ma part?... Qu’on me coupe la langue, madame, si en prenant congé de vous.,,
MADAME DE LIVIÈRES.
Eh 1 monsieur ! je n’ai plus rien à vous demander ! Quoit que vous me promettiez désormais, les conséquences de votre erreur ne seront pas moins inévitables.
MAXIME
Quelles conséquences?
MADAME DE LIVIÈRES.
La lettre que j’ai écrite...
MAXIME
C’est vrai. Elle va bien le surprendre, lui, pas le mien, le vôtre.
- MADAME DE LIVIÈRES.
Je lui dis que je ne veux pas être un obstacle à son bonheur, que s’il ne m’aime pas, je lui rends de moi-même sa parole. Je le connais, quand il recevra ma lettre, s’il es pressé par son oncle... s’il est encore hésitant...
MAXIME
Voulez-vous que j’aille le trouver? C’est aussi dans mes attributions d’ami. Je lui raconterai tout; je lui expliquerai...
MADAME DE LIVIÈRES.
Non! non ! je vous en conjure, monsieur, ne vous mêlez plus de ce qui ne vous regarde pas !
MAXIME
Je vous promets de ne plus me tromper d’étage.
Eh I qu’importe ? Il serait trop tard d’ailleurs. Je suis
sûre qu’il a été trop heureux de cette occasion deronapre
MAXIME
Eh bien! madame, s’il est vrai, je ne regrette plus rien!. Sans le savoir, je vous aurai rendu un grand service en vous donnant la mesure de son affection. Quoi! il a la bonne fortune de vous voir tous les jours, et il hésiterait!... Est-ce qu’on hésite, quand oniaime! Vous croyez qu’il a peur de déplaire à son oncle? Est-ce qu’on n’envoie pas promener son oncle, quand on aime ! Tenez, madame, je ne le connais pas, votre lui, mais tout me prouve que vous avez bien tort de l'aimer...
MADAME DE LIVIÊRES.
Monsieur, de grâce...
MAXIME
Dieu merci, il y a encore sur la terre, pas bien loin d’ici, des natures d’élite capables de vous comprendre, et de se dévouer pour vous, de braves garçons, libres de tout engagement, sans le plus petit oncle.
MADAME DE LlVIÈRES.
Qu’est-ce que vous me dites, monsieur?
MAXIME^ continuant.
Je vous en citerai un particulièrement, qui a une qualité bien rare, c’est de n’avoir pas un seul défaut. Il a trente ans ; mettons trente-cinq . Ce n’est pas ce qu’on appelle un joli garçon ; mais il a souvent entendu dire, derrière les éventails, qu’il n’était vraiment pas trop mal.
MADAME DE LlVIÈRES, railleuse.
Continuez donc, je vous prie.
MAXIME
Je ne demande pas mieux. Il n’est pas précisément céli-
THÉÂTRE DES GENS DU MONDE
bataire ; mais il a été marié dans des circonstances si bizarres, qu’en vérité ça ne peut pas lui être compté. Fortune indépendante, caractère facile, humeur joviale; a beaucoup voyagé ; et, de ses courses vagabondes, a rapporté une soif ardente de bonheur tranquille et de solitude à deux...
MADAME DE LIVIÈRES.
Enfin, c’est vous que vous m’ofifrez !
MAXIME
Oui, madame, moi-même.
MADAME DE LITIÈRES
Mais, monsieur...
MAXIME
Mais, madame, pourquoi ne m’accepteriez-vous pas? Quelles raisons auriez-vous à me donner ? Vous ne doutez pas du résultat de votre démarche. Dans un instant, vous allez vous trouver complètement libre ; et la liberté, pour une femme, c’est la solitude, l’abandon. Ayez le courage de vous en. affranchir. Quelle occasion plus favorable! En vous disant que je n’ai jamais aimé, je ne crois pas mentir- En vous disant que je vous aime, je vous jure que je dis ' ■ la vérité.
MADAME DE LIVIÈRES, & part.
Ah ! M. de Norly, la jolie vengeance que je me réserve, si...
MAXIME
J’attends la réponse, madame...
MADAME DE LIVIÈRES.
La réponse, monsieur de Montmyran... (Apercarant lo do. mobtiqiiQ qui outre, une lettre sur un plateau.) La VOici. ^
Ello prend la lettre. Le domestique sort.
MAXIME, arec joie.
Mais elle ne peut être douteuse... vous l’nvez dit vousmême. C’est une rupture pliée en quatre que vous tenez là entre les mains. C’est donc pour vous la liberté, et pour moi...
MADAME DE LIVIÈRES, qui Ut la lettre.
Ah ! mon Dieu !
MAXIME
Quoi?
Non! je ne me trompe pas; j’ai bien lu! Il consent, monsieur, il consent!
MAXIME
Qui, lui?
MADAME DE LIVIÈRES, avec joie.
Oui, ma lettre a fait merveille. Elle a coupé court à toutes ses hésitations, et à tous les raisonnements de son oncle. Il vient de lui déclarer que, quoi qu’il arrive, il n’é-. pousera jamais que moi. Il le reconduit au chemin de fer, et dans cinq minutes, il sera ici à mes pieds. Ah ! monsieur I quel service vous m’avez rendu ! sans ma lettre, il ne se décidait peut-être pas encore; et, sans vous, je n’écrivais pas ma lettre. J'oublie tout. Je vous pardonne tout, ou plutôt j.e vous remercie de votre bonne visite ; car elle comptera, je vous jure, dans l’histoire de ma vie.
MAXIME
Madame... Il m’a été certes bien désagréable d’épouser la princesse de l’Ouest; mais, je vous le Jure, il m’est plus... cruel de renoncer à vous . Mais enfin, je comprends... il est tout naturel... Allons, je vais recommencer ma mission à l’étage supérieur.